Espace(s) public(s), espace(s) privé(s)

Espace(s) public(s), espace(s) privé(s)

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Le partage entre public et privé est un thème qui fait l'objet de débats et de réflexion. Il existe une interpénétration croissante des deux domaines dont il est de plus en plus difficile de délimiter les frontières. La subversion des limites entre public et privé est décrite dans les sociétés contemporaines industrialisées, mais aussi sous son aspect historique. L'expression littéraire et artistique des notions de public et de privé est également envisagée dans une perspective diachronique, ainsi, ces approches permettent de percevoir que le thème ne relève pas exclusivement de l'actuel.

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Ajouté le 01 novembre 2004
Nombre de lectures 79
EAN13 9782296379008
Langue Français
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Sous la direction d'Albane CAIN

Espace(s) public(s), espace(s) privé(s)
Enjeux et partages

Université de Cergy-Pontoise CICC
Civilisations et Identités Culturelles Comparées

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Cet ouvrage collectif est issu du colloque intitulé: « Espace(s) public(s), espace(s) privées), enjeux et partages », organisé par Albane Cain, dans le cadre du Centre de recherches Civilisations et Identités Culturelles Comparées des sociétés européennes et occidentales (CICC), à l'université de Cergy-Pontoise, les 27 et 28 octobre 2000. La publication des actes a été rendue possible grâce au soutien financier de la Communauté d'agglomération nouvelle et de l'université de Cergy-Pontoise.

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7397-4 EAN : 9782747573979

Remerciements Nous remercions: le professeur René Lasserre, président de l'université de Cergy-Pontoise, les professeurs Kathleen Domange et Brigitte Lestrade, directrices successives de l'UFR de Langues, pour leur soutien actif au colloque, qui s'est, grâce à eux, déroulé dans un environnement chaleureux et accueillant; le professeur François Poirier, université Paris XIII, pour les qualités d'efficacité, de compétence et de cordialité qu'il a montrées dans les tâches d'ouverture, de présentation et de coordination du colloque.

Présentation Albane CAIN CICC, EA 2529, GroupeALDIDAC Universitéde Cergy-Pontoise
Le présent ouvrage rassemble les interventions du colloque international « Espace(s) public(s), espace(s) privé(s). Enjeux et partages », organisé, à l'UFR de langues de l'université de Cergy-Pontoise, les 27 et 28 octobre 2000, par Albane CAIN, dans le cadre du Centre de recherche Civilisations et identités culturelles comparées des sociétés européennes et occidentales (CICC). Le Centre de recherche en Civilisations et Identités Culturelles Comparées des sociétés européennes et occidentales (CICC) de l'UFR de langues de l'université de Cergy-Pontoise rassemble des spécialistes des aires linguistiques suivantes: germanique, anglo-saxonne, ibérique et latino-américaine, y collaborent également des économistes, géographes et historiens. Leurs compétences, qui recouvrent des champs diversifiés, offraient un terrain de réflexion particulièrement fécond sur le thème des rapports entre espace(s) public(s) et espace(s) privé(s), susceptible d'intéresser des chercheurs issus d'autres disciplines et d'autres centres de recherche. Les différentes interventions s'articulent autour de la délimitation des sphères publique et privée, source de débats et de confrontations dans les sociétés du monde développé contemporain. La recomposition, les transformations que subissent les frontières de ces deux espaces génèrent crises et conflits dans différents domaines relevant des sciences sociales et humaines: domaines artistique, didactique, économique, ethnographique, historique, linguistique, littéraire, politique et social. Cette situation mouvante se prête à une réflexion d'ordre théorique susceptible de faire de cette source de débats un objet de recherche. Le caractère mouvant de la frontière entre les deux espaces et la difficulté à définir cette frontière est particulièrement visible dans le cas 7

du partage entre parole publique et parole privée. Le discours journalistique est une illustration éclairante de ce phénomène. En effet, le discours du journaliste, porteur de la signature de son auteur, est de ce fait identifié a priori par le lecteur comme parole privée. Or, les conditions de production de ce discours le définissent comme issu d'une source énonciative distincte du locuteur. C'est en effet la politique éditoriale de la rédaction qui s'exprime dans ce discours, lui retirant son statut de parole privée. L'analyse des marques linguistiques et les apports de la sociologie rendent seuls possible ce dévoilement. On a fait I'hypothèse que la confrontation des démarches proposées permettrait de faire émerger une configuration des espaces publics et privés, de voir quels mouvements animent cette confrontation et quels degrés de stabilité et de plasticité des espaces respectifs s'y révèlent. Il s'agissait, par l'observation des processus à l'œuvre, d'aller vers une définition qualitative des champs de recherche qui sous-tendent les activités du Centre. L'organisation des différents ateliers est le reflet intrinsèque du caractère interdisciplir.dire de ces activités. Les axes suivants ont structuré le distribution en ateliers des interventions: 1. public et privé dans leurs expression littéraires et artistiques; 2. représentations et identités en tant que lieux de convergence entre public et privé; 3. illustrations de la subversion des limites entre public et privé; 4. les systèmes éducatifs, enjeux et incarnations de la délimitation public/privé; 5. rôle des secteurs public et privé dans le fonctionnement et l'évolution des systèmes économiques européens; 6. traductions institutionnelles de la délimitation public/privé; 7. articulation public/privé dans la construction de l'espace et du territoire. Le thème choisi pour ce colloque intéresse tous les domaines mentionnés et nous faisons l'hypothèse que ce caractère transversal permet aux problématiques spécifiques de chacun des domaines de s'enrichir mutuellement. À travers les démarches exposées, on voit apparaître un type d'interactions productives dont on envisagera l'étude dans les domaines 8

mentionnés, apportant ainsi à chacune des disciplines un faisceau d'éclairages nouveaux.

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Conférences plénières

L'opposition privé/public permet-elle de rendre compte des comportements langagiers des migrants et de leurs familles?
Christine DEPREZ Université Paris V-René Descartes PrivéIPublic: le modèle diglossique en sociolinguistique

Pour répondre à la question posée dans le titre, il convient tout d'abord de rendre compte de l'usage que fait la sociolinguistique de cette opposition entre espaces privés et espaces publics lorsqu'elle s'occupe des situations de bilinguisme. Le terme de diglossie (de di- et gr. glôssa: «langue») est associé généralement au nom de Ferguson qui l'utilise, en 1959, dans un article devenu rapidement célèbre. S'appuyant sur l'exemple de quatre communautés linguistiques: le monde arabe, la Suisse alémanique, Haïti et la Grèce, il montre que dans ces pays co-existent deux variétés d'une même langue: arabe classique vs arabe dialectal (égyptien, marocain, etc.), allemand standard vs dialectes suisses alémaniques (schwyzerdütsch), français vs créole haïtien, grec moderne « pur» (katharevousa) vs grec populaire (dhimotiki). Chacun de ces couples présente une variété standardisée, de prestige social supérieur à l'autre (l'une est présentée comme la variété «haute» et l'autre comme la variété « basse»). Chaque variété a sa fonction et son domaine d'emploi, bien distincts et complémentaires. Le domaine familial et les relations parentales, amicales, les conversations familières, personnelles, intimes, ce qui dans l'usage courant du terme relève du «privé», sont associés à la variété dite « basse». On notera au passage que cet espace du privé est aussi celui de la femme, dans la répartition traditionnelle des rôles. Par contre, ce qui relève du forme~ de l'écriture, de l'école, de l'administratif, du politique est associé à la variété dite « haute», plus codifiée, voire plus complexe, et en principe d'acquisition plus tardive.

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Le texte de Ferguson est un des textes fondateurs de la sociolinguistique contemporaine, dans la mesure où il substitue à la répartition géographique des langues ou des variétés, fondement de la dialectologie « classique », une répartition sociale et hiérarchisée des usages en domaines. Ce découpage de l'espace s'assortissait, de fait, d'une sélection dans les statuts des interlocuteurs et dans les thèmes abordés - d'où la célèbre question de Fishman (1968) : « who speaks what language to whom and when? » - et fondait la notion de situation de communication, dont le cadrage se fait par des paramètres externes, qui apparaissent alors comme déterminant les usages. La diglossie a fait couler beaucoup d'encre et a été revisitée à de nombreuses reprises. Considérée par l'auteur du modèle comme une situation stable (stabilité due à la complémentarité des usages des variétés), elle a, de fait, évolué très vite dans certains cas, comme en Grèce où la variété « haute» (katharevousa) a actuellement disparu. II arrive aussi qu'une langue réservée (voire contrainte) aux usages privés accède, par un aménagement linguistique politique, au statut de langue officielle et publique: cela a été le cas pour le catalan, après la mort du dictateur Franco. Par ailleurs la délimitation entre les deux variétés apparentées n'est pas toujours aisée à faire et, de ce fait, le modèle diglossique a été contesté par certains, qui préfèrent voir un continuum interlectal entre les deux variétés, notamment à propos de la répartition entre ffançais et créole (prudent, 1981) ou par d'autres, qui proposaient un modèle plus conflictuel que complémentaire de leurs rapports (Boyer, 1997), sans que soit remise en cause, soulignons-le, dans ces critiques, l'opposition « privé/public» en soi. Parmi les continuateurs, cependant citons Fishman (1971) qui, dans un premier temps, élargit le champ d'application du concept, en proposant de l'appliquer à toutes les situations de bilinguisme, c'est-à-dire à celles qui mettent en contact deux langues et non plus seulement deux variétés d'une même langue. La diglossie permettait alors d'aborder des situations post-coloniales - comme celle du Paraguay, où co-existent le guarani (langue indienne) et l'espagnol - et des situations de bilinguisme migratoire qui nous intéressent plus particulièrement ici. C'est cette opposition «privé/public» qui est exploitée dans les questionnaires que nous utilisons régulièrement pour faire le point sur la régression, le maintien ou la progression des langues minoritaires en 14

France: dialectes, langues régionales ou langues d'immigration. Les questionnaires de sociolinguistique se fondent sur un découpage du monde des interactions potentielles, entre celles qui ont un caractère domestique et familier (langue parlée à la maison, avec ses proches, parents ou amis) et langue de l'extérieur (langue de l'école, de l'administration, par exemple). La langue parlée à la maison constitue, en sociolinguistique, un indicateur fort pour évaluer la « vitalité» d'une langue minoritaire, c'est-à-dire en principe, fragile.

