Épargne et Capital

Épargne et Capital

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Français
479 pages

Description

On s’est plu de tout temps à représenter la science sous l’image d’un sommet élevé où il n’est donné qu’à quelques-uns d’atteindre, et c’est là que le poëte a placé ces temples sereins d’où un petit nombre de sages, en possession de l’éternelle vérité, contemplent à leurs pieds, dans un calme divin, les stériles agitations des hommes plongés dans les ténèbres de l’erreur. Mais c’est là une image plus grandiose que consolante, et si on conçoit que cette contemplation solitaire et égoïste de la, vérité puisse jusqu’à un certain point suffire dans l’ordre des sciences mathématiques, des sciences naturelles, dans là métaphysique transcendante, il n’en est pas de même des sciences morales proprement dites.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 03 juin 2016
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EAN13 9782346074747
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos deCollection XIX
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Alfred Jourdan
Épargne et Capital
Du meilleur emploi de la richesse
EXTRAIT DU RAPPORT PRÉSENTÉA L’ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES
PAR M. HIPPOLYTE PASSY En 1873, M. Bischoffsheim fit offre à l’Académie d’ une somme de cinq mille francs, destinée à rémunérer le meilleur travail sur un suj et qu’il jugeait avec raison digne de beaucoup d’attention. L’Académie accéda au désir de M. Bischoffsheim et mit au concours, pour 1873-1874, la question suivante : « Du capital et des fonctions qu’il remplit dans l’économie sociale. — Montrer comment le capital se forme, s’amasse, se répartit, se conserve, et quels services il rend à la production. — Rechercher les règles qui devraient présider à l’emploi du capital ainsi qu’à celui des richesses et revenus qu’il concourt à produire. » Deux mémoires seulement furent déposés et, malgré les mérites de l’un d’eux, l’Académie, sur l e rapport qui lui fut présenté par M. Hippolyte Passy, au nom des sections réunies de mor ale et d’économie politique, décida que le prix ne serait pas décerné, et que la question serait remise au concours pour 1876-1877. Cette fois, dix mémoires furent dép osés. Dans sa séance du 29 juin 1878, l’Académie a statué sur ce concours. Nous rep roduisons ici la partie du rapport de M. Hippolyte Passy, qui a trait au présent ouvra ge. Après avoir apprécié neuf des mémoires présentés, v oici comment s’exprime l’éminent rapporteur : « Le dernier mémoire dont il reste à rendre compte est inscrit sous le n° 5 et l’emporte assurément sur tous les autres. C’est un mémoire de plus de 600 pages in-4°. On y rencontre la rare union de connaissances p rofondes en économie politique, en droit, en morale, en philosophie, et c’est ce qu i fait la supériorité de ce remarquable travail. Ce mémoire, que précède une introduction générale d ans laquelle sont indiquées les méthodes qui doivent être appliquées aux études économiques, est divisé en quatre parties suivies d’une conclusion. La première partie est consacrée tout entière au ca pital et à ses fonctions. Elle est conforme aux meilleurs enseignements de la science, et démontre puissamment que l’économie politique a son caractère comme son doma ine propre et qu’elle est la philosophie de l’industrie humaine. La deuxième partie traite du meilleur emploi des ri chesses acquises. L’auteur n’est pas de ceux qui veulent ramener la morale à l’utili té. Il en combat la tentative et il conclut que c’est l’alliance qui doit exister entre elles. Il pense avec raison que la vraie morale c’est l’obéissance à la loi du devoir dont l ’économie politique a toujours réclamé la pratique. Il indique les moyens d’encour ager la prévoyance et l’épargne, et les institutions qui tendent à ce grand but. La troisième partie embrasse les enseignements de l ’histoire à l’aide d’une sage méthode appliquée à quelques grands faits historiqu es. Il marque ainsi, dans la succession des siècles, les résultats dus à l’accro issement progressif du capital, et il montre dans les divers âges économiques, les arrang ements qui ont prévalu tour à tour au sein des sociétés rivalisant en intelligenc e, en puissance productive, en richesse. La dernière partie contient l’examen critique et la réfutation des doctrines d’où sont
sortis les divers socialismes, sur lesquels le mémo ire jette un jour vif et net, et dont il explique clairement la cause et la marche. Enfin, dans sa conclusion, l’auteur résume les ense ignements que renferme son livre, et il déduit du passé et du présent les prév isions de l’avenir. Les mérites rares et considérables de ce mémoire, d ont la forme est parfois trop pédagogique et qui aurait pu contenir des notions p lus étendues et plus approfondies sur l’emploi des richesses, le placent au-dessus de tous les autres mémoires et les sections de morale et d’économie politique proposen t sans hésiter de lui décerner le prix Bischoffsheim. » L’Académie, adoptant les conclusions de ce rapport, décerne le prix à M. Alfred JOURDAN, auteur du mémoire inscrit sous le n° 5.
