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Emotions et sentiments : une construction sociale

209 pages
Cet ouvrage traite d'un domaine de la sociologie très peu exploré jusqu'ici, celui des émotions et des sentiments, promouvant ainsi une sociologie de la connaissance subjective qui procède à l'investigation en profondeur de l'individuel et de l'intime, déconstruisant la sphère du psychologique jusqu'au point d'y révéler l'action du social, de la culture, du langage, de l'éducation, des normes et valeurs collectives.
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ÉMOTIONS ET SENTIMENTS: UNE CONSTRUCTION SOCIALE

Illustration de couverture: intérieur de montgolfière. Photo @ Athos99

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05988-7 EAN : 9782296059887

Sous la direction de

Maryvonne CHARMILLOT Caroline DAYER Francis FARRUGIA Marie-Noëlle SCHURMANS

ÉMOTIONS ET SENTIMENTS: UNE CONSTRUCTION
APPROCHES

SOCIALE

THÉORIQUES ET RAPPORTS AUX TERRAINS.

Auteurs
Nicolas AMADIO, Jean-Paul BRONCKART, Denis CERCLET, Claude DE JONCKHEERE, Monique DOLBEAU, Francis FARRUGIA, Guilhem FARRUGIA, Spyros FRANGUIADAKIS, Florent GAUDEZ, Amandine GODET, Mania LACHHEB, Laurence SEFERDJELI, Fabienne SOLDINI-BAGCI

L'Harmattan

Présentation! Marie-Noëlle Schurmans
Il faut souligner toute la richesse qu'apporte, aux textes rassemblés dans cet ouvrage, le contexte de leur genèse. Et ce contexte renvoie à une activité collective dont l'histoire remonte à plus d'un demi siècle2. Cette histoire commence en effet dans les années 1950, avec la création, à l'initiative de Georges Gurvitch, d'un groupe de recherche en sociologie de la connaissance. Devenu le quatorzième Comité de Recherche (CR 14) de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF), ce collectif est aujourd'hui coordonné par Gérard Namer, Francis Farrugia et moi-même. Parmi les caractéristiques principales du CR 14, il convient de signaler à la fois son ouverture, traduite par la sollicitation d'autres regards disciplinaires que celui de la sociologie, l'importance apportée à la réflexion épistémologique et à la perspective critique, le souci de mener de front théorisation et démarche empirique, et la volonté de penser les articulations des perspectives historique et interactionniste ainsi que celles des dimensions sociétales, groupales et individuelles. Ces caractéristiques ont coloré les rencontres récentes du CRI4, ses échanges avec d'autres collectifs de recherche et les publications

qui en sont issues. En 2001 notamment, le Colloque de Poitiers « Construction et déconstruction de la réalité»portait sur l'articulation de la perspective critique et de la démarche de recherche, ainsi que sur le décloisonnement des disciplines qui structurent le champ des sciences socio-humaines. Et, en 2003, le Colloque de Besançon -« De l'interprétation»- concernait l'identification d'un troisième espace de pensée et d'action, produit dialectique de la tension entre les perspectives explicative et herméneutique qui, depuis Dilthey, conditionnent les pratiques de la recherche scientifique.
1 Cette présentation est similaire à celle que l'on trouve dans: Charmillot, Dayer & Schurmans (2008). Connaissance et émancipation. Dualismes, tensions, politique. Paris: Harmattan, coll. Logiques sociales. 2 Voir: Farrugia, F. (2000). La reconstruction de la sociologie française (19451965). Paris: Harmattan, coll. Logiques sociales.