L'application du modèle diglossique aux situations migratoires C'est dans cette tradition qu'on s'est représenté, jusqu'à tout récemment, les usages bilingues des migrants: la langue d'origine était utilisée à la maison, en privé, et le français, à l'extérieur, au travail ou à l'école. Cette représentation, souvent tenace, fondée, comme nous le verrons, sur une méconnaissance des usages familiaux, a pour conséquences entre autres: a. - de dévaloriser les usages « privés» de la langue: on entend souvent ce parler familial qualifié de « dialecte », de patois ou de charabia (( j'ai perdu mon patois », nous disait un informateur en parlant du portugais, ou « à la maison, ils parlent le dialecte de leur tribu », propos d'un enseignant) ; b. - d'entériner une coupure: famille-école, par exemple, et de renvoyer au secret la culture et la communication familiale étrangère; c. - de nier ou d'occulter les usages non vernaculaires (publics) de cette variété ou de cette langue, qui pourtant existent bien: usages religieux ou dans des associations culturelles; d. - de limiter les échanges linguistiques au seul pays de résidence et à la seule population migrante. En outre, en niant l'usage du français dans les familles migrantes, on le coupe des racines du langage, il n'est plus structurant cognitivement pour le jeune enfant, mais langue seconde acquise plus tardivement à l'école. En ce qui concerne l'école, où règne en maître, dans les esprits, la variété « haute» de la langue française, on ne peut que constater sa difficulté à introduire, dans les pratiques aussi bien que dans les cursus, 15

des langues autres que le français, qu'il s'agisse de langues régionales ou de langues de migrants (cf. les débats actuels pour l'introduction des créoles, du corse ou de l'arabe à l'école). Par ailleurs, à l'école et dans les milieux professionnels, les langues familiales n'ont pas de valeur qualifiante (Bourdieu, 1982) et leur visibilité «publique» peut même apparaître comme dangereuse. C'est pourquoi elles sont souvent omises, cachées ou minorées par les locuteurs eux-mêmes (dans les curriculum vitae accompagnant une demande d'emploi, par exemple).

La communication familiale bilingue Les études actuelles sur la communication dans les familles migrantes décrivent des réalités différentes et plus complexes. Certes, il est difficile de tenir un discours général à partir de la diversité des situations migratoires représentées en France (origine, langues impliquées, histoire migratoire, etc.) Cependant les études menées par des démographes (Tribalat, 1995, Simon, 1997) et par des sociolinguistes (Deprez, 1994, Leconte, 1997) ainsi que par des étudiants dits de la deuxième génération de l'immigration, permettent de dresser un tableau assez précis de la communication familiale en milieu migrant. En voici les deux principaux traits: a. passé un certain temps de résidence (environ 5 ans), les échanges familiaux se déroulent dans 70 % des cas dans les deux langues, selon des règles conversationnelles complexes, dont il sera brièvement rendu compte; b. le français domine cependant dans les échanges entre enfants (soumis dès l'entrée à l'école à la prégnance de la langue du « milieu », qui est à la fois langue d'éducation et langue de socialisation avec les autres e!1fants). On peut subdiviser à son tour l'espace familial, sphère de communication privée, en fonction des interlocuteurs en présence, et parler d'une répartition des langues en fonction des générations: les parents parlent leur langue et les enfants parlent français, chacun comprenant la langue de l'autre. Ces tours de langues dans les tours de paroles permettent de combler l'asymétrie des compétences, les parents 16

restant dominants dans leur langue et les enfants le devenant en &ançais dès qu'ils sont scolarisés. Des modes d'enquête plus fins (entretiens approfondis et enregistrements de conversations privées) font apparaître une réalité plus complexe et plus embarrassante pour le modèle diglossique : les locuteurs ne parlent plus les langues à tour de rôle mais en même temps. On a alors affaire à ce qu'il est convenu d'appeler de façon, on l'espère neutre, le « mélange », ou, de façon plus technique, le code switching et Ie code mixing. En voici un exemple (corpus Dos Santos Rita, repris de Deprez, 1997). TI s'agit d'une conversation à table, après le repas dominical où toute la famille a l'habitude de se retrouver. Jorge, élevé en France, s'est marié avec Esméralda, sœur d'Armando, lui-même compagnon de Maria-José qui, elle, est en France depuis peu. Elle est la seule d'ailleurs à ne s'exprimer qu'en portugais, les autres passent du portugais au ftançais dans un même tour de parole, parfois même dans une même phrase. I-Jorge: La première fois que j'ai vu ta sœur, ça a été le coup de foudre! 2-Esméralda: C'est pas vrai! 3-Jorge: C'était l'anniversaire de tes copines. 4-Esméralda: T'es tombé amoureux de moi ce jour-là? Tu te souviens, Armando, quand tu m'as donné une claque quand tu as su que je fumais? S-Armando : Oui, c'était chez Maman. 6-Esméralda : Nunca me deste um estalo que merecesse tanto! [Jamais tu ne m'as donné une claque que j'ai autant méritée] 7-Armando: Tinha uma pulseira en prata que me caia para a mao. Mandei-Ihe assim com a mao ... a pulseira apanhou-a! [J'avais un bracelet en argent qui me tombait sur la main. Je lui ai envoyé comme ça avec la main et le bracelet l'a &appée!] Et le jour que j'ai su qu'il sortait avec elle, j'ai été le voir... 8-Maria-José: 0 Jorge ja tinha ido a casa da mae quando nos casamos ? [Jorge était déjà venu à la maison de maman quand on s'est mariés ?] 9-Esméralda : A minha mae quando 0 viu pela primeira vez : Aj ! que coisa tao feia! Aj meu Deus! Que me trouxeste aqui a casa ? 0 rapaz nem 17 anos tem ! [Ma mère quand elle l'a vu 17

pour la première fois: Ah, quelle horreur! Ah, mon Dieu! Qu'est-ce que tu m'as amené à la maison? Si ce jeune n'a même pas 17 ans!] Tu parles, il en avait 23 déjà! Entao mas que fizeste ? E um garotinho ! ! Ainda e mais garoto do que tu! [Mais alors qu'est-ce que tu as fait? C'est un gamin! Mais alors il est plus jeune que toi !] Moi j'en avais 17 ! Aj meu deus! Onde me eu meto, onde me metes! Nao 0 !ragas ca mais. [Ah mon Dieu! Dans quoi je me suis mise, dans quoi tu me mets! Ne l'amène plus ici! ] Je me souviendrai toujours. lü-Jorge: On y va ? ll-Esméralda: Oui, chéri, on y va. Je peux finir mon gâteau? 12-Jorge : Je ne sais pas (tout le monde rit). L'imbrication des deux langues mises en jeu (ici le français et le portugais) dans une même conversation familiale nous oblige bien à quitter le modèle diglossique de la répartition des langues entre espaces privés et espaces publics. On notera au passage le jeu, qui n'est pas confusion, entre les deux langues, d'ms le récit d'Esméralda (en 9) qui fonctionne sur deux temporalités: celle du souvenir passé (en portugais, notamment dans le discours rapporté de la mère) et celle du moment présent de l'énonciation (commentaires en français).

