Enquêtes au domicile des familles: La recherche dans l
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Enquêtes au domicile des familles: La recherche dans l'espace privé

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Description

Que se passe-t-il lorsque des chercheurs travaillant sur la parentalité et l'éducation des enfants au sein de la famille ont pour terrain de recherche l'espace privé du domicile ? Leurs savoir-faire qui découlent d'expériences variées provenant de différentes disciplines des sciences humaines et sociales sont ici rassemblés. Quelles sont les spécificités de ce mode d'investigation ? Que devient la relation chercheur-enquêté ? Que faire des informations "marginales" non prévues dans le protocole ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 106
EAN13 9782336272627
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Savoir et formation
Collection dirigée par Jacky Beillerot (1939-2004) Michel Gault et Dominique Fablet
Éducation familiale
Série dirigée par Dominique Fablet

Entendue à la fois comme un champ spécifique de pratiques éducatives et de recherches sur ces pratiques, l’éducation familiale s’intéresse aux activités éducatives intra-familiales, c’est-à-dire principalement des parents à l’égard des enfants, mais également aux interventions sociales mises en ouvre par une assez grande diversité de professionnels pour former, soutenir, aider, voire suppléer les parents ; soit le domaine des interventions socio-éducatives. La série Éducation familiale se propose d’offrir au lecteur des travaux centrés sur ces différents aspects et contribuer ainsi à la diffusion de la recherche en éducation familiale, comme La revue internationale de l’éducation familiale publiée également par les éditions L’Harmattan.
Déjà parus
Patrick ROUSSEAU, Pratique des écrits et écriture des pratiques , 2007.
Dominique FABLET (coord.), L’éducation des jeunes enfants , 2007.
Catherine SELLENET, La p arentalité décryptée. Pertinence et dérives d’un concept , 2007.
Anna RURKA, L’efficacité de l’action éducative d’aide à domicile. Le point de vue des usagers et des professionnels , 2008.
Bernadette TILLARD et Anna RURKA (coord.), Du placement à la suppléance familiale. Actualité des recherches internationales , 2009.
Dominique FABLET, De la suppléance familiale au soutien à la parentalité , 2010.
Emmanuelle MARTINS, Parentalité sociale et suppléance familiale , 2010.
Enquêtes au domicile des familles: La recherche dans l'espace privé

Monique Robin
Bernadette Tillard
Des mêmes auteurs
Bernadette Tillard, Des familles face à la naissance , Paris, L’Harmattan, 2002.
Bernadette Tillard (coord.), Groupes de parents. Recherches en éducation familiale et expériences associatives , Paris, L’Harmattan, 2009.
Bernadette Tillard, Anna Rurka (coord.), Du placement à la suppléance familiale. Actualité des recherches internationales , Paris, L’Harmattan, 2009.
Monique Robin, Irène Casati, Drina Candilis-Huisman (coord.), La construction des liens familiaux pendant la première enfance , Paris, PUF, collection « Psychologie d’aujourd’hui », 1995.
Monique Robin, Eugénia Ratiu (coord.), Transitions et rapports à l’espace . Paris, L’Harmattan, collection « Logiques sociales », 2005.
Monique Robin, Geneviève Bergonnier-Dupuy (coord.), Couple conjugal, couple parental : vers de nouveaux modèles ? , Ramonville-Saint-Agne, Erès, collection « Le couple et la famille », 2007.
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de fÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
9782296116931
EAN : 9782296116931
Sommaire
Savoir et formation Page de titre Des mêmes auteurs Page de Copyright Avant-propos 1 - Écouter, regarder, « être là », dialogue entre deux chercheuses, en anthropologie et en psychologie 2 - Le chercheur en travail social face aux familles en difficulté 3 - Enquêter dans des institutions sociales auprès de mères en situation de précarité 4 - Entrer dans la caravane et boire un café. Rencontres avec des familles tsiganes dans le cadre d’une recherche ethnographique sur la scolarisation des enfants 5 - Enquête auprès des familles appartenant à une minorité. Conflits politiques, distance culturelle et questions de méthode 6 - Allers-retours sur carnets de terrain : le métier de sociologue en famille. L’observation d’un rite de socialisation de l’enfance 7 - La prise en compte du milieu de vie des familles dans la recherche en protection de l’enfance. Défis pour la formation des chercheurs
Avant-propos
Bernadette Tillard, Proféor-CIREL, Université de Lille 3, Monique Robin, CERLIS, Université Paris Descartes, CNRS-UMR 8070.

De nombreux chercheurs travaillant sur les familles et l’éducation des enfants réalisent leurs recherches à domicile, que ce soit pour des raisons pratiques d’accès à la population d’étude ou/et parce que le recueil des données dans l’espace quotidien de la famille apporte des éléments de compréhension complémentaires et parfois essentiels à leur problématique.
Les objets d’étude portent aussi bien sur des familles de niveau de vie moyen, sans problèmes particuliers des « familles ordinaires » que sur des familles dont la précarité socioéconomique, voire les vulnérabilités, peuvent remettre en cause l’idée même de domicile ou bien les conduisent à être concernées par les interventions sociales. Dans ce cas, la distance sociale et culturelle entre chercheurs et enquêtés, distance aussi politique dans le cas de minorités ethniques, s’affiche d’autant plus lorsque l’espace domestique constitue l’espace de la recherche.
Lorsque le terrain de recueil des données (la « cueillette », comme disent si joliment nos collègues québécois) est constitué par l’espace privé du chez-soi, il arrive qu’aux outils d’investigation habituels (entretiens, questionnaires, dessins, observation des interactions entre les personnes) s’ajoute une observation des pratiques, des objets, des modes de vie et des lieux dans lesquels habite le groupe familial. Dans tous les cas, la démarche de recherche en est questionnée :
Au niveau de la collecte des données : quelles sont les spécificités de ce mode d’investigation ? Au niveau éthique : que devient la relation chercheur-enquêté lorsque le sujet d’étude « reçoit », parfois à plusieurs reprises, le chercheur à son domicile ? Au niveau de la nature de la recherche : que faire de ces informations « marginales » dont certaines perturbent le déroulement prévu du protocole ? Au niveau de la formation des enquêteurs, l’abord de ces questions suppose-t-il un savoir-faire particulier nécessitant un apprentissage et une élaboration collective ? et bien d’autres questions…
C’est dans le cadre de la journée du Réseau Éducation Entre Familles et Institutions (REEFI) du 10 octobre 2007, journée consacrée à la méthodologie de la recherche sur les enfants et la famille, que nos échanges informels se sont concrétisés par un premier écrit exposé en duo (Monique Robin et Bernadette Tillard). L’atelier que nous avions organisé sur le thème « La recherche menée à domicile auprès des familles. Mode d’emploi selon les disciplines » a permis d’élargir notre perspective en recueillant les communications de différents chercheurs de ce réseau international et pluridisciplinaire. Nous y avons confronté les points de vue et perçu différents enjeux de l’enquête au domicile des familles. Certains collègues montraient les atouts d’une telle démarche. D’autres insistaient sur les limites de l’exercice, nous obligeant à préciser nos arguments.
L’idée de ce livre a vu le jour à l’issue de cette journée du REEFI. La démarche suivante a été de proposer à des chercheurs relevant de disciplines différentes (sciences de l’éducation, anthropologie, sociologie, psychologie), et ayant en commun le recueil des données au domicile des familles, une réflexion sur l’articulation entre leur objet d’étude et les conditions d’exercice de l’enquête. Nous souhaitons porter ces écrits à la connaissance de nos étudiants en doctorat de sciences de l’éducation, car peu de livres abordent ces questions méthodologiques. Or, les chercheurs qui se déplacent vers le domicile des familles sont confrontés à des circonstances qui, si elles ne sont pas identiques, posent néanmoins des problèmes similaires. Nous voulons faire part ici de nos tâtonnements, de nos ajustements, exposer quelques expériences et les soumettre à la discussion. Sans doute osons-nous dévoiler les forces et les faiblesses de nos méthodologies, et prêter ainsi le flan à la critique, car disons-le cette démarche vers l’autre nous passionne. Nous sommes venues à la recherche, puis avons persévéré dans ce sens, à cause du plaisir de ces rencontres qui comportent toujours une part d’imprévu. Face à la complexité des situations et des conduites individuelles, et soucieuses de rester au plus près des données de la vie réelle dans l’explication et la compréhension des phénomènes étudiés, nous espérons par cet ouvrage convaincre de la richesse d’une approche qualitative des familles dans leur milieu de vie.
Les chapitres de ce livre croisent les deux angles d’attaque de cette réflexion méthodologique : – l’axe disciplinaire qui aborde la façon dont les différentes disciplines prennent en compte les atouts et les limites de cette démarche, voire comment elles résolvent les difficultés propres à l’exercice, – l’axe de la diversité des situations familiales et résidentielles, tant sur le plan socioéconomique que culturel. La nature de ces situations est fortement

