Erving Goffman et le travail social
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Description

As disciplines become increasingly fragmented and
compartmentalized, it is imperative to call to mind
the ambiguous yet intertwined connections between
social work and the sociological tradition in which
Erving Goffman was trained.



The authors of this work—social workers, sociologists,
anthropologists, political scientists and nurses—open
the “ Goffman toolbox ” to offer fresh perspectives on
contemporary social work issues. The work focuses
on a wide range of topics, including mental health,
addiction, care for the elderly or persons with a
disability and homelessness. 




Whether through an epistemological, theoretical,
methodological or practical lens, the Goffmanian point
of view is worthy of consideration. It suggests a way
of observing the effects of institutions and social work
categories on individuals. It goes beyond social workers’
normative vision to identify the possibilities and
restrictions they face. Finally, it accesses tacit, affective
and sometimes unsuspected dimensions of the social
question and of helping relationships, rendering visible
what is not and intolerable, what is indeed tolerated. 




The seventeen contributors strive to bridge the gap
that developed between the two disciplines as they
struggled for institutional recognition.
En ces temps de morcèlement et de cloisonnement
disciplinaire, il est impératif de rappeler les liens
ambigus, mais néanmoins enchevêtrés, entre le
travail social et la tradition sociologique dont est
issu Erving Goffman. 



Les auteurs de cet ouvrage – travailleurs sociaux,
sociologues, anthropologues, politistes et infirmiers –
ouvrent la « boîte à outils goffmanienne », offrant
des regards novateurs sur les enjeux contemporains
entourant le travail social. Il prend appui sur une
pluralité d’objets, dont la santé mentale, la toxicomanie,
les soins aux personnes âgées ou avec un handicap, et
l’aide aux sans-abris. 




Que ce soit sous l’angle épistémologique, théorique,
méthodologique ou pratique, la posture goffmanienne
est digne de considération. Elle permet d’observer
les effets des institutions et des catégories du travail
social sur les personnes ciblées. Elle aide à sortir d’une
vision normative de l’intervenant pour identifier les
possibilités et les contraintes qui pèsent sur lui. Elle
permet également d’accéder aux dimensions tacites,
affectives et parfois insoupçonnées du social et de la
relation d’aide dans le but de rendre visible l’invisible,
de rendre intolérable le toléré et les allant-de-soi.
Les dix-sept collaborateurs rattachent certaines des ficelles
qui ont été dénouées entre les deux disciplines au fil des
luttes visant leur reconnaissance institutionnelle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 septembre 2017
Nombre de lectures 47
EAN13 9782760324985
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0064€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ERVING GOFFMAN
ET LE TRAVAIL SOCIALPage blanche conservée intentionnellementERVING GOFFMAN
ET LE TRAVAIL SOCIAL
SOUS LA DIRECTION DE
Stéphanie Garneau et Dahlia Namian
Presses de l’Université d’Ottawa
2017Les Presses de l’Université d’Otawa (PUO) sont fères d’être la plus ancienne maison
d’édition universitaire francophone au Canada et le seul éditeur universitaire bilingue
en Amérique du Nord. Fidèles à leur mandat original, qui vise à « enrichir la vie
intellectuelle et culturelle », les PUO s’eforcent de produire des livres de qualité pour le
lecteur érudit. Les PUO publient des ouvrages en français et en anglais dans le domaine
des arts et letres et des sciences sociales.
Révision linguistique : Nicole Jeté
Correction d’épreuves : Anna Olivier
Mise en pages : Édiscript enr.
Index :
Maquete de la couverture :
© Les Presses de l’Université d’Otawa, 2017
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Erving Gofman et le travail social/sous la direction de Stéphanie Garneau et Dahlia Namian.
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s)
ISBN 978-2-7603-2497-8 (couverture souple)
ISBN 978-2-7603-2498-5 (PDF)
ISBN 978-2-7603-2499-2 (EPUB)
1. Service social – Aspect sociologique. 2. Gofman, Erving, 1922-1982. I. Garneau, Stéphanie,
1975-, directeur de publication II. Namian, Dahlia, 1979-, directeur de publication
HV40.E78 2017 361.3 C2017-905471-6
C2017-905472-4
Les PUO reconnaissent avec gratitude le soutien du gouvernement du Canada, du
Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts de l’Ontario. Elles tiennent également
à reconnaître le soutien de la Fédération canadienne des sciences humaines à l’aide des
Prix d’auteurs pour l’édition savante, ainsi que du Conseil de recherches en sciences
humaines du Canada et de l’Université d’Otawa.Table des matières
PRÉSENTATION GÉNÉRALE
Les enjeux du travail social contemporain :
apports de la sociologie de Erving Gofman
Dahlia Namian et Stéphanie Garneau ...................................................... 3
1. Les défs du travail social contemporain ................................. 6
2. Présentation des chapitres ......................................................... 9
Erving Gofman, passeur contemporain entre le travail social
et la sociologie ? Par-delà les diférend(ce)s disciplinaires
Stéphanie Garneau et Dahlia Namian ...................................................... 17
1. Sur les traces « à demi efacées » de Gofman :
la vie comme l’œuvre ..................................................................... 18
2. Gofman et la tradition de Chicago .......................................... 22
3. Sociologie et travail social à Chicago :
de l’alliance à la désunion .............................................................. 25
3.1. Jane Addams, la Hull-House et la sociologie ............... 26
3.2. Les premiers balbutiements de la discipline
du travail social et l’émergence de l’enquête sociale .......... 28
3.3. Sociologie et travail social à Chicago :
le temps de la désunion .......................................................... 32
3.4. Robert E. Park et la consécration de la rupture ............ 36
4. Travail social progressiste, sociologie acritique ? ................... 38
PARTIE 1
GOFFMAN : QUELLE POSTURE ÉPISTÉMOLOGIQUE
POUR LE TRAVAIL SOCIAL ?
