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En vacance : Alsace et Vosges

De
184 pages

Par un temps épouvantable, nous partons de Paris un samedi soir en train-poste, mais pleins de confiance dans la bonne étoile qui nous a toujours accompagnés dans nos précédents voyages. Nous ne pouvons pas dire, comme le poète, incedo per ignes, mais, per aquas. N’importe ! notre astre ne nous fera pas défaut.

A quatre heures du matin, Nancy se dégage à travers les brumes ; le sifflet éclate strident ; le cheval de feu frémit en lançant, comme une chaude haleine, un long sillon de fumée.

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À propos de Collection XIX

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Évariste Thévenin

En vacance : Alsace et Vosges

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A LA MÉMOIRE

 

 

D’ÉVARISTE THÉVENIN

 

 

A MON AMI CHATRIAN

 

 

A MONSIEUR ERCKMANN

 

 

 

 

en reconnaissance du bonheur
que leur beau pays et leurs beaux livres
ont procuré
à feu mon cher enfant

 

 

 

 

ÉVARISTE THÉVENIN.

« Mon cher enfant, tu as fait la Saint-Charlemagne, tu as eu, à Pâques, un accessit d’excellence, à la fin de l’année un premier prix, un second prix et un premier accessit. Je suis très-content de toi. Que veux-tu pour ta récompense ?

  •  — Deux choses, mon père.
  •  — Accordées d’avance, si elles sont possibles.
  •  — La première, c’est de me permettre de tracer à mon gré l’itinéraire de notre voyage annuel en Alsace et dans les Vosges.
  •  — Je le veux bien. Et la seconde ?
  •  — De publier moi-même dans ton Almanach de 1866 le récit de notre voyage.
  •  — Très-volontiers. »

Ce dialogue avait lieu le 9 août 1864 à l’issue de la distribution des prix du lycée Louis-le-Grand.

Partis le 1er septembre, nous rentrions le 22 à Paris, heureux et contents.

Le 14 décembre, au moment où nous nous y attendions le moins, une congestion cérébrale emportait ce cher et brave enfant !

Ta mort, mon cher Evariste, ne m’a point délié de la promesse que, vivant, tu as reçue de moi.

En préparant sur les notes, les dessins et les cartes que tu m’as laissés, la courte relation que tu devais toi-même rédiger pour l’Almanach général des chemins de fer de 1866, j’ai évoqué de mon cœur, d’une manière si lucide, les souvenirs des jours heureux que ta mère et moi avons passés avec toi dans les montagnes, qu’au lieu d’un bref récit, un livre est né sous ma plume. — Par une heureuse illusion, hélas trop courte ! en écrivant ces pages, je t’entendais, je te voyais illuminé par le soleil des Vosges, escaladant leurs abrupts et pittoresques sommets, gai, plein de vigueur, de santé et de jours ! — En mettant au net mon manuscrit, ta pauvre mère a plus d’une fois essuyé ses yeux ! — Ton souvenir, mon cher enfant, est désormais le seul culte de tes malheureux parents !

N’ayant pas le talent nécessaire pour t’élever par ma plume un monument éternel, je n’ai pris conseil que de mon cœur, et, pour assurer à ta chère mémoire un souvenir plus durable parmi ceux qui t’ont connu, j’ai dédié ce livre à notre excellent ami Chatrian et à M. Erckmann dont tu aimais tant les œuvres et le pays. Puisse quelque parcelle de leur juste renommée rejaillir sur toi, mon cher enfant ! ! !

ÉVARISTE THÉVENIN.

PREMIÈRE PARTIE

PREMIÈRE JOURNÉE

DE PARIS A BARR

Par un temps épouvantable, nous partons de Paris un samedi soir en train-poste, mais pleins de confiance dans la bonne étoile qui nous a toujours accompagnés dans nos précédents voyages. Nous ne pouvons pas dire, comme le poète, incedo per ignes, mais, per aquas. N’importe ! notre astre ne nous fera pas défaut.