Avant-propos liée à l’objet même de la recherche sur les familles et l’éducation de l’enfant dans ses différentes dimensions.
Parallèlement à l’élargissement des personnes sollicitées pour compléter et enrichir notre projet, notre duo initial s’est poursuivi par une construction progressive du premier chapitre en juillet 2008. Il est le fruit d’un dialogue où chacune répond à l’autre en précisant les similitudes et les différences dans nos savoir-faire et nos positions disciplinaires (l’anthropologie, la psychologie) en prenant appui d’une part sur nos travaux antérieurs dont la méthodologique est présentée en fin de chapitre et, d’autre part, sur les écrits marquants de chacune de nos disciplines.
Pour les contributions qui succèdent à ce premier chapitre, nous avons proposé aux auteurs de présenter leurs méthodes, leurs savoir-faire et de s’interroger sur la manière dont le déroulement de l’enquête participait à la construction des résultats de l’étude.
Deux membres de l’équipe « éducation familiale et interventions sociales en direction des familles » du Centre de Recherche Éducation et Formation ont été sollicités pour présenter leurs travaux de recherche sous cet angle. Ainsi, Anna Rurka a travaillé sur l’efficacité des mesures d’Action Éducative en Milieu Ouvert (AEMO) et plus particulièrement sur la manière dont les familles perçoivent cette efficacité. Elle s’est déplacée au domicile des familles à l’issue de la mesure. Elle présente deux cas qui étayent son propos sur l’adéquation entre méthode et analyse des résultats. Nathalie Thierry a fait l’expérience d’une recherche dans une forme d’habitat particulier, puisqu’il s’agit de Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale accueillant des jeunes mères avec leurs enfants. Ce lieu transitoire de domiciliation est également un lieu où le mode d’habitation obéit à des contraintes institutionnelles perceptibles dans les relations entre l’enquêtrice et les personnes rencontrées.
Trois chercheuses, absentes des journées du REEFI, ont été sollicités pour compléter la palette des thèmes abordés en l’élargissant à des groupes minoritaires. Delphine Bruggeman du Centre Interuniversitaire de Recherche Éducation et Formation nous emmène avec le camion-école au cœur des terrains temporairement investis par les populations tsiganes. Elle nous fait entrer dans l’espace de la caravane, lieu de vie des enfants et de leurs parents. Enseigner en milieu nomade requiert l’adhésion des parents et l’obtenir, puis l’entretenir, passe par ces passages du camion, espace de la scolarisation, à la caravane, espace de l’éducation familiale. Nelly Askouni et Effie Plexoussaki venues présenter leurs travaux à l’université de Lille 3 en 2007 ont accepté de collaborer au projet en apportant leur expérience auprès des familles appartenant à la minorité turque de Grèce. Entre tradition et modernité, intégration et isolement, les familles de la minorité font connaître leurs stratégies éducatives, non seulement par les propos traduits par l’interprète, mais aussi par la disposition de l’espace familial perçu auquel les enquêtrices accèdent.
La contribution de Régine Sirota ajoute aux spécificités de l’enquête au domicile des familles, celle de mener une étude dans son propre réseau relationnel privé et amical, impliquant ses enfants dans l’aventure ethnographique des goûters d’anniversaire d’un groupe d’enfants d’un même quartier, aventure réitérée chaque année jusqu’aux changements de l’adolescence où le groupe des pairs ne tolèrent plus la présence de l’adulte. Sans détour, elle aborde ces questions et les situations de plus en plus complexes dans lesquels la poursuite de l’étude l’entraîne, tant sur le plan relationnel que sur le plan de la légitimité académique.
Enfin, nous sommes reconnaissantes envers notre collègue québécois d’avoir explicité autrement la question qui motive ce livre : comment transmettre les savoir-faire nécessaire à un travail de recherche au domicile des familles ? Il ne vous aura pas échappé que la majorité des contributions ont été écrites par des femmes. Seul Carl Lacharité s’est joint à nous pour contredire une tendance de cet ouvrage qui laisserait penser que l’expérience d’entrée dans l’intimité des familles serait plus répandue parmi les chercheuses.
1
Écouter, regarder, « être là », dialogue entre deux chercheuses, en anthropologie et en psychologie
Monique Robin, CERLIS, Université Paris Descartes, CNRS-UMR 8070, Bernadette Tillard, Proféor-CIREL, Université de Lille 3.

Ce chapitre est le fruit d’une rencontre entre deux chercheuses d’origine disciplinaire différente à propos de leurs terrains de recherche qui les conduisent toutes deux au domicile des familles. Nous présentons l’état de notre réflexion sur l’articulation entre nos objets d’étude et les conditions d’exercice de l’enquête et évoquerons les pratiques, savoir-faire et postures que nous avons développés l’une et l’autre lorsque nous avons été confrontées à ce terrain particulier.
Nous avons souhaité rendre compte des développements de cette rencontre méthodologique sous forme d’un dialogue que nous avons intitulé : « Écouter, regarder, être là ». L’écoute renvoie aux problèmes classiques de la méthode d’entretien qui peut être plus ou moins structuré, le regard renvoie à la méthode d’observation qui peut, elle aussi, être aussi plus ou moins cadrée, plus ou moins participante. Mais ce qui nous intéressera le plus ici, c’est le « être là ». Qu’est-ce que cela entraîne « d’être là », dans le territoire privilégié du « chez-soi » familial lorsque l’on est, l’une, une chercheuse en psychologie, l’autre, une chercheuse en anthropologie ?

Introduction : terrains et disciplines
Aller vers les personnes que l’on souhaite rencontrer dans leur milieu de vie est au cœur du recueil des données, tel que nous le pratiquons l’une et l’autre. Cette manière d’aborder la recherche est commune à plusieurs disciplines : celles dont nous sommes issues (l’anthropologie sociale pour Bernadette Tillard, la psychologie, pour Monique Robin) mais également, elle est pratiquée par des chercheurs d’autres champs disciplinaires comme celui de la sociologie compréhensive, des sciences de l’éducation, etc.
Travaillant sur des objets voisins, nous avons l’une et l’autre développé une démarche compréhensive des familles nous conduisant à porter un regard élargi aux contextes physique et institutionnel dans lesquelles les familles donnent naissance et éduquent les enfants durant leurs premières années de vie.