La communication en milieu migrant, versant public Après avoir exploré le versant privé de la communication dans les familles migrantes en France, nous voudrions en explorer à présent le versant public à l'aide de quelques observations et entretiens réalisés auprès de jeunes issus de l'immigration. Une conception plus circulante de la migration amène les chercheurs à s'intéresser aux comportements linguistiques des enfants dans le pays ou les villages d'origine des parents. Cette fois, contrairement aux attentes simplistes selon lesquelles « à chaque pays, à chaque espace national, correspond sa langue », on constate que le français perdure dans la communication familiale là-bas, notamment pour les jeunes. Au Portugal ou en Serbie, entre frères et sœurs et aussi entre voisins et amis fréquentés et France et qu'on retrouve là-bas, pendant les vacances, les jeunes parlent souvent français. On voit donc apparaître des usages privés et publics (dans les bandes de jeunes en vacances) du français 18

dans un pays traditionnellement monolingue comme le Portugal. Ce qui ne peut manquer d'apparaître paradoxal, mais qui peut s'expliquer en faisant appel à l' habitus (Bourdieu, 1982). Mais on voit aussi que certains jeunes, qui ne se reconnaissent pas, ou pas assez, dans la langue et la culture émigrées de leurs parents (Fernandes, 1999), cherchent à acquérir, notamment en fréquentant l'Université, la variété académique (haute) d'une langue, dont ils n'ont qu'un maniement oral circonscrit au domaine familial (variété basse stigmatisée au Portugal et minorée par les enfants de la deuxième génération eux-mêmes). Dans cette perspective, l'usage du français au Portugal est alors aussi à interpréter comme une stratégie d'évitement: on préfère parler français, même en public, plutôt que d'employer une variété socialement très minorée. La prise en compte de la mobilité, sociale et géographique, conduit à repenser sinon le modèle diglossique lui-même dans sa hiérarchisation des variétés en présence, du moins ses modalités de manifestation dans la répartition des langues entre des espaces privés et publics entre la France et le pays d'origine. Pour terminer et toujours pour explorer la relation entre langues étrangères et espaces publics, nous voudrions terminer avec un certain nombre d'observations à caractère ethnographique, menées dans les quartiers cosmopolites de Paris (Belleville, la Goutte d'Or) ou de la proche banlieue (Montreuil). Ces observations, rapportées ici, visent à rendre compte d'un usage public, voir ostentatoire, de parlers étrangers ou plus subtilement de marques d'« étrangéité». On observe en effet que, depuis cinq ou six ans, les parlers autres que le français sont plus audibles et visibles dans la rue. L'environnement graphique notamment se diversifie: aux traditionnelles enseignes des magasins viennent s'ajouter de nombreuses affiches bilingues (voyage à la Mecque, par exemple, concerts de musique) ou exclusivement en langue autre que le français: petites annonces en turc ou en chinois émanant de petites entreprises de confection à la recherche de personnel qualifié (pantalonniers) ou temporaire. Pour l'oral, nous prendrons divers exemples: celui de ces « interfaces» que sont les commerces (marchés, restaurants, épiceries) pour lesquels l'usage de la langue d'origine conjointement avec le français, garantit de 19

façon symbolique l'authenticité des produits ainsi que l'ouverture vers une clientèle « mixte» (magasins tamouls de la rue du Faubourg SaintDenis). Les laveries automatiques, lieux d'attente entre privé (le linge) et public (boutiques sur rue), salons de coiffure (lieux de soins du corps) doublement « mixtes». La sortie des écoles constitue aussi un événement public où s'échangent salutations et bavardages en plusieurs langues (dont le français) entre les mères qui se retrouvent quotidiennement à cette occasion. Des remarques semblables pourraient être faites à propos de la langue des radios communautaires de la bande FM, notamment pour les émissions interactives où les auditeurs prennent la parole par téléphone pour apporter des témoignages personnels. Faits plus significatifs encore: les prises de paroles publiques des jeunes en langue autre que le ftançais. Voici deux saynètes prises sur le vif: 1) à la sortie de la piscine de Provins (ville bourgeoise de Seine-etMarne), une jeune adolescente se Îache contre son petit ftère et le réprimande à voix forte en arabe, puis, se tournant vers la copine maghrébine qui l'accompagne, lui dit sotto voce « il me tue celui-là! ». On est surpris ici par le renversement des rapports attendus entre langues et espaces: la voix forte, la voix publique entendue de tous, s'exprime en arabe et c'est la voix privée qui chuchote à l'oreille de l'amie en ftançais ... 2) la scène a lieu dans une boulangerie de quartier où la plupart des commerces d'alimentation sont tenus par des Maghrébins et des Asiatiques. Par ordre d'apparition, la cliente (française), le boulanger (algérien, 40 ans environ), son fils et un autre client algérien (Plus âgé). I-La cliente: une baguette... ah et donnez moi un pain arabe aussI. 2-Le boulanger: ... (ne comprend pas) 3-La cliente: un pain arabe 4-Le boulanger: j'ai pas de pain arabe 5-La cliente: ça .,. du pain rond, là !(pointe du doigt) 6-Le boulanger: ah ça ? c'est pas du pain arabe! 7-La cliente: ..(surprise) 20

8-Le boulanger: c'est le même que ça. C'est la forme qUi change. 9-La cliente: ah bon, je croyais que c'était du pain arabe. lü-Le boulanger: non, nous, on a le pain du bled, mais c'est autre chose, c'est plus lourd. (à son fils) : Toi, tu connais le pain du bled! Il-Le fils (renfrogné) 12-Le boulanger (à son fils): le pain que tu manges chez ta grand' mère! 13-Le fils: j'aime pas aller là-bas. Le bled, c'est l'ennui... 14-Le boulanger: comment ça ! (regarde le client algérien et fait
mine de frapper son fils).

Nous sommes bien ici au croisement d'un espace public (boulangerie traditionnelle) et privé (présence du père et du fils). Les produits mentionnés (la baguette, le pain du bled) sont culturellement emblématiques et renvoient à des espaces étrangers l'un à l'autre. Le malentendu porte sur le « pain rond », assimilé par la cliente à du pain « arabe» à cause de sa forme inhabituelle et des graines de sésame qui en décorent la partie supérieure, ce qualificatif est rejeté par le boulanger pour qui c'est la matière (la farine) et non la forme qui autorise cette appellation. Il l'inscrit alors, ce pain, dans un univers privé et ethnicisé, qui exclut l'intruse, la cliente française, en faisant référence aux « vacances au bled» et à la « grand' mère». Le refus du fils de partager cet univers privé, dans ce lieu public, mais devant un autre client algérien plus âgé, lui fait perdre la face, face qu'il récupère par un simulacre de châtiment corporel.

Conclusions Quelle est alors la réponse apportée à la question posée dans le titre de cet article? D'une part, il est difficile, dans les situations de bilinguisme migratoire, d'assigner une langue à un espace, que cet espace soit géographique (ici/là-bas) ou social (<< privé/public »). D'autre part, le choix de la langue n'est peut-être pas déterminé seulement par la catégorisation de l'espace, mais c'est, aussi à l'inverse, le choix de la langue lui-même qui définit la nature sociale de l'espace dans lequel se réalise la parole du sujet. Enfin, comme on l'a déjà dit (Vrignon, 1996 ; 21

Boutet et Deprez, à paraître), il faudrait ajouter que les frontières entre espaces publics et espaces privés sont en cours de redéfinition sociale et que cette redéfinition touche les comportements linguistiques et langagiers attendus dans l'un et l'autre lieux, ce qui ne va pas sans provoquer un certain nombre de tensions sociales et de malentendus. Bibliographie

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Biographie et projets théoriques
Marcel RODRIGUEZ UniversitéParis VII
« Toute théorie est biographique» André Leroi-Gourhan [Intimement liée au film sur Evry Schatzman qu'elle introduit, l'intervention de Marcel Rodriguez n'a pu être reproduite dans son intégralité, dans la mesure où la parole est en interaction constante avec les images du film.] Cette phrase de Leroi-Gourhan me semble illustrer parfaitement une réflexion menée depuis quelques années sur la façon de rendre visible des parcours de vie d'intellectuels. Constatant que les medias donnent trop souvent une vision parcellaire et floue des travaux d'un nombre limité d'intellectuels, mon but était d'accorder à un nombre plus large d'entre eux un temps nécessaire à l'expression de leur pensée. Je me suis proposé d'entreprendre une action destinée à faire connaître, à travers leurs vivants témoignages, certaines personnalités du monde universitaire. J'ai donc commencé à réaliser des films-portraits qui tiennent compte des relations qui se nouent entre I'Histoire, des histoires de vie et des projets théoriques. Nous espérons que ces portraits apporteront à leur tour leur contribution à la connaissance de l'histoire contemporaine de notre société. En établissant, film après film, les relations qui ont pu se tisser entre les trajectoires singulières de ces intellectuels et le champ de connaissances qu'ils ont contribué à délimiter, nous cherchons à rendre visible la dimension historique de la recherche et du savoir. Le travail sur les interactions entre domaine privé et domaine public constitue donc le cœur de la biographie. Chacun des films se construit dans un montage qui met en évidence ces interactions. Ce type de montage permet de restituer chaque biographie dans sa complexité. Ainsi les choix théoriques qui pourraient sembler n'appartenir qu'au 25

domaine du privé se révèlent être souvent le fruit d'événements extérieurs. Ainsi le film Evry Schatzman, au cœur des étoiles, dont des extraits ont été présentés au colloque porte la marque de ce travail. Son parcours de normalien dévolu à la physique va s'infléchir sous le poids des événements mondiaux: l'occupation nazie, les lois anti-juives du gouvernement Pétain l'obligent à trouver refuge, après nombre de péripéties, à l'observatoire de Haute-Provence. Lieu paradoxal pour un refuge, puisqu'il est situé sur une éminence parfaitement visible depuis Manosque, où sont cantonnés soldats allemands et miliciens. Entouré d'autres scientifiques également cachés, Evry Schatzman rencontre des astronomes, mais sans jamais penser à lier physique et astronomie. C'est seulement après la guerre qu'il va fonder en France une nouvelle discipline: l'astrophysique. Le lien entre les événements historiques et l'avènement d'une nouvelle science est donc ici clairement montré. Mais il y a plus. Le travail sur la biographie a révélé une autre dimension de l'interaction entre l'espace public et l'espace privé: au cours de la séquence tournée à Saint Michel-l'Observatoire, sur les lieux mêmes d'un vécu angoissant, Evry Schatzman prend conscience du sens intime de ses recherches futures: « Je ressens aujourd'hui une émotion beaucoup plus forte que celles que j'éprouvais en ces lieux à l'époque, c'est parce qu'au fond je comprends que j'ai fait de l'astrophysique parce que des gens m'ont sauvé la vie». On observe dans cette biographie un mouvement dialectique qui conduit à une double détermination permanente du privé par le public et du public par le privé. La juxtaposition de portraits consacrés à des intellectuels qui ont marqué leur champ disciplinaire et qui, à des titres divers, ont participé à la vie sociale de notre pays devrait constituer ~1 tableau plus général évoquant la vie intellectuelle et culturelle de la société française des années de l'après-guerre à nos jours. Ces biographies de personnalités qui ont eu un rôle actif dans la communauté intellectuelle devraient également éclairer ces années de déchirements idéologiques, de bouleversements politiques, d'accélération de découvertes scientifiques et techniques.