A quatre heures du matin, Nancy se dégage à travers les brumes ; le sifflet éclate strident ; le cheval de feu frémit en lançant, comme une chaude haleine, un long sillon de fumée. Les tours gothiques de l’antique cathédrale de Varangeville-Saint-Nicolas se découpent dans les brouillards crépusculaires. Nous franchissons la plaine de Lunéville, endormie et confiante sous la garde de sa cavalerie. En sortant de la gare de Sarrebourg nous nous élançons pleins d’audace et d’ardeur dans le long souterrain d’Arschwiller (3500 mètres). Jouant avec l’ombre épaisse, l’éclat des lumières intermittentes et les cris aigus de sa chaudière, le train traverse à toute vapeur, tantôt sous les tunnels, tantôt à ciel ouvert, la chaîne des Vosges qui sépare la Lorraine de l’Alsace. Nous reprenons haleine à Saverne, petite ville pleine de souvenirs héroïques, de légendes mystérieuses et d’activité industrielle. Bientôt nous reviendrons dans tes murs planter notre tente de voyage, et nous explorerons tes environs, à qui, pour être visités par les riches touristes, il ne manque que d’être en Suisse.

Nous voici entrés dans la vallée du Rhin, nous descendons à toute vapeur vers la vieille Argentoratum. Sa flèche audacieuse et narquoise signale, à douze lieues à la ronde, la splendide construction d’Erwin. A peine sommes-nous arrivés à la gare de Strasbourg, que nous fuyons rapidement cette ville cosmopolite et œcuménique, où se heurtent et se croisent toutes les langues humaines, et, quittant la perpendiculaire pour la parallèle, nous remontons le cours du Rhin jusqu’à Benfeld. Là nous attendait notre bon ami Langenbuch. Son char-à-bancs à quatre roues, sa fringante Lisette sont prêts à partir, à s’envoler, à franchir les douze ou quatorze kilomètres qui nous séparent encore de notre première station. Plus nous avançons sur cette belle route, dans cette bonne voiture découverte, plus le temps s’éclaircit. Chaque tour de roue nous rapproche d’un splendide panorama : la chaîne des Vosges hérissée de forêts, parsemée de ruines imposantes, se découpe sombre et dentelée sur l’azur du ciel le plus pur. Nous entrons dans Barr, la ville industrieuse, le quartier général de la célèbre bonneterie dite de Strasbourg. Nous embrassons nos bons amis, faisons connaissance avec Émile, leur nouveau-né, un bon gros garçon de dix mois ; et le soleil, ce fidèle compagnon de nos voyages, éclaire de ses plus vifs rayons notre heureuse arrivée.

J’avais l’intention, chemin faisant, de décrire à vol d’oiseau la Brie, la Champagne et la partie de la Lorraine que nous traversons rapides comme l’éclair ; mais, heureusement pour vous et pour moi, pour vous surtout, je me rappelle avoir lu dans le Tour du Monde (1er semestre 1861) un travail qui, depuis, a paru en volume sous ce titre : De Paris à Bucharest. Il serait malséant à un futur élève de cinquième du lycée Louis-le-Grand de vouloir refaire ce qu’a fait le Grand-Maître de l’Université. Je vous renvoie donc à l’ouvrage de M.V. Duruy ; et ne prenez pas cela pour une réclame, je vous assure que vous lirez avec plaisir ce poétique et patriotique tableau de nos belles provinces de l’Est.