Monique Robin
En ce qui me concerne, je me place du point de vue d’une chercheuse en psychologie s’appuyant sur plusieurs éclairages sous-disciplinaires : l’un est la psychologie du développement du jeune enfant, qui est ma discipline initiale, l’autre, plus récent, est la psychologie environnementale qui m’a particulièrement sensibilisée aux questions liées au cadre de vie résidentiel des familles, c’est-à-dire le logement, mais aussi ses alentours (quartier, voisinage, ville).
Mon champ d’étude porte sur les processus psychologiques de construction de la parentalité chez les femmes. Ma démarche vise à la compréhension du système familial dans son ou ses contextes de vie, en ayant recours aux entretiens, mais aussi à l’observation. Toutes mes recherches dans ce domaine se sont déroulées au domicile des familles. Mais le dosage des deux méthodes a évolué au fil des années puisque je suis passée d’une première phase (années 70), au cours de laquelle je pratiquais une observation très micro-analytique des interactions mère-nourrisson filmées en milieu naturel (maternité, domicile des familles), à, actuellement, un recueil systématisé de récits de trajectoires biographiques et de pratiques quotidiennes des mères, recueillis par entretiens, auxquels s’ajoute une observation de l’espace naturel de la famille (encart 1, voir en fin de chapitre).
Ce basculement méthodologique qui s’est aussi caractérisé par le passage de méthodes quantitatives à des méthodes qualitatives ou mixtes avait été amorcé lors d’une décennie de transition dans laquelle je faisais des recherches au domicile des parents de jumeaux (encart 2). J’ai commencé à m’intéresser à l’environnement physique des enfants (leurs jouets, leurs vêtements, leur mobilier) qui, pour moi, ont vite constitué des indicateurs du processus de gémellisation/différenciation que j’étudiais (objets de décor, jouets, vêtements différents, en double exemplaire ou identiques de couleurs différentes, par exemple). On peut dire que je suis passée de l’observation « en » milieu naturel de la première phase de mes travaux à celle « du » milieu naturel des phases suivantes. Je faisais donc déjà de la psychologie environnementale sans le savoir !

Bernadette Tillard
Je parle du point de vue d’une chercheuse en anthropologie sociale dont les axes de recherches concernent les relations entre d’une part les familles, d’autre part l’univers de la médecine (encart 3) et du travail social (encart 4). Autrement dit, la question des relations entre les familles et les institutions sanitaires et sociales est au centre de mes préoccupations. Je tente chaque fois que cela est possible de recueillir le point de vue des parents dans des contextes où l’asymétrie des positions tend généralement à occulter le point de vue des usagers au profit de celui du discours de santé publique ou du travail social.
Au travers des objets tels que la nomination de l’enfant, la préparation de la naissance et l’éducation reçue dans les familles, j’adopte une démarche de compréhension des questions de parenté et de parentalité en milieu populaire.
L’observation participante, sans exclure l’entretien ou le recueil de données systématisé constitue ma principale méthode de recherche.

La notion de « terrain » en psychologie
Monique Robin
La notion de « terrain » est peu présente dans les écrits de recherche en psychologie. Centrant son objet d’étude sur l’individu et visant à expliquer son comportement, ses conduites, son activité mentale, la psychologie a longtemps ignoré l’individu « en situation » et les contextes de vie qui influencent son action.
Dans le domaine de la psychologie développementale du nourrisson qui a pris un essor important dans les années 70, la majorité des recherches se sont appuyées sur des paradigmes expérimentaux (Baudonnière, 1985). Si la valeur indiscutable des savoirs acquis par l’observation « en situation naturelle » des « comportements spontanés », telle qu’elle a été pratiquée par les pionniers de la discipline (Gesell, Wallon, Piaget) était reconnue, le recueil de données en situation naturelle (maternité, crèche, domicile familial) était fortement suspecté d’avoir une faible validité scientifique : « Les conditions par rapport au phénomène observé ne permettent pas d’isoler par variation systématique les facteurs qui contraignent le phénomène. L’interprétation demeure largement intuitive, même si, lorsqu’elle est le fait d’un observateur talentueux, cette intuition peut ouvrir des voies de recherche fructueuses » (Bresson & de Schonen, 1985, p. 94). Ce choix des chercheurs en psychologie de privilégier les méthodes expérimentales et quantitatives a donc fortement contribué à leur faire délaisser le recueil de données dans les contextes naturels.
Néanmoins, les questionnements concernant l’« environnement » de l’enfant ou ses « milieux de vie » faisaient partie de leurs préoccupations. Les premiers travaux des psychologues des années 50 se sont centrés sur la recherche des déterminants psychosociaux et familiaux pouvant expliquer certains aspects du développement moteur, cognitif et socio-émotionnel. Ces recherches faisaient référence au « milieu » de l’enfant, considéré comme le cadre global dans lequel il se développe, on peut dire auquel il est « exposé », milieu qui était étudié tant au niveau macrosocial (recherches sur l’impact du milieu socio-économique et éducationnel de la famille) qu’au niveau microsocial (effets des comportements parentaux).