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Ces deux rencontres ont ainsi mis en lumière une volonté commune: sur un plan épistémologique et méthodologique, il s'agit de dépasser l'ensemble des oppositions qui, liées à celle de la raison expérimentale et de la raison interprétative, se dressent en face à face conflictuel. Les Colloques de Poitiers et Besançon ont cependant fait émerger également une question centrale: celle de la responsabilité du sociologue et, de manière plus générale, des chercheurs en sciences socio-humaines. Les postures épistémologiques et les pratiques méthodologiques discutées ne sont en effet pas sans effets sur la défrnition des objets et sur la conception de la restitution des résultats de la recherche. En ce que son activité est production de connaissance, en effet, la recherche engage une transformation de la défmition de la réalité et, ce faisant, celle des rapports sociaux et des repères identitaires individuels et collectifs. En 2006, s'organise alors le Colloque de Genève. Faisant suite aux réflexions développées à Poitiers et Besançon, ses organisateurs ont choisi de référer à deux axes de travail: le premier, ciblé sur la dimension émancipatoire de la connaissance proposée par Karl-Otto Apel, et le second, sur la construction sociale des sentiments/émotions. Les objectifs du Colloque de Genève ont donc porté sur l'élucidation de la façon dont la dimension émancipatoire de la connaissance -portée par le projet critico-déconstructif- oriente et organise, dans l'activité de recherche, la définition des sentiments/émotions. Cet ouvrage est issu de la rencontre de Genève. Il rassemble prioritairement les contributions relatives au deuxième des deux axes, et il est publié en même temps qu'un premier volume: «Connaissance et émancipation. Dualismes, tensions, politique», chez le même éditeur et dans la même série -{( Sociologie de la connaissance »-, dirigée par Francis Farrugia. Les axes de travail qui ont organisé les deux publications ne sont pourtant pas indépendants. Plusieurs contributions en effet ont été écrites dans le souci de leur articulation. Je m'en expliquerai dans l'avant-propos de chacun des volumes et j'ai donc inséré, dans le premier, cette même brève présentation.

Remerciements
Les directeurs des deux ouvrages remercient pour leur soutien: le Laboratoire Recherche- Intervention- Formation-Travail! (RIFT) qui rassemble les membres du Secteur «Formation des Adultes}) (SSED, FPSE), à l'Université de Genève;

- la Section des Sciences de l'Education (SSED) et la Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Education (FPSE) ; - le Fonds National Suisse de la Recherche - l'Académie suisse des sciences sociales; - la Société Académique de Genève.
Scientifique;

Nous sommes redevables, en particulier, aux deux dernières instances, pour le fmancement relatif à la préparation de cet ouvrage.

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Au sein du RIFT, s'articulent diverses équipes dont celle que je coordonne:
de l'Action» H. Rougemont, L.

« Approche Compréhensive des Représentations et (www.unige.ch/fapse/acra). Membres: M. Charmillot, C. Dayer, Seferdjeli et moi-même.

Avant-Propos Francis Farrugia et Marie-Noëlle Schurmans
Ainsi que l'annonce la brève présentation qui précède, ce livre est centré sur la construction sociale des él11otionset des sentÙnents, tout en faisant place à la problématique de la finalité émancipatoire de la connaissance, à laquelle nous avons consacré un autre ouvrage (Charmillot, Dayer & Schurmans, 2008). Rappelons uniquement ici deux points centraux. Tout d'abord, le fait que, pour Apel (2000), l'intérêt émancipatoire constitue un intérêt de connaissance complémentaire aux intérêts de contrôle et d'orientation de l'action, et qu'il « satisfait un besoin spécifique correspondant à la connaissance que l'hom/ne obtient sur lui-mê/ne » (p. 290). Ensuite, le fait que, sur la base de cet intérêt, Apel contribue à l'identification des sciences critico-reconstructives pour lesquelles le sujet épistémique inclut nécessairement « l'idée de la C0l11111Unauté c0l11municationnelle comme sujet de la c0l11préhensiondu sens» (p. 317). Sur le plan épistél110logiqueet théorique, la perspective adoptée se caractérise donc par un proj et d'intégration: non seulement entre les disciplines qui constituent le domaine des sciences sociales, mais également entre les traditions explicatives et herméneutiques auxquelles réfèrent les démarches de recherche. Notre point de vue fait donc place au souci de dépasser l'ensemble des oppositions générées par la confrontation entre raison expérimentale et raison interprétative. Sur le plan el11pirique,notre intérêt porte sur la façon dont la dimension émancipatoire de la connaissance -portée par le projet critico-déconstructif- oriente et organise, dans l'activité de recherche, la définition des émotions et sentiments comme objet de recherche. Ce volume invite donc ses lecteurs à briser les barrières disciplinaires et les conceptions figées ainsi qu'à explorer un monde heuristique nouveau. La construction sociale des émotions et des sentiments

