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Essai historique sur l'abbé Suger - Régent du royaume sous le règne de Louis-le-Jeune

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120 pages

DANS notre notice sur le chancelier de l’Hôpital, nous avons eu à retracer l’image d’un siècle où l’administration publique, sinon encore parfaite, portoit déjà sur des fondemens solides ; où les lettres renaissantes exerçant sur les esprits une salutaire influence, loin de les porter vers l’erreur, y faisaient germer les bons principes quelquefois oubliés, mais jamais combattus au milieu même des plus terribles orages politiques, et commençoient d’introduire dans les moeurs cette douceur et cette aménité qui font la parure comme le charme de la société.

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À propos de Collection XIX

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Joseph de Bernardi

Essai historique sur l'abbé Suger

Régent du royaume sous le règne de Louis-le-Jeune

DANS notre notice sur le chancelier de l’Hôpital, nous avons eu à retracer l’image d’un siècle où l’administration publique, sinon encore parfaite, portoit déjà sur des fondemens solides ; où les lettres renaissantes exerçant sur les esprits une salutaire influence, loin de les porter vers l’erreur, y faisaient germer les bons principes quelquefois oubliés, mais jamais combattus au milieu même des plus terribles orages politiques, et commençoient d’introduire dans les moeurs cette douceur et cette aménité qui font la parure comme le charme de la société. Les extraits des ouvrages de l’Hôpital, dont nos articles étoient ornés, contribuoient encore à relever un tableau déjà si intéressant par lui-même.

Nous allons à présent nous transporter dans les champs ingrats et arides du douzième siècle. Nous y trouverons encore au berceau cette constitution, dont nous avons déjà vu les développemens. Tout y sera dans le désordre et la confusion. Un homme sorti d’un monastère entre-pendra le premier de débrouiller ce chaos et d’en régulariser les élémens. Cet homme est Suger ; il mérite, dit Gibbon, d’être regardé comme le fondateur de la monarchie française1. Ce témoignage non suspect n’est que l’écho de tous les siècles qui se sont écoulés, depuis celui où Suger a vécu.

L’éloge de Suger fut mis au concours, comme celui de l’Hôpital dans le siècle dernier par l’Académie française2.

Mais au mileu des concurrens qui se disputoient la palme, on vit s’élever des censeurs qui tournèrent en dérision le sujet du combat, et qui, en tronquant les monumens anciens, en mettant sans motifs à l’écart ceux qu’on ne pouvoit défigurer, tentèrent, à ce qu’ils disoient, d’arracher à un homme pervers et à un ministre inepte, le masque imposant sous lequel il avoit jusque-là fait illusion au public3.

Ces satires tardives après sept siècles ne restèrent pas sans réponse. Les auteurs de la collection des historiens de France reprirent la défense d’un homme qui avoit tout à la fois fait la gloire de la France et de l’ordre, dont ils étoient membres4.

Mais panégyristes ou censeurs divisés sur les qualités de Suger furent d’accord pour s’apitoyer sur son siècle. A les entendre, il n’y en eut jamais de plus malheureux. Tous les ressorts de la raison étoient brisés et l’esprit humain étoit affaissé sous le poids de la barbarie et de la superstition. Le flambeau des sciences et des arts ne répandoit plus aucune clarté ; les ténèbres les plus épaisses avoient tout enveloppé, et ce qui étoit pis encore, c’est qu’on n’entrevoyoit point de quel côté la lumière pourroit se montrer.

Ce tableau est bien chargé, et ceux qui l’ont tracé vouloient sans doute faire ressortir par ce contraste l’éclat des lumières, dont ils se croyoient environnés. En effet, le siècle qui vit naître Suger ne fut pas aussi déplorable qu’on a voulu nous le persuader. Il y manquoit à la vérité une autorité réprimante qui, s’étendant sur toutes les parties de l’Etat, contint chacun sous l’empire des lois.