Les caractéristiques des milieux de vie de l’enfant étaient donc considérées comme des « variables » psychosociales susceptibles de favoriser ou d’entraver son développement, même si le courant interactionniste des années 70 avait mis l’accent sur la nature bidirectionnelle des relations entre l’enfant et son environnement. Cet environnement étant conçu comme « l’ensemble des évènements inanimés, animés et sociaux constitutifs du cadre dans lequel évolue l’organisme » (Pomerleau & Malcuit, 1983, p. 5).
Mais le cadre de vie quotidien de l’enfant et de sa famille n’était pas, dans ces approches, considéré comme un « terrain » et était rarement mentionné. Deux courants de recherche qui avaient pris leur essor dans les années 70 ont fait évoluer son statut : celui de l’éthologie humaine (ou « éthologie sociale ») et celui de la psychologie écologique.
S’inspirant des méthodes développées en éthologie animale par Lorenz, « l’approche éthologique se caractérise à la fois par l’utilisation systématique de l’observation directe des comportements humains et par une conceptualisation biologique des activités humaines » (Strayer & Gauthier, 1985, p. 45). Il s’agissait de décrire des comportements observés en situation naturelle en termes de mouvements et d’activités sans en avoir défini a priori la liste. Les chercheurs en psychologie de l’enfant se référant à ce paradigme, se sont alors déplacés des laboratoires vers les lieux de vie habituels de l’enfant : crèche, domicile, école (voir l’ouvrage de Tremblay, Provost et Strayer de 1985, à propos des concepts, des méthodes et de quelques-uns de leurs champs d’investigation).
Mais si l’approche éthologique appliquée à l’étude du comportement humain a permis de gagner en « validité écologique », il s’agissait toujours de décrire, compter et mesurer, sans d’une part que « l’observateur ne s’attarde à inférer la présence de motivations, intentions ou émotions sous-jacentes » (Strayer & Gauthier, 1985, p. 45) et sans que l’on s’interroge sur les interactions entre le comportement et son contexte plus large. C’est l’essor de la psychologie écologique qui a permis d’avancer sur ce deuxième point en portant un intérêt grandissant à l’environnement physique comme facteur influençant le comportement.
Les notions de « sites » et de « systèmes » ont permis de placer l’unité personne-environnement au cœur des analyses de la psychologie environnementale. C’est en particulier le cas du modèle des sites comportementaux ( behavior setting ) de Barker (1968), selon lequel, l’environnement est considéré comme un lieu où sont déployés certains types de comportements. L’accent est mis sur l’importance des caractéristiques structurelles de la situation ou du site (école, crèche, aire de jeux) pour observer les comportements de l’enfant. On s’intéresse par exemple à l’éclairage, au type d’équipement, à la disposition plus ou moins structurée des espaces… C’est aussi le cas du modèle écosystémique du développement humain de Bronfenbrenner (1977) qui met l’accent sur le rôle des différents contextes de vie de l’enfant et de sa famille sur les processus de développement. Les recherches réalisées dans cette perspective s’intéressent surtout au rôle de la famille, de l’école, des contextes de travail des parents et de la culture alors que le rôle de l’environnement physique est considéré seulement de façon indirecte. Néanmoins, la perspective de Bronfenbrenner a beaucoup influencé les modèles récents de la psychologie environnementale et ceux de nombreuses autres disciplines qui s’intéressent à la complexité de l’être humain en situation.
On voit que pour la psychologie environnementale, « le terrain » fait partie de l’objet d’étude. Si je me limite aux travaux sur le logement, celui-ci est abordé comme structurant les relations familiales parents-enfants et les rôles sexués entre conjoints. Ainsi, l’usage des pièces et les activités qui s’y déroulent sont liés aux besoins territoriaux des membres de la famille et s’inscrivent dans une dialectique intimité/sociabilité (Gunter, 2000). Ils permettent également d’analyser, par exemple, comment l’assimilation traditionnelle du féminin à la sphère privée se modifie sous l’effet des transformations sociétales (Tognoli, 1980). L’étude du « chez soi » rend compte de l’articulation entre le rapport du privé à la société. Le choix des objets de consommation et de décor, des aménagements intérieurs et extérieurs est considéré comme autant de marqueurs de l’identité personnelle, sociale et culturelle de l’habitant (Serfaty-Garzon, 2003).
Enfin, pour en revenir à la référence à la notion de « terrain » dans les recherches en psychologie, je soulignerai qu’au rôle joué par les paradigmes épistémologiques de l’éthologie humaine et de la psychologie écologique, s’ajoute le renouveau récent des méthodes qualitatives en psychologie.
Cet intérêt croissant pour les « réalités et contraintes de l’homme concret en situation» (Delefosse & Rouan, 2001, p. 1), dans les années 80, a été influencé par l’ouverture des psychologues à d’autres champs disciplinaires des sciences humaines et sociales tels que l’anthropologie, la sociologie, les sciences de l’éducation, pour qui le recueil des données sur le terrain d’enquête faisait partie des pratiques quotidiennes des chercheurs. Je reviendrai un peu plus tard sur les caractéristiques des méthodes d’investigation qualitatives, mais retenons déjà leur « préférence pour les terrains où l’on peut observer les personnes dans leur propre territoire» (Silverman, 1993, cité par Rouan & Pédinielli, 2001, p. 43), ainsi que leur affirmation d’une nécessaire prise en compte des contextes de vie des sujets (Van der Maren, 1995).