AVANT-PROPOS
Je ne saurais trop vous engager à concentrer vos méditations sur le capital, sujet Immense et qui pe ut bien être le pivot d’une économie politique. Je ne l’ai qu’effleuré.
Frédéric BASTIAT. Ceci, à proprement parler, ne fait point partie du livre. Cet avant-propos, je dirais volontiers cetexposé des motifs, s’adresse principalement aux savants juges dont je 1 sollicite les suffrages et réclame, dans tous les c as, les conseils . Ils pourraient, à la rigueur, m’arrêter d’un mot :nous verrons bien !...veuillent me permettre Qu’ils néanmoins de reproduire ici brièvement l’examen de conscience auquel je me suis soumis afin de savoir si, en écrivant ce livre, j’é tais bien entré dans les sentiments de l’Académie. Certes, le programme d’un concours académique n’est pas une énigme, et un examen attentif ne peut manquer d’en révéler le sen s et la portée à tous ceux qui ne sont pas absolument étrangers aux matières auxquell es il a trait. Toutefois, oserai-je le dire ? il me semble qu’il y a, à cet égard, quel que chose de plus sûr que la réflexion et de longues méditations ; il y a un signe certain auquel on reconnaît qu’on ne se trompe pas : c’est lorsque, ayant soi-même dès long temps rêvé, conçu plus ou moins vaguement le plan d’un ouvrage, et se trouvant tout à coup en présence d’un programme tel que celui dont il s’agit ici, on épro uve comme une illumination soudaine et on se dit : Voilà le livre que je voulais écrire ! Voilà le livre que je puis écrire, car j’ai trouvé à la fois un encouragement, un guide, une ex cuse ! — Quel est donc ce livre auquel j’avais songé ? Sous l’empire de quels senti ments, de quelles préoccupations l’avais-je conçu ? Comment et à quelles conditions m’a-t-il paru pouvoir répondre aux intentions de l’Académie ? Depuis longtemps j’avais été frappé de ces paroles de Bastiat : « Je ne saurais trop vous engager à concentrer vos méditations sur le ca pital, sujet immense et qui peut 2 bien être le pivot d’une économie politique. Je ne l’ai qu’effleuré . » L’enseignement méthodique de l’économie politique, auquel j’ai dû me livrer, et notamment l’histoire de l’économie politique, tant au point de vue des fait s que des théories scientifiques, 3 m’ont pleinement confirmé dans cette manière de voi r . Une préoccupation, d’une nature différente et bien autrement grave, m’obsède depuis longtemps. De nos jours, l’économie politiqu e a été envahie par une véritable peste ; je veux parler de la métaphysique allemande et de la dialectique allemande. Ces deux choses sont entre elles dans le rapport de la science à l’art. Cette métaphysique, qu’on nous présente comme une science , n’est qu’un tissu de conceptions subjectives ; cette dialectique, parodi e indigne de la logique, n’est que l’art misérable de paraître avoir raison. Cela fait songer à ces exercices de prestidigitation, à ces tours d’escamotage qui émer veillent les bonnes gens. Par malheur, ce qu’on escamote ici, ce n’est rien moins que la vérité, la morale, le droit, la justice ; et le plus triste est que les représentan ts de la science se font les compères des hommes de violence. Ai-je besoin de protester de mon respect pour la mé taphysique considérée en elle-même ? Qui donc n’a plus ou moins cédé à l’invincib le attrait qu’exercent sur tous les
nobles esprits ses austères recherches ? C’est en v ain qu’on tenterait de les interdire, 4 soit au nom d’une certaine philosophie qui les déclare inutiles sous prétexte qu’elles ne sauraient aboutir à un résultat satisfaisant ; s oit au nom de la foi qui, nous offrant une solution toute faite, déclare la recherche supe rflue. Sceptiques, positivistes et croyants ont beau s’en défendre, l’infini les tourm entera toujours. Je ne suis pas non plus de ceux qui, non contents de déterminer les li mites qui séparent les différentes sciences morales, veulent élever entre elles des ba rrières