Le souverain ne l’étoit presque que de nom ; des vassaux indociles violoient sans cesse la foi qu’ils lui avoient promise, et se servoient souvent contre lui-même de la force, dont ils n’auroient dû faire usage que sous sa direction. Des forteresses innombrables hérissoient le sol de la France ; et Paris, le séjour des rois, en etoit en quelque sorte assiégé. On ne voyoit que guerres et dévastations ; l’autorité des lois étoit méconnue, la force seule dominoit ; on n’obtenoit l’obéissance que les armes à la main.

Suger fut un des premiers à lutter avec avantage contre cette anarchie, et à faire en sorte que la force demeurât à la justice. A mesure que l’on a vu se propager l’impulsion qu’il avoit donnée, l’ordre et la paix se sont rétablis. Mais il a fallu une longue suite de siècles pour produire cet heureux résultat, tantôt accéléré par l’habileté des rois ou des ministres, tantôt retardé par leur foiblesse et leur incapacité, ou par des discordes intestines.

Ce n’est pas moins au siècle de Suger que remonte la source de ce grand bienfait. Il y avoit alors même au milieu de l’anarchie, et peut-être à cause d’elle, une vigueur et un ressort dans les âmes, sans lesquels elles sont incapables de produire de grandes actions. Un esprit vivifiant sembloit tout animer. La formation de la plupart des états de l’Europe date de cette époque.

Les Normands vont polir l’Angleterre en lui portant les mœurs et les usages des Français ; ils créent cette constitution si vantée, et dont on a si long-temps méconnu l’origine. Des aventuriers sortis du même pays, étonnent l’Italie par leur audace et leur bravoure, et y fondent les royaumes de Naples et de Sicile. En Espagne, les chrétiens réfugiés dans les Asturies commencent à braver leurs féroces vainqueurs et à reprendre sur eux un ascendant qu’ils ne perdirent plus. Un enthousiasme sacré agite l’Europe entière. On quitte tout pour s’y livrer ; les croisades établissent de nouvelles relations entre ses peuples, et en polissent les moeurs en les rapprochant. Quel contraste avec les temps où des principes de dissolution et de mort se manifesteroient dans tous les Etats, où l’on verroit crouler avec indifférence et peut - être avec joie, ses lois, ses institutions les plus précieuses, ces sauvegardes de la sûreté publique ; où des cœurs énervés et des âmes amolies ne sembleroient reprendre un peu de vie que quand il s’agiroit de détruire !

L’idée qu’on s’est faite de l’état des sciences et des lettres dans le douzième siècle, est loin encore d’être juste. Ceux dont le courage et la vertu ont jeté les premières bases d’une des plus heureuses constitutions, qui aient jamais été données aux hommes, en savoient sans doute plus en politique et en morale, que ceux qui l’ont renversée par leur étourderie et leur imprévoyance. La langue française, quoiqu’à peine formée, avoit déjà en Europe une considération presque égale à celle dont elle jouit aujourd’hui. On venoit l’étudier de partout. Les Normands la portèrent en Angleterre et dans les Deux-Siciles, et les Croisés dans tout l’Orient. Il n’y eut jamais tant de poëtes en France que dans le douzième siècle. C’est l’époque la plus brillante de ces Trouvères, dont les ouvrages sont remplis de tant de sel et de raison. Les chansons d’Abeilard et celles composées par Saint-Bernard dans sa jeunesse, coururent la France entière5. Quelques - uns ont attribué faussement le roman de la Rose à Abeilard, mais il y en eut d’autres de son temps, dont la réputation fut aussi grande. On y apperçoit une érudition qu’on est loin de rencontrer dans les romans modernes6. Les hautes sciences n’étoient pas non plus négligées.