Après avoir déjeuné en famille, pour préparer nos jambes aux exercices et nos yeux aux splendides spectacles des jours suivants, nous faisons une petite promenade aux environs de Barr. Justement c’est la fête patronale à Gertwiller, pays célèbre dans toute l’Alsace par son pain d’épice. Comme à toutes les fêtes de village, on y danse, on y boit, on y crie, on y saute. La physionomie particulière de cette contrée tend chaque jour à disparaître. Trop voisine de la ville de Barr et surtout du chemin de fer, qui, dans quinze jours, va la mettre à cinquante minutes de Strasbourg, la population de Gertwiller sacrifie aux modes parisiennes, et toutes ces jeunes Alsaciennes riant, criant, sautant, me rappellent les bonnes trop élégantes, dont les crinolines exagérées ont souvent fait obstacle à mon cerceau. dans mon cher jardin du Luxembourg.

Je me régale de pain d’épice ; il ne ressemble en rien aux ignobles pavés que l’on vend dans les rues de Paris. Dune forme et d’un aspect moins attrayants, — car ils sont plats comme des galettes, — ces gâteaux ne paient pas de mine, mais goûtez-y et vous y retournerez. Leur surface supérieure est enduite d’une couche de miel, et saupoudrée de sucre glacé dont l’immaculée blancheur est agréablement rehaussée par des dessins de fantaisie formés par des nonpareilles : sur l’un on voit des coeurs, sur l’autre des losanges, etc. ; enfin la capricieuse imagination des pâtissiers de Gertwiller se donne pleine carrière pour embellir leurs produits déjà si agréables au goût. Cette pâte est tellement souple qu’on peut replier le gâteau sans le casser ; c’est ce que nous avons fait pour en emporter à Paris un échantillon d’une trop grande dimension pour entrer dans notre malle.

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Couvent de Truttenhausen. (Page 18.)

De là, montant la côte, nous nous dirigeons vers Truttenhausen, ancien prieuré fondé en 1178 par Herrade de Landsperg, abbesse de Sainte-Odile, qui fut un des plus grands génies de son temps comme artiste et comme poète.

Son savoir, dit M. Charles Bartholdi dans une remarquable étude sur les Artistes alsaciens publiée dans les CURIOSITÉS D’ALSACE, était immense pour le temps ; son œuvre, ce manuscrit inestimable qui, après sept siècles ; est parvenu intact jusqu’à nous, est une véritable encyclopédie. Dans ce livre si étrange et si grand (Hortus deliciarum), elle présente l’ensemble des connaissances de l’époque. A l’histoire sacrée qu’elle suit depuis les premiers âges du monde ju qu’au Jugement dernier à travers l’Ancien et le Nouveau Testament, elle rattache l’histoire profane, la mythologie antique, la géographie, l’astronomie, tout un monde de descriptions, de récits, de visions, d’allégories. Elle s’élève par la pensée aux plus hautes conceptions morales, et sait mettre à la portée de ses jeunes religieuses, auxquelles son livre était destiné, les idées de la théologie la plus abstraite, par des symboles ingénieux et cependant p !eins de simplicité. Et quelle grande artiste elle se montre dans ces miniatures admirables qui sont arrivées jusqu’à nous dans tout l’éclat de leur couleur harmonieuse et vive !

De cet antique monument subsistent encore une chapelle et les murs d’une terrasse qu’on peut comparer à celle de Saint-Germain-en-Laye, avec cette différence que de Saint-Germain on a une vue coquette et resserrée, tandis qu’à Truttenhausen l’horizon est grandiose et sans autre limite que celle de la puissance oculaire. Devant nous se déroulent toutes les plaines d’Alsace s’inclinant vers le Rhin ; le cours de ce fleuve est indiqué par une vapeur planche etsinueuse, et, au loin, sur l’autre rive, se détachent sombres et dentelées les masses de la Forêt-Noire. Dans les dépendances de ce vieux couvent existe un château moderne, propriété du baron de Turckheim. Autorisés par leur patron, les concierges font visiter les ruines et même rafraîchir le visiteur qui le désire ; pour ma part, j’y ai pris d’excellent lait.