infranchissables. Mais j’estime que, s’il est deux domaines qui doivent de meurer absolument distincts, tant pour l’objet de la connaissance que pour la méthode d’y parvenir, ce sont bien ceux de l’économie politique et de la métaphysique. Quel es t en effet le domaine propre de la métaphysique ? La recherche des causes finales et d es causes premières : la cause finale, en la supposant connue, conduit-elle forcém ent à une cause première ? Quelle est la nature de celle-ci ? Est-elle immanente ou t ranscendante ? Consciente ou inconscience ? Qui ne voit que l’esprit de l’homme touche là à un monde à part, tout à fait en dehors des objets habituels de sa connaissa nce ? On dirait une contrée inconnue qui ne lui apparait qu’à travers un brouil lard, ce qui l’empêche de saisir les justes proportions des objets. Non seulement on ne distingue rien nettement, le regard ne peut se reposer sur aucun contour arrêté, mais l a langue elle-même manque de mots pour exprimer toutes ces choses, ce qui tient surtout à ce que le procédé le plus familier à l’intelligence humaine dans la recherche de la vérité lui fait ici défaut, à savoir la comparaison, l’analogie, l’enchaînement. Aussi, faut-il bien le reconnaître, peut-être est-il nécessaire qu’aux démonstrations f ournies par la science vienne s’ajouter une certaine foi philosophique qui a ses racines dans les instincts les plus élevés de notre nature. Tout autre est le domaine de la science économique, le monde du travail, de l’échange, de l’épargne. Là nous nous trouvons en p résence de phénomènes observables, saisissants, tangibles, qui se relient étroitement les uns aux autres, qui ont leur raison d’être dans les conditions mêmes de notre existence. Nous n’avons pas à remonter à l’essence des choses, à l’être en soi, à la cause première ; les causes secondes, les causes prochaines nous suffise nt. La science de l’absolu tend à des généralisations, à des abstractions, à des défi nitions rigoureuses ; mais ces aspirations, si souvent déçues en métaphysique, son t pleines de dangers en économie politique, comme dans les autres sciences morales. Il n’y a de définitions 5 exactes et complètes qu’en mathématiques ; là seulement il est permis de tirer d’une définition, d’un principe, toutes les conséquences les plus rigoureuses : on sera toujours dans le vrai. Il en est autrement dans les sciences morales : c’est ce qu’exprime la maximesummum jus summa injuria ; et le principe que toute définition est dangereuse n’est pas seulement un axiome de dro it. Ce qu’on appelle définition, en droit, en morale, en économie politique, n’est l e plus souvent qu’une notion vague et incomplète, qu’un aperçu, une explication qui ne montre les choses que par un côté. Il ne saurait y avoir qu’une portion, quelque fois très faible, de vérité dans ces formules : la richesse c’est l’or ; la richesse c’e st la terre ; la richesse c’est le travail. Mais les docteurs du socialisme allemand ne l’enten dent point ainsi. Comme ce juge inique qui disait :Donnez-moi deux mots de l’écriture d’un homme et jeleferai pendre, ils s’emparent d’une prétendue définition économiqu e ; ils la pressent, la torturent, la défigurent, et prétendent en tirer la condamnation de la science tout entière. Abusant de la généralisation et de l’abstraction ; transfor mant en formules mathématiques, en 6 conceptspurs,stitué aunotions fournies par l’expérience, ils ont sub  les raisonnement, à l’appréciation circonstanciée des f aits, une sorte d’algèbre