CHAPITRE 1
De la prudence épistémologique de Gofman à une critique
sociale réfexive
Stéphanie Garneau .................................................................................... 49
1. La posture épistémologique de Gofman ................................ 511.1. Le « couplage fou » des niveaux micro et macro ........ 51
1.2. Gofman, entre réalisme et nominalisme ...................... 54
2. Les apports de la sociologie gofmanienne à la recherche
critique en travail social ................................................................. 56
2.1. Éviter de sombrer dans le moralisme
et la normativité ....................................................................... 56
2.2. Donner vie aux capacités d’action des subordonnés ... 58
2.3. Favoriser la découverte de sources et d’efets
de pouvoir insoupçonnés ....................................................... 62
Conclusion ....................................................................................... 64
CHAPITRE 2
Administrer les pauvres : quand l’ordre institutionnel
relie l’ordre de l’interaction et l’ordre social
Vincent Dubois ......................................................................................... 71
1. Au-delà du « couplage fou » de l’ordre de l’interaction
et de l’ordre social : le rôle des institutions ................................. 72
2. Les institutions à l’ère du post-welfare et le maintien
de l’ordre social au travers des interactions individuelles ....... 75
3. Les deux faces du pouvoir bureaucratique : les rencontres
quotidiennes dans les administrations sociales .......................... 78
4. La dialectique des interactions individuelles et des structures
sociales dans le contrôle bureaucratique des assistés sociaux . 82
Conclusion ....................................................................................... 85
CHAPITRE 3
La « carrière morale » et la construction des problèmes sanitaires
et sociaux
Marc Loriol ............................................................................................... 89
1. La notion de carrière morale : les apports de Gofman ......... 90
2. La carrière et la construction sociale de la maladie
ou des problèmes sociaux .............................................................. 96
Conclusion ....................................................................................... 102PARTIE 2
LES APPORTS CONCEPTUELS DE GOFFMAN
POUR PENSER LE TRAVAIL SOCIAL
CHAPITRE 4
Réintégrer le travail à la suite d’un trouble de santé mentale :
gestion du stigmate et « troubles » dans l’interaction
Laurie Kirouac, Dahlia Namian et Henri Dorvil ..................................... 109
1. Le stigmate chez Gofman :
quelques clarifcations préalables ................................................. 113
2. Entre dévoilement et dissimulation : la gestion du stigmate 116
2.1. Metre carte sur table ou trier sur le volet ..................... 116
2.2. Du camoufage à la mutation .......................................... 120
3. Entre gêne et suspicion : marcher sur des œufs
ou l’art de manier des interactions sous tension ........................ 122
4. Entre acceptation et ossifcation :
la labilité de la réalité du moi ........................................................ 126
Conclusion ....................................................................................... 130
CHAPITRE 5
Le travail de déférence. Une perspective gofmanienne
sur l’« humanisation » des services dans le secteur sanitaire
et social
Baptiste Brossard ...................................................................................... 137
1. Méthodologie ............................................................................... 140
2. Critique de la notion d’humanité ............................................. 142
3. La production sociale de la déférence ...................................... 147
4. Au-delà des face à face : typologie des interactions ............... 149
5. Les frontières du symbolique .................................................... 151
6. Compétence et spontanéité ....................................................... 153
Conclusion ....................................................................................... 156
CHAPITRE 6
Le concept de façade chez Gofman : mise en scène
du thérapeutique et présentation de soi dans la relation
d’intervention
Audrey-Anne Dumais Michaud et Romain Paumier ............................... 159
1. Interaction, représentation et défnition de la situation ........ 160
2. Le parler de soi ou comment dire ce qui pose problème ...... 164
3. La conviction de l’acteur ............................................................ 1654. Reconnaître la soufrance de l’autre ......................................... 167
5. La gestion de la scène et des coulisses ..................................... 170
6. Les possibilités d’action de l’acteur .......................................... 172
PARTIE 3
L’ESPRIT MÉTHODOLOGIQUE GOFFMANIEN
ET L’ANALYSE DE L’OBJET « INTERVENTION »
CHAPITRE 7
Analyse de la vie quotidienne : l’apport des méthodes
microanalytiques à la compréhension de la réalité des aidantes
familiales auprès des personnes âgées
Marjorie Silverman ................................................................................... 177
1. Gofman et le travail social ........................................................ 178
2. Concepts fondamentaux : les rites d’interaction
et la représentation ......................................................................... 179
3. Microethnographie d’aidantes familiales
auprès de personnes âgées ............................................................ 181
3.1. Conception du projet 183
3.2. Collecte et analyse des données ..................................... 183
4. Création et application de microconnaissances ..................... 184
4.1. Création de microconnaissances .................................... 185
4.2. Application des microconnaissances ............................. 187
Conclusion ....................................................................................... 191
CHAPITRE 8
Ambiguïté des cadres de l’expérience dans les interactions en
face à face entre personnes en situation de handicap et personnes
« valides » : quelles implications pour les chercheurs ?
Francis Loser et Barbara Waldis ............................................................... 197
1. Les cadres de l’expérience et le concept d’embarras
chez Gofman ................................................................................... 199
2. Terrain de recherche et démarche entreprise .......................... 203
3. Nos observations en tant que chercheurs ................................ 205
4. La réception de nos interprétations par les professionnels .. 208
Conclusion ....................................................................................... 210CHAPITRE 9
Les cadrages temporels de l’intervention sociale d’urgence.
Vers une métaphore musicale
Édouard Gardella ...................................................................................... 213
1. Une rencontre fuide ................................................................... 215
2. La domination dans la fuidité .................................................. 217
3. Troubles dans « le temps » ......................................................... 221
4. Cadrages temporels et moralité du travail social ................... 227
5. Esquisse de généralisation : vers une métaphore musicale .. 228
PARTIE 4
RENOUVELER LES POLITIQUES ET PRATIQUES D’INTERVENTION
SOCIALE : LES ENSEIGNEMENTS DE LA SOCIOLOGIE
D’ERVING GOFFMAN
CHAPITRE 10
Repenser les pratiques en santé mentale : contributions
du concept de carrière à une approche inclusive
des personnes utilisatrices des services
Katharine Larose-Hébert ........................................................................... 235
1. Désinstitutionnalisation et organisation des services
de santé mentale au Québec .......................................................... 237
2. Les « moments » modulateurs de la carrière identitaire
des usagers de services de santé mentale .................................... 241
3. Soi à risque, soi risqué et soi docile : les phases
de la carrière identitaire de l’usager ............................................. 244
4. Carrière et moments modulateurs : du paradigme
du rétablissement à une pratique de la conscientisation .......... 247
Conclusion ....................................................................................... 251
CHAPITRE 11
Handicap intellectuel et vie sexuelle : de l’importance
des travaux d’Erving Gofman pour la pratique soignante
Pierre Pariseau-Legault et Dave Holmes .................................................. 257
1. Citoyenneté sexuelle : revendication morale
ou faux-semblant ? .......................................................................... 260
2. Sexualité « normale » et performance ...................................... 262
3. Intimité et arrière-scène ............................................................. 2654. Le partenariat de soin en tant qu’outil de surveillance 268 .........