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Le partage notionnel privé/public: esquisse d'une phénoménologie linguistique du sens commun
Georges-Elia SARF ATI Université de Clermont-Ferrand

Introduction On se propose ici de rendre raison d'une opposition lexicale (privé/public), en tant que cette opposition recouvre une topique notionnelle. L'analyse de ce couple lexico-notionnel vise avant tout la caractérisation d'une topique culturelle qui structure nombre de pratiques ainsi que de représentations sociales. L'étude de cette disposition discursive sera conduite à partir d'un double point de vue: sémantique d'une part, anthropologique et historique d'autre part. L'une des finalités avérées de cet examen consiste à apprécier la portée de cette caractérisation pour le domaine de la didactique des langues et des cultures. Précisons d'emblée que du point de vue méthodologique la perspective dégagée est proche de la procédure développée par J-L.Austin dans le cadre de la philosophie dite du « langage ordinaire ». Le sous-titre est à cet égard emblématique, puisque l'idée même d'une «phénoménologie linguistique» doit s'entendre ici comme une «analyse du langage en vue de connaître les phénomènes ». Par certains de ses aspects cette procédure s'apparente au travail du lexicographe, puisque l'analyste est conduit, pour clarifier son objet, soit à proposer des définitions, soit à soumettre celles du dictionnaire à de minutieuses analyses. La catégorie du sens commun est alléguée ici comme arrière-plan de l'étude parce que, comme nombre d'oppositions, celle que détermine le couple lexical privé/public fait partie de ces évidences familières aux sujets parlants (qui sont simultanément, rappelons-le, des agents sociaux et des sujets de droit). À cet égard donc, il est question de rendre compte d'une catégorisation forte qui informe profondément le domaine des représentations culturelles et celui de la praxis.

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Il est un fait qu'en Occident, l'opposition du privé et du public constitue un partage régissant la conduite de la vie, informant les rapports constamment redéfinis de l'individu et de la collectivité. TIs'agit donc de rendre compte de cette opposition selon l'esprit de la théorie linguistique de la doxa exposée lors d'une précédente rencontrel.

Remarques sur l'étymologie des termes La perspective étymologique pêche souvent par défaut. L'usager cherche une raison sociale, et les dictionnaires lui présentent des données formelles. Encore l'information philo logique manque-t-elle souvent d'être reliée à une périodisation ainsi qu'à une connaissance historique des enjeux implicitement véhiculés par l'analyse des termes décrits. Aussi, un effort de reconstruction s'avère-t-il nécessaire, pour faire droit à une étymologie qui n'élude pas l'aspect historique et social des transformations discursives2. Considérons tout d'abord l'information lexicographique disponible au sujet d~ l'opposition ici examinée : «privé, adj., début XIIe s., « où le public n'a pas accès », du lat. privatus, « particulier, privé» ; sous seing privé, 1690, Furetière, jurid. ; privé a pu signifier, du XIIe au XIXe s., « apprivoisé », d'où appriver, priver, « apprivoiser », encore chez La Fontaine. Il privauté début XIIIe s. (priveté, puis privauté, d'après royauté, etc.), « familiarité, affaire privée », etc. ; début XIVe s., érot. (...) »3. «public 1239, d'après Tailliar (publique); fin XVe s., Commynes (PUblic), adj., «qui concerne tout le peuple»; fin XVe s., «qui est connu de tout le monde» ; fin XIVe s., s.m., ensemble des gens; milieu du XVIlle s., public d'un spectacle; du lat. publicus; ennemi public, fin XVIe s. ; fille publique, 1771, Trévoux; ministère public, milieu du XVIIe s. ; services publics, 1835, Acad; pouvoirs publics, 1791, Gautier. (...) »4. La mise au jour des enjeux socio-historiques de ces définitions appelle leur approfondissement par le biais d'une analyse sémantique effectuée en synchronie.

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Analyse sémantique La prise en vue précédente permet au moins de saisir en quoi les termes « privé» et « public» sont mutuellement déterminés, en quoi ils entrent dans un faisceau commun de correspondances notionnelles, pour ainsi dire en « structure liée». Les définitions Commençons dans un premier temps par examiner les définitions sémantiques avant d'en solliciter les perspectives: «public, ique adj. (lat. publicus). -1. Relatif à une collectivité, par oppos. à privé: intérêt public. -2. Relatif au gouvernement, à l'administration d'un pays: Fonctions publiques. Affaires publiques. -3. Qui relève de l'Administration, des finances de l'État, par oppos. à privé: École publique. Service public. Travailler dans le secteur public. -4. Se dit de ce qui est commun, à l'usage de tous, accessible à tous : Jardin public. Voie publique. Réunion, séance, vente publique. Cours public. -5. Se dit de ce qui est manifeste, notoire, qui n'a pas un caractère privé, officiel: Une déclaration publique. -6. Se dit de ce qui a trait aux relations de qqn avec autrui, en partic. Dans un contexte professionnel, social, etc., par oppos. au contexte familial, privé; se dit de qqn vu sous cet angle: L 'homme public est bien différent de l 'homme privé. -7. Personnage public, personne connue du public ou que ses activités (politiques, artistiques, littéraires, etc.) amènent à appartenir plus ou moins au public. -8. Femme, fille publique, prostituée (. . .) » « privé, e adj. (lat. privatus, individuel, personnel). -1. Se dit de ce qui concerne qqn dans sa personne même, dans sa vie personnelle, intime: Vie privée. Correspondance privée. -2. Se dit de ce qui concerne la vie personnelle d'un personnage officiel; particulier: Les appartements privés de la reine. -3. Se dit de qqn considéré en dehors de ses fonctions officielles, publiques: L 'homme privé est moins admirable que le ministre. -4. Se dit de ce qui ne concerne pas le public, de ce qui se fait sans témoins, en dehors d'un cadre officiel: Solliciter un entretien privé. Audience privée du pape. -5. Se dit de ce qui n'est pas ouvert à tout public, qui est réservé à quelques personnes: Projection privée de cinéma. Club privé de danse. -6. Se dit de ce qui appartient en propre à 29

qqn, à un groupe, de ce qui s'y rapporte: Propriété privée. Voie privée. Accès privé. -7. Se dit de ce qui ne dépend pas directement de l'État, de son administration, de son budget, par oppos. à public ou étatique: Travailler dans le secteur privé. Clinique privée. -8. Se dit de ce qui relève ou provient des individus et non de la collectivité, de l'État: Faire appel à des capitaux privés. -9. ~.. dit, pour certaines professions, d'une activité de type libéral, faite à titre personnel, en dehors du secteur public ou par oppos. à celui-ci; se dit de ce qui relève de cette activité: Clientèle privée, clients privés, d'un chirurgien. Consultations privées d'un professeur de droit. Détective privé. -10. À titre privé, en agissant comme simple particulier, en dehors du cadre de la fonction exercée; en dehors du cadre officiel, officieusement. (...) » Le caractère familier de l'opposition privé/public tient cependant à un autre aspect structurant, en particulier à l'acception juridique de ces termes: «PRIVÉ (...)- Dr. civ. En son propre et privé nom, pour soi et non comme mandataire. » «PUBLIC (...)- Dr. rom. Crime public, cause intéressant la société tout entière et dans laquelle tout citoyen pouvait se constituer accusateur. » L'image de l'espace privé et de l'espace public Les définitions sémantiques contribuent à dessiner un domaine d'extension spécifique à chacun de ces deux termes. Leur étroite corrélation est de nature à les constituer en antonymes. C'est à la faveur de la caractérisation juridique de leur extension respective qu'il est possible de se former une représentation adéquate des deux sphères ainsi nommées. Le privé se situe ainsi sous l'immédiate juridiction du public, ce qui est un fait de droit. Le public se situe comme un horizon du domaine privé, ce qui est un fait de perception subjective. Compte tenu de cette répartition, il est encore possible d'affmer notre compréhension de ces domaines de la manière suivante. Du point de vue subjectif, l'espace public est ressenti comme l'espace du dehors, cependant que l'espace privé est assumé sur le mode d'une spatialité interne (espace du « dedans », sans préjuger ici du degré de constitution de l' «intériorité »). Mais corrélativement, la possibilité de l'espace comme 30

du vécu «privés» reste accessible aux sujets en tant que construction aménagée et garantie par la parole de droit. Ceci résulte d'un long processus de constitution dogmatique, où interfèrent, à part égale avec le discours juridique, les discours philosophique et théologique. En somme, la constitution juridique de ce distinguo est à l'origine de l'institution d'un partage canonique. Du point de vue notionnel, il convient de préciser qu'à la métaphore spatiale qui articule la possibilité de ce partage (<< espace », « sphère» etc.), font également pendant deux représentations distinctes du lien socials. La construction de la réalité sociale à partir du point de vue de l'espace privé induit une représentation égocentrique de la société (le moi serait au centre d'une spatialité concentrique intégrant des ordres de grandeurs croissants: famille, milieu professionnel, collectivité étendue, pouvoir etc.). Inversement, la construction de la réalité sociale à partir du point de vue de l'espace public tend à définir le lien social sous le rapport d'un système inclusif, à l'intérieur duquel, abstraction faite de leurs représentations affectives singulières, les sujets se situent en interdépendance. Il s'agit là des deux principales topiques à partir desquelles il est possible d'appréhender la constitution de ces deux espaces.