impitoyable, une série d’équations, de transformati ons et de réductions, au milieu desquelles la vue se trouble, l’intelligence perd p ossession d’elle-même et n’en est pas moins mise en demeure d’accepter le résultat su spect de ces frauduleux calculs dans lesquels on l’a violemment engagée. Je m’élève contre l’application à l’économie politi que des procédés propres aux sciences mathématiques et aux recherches métaphysiq ues ; mais encore faut-il distinguer. Il est une sage métaphysique, fondée el le-même sur l’analyse, sur l’expérience ; pour laquelle la raison, avec ses id ées générales et nécessaires, n’est pas moins que la sensibilité un phénomène de consci ence que nous pouvons étudier non seulement dans le sanctuaire de la conscience i ndividuelle, mais encore d’après les témoignages fournis par la conscience universel le du genre humain ; qui, tout en proclamant la souveraineté de la raison, lui assign e des limites ; reconnait que, si son domaine est indéfini, il n’est pas infini, et que, s’il nous est toujours permis d’ajouter un nouvel anneau à la chaîne de nos connaissances, nou s n’atteindrons jamais le dernier, ce qui constituerait la connaissance absol ue. J’éprouve, à un double titre, une légitime satisfaction en songeant que c’est en Fran ce, dans l’Université de France, que se rencontrent les fermes représentants de cett e sage métaphysique, comme aussi des vraies notions de droit, de justice, de m orale individuelle et sociale. Il est une autre métaphysique, purement subjective, aventureuse, hypothétique ; qui prétend s’élancer d’un bond à la source de toute co nnaissance ; qui, impuissante à dénouer le nœud, le tranche sans hésitation ; qui, en présence de la grande énigme de l’univers, a la prétention de la résoudre d’un m ot. Quel est donc ce mot de l’énigme ? C’estl’idée,Hégel ; la suivant volonté,Schopenhauer ; suivant l’idée et la volontéensemble, ajoute M. de Hartmann. L’idée et la volo nté, considérées isolément ou réunies, sont les seules choses existant par ell es-mêmes, l’être en soi,; l’absolu tout le reste, y compris la conscience individuelle , n’est quephénomènes ; le monde n’es t qu’un phénomène cérébral, un produit du cerve au humain. Comme l’esprit de Dieu porté sur la surface des eaux,l’idée de Hégel flottant dans le néant en a tiré le monde en réalisant successivement toutes ses concep tions. Il va sans dire que l’idée, qui a créé le monde, peut le refaire à volonté. Lor sque, d’après Schopenhauer, dans les hautes régions de la nature, la volonté, pour s e guider, appelle à son aide 7 l’intelligence ; lorsque, d’après M. de Hartmann, la conscience a pparaît dans l’individu à côté de la volonté et de l’intelligenc e, ce n’est que pour donner naissance à un nouveau phénomène, la souffrance, qui est l’inév itable conséquence du pénible développement que poursuivent les différents êtres dans la lutte pour l’existence. A côté ou à la suite du pur idéalisme de Hégel, d’apr ès lequel l’idée est l’essence même des choses, à ce point que leur réalité dépend de l a pensée, voilà donc la théorie scientifique du pessimisme qui nous représente l’un ivers comme le triste produit de forces aveugles, d’une intelligence inconsciente, d ’où la conclusion que le plus noble but quo puisse se proposer l’intelligence ayant acq uis conscience d’elle-même, c’est de faire rentrer le monde dans le néant d’où la pen sée l’avait tiré. Certes, il faut beaucoup d’esprit et d’efforts pour construire ces romans 8 métaphysiques , et, si la trame n’a pas grande solidité, les déta ils piquants y abondent. Si, du moins, il pouvait ne rien rester d e ces brillants feux d’artifices, de ces débauches d’esprit !....Il en est un peu ainsi pour les hommes de talent qui ont attaché leurs noms à ces systèmes. Ne craignez pas que, dan s les mains de Hégel, l’idéalisme dégénère en une anarchie morale ou maté rielle. Après avoir donné des ailes à la pensée, il la met en cage et sous bonne garde ; il confisque l’idée individuelle au profit de l’idée collective représe ntée par l’Etat ou les grands hommes
