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ENTRE ERRANCES ET SILENCES

De
133 pages
Ce livre interroge les liens qui soudent de grandes souffrances avec les violences sociales dont elles témoignent. La traque de liens fuyants et silencieux engage les ethnologues et les psychologues dans le travail au contact de familles en migration ou de commissions qui évaluent leurs demandes, mais aussi le long d'errances personnelles et institutionnelles, ou encore auprès de communautés en ligne. Ce sont les contours et certaines responsabilités du discours savant et scientifique, que ce face-à-face avec les souffrances sociales invite à questionner.
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Couverture

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4e de couverture

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Collection

COLLECTION
« Investigations d’anthropologie prospective »

Déjà parus :

1.

Julie HERMESSE, Michael SINGLETON et Anne-Marie VUILLEMENOT (dir.),Implications et explorations éthiques en anthropologie,2011.

2.

Kali ARGYRIADIS, Stefania CAPONE, Renée DE LA TORRE et André MARY(dir.),Religions transnationales des Suds. Afrique, Europe, Amériques, 2012.

3.

Pierre-Joseph LAURENT, Charlotte BRÉDA et Marie DERIDDER (dir.),La modernité insécurisée. Anthropologie des conséquences de la mondialisation,2012.

4.

Jorge P. SANTIAGO et Maria ROUGEON (dir.),Pratiques religieuses afro-américaines. Terrains et expériences sensibles,2013.

5.

Nathalie BURNAY, Servet ERTUL et Jean-Philippe MELCHIOR (dir.),Parcours sociaux et nouveaux desseins temporels,2013.

6.

Valéry RIDDE et Jean-Pierre JACOB (dir.),Les indigents et les politiques de santé en Afrique. Expériences et enjeux conceptuels, 2013.

7.

Pascale JAMOULLE (dir.),Passeurs de mondes. Praticiens-chercheurs dans les lieux d’exils,2014.

8.

Jacinthe MAZZOCCHETTI (dir.),Migrations subsahariennes et condition noire en Belgique. À la croisée des regards,2014.

9.

Julie HERMESSE, Charlotte PLAIDEAU et Olivier SERVAIS (dir.),Dynamiques contemporaines des pentecôtismes,2014.

10.

Charlotte BREDA, Mélanie CHAPLIER, Julie HERMESSE et Emmanuelle PICCOLLI (dir.),Terres (dés) humanisées : Ressources et climat2014.

11.

Elisabeth DEFREYNE, Gazaleh HAGDAD MOFRAD, Silvia MESTURINI et Anne-Marie VUILLEMENOT (dir.),Intimité et réflexivité. Itinérances d’anthropologues, 2015.

12.

Jacinthe MAZZOCHETTI, Olivier SERVAIS, Tom BOELLSTORFF et Bill MAURER (dir.),Humanitésréticulaires. Nouvelles technologies, altérités et pratiques ethnographiques en contextes globalisés,2015.

13.

Alice ATERIANUS-OWANGA, Maixant MEBIAME-ZOMO et Joseph TONDA (dir.),La violence de la vie quotidienne à Libreville

Titre

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo de couverture : BR1,Sans titre, Turin, 2010

Crédit photographique : © BR1

D/2017/4910/13

ISBN : 978-2-806-12150-9

 

©Academia-L’Harmattan s.a.

Grand’Place, 29

B-1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.

