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Essai sur la sémiotique d'une civilisation en mutation

De
276 pages
Le présent essai tente de décoder l'empire des signes qu'est le texte civilisationnel africain. Il rassure le lecteur sur la pertinence du génie africain, à partir 'un échantillon d'opinions positives sur l'Afrique du XXIe siècle. Il propose en annexe une liste non exhaustive des inventions réalisées par des Africains. Le défi de l'ethos africain du XXIe siècle est de réconcilier science et mythe, individu et groupe, technique et solidarité, rigueur et spontanéité vitale.
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Etudes
Essai sur la sémiotique afric afric afric africaiaiaiainesnesnesnes
d’une civilisation en mutation
Le génie africain est de retour
Jacques F N
Le présent essai tente de décoder l’empire des signes qu’est le texte civilisationnel
africain. Il rassure le lecteur sur la pertinence du génie africain, à partir d’un
eéchantillon d’opinions positives sur l’Afrique du XXI siècle. Il propose, en annexe, Essai sur la sémiotique
une liste non exhaustive des inventions réalisées par des Africains. À l’aune de la
civilisation planétaire, l’Afrique constitue un modèle spécifi que fonctionnant avec d’une civilisation
une double articulation systémique, qui comporte le phénotexte (texte visible) et
ele génotexte (texte caché). Le défi de l’« éthos » africain du XXI siècle est de en mutationréconcilier science et mythe, individu et groupe, technique et solidarité, rigueur et
spontanéité vitale.
Le génie africain est de retourEn s’appuyant sur une lecture scientifi que des signes sociaux, l’auteur démontre
que l’application d’une telle étude à la civilisation africaine permettra de tendre
vers la quiétude, le mieux-être, et un authentique dialogue des cultures du monde.
Essayiste, romancier, poète et dramaturge, membre de l’Association des écrivains
de langue française (Adelf, Paris), Jacques FAME NDONGO est à la fois professeur
titulaire des universités camerounaises (sémiologie littéraire) et communicateur
(diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille en 1972). Fort en thème
(major au Probatoire littéraire, centre de Yaoundé, 1968, au bac philo-lettres, 1969,
centre de Yaoundé, au concours africain d’entrée dans les écoles françaises de
journalisme, août 1969, à l’examen de licence ès lettres modernes, université de
eYaoundé, 1973 ; docteur de 3 cycle ès lettres de l’université Lille-III, docteur d’État ès
lettres de l’université Paris-7 Jussieu, 1984), il a été directeur de l’École supérieure
des sciences et techniques de l’information et de la communication (1981-1993),
chargé de mission à la présidence de la République (1984-1998), recteur de
l’université de Yaoundé-1 (1998-2000), ministre de la Communication (2000-2004).
Depuis le 8 décembre 2004, il est ministre de l’Enseignement supérieur du
Cameroun.
En couverture: le savant égyptien Imhotep et le CardioPad.
ISBN : 978-2-343-06955-5
28 €
Essai sur la sémiotique d’une civilisation en mutation
Jacques F N
Le génie africain est de retour






Essai sur la sémiotique
d’une civilisation en mutation
Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études
africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais généraux qui
ont fait son succès, mais se déclinera désormais également par séries
thématiques : droit, économie, politique, sociologie, etc.

Dernières parutions
TCHAKOTEU MESSABIEM (Liliane), Droit OHADA - Droit français. La
protection des créanciers dans les procédures collectives d’apurement du passif, 2015.
AMBOULOU (Hygin Didace), Le Droit des entreprises en difficulté dans l’espace
OHADA, 2015. Le Droit de l’arbitrage et des institutions de
médiation dans l’espace OHADA, 2015.
BASSÈNE (René Capain), Casamance. Récit d’un conflit oublié (1982-2014),
2015.
DOSSI (Faloukou), L’universalisation de la démocratie, Vers la théorie
habermassienne de la démocratie, 2015.
NDOMBET (Wilson-André, dir.), Processus électoraux et immobilisme politique au
Gabon (1990-2009), 2015.
ANGOULA (Jean-Claude), L’Église et l’État au Sénégal, Acteurs de
développement ?, 2015.
MOUCKAGA (Hugues), OWAYE (Jean-François) WANYAKA (Virginie),
Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ?, 2015.
TOPPE (Gilbert), Éducation aux archives. Théorie, pratique et valorization, 2015.
WOUAKO TCHALEU (Joseph), Augustin Frederic Kodock, L’homme politique
camerounais (1933-2011), 2015.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Jacques FAME NDONGO