5. Implications pour les pratiques d’intervention ...................... 271
Conclusion
Les moments de l’intervention sociale et leurs acteurs
Magdalena Baczkowska ............................................................................ 279
1. Graver la direction ...................................................................... 279
2. Cartographier le paysage du travail social ............................. 281
3. Circonscrire le voyage de l’intervention sociale ..................... 284
4. Faire l’expérience du voy .......... 287
5. Aménager le paysage du travail social .................................... 289
5.1. Une résistance au scientisme ........................................... 290
5.2. Un aveu de moralisme ..................................................... 293
6. Honorer les contributions .......................................................... 295
À propos des auteur(e)s ........................................................................ 301
Index ........................................................................................................ 305PRÉSENTATION GÉNÉRALEPage blanche conservée intentionnellementLes enjeux du travail social
contemporain : apports de la
sociologie de Erving Gofman
Dahlia Namian et Stéphanie Garneau
« Pour le lecteur désarmé, La représentation de soi pourrait bien ne rien
représenter ». C’est avec cete phrase lapidaire que débute l’analyse
cri1tique de Luc Boltanski (1973) de l’ouvrage  de Erving Gofman, paru
en français, en 1973. C’est la plupart du temps avec une perplexité
semblable que les étudiants et chercheurs en travail social, encore non
initiés à la sociologie de Gofman, reçoivent son œuvre, et pas uniquement
La mise en scène de la vie quotidienne. Habitués à des perspectives et
lectures critiques aux tonalités autrement plus graves, le style désinvolte
et le cynisme apparent de l’auteur y jouent sans doute pour beaucoup.
Et pour cause, Gofman est peu présent dans la litérature spécialisée
en travail social, tandis qu’il a fait et fait encore l’objet de nombreuses
analyses systématiques dans d’autres disciplines des sciences sociales.
Outre les anthologies générales de son œuvre (Drew et Woton, 1988 ;
Winkin, 1988 ; Joseph et collab., 1989 ; Burns, 1992 ; Manning, 1992 ;
Lemert et Branaman, 1997 ; Joseph, 1998 ; Fine et Smith, 2000 ; Nizet et
Rigaux, 2005 ; Smith, 2006 ; Amourous et Blanc, 2001 ; Cefaï et Perreau,
2012), on reconnaît, notamment en science politique, la contribution de
Gofman au renouvellement des interrogations sur l’action publique
(Warin, 2003 ; Dubois, 2010) et les mobilisations collectives (Gamson,
1985 ; Snow et collab., 1986 ; Cefaï, 2007). Son œuvre est également
discutée en études urbaines (Grafmeyer et Joseph, 1979 ; Hannerz, 1983),
en sciences de la communication (Winkin et Leeds-Hurwit, 2013 ;
Lardellier, 2015), dans les gender studies (West et Zimmerman, 1987), 4 ERVING GOFFMAN ET LE TRAVAIL SOCIAL
dans les disability studies (Barnes et Mercer, 2003 ; Oliver et Barnes,
2011), de même qu’en psychiatrie et en criminologie (Chantraine, 2004 ;
Velpry, 2008 ; Poupart, 2011 ; Hannem et Bruckert, 2012). Certes, les
propositions théoriques de Gofman ont pu nourrir certains travaux
empiriques portant sur l’intervention sociale (Ewing, 2002 ; Boujut,
2005 ; Dorvil, 2010 ; Cefaï et Gardella, 2011 ; Giuliani, 2013 ; Silverman,
2013), et quelques ouvrages généraux anglo-saxons ont pris soin de
discuter de ses apports quant à la relation d’aide (Schef, 2006 ; Payne,
2011). Toutefois, aucun ouvrage (bien que cete liste soit assurément
loin d’être exhaustive) ne s’est donné, à notre connaissance, pour visée
de réféchir globalement et systématiquement à la pertinence, tant
épistémologique et théorique que méthodologique, de l’œuvre de Gofman
pour la discipline et la pratique du travail social.
Cela peut sembler étonnant, vu les objets de recherche auxquels
s’est consacré l’auteur au cours de sa carrière, lesquels sont pourtant
proches des préoccupations du travail social et, au demeurant, ont eu
une portée politique dans des mouvements de dénonciation des
injustices et de défense des droits des femmes, des minorités ethniques,
des personnes en situation de handicap, des détenus et des personnes
psychiatrisées (Cefaï, 2013). Cela peut paraître d’autant plus
surprenant que la sociologie et le travail social, du moins en Amérique du
Nord, se sont construits dans le foyer même d’où sera issu, plus tard,
Erving Gofman, soit la ville et l’Université de Chicago.
Cela étant dit, un regard plus atentif, dans la seconde partie de
cete présentation générale (cf. Garneau et Namian, p. 17), permet de
constater qu’à Chicago, sociologie et travail social se sont aussi
institutionnalisés l’une contre l’autre et que l’émergence de la discipline et
ede la profession du travail social, au début du siècle, est marquéexx
du sceau de cete rupture, sinon de l’ambivalence foncière que
celleci recouvre sur le plan épistémologique, méthodologique et pratique.
Tout en revendiquant la légitimité de sa place au sein de l’université et
tout en cherchant à préserver son autonomie disciplinaire par rapport
à la sociologie, alors elle-même en quête d’une plus grande scientifcité,
le travail social s’est également doté, en parallèle, d’une ambition
pratique, tournée vers les problèmes de la cité (ambition elle-même tiraillée
entre une visée de réforme sociale et une visée de réhabilitation morale).
Cete posture ambivalente ou d’entre-d’eux, qui caractérise, dès ses
débuts, le travail social et qui demeure tout autant fragile que difcile à
maintenir, se fait sentir encore aujourd’hui, alors même que des débats
persistent, en ce qui a trait : 1) à son statut disciplinaire – a-t-on afaire Les enjeux du travail social contemporain 5
à une discipline à part entière, au même titre que les autres disciplines
universitaires en sciences sociales, telles que la sociologie (Jaeger,
2014) ? ; 2) aux pratiques qui défnissent et délimitent son champ
professionnel – doit-on ranger, sous sa bannière, toute activité relative au
2domaine large de « l’intervention sociale » ou de la « relation d’  »,aide 
ou doit-on, au contraire, s’en tenir à une défnition étroite, faisant du
travail social une profession certifée, balisée par des normes et
règlements corporatifs (Ravon et Ion, 2012) ? ; 3) à ses fnalités – le travail
social vise-t-il un changement global et radical des structures ou
préconise-t-il l’adaptation et l’intégration (Favreau, 2000) ?
Certes, ces débats s’accentuent si l’on tient compte des
diférences entre les pays (Hurtubise et Deslauriers, 2005). Or, si le statut
universitaire du travail social n’est toujours pas reconnu dans
certaines sociétés, par exemple en France et en Suisse (étant réservé aux
écoles professionnelles), et si la pratique n’y est pas non plus régie
par un ordre professionnel, il n’en demeure pas moins qu’au Québec
et en Amérique du Nord – dans un espace géographique où le travail
social est reconnu institutionnellement –, ces débats persistent et sont
récurrents (Harper et Dorvil, 2014). Ainsi, quel que soit le pays, le
travail social est loin de désigner aujourd’hui un champ unifé (Dauphin,
2009, p. 8), ce qui contribue, sans doute, à entretenir et à renforcer la
posture d’ambivalence qui l’accompagne historiquement.