www.editions-academia.be

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Introduction

AndreaCeriana Mayneri

À partir de terrains ethnographiques, d’expériences profesionnelles et de perspectives théoriques diverses, les auteurs de ce livre réfléchissent aux liens qui unissent certaines souffrances aux violences dont elles témoignent1. L’« errance » du titre – entendue au sens propre, géographique, et au sens figuré des tribulations de la grande détresse – est un fil rouge tendu à travers les approches et les analyses développées. Les chapitres suivants se penchent en effet sur le vécu de personnes et de familles que des raisons et des choix divers amènent à transiter par plusieurs lieux d’exil, de réinstallation ou de retour, dans des camps, aux marges des villes européennes, à travers les coulisses de services sanitaires, devant des commissions en charge d’évaluer leurs demandes et leurs expériences intimes, jusqu’aux pérégrinations numériques des joueurs compulsifs ethnographiés par Olivier Servais sur le web. Cependant, il n’est pas question d’ériger cette errance en figure tragique d’une certaine condition humaine contemporaine2 – celle, en clair, qui coïnciderait avec la mobilité contrainte et les figures du déplacé ou du migrant. Non pas que ces dynamiques de mobilités, exacerbées dans les flux récents, entre autres vers et à travers l’Europe, soient absentes des chapitres qui suivent. Au contraire, avec « le bruit médiatique et politique » qu’évoque Jacinthe Mazzocchetti dans sa contribution, elles constituent souvent l’arrière-plan professionnel et humain sur lequel se bâtissent la plupart des analyses présentées. Seulement, plutôt que de rechercher des éléments qui permettraient éventuellement de cerner des traits structuraux communs à différents phénomènes et contextes contemporains, nous préférons insister sur l’irréductibilité des expériences subjectives que les auteurs s’efforcent de dénouer et d’analyser. La complexité et la richesse de ces expériences et des souffrances qu’elles révèlent débordent certes des catégories nosographiques, juridiques et humanitaires au travers desquelles on prétend les scruter, les nommer et les ordonnancer. Cet excès invite également, nous semble-t-il, à la plus grande prudence lorsqu’on s’engage à restituer dans l’ethnographie (bâtie sur la fécondité des « perturbations » qui affectent sa démarche, cf. Devereux, 1980) des vécus subjectifs et le sens des violences qui les marquent. Une prudence d’autant plus nécessaire à la lumière des outils méthodologiques et analytiques auxquels ont recours les auteurs ici réunis, qui puisent à la fois dans l’ethnographie et l’anthropologie et dans les pratiques psychologiques, psychothérapeutiques et psychiatriques3. Des auteurs qui, d’autre part, travaillent souvent dans une proximité assidue, et pour autant non moins troublante, avec des acteurs institutionnels et politiques, dans l’« injonction urgentiste » du déploiement humanitaire (Agier, 2010)4. Ce dernier prescrit, entre autres tâches, un parcours narratif qui peut en arriver à « raréfier » l’expression spontanée de la souffrance (en premier lieu les expressions qui puisent dans la religiosité5) et à tarir les savoirs préalables, populaires et partagés, avec ce qu’ils permettent ou qu’ils imposent, en termes de faire et de raconter, sur la souffrance (Corten, 2015). On le sait, cependant, tout ne se réduit pas aux injonctions du monolinguisme humanitaire. C’est, croyons-nous, l’un des intérêts des contributions de ce livre, de nous inviter à penser en même temps certains effets que produit l’intériorisation de contraintes sociales, politiques et humanitaires, et les espaces de dissimulation, de dissidence et d’auto-affirmation qu’élaborent sans cesse des « mauvais sujets de l’aide » qui perturbent et échappent à l’interpellation humanitaire (Corten, Molina, 20156).