Essai sur la sémiotique
d’une civilisation en mutation
Le génie africain est de retour


































LEGENDE PHOTO DE COUVERTURE
La couverture du présent ouvrage est illustrée par deux photographies qui
attestent la continuité du génie africain (malgré des éclipses) depuis
l’Egypte antique jusqu’à nos jours.
1- Le savant égyptien Imhotep (qui vécut au 3è millénaire avant
JésusChrist, sous le pharaon Djeser) fut à la fois l’inventeur de la pyramide à
trois degrés, mère de toutes les autres, architecte (créateur du plan des
temples), artisan, spécialiste de la fabrication des vases à pierre,
charpentier, maître d’œuvre et chef des travaux. Il n’est pas superflu de
souligner que le nom Imhotep est phonétiquement fonctionnel dans la
langue bassa (Cameroun) : « I mo u tep » = ces mains que tu as choisies.
Référence explicite aux mains géniales qui construisirent les pyramides et
les temples. On retrouve, dans la langue bassa, pas moins de 58 noms de
savants, pharaons, cités de l’Egypte antique (voir l’annexe à la fin de
l’ouvrage).
2- Le cardio Pad : une invention du jeune polytechnicien camerounais Marc
Arthur Zang qui figure parmi les 10 nominés pour le Prix de l’Innovation
Africaine (sur une liste de 925 candidature, provenant de 41 pays
africains, reçue par l’African Innovation Foundation). L’Innovation de
M. Zang a trait à une tablette enregistrant et traitant
l’electrocardiogramme (le signal cardiaque) du patient avant de la
transférer à une station distante par le biais de réseaux de téléphonie
mobile. ce dispositif peut être utilisé dans des hôpitaux de village et dans
des dispensaires, en l’absence d’un cardiologue, puis téléchargés sur une
tablette par celui-ci.









© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06955-5
EAN : 9782343069555