Le domaine de pertinence de la sociologie de la connaissance s'est constitué autour du projet d'investiguer les modes de construction sociale, collective et historique, de toutes nos connaissances et formes

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de conscience. Et ce projet, depuis les écrits de ses pères fondateurs ou précurseurs -Rousseau, Marx, Nietzsche, Durkheim, Mannheim, Scheler, Jérusalem, Halbwachs, Berger et Luckmann, Marcuse et bien d'autres- est chose reconnue par l'Académie. Il est par contre relativement nouveau de fonnuler une hypothèse analogue à propos des sentÏ1nents et des émotions, sphère que le sens commun considère comme réservée et que les sciences sociales ont moindrement investie. Le sens commun, d'une part, dissocie en effet spontanément la sphère du privé de celle du public et, de la même manière, il sépare celle de l'individuel de celle du collectif, tout autant qu'il distingue le dolnaine de l'intime ou de l'intériorité de celui de l' extime et de l'extériorité. Se diffuse corrélativement, dans la conscience commune et dans les représentations collectives, une appréhension de l'intime comme lieu de construction per se (par soi-même), de production spontanée: de ce point de vue, émotions et sentiments renverraient aux registres du subjectif et de l'absence de contrôle, en même temps qu'ils s'opposeraient aux registr~s de l'entendement et de la raison appréhendés plutôt comme instances facultaires de fabrication des concepts et des idées. L'appréhension des émotions et des sentiments, d'autre part, va -à l'intérieur même des sciences sociales- s'affronter à la conception d'un « sujet» individuel libre, conscient et volontaire qui, responsable non seulement de ses représentations mais aussi de ses affections, serait au fondement et à l'origine des événements psychiques. Les auteurs réunis dans cet ouvrage ont en commun de réfuter ces points de vue. A partir d'ancrages disciplinaires variés, leurs contributions abordent ainsi une double thèse: les émotions et sentiments non seulement se construisent, mais cette construction relève d'une activité sociale, collective et historique. Le courant constructiviste social a en effet bien montré que le processus de socialisation est tributaire non seulement d'une inscription dans une structure sociale objective mais également d'une insertion dans un monde social subjectif, constitutif d'une façon de voir et d'interpréter le monde. S'opposant à l'idée selon laquelle émotions et sentiments relèveraient d'un substrat présocial, ce courant soutient donc que leurs défmitions sont culturellement marquées, que la façon dont ils sont gérés contribue à les créer, et que les caractéristiques linguistiques dévoilent et renforcent leur gestion collective. Les recherches réalisées à partir de ce point de vue ont ainsi en commun de montrer que, faisant partie de phénomènes culturels, émotions et sentiments

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contribuent à insérer l'acteur dans un ordre social et à renforcer cet ordre. Approches théoriques et...