Au fil des chapitres, le lecteur est donc accompagné sur le terrain fuyant de ce qu’on peut nommer, en empruntant la sagacité de l’expression d’un étudiant centrafricain déplacé dans un camp au Tchad, la tactique du « qui peut dire qui je suis ? », sous-entendu : « Qui pourrait démontrer que je suis, ou que je ne suis pas un réfugié, ou un rapatrié, ou un demandeur d’asile, ou un apatride » et bien d’autres « habits » encore qui peuvent être endossés au besoin7. On fait référence à ces récits (auto) biographiques qui se construisent, mais qui sont aussi rédigés, échangés et moyennés dans des contextes de « sursollicitation de la parole des réfugiés et [d’]hémorragie discursive » : véritable « monnaie d’échange » (Lardeux, 2015 : 84) qui devrait permettre d’accéder, à condition que les souffrances et les violences minutieusement relatées apparaissent « vraisemblables » aux yeux des institutions en charge, à un statut juridique et à la protection correspondante. Jacinthe Mazzocchetti, qui cite les travaux d’Estelle d’Halluin sur ce thème, entreprend elle aussi de décortiquer ces mises en scène de soi, pour prolonger ensuite son analyse vers des dynamiques de création littéraire et théâtrale (auxquelles elle a été associée en tant que chercheuse et participante). Celles-ci permettent à des demandeurs d’asile en Belgique, et à des travailleurs sociaux auprès d’eux, de trouver une parole et de s’installer dans une position autre par rapport à celles qui leur sont généralement assignées : victime ou coupable. On a l’impression, pour revenir aussi sur un travail précédent de cette auteure à propos de la migration des étudiants et diplômés burkinabè, d’assister à un basculement (duquel on écartera cependant tout déterminisme) : du mythe du « diplôme-visa » – matérialisant la rupture avec le monde villageois et permettant, « en tant que “papier” et non en tant que symbole de connaissances acquises », de rêver la migration « dans une sorte d’occultation (…) des échecs et des cas extrêmes de disparitions ou de morts avérées » (Mazzocchetti, 2014 : 69) – à la fabrication de trauma portfolios, élevés au rang de marchandises qui produisent des « bénéfices » ou des « pertes » sur un marché de demandeurs et d’acteurs (donateurs) politiques et humanitaires (James, 2004). Dans la même veine, en analysant cet épaississement bureaucratique et son impact sur l’expérience d’immigrés en Italie, Roberto Beneduce (2015) a récemment parlé d’une « économie morale du mensonge » imprégnant les récits de maints réfugiés et demandeurs d’asile africains devant les institutions de ce pays.

Les chapitres qui suivent – en particulier ceux rédigés par Simona Taliani et par Jacinthe Mazzocchetti, que nous avons choisi de rapprocher dans leur diversité – se penchent sur ces expériences subjectives et leur mise en récit, sur la part de non-dits et de silences : autrement dit, sur l’indicible et sur l’irrecevable. Au fil des analyses, on est invité à distinguer des voix under domination (au sens de James Scott, 1990 : 136 et suiv.) qui, dans le cadre de cette introduction, suggèrent quatre remarques au moins.

1. Souffrances, violences

D’abord, l’écart entre ce qui est vécu, ce qui reste non-dit et ce qui est mis en récit, puis entre ce qui doit et ce qui peut être dit, manifeste les failles, les hypocrisies et les intérêts sous-jacents à un ordre politico-juridique et à ses dispositifs administratifs. Ceux-ci, en Europe et ailleurs, oscillent ingénieusement entre un « régime de l’exception compassionnelle » (Fassin, 2006 : 361), qui érige une victime pure en l’arrachant à son histoire, et les espaces théorico-juridiques et pratiques de refoulement et de criminalisation qu’instaure la formidable expansion du schème de l’exceptionnalité, qui ne saurait être isolée de celle de la crise (Goupy, 2016). À un premier niveau, on remarque donc que les contributions rassemblées dans ce livre répondent à une injonction classique de la réflexion anthropologique : les souffrances sur lesquelles se penchent les auteurs, s’avèrent autant de points de vue sur la « santé », la « maladie » ou la « normalité », sur les dynamiques historiques et politiques d’institution de ces catégories (et, partant, de ce qui les excède), sur leurs mobiles et leurs instrumentalisations. Se pencher sur ces souffrances est d’abord l’occasion d’explorer certaines régions reculées des implicites sociaux8. Il en est ainsi pour des prétendus addicts de jeux vidéo, souvent considérés comme « déviants » ou « déphasés sociaux » en quête de compensations virtuelles. Au prisme de la question de la dépendance, O. Servais en éclaire au contraire la vocation relationnelle s’exprimant dans des collectifs en ligne et, du coup, les sociabilités alternatives inaugurées par le « virtuel » (cette autre manière de dire la dimension fondamentale de l’humain qu’est sa capacité projective, cf. Servais, Mazzocchetti, Boellstorff, Maurer, 2015 : 311-312). Sur un tout autre terrain, dans les pages des dossiers administratifs et des rapports médicaux que S. Taliani a recueillis en Italie dans son travail auprès de jeunes femmes nigérianes, on mesure également les balbutiements et les incohérences d’une obsession taxonomique, sinon franchement pathologisante9, et son impact sur l’expérience d’immigrées menacées de clandestinité et d’exploitation sexuelle. Ce thème, on l’a annoncé plus haut, est abordé dans la contribution de J. Mazzocchetti à travers une lecture critique des dossiers de refus d’asile ou de recours devant le Conseil du Contentieux des Étrangers en Belgique. On se bornera à mentionner ici deux cas parmi ceux qu’analyse l’auteure. D’abord, celui de ce pêcheur et demandeur d’asile dont le récit est mis en question parce que (dépourvu d’un « regard d’ensemble du type google map ») il hésite à situer son île dans l’archipel somalien des îles Bajunis ; ensuite, les cas d’administration10 de la « preuve par le corps », autrement dit la recherche et l’exposition des stigmates des violences et des souffrances qui, étant préexistantes à la demande de protection, devraient rendre celle-ci « vraisemblable ».