Il n’empêche qu’en dépit de ces « débats portant sur les questions
existentielles à propos de la profession et de ses fnalités » (Harper et
Dorvil, 2014, p. 2), le travail social demeure toujours aussi sollicité.
Dans un contexte global, caractérisé par le développement des
inégalités sociales, la montée du chômage et la fragilisation des statuts
et des catégories de l’emploi, le travail social est appelé à intervenir
de manière croissante auprès de nouvelles populations et dans des
domaines allant au-delà de ses frontières classiques (Castel, 2005). En
parallèle, on peut observer un nombre plus important de recherches
portant sur le travail social, qui n’émanent pas seulement des
travailleurs sociaux et ne semblent plus systématiquement assujeties à une
posture critique de surplomb. Jusqu’à récemment, le travail social
était, en efet, considéré, au mieux, comme une discipline bâtarde
de la sociologie, se limitant à appliquer les théories et les méthodes
de recherche de cete dernière, au pire comme une pratique à la
solde de l’État et des intérêts de la classe dominante (Dubet, 2002).
Aujourd’hui, l’appréhension pour le moins réductrice du travail social
semble beaucoup plus mesurée. Qu’il soit abordé par des sociologues, 6 ERVING GOFFMAN ET LE TRAVAIL SOCIAL
des politistes ou des travailleurs sociaux, le travail social devient une
instance privilégiée pour observer, de près, les changements de l’État
social, en metant en relief des dimensions essentielles à la
compréhension des politiques publiques ciblant les problèmes sociaux et les
populations vulnérables (Dubois, 2010 ; Otero et Roy, 2013). Ainsi, dès
lors que le travail social peut nous aider à saisir ces changements, une
meilleure connaissance des enjeux de celui-ci prend toute son
importance, et l’œuvre du sociologue Erving Gofman peut, justement, nous
permetre de les éclairer.
1. LES DÉFIS DU TRAVAIL SOCIAL CONTEMPORAIN
Au moins trois défs signifcatifs pour le travail social contemporain,
et pour lesquels l’œuvre de Gofman revêt un intérêt tout particulier,
peuvent d’emblée être soulignés. Le premier renvoie à la
psychologisation croissante des approches et des pratiques d’intervention. Le
recours aux savoirs et aux techniques psychologiques pour analyser
les problèmes sociaux et agir sur ceux-ci demeure, en efet, souvent à
l’avant-plan des autres formes d’intelligibilité et des avenues possibles
pour l’intervention aujourd’hui (Ion, 2005 ; Moreau, Lapierre et
LaroseHébert, 2011). Si ce « psychologisme » doit être l’objet d’une atention
critique en travail social, Gofman peut permetre néanmoins de ne pas
tomber dans le travers inverse tout autant problématique, soit dans une
forme de « sociologisme » qui consiste à tout faire dériver, au nom d’une
« véritable » approche critique, des structures sociales (cf. Garneau, chap.
1, p. 49). L’une des voies proposées par Gofman pour éviter ces deux
tendances (psychologisme et sociologisme) est l’étude des institutions,
lesquelles occupent une place centrale dans la sociologie de l’auteur,
car elles permetent de comprendre et d’analyser comment s’efectue
l’articulation complexe – « le couplage fou » – de l’ordre structurel et
de l’ordre des interactions (cf. Dubois , chap. 2, p. 71). Les institutions
modulent, certes, les interactions de la vie quotidienne, mais n’exigent
pas pour autant, de la part des acteurs, une intériorisation mécanique
des normes, pas plus qu’elles ne relèvent strictement d’un mécanisme
interne à la conscience des individus (Gardella, 2003). L’œuvre de
Gofman permet de comprendre que les efets des institutions sur les
personnes dépendent fortement de la manière dont ces dernières
négocient, dans les interactions de leur vie quotidienne, les atributs qui vont
composer leur identité (cf. Loriol, chap. 3, p. 89 ; Kirouac, Namian et
Dorvil, chap. 4, p. 109 ; Larose-Hébert, chap. 10, p. 235).Les enjeux du travail social contemporain 7
Cete « posture d’entre-deux », difcile à saisir (Gardella, 2003,
p. 21), nous rappelle l’importance de se distancier d’une notion
abstraite ou universelle des institutions, du type de celle véhiculée dans
la thèse courante du déclin des institutions. Nous faisons référence,
ici, à une position fréquemment observée en sociologie, selon laquelle
les institutions contemporaines, telles que l’école et la famille, sont en
crise, ce qui sous-entend, par le fait même, l’idée d’un certain « âge
d’or » des institutions. Comme Dubet (2002) le remarque, cete thèse
du déclin contribue, lorsqu’elle est adoptée ou portée par des
professionnels du « travail sur autrui » (comme ceux du travail social),
à produire et à reconduire certaines tensions et contradictions dans
la pratique. Gofman nous invite justement à confronter cete thèse
abstraite aux aspérités du présent et de la pratique, laquelle est
toujours située. Soutenir une telle thèse sans chercher, précisément, à la
contextualiser – que ce soit sur le plan sociohistorique ou au regard
d’un champ d’application spécifque (dans celui de la santé mentale,
par exemple) – risque, par ailleurs, de nous détourner d’un deuxième
enjeu central pour le travail social : non pas tant celui d’un déclin des
institutions que celui de leur redéploiement dans le cadre d’un
processus d’individualisation inédit, à la fois porteur de nouvelles
potentialités pour les populations vulnérables, mais aussi de nouvelles
inégalités. Alors que les institutions « totales », telles que décrites par
Gofman (1968), ont fait l’objet d’une forte critique sociale faite par
diférents mouvements sociaux dénonçant leur caractère répressif,
3autoritaire et inhumain  , elles auraient progressivement laissé place,
depuis les années 1960, à d’autres modalités et techniques
d’intervention considérées plus humaines, moins autoritaires, davantage
atentives à la « personne » et à son individualité singulière (Astier, 2010 ;
Martuccelli, 2010 ; Namian, 2012). Ces dynamiques éthiques sont,
certes, à metre au crédit des nouveaux « droits », tout comme l’ont
été autrefois les droits de l’Homme (Ion, 2005). Néanmoins, Gofman
nous invite à observer les tensions qui en découlent dans la relation
d’aide ou de service, en montrant, par exemple, comment la
bienveillance accrue des professionnels envers les besoins et les droits des
usagers peut constituer une « mise en scène » régulée par des normes
organisationnelles (on peut penser, notamment, aux codes de
déontologie qui régissent la pratique du personnel intervenant) (cf. Brossard,
chap. 5, p. 137) et comment les usagers, au nom d’une telle
bienveillance envers leur personne, doivent souvent répondre, pour
mériter l’aide demandée, à certaines atentes et normes de conduite 8 ERVING GOFFMAN ET LE TRAVAIL SOCIAL
valorisées, en adoptant la fgure du « bon usager », correspondant,
en grande partie aujourd’hui, à celle de l’usager autonome et
responsable, ainsi que, dans certains contextes spécifques, hétérosexuel
(cf. Dumais-Michaud et Paumier, chap. 6, p. 159 ; Pariseau-Legault et
Holmes, chap. 11, p. 257).