Notre option n'a pas été celle de procéder à une distinction entre émotions et sentiments, mais bien plutôt de renouveler la problématisation d'un large domaine d'investigation: celui de l'expérience subjective du sujet connaissant. Si l'ensemble des contributions à cet ouvrage réfèrent à ce renouvellement, les trois prelniers chapitres lui sont spécifiquement consacrés : Jean-Paul Bronckart, Claude de Jonckheere et Guilhem Farrugia en proposent en effet les fondements théoriques. Bronckart développe le point de vue vygotskien en montrant ce que le psychologue soviétique adoptait et réfutait des conceptions développées par Spinoza et par James. Vygotski en effet soutient d'une part que l'étude psychologique des émotions doit s'ancrer dans l'approche spinozienne des passions, et d'autre part que cet ancrage implique la critique des thèses élaborées par James. Selon ce dernier, en effet, l'émotion serait «une réaction mentale fugitive à une réaction proprement physiologique, cette dernière étant déclenchée par un excitant externe)} (p. 31). Et Bronckart de reprendre la thèse vygotskienne selon laquelle la problématique des émotions est liée à celle de la conscience. Selon cette thèse, les émotions ont d'abord un statut réactif, constituant un premier niveau du processus émotionnel et précédant la représentation. Mais les processus réflexifs de la conscience en constituent le second niveau, et ils relèvent d'une construction sociale. De Jonckheere entre en discussion avec l'apport théorique de Bronckart en articulant, cette fois, James et Whitehead. Tout comme Bronckart, de Jonckheere réfère brièvement aux classifications effectuées par James -et critiquées par Vygotski- entre émotions fortes et subtiles. Mais l'apport de James, selon l'auteur, consiste essentiellement à articuler émotion et expérience, dans le cadre de l'empirisme radical: pour James, écrit de Jonckheere, «le mot 'émotion' désigne des mouvements de l'être dont on a la sensation ou la conscience, c'est-à-dire dont on fait l'expérience)} (p. 43). C'est donc à la problématisation de l'expérience que s'attache l'auteur qui prend position contre l'opposition entre expérience physique et expérience psychique. La réfutation du dualisme corps-esprit, assumée par de Jonckheere, le porte dès lors à développer l'approche de Whitehead selon laquelle «toutes les relations ont une composante

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émotionnelle, que ce soit entre des particules atomiques ou entre des humains» (p. 51). Guilhem Farrugia expose alors, dans le troisième chapitre, une « théorie de la construction sociale et politique des sentiments» chez Jean-Jacques Rousseau. Il met de manière originale l'accent sur la composante affective du lien social (fêtes et commémorations, véritable ciment des moeurs). Il nous présente un Rousseau qui «pense la politique comme fondée en partie sur les sentiments, les affects et une sensibilité publique» (p. 53), ce qui fait de lui le précurseur d'une sociologie des sentiments. Guilhem Farrugia soutient qu'il est pour Rousseau absurde, d'admettre que le corps politique est sans passion et qu'il n'y a point d'autre raison d'Etat que la raison même. Il souligne donc la nécessité et l'importance de la production sociale du sentiment dans la vie politique. Pour l'auteur du Contrat social, un bon citoyen est un patriote par « inclination, par passion», par ses affects. Un tel projet politique et social nous dit Guilhem Farrugia, est en conséquence suspendu à une condition essentielle: la construction par ces institutions que sont les spectacles, de ce qu'il appelle une « morale sensitive », qu'on a aussi pu appeler une morale du sentiment. La diversification des approches théoriques ne se limite bien sûr pas aux trois premiers chapitres de ce livre. A des degrés divers, en effet, les dix contributions complémentaires articulent fondements théoriques et perspectives de terrain. La contribution de Francis Farrugia est en ce sens exemplaire: son projet théorique se fonde en effet sur l'analyse de textes -Madalne Bovary, Don Quichotte, ou le discours du pape Benoît XVI à l'université de Ratisbonne- pour prolonger la thèse de la construction sociale de la réalité inaugurée par Berger & Luckmann comme par Schütz leur maître, en celle d'une construction sociale des sentiments et élnotions, et développer ainsi une « sociologie de la connaissance de l'expérience subjective» (p. 78). Le propos de Francis Farrugia va dès lors consister à mettre au jour les catégories de «syndrome narratif» et d'« archétype romanesque ». Outre des catégories élucidantes de textes, ce sont des effecteurs enzpiriques, des agents de transformation sociale, élucidantes de vies, qui éclairent d'un jour nouveau la question de la construction identitaire tant des individus que des collectivités et civilisations. Francis Farrugia rejoint donc clairement les apports des troIs premiers chapitres: «notre rapport à la réalité est médiatisé par des langages qui ont précédé les existences individuelles et leur survivront» (p. 82) et cette médiatisation est « constituée de multiples productions discursives sédimentées et stratifiées» (p. 83).