Du coup, pour s’orienter dans la pluralité de voix et de silences qui se font entendre dans ces expériences, nous assumons volontiers comme une exhortation à la vigilance et à l’approfondissement le constat par lequel Pierre-Joseph Laurent ouvre sa contribution – un constat dans lequel on reconnaît aisément une variation de la tension entre « mission » du groupe et « projet » individuel, éclairée il y a quarante ans déjà par Abdelmalek Sayad11. Au Cap-Vert (terrain de recherche de l’auteur) « migrer c’est le bien plus précieux d’une famille », et c’est précisément à l’intersection des normes qui gouvernent la transmission de ce capital dans la famille cap-verdienne et des lois étrangères qui fixent le regroupement familial, que la jeune Cândida, installée dans une position familiale structurellement faible, en arrive à développer des « crises » et à se précipiter par la suite dans une escalade étiologique et thérapeutique. Dans la quête du « bien » des uns et la marginalisation des autres, on reconnaît l’un de ces mécanismes sociaux où le choc entre l’expérience et les attentes subjectives d’une part, et un ordre social et politique d’autre part, génère ce qu’il est convenu d’appeler une « souffrance sociale » : l’expérience d’une souffrance qui, écrit D. Fassin, « dit quelque chose de plus qu’elle-même. Elle parle de cette violence où elle a son origine » (2004 : 22)12. C’est en gardant à l’esprit ce « devenir sociales » des souffrances, que nous avons choisi de lier, dès le sous-titre de ce livre, l’interrogation sur les souffrances et sur les violences, délibérément plurielles.

2. Liens intimes et trajectoires d’accusations

Mais, à un deuxième niveau, ce serait ne pas rendre justice aux ethnographies ici rassemblées, que de les faire entrer de force dans la description des écarts et des frictions entre un pôle de subjectivités, de sujets « désocialisés » (infra O. Servais) ou de sujets « clivés » (infra R. Beneduce), et un pôle social et institutionnel, de bruits médiatiques et d’injonctions politiques. Il n’est pas dans nos intentions de diluer la portée critique d’une anthropologie engagée, d’une ethnographie qui se veut résolument « participante », comme c’est explicitement le cas, par exemple, dans le chapitre rédigé par J. Mazzocchetti. Mais puisqu’il s’agit bien, dans les pages de ce livre, d’ethnographier, nous souhaitons insister sur un thème et une échelle analytique que nous estimons appropriés pour appréhender l’articulation entre violences et souffrances qui nous occupe.