La notion de « terrain » en anthropologie sociale et ethnologie
Bernadette Tillard
Contrairement à la psychologie, le « terrain » est un des fondamentaux de l’anthropologie sociale. Selon la définition de Mondher Kilani, « l’anthropologie se présente et se définit comme la science des diversités culturelles et sociales et de façon générale comme la science de l’homme en société » (Kilani, 1989, p. 20). Conformément à l’énoncé de cette définition, la « diversité culturelle » se décrit dans les temps de l’ethnographie et de l’ethnologie, préalable au travail anthropologique. Comme le souligne Claude Lévi-Strauss, il s’agit de trois moments différents du travail de recherche. Ethnographie, ethnologie et anthropologie « ne constituent pas trois disciplines différentes ou trois conceptions différentes des mêmes études. Ce sont, en fait, trois étapes ou trois moments d’une même recherche et la préférence pour tel ou tel de ces termes exprime seulement une attention prédominante tournée vers un type de recherche, qui ne serait jamais exclusif des deux autres » (Lévi-Strauss, 1958, p. 388). C’est à cette première étape, l’ethnographie que nous nous intéressons ici en évoquant le « terrain ».
Le terrain est la phase initiale de la démarche anthropologique. Il s’inscrit dans un espace géographiquement limité : « La démarche anthropologique prend comme objet d’investigation des unités sociales de faible ampleur à partir desquelles elle tente d’élaborer une analyse de portée plus générale appréhendant d’un certain point de vue la totalité de la société où ces unités s’insèrent» (Augé, 1979, p. 197-198). La taille de l’aire couverte par l’ethnographe n’est jamais clairement précisée, mais disons qu’elle doit permettre de voir, de revoir, d’être vu(e), revu(e), reconnu(e) dans l’espace de temps réservé à l’immersion. Pour donner une idée, cela peut être un village en zone rurale ou un quartier en zone urbaine.
Le terrain est aussi l’étape initiatique du chercheur qui souhaite s’inscrire dans la discipline. Pas d’ethnographe, pas d’ethnologue, ni d’anthropologue sans terrain basé sur le principe d’une alternance entre proximité du travail sur le terrain (aussi nommée immersion ou observation participante) et distance de l’écriture.
Que part donc observer l’ethnographe quand il va à la rencontre d’un groupe ? La tâche est sans limites si on considère que « L’ethnologue s’intéresse surtout à ce qui n’est pas écrit, non pas tant parce que les peuples qu’il étudie sont incapables d’écrire, que parce que ce à quoi il s’intéresse est différent de tout ce que les hommes songent habituellement à fixer sur la pierre ou sur le papier » (Lévi-Strauss, 1958, p. 33). Responsable de prélever non seulement les objets et les traces tangibles de l’activité sociale, l’ethnologue est donc invité à rendre compte des allant-de-soi de la vie locale.
Cette ambition colossale est cependant inversement proportionnelle au nombre de livres consacrés à la méthodologie. Pour l’apprenti, la méthodologie de terrain se lit d’abord entre les lignes des récits ethnographiques et ethnologiques. Il revient à l’étudiant de reconstituer, à partir des écrits, la nature des matériaux initiaux nécessaires à cette rédaction. Souvent rejetées en notes de bas de page, les conditions de recueil des données seront plus imaginées que formulées. La formation se pratique également sous la forme d’une transmission orale à l’occasion des enseignements. Parfois, s’y ajoute une transmission écrite prenant la forme d’opuscules, proposés par les auteurs, le plus souvent distincts du rapport d’étude. Enfin, quelques étudiants auront la chance de participer à des recherches collectives organisées dans le cadre de leur formation (Cefaï 2002 ; Weber, 1987). Si dans les années 80, il existait peu de livres de méthodologie, à partir des années 90, plusieurs auteurs ont contribué à exposer la méthode ethnographique, ses savoir-faire, ses questions éthiques et la nécessaire autoanalyse qui devrait l’accompagner (Laplantine, 1993, 1996 ; Beaud & Weber, 1997 ; Weber, 2009)
Il convient de souligner que cette méthode ethnographique n’est pas l’exclusivité des anthropologues, mais qu’une part importante des chercheurs en sociologie partage cette méthodologie. En effet, se référant à la sociologie interactionniste nord-américaine, nombre de travaux utilisent la notion de « fieldwork » (Cefaï, 2002) qui renvoie au recueil de données empiriques par les méthodes d’observation des enquêtés dans leurs situations ordinaires. Avec le recul des travaux sur des sociétés lointaines et l’avènement d’une anthropologie des sociétés contemporaines, les frontières disciplinaires qui séparaient l’anthropologie sociale et la sociologie qualitative se sont estompées au moins du point de vue méthodologique (les concepts et les objets d’étude restant distincts). Florence Weber interroge la pertinence de ces répartitions disciplinaires, invitant à l’émergence de regroupements plus pertinents « l’ethnographe a pu servir de médiateur entre sociologues et anthropologues, en attendant que la division institutionnelle des disciplines académiques s’efface pour laisser la place à des découpages scientifiques plus pertinents, qui organisent le regroupement de spécialistes dotés de compétences méthodologiques diverses autour de thématiques pluridisciplinaires » (Weber, 2009, p. 5). La thématique qui serait alors la plus proche de mes préoccupations serait celle de l’éducation de l’enfant en milieu populaire et des interventions sociales auprès des familles.
Dans le champ de l’éducation de l’enfant, je ne tenterai pas ici de réaliser une revue de la bibliographie sur le sujet. Je me contenterai donc de préciser les différents auteurs qui ont marqué mon parcours de formation et de recherche.
Les écrits de l’anthropologie culturelle concernant des terrains exotiques (Koubi et al ., 1994 ; Lallemand et al . 1991 ; Massard-Vincent et al . 1999 ; Rabin, 1979, Bonnet & Pourchez, 2007) ont largement contribué à construire comme objet des pratiques sociales pouvant être comparées à celles existant en France jusqu’au milieu du XXe siècle (Loux, 1978, 1990 ; Verdier, 1979 ; Zonabend 1990). Ces objets sont considérés du point de vue des croyances, des savoirs et des savoir-faire locaux en restituant les pratiques dans une économie symbolique, les reliant à l’ensemble du contexte social. Par ailleurs, ces éléments d’hier et d’ailleurs interrogent les pratiques actuelles de l’Occident. Cette perspective est peu développée, mais j’ai tenté une telle approche à l’occasion de ma thèse sur la naissance dans des familles du quartier de Lille-Moulins. En effet, certes les savoir-faire ont été passés au rouleau compresseur de la médicalisation, mais la médicalisation, associée à l’inventivité des familles reconstituent des pratiques remplissant les mêmes fonctions symboliques, recomposant une ritualisation de la naissance de l’enfant. Les interdits et les préconisations à l’occasion de la grossesse, de l’accouchement, de l’allaitement, du bercement, du coucher, de l’alimentation du jeune enfant, de la prévention, de l’apprentissage de la propreté, de la nomination, ainsi que les pratiques rituelles à la naissance et durant la petite enfance sont autant de points qui méritent d’être considérés, formulés non plus seulement du point de vue médical, mais du point de vue anthropologique, c’est-à-dire de leur rôle d’intégration de l’enfant dans sa famille et dans son environnement. L’approche culturelle a néanmoins tendance à gommer les équilibres sociologiques (revenu des parents, appartenance de classe) considérant les pratiques observées comme valables pour un lieu donné. Par ailleurs, dans le cadre de notre dialogue interdisciplinaire, signalons que ce courant de l’anthropologie culturelle est assez proche de la psychologie anthropologique (Bril et al. 1999 ; Bril & Parrat-Dayan 2008 ; Stork, 1993).
Le plus souvent articulés à une approche culturelle, les écrits concernant l’anthropologie de la parenté ont adopté une perspective plus structuraliste, tentant de répondre à la question « À qui appartient l’enfant ? » (Saladin d’Anglure, 1977 ; Vernier, 1998 ; Lallemand, 1993). Dans ce courant de pensée, la question oblige à considérer les équilibres de l’alliance et donc à prendre en considération les enjeux de pouvoir entre les lignées, entre les conjoints. Les travaux en résultant sont donc plus sensibles aux contextes géographiques, économiques et politiques. Par ailleurs, ces écrits montrent la grande souplesse dont les sociétés font preuve pour subvenir aux besoins des enfants, considérant les aspects biologiques, mais ne s’y arrêtant pas. Les pratiques de fosterage 1 donnent ainsi la possibilité de faire élever, au moins partiellement, un enfant par une autre famille.
Enfin, plus récemment, cette appartenance de l’enfant est vue dans le contexte d’un monde globalisé. Cette perspective interroge simultanément les pays lointains et les sociétés occidentales au travers des déplacements d’enfants en vue de l’adoption. De plus, elle concerne les systèmes de protection de l’enfance en tant qu’éventuels pourvoyeurs d’enfants adoptables et en tant que médiateurs entre les instances du pays d’origine et les familles susceptibles d’adopter. Aussi l’analyse des rapports institutionnels et les équilibres économiques, politiques et médiatiques ne peuvent être occultés dans ces travaux (Cadoret, 1989, 1995 ; Cardarello, 2009 ; Fonseca 2000 ; Goubeau & Ouellette, 2006 ; Jablonska 2007 ; Leblic, 2009 ; Ouellette, 1995, 2000 ; Ouellette & Goubau, 2009).
L’ethnographie avec la notion de terrain a pour tradition d’aller vers la société à étudier, de se déplacer vers ses informateurs. C’est ce que nous voulons souligner au moment où nous envisageons ce que ce mouvement provoque dans la relation entre enquêteurs et enquêtés.