Cete atention minutieuse, à laquelle Gofman nous invite à
l’égard des tensions, ambivalences, jeux de façade ou ruptures de
cadre, qui sont constitutifs du rapport entre professionnels et usagers
– et cela, même dans des contextes moins fermés ou autoritaires que
les institutions totales d’hier –, n’a pas que des vertus descriptives et
analytiques. Elle recèle également un potentiel critique quant au
troisième grand déf du travail social : celui d’assurer sa légitimité et sa
validité professionnelle au sein de ce que plusieurs désignent comme
une « nouvelle gestion publique » : un mode de gouvernance misant
avant tout sur l’efcience et la compétitivité du secteur public, et ce,
au moyen, notamment, d’une standardisation accrue des pratiques,
d’une collaboration plus étroite entre le gouv ernement et le secteur
4philanthropique (fondations privées et organismes de bienfaisance) 
et de la production de données probantes (données prévisibles,
mesurables, calculables) (Bellot et collab., 2013) Or, étant fondée en .
grande partie sur un « pouvoir discrétionnaire inhérent au caractère
plus tacite et aléatoire de la pratique de l’intervention » (Couturier et
Carrier, 2003, p.72), la pratique du trav ail social semble alors
s’ériger en porte-à-faux avec les modèles de « bonnes pratiques » (best
practices) prônés par les gestionnaires et bailleurs de fonds issus de
ce mode de gouvernance (Webb, 2001). C’est dans cet écart entre les
discours et la pratique, entre le cadrage temporel de l’institution et la
temporalité concrète de l’intervention (cf. Gardella, chap. 9 p. 213),
que réside la portée heuristique et critique de Gofman. Sa démarche
et ses outils analytiques permetent, en efet, en tenant compte des
imprévus, incongruités et situations d’embarras susceptibles d’en
émerger (cf. Loser et Waldis, chap. 8, p. 197), de rappeler que la
relation d’accompagnement ou du care est dialogique, faite à la fois de
l’expertise de l’aidant et de celle de l’aidé (cf. Baczkowska, conclusion,
p. 279), et de rendre justice à sa consistance et à sa complexité, quand
elle prend forme et se déroule dans les interactions au quotidien,
parfois les plus intimes (cf. Silverman, chap.7, p. 177). Gofman nous
interpelle quant au fait que la relation d’aide sera toujours irréductible
à une relation comptable – sauf à la travestir – et nous convie à luter
contre la standardisation des pratiques qui la menace toujours plus.Les enjeux du travail social contemporain 9
2. PRÉSENTATION DES CHAPITRES
Si les contributions au présent ouvrage peuvent être lues comme
autant de réfexions sur ces grands enjeux, et ce, à partir d’une
pluralité d’objets – assistance sociale, santé mentale, toxicomanie, soins
aux personnes âgées ou aux personnes avec un handicap intellectuel,
travail des pairs-aidants, aide aux sans-abri… –, elles ont surtout
été conçues de manière à « ouvrir la boîte à outils gofmanienne » :
il ne s’agit pas, ici, d’adhérer à un paradigme ou à une orthodoxie
théorique, mais, avant tout, de recourir à un appareillage analytique
souple, susceptible d’aider à l’appréhension contextualisée des
politiques et pratiques d’intervention sociale. Avant d’ouvrir cete boîte à
outils, l’ouvrage s’atarde, en premier lieu, à metre au jour les
principales traces de la carrière de Erving Gofman, en présentant certains
événements et personnes ayant marqué sa manière de saisir le monde
et son œuvre. Les auteures de ce chapitre (Garneau et Namian)
choisissent également de s’aventurer sur le terrain, non linéaire et
souvent confictuel, de l’histoire des idées. Il s’agira ainsi de révéler les
liens incertains et ambigus entre la tradition sociologique de Chicago
– celle dont est issue en partie l’œuvre de Gofman – et le travail social
nord-américain. Un travail social, faut-il le rappeler, qui a également
pris racine dans la « ville des vents », au sein du mouvement des
setlement houses, et auquel on associe une pionnière de la discipline :
Jane Addams. Ce détour dans ce que Foucault (1969) appelle les
« marges non défnies » des savoirs permet non seulement de prendre
la mesure du rôle joué, mais souvent négligé, par le travail social dans
la naissance de la tradition sociologique de Chicago – qui infuencera
plus tard, au moins en partie, Erving Gofman –, mais peut-être aussi
de ratacher certaines des fcelles qui, entre les deux disciplines, ont
été dénouées dans leurs lutes respectives pour la reconnaissance
institutionnelle. Erving Gofman comme l’un des passeurs
contemporains entre travail social et sociologie ? C’est l’un des paris de cet
ouvrage, qui est divisé en fonction des quatre angles par lesquels son
œuvre s’avère féconde, afn de réféchir de manière critique aux défs
du travail social d’aujourd’hui. Il s’agit des angles épistémologique,
théorique, méthodologique et pratique.
L’approche épistémologique de la sociologie de Gofman
privilégie la focale d’observation microscopique et revendique, dans une
logique inductive, la possibilité que soit efectué un découpage « non
représentatif » de la réalité, c’est-à-dire que la portion du réel soumise 10 ERVING GOFFMAN ET LE TRAVAIL SOCIAL
à l’investigation ne peut prétendre expliquer TOUT le réel. Cete
perspective renonce à trouver LA source suprême de domination pour
décrire ce qui se passe au plus près des réalités, bref pour montrer
comment, concrètement, les inégalités sont produites et se maintiennent
(cf. Dubois, chap. 2, p. 71). Elle nous ofre, en somme, les moyens de
connaître par quelles logiques interactionnelles souterraines les grands
rapports de domination arrivent à être justifés et à se pérenniser jusqu’à
devenir parfois naturels (taken for granted), mais aussi la possibilité de
voir l’invisible et de dire l’indicible, en posant le regard sur les recoins
parfois oubliés du social, là où d’autres efets de pouvoir sont parfois
inatendus (cf. Garneau, chap. 1, p. 49). L’angle d’appréhension du réel
que nous ofre Gofman permet ainsi de saisir le caractère dynamique
et processuel des phénomènes sociaux, nous évitant la chosifcation des
structures sociales tout autant que l’essentialisation des personnes à qui
l’on assigne des catégories sociales (cf. Loriol, chap. 3, p. 89).