INTRODUCTION GÉNÉRALE
« Le génie africain est de retour ». Titre orgueilleux sinon
outrecuidant, penseraient certains lecteurs. « Utopique », ajouteraient
d’autres. « Narcissique », concluraient les psychanalystes : voilà un nègre
imbu de son africanité, voire de sa négrité et qui excipe de ses fantasmes
pour assouvir ses rêves angéliques, sinon fallacieux.
Je le reconnais volontiers : de prime abord, le titre de cet essai peut
paraître présomptueux. Quel génie ? L’Afrique a-t-elle jamais été
géniale ? Et si tant est qu’elle l’ait été de manière fugace ou sinusoïdale,
comment prouver que cet « epsilon » est de retour ? Où était-il caché,
depuis belle lurette ? Qu’aurait-il fait pour être de retour ? Sommes-nous
en pleine fantasmagorie ? Quels sont les fondements objectifs de ce
génie ? Est-ce une pierre philosophale que quelque ténébreux alchimiste
nègre tente, sans arguments plausibles, d’exhumer de son sommeil aussi
dogmatique qu’irréel ? Le nombrilisme obscurantiste et nébuleux est-il
de retour ? Quelle serait la spécificité de ce génie africain par rapport au
génie universel et éternel d’un Einstein, d’un Newton, d’un Shakespeare,
d’un Emmanuel Kant, d’un Périclès, d’un Michel Ange, d’un Virgile ou
d’un Confucius, d’un John Kenneth Galbraith d’un Victor Hugo ?
Autant de questions que le lecteur est en droit de se poser, dès lors
qu’il prend connaissance du titre de l’essai qui est devant ses yeux.
Notre première tâche consiste à rassurer les lecteurs sceptiques (et,
nous le subodorons, ils sont légion, tant en Afrique qu’à travers le
monde).
Nous relatons les points de vue de témoins convaincants dont le
sérieux, la réputation et la solidité intellectuelle ne sont guère sujets à
caution. Nous définirons ensuite les termes opérationnels (génie,
civilisation, sémiologie, mutation) avant d’énoncer le plan de l’essai.
1- Les témoignages probants
Nous citerons quelques témoignages signifiants :
- « Archimède n’avait rien écrit avant son départ pour l’Egypte »,
précise l’égyptologue congolais Théophile Obenga, dans La géométrie égyptienne : contribution de l’Afrique antique à la mathématique
1mondiale.
Cette assertion n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, que tout
africaniste qui se respecte connaît, depuis Champollion, Cheikh Anta
Diop ou encore Léopold Sédar Senghor qui, en plus d’être un agrégé de
grammaire, s’illustra aussi dans la linguistique, l’Histoire et la
paléontologie. L’essai que vous lisez est émaillé de citations faisant état
de l’enracinement du génie africain dans l’Antiquité néolithique. Ce
génie se décline à travers tous les âges avec, naturellement, des éclipses
plus ou moins longues que l’on peut appeler « les siècles obscurs ».
Ce qui est moins connu, en revanche, ce sont les avis autorisés des
savants et observateurs avertis du 21e siècle.
Nous prendrons à témoin un physicien, un académicien et un
économiste à la réputation incontestable.
Ils brisent avec fracas le mur apparemment inaltérable de
l’afropessimisme et énoncent une vérité que d’aucuns ne veulent pas admettre :
l’Afrique est désormais sur orbite. Non pas au plan de la musique, de la
danse, du football, du 3 000, du 5 000 ou du 10 000m lors des Jeux
olympiques. Il y a des lustres que ce fait est universellement admis.
L’Afrique est entrée, de plain-pied, dans l’univers de la pro-activité
économique et du numérique.
Bon nombre d’Africains eux-mêmes n’en croient pas leurs oreilles,
tellement ils sont tétanisés à longueur de journée, par un concert d’idées
catastrophistes et fatalistes sur leur continent.
La réalité est pourtant d’une clarté éblouissante : le génie africain est
de retour. Oyez plutôt :
« Le prochain Einstein sera Noir … L’Afrique apportera, demain, à la
science, ce qu’elle a donné à la musique » (Neil Turok), cosmologiste
sud-africain, directeur du prestigieux Perimeter Institute for Theoritical
Physics de Waterloo (Canada) et professeur à l’université de Cambridge
2en Grande-Bretagne.
- « L’Afrique s’est réveillée. Comme un volcan. De formidables
énergies se libèrent du fond de sa terre » (Eric Orsenna, membre de
l’Académie française).

1 La géométrie égyptienne : contribution de l’Afrique antique à la mathématique
mondiale. Paris, l’Harmattan, 2013.
2 31, Caroline Street North, Waterloo. Ontario. N2L 215
Email : Nturok@perimeterinstitute.ca.
8 - « Il est maintenant temps de reconnaître l’Afrique. Elle était mal
partie, la voilà de retour à grande vitesse » (Jean-Michel Severino,
exdirecteur général de l’Agence française de développement, gérant du
Fonds investisseurs et partenaires).
Cet échantillon d’opinions positives sur l’Afrique du 21e siècle est
suffisamment représentatif de la logosphère contemporaine pour être
examiné avec perspicacité.
3
Depuis l’« homo habilis » (7 millions d’années avant Jésus-Christ) ,
l’Humanité a toujours évolué grâce aux dons extraordinaires des femmes
et hommes de génie. Ils ont su mettre leurs prodigieuses aptitudes au
service de l’ensemble de la communauté. Malgré les aléas climatiques,
historiques, économiques ou cosmiques, les civilisations avancent
irréversiblement vers des horizons meilleurs, à l’aune du progrès
technique et scientifique, même si, aux plans éthique et spirituel, il est
loisible de relever des dysfonctionnements déplorables, nonobstant
l’ampleur des avancées technologiques.
L’Afrique a-t-elle contribué substantiellement à l’écriture de ce beau
texte qu’est l’Histoire de l’Humanité ? Si oui, que faire pour l’incruster
davantage dans les sphères les plus olympiennes de cette magnifique
aventure ?
Après une période de négation de l’apport de ce continent à la
structuration évolutive de l’Humanité, l’on sait, aujourd’hui que le
berceau de l’Humanité fut aussi le berceau du progrès. Mais ce constat
n’est pas suffisant. Il pourrait induire une autoglorification, un
narcissisme et un nombrilisme de mauvais aloi. Fort heureusement,
depuis moins d’une décennie, les meilleurs spécialistes du monde
(savants, économistes, historiens, politistes, communicateurs, etc.)
reconnaissent le « grand réveil » de l’Afrique dans des domaines où elle
était perçue comme un Petit Poucet, voire le dindon de la farce
(économie, sciences exactes). C’est dire que le génie africain est de
retour. Une grande chance s’offre donc à l’Afrique. Mais, nous savons
aussi que la chance n’existe pas. Il n’y a pas de « hasard ». Seule prévaut
la « nécessité ». L’Afrique doit donc créer les conditions de son nouveau
départ vers le progrès durable, profond et équitable. Un progrès avec tous
et pour tous. Le présent ouvrage a pour objectif le décodage des signes.