Le reproche le mieux fondé qu’on puisse faire aux hommes de ce temps, c’est une excessive crédulité ; mais elle est peut-être plus apparente que réelle. On en peut juger par les plaisanteries que les auteurs des Fabliaux, presque tous clercs ou moines, se sont permises sur des objets qui sembloient devoir en être à couvert. « A côté de cette crédulité, dit l’auteur anglais de la meilleure histoire d’Abeilard et d’Héloïse que nous ayons, on s’apperçoit qu’ils ne sont pas dépourvus de sens et de perspicacité. C’est un problème qui ne paroît pas d’abord facile à résoudre. Il faudroit peut-être, pour comprendre leur manière de raisonner, nous transporter dans leurs siècles, et saisir cette association d’idées dont ils étaient préoccupés. C’étoit l’effet naturel des circonstances que le sens le plus exquis et la meilleure organisation ne sont pas toujours capables de surmonter. Les hommes font partie d’un système général que le temps entraîne, et aux lois duquel ils ne sauroient se soustraire. Ceux dont nous parlons étoient aussi éclairés qu’ils pouvoient l’être, et si nous le sommes plus qu’eux, c’est qu’un nouvel ordre de choses s’est développé devant nous. Le temps va peut-être arriver où le siècle où nous vivons sera réputé un siècle de ténèbres, et qui sait si l’on ne nous accusera pas aussi de crédulité7 » ?

Ces préliminaires étoient d’autant plus indispensables que, pour bien peindre Suger, il falloit d’abord faire connoître la scène où il fut placé. Sans cela nous l’aurions présenté sous un faux jour ; nous aurions jugé les choses d’autrefois d’après les idées modernes ; source des erreurs et des méprises si fréquentes dans lesquelles sont tombés les écrivains même les plus célèbres du dix huitième siècle.

Nous suivrons à l’égard de Suger la même méthode que nous avons employée déjà pour l’Hôpital. Nous puiserons ce que nous avons à en dire, ou dans ses propres ouvrages, ou dans les monumens les plus authentiques de son temps. Nous le ferons parler lui-même le plus souvent que nous pourrons.

 

La plupart de nos lecteurs seront peut-être surpris d’entendre parler des ouvrages de Suger ; ils auront peine à croire qu’il y ait quelque chose de bon à prendre dans un auteur du douzième siècle. On n’y trouvera pas à la vérité des modèles de diction et d’éloquence. Son style vif et énergique est aussi dur et incorrect. Il emploie souvent des expressions de la latinité la plus barbare. Comme S. Bernard, il fait presque toujours usage des oppositions et des antithèses. Il paroît que c’étoit-là le goût du siècle ; mais au milieu de ces défauts, on apperçoit un sens profond, un jugement sain, l’amour le plus pur pour l’ordre et la justice, et l’aversion la plus décidée pour l’oppression et la tyrannie. Les ouvrages de Suger sont en petit nombre et très-peu volumineux. Nous n’avons de lui qu’une vie de Louis-le-Gros, le compte qu’il rend de son administration, son testament et quelques lettres qu’on trouve dans le Recueil de Duchesne. On lui attribue encore une vie de Louis-le-Jeune ; on voit bien qu’il s’étoit proposé d’écrire la vie de ce prince ; mais celle que nous avons ne peut au moins être en entier de lui.

Après ses ouvrages, celui qu’on peut consulter avec le plus de fruit pour avoir des notions exactes sur son compte, c’est sa propre vie, écrite après sa mort, par Guillaume, moine de S. Denis, qui avoit été son secrétaire. On voit bien qu’il a pris le ton du panégyrique, mais aussi c’est l’admiration qu’il avoit conçue pour Suger, et l’impression profonde que ses vertus avoient faite sur son âme, qui le lui ont inspiré. Cette vie, malgré qu’on en ait dit, mérite la plus grande confiance. L’auteur avoit quitté Saint - Denis, à cause des divisions qui s’y élevèrent après la mort de Suger ; il s’étoit retiré dans une petite maison du même ordre, située dans le Poitou, près de Châtelleraut, d’où les sollicitations les plus pressantes ne purent jamais le faire sortir. Ce fut là qu’il composa la vie de Suger, et qu’il rendit un hommage pur et sincère à la mémoire de son protecteur et de son ami8.