Le deuxième angle d’approche par lequel l’œuvre de Gofman
peut être un apport heuristique au travail social est théorique : identité
et stigmate (cf. Kirouac, Namian et Dorvil, chap. 4, p. 109), déférence
(cf. Brossard, chap. 5, p. 137), façade et présentation de soi (cf.
DumaisMichaud et Paumier, chap. 6, p. 159), mais aussi carrière, relation de
service, institution totale, adaptation secondaire, rite, interaction,
fausse note, cadre, ambiguïté, rupture de cadre, embarras,
modalisation… autant de concepts et de notions qui renvoient tantôt à l’ordre
de l’interaction – avec ses normes de régulation sociale en train de se
faire –, tantôt aux cadres de l’expérience – qui admetent plus
formellement la préexistence de cadres normatifs et déterminants de l’action –
et tantôt aux institutions. Tous peuvent en réalité nous rappeler que
la relation d’aide (qu’elle soit d’accompagnement, de soins,
d’animation ou de défense de droits) se fait en situation et nous forcer à
saisir ensemble les deux bouts de cete relation. Par leurs contextes de
modélisation et l’usage que leur a conféré Gofman, celui de décrire, de
classer et de défer le réel, les concepts gofmaniens permetent d’aller
au-delà d’une lecture formelle, y compris lorsque celle-ci est remplie
de bonnes intentions, et d’agripper des réalités à première vue banales
pour leur injecter une puissance interprétative.
Si la démarche ethnographique de Gofman, fugitive et
incertaine, demande, sans doute, un travail systématique de mise au
point, de cadrage ou de typologie (Pilote et Garneau, 2011), sur
lequel il n’a presque pas produit de compte-rendu méthodologique
(Gofman, 2012), elle n’en est pas moins une source incommensurable Les enjeux du travail social contemporain 11
d’inspiration pour les méthodes d’enquête et d’analyse des
données, ce dont témoignent les contributions de la troisième partie de
cet ouvrage. Gofman invite, en efet, à faire corps avec les acteurs
de terrain, à vivre à leur rythme, à faire ce qu’ils font, à ressentir ce
qu’ils ressentent. En nous faisant part de leur démarche, les auteurs
nous laissent entrer dans l’antre de leur dispositif de collecte de
données, mais nous communiquent aussi leurs émotions et réfexions
personnelles (cf. Loser et Waldis, chap. 8, p. 197) ; des émotions et
une réfexivité jamais absentes de l’enquête de terrain, mais
probablement exemplifées par les objets privilégiés par le travail social, qui
impliquent souvent une forte proximité, y compris physique, avec un
autre, distant socialement, en premier lieu à cause de sa soufrance.
Gofman rend légitime le souci du détail, l’observation des non-dits
et des non-faits, l’arrêt sur image et son auscultation (cf. Silverman,
chap. 7, p.177), la plongée dans une temporalité courte, mais à
l’épaisseur insoupçonnée. Plus encore, c’est une atitude que nous lègue
Gofman, celle d’oser les métaphores (cf. Gardella, chap. 9, p. 213) et
les analogies, même les plus choquantes.
L’ouvrage se termine sur une mise en perspective des atouts de
l’œuvre de Gofman pour la pratique même des travailleurs sociaux.
Si ce dernier type d’apport se retrouve, certes, dans les autres parties
et si ces derniers chapitres ne sont pas exempts non plus de réfexions
épistémologiques, théoriques et méthodologiques, utiles pour le
travail de recherche, rappelant par là le caractère inadapté de la
séparation « théorie » et « praxis », c’est néanmoins dans ces chapitres que
le souci d’informer sur les pratiques d’accompagnement, de soins et
de relation d’aide est le plus marqué. Le raisonnement inductif de
Gofman, ses conceptualisations des « choses » les plus ordinaires de
la vie, sa scrutation à la loupe et dans leur immédiateté de détails
habituellement ignorés et banalisés, souvent dans une perspective
processuelle, font que sa sociologie ofre des grappins pour saisir les points
nodaux où une intervention peut se faire, une intervention ayant pour
but de contourner le contrôle et la surveillance (cf. Pariseau-Legault et
Holmes, chap. 11, p. 257) ou de déjouer l’action sociale normalisatrice
(cf. Larose-Hébert, chap. 10, p. 235) et déshumanisante, par exemple.
Enfn, en nous rappelant que le travail social est fait de « moments de
l’intervention sociale et leurs acteurs » (cf. Baczkowska, conclusion,
p. 279), c’est sans doute dans la conclusion de l’ouvrage qu’apparaît
le plus clairement à quel point la sociologie de Gofman peut
constituer un apport heuristique indéniable à la saisie – afn de mieux les 12 ERVING GOFFMAN ET LE TRAVAIL SOCIAL
metre à distance– des processus de psychologisation des problèmes
sociaux, de responsabilisation individuelle et de standardisation des
pratiques qui afectent le métier aujourd’hui.
En somme, en faisant de l’interaction un objet d’étude légitime
en sciences sociales (Gofman, 1988 ; Cefaï et Perreau, 2012), Gofman
nous rappelle que les politiques sociales ont besoin, pour être mises
en œuvre, d’être à l’écoute des intervenants sociaux, de leur
capacité à leur donner un sens et parfois de prendre « distance au rôle »
pour parer aux ratés et incongruités des institutions face aux atentes,
toujours multiples, souvent contradictoires et partiellement
imprévisibles, des usagers. Erving Gofman et le travail social : ni complaisante
ni surplombante, son œuvre nous invite à prendre à bras le corps la
posture d’ambivalence ou d’entre-deux du travail social, afn de metre
au jour les efets de pouvoir qui en découlent sur la vie même des
personnes qu’on aspire à aider et de potentiellement y résister. Faire
l’étude atentive des interactions souvent ambivalentes entre une
pluralité d’acteurs de l’intervention sociale aux missions et aux intérêts
divers, tantôt concurrentiels, tantôt complémentaires, est d’autant
plus pertinent en cete époque où le travail social, malgré l’éclatement
et l’hétérogénéité actuels de son champ professionnel, n’a sans doute
jamais été aussi sollicité, pour le meilleur et pour le pire.
NOTES
1. Goffman , E., La mise en scène de la vie quotidienne : La présentation de soi, Paris,
Minuit, coll. « Le sens commun », 1973.