3 Il s’agit de « Toumaï », hominidé découvert dans la cuvette du lac Tchad par Michel
Brunet, professeur au Collège de France (Paris).
9 Pour ce faire, nous convoquerons la sémiologie de la signification.
Nous décrypterons la civilisation africaine en pleine mutation en
identifiant ses codes, son système de signes, ses normes, ses structures,
son fonctionnement, le sens de ses signes sociaux.
2- Concepts opératoires
De prime abord, il importe de définir les quatre concepts opératoires
de notre essai : génie, civilisation, sémiologie, mutation.
2-1- Génie
Le substantif « génie » vient du latin « genius ». Il connote plusieurs
attributs et actes exceptionnels, voire surnaturels ou mythiques. Dans
l’Antiquité gréco-romaine et la proto-histoire africaine, ce mot avait trait
à des puissances métaphysiques dotées de pouvoirs surhumains.
Exemple : chez les Romains, « chaque vivant, de sa naissance à sa mort,
est assisté par un Génie. « Genius » est le nom du Génie de l’homme,
souvent représenté par un serpent ; la femme n’a pas de génie propre.
4C’est Junon qui en tient lieu ».
Par glissement sémantique, le génie a désigné progressivement un être
aux talents immenses et fascinants, avec une connotation positive ou
négative (mauvais génie, génie du mal). Aujourd’hui, ce lexème a une
connotation généralement méliorative ou laudative. C’est dans cette
acception que l’on peut affirmer : « Louis Armstrong fut un génie de la
trompette » ou encore « Einstein fut un génie de la physique, Léonard de
Vinci un génie de la peinture, Shakespeare un génie de la littérature,
Socrate un génie de la philosophie, Jules César un génie de l’art militaire
etc. ». Le mot « génie » varie, au plan sémantique, selon que l’on se
trouve dans l’âge métaphysique, théologique ou positiviste (à l’aune de la
terminologie d’Auguste Comte).
Si l’on peut affirmer que Pélé est un génie du football, c’est parce
qu’il a fait montre, sur les stades, de qualités artistiques et techniques
hors du commun dans le domaine concerné. En principe, l’unanimité est
établie sur tout génie. Sinon, l’on est simplement « talentueux », « doué »
ou « intelligent ». Le génie transcende les temps et les lieux. Il est
atemporel et anhistorique. Molière n’est pas d’un temps ou d’un lieu,
mais de tous les temps et de tous les lieux. Son génie est universel et
éternel. Même dans mille ans ou dix mille ans, il sera difficile d’affirmer

4 Georges Hacquard in Guide romain antique. Hachette. Paris. P. 23.
10 que « L’Avare » est une comédie médiocre. Sauf si les catégories de
l’entendement sont profondément bouleversées, l’esthétique
dramaturgique étant ainsi absolument désarticulée. Idem pour la musique
avec Mozart, Bach, Beethoven ou Strauss, pour l’architecture avec Le
Corbusier, etc.
Nous pouvons donc affirmer que le génie est le summum du talent. Il
hisse au firmament de la notoriété et de l