Observations sur le champ associatif Le champ linguistique associatif des deux termes permet de préciser l'image des représentations qui résultent de l'examen des définitions sémantiques6 : «11. Vie courante, vie quotidienne. - Vie civile (opposée à vie militaire) ; vie active, vie professionnelle; vie publique; vie sociale. « 12. Vie privée. - Vie conjugale (...), vie domestique, vie de famille. Vie affective, intérieure, morale, spirituelle; vie intellectuelle, vie de
l'esprit.

- Vie

religieuse;

vie régulière

(opposée à vie séculière) ; vie

contemplative. » Nombre de philosophèmes et de culturèmes balisent la compréhension analogique de ces deux termes. L'espace public est bien circonscrit sur le modèle de l'opposition implicite entre individu et société, la société 31

exerçant un primat de jure sur l'individu. D'autre part, la réalité sociale est elle-même appréhendée à partir de l'idée de la compétence des individus qui la composent (<< professionnelle»). Quant à la qualité vie relationnelle induite par la présence de ces mêmes individus, sujets de droit, elle est celle de la participation (<< active »). L'espace privé vie ressortit pour sa part à l'espace de la maison, du foyer, mais encore au lieu privilégié de l'affectivité. La catégorie de l'intériorité y est ici comprise aussi bien au plan de l'intériorité psychologique que territoriale, sur le mode de la singularité irréductible. Cette intériorité définit en propre le domaine de l'intime. Un terme médian semble autoriser le passage d'une sphère à l'autre: il s'agit de la dénomination «vie quotidienne ». Cette notion aussi bien que le procès qu'elle détermine font effectivement lien entre les deux espaces. C'est dans la dialectique de la quotidienneté que s'opère, dans un mouvement de consolidation mais aussi de dissolution mutuelle, la conversion du privé en public et du public en privé (soit: la privatisation de l'espace public et incidemment la publication de l'espace privé). Le mode d'appropriation mutuel de ces deux espaces imbriqués paraît bien être, une fois encore, la prégnance de la norme juridique élevée en force de conviction subjective.

Une double catégorisation L'analyse linguistique de l'opposition privé/public constitue au sens fort une « entrée en matière» à la caractérisation référentielle de ce partage. Une catégorisation anthropologique (structurante) La distinction du privé et du public ressortit, en dernière analyse, à une institution juridique. Sans préjuger ici des investissements axiologiques et idéologiques par lesquels les sujets concrétisent ce partage, il faut dans un premier temps insister sur le fait qu'il s'agit d'un invariant anthropologique appréciable dans les termes d'une opposition topique: « privé» Qui n'appartient pas à la collectivité Qui n'intéresse pas les autres 32 « public» Qui concerne la collectivité Qui est accessible à tous

De cette caractérisation liminaire qui rappelIe les principaux attendus de l'analyse sémantique, il est nécessaire de déduire une seconde représentation qui permet de figurer la place de tout sujet relativement à ces deux sphères, quelle que soit la formation sociale considérée (L. Althusser, 1970) :
PRIVÉ SUJET PUBLIC

« personne» entité philosophique Une catégorisation historique(dynamique)

« individu» entité juridique

La mise en œuvre historique du partage privé/public appelle à présent qu'on en considère la sociogenèse, à tout le moins dans la sphère occidentale. L'antiquité grecque puis romaine connaît l'opposition privé/public selon les polarisations suivantes: la vita contemplativa (privée) se distingue de la vita activa (publique), de la même façon que l'existence domestique s'oppose à l'existence politique (H. Harendt, 1961). Dans cette optique, la sphère privée est celle où s'exerce l'autorité du paterfamilias, mais aussi celle qui régit l'activité productrice et procréatrice. Distincte de la vie de la polis, la vie domestique ne se conçoit qu'en vue de celle-ci. Le monde du travail, c'est-à-dire la pratique économique est rigoureusement distincte de l'espace public. Au demeurant le travail définit une activité servile par excellence (A. Gorsz), la sphère des échanges repose sur l'activité serve ou populaire, la sphère publique étant entièrement définie en vertu de la tâche d'administration et de gouvernement de la cité. La période médiévale voit la redéfinition de la vie domestique. Toujours identifiée à une pratique servile, l'activité laborieuse gagne en ampleur. L'émergence de la bourgeoisie, la généralisation du système fiduciaire, l'apogée ainsi que l'influence de la Réforme ont pour effet de déplacer vers la sphère publique la dimension économique, jusque là recluse à l'espace domestique. L'organisation des mœurs est marquée par le développement de l'auto-contrainte (N. Elias, 1976) et l'annexion graduelle, par voie de droit, de la sphère privée à l'espace public, par extension de ce dernier (N. Elias, 1975). La restructuration de l'économie pulsionnelle en regard des réquisits de l'espace public 33

impose une mutation à la valeur travail, désormais condition de la dignité et non plus indice d'une condition serve. Il est remarquable que ce mouvement de « privatisation» de l'économie pulsionnelle se double d'un processus simultané de codification juridique de l'espace privé. Dans cet ordre de choses, la règle de droit est de nature à reconnaître ainsi qu'à garantir l'espace privé, et préalablement à reconnaître ainsi qu'à défendre l'intégrité inaliénable de l'individu. C'est ce dont témoigne le discours ~uridique, dans ses orientations fondamentales, à partir du XIIIe siècle. Cette tendance se marque aussi bien à travers les développements du discours philosophiques, véritable creuset d'une pensée de l'autonomie et de la dignité de la liberté personnelle8. Au mouvement d'extension de la sphère des échanges à la sphère publique, correspond un mouvement de renforcement d'un droit des gens, de plus en plus axé sur la défense de la vie privée. Du point de vue historique, il est patent que les frontières du privé et du public se sont déplacées, tout d'abord au profit d'une modification (par revalorisation) du statut du travail, peu à peu passé de la sphère privée (<< domestique») à la sphère publique (<< collective»). Corrélativement, l'espace privé s'est vu redéfini à l'aune de la catégorie de l'intime et dessaisi de l'économique. Ces mutations ont été de pair avec la formation de nouvelles formes de subjectivité, l'idéologie contemporaine valorisant d'une part l'espace privé comme lieu d'épanouissement de l'intimité personnelle, mais habilitant également l'espace public à confirmer la défense de celle-ci par le biais de la valeur-travaiI9.

Implications et enjeux pour la didactique L'analyse sémantique et anthropologique qui précède a permis de mettre au jour l'économie philosophique qui régit l'opposition du privé et du public. Il s'agit à présent d'examiner en quoi et comment cette catégorisation cardinale intéresse la vie des sujets, l'articulation des pratiques. Et plus spécifiquement de considérer comment cette catégorisation structurante doit constituer un prérequis nécessaire dans toute réflexion sur le domaine éducatif, et, particulièrement, l'expérience d'enseignement d'une langue et d'une culture. 34