2. Il faut dire que les travailleurs sociaux exercent aujourd’hui leur emploi dans des
institutions souvent très diversifées, autant « ouvertes » que « fermées »
(hôpitaux, centres locaux de soins pour personnes âgées, armée, guichets des caisses
d’allocation sociale ou familiale, services de protection de la petite enfance et
centres jeunesse, établissements pour personnes sans abri ou travail de rue,
ressources d’hébergement en violence conjugale, services d’accueil et
d’employabilité des personnes migrantes et réfugiées, etc.), tout en en ay ant des titres
professionnels parfois eux aussi variés (agents de relations humaines,
intervenants communautaires, case worker, etc.).
3. On peut penser au mouvement anti-psychiatrique, par exemple.
e 4. Tels qu’observés aux États-Unis au début du xx siècle, notamment à Chicago
(cf. Garneau et Namian, présentation générale, p. 17).
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contemporain entre le travail
social et la sociologie ? Par-delà
les diférend(ce)s disciplinaires
Stéphanie Garneau et Dahlia Namian
Il n’est pas aisé de dénouer les fls des parentés intellectuelles de Erving
Gofman. Néanmoins, un détour par sa biographie intellectuelle, ainsi
que par les quelques rares interviews qu’il a accordées, permet de
reconstituer ce qu’il aurait lui-même, possiblement, désigné comme
« les traces à demi efacées » de sa carrière (Gofman, 1968, 207), p.
c’est-à-dire la somme –sans doute jamais achevée ou rarement
complète – des événements et des personnes qui ont marqué sa manière
d’appréhender le monde et, de surcroît, son œuvre. Un ouvrage
portant sur l’apport de l’œuvre de Gofman à la compréhension des
enjeux du travail social contemporain commande donc de revenir, en
premier lieu, sur ces traces biographiques, non sans rappeler les
premiers balbutiements de sa formation intellectuelle au Canada. Parce
que l’œuvre de Gofman s’abreuve à de multiples sources
d’inspiration et que l’auteur avait lui-même tendance à citer peu ses sources
(Nizet et Rigaux, 2005), il s’agira de metre à plat, dans un deuxième
temps, les ataches du sociologue à la tradition de Chicago. Ensuite,
dans un ouvrage précisément dédié aux apports de ce sociologue à
la discipline et à la profession du travail social, il s’avère pertinent de
plonger dans l’histoire commune et trouble aux deux disciplines, à
l’époque de leur essor à Chicago, de manière à comprendre au nom de
quels enjeux, sous l’efet de quels acteurs et dans quel contexte
historique elles se sont liées et distanciées. Nous verrons quelles étaient les
relations des professeurs du département de sociologie de l’Université 18 ERVING GOFFMAN ET LE TRAVAIL SOCIAL
de Chicago avec Jane Addams, l’une des fgures de proue du travail
social nord-américain, et avec les autres principaux acteurs du -setle
1ment house movement  et des enquêtes sociales. Les événements qui ont
concouru à creuser une distance entre la sociologie et le travail social
seront enfn revisités, ainsi que le rôle joué par Robert E. Park,
quelquefois surfait, dans cete rupture. Si un tel détour historique peut
sembler nous éloigner momentanément de Gofman, nous verrons
qu’il permet, en fait, d’écarter d’emblée certains des enjeux
institutionnels « intéressés » de l’époque, pour mieux nous faire apprécier
la parenté possible entre le travail social et la sociologie sur les plans
théorique et pratique. Ainsi serons-nous mieux à même de mesurer la
pertinence de la sociologie de Gofman, l’un des héritiers de la
tradi2tion de Chicago, pour le travail social aujourd’hui  .
1. SUR LES TRACES « À DEMI EFFACÉES » DE GOFFMAN :
LA VIE COMME L’ŒUVRE
Gofman est né en 1922 à Mannville, en Alberta (Canada), de parents
ejuifs ayant fui l’Ukraine vers la fn du xix siècle. Il passa cependant toute
son enfance et une partie de son adolescence à Dauphin, au Manitoba,
où s’établirent un nombre considérable de migrants ukrainiens entre
e ela fn du xix et le début du xx siècle. Il grandit dans une atmosphère
« sournoisement hostile de fond de province », où les juifs étaient à la
fois « intégrés et rejetés » (Winkin, 1988a, p. 16-17). Gofman a intégré
la Saint John’s Technical High School en 1936 à Winnipeg (Manitoba),
une école progressiste et plus ouverte aux juifs, où étudiait déjà sa
3sœur  . Après quelques années d’études en chimie à l’Université de
Winnipeg, il partit vivre à Otawa où, en 1943, il travailla à l’Ofce
national du flm (ONF), créé en 1939 par le britannique John Grierson.
Ce dernier est considéré par plusieurs comme le « père du documen -
taire », mais est aussi connu pour avoir instauré au Canada, durant les
années de guerre, le cinéma de propagande, selon lequel l’esthétique
devait se soumetre entièrement à la cause publique, à l’éducation des
masses et à l’efort de guerre (Evans, 2005 ; Zéau, 2008). Curieusement,
c’est probablement pour échapper au service militaire que Gofman
accepta un emploi à l’ONF durant cete même période. À l’époque,
4le gouvernement de Mackenzie King  dispensait en efet du devoir
de conscription les étudiants qui détenaient une certaine moyenne
académique. En retour, ceux-ci devaient accepter de travailler comme
fonctionnaires. Selon les dires du sociologue d’origine canadienne Erving Goffman, passeur contemporain entre le travail social et la sociologie ? 19
Dennis Wrong, qui l’a connu lors de son passage à l’ONF – ayant
luimême été embauché, un été, pour y travailler –, Gofman « craignait
légitimement que son identité juive et sa petite stature fassent de lui
5une cible de bizutage au sein des forces armées   ». John Grierson, en
plus de faire appel à un personnel de documentaristes expérimentés
et hautement créatifs, tenait à s’entourer de jeunes débutants, âgés de
15 à 25 ans, atirés par le cinéma (Zéau, 2008). Gofman, alors âgé de
21 ans, faisait donc partie de ce groupe de jeunes novices.