Sur le fond de dynamiques politiques et historiques déjà mentionnées, ce livre s’attache moins à diagnostiquer les causes d’une progression de « la violence » devant la crise des institutions classiques (Wieviorka, 2012), ou à sonder les brutalités et les souffrances suscitées par l’ingénierie idéologique et politique de la globalisation néolibérale (Appadurai, 2007), qu’à scruter des liens interpersonnels, à suivre l’érosion de solidarités et d’assurances dans le cercle familial, dans celui des alliances et des rapports de proximité. C’est bien sur cette dimension intime – y compris dans une forme extrême comme le processus de « déparentélisation » décrit par J. Tonda en Afrique centrale (2008) – que nous souhaitons insister dans la suite de cette introduction. Dans le travail de P.-J. Laurent, les souffrances des membres marginalisés d’une famille cap-verdienne décomposée et recomposée aux États-Unis progressent, au fur et à mesure que s’épaissit la morphologie de la famille en migration, jusqu’à activer un schème interprétatif persécutif récurrent, mettant en scène l’oppression d’un voisinage « jaloux » et « rancunier ». De manière diverse, mais complémentaire, dans le travail de S. Taliani auprès de femmes nigérianes en Italie, on remarque le rôle ambivalent, puis franchement troublant qu’assument les liens d’attachement « familiaux et familiers ». De l’abus sexuel à la fuite de la famille d’origine ou d’adoption, jusqu’à un acte rituel et son processus d’« endettement » tissant des liens transnationaux (sur lesquels nous allons revenir), c’est bien la capacité de certaines solidarités données pour acquises à verser dans la suspicion et la violence qui constitue la toile de fond des récits analysés par l’auteure13. C’est d’ailleurs bien en jouant du désir de se démarquer et de s’autonomiser par rapport aux logiques familiales et générationnelles, qu’une gesticulation rituelle pratiquée au Nigéria et répétée en Italie, parvient à assujettir des jeunes femmes et à les maintenir ensuite dans la clandestinité ou dans le circuit de la traite. La question de la dépendance qu’instaurent des liens recherchés, reconstruits et entérinés par des règles de guildes dans un univers vidéoludique, est également à l’origine des réflexions développées par O. Servais parmi les communautés de joueurs intensifs dans lesquelles l’auteur s’est lui-même immergé.

Dans cet esprit, risquons-nous à une remarque générale. Les auteurs de ce livre choisissent parfois de s’appuyer sur, d’autres fois de se tenir à l’écart de certains concepts plus vastes animant le débat récent, et pas seulement en anthropologie : mentionnons, en raison des thèmes abordés, l’« exceptionnalité » et la « vie nue », mais aussi la « globalisation » et la « modernité insécurisée », ce concept (repris ici par O. Servais) qui trouve son origine dans les travaux ouest-africains de P.-J. Laurent (2002), puis dans les réflexions menées au sein du Laboratoire d’anthropologie prospective de l’Université catholique de Louvain14. Surgissant de pensées et de traditions disciplinaires foncièrement différentes, ces outils conceptuels s’avèrent diversement ancrés dans l’empirie (Bréda, Deridder, Laurent, 2012 : 9). Mais nous pensons aussi que leur potentiel interprétatif (au sens précisé par J.-P. Olivier de Sardan15) risque souvent, fatalement, de s’estomper au profit des possibilités qu’ils offrent pour dire l’indignation du chercheur. Le risque réapparaît alors de glisser vers la (re-) construction savante d’une figure tragique de victime désincarnée – ce à quoi on voudrait échapper16.

Or, à partir des travaux de ce livre et de notre propre expérience ethnographique, nous pensons que c’est bien en se tenant au plus près des transformations, de l’étirement ou de la déformation des liens familiaux et de proximité, que le chercheur peut enregistrer le bruit produit par la friction entre un « sujet et les différents pouvoirs qui circonscrivent son existence » (infra S. Taliani). Dans ce sens, Philippe Bourgois a fait montre de clairvoyance lorsque, en s’appuyant sur trente années d’enquêtes concernant la visibilité de la violence, il a montré comment les aspirations et les dynamiques d’inclusion/exclusion qu’alimentent les avatars du modèle néolibéral s’avèrent une véritable « cocotte-minute » prête à attiser la violence intime entre les proches (2009 : 39). Bourgois, on le sait, s’interroge dans la continuité de Bourdieu sur l’unexpected interpersonal brutality qui suit des moments de rupture ou de refus de la violence symbolique, cette forme de violence nourrie de méconnaissance, de déni et de refoulement (ibid.). Ses remarques s’inscrivent, croyons-nous, dans la droite ligne de la prise de distance de Hanna Arendt, plus encore qu’avec Fanon, avec Sartre. La philosophe écrivait alors que, si on ne peut pas douter que les opprimés puissent rêver, jour après jour, de s’installer à la place des oppresseurs et les gibiers à la place des chasseurs, cependant, lorsque la violence des déshérités s’exprime, loin de cicatriser les blessures ouvertes, elle tend à exploser comme une mad fury, un sursaut paroxystique qui transforme des rêves d’émancipation en un cauchemar pour tous (1969 : 21). C’est une autre piste qu’on peut suivre à travers les chapitres de ce livre, qui, en refusant d’appréhender la violence en termes de rupture, d’interruption d’un ordre normal des vies et des choses, conduit le lecteur moins vers une théorie socio-anthropologique des excès, des débordements de l’ultraviolence, que vers la recherche de continuités, de violences routinières et endémiques sur lesquelles, éventuellement, ces débordements prennent appui dans leur embrasement (Pandey, 200617).