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Comme chez Francis Farrugia, la démarche consistant à s'appuyer sur un domaine d'investigation pour exemplifier une approche essentiellement théorique est présente dans la contribution de Florent Gaudez. Son propos général consiste à aborder la socio-anthropologie comme posture épistémologique, et à réfléchir au renouvellement des méthodes et des objets qu'occasionne cette posture. Et Gaudez, pour ce faire, de s'engager dans le domaine de l'expérience narrative: « Comment le récit, en tant qu'épreuve esthétique et épistémique, estil susceptible d'altérer/émanciper les représentations et le point de vue de l' énonciataire ?» (p. 66). Gaudez va dès lors traiter de l'espace scientifique et de l'espace artistique, en bousculant leurs oppositions: l'Aisthésis et l' Epistén1êsis y sont également présents.

... rapport

au terrain

Les chapitres de Francis Farrugia et de Florent Gaudez indiquent déjà clairement combien la dynamique théorisation-rapport au terrain est centrale dans l'approche socio-anthropologique. Et il ne serait nullement pertinent, par conséquent, de classer les diverses contributions de ce livre sur la base d'une césure entre développement théorique et démarche empirique. Dans la constitution réciproque du théorique et du terrain cependant, certains chapitres se focalisent sur des registres d'investigation spécifiques: l'exercice professionnel, chez Seferdjeli, Amadio et Dolbeau, le corps, chez Cerclet, Franguiadakis et Lachheb, ou le récit, chez Soldini-Bagci et Godet. Les contributions de Fabienne Soldini-Bagci et d'Amandine Godet, portant respectivement sur la littérature horrifique et sur le discours médiatique, s'engagent ainsi en prolongement des contributions de Francis Farrugia et de Florent Gaudez. La première aborde les deux grandes catégories émotionnelles subdivisant la peur : l'horreur et l'angoisse. L'horreur, d'après Soldini-Bagci, relève de l'appréciatif, et l'angoisse, de l'énonciatif. Et c'est sur la transfonnation, dans le procès de lecture, de l'émotion appréciative en émotion informative, c'est-à-dire sur le travail cognitif du lecteur qu'elle attire l'attention. Mettant en lumière différentes « stratégies lectorales de mise à distance cognitive» (p. 105), Soldini-Bagci propose ainsi de considérer la fiction comme «un medium entre le lecteur et la réalité» (p. 109). Amandine Godet, pour sa part, cible son attention sur l'infonnation médiatique et, plus spécifiquement, sur l'activation des affects qu'engagent la production et la réception de cette infonnation. Elle montre que les postures différenciées du j oumaliste et du lecteur relèvent de la tension entre actorialité et agentité: l'un et l'autre

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opèrent un travail cognitif à l'intérieur d'un champ préalablement structuré. L'articulation entre production et réception est ainsi lue sous l'angle de la fabrication « de nos évaluations intellectuelles aussi bien que de nos réactions émotionnelles» (p. 159). Chez Denis Cerclet, la problématique du corps va, elle aussi, être traitée sous ces deux dimensions: « celle de l'individu en action et celle du processus social» (p. 174). A l'instar de Bronckart et de Jonckheere, Cerclet réfute les approches dualistes générées par l'opposition corps/esprit: « Les émotions, en lien avec la cognition, sont au cœur du processus relationnel» (p. 182). Il s'agit en effet de traiter les émotions dans la relation à autrui, et d'étudier leur efficace dans la production du social et la production de soi. L'échelle proposée -celle du corps- est, dès lors, paradigmatique : c'est dans le mouvement constant des gestes qu'il est abordé, et ce mouvement est « construction permanente de l'espace social à travers la construction permanente des individus qui le composent» (p. 175). C'est dans le même esprit que Spyros Franguiadakis et Monia Lachheb abordent « la place du corps et des émotions dans l'espace public contemporain» (Franguiadakis, p. 185). Et tous deux développent cette perspective en se fondant sur l'exploration d'un terrain: il s'agit, pour le premier, d'un atelier de danse, où des personnes qui sont, ou non, en situation de handicap construisent et produisent une chorégraphie; et, pour la seconde, de la relation pédagogique en éducation physique. L'approche de Franguiadakis détient une dimension métaphorique évidente: dans l'activité collective que constitue la danse, les contraintes liées au corps -et relatives ici au handicap- délimitent le champ des possibles; mais elles occasionnent aussi la création et le renouvellement, à l'intérieur de ce champ. S'observent alors des «manières de penser la danse» (p. 189) qui se trouvent à la fois générées et exprimées par le mouvement. Ces manières solidaires de penser et de faire sont ainsi issues d'un ajustement mutuel, comme dans tout processus social, par lequel s'élabore «une compétence distribuée collectivement» (p. 189) et par lequel, dans l'articulation de cognitions, de sensations et d'émotions, se construit « l' agissabilité » (p. 185) de chacun et du groupe. Le propos de Lachheb rejoint la même ambition, celle de prendre en charge l'intégration de l'affectif et du cognitif: les corps communiquent et fondent la relation intersubjective. Contrant la distinction qu'effectue Damasio entre «l'aspect démonstratif et visible des émotions» et «le caractère privé et invisible des