rovidentiels qui sont bien réellementl’homme substance.poètes et les Les métaphysiciens du pessimisme ne s’en portent pas pl us mal, et mènent une existence fort supportable. Schopenhauer vous proposera d’aff ranchir votre intelligence du dur esclavage de la volonté égoïste et de chercher un refuge dans les régions sereines de 9 l’art ou dans les mâles voluptés de l’ascétisme . M. de Hartmann, dont le pessimisme théorique, soit dit en passant, ne me parait pas dé couler nécessairement de sa conception fondamentale, d’une intelligence créatri ce inconsciente, et qui, je le crains, se rendinconsciemment coupable de théisme, en reconnaissant une intellig ence 10 supra-consciente intuitivert, M. de Hartmann ne fera personnellement aucun effo pour hâter l’anéantissement de ce triste univers ; il fera de son mieux pour vider gaiement jusqu’à la lie la coupe amère de l’existen ce. Mais la foule ignorante et passionnée est plus logique que tous ces grands fai seurs de systèmes métaphysiques ; or, je le demande, quelle société p eut subsister sur la base de pareilles conceptions ? Les coryphées de laJeune Allemagne se chargèrent les premiers de tirer de l’Hégélianisme les conclusions qu’il renfermait pou r la pratique de la vie. La pensée de l’homme est tout, elle est souveraine, elle est Die u. La pensée peut créer un monde nouveau dans l’ordre social, politique et moral. Le s notions de droit et de morale doivent être changées. Que vient-on parler de loi m orale ? De qui donc l’idée a-t-elle à recevoir des lois ? Il faut relever la chair de la ridicule condamnation dont on a voulu la frapper. Ce n’est pas une amnistie qu’on sollicite pour elle, c’est une apothéose qu’on revendique hautement. La société doit être l’image fidèle de la pensée humaine incessamment variable, changeante, créatrice ; la v ie n’est qu’un éternel devenir ; il faut donc proclamer la révolution en permanence !.. . Henry Heine, le grand lyrique, avait le sentiment de la confusion dans laquelle il s étaient tombés, lui et tant d’autres Néo-Hégéliens, et c’est bien à eux que s’adressent ces vers tout remplis de tristesse et d’amére ironie : « Rarement vous m’avez compris ; rarement aussi je vous ai compris ; un jour vint pourtant où nous nous comprî mes bien : c’est quand nous nous 11 retrouvâmes dans la même fange. » Ce qui caractérise les maladies morales des Alleman ds, rêveries politiques, utopies socialistes, sombres désespoirs et mélancolies incu rables, c’est que ce ne sont pas là seulement de vagues aspirations vers le mieux, les effusions d’une tristesse bien naturelle à l’homme... non, c’est avant tout le bes oin, la prétention de donner une 12 allure scientifique , une base métaphysique aux conceptions les plus ch imériques, aux sentiments les plus indéfinissables. Ils y mett ent une sorte de coquetterie ; c’est pour eux affaire d’amour-propre national. J’ai ente ndu de sages allemands qui n’hésitaient pas d’ailleurs à condamner les erreurs de leurs compatriotes, ajouter, par manière de consolation, que du moins ces erreurs n’ avaient rien de la légèreté 13 française . Après les politiques, après les poètes et les litté rateurs, les économistes sont venus, à leur tour, se ranger sous le drapeau de la scienc e pure, de la métaphysique ; c’est du moins leur prétention. Ils se vantent d’avoir dé posé au sein des multitudesdes 14 ferments scientifiquese. Ils traitent l’économie politique comme un systèm métaphysique qui a fait son temps et qu’on peut rec onstruire sur de nouveaux errements. Cesinoculateurs de ferments scientifiquessi on aime mieux, de ou, virus scientifique,sont de deux sortes : ceux qu’on est convenu d’app eler lessocialistes de la chaire,les socialistes proprement dits. Chose étrange, ce sont les premiers, des et savants, des professeurs, qui se posent particulièr ement en gens pratiques et reprochent à l’économie politique de ne pas tenir c ompte des faits, de n’être qu’une