La position du chercheur modifiée

Bernadette Tillard
Le recueil de données en contexte de visite à domicile modifie la nature de la relation qui prévaut habituellement entre le chercheur et son informateur.
Dans l’expérimentation, la famille en acceptant de participer se soumet au protocole sur un terrain fixé par le chercheur (crèche, école, laboratoire…). Le parent qui répond à un questionnaire suit la formulation choisie par son rédacteur.
Or, dans une démarche ethnographique menée à domicile, c’est le chercheur qui se soumet au moins pour partie aux conditions de l’expérience. Cherchant son chemin, l’entrée, la sonnette, il accepte le stress que lui impose l’accès à l’autre. Il dépend de son interlocuteur pour le guider lors de la prise de rendez-vous et ainsi pour l’aider à anticiper sur les difficultés d’un étranger cherchant son itinéraire. L’habitant est expert de son environnement : les travaux, les difficultés de stationnement, le code d’accès, il baigne dans son univers et est en position de faciliter ou non l’accès du chercheur. Il n’est pas rare que dans ces circonstances, le chercheur perde de sa superbe ! En tout cas, le rapport entre le chercheur et l’enquêté se trouve revisité par la démarche du chercheur vers son interlocuteur.
De même, que la qualité de la signalisation routière dans le quartier renseigne sur sa fermeture ou son ouverture vers l’extérieur 2 , la présence d’obstacles informe sur les protections de la famille vis-à-vis de l’extérieur. L’absence de nom sur la sonnette, la sonnette qui ne fonctionne pas, l’absence de réponse au coup de sonnette, la boue, les chiens, la langue d’usage dans la famille… sont autant d’éléments qui constituent des obstacles à franchir pour « mériter » la rencontre.
Enfin, le rideau bouge, on distingue une silhouette, mais la porte aujourd’hui restera close… je vais faire un tour dans le quartier, je reviens, il n’y a toujours personne. De guerre lasse, je passe prendre un café au bistrot du coin et je fais la rencontre tant attendue au moment où je n’y croyais plus. La conversation commence là, puis la dame m’invite à continuer notre propos chez elle.
Une fois sur place, il n’est pas rare qu’on vous fasse comprendre que vous n’êtes pas chez vous :
Ici, lors de la deuxième rencontre, la mère de famille s’oppose à la prise de notes et menace de me mettre à la porte si je ne peux m’en passer… je comprends plus tard qu’elle me soupçonne d’être l’oreille du service de protection de l’enfance.
Là, la présence des chiens aboyant et sautant sur moi, me rappelle chaque fois mon statut d’étrangère qui doit demander l’aide des parents pour maintenir le « fauve » qui m’arrive à la taille et ne répond que très partiellement aux injonctions de ses maîtres.
Bref, la chercheuse est en quête d’hospitalité avant d’être en quête d’information. Reconnaissante devant la porte ouverte et le café servi, une autre phase du travail commence.
Durant la période de recueil de données, l’enjeu est aussi le maintien dans telle ou telle famille. Ceci va nécessiter de développer des stratégies d’entretien de la relation, des signes discrets de remerciement (une plaque de chocolat, un cadeau peu onéreux mais signe d’une attention particulière à l’occasion de l’anniversaire du petit, un objet que vous arborez et dont votre interlocutrice a envie…), rendre des services, faire preuve de disponibilité pour permettre qu’entre différentes occupations, votre interlocutrice parvienne à vous accorder quelques minutes de tête-à-tête, à moins que ce ne soit au cours d’une activité commune que certaines questions soient abordées. L’entretien de la relation suppose que l’ethnographe paye de sa personne.
Au cours de la thèse, ce fut principalement ma voiture, une voiture familiale avec un grand coffre qui servit de transaction avec l’une de mes interlocutrices privilégiées. Elle servit dans des situations où j’appris beaucoup. Je participais au déménagement de la grand-mère maternelle. Je percevais que malgré le passé familial douloureux de la mère chez ses parents, elle gardait un réel attachement à sa mère et participait aux solidarités familiales envers elle. Je conduisis la famille sur la côte pour une semaine de vacances dans un village de vacances familiales qui rassemblait beaucoup de familles bénéficiant des mêmes aides de la CAF, situé à quelques kilomètres de Calais où déjà à l’époque beaucoup de migrants cherchaient à rejoindre le Royaume-Uni. La voiture servit aussi à l’approvisionnement de la famille. Je fis alors la découverte de chaines de magasins « hard discount » des alentours et je testais la qualité médiocre des produits, mais aussi leur coût réduit en faisant mes courses en même temps que la famille faisait les siennes… Avec cette dame, nos relations se poursuivirent jusqu’à son déménagement hors du quartier.
Cependant, il est essentiel que les personnes enquêtées comme les informateurs privilégiés sachent que l’enquête aura une fin et qu’ a priori vous ne vous engagerez pas nécessairement au-delà de cette échéance.
Pour l’enquête sur les relations familles-TISF, j’avais instauré pour les besoins de l’étude un entretien formalisé avec chaque protagoniste, interviewé en l’absence de l’autre. Je rencontrai donc la TISF chez elle, dans une salle de l’association ou au café du coin. D’autre part, je prenais rendez-vous avec la famille en dehors des heures de présence de la TISF avec parfois quelque appréhension car il allait falloir faire face aux chiens, sans l’aide de la TISF. Ces moments marquaient la fin de mon investissement dans cette famille. Malgré la demande de certaines familles, je soulignais qu’il s’agissait du terme de ces rencontres.
En revanche, j’ai poursuivi les relations pendant un certain temps après l’enquête avec deux informatrices privilégiées de l’enquête sur la naissance. Pour l’une, les rencontres se sont espacées progressivement jusqu’à son déménagement, pour l’autre, des relations régulières se poursuivent encore à ce jour.

Monique Robin
Pour une psychologue, ces éléments de la relation chercheur/enquêté prennent un sens à la lumière des processus transférentiels/contre-transférentiels mobilisés dans toute situation duelle. Selon Marbeau-Cleirens (1983), «Le transfert est la répétition d’une relation d’objet du passé à l’égard d’une personne présente. Il s’agit d’un processus psychique totalement inconscient (p. 59) […] Le contre-transfert est l’ensemble des réactions inconscientes du clinicien à la personne de son interlocuteur, et plus particulièrement au transfert de celui-ci » (p. 51).
Je reviendrai plus loin sur la question de l’implication émotionnelle du chercheur et me contenterai de souligner ici que lorsque la situation d’enquête se déroule au domicile des familles, et donc dans son quotidien, les liens qui se nouent entre les deux interlocuteurs s’organisent souvent autour des activités, des gestes et des objets de la vie de tous les jours. Les ethnologues tranchent : l’observation est participante par posture épistémologique et suppose le partage du quotidien avec les sujets d’enquête ; les psychologues, quant à eux, cherchent à trouver la « bonne distance ». Soucieux d’établir et de maintenir une relation suffisamment bonne avec les sujets pour permettre le déroulement de son travail tout en respectant les règles déontologiques de sa profession 3 , mais évitant de s’engager dans une relation d’aide qu’il ne pourra assumer par la suite du fait de son statut, le chercheur psychologue accepte de « donner de sa personne » a minima .
S’il m’est arrivé de donner «un coup de main» à certaines mères d’enfants multiples débordées dans les situations d’urgence où les enfants pleuraient en même temps, en abandonnant mes outils de chercheuse (bloc-notes et appareil photo) pour donner un biberon et opter provisoirement pour un semblant « d’observation participante », ces gestes sont restés rares et ponctuels. Par contre, j’ai pris l’habitude d’envoyer aux parents certaines photos des enfants prisent lors de ma visite à leur domicile ou de leur apporter lors de la rencontre suivante dans les familles où je revenais plusieurs fois. Remerciements, cadeaux au service du maintien de la relation, ces photos constituaient le lien qui permettait de renouer notre dialogue. De même, les cafés offerts par les parents, avant ou après la situation de recherche proprement dite, ont été acceptés comme rituel social, mais aucune famille n’a proposé d’aller plus loin et de partager avec moi son repas.

Recueil de données : difficultés ou atouts ?

Bernadette Tillard
Des difficultés évidentes ou des désagréments se présentent dans la recherche à domicile : - Le temps perdu car la porte reste close ; - La présence de la télévision ou de la radio que l’on hésite à demander d’interrompre ; - La présence des enfants qui supportent mal de partager l’intérêt de leurs parents avec moi, cherchent donc à attirer l’attention des parents pendant l’entretien ou qui, après une phase d’hostilité, m’adoptent et montent sur mes genoux tentant d’attraper le magnétophone… - Le flou autour de(s) personne(s) rencontrée(s). Vient-on pour partager un moment avec la mère, le père, les enfants ou l’ensemble du foyer ? - La présence d’une tierce personne inattendue, parfois très accaparante ou gênante (grands-parents, voisin, etc.) ; - Les interruptions par le téléphone ou les visites ; - L’habitat inadapté pour permettre l’entretien (manque de pièce, organisation et occupation spatiale du logement ne respectant pas l’espace nécessaire à l’émergence d’éléments touchant à l’intimité) ; - Désagréments du chercheur en contact avec des conditions d’insalubrité, de problèmes d’hygiène ou d’atmosphère enfumée…
Ces éléments conduisent à allonger le temps de présence strictement nécessaire pour un entretien. Cependant, à bien y regarder, ils constituent autant d’éléments d’information qui prennent sens quand ils se conjuguent avec la répétition soit dans différentes familles, soit au cours d’une période de présence prolongée auprès de la même famille. Ici, de nouveau, nous constatons que le temps est une dimension avec laquelle il faut compter pour des raisons de nature différente.