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sentiments» (p. 196), Lachheb s'appuie alors notamment sur Mauss, Goffman et Simmel, pour montrer, à travers l'exemple de l'éducation physique, «l'implication de la corporéité dans l'organisation des interactions» (p. 201). Le troisième registre d'investigation -celui de l'activité professionnelle- est introduit par la contribution de Laurence Seferdjeli. L'auteur rappelle, à travers un détour historique, combien la distinction entre «les soins techniques et les soins quotidiens d'entretien» (p. 122) du malade fonde la dynamique de professionnalisation infmnière face au pouvoir médical. Et elle développe son approche en se centrant sur la notion d'empathie. L'absence de consensus concernant la définition de l'empathie offre en effet un espace d'investissement au cœur duquel se construisent progressivelnent identité, cognition et action, dans le cadre de la pratique et de l'interaction. Habilement, Seferdjeli contribue à « émanciper l'empathie de la psychologie» (p. 122), en référant aux perspectives contrastées des sciences cognitives et de la phénoménologie. Si elle propose, sur cette base, de considérer l'empathie sous l'angle de «la constitution d'une habitude, d'une expérience, qui établit la disponibilité pratique d'un sujet aux états affectifs d'autrui» (p. 125), c'est pour mieux prolonger son approche: c'est en effet à l'éthique du care qu'elle aboutit. Et cette reformulation implique de ne pas dissocier disposition et activité pratique: «les savoirs nécessaires à l'accomplissement de l'activité de care sont des savoir-faire discrets» et doivent être considérés « comme le produit de l'expérience» (p. 127). Le lien entre cette perspective et celle de Nicolas Amadio est évident puisque celui-ci se penche sur le fonctionnement des équipes de travailleurs sociaux et sur les relations de ces derniers, en désignant l'équipe comme « le lieu privilégié d'expériences émotionnelles» (p. 132), inséré dans un contexte organisationnel. Il importe en effet de considérer les contraintes qui, émanant du système administratif tout autant que de la relation d'aide, font de l'équipe une instance médiatrice entre le cadre institutionnel et le point de vue singulier. Un espace où l'acteur « reIit ses expérience à l'aune de ses expériences passées qu'il relie à celle des autres et à ce qu'il connaît de la vie quotidienne» (p. 135). Tout comme Seferdjeli, Amadio réfute une lecture de l'émotion qui se réduise à « sa dimension subjective» ou « à ses dimensions biochimique, physiologique et neurologique» (p. 136). Par la notion de «prégnance de l'équipe », il développe les processus d'objectivation, de socialisation, de collectivisation et de réification qui s'y imbriquent. L'équipe est ainsi analysée comme le

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lieu-moment d'une régulation mais également institutionnalisation de l'expérience émotionnelle.