On pense ici aux travaux de deux auteurs en particulier, qu’on peut rapprocher malgré la distance qui les sépare en termes d’expériences professionnelles et de positions épistémologiques. Respectivement parmi la paysannerie bocaine à partir de 1969 et au Cameroun dans les mêmes années, Jeanne Favret-Saada (1977) et Éric de Rosny (1981) se sont penchés sur le basculement de liens familiaux et de proximité qui, dans une situation de crise personnelle ou familiale, s’engouffrent dans la violence des soupçons et des accusations. Ils ont alors exploré certaines articulations entre, d’une part, la volonté humaine de donner du sens au mal et aux infortunes, et, d’autre part, des mécanismes sociaux – par ailleurs structurellement différents sur les deux terrains18 – qui amènent un individu et son entourage social, en usant du registre de la protection et de l’agression, à nommer un persécuteur, à assumer la violence et à la « retourner » pour tenter de s’en libérer et, de surcroît, d’annihiler « son sorcier »19. La troisième remarque que nous souhaitons développer concerne la place de ce thème parmi les sujets abordés dans ce collectif.

3. « Bloquer », « endetter » : de l’énonciation à la
reproduction des souffrances

Le livre présente des contributions où le registre persécutif de la « sorcellerie » et celui des « fétiches » sont envisagés lorsqu’ils sont à l’œuvre, en « bloquant » des individus dans leurs aspirations, en érodant des rapports intimes et familiaux, et en « endettant », jusqu’à la mort, des migrants entre le Nigéria et l’Europe. En clair, le parti pris de ces pages est celui d’appréhender les représentations et les forces diverses associées à la sorcellerie ou aux « fétiches » en tant qu’elles participent, en les appuyant ou en les intensifiant, à des chaînes de violences sociales ordinaires (Martinelli, Bouju, 2012). Il n’est pas question d’oblitérer l’étonnante histoire théorique de ces termes (Pietz, 2005), ni de ramener à une seule acception, dangereuse et funeste, l’ambivalence de forces auxquelles, dans maints contextes africains contemporains et ailleurs, on associe différents attributs et des valeurs divergentes20. Dans les cas discutés dans ce livre, néanmoins, contrairement à la lecture qu’en a donné J. Scott dans son travail cité plus haut (1990 : 143-144)21, la convocation de l’étiologie sorcellaire, ou les forces attribuées à des esprits possesseurs et des « fétiches » n’ouvrent sur aucun espace de protestation, de déguisement politique, voire de protection devant l’emprise de pouvoirs hégémoniques. Ces discours et les pratiques qu’ils soutiennent participent au contraire au déploiement de dynamiques d’assujettissement, lorsqu’ils ne sont pas mobilisés au sein d’entreprises franchement criminelles. Ce que nous tenons à souligner est donc le lien, divers selon les terrains et les cas étudiés, entre la discipline socio-familiale de la sorcellerie et la marginalisation sociale, la stigmatisation ou la faiblesse structurelle de « monstres sociaux » (Droz, 2007) désignés au rejet, ou condamnés aux tortures et à l’exécution par la société.