Le temps va permettre d’étoffer les informations sur le cadre de vie.
Ainsi va-t-on pouvoir observer comment est résolue la question des transports en l’absence de voiture, auprès de quels magasins s’effectue l’approvisionnement, comment la famille protège son intimité vis-à-vis de nous-mêmes ou d’autres personnes (chiens, rideaux, téléphone, sonnette, etc.), les différentes sollicitations reçues lors de démarchages à domicile, le réseau social avec lequel elle est en contact, etc.
Ici, la télévision fonctionne en permanence sur M6. Toute l’après-midi, les téléfilms se succèdent. Peu habituée à ce genre, je suis perturbée, attirée comme abeille sur le miel par l’écran. Les parents vaquent à leurs occupations sans y prendre garde. Je réalise que cette famille fait un usage de la télévision bien différent du mien.
Une après-midi, je rencontre Eva chez elle. Après une heure d’entretien, une voisine sonne. Éva explique le sujet de l’entretien et la voisine se met à faire part de son expérience. Au bout d’un certain temps, toutes deux évoquent une autre voisine qui est particulièrement concernée par ces questions et nous partons ensemble chez la troisième personne pour les présentations. Hésitante et inquiète de cette inquisition inattendue, la troisième personne préfère se joindre à nous pour un nouveau café chez Eva.
L’observation des passages à domicile est fréquemment importante pour connaître le mode de vie de la famille. En matière d’équilibre du budget, le démarchage à domicile est source de sollicitations qui accentuent la vulnérabilité des familles auprès desquelles travaillent les Techniciennes d’intervention sociale et familiale. La promotion d’un bouquet de chaînes gratuit durant quelques mois, la vente à domicile de surgelés et le cadeau de bienvenue pour la première commande, la photo des enfants que le photographe ambulant réalise « sans obligation d’achat », etc. De même, après deux ans d’enquête, le bilan des travailleurs sociaux croisés au domicile évoque la question de la délégation de l’accompagnement aux TISF et non de la complémentarité des interventions des différents travailleurs sociaux. Les assistantes familiales (nourrices de l’aide sociale à l’enfance) ont cependant été rencontrées lors du retour à domicile de quelques enfants placés auprès d’elles.
Chaque semaine, Anne intervient dans une famille nombreuse. Les parents s’organisent pour faire le ravitaillement hebdomadaire pendant qu’Anne s’occupe des enfants non scolarisés. Lorsque l’observation débute, les habitudes sont prises. Séverine et son mari proposent qu’en même temps qu’ils effectuent leurs propres courses, ils achètent pour Anne et sa propre famille quelques morceaux de viande dans la boucherie du quartier voisin, boucherie réputée pour faire des prix plus bas qu’au supermarché. Que faut-il lui rapporter ? La TISF rembourse les parents dès le retour à la maison.
Les heures de marche pour se rendre à pied dans les structures de soin, les abords boueux, les conditions d’hygiène, la fumée de tabac d’un appartement peu ventilé… il y a une expérience de la précarité qui nourrit la réflexion sur la parentalité dans ce contexte et sur les compétences nécessaires pour accompagner ces familles.
Nous soignons les cheveux des deux fillettes dont la tête est toujours habitée par quelques poux depuis le début de l’intervention. Un matin, Cécile apporte un shampoing antipelliculaire pour Annie. Elle lui présente comme un excellent produit et fait référence aux publicités télévisuelles, argument de poids dans une maison où la place de la télévision est très importante. Annie semble être heureuse de recevoir ce shampoing de marque alors que celui habituellement utilisé dans la maison est un shampoing aux œufs, premier prix dans les supermarchés. Dans l’association qui préconise un minimum d’échanges entre famille et TISF, les produits d’hygiène lorsqu’ils sont nécessaires sont pris en charge par l’association, a priori ce remboursement concerne les produits utilisés par la TISF dans son activité professionnelle. Ici le « cadeau » est une sorte de moyen stratégique pour tenter de faire prendre conscience à la maman que, malgré la qualité du produit, elle continue à avoir des poux et non des pellicules, comme elle le prétend. Cécile voudrait convaincre Annie de soigner sa magnifique et épaisse chevelure noire, en même temps que nous soignons les enfants.

Le temps va favoriser l’émergence d’éléments nouveaux jusque-là occultés
Quand la présence se prolonge, les habitudes refont surface et l’observation s’en trouve modifiée. Les réactions sont moins contrôlées. Des paroles et des gestes surviennent entre parents et enfants, entre les parents, entre les personnes du réseau social et la famille. Le chercheur va à son tour être interrogé et les opinions de la famille vont davantage s’affirmer en concordance ou en opposition à ses propos.

Le temps va permettre la survenue d’incidents
Avec le temps, des incidents critiques surviendront, que le chercheur en soit témoin ou qu’il les provoque à son insu. Il peut s’agir de notes que la mère proscrit, d’une photo dont on refuse la diffusion, d’une question apparemment anodine qui provoque une dispute dans le couple…
L’ensemble de ces éléments va constituer un savoir que le chercheur va pouvoir relier à l’objet de sa recherche. En ce sens, les inconvénients de la recherche à domicile peuvent aussi en constituer les principaux atouts.

Monique Robin
Par exemple, dans une recherche portant sur la vie quotidienne des mères de jeunes enfants, il est évident que l’informateur nécessaire est la mère. Mais alors comment résoudre la question de la présence éventuelle du père lorsque l’on va au domicile ? J’ai opté de laisser à la mère de décider si elle souhaitait ou pas que son conjoint soit présent lors de notre rencontre. Cela se traduit souvent dans le choix qu’elle fait de l’heure et du jour de rendez-vous. Mais l’échange et les informations ne sont pas les mêmes selon que l’on passe de la « dyade mère-chercheuse » à la « triade père-mère-chercheuse » ! Certains pères assistent à la rencontre, écoutent sans intervenir, d’autres prennent une part active au déroulement de l’entretien, d’autres répondent à la place de la mère, d’autres pères encore partent jouer dehors avec l’enfant pour laisser plus de tranquillité à mon échange avec leurs conjointes.
Tout ceci constitue pour nous des indices pertinents du fonctionnement familial même s’il est légitime de s’interroger sur la diversité du statut des données recueillies dans telle ou telle condition.
Lorsque la recherche m’a menée au domicile de mères ayant de jeunes jumeaux ou triplés, je savais que la question de l’aide par les proches était cruciale pour faire face à la surcharge de tâches matérielles. Cela concerne le père, mais aussi la travailleuse familiale qui vient après la naissance, les grands-parents, les amis, les voisins, tous ceux qui sont là pour donner en urgence un biberon lorsque les trois bébés pleurent en même temps.
L’observation des rôles et de la place de chacun permet d’approcher le tissage des liens entre adultes et enfants : qui s’occupe de tel ou tel enfant ? Voit-on une relation privilégiée s’instaurer entre certains ou bien la règle de « l’égalitarisme » et de la « non préférence » s’instaure-t-elle sous nos yeux ? La présence de ces proches ou leur absence est également révélatrice du soutien que reçoit la mère de son entourage ou de sa solitude, variables qui jouent un rôle particulièrement important dans l’adaptation, voire l’acceptation.