d'une

La contribution de Monique Dolbeau, enfm, présente une démarche emblématique de l'approche socio-anthropologique des sentiments/émotions. Prenant appui sur l'exemple des maréchauxferrants, son propos consiste à étudier les liens entre un contexte socio-économique en mutation, la reconstruction d'une pratique et le remodelage d'une sensibilité professionnelle. Dans la perspective de Dolbeau, il s'agit en effet d'appréhender les contraintes sociétales qui progressivement entraînent la transformation d'un métier. Mais il s'agit surtout de saisir ce que cette transformation implique à la fois en termes d'emplacement dans le système des positions sociales et en termes de disposition émotionnelle et corporelle. Loin cependant de suivre une démarche déterministe fondée sur l'effet du contexte sur le statut, le rôle ou la fonction, Dolbeau met très finement en évidence la façon dont l' actorialité prend en charge le changement: les acteurs sociaux, dans l'espace de leurs interactions, négocient leurs positionnements réciproques et les évaluations qui leurs sont attachées. Il n'est nullement question par là de céder à une conception de l'individu stratégique mais bien de montrer comment« le sentiment éprouvé individuellement possède [...] une existence collective» (p. 154) et comment les représentations dont nous héritons, tout à la fois, modèlent les affects et s'en trouvent, en retour, remodelées. Une nouvelle sociologie de la connaissance subjective

Les propos qui suivent émanent de ces multiples analyses qui s'entrecroisent, se recoupent et font interaction. Le premier point qui ressort de cet ensemble de textes, c'est la question du lien étroit, indissoluble et cependant communément inaperçu, entre la sphère de la connaissance et la sphère de l'émotionalité, et ce, dans l'horizon d'une «émancipation» potentielle à l'égard des servitudes, telle qu'elle est déjà évoquée chez Max Scheler sous la forme d'une Erlosungswissen (une connaissance libératrice). Chaque texte, même si parfois de manière implicite, témoigne de ce souci émancipatoire, puisqu'il nous semble que, bien que de manière dérivée, nous nous positionnons dans un certain héritage à l'égard à l'Ecole de Francfort; nous pensons à l'ouvrage d'Herbert Marcuse qui ne s'appelle pas pour rien Vers la libération. Cette libération ne peut qu'advenir s'il existe à un certain moment un ébranlement primitif et donc une émotion qui est peut-être -au-delà de nos classifications spontanées- de nature à la fois esthétique, cognitive et politique.

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Peut-on aller encore plus loin et proposer de « s'émanciper du désir même d'émancipation» (selon une fonnule de Vinciane Despret) ? Autrement dit, peut-on se libérer du mythe de la ruine des mythes, sachant que l'on ne pourra peut-être jamais abolir l'illusion constitutionnelle de l'existence même, prise de manière indénouable à la fois dans l'émotionalité, la sentimentalité, et la connaissance. Peutêtre qu'à l'arrière-plan de tout ceci se profile cette question ultime du mythe, qui marque le lien le plus étroit qui puisse exister entre la connaissance et l'affect, puisque s'y exprime une connaissance en termes d'émotions, puisqu'on est là dans du pré-conceptuel, dans du récit, dans du conte qui font sens. Pour conclure sur cette émancipation potentielle qui fait écho à une servitude potentielle elle aussi, contenue dans la problématique des émotions et des sentiments, disons la méfiance toujours requise à l'égard des désirs et des sentiments qui, tout comme les connaissances, sont tantôt libérateurs, tantôt aliénants. Il existe un proverbe chinois qui exprime bien cette ambivalence existentielle: «Méfie-toi de tes désirs, ils finiront par se réaliser. » C'est bien évidemment un appel à la connaissance des désirs. Donc, désire-t-on, veut-on réellement s'émanciper, et si oui, de quoi? Si l'on s'adonne à la manière d'Halbwachs à une relecture reconstructiviste de l'histoire humaine, force est de constater que l'homme d'une certaine manière est toujours trahi par ses émancipations, et que pour le dire en une fonnule : il est toujours asservi par où il pensait se libérer. En conséquence, cette question de l'émancipation de la connaissance ou des émotions, par la connaissance ou par les émotions est toujours éminemment équivoque. Restons sur cette idée d'ambivalence: chaque texte est porteur d'un désir de produire une connaissance susceptible de s'émanciper des servitudes liées à des paradigmes oppositionnels, à se libérer de cette idée d'une contradiction de tennes, d'une analyse binaire touj ours chargée. Donc, méfions-nous des oppositions, émancipons-nous de ces oppositions, semble dire chacun, mais comment? Il s'agit alors de mettre en évidence, non pas un dépassement dialectique des contradictions -au sens hégélien- dans un troisième tenne qui en serait la réalisation, et à travers lequel on aboutirait au «savoir absolu» ou à la terre promise, ce qui nous ramènerait dans le giron de la théologie, ou d'une ontologie ou d'un métaphysique. Il convient plutôt d'aller voir ce qui s'effectue chez quelqu'un comme Nietzsche, qui pense non pas en tennes de contradictions, mais plutôt en tennes de contradictorialité indépassable. C'est dire qu'il y a présence concommitante de deux tennes antinomiques, mais qui ne peuvent pas