15 abstraction . Ce ne sont, en réalité, que des empiriques, des h ommes à expédients. Les vrais socialistes, au contraire, affectent de s e tenir sur le terrain des théories rigoureuses, et on sait qu’ils ne répondent que par la méfiance et le dédain aux avances de leurs confrères de la chaire qu’ils appe llent ironiquement lessocialistes brevetés de Sa Majesté le roi de Prusse.en soit de ces haines fraternelles, Quoiqu’il les uns et les autres ont contribué à la diffusion desferments scientifiques. En quoi consistent donc ces fameuxferments ?En bien peu de chose vraiment ; en quelques sophismes sur le travail et le capital, sophismes q ui n’ont pas même le mérite de la nouveauté, et qu’on a essayé de rajeunir à peu de frais par des artifices de langage du goût le moins délicat. On sait que tous les efforts du socialisme contempo rain, surtout en Allemagne, se réduisent à des attaques contre le capital, ce qui veut dire contre l’économie politique qui s’appelle désormais lecapitalisme.Quelle langue est sortie de cette guerre contre le capital ! Comme ces pauvres diables mis au pilor i qu’on exposait jadis à la risée populaire revêtus d’habits grotesques, on s’est att aché à rendre le capital odieux et ridicule à l’aide des périphrases par lesquelles on le désigne. On ne le nomme plus par son nom : le capital est, au choix du lecteur, uncadavre, dutravail mort, un vampire qui se nourrit de travail vivant. On le compare à une préparation pharmaceutique, à un produit chimique ; le capital est tour à tour unecondensation,un précipitéde travail, dutravail coagulé,du travail mis entablettes,engélatine ! !...Non, 16 toute traduction est impuissante à rendre la saveur grossière de cette terminologie ; et, s’il y a quelque chose de vrai dans le mot de C ondillac, queune science n’est autre chose qu’une langue bien faite,juge de cette science nouvelle par la langue qu’on qu’elle parle. Les chefs de l’armée socialiste alle mande ont beau dire que la conclusion de leurssavantes recherches sur la nature du capital n’est pas un bouleversement, mais une lente et pacifique évoluti on leurs soldats ne l’entendent pas 17 ainsi , et les chefs seraient impuissants à retenir ceux qu’ils ont nourri de ce beau langage, qui se sont énivrés de cette métaphysique barbare. Il faut être juste, quelques écrivains français nou s avaient déjà donné un avant-goût de ces hautes élucubrations scientifiques dans le d omaine économique. Personne ne les a étalées au grand jour avec plus de naïveté qu e Proudhon : « La science économique est pour moi la forme objective et la ré alisation de la métaphysique ; c’est la métaphysique en action, la métaphysique projetée sur le plan fuyant de la 18 durée . » Voilà certes qui est bien fait pour justifier l a définition railleuse que Voltaire a donnée de la métaphysique. Ailleurs Proudhon décl are qu’il est temps : « Que le 19 socialisme, renonçant à ses utopies, prenne la toge virile de la science . » Et en quoi consiste la science ? Comment y arrive-t-on ? « Par une sorte d’échafaudage de nos 20 idées . » Et vous vous doutez bien de l’ennemi qu’il s’ag it d’atteindre à l’aide de cet échafaudage : c’est le capital. C’est en effet à l’ aide de ce pacifique échafaudage que nous parviendrons, sans autre secours que celui de nos idées, « sans autre puissance que celle d’une loi, sans autre moyen de coercition et de perpétration qu’un chiffre, à 21 soumettre pour jamais le capital au travail . » Enfin, il faut reconnaître, quant au mot capitalismeformule injurieuse pour désigner l’économie politique, que comme 22 l’honneur de l’invention revient encore à Proudhon . Comment se fait-il que nous ayons été jusqu’à un ce rtain point préservés de cette invasion de la métaphysique dans le domaine économi que, et que nous ayons laissé exploiter par d’autres une trouvaille pour laquelle nous aurions pu prendre un brevet ? 23 Nous le devons à ce grand fond de bon sens qui persiste en nous m algré tout ; nous le devons aussi à notre langue qui résiste obstiném ent à toute tentative de lui faire dire