Le point de départ L'incidence d'une clarification des enjeux et de la portée de l'opposition privé/public sont fondamentaux, sinon fondateurs, pour la didactique, puisqu'il s'agit à présent d'envisager le statut de ce partage en regard du problème de la transmission de connaissances. Cette notion s'articule directement à la problématique des « compétences », et tout particulièrement des compétences langagières (linguistique et culturelle). C'est dire que, dans le cas présent, la question de la connaissance ne se pose pas seulement en termes théoriques, mais à l'aune d'une problématique ainsi que de préoccupations d'ordre psycholinguistique et anthropologique. Deux séries de propositions vont permettre d'expliciter les orientations de cette réflexion: (1). la transmission en jeu est celle d'un « bloc langagier» (à la fois d'une langue et d'une culture), elle consiste toujours et de facto (à travers les scénarios d'apprentissage) dans la reconnaissance d'une conception historiquement datée du partage privé/public; (2). compte tenu de (1) le préalable de tout procès didactique (notamment des langues et des cultures) consiste à prendre en considération l'écart ou les écarts susceptibles d'exister entre l'univers de croyance de l'enseignant et l'univers de croyance des apprenants. Il n'est en effet pas un seul domaine de la vie des sujets qui ne soit régi, à un titre ou à un autre, à un degré ou à un autre, par l'opposition privé/public. Mais, le fait est que ce facteur régissant opère, dans chaque cas, selon des modalités toujours spécifiques (proxémique, courtoisie, construction de la réalité sociale, construction de l'espace intime, etc.). Un opérateur de (re)socialisation La didactique contemporaine se distingue, notamment dans le domaine des langues et des cultures, par une conscience critique aigüe à l'égard de l'ethnocentrisme. Ses représentants, théoriciens et praticiens, se sont généralement attachés à placer le respect des cultures allogènes au nombre de leurs priorités. Deux situations de classe sont a priori envisageables : celle où un écart culturel existe entre enseignant et enseignés, celle où cet écart ne persiste pas. Dans ce dernier cas, le procès de transmission n'est plus qu'un 35

problème relatif à des enjeux techniques, dans le premier cas, il en va autrement: le procès de transmission doit intégrer comme l'un de ses paramètres constitutifs la différence des schémas cognitifs, ainsi que la différence des schémas axiologiques, et plus généralement l'hétérogénéité des« arrière-plans »10. En l'occurrence, c'est le second cas de figure qui retiendra l'attention. Une situation d'hétérogénéité culturelle radicale ou partielle met d'emblée en jeu la confTontation probable des « points de vue », c'est-àdire des prismes culturels. Cet aspect des choses est notamment distinctif des sociétés à fort coefficient pluriculturel, telles que le sont les sociétés ouvertes de type occidental. Dans ce contexte, le procès de transmission suppose une forte dimension d'empathie, étant organisé selon la double modalité corrélative: /vouloir

transmettre - vouloir acquérir!. Il est alors en effet question d'éviter
toute démarche projective qui consisterait, de la part de l'enseignant, à prêter à l'apprenant ses propres normes culturelles, en faisant l'hypothèse d'un savoir partagé. Cette attitude projective coïncide avec une involution ethnocentriste de la discipline. En revanche, une problématisation rigoureuse de la situation d'hétérogénéité culturelle consisterait de la part de l'enseignant moins à s'incorporer le point de vue de l'apprenant qu'à dialectiser, sur le mode comparatif, le point de convergence de deux « visions », l'une endogène (celle de l'enseignant), l'autre exogène (celle de l'apprenant). Cet infléchissement de la pratique de classe, au plan des attitudes intellectuelles, fait apparaître dans une optique contrastive la fonction de socialisation de la pratique éducative. Cette socialisation consiste principalement dans l'intégration de normes de croyances et de conduite inscrites dans le bagage linguistico-culturel, et, partant dans l'incorporation du sujet apprenant à la société environnante. À cet égard, le processus d'apprelltissage, aiguillé par une bonne connaissance des enjeux interculturels en matière de construction des espaces publics et privés, est certainement un facteur éminent de resocialisation de sujets déjà adaptés à au moins une culture de provenance. La notion de« resocialisation» s'impose ici pour décrire, non pas le rôle de l'éducation première destinée à de futurs adultes, mais la valeur de l'enseignement d'une langue et d'une culture à des sujets adultes, déjà socialisés par ailleurs. Dans une telle situation, il est patent que l'apprenant s'ouvre à un nouvel « arrière-plan », c'est-à-dire à un autre 36

modèle de socialité (qui implique bien souvent une reconfiguration du partage privé/public). Corrélativement, l'apprenant est conduit à intégrer des modalités différentielles, pour lui inédites, qui régissent le partage privé/public dans l'aire géolinguistique d'accueil. Un opérateur d'intervention La prise en compte des écarts culturels constitue donc le préalable d'une opération de resocialisation, voire de «pan »socialisation. Dans ce cadre, le partage privé/public opère comme un mode de catégorisation dynamique des savoirs investis et transmis. Il y va en effet de la construction de l'espace culturel, de l'appropriation de celui-ci par l'apprenant, de sa reconfiguration éventuelle. La considération de l'hétérogénéité culturelle initiale, assumée comme disparité objectivesubjective, entre enseignant et apprenant, se fonde en effet sur la différence structurelle entre deux constructions culturelles. C'est à cet endroit que le partage privé/public fait fonction d'opérateur d'intervention didactique. Il est l'exact paramètre à partir duquel la resocialisation de l'apprenant s'organise. Précisons en quoi ce partage constitue un opérateur d'intervention. La praxis de transmission s'appuie sur la sollicitation des apprenants. Cette sollicitation consiste dans la mise en jeu, autant que la mise au jour des représentations acquises. Il s'agit là d'une dialectique réciproque, et non pas univoque, le mouvement d'ébranlement des certitudes acquises valant dans les deux sens, à la fois pour l'enseignant, à la fois pour les apprenants. Le partage privé/public y est alors mobilisé à travers ses univers de référence, c'est-à-dire ses traces aussi bien que ses horizons culturels. C'est dans cette dynamique que les contenus investis et tout à la fois questionnés servent de «force d'appui» au travail de l'enseignant: l'analogie, la mise en intrigue de l'expérience propre (ou du corps propre), l'analyse de l'acquis culturel posé et supposé sont autant de mobiles et de vecteurs de cette activité critique inhérente à toute transmission. Sans doute la mise en jeu des contenus recouverts par le partage privé/public rend-elle ici plus concrète ce que G. Bachelard signifie quand il indique que penser c'est «penser contre le sens commun ». Ce qui se fait jour dans ce questionnement continu, situé au centre de la pratique de classe, comme de la réflexion didactique, n'est en effet rien 37

moins que l'économie des « montages dogmatiques» (P. Legendre), qui informe toute identité subjective.

Conclusion L'analyse linguistique du partage privé/public a constitué un préalable à la compréhension anthropologique et historique de ses enjeux. En ce sens exact, il s'est bien agi de « décrire le langage en vue de connaître les phénomènes ». Cette perspective a permis d'autre part de frayer la voie à une meilleure compréhension des formations de doxa investies et recouvertes par ce partage. L'analyse ainsi complétée a permis de faire apparaître que ce partage constitue une catégorisation structurante, du point de vue de l'anthropologie, ainsi qu'une catégorisation dynamique, du point de vue de l'histoire. Ceci posé, il a été également possibk d'établir que ce partage définit une institution du sens commun qui trouve dans les pratiques des relais institutionnels effectifs. Une mise en perspective de l'ensemble, dans l'optique du bénéfice que la didactique peut retirer de cette réflexion, a enfin permis de montrer en quoi ce partage canonique constitue logiquement un opérateur de structuration dans le procès de transmission: à la fois opérateur de resocialisation (dans le cas d'un apprentissage destiné à des sujets déjà adultes), à la fois opérateur d'intervention (dans la pratique de classe). Cet ultime développement indique en outre que le partage privé/public, s'il est opératoire du point de vue juridique, politique et économique, cesse de l'être du point de vue de l'expérience didactique: dans ce cadre en effet, chacun des pôles susceptibles d'être investis par ce partage se donne et s'expose comme une matière vive, constamment interrogée, à l'aune de l'expérience subjective. Ce qui revient à dire que si la réflexion didactique circonscrit ses enjeux à l'aide de l'information anthropologique, la pratique pédagogique joue en permanence à en assouplir les contraintes. Le procès de transmission, en l'occurrence d'une langue et d'une culture, suppose, autant qu'implique, la déformalisation de cette opposition à la faveur d'une mise en cause délibérée - symbolique et nécessaire - des représentations de chacun. 38

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Actes de la journée d'étude du 17 mars 2000, G.E.P.E.D., pp. 39-52. Sur ce point nous renvoyons le lecteur aux travaux de Maurice Tournier. 3 En suivant A.J. Greimas, Dictionnaire étymologique et historique, Paris, Larousse, 197I. 4 Ibid. S Nous suivons ici Norbert Elias (1991). 6 Thésaurus Larousse, 1991. 7 1215 : Grande charte anglaise; 1679: Habeas corpus; 1689: Bill of Rights; 1776: Déclaration d'indépendance américaine; 1786: Constitution américaine (amendements), 1789: Déclaration des droits de l'homme et du citoyen etc. 8 Hobbes détermine le droit des sujets à la sûreté, Spinoza conceptualise le droit à la liberté de conscience, Locke pose les bases du droit de libre association (et de la liberté de réunion). 9 Le droit au travail figure au nombre des droits fondamentaux de la personne
2

1

dans la plupart des conventions juridiques
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contemporaines.

Nous renvoyons à J.-R. Searle, 1983 et 1998.