Winkin (1988a) relate que la personnalité engagée et prolifque de
Grierson a généré une atmosphère intellectuelle et cinématographique
des plus foisonnantes qui a sûrement infuencé Gofman – aux dires du
copain de chambre de Gofman et de l’historien de l’ONF, Gary Evans
(ancien étudiant et biographe de Grierson), qu’il a lui-même interrogé ;
et cela, en dépit du fait que Gofman n’était atitré qu’à la confection
d’emballages et à la manutention des flms, et qu’il aurait eu comme
seule autre mission d’éplucher l’ensemble des numéros du magazine
Nation. Il est néanmoins intéressant de noter qu’à partir de 1942, tout
un pan de la production cinématographique de l’ONF fut consacré
aux « choses de la vie de tous les jours », l’objectif étant de faire de
cet institut cinématographique l’organe de l’État le plus « visiblement
proche » de la population (Zéau, 2008). Selon Winkin, il ne fait pas de
doute que Gofman y puisa non seulement l’inspiration des Cadres de
l’expérience, ouvrage dans lequel la métaphore cinématographique est
évidente, mais aussi de ses écrits antérieurs, dans lesquels il se sert de
« gros plans » et de « jeux de champ/contrechamp » :
Sans doute avait-il déjà compris que sa survie à Otawa, parmi
tous ces intellectuels, dépendait de ses capacités à donner le
change. Mais la visionneuse, la fabrication de la « réalité »
apparaît comme un fait objectif, tangible, décomposable en éléments
de plus en plus petits […]. La vie sociale n’est pas tant un théâtre
qu’un flm au montage serré. Il lui faudra plus de trente ans pour
exprimer cete idée : ce sera son magnum opus, Frame Analysis…
[…] Gofman scopophile : voilà la première « force formatrice
d’habitudes », comme disait Panofsky, la première matrice
intellectuelle. (Winkin, 1988a, p. 20-21)
De sa rencontre avec Gofman à l’ONF, Dennis Wrong, alors
jeune étudiant qui terminait un baccalauréat en sociologie à
l’Université de Toronto, se rappelle avoir été très impressionné par la culture 20 ERVING GOFFMAN ET LE TRAVAIL SOCIAL
6philosophique du futur auteur La de mise en scène de la vie quotidienne  .
Il se souvient qu’un jour, alors qu’il s’apprêtait à emprunter des
ouvrages grand public sur l’histoire et les principes de la philosophie
à la bibliothèque publique d’Otawa, Gofman l’interpella et lui dit :
« Pourquoi ne pas lire les philosophes originaux plutôt que ces
vulga7risations   ? » Malgré ses connaissances en la matière, Gofman confa
à Wrong qu’il trouvait la philosophie « trop spécialisée » pour son
goût et qu’il n’avait, de plus, aucune intention de retourner à
l’Université du Manitoba, où il avait suivi quelques cours de philosophie.
Wrong lui conseilla alors de s’inscrire en sociologie à l’Université de
Toronto.
À la rentrée de 1944, Gofman est donc accepté comme
auditeur libre à l’Université de Toronto. Deux enseignants, entre autres,
l’infuenceront durablement : Charles William Merton Hart,
anthropologue formé par Radclife Brown, qui l’initiera à Émile Durkheim,
et Ray Birdwhistell, qui enseignait à Toronto pendant ses études de
doctorat à l’Université de Chicago, sous la direction de
l’anthropologue Lloyd Warner. Après avoir complété son travail de terrain au
sein d’une communauté amérindienne de la Colombie-Britannique au
Canada (chez les Kutenai), Birdwhistell a initié ses étudiants à
l’analyse kinésique, notamment à l’observation des signes qui permetent
de déceler l’appartenance sociale de leurs porteurs (Winkin, 1988a,
p. 21-22). Gofman, lors d’un entretien mené par Winkin (1984),
rappela à quel point il était novateur, à l’époque (qui plus est, à Toronto),
d’étudier les comportements physiques et corporels non verbaux
afn d’expliquer et de démontrer les liens entre la culture et la
personnalité. Birdwhistell leur apprenait par exemple à être atentifs à
« comment quelqu’un tient une cigarete de manière “populaire” ou
“bourgeoise” » (ibid., p. 85). Ce serait d’ailleurs son côté novateur
qui, selon Gofman, aurait contribué à marginaliser Birdwhistell au
sein de l’institution académique, bien qu’il ait été formé initialement
à l’Université de Chicago. Jamais entièrement reconnu par ses pairs
anthropologues, ni par les psychologues pour ses contributions à
l’étude de la communication non verbale, Birdwhistell « est resté à la
périphérie », selon Gofman, et fut obligé de se tourner vers un
auditoire de travailleurs sociaux « en compensant par des analyses très
8. Or, en dépit de cete position marginale, techniques » (ibid., p. 85) 
Birdwhistell aurait contribué, selon Gofman, à défricher le terrain
pour les penseurs qui, comme lui, cherchaient à analyser, d’un point
de vue social, un ensemble tout à fait nouveau de comportements très Erving Goffman, passeur contemporain entre le travail social et la sociologie ? 21
détaillés comme les gestes corporels. Un souci pour le détail qui
rejoignait ce à quoi Gofman avait commencé à être initié à l’ONF.
Fort de ces infuences marquantes, Gofman obtint son
baccalauréat en sociologie en 1945. Les universités canadiennes ofrant
alors peu de programmes de troisième cycle en sociologie, il a choisi
de poursuivre ses études à l’Université de Chicago, sous l’infuence
certes de Birdwhistell, mais aussi de son amie Elizabeth Bot, une
jeune étudiante qui avait également opté pour cete université afn de
réaliser une maîtrise en anthropologie.
C’est dans une ambiance d’exaltation intellectuelle que Gofman
arriva à l’Université de Chicago en septembre 1945, quand celle-ci dut
absorber, en raison du G.I. Bill, de nombreux hommes impatients de
ratraper le retard dans leurs études occasionné par leur
participation à la guerre. Après quelques difcultés à trouver ses repères dans
ce climat de travail, Gofman se ressaisit et efectua une maîtrise sur
9les épouses de travailleurs spécialisés et de cadres  . Il travailla sous
la direction de Warner et devait, au départ, utiliser l’une des études
de ce dernier pour mesurer la relation entre les conditions de vie
socioéconomique et la personnalité. Le résultat en fut fort diférent
puisque Gofman se rendit compte que l’outil d’investigation, le « test
d’aperception de thème » (TAT), était inadapté. Dans son mémoire de
maîtrise, non seulement Gofman a-t-il fait une critique en règle de
ce genre de technique d’enquête et de mesure, mais a présenté une
réfexion innovante sur le niveau de réalité que les sujets accordent
aux images qui leur sont soumises. Un prélude, selon Winkin (1988a,
p. 44), aux Cadres de l’expérience ainsi qu’à La mise en scène de la vie
quotidienne. Et c’est également sous la direction de Warner que Gofman
s’est éloigné à nouveau de ce qu’il était censé faire pour sa thèse de
doctorat une – étude de communauté, dans le style de son directeur,
10aux Îles Shetland (Plat, 1997, p. 22)  . Aussi peut-on supposer, selon
d’ailleurs les aveux mêmes de Gofman, que c’est davantage Everet
Hughes, l’une des fgures marquantes de la tradition de Chicago, qui
l’infuença dans sa « manière de faire » la sociologie : « Donc, je n’ai
jamais senti qu’une étiquete était nécessaire. Si je devais en choisir
une, ce serait celle d’un ethnographe urbain hughesien » (Verhoeven,
111993, p. 318)  .