De Truttenhausen nous nous dirigeons sous bois vers le mont Calv, dont je parlerai avec plus de détail dans une prochaine excursion. Nous nous asseyons un instant sous de beaux châtaigniers pour entendre le chant mélodieux d’Alsaciens fêtant le dimanche le verre en main dans la maison forestière ; puis nous reprenons tranquillement le chemin de Barr pour nous préparer à la fatigue des jours suivants.

DEUXIÈME JOURNÉE,

DE BARR AU HOHWALD

Le matin à six heures, nous bouclons nos sacs et nos guêtres. En avant, hourra ! la crête les montagnes est bordée d’une frange d’or, en route pour le Hohwald.

Voici la vallée de Saint-Ulrich où gazouille la Kirneck ; ce joli ruisseau, qui clapote si harmonieusement sur son lit de rochers, est tout simplement la fortune de Barr, car c’est lui qui meut ses scieries, ses moulins, ses usines. La Kirneck est à notre gauche ; sur notre droite, c’est le flanc abrupt de la montagne, à travers laquelle filtrent claires et abondantes les eaux minérales ; on les recueille au Bull, splendide établissement bourgeois où moyennant 5 francs par jour, vous trouvez la plus confortable hospitalité.

Mais nous quittons la vallée et nous escaladons la côte rapide au haut de laquelle on respire, assis sous la tonnelle du garde forestier, qui, pour quelques sous, vous sert du lait, du vrai lait, ou du petit vin blanc si favorable aux ascensions. De là on découvre le Mennelstein, vieil autel druidique où coula le sang humain, Spesbourg et Andlau, deux carcasses de châteaux dont je ne vous dirai pas les sombres légendes : o ne peut les entendre sans frissonner qu’au gai soleil sur la montagne. Nous nous enfonçons dans les bois, et après trois heures de marche et d’escalade, nous arrivons sur la plus haute cime, la Terre de feu (904 mètres au-dessus du niveau de la mer), d’où nous voyons moutonner à nos pieds, dans les bas-fonds de la vallée et sur le flanc des montagnes voisines, un océan de vagues vertes et agitées d’un éternel tremblement : ce sont les sapins des Vosges.

Assis à l’abri d’un beau chêne, enveloppés de nos manteaux, nous formons le cercle, et, comme la caravane du désert, nous fêtons vigoureusement les viandes froides et les bouteilles dont nos sacs étaient gonflés. Dans nos estomacs, ces provisions pèseront moins que sur nos épaules. Après une heure de halte, nous descendons le versant et nous arrivons dans la plus riante, la plus verte, la plus accidentée, la plus pittoresque des vallées : c’est le Hohwald avec son élégant châlet qui va nous offrir tout le confortable possible, café, bière, kirsch, etc. Le Hohwald est une retraite enchantée où de nombreuses familles d’Alsace et même d’Allemagne viennent passer les jours caniculaires. Dans cette heureuse vallée abritée par la cime des montagnes, on jouit constamment d’un air frais et pur et d’une vue qui dispose l’âme à toutes les douces émotions. Sa tranquillité ordinaire est régulièrement troublée chaque dimanche par les nombreuses caravanes de Strasbourg qui viennent s’y ébattre et s’y gaudir, comme les boutiquiers de Paris vont à Asnières.

Mais voici qu’il est trois heures, il faut penser au départ. Bien restaurés, moins chargés et favorisés par le chemin, nous descendons une belle route en corniche qui n’a qu’un inconvénient, — commun du reste à toutes les routes en corniche, — c’est le danger, pour le conducteur trop ardent, de verser la voiture et tout ce qu’elle contient dans l’abîme, dont un seul précipité s’est, dit-on, relevé vivant. A cela près, rien n’est plus charmant que cette route dont nous ne redoutions pas les périls, puisque nous la suivions à pied. Nous traversons le village d’Audlau qui paraît croître et s’épanouir, depuis que le milan, qui jadis le surveillait du haut de la montagne, n’est plus que le spectre d’un château.