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Atelier A 1 Public et privé: leur expression littéraire et artistique

Des contes dits au féminin: pour une éthique de nouveaux espaces
Pamela Sue ANDERSON Université de Sunderland, traduit par Odile BOUCHER-RlVALAIN CICC, EA 2529, Université de Cergy-Pontoise Je voudrais ici examiner un aspect particulier de la problématique « Espace(s) publics, espace(s) privé(s) » à travers les contes et la critique sociale de l'Américaine noire connue sous le pseudonyme de bell hooks. La question qui m'intéresse est implicite dans l'œuvre de hooks: les femmes qui écrivent des contes enracinés dans le domaine privé peuvent-elles changer les concepts dominants et les principes universels de l'espace public? L'œuvre de hooks me mène à examiner l'utilisation légitime et abusive des contes par les femmes comme moyen de se libérer d'un espace qui les opprimel. Cette communication tentera de faire le point sur la manière dont je perçois les contes de hooks2. Je m'attacherai à analyser l'idée, fondamentale chez hooks, selon laquelle faire vivre les mots est un moyen de créer un espace en vue de la formation éthique et politique de la personne. En conclusion, j'avancerai l'idée que l'utilisation de la forme du conte par hooks lui permet de comprendre le passé et ainsi de dégager un espace qui n'appartient pas à proprement parler au domaine privé et qui n'est pas non plus strictement public. hooks elle-même affirme que l'une des perceptions dévoyées du conte provient de la manière dont il est lu, comme s'il s'agissait de faits empiriques qui se sont réellement produits. Cette lecture ignore que les faits empiriques sont marqués par des préjugés, dus à la situation sociale et matérielle du sujet, et qu'ils ne peuvent être « vrais» en aucune façon. Pourtant, ce qui est essentiel, et clairement décisif pour que les femmes parviennent à exercer une influence éthique, c'est qu'elles disent vrai (<< truth telling », selon l'expression de hooks4). Il est légitime d'utiliser la forme du conte, mais si les hommes et les femmes veulent transformer le domaine public autant que le domaine privé par le « caractère sacré des mots », selon les termes même de hooks, « alors, la vérité doit être 43

respectée»5. Que signifie au juste le terme de «vérité» dans ce contexte? Il apparaît que la vérité est à la fois située dans le passé et en devenir. Elle n'est donc pas simplement déterminée par la situation dans laquelle on se trouve. A l'inverse, l'écrivain écrit un conte sur l'histoire d'une femme, l'auteur et le lecteur tendent vers la vérité tout en étant déjà situés à l'intérieur de cette vérité même. Une atmosphère séduisante de plaisir et de danger enveloppe chez hooks l'acte d'écriture de sa propre vie. Elle éveille chez ses lecteurs le désir de comlaître les plaisirs du corps, de l'esprit et de l'âme, afin qu'ils ressentent une impression de vérité, non pas abstraite, mais incarnée et pleinement vécue. Cette vérité semble émerger dans la notion de «désir» telle que hooks la définit, selon laquelle elle cherche à s'approprier les mots dans une danse divine, ou encore, à tendre vers un espace infini6.

Une éthique pour des contes dits au féminin Dans une précédente communication, "An Ethics of Memory", j'ai démontré que les histoires ("story-telling") constituent une forme de mémoire fondamentale dans la mesure où elles façonnent le souvenir7. hooks va plus loin encore, démontrant que la vérité façonne le souvenir comme pratique spirituelle; l'écriture peut révéler le caractère sacré des mots lorsque ceux-ci revêtent un aspect de cette vérité qui nous libère du passé, en même temps qu'elle nous unit à lui. Mon propos n'est pas ici d'étudier les contes en tant que tels ("story-telling') mais les contes dits au féminin. L'importance que j'attache à l'écriture féminine du conte a pour but de redéfinir la frontière entre espace public et espace privé. Au XXe siècle, Walter Benjamin a déploré la perte de la capacité à dire des histoires8. Et pourtant, les femmes ont-elles toujours raconté des histoires, dans toutes les cultures patriarcales? hooks suggère qu'il s'agit là d'une activité qui a permis aux femmes de se forger une identité à certaines époques où elles cherchaient à déstabiliser l'autorité exercée exclusivement par les hommes. "Raconter des histoires" peut avoir une connotation péjorative dans certains contextes ou comme dans l'expression "des histoires de bonnes femmes,,9. Ainsi donc les contes sont-ils plus proches du mensonge et du mythe que de la vérité et de la sagesse? Le rapport qui existe entre les contes et le mensonge a-t-il pour effet que les contes ("telling tales") ressemblent aux histoires ("storytelling"), ou au contraire, s'en démarquent? Les hommes, comme les 44

femmes, ont su raconter des histoires; les exemples ne manquent pas. Dans quels cas et de quelle manière les contes peuvent-ils être significatifs pour les féministes? Les contes féministes visent à détruire l'échelle des valeurs qui existe entre la sagesse et le mythe, entre l'espace public et l'espace privé. Je soutiens l'idée que les contes sont plus ancrés dans le particulier que le mythe, qui a un sens universel, et qu'ils sont plus réalistes que certaines histoires fictives. Les contes comportent certains aspects universels du mythe, mais ils véhiculent aussi de façon cruciale des vérités spécifiques sur la vie des femmes. Des vérités, telles que des réalités vécues appartenant au passé des femmes et à leur identité personnelle, sont préservées dans les contes. Ceux-ci peuvent être plus fidèles à la réalité des rapports entre hommes et femmes que certains récits empiriques. En d'autres termes, le fait de rapporter les soi-disant faits d'une situation donnée renforce toujours le statu quo du patriarcat, notamment son sexisme et son racisme. hooks elle-même est particulièrement critique à l'égard des reportages à propos de cas d'abus sexuels ou d'injustices raciales dans la presse à sensation, à la télévision ou dans d'autres médias. Les contes que l'on trouve dans les écrits autobiographiques de hooks démontrent le rôle joué par la transformation émotionnelle dans le processus de création d'un espace éthique et politique dans la formation de l'identité. Dans son livre Bone Black: Memories of Girlhood, nous voyons comment hooks s'est battue contre les préjugés qui limitaient les chances des femmes noires dans le contexte américain. L'éducation qu'elle reçut dans une communauté noire faisant l'objet de ségrégation raciale, dans le Kentucky, au cours des années 1950-1960, eut pour effet de créer certaines images négatives, des stéréotypes pour la plupart. Dans ses autres livres, notamment dans Wounds of Passion: A Writing Life et Remembered Rapture, nous voyons la manière dont elle a cherché à se libérer de ce passé. Nous comprenons que la libération progressive de ces stéréotypes dépend, pour hooks, de la réalisation de sa carrière d'écrivainlO. hooks fait revivre son passé pour accomplir en elle-même une transformation émotionnelle. En même temps, elle joue un rôle de première importance, en théorisant de manière plus globale sur la tentative, de la part des femmes noires, d'écrire des contes qui donnent une nouvelle image du mythe fondamental de l'identité masculine et/ou 45

féminine. Pour ne citer qu'un exemple illustre, dans son roman Beloved, Toni Morrison reprend le mythe de la mère infanticide (c'est-à-dire le mythe grec de Médée) afin de la protéger de l'auto-dépréciation et d'autres formes de souffrances résultant de sa condition d'esclave. Beloved illustre le rôle que jouent les éléments spécifiques d'un conte. dans la transformation de la mémoire du lecteur ou/et de l'auteur. Selon moi, hooks se penche sur la situation spécifique des Noirs américains, comme dans Beloved, situation dans laquelle le souvenir de l'amour prend des proportions fantastiques. Dans son livre le plus récent, Ail About Love, elle affirme que la peur d'avoir à reconnaître les carences de notre vie est ennemie de l'amour. Cette même peur est également ennemie de la possibilité d'imaginer comment le manque d'amour pourrait être surmonté:
{(

...

beaucoup d'entre nous se satisfont de l'idée que l'amour peut vouloir dire
et en vérité nous nous trouvons face à face avec nos lacunes

n'importe quoi à n'importe qui, précisément parce que quand nous définissons ce
concept avec précision

-

une aliénation redoutable... [Cependant] les définitions sont des points de départ essentiels pour l'exercice de l'imagination. Ce que nous ne pouvons pas imaginer ne peut exister. »11.

Se soucier de quelqu'un ne veut pas dire l'aimer, et oublier n'est pas la même chose que pardonner. hooks cherche à définir l'amour en tant qu'écrivain noire et, ce faisant, elle contribue à transformer les attitudes racistes qui continuent à dominer tant l'histoire de l'esclavage et de l'oppression des femmes que les périodes qui ont suivi. Le contexte de l'histoire des Noirs aux États-Unis permet de concevoir une définition originale du pardon en amour et en vérité. Pour apporter une preuve supplémentaire de cette idée, j'aimerais examiner plus en détail les écrits de hooks qui ne relèvent pas de la fiction: elle écrit des contes qui ne reposent pas sur des événements fictifs. Ses contes fondés sur des hiStC~-:5vraies ont pour vocation de créer un rapport dans l'écriture qui transforme l'écrivain autant que le lecteur. Ainsi, hooks présente une façon positive, qui relève du domaine public, de donner un sens au passé par le biais de l'écriture, mettant en jeu une forme passionnée de rationalité. Bien sûr, elle s'expose toujours à un risque, du fait de la facilité avec laquelle cette forme de rationalité peut être déformée. Cependant, hooks met l'accent sur l'importance de dire la vérité, même à propos de nos passions (par exemple l'amour ou la colère), dans la mesure où le mensonge et les distorsions ne peuvent que 46

