Esquisses (édition remaniée)

Esquisses (édition remaniée)

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Livres
112 pages

Description

En une cinquantaine d’esquisses, qui ont la valeur de motifs aisément mémorisables, Jean François Billeter éclaire le moment historique actuel, la crise que nous traversons et le moyen pour tenter d’en sortir : la critique ne suffit plus, il faut des idées neuves, en particulier une façon juste de se représenter l’être humain et ses besoins. Ces esquisses forment un essai philosophique (car c’est de l’homme en tant que sujet qu’il s’agit) et politique. Elles s’inscrivent dans le prolongement des travaux précédents de l’auteur, mais constituent une proposition nouvelle, présentée avec la limpidité, la sobriété et la clarté dont Billeter est coutumier. Comme Un paradigme, c’est un outil de compréhension de soi et du monde, un livre à conserver, en toutes circonstances.
Éminent sinologue, Jean François Billeter a dirigé jusqu’en 1999 le département de langue et littérature chinoises de l’université de Genève. Il a notamment publié aux éditions Allia Leçons sur Tchouang-tseu, Études sur Tchouang-tseu, Contre François Jullien, Un paradigme, Lichtenberg et Trois essais sur la traduction. En 2013, il a reçu le prix culturel de la Fondation Leenaards, aux côtés de Jean-Luc Godard et de l’organiste et clavecinsite Lionel Rogg.

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Publié par
Date de parution 24 août 2017
Nombre de lectures 3
EAN13 9791030407792
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Esquisses
d u ฀ m  m e ฀ au t e u r au x ฀  d i t i o n s ฀ a l l i a
Chine trois fois muette
Leçons sur Tchouangtseu
Études sur Tchouangtseu Contre François Jullien Notes sur Tchouangtseu et la philosophie Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements Un paradigme Trois essais sur la traduction Lichtenberg Une autre Aurélia Une rencontre à Pékin
j e a n ฀ f r a n  o i s ฀ b i l l et e r
Esquisses
 d i t i o n ฀ r e m a n i  e
 d i t i o n s ฀ a l l i a 16, ฀ r u e ฀ c h a r l e m a g n e , ฀ pa r i s ฀ i v 2017
e
© Éditions Allia, Paris,2016,2017.
on fait une esquisse pour saisir une idée, une chose vue. On la refait parfois pour mieux concevoir l’idée ou mieux voir la chose. Ces esquisses, je les ai retravaillées, mais j’en ai conservé la forme. Je m’en sers pour tenter de résumer ce que j’ai appris, depuis trois quarts de siècle, et pour ébaucher des conclusions. Je laisse de côté d’infinies discussions sur ce que je dois à d’autres auteurs présents et passés, ou sur ce qui me sépare d’eux. Cette liberté est un autre avantage de l’esquisse.
p r e m i  r e ฀ s u i t e
premire฀ esquisse. Une conjonction de fac teurs extraordinaire et unique a rendu possible la naissance de la vie sur la planète Terre. Cette vie s’est développée. À la longue, elle a produit les ani maux, dont notre espèce, adaptable et inventive entre toutes, qui s’est répandue un peu partout. À partir d’un certain moment, cette espèce a com mencé à se donner des organisations complexes qui sont devenues de plus en plus puissantes : les États. Le phénomène est tout récent. Il remonte
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à cinq mille ans dans ses manifestations les plus anciennes ; à peine deux cents générations se sont succédé depuis lors. Il y a environ deux siècles, une nouveauté est apparue. Les possédants d’alors ont créé par la violence une classe de dépossédés contraints de leur vendre leur travail contre un salaire au moyen duquel ils devaient ensuite acheter leurs moyens de subsistance à des conditions qui ne dépendaient plus d’eux : le salariat. Cette révolution sociale, qui privait une grande partie de la popula tion de son autonomie, a été rendue possible par l’emploi des machines et une nouvelle division du travail : par la révolution industrielle. Cette double révolution est née en Angleterre, s’est étendue à l’Europe, puis au monde. En l’espace de quelques générations, elle a créé la situation dans laquelle nous sommes. Le travail imposé aux peuples de l’Europe et des autres continents a rendu possible une exploitation accélérée des ressources naturelles du monde entier au profit de l’Europe, puis des ÉtatsUnis et d’autres puissances, dont maintenant la Chine, et au profit des détenteurs de capitaux au sein de ces puissances. Les conséquences sont : 1. une inégalité démesurée entre pays riches et pays pauvres ;2. une inégalité démesurée au sein des pays riches ;3. une surproduction industrielle aberrante, cause d’un gaspillage insensé ;4. l’épuisement des ressources naturelles, cause de guerres de toutes
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sortes ;5. le dérèglement de la nature, qui menace les conditions de vie de l’espèce. Les premières manifestations de la catastrophe se multiplient. Tout est allé très vite et va aller plus vite encore.
o esquisse n2. Partout dans le monde des asso ciations créent d’autres façons de produire et des rapports sociaux nouveaux, mais elles le font en ordre dispersé. D’autres agissent à une plus grande échelle pour tenter de remédier aux effets les plus destructeurs du système, mais échouent faute de s’en prendre au système luimême. Pour sortir de la confusion et de l’impuissance présentes, deux choses sont nécessaires : nous entendre sur la cause de la crise, déterminer ce que nous voulons. Comme aucun retour en arrière n’est possible, ce sera quelque chose de nouveau. Ce sera notamment l’abolition du salariat. Cette abolition est possible parce que les techniques de production permettent désormais de produire en une fraction du temps disponible tout ce dont nous avons besoin pour bien vivre. Son maintien nous contraint à produire au contraire une quantité énorme d’objets inutiles qui ne peuvent être vendus qu’au prix d’une publicité omniprésente, d’une concurrence féroce, d’une destruction de plus en plus rapide des produits et donc d’un gaspillage
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généralisé. Son maintien contraint en outre chacun à trouver à tout prix un emploi alors que le progrès des techniques réduit continûment leur nombre – ou à subir la disgrâce du chômage. Tel est le moment présent de l’histoire. Le capita lisme a créé en très peu de temps les conditions de son propre dépassement, mais nous ne franchissons pas le pas parce que nousne concevons pasla liberté dont nous pourrions faire la conquête. L’empêchement est double : nous ne voyons pas que l’abolition du salariat ne serait pas la fin du travail, mais celle du travailcontraint, et nous ne voulons pas de cette liberté parce que nous ne savons pas ce que nous en ferions. Estce à dire que notre servitude est volon taire ? Non, elle résulte d’une tache aveugle. Il nous manque l’idéepositivede la liberté que nous pour rions conquérir si nous le voulions. Nous allons vers l’avenir à reculons, contre notre gré. L’idée positive qui nous manque, le passé ne la fournit pas. Les réactions que le capitalisme a pro voquées dès ses débuts, les luttes qui ont été menées contre lui ou contre ses effets l’ont été au nom d’une conception négative de la liberté : l’homme, supposé né libre, retrouverait sa liberté native quand il brise rait ses chaînes ou en réformant progressivement un système injuste. Cette idée de la liberté ne suffit pas à déterminer ce qui doit venir après. Marx n’a laissé aucune indication sur la société qui devait naître de