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Fancis FARRUGIA et Marie-Noëlle

SCHURMANS

se nier; ce qui donne naissance à une vision du dépassement impossible, qu'il appelle lui-même « vision tragique de l'existence ». La figure déterminante ici est celle de l' oxymore : figure de rhétorique qui désigne le fait qu'une chose soit en même temps elle-même et son contraire, comme « cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». L'on est alors dans l'assomption de la contradiction, dans l'assomption de la nature contradictoire de l'existence et de la connaissance, du vécu et du connu, dans la mesure où jamais ne pourra s'abolir l'écart entre l'émotion et le concept, alors que pourtant l'un et l'autre se construisent réciproquelnent. Evoquons aussi cette formule de Nietzsche: « Il n'y a pas différence entre le vrai et le faux, mais simplement des degrés dans l'interprétation. » Il faut donc passer d'un paradigme d'opposition à un paradigme de graduation, de défmition de l'expérience comme unité, comme continuité et comme progressivité. Un autre texte de Nietzsche enfm critique la notion d'objectivité, précisant que nous souhaitons atteindre l'objectivité, mais que l'objectivité est peut-être un concept fictif désignant simplement « un degré à l'intérieur du subjectif». Que serait une chose saisie objectivement, sans aucune émotion ni sentiment? Ce serait quelque chose que l'on tenterait de comprendre, en dehors de toute relation à un sujet, c'est-à-dire que ce ne serait tout simplement plus une chose. Il y a donc nécessité de prendre acte de la subjectivité, et de la connaissance comme acte subjectif, tout en pensant notre relation au vrai ou à l'authentique en termes de gradation et non plus en termes d'opposition, et l'objectif comme une modalité à l'intérieur du subjectif. Il convient, comme le font tous les auteurs de cet ouvrage, de prendre en considération tout un registre affectuel, émotionnel, sentimental, qui permet de comprendre les connaissances dans leur diversité et les visions du monde dans leur pluralité, et qui se trouve pourtant habituellement classé dans le domaine «extracognitif». Ainsi, les questions que cet ouvrage prend en charge peuvent se formuler comme suit: Quel lien les représentations individuelles et collectives entretiennent-elles avec ce registre? S'agit-il d'une détermination des connaissances par les émotions et les affects? Et surtout, cette détermination s' assimile-t-elle à un déterminisme? Ceci engage une anthropologie et une conception de ce qui constitue notre actualité, qui s'est un jour articulée autour des analyses foucauldiennes, concernant la mort de l'Homme qui disparaît, « comme s'efface à la limite de la mer un visage de sable ».

Avant-Propos

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A l'issue de la lecture de cet ouvrage, il ne sera plus possible de parler de sociologie au sens restrictif, on devra parler d'anthropologie au sens maussien et gurvitchien, ou de socio-anthropologie, plus précisément de socio-anthropologie de la connaissance subjective, étant entendu que cette connaissance subjective revendiquée ne renvoie pas à un retour du sujet, acteur rationnel, conscient, libre et volontaire, mais à un retour au sujet et à ce qui construit socialement sa raison, sa conscience, sa liberté, sa volonté, et jusqu'à ses émotions et sentiments comme nous l'ont démontré les auteurs de ce livre. Si toutefois retour d'un sujet il y a, c'est le retour d'un sujet émancipé d'un certain nombre d'illusions, qui se comprend comme n'étant plus le maître absolu, ni du savoir, ni du monde extérieur, ni de son monde intérieur, d'un sujet faisant l'expérience subjectiveobjective complexe de cette perte, qui est un gain en lucidité, et une promesse d'émancipation.