détruire l'âme collective et individuelle. Le mensonge nuit au respect de soi qui devrait animer chaque individu, membre d'une société. Le pardon des fautes passées, en particulier, ne doit pas nous aveugler sur ce qui constitue la vérité12. Dans mon étude "Une éthique féministe du pardon", je me proposais d'appliquer une herméneutique fondée sur une remise en question des conceptions dominantes du pardon, ainsi qu'une stratégie qui s'appuie sur une épistémologie féministe pour réfléchir à partir des expériences d'autrui13. Le but poursuivi est de réinventer la conception de soi, ou son absence, dans les relations fondées sur l'exploitation ou l'oppression, lorsqu'on est en présence d'un sentiment très fort de respect de soi. Le matériau utilisé pour élaborer cette herméneutique provient en partie de hooks, qui nous fournit des exemples de difficultés pour affirmer ou développer ce sentiment de respect de soi. Il faut que la vérité soit une forme de pratique spirituelle pour beaucoup d'entre nous, parce que nous vivons et travaillons dans des contextes où les faux-semblants l'emportent sur la vérité, où le mensonge est la norme. La tromperie et l'abus de confiance détruisent toute possibilité de former une communauté. En remettant en question la séparation qui existe entre le domaine public et le domaine privé dans le combat féministe, ou encore dans toute lutte menée par les opprimés pour sortir de leur condition et être considérés comme des personnes à part entière, nous contribuons à rétablir l'idée que les rapports authentiques entre les personnes, les liens fondés sur l'amour, sont porteurs bien au-delà du cercle familial14. Le choix fait par hooks de se pencher sur l'esclavage des Noirs aux États-Unis comme champ d'étude pour y analyser le passage de la condition d'objet à celle de personne (voir ci-dessus) n'est pas sans rapport avec I'histoire de la lutte menée par les femmes pour être considérées comme des personnes à part entière. Non seulement des femmes blanches issues de milieux privilégiés (y compris des féministes blanches) ont-elles dû repenser la question à partir du point de vue d'autres femmes pour s'apercevoir de la réalité de leur propre racisme, mais elles ont découvert, comme les femmes qui se trouvaient dans d'autres situations sociales, que la liberté d'explorer leur identité en termes de genre, de race, de classe, d'ethnicité et d'orientation sexuelle, 47

entraînait nécessairement psychosociale.

un combat personnel contre une réalité

Dans ses ouvrages de philosophie politique, Drucilla Cornell a développé la thèse d'une reconsidération de l'espace mimétique que représente la liberté comme un "espace imaginaire", à l'intérieur duquel les personnes peuvent se reconstruire et se resituer par rapport à leur passé, au-delà de la souffrance engendrée par l'oppression dont elles ont' été victimesl5. La pensée de Cornell contient implicitement l'idée que la mémoire pose des problèmes d'ordre éthique. Dans mes propres travaux sur la mémoire, j'ai abouti à la conclusion que, finalement, dans l'acte de pardon, la personne qui pardonne doit analyser les raisons qui la poussent à pardonner, et elle doit en outre venir à bout de sentiments potentiellement destructeurs, par exemple le ressentimentl6. L'un des problèmes éthiques qui se posent à des sujets qui se trouvent dans une situation d'infériorité et ont été victimes d'une forme ou d'une autre d'oppression, et qui sont prêts à pard.:>nner,est de savoir si ce geste, qui correspond à leur nature propre, ne tr:. ~:lÏt pas après tout le sentiment qu'ils ne se considèrent pas comme des personnes à part entière. Nous sommes tous enclins à exagérer, à déformer et à nous tromper sur nousmêmes. Mais la question de savoir si l'on fait preuve de respect de soi est particulièrement cruciale dans des situations d'oppression où la victime veut être en mesure de se libérer du poids du ressentiment qui pèse sur elle, et où ce sentiment provient d'une véritable injustice. Ignorer la réalité de ce ressentiment serait sous-estimer la nature de l'injustice dont sont victimes les opprimés. Et pourtant, il existe un grave conflit entre, d'une part la nécessité de préserver le respect de soi en refusant de capituler devant l'injustice, et d'autre part le refus d'un ressentiment légitime qui est devenu un fardeau. Ce dilemme insurmontable devient une conséquence supplémentaire de l'oppression. Le respect du commandement "Aimez vos ennemis" ne constitue pas une explication suffisante du pardon de certains esclaves à l'égard de leurs maîtres ou maîtresses, ou d'anciens esclaves et de leurs descendants qui ne sont peut-être pas en mesure de croire en euxmêmes: l'application parfaite du devoir d'aimer ses propres ennemis n'existe donc pas 17. Et pourtant, la question à laquelle il importe de répondre dans le cadre de notre problématique des contes dits au féminin est la suivante: comment les opprimés (les esclaves et les anciens esclaves) peuvent-ils être une 48

illustration du pardon dans des circonstances particulièrement difficiles? hooks semble établir un lien entre le pardon par la victime (par exemple, la personne qui subit des injustices du fait de sa race) et une confiance rationnelle dans la capacité de l'auteur du mal, qu'il s'agisse de l'oppresseur ou du transgresseur, à se convertir. Dans Ail About Love, hooks cite l'épître de Saint Jean: "L'amour ne craint pas; l'amour parfait rejette la crainte. ..". Et elle explique:
"... cet appel à l'amour me dérangeait. Il semblait constituer one vocation digne de ce nom mais impossible à réaliser. l'eus ce sentiment jusqu'au moment où je me suis mise à chercher on sens plus profond, plus complexe au mot 'parfait' pour lequel j'ai trouvé une définition prenant en compte la volonté de transformation.,,18.

Au bout du compte, hooks joue avec le langage pour accomplir, pour elle-même et son lecteur, un acte de rédemption à travers l'écriture de sa vie. Son but est en effet de racheter le mépris de la personne qui a prévalu tout au long de l'histoire de l'esclavage, et ce, non seulement pour elle-même, mais aussi pour le mouvement féministe blancI9. Cette idée des liens existant entre le passé et l'avenir de la mémoire dans l'acte de pardon est développée magistralement dans le récent ouvrage de Paul Ricœur, La mémoire, l'Histoire, l'oubli2o. Le texte de Ricœur peut aussi nous aider à aller au-delà de la dichotomie entre le domaine public et le privé, ce qui pourrait faire l'objet d'un travail plus complet sur l'éthique de l'écriture du conte.

Conclusion Dans "Remembered Rapture: Dancing with WordS', hooks fait preuve de sa capacité inégalée à se servir des mots pour créer un espace infini dans lequel elle situe son expression passionnée de l'amour, de la justice, de la vérité2I. Pour reprendre les termes que j'ai utilisés plus tôt, elle tente de donner un sens au passé grâce à l'écriture. hooks saisit des moments d'extase dans la danse des mots. Sa contribution à la philosophie féministe, à la littérature et à la spiritualité est d'une grande subtilité. Elle inspire l'art de rendre l'ineffable accessible dans l'espace de la passion, là où les mots prennent un sens nouveau et permettent une communication aisée. Elle transgresse les frontières et démolit. les barrières que constituent les différences de sexe, de classe, de religion et de race en trouvant de nouvelles façons de dire le non-dit. Une 49

atmosphère séduisante de plaisir et de danger enveloppe l'écriture de ses contes, poussant le lecteur à pénétrer dans l'univers du corps, de l'esprit et de l'âme. Ses mots conduisent le lecteur comme leur auteur vers l'infini. Elle trouve une réponse dar~s la vision bouddhiste de l'ordre intérieu~2. TIfaut préciser que dans l'écriture de ses contes, elle utilise la langue vernaculaire empruntée à la culture des Noirs américains du Sud appartenant à la classe ouvrière. On y entend également la voix du Noir chrétien qui lutte pour sa libération. Le défi déconstructionniste, lancé par hooks par rapport à la distinction public-privé, exige de la part du lecteur une attention critique toute particulière. Alors que l'écrivain a mené une lutte intérieure pour arriver à cette position, l'immédiateté et la netteté perceptibles dans la représentation de la religion, de l'ethnicité, de la société et de la culture, qui font des contes de hooks ce qu'ils sont, sont transmis publiquement à ses lecteurs. Ainsi, son acte d'écriture est un geste de solidarité politique, transcendant le public et le privé, dans un regard toujours changeant. Je conclurai sur la définition de nouveaux espaces donnée par hooks elle-même:
" L'écrivain que je suis est à la recherche du moment de l'extase lorsque je danse avec les mots à l'intérieur cercle aussi parfait que celui du derviche mystique qui danse pour ne faire qu'un avec le Divin, et je tends vers l'infini.,,23.

1 bell hooks, Ain 't I A Woman: Black Women and Feminism.(Boston: South End Press, 1981); Bone Black: Memories of Girlhood. (New York: Henry Holt Company, 1966); Wounds of Passion: A Writing Life. (New York: An Owl Book, HeDI)' Holt & Company, 1997); Remembered Rapture: The Writer at Work. (London: The Women's Press, 1999); All About Love: New Visions. (London: The Women's Press, 2000). 2 Je fais référence au texte de hooks dans lequel elle décrit sa propre transformation dans Wounds of Passion où son désir transforme et rachète son passé. Je fais également référence à son aveu crucial d'avoir été privée d'amour durant son enfance, ce qui la conduit à redéfinir l'amour: voir Ali About Love. pp. 4-11; Bone Black, pp. 30,174,177 et 180-1;RememberedRapture, pp. 4-12. 3 Certains essais de Remembered Rapture sont essentiels ici: hooks se penche de façon critique sur certains moments du passé qu'elle a mis en scène de manière répétée dans ses contes. 4 Remembered Rapture, pp. 120-1;AIIAbout Love, pp. 48-49. 5 Remembered Rapture, p. 130. 50