Questions relatives à la démarche de recherche guidée par le terrain

Monique Robin
Nous pratiquons l’une et l’autre une démarche de recherche guidée par le terrain dite « grounded theory » (Glaser & Strauss, 1967). Quelles en sont les caractéristiques ? Que se passe-il lorsque ce terrain est constitué par le domicile de la famille ? Que se passe-t-il quand la question de recherche est formulée par un(e) psychologue, par une anthropologue ?
La démarche de recherche, telle que je la pratique actuellement, se réfère principalement à l’approche qualitative inductive, même si je recoupe quelquefois les données qualitatives recueillies au domicile des familles avec des données quantitatives (questionnaires obtenus par voie postale), dans le but de renforcer la validité des analyses.
Reprenons la définition de l’objet des approches qualitatives en psychologie formulée par Georgiou (2001, p. 16) : « L’enquête intégrale porte sur les sentiments, pensées, croyances (domaine subjectif) et comportements (domaine objectif) du (des) sujets dans son (leur) contexte naturel de sa (leur) propre existence quotidienne ».
Les approches qualitatives guidées par le terrain ont pour origine les perspectives de l’ethnosociologie et de la sociologie compréhensive qui procèdent par études de cas individuels. Cette méthode est née à Chicago dans les années 1920-1930 et a marqué les fondements de la sociologie empirique nord-américaine (Glaser & Strauss, 1967). Ce courant d’étude, qualifié de « contextualiste », vise à « découvrir des liens entre expériences significatives de l’individu et société, culture et institutions » (Georgiou, 2001, p. 22).

Statut des hypothèses
Monique Robin
L’objectif est souvent exploratoire. Au premier plan de ma démarche de recherche au domicile des familles se trouve le désir de recueillir le maximum d’informations pertinentes par rapport à la question de recherche initiale, en partant des données rencontrées sur le terrain qui vont permettre d’élaborer progressivement l’objet d’étude.
Contrairement à la démarche hypothético-déductive qui construit des hypothèses à partir des théories existantes, l’idée est de comprendre le fonctionnement interne d’une situation familiale ou de l’individu-parent dont on ne sait a priori pas grand-chose (Bertaux, 2005). Les hypothèses sont plus au début des pistes à explorer que des hypothèses véritablement opérationnelles. Elles peuvent donc évoluer en début de recherche, mais rapidement vont émerger des « objets opérationnels » qui constituent à la fois les composantes de l’objet d’étude et les outils pour y parvenir. Ainsi est-on amené assez vite à reformuler la question initiale et à introduire quelquefois de nouveaux concepts.
Par exemple, lorsque je me suis présentée au domicile des mères qui venaient de donner naissance à des jumeaux, mon idée était de comparer sur quelles caractéristiques propres à chaque enfant (niveaux physique, comportemental, état de santé), la mère allait s’appuyer pour les différencier. Ce n’était pas la bonne question, tout au moins, cela faisait partie d’une problématique plus large qui a été mon fil directeur par la suite : l’idée que la relation de la mère à ses enfants jumeaux est toujours une relation triadique. Et qu’il ne fallait pas étudier cette situation comme s’il s’agissait de deux dyades mère-enfant. Cette réflexion a surgi lorsque j’observai les mères en train de nourrir ou de jouer avec l’un des jumeaux. Le plus souvent, elles regardaient et interagissaient simultanément avec l’autre enfant, assis un peu plus loin. Et même si celui-ci n’était pas présent et dormait dans la pièce à coté, il était quand même là psychiquement car la mère savait qu’elle aurait à refaire avec lui les gestes de soins qu’elle était en train de faire avec son cojumeau. La notion de « relation triadique » a eu fonction de nouveau concept, lequel a permis d’élaborer de nouvelles hypothèses.
Ainsi, certains éléments de recueil de données prévues au départ se révèlent assez vite sans intérêt alors que se dégagent les « bonnes questions de l’entretien » ou/et les « bons faits d’observation », c’est-à-dire celles ou ceux que l’on posera ou observera systématiquement.
Lorsque j’étais à la recherche des éléments pertinents du cadre de vie résidentiel des familles urbaines facilitant la vie quotidienne avec de jeunes enfants, j’ai commencé par recueillir des données sur l’étage d’habitation, le fait d’habiter dans une maison individuelle ou dans un immeuble et sur l’existence d’espaces verts à proximité. Ces données n’ont pas été utilisées car ce qui est apparu important pour les parents, c’est l’accessibilité à l’extérieur (dimension de l’ascenseur, déplacements faciles avec une poussette sur les trottoirs, présence d’une « dalle » piétonne en bas des immeubles en ville nouvelle...). Cette commodité est apparue en lien avec la nécessité « quasi vitale » exprimée par les mères de sortir facilement hors de la maison, pour répondre aux besoins d’activités psychomotrices des jeunes enfants et à la tension du tête-à-tête mère-nourrisson « dans les murs ».

Bernadette Tillard
Je partage cette manière de chercher, ce tâtonnement perpétuel. L’ethnologue, même lorsqu’il pratique des entretiens formalisés (magnétophone, rendez-vous), ne prétend pas faire le même entretien du début à la fin de son terrain. La méthode ethnographique revendique cette hétérogénéité en raison de la durée de l’enquête et de la progression dans la démarche de recherche. Certains points peuvent être recueillis systématiquement durant un laps de temps. Puis, à l’épreuve d’un premier bilan, d’un premier écrit, il apparaît que la question a été épuisée tandis que d’autres ont surgi… et l’enquête rebondit. De nouveaux développements passent au premier plan tandis que les précédents s’inscrivent en toile de fond. Cette élaboration progressive se construit sur un « va-et-vient entre familiarité et distance qui constitue […] le moteur de la connaissance ethnographique » (Weber, 2009, p. 9).
Ainsi, durant mon étude sur la naissance dans le quartier de Lille-Moulins, certaines questions ont rapidement reçu des réponses identiques : Pour quelles raisons avez-vous choisi la maternité ? Comment vous y rendez-vous ? La proximité entre le domicile et l’établissement de soin, le fait que le lieu soit inscrit dans l’histoire familiale (« Tous les enfants de la famille sont nés là-bas ») ou encore une combinaison de ces deux critères étaient les réponses obtenues. Exceptionnellement, quelques familles changeaient de maternité, justifiant cette anomalie par la survenue d’un événement dramatique comme le décès d’un enfant nouveau-né et le souci de rompre avec cette histoire douloureuse. Loin d’être inutiles, les questions faciles dont les réponses sont prévisibles après un certain temps d’enquête sont d’un grand secours quand le cours de l’entretien a des difficultés à se maintenir…
En effet, le chercheur tâtonne parfois pour trouver les questions pertinentes servant à aborder certains sujets. Ainsi, parler des changements du corps en cours de grossesse en milieu populaire n’a pas été aussi simple que prévu. Après plusieurs tentatives, c’est la question sur le moment et la manière dont la femme avait été informée de la biologie féminine et la question concernant la manière dont elle s’était aperçue de son état de grossesse qui ont permis d’aborder la sexualité, la grossesse et le corps. Je constate rétrospectivement que ces questions initient la parole à propos du début d’un événement de vie plus qu’elles n’interrogent la personne. Ces questions simples auxquelles parfois les interlocutrices répondent ironiquement, ont le mérite d’ouvrir une perspective neutre qui donne véritablement la parole à l’interviewée. Entre temps, les questions dont l’intérêt direct pour la recherche était déjà épuisé ont servi aux unes et aux autres à ne pas perdre la face, à rassurer sur le fait que l’on peut se comprendre. Dans la relation entre enquêteur et enquêté, elles sont alors comparables à ces « ressources sûres » (Goffman, 1988) échangées entre connaissances. Au domicile des familles, auprès de personnes différentes de celles que la chercheuse côtoie ordinairement, le « bricolage » est aussi dans cette recherche progressive de questions possibles.
De même les objets d’étude sont pour partie dictés par le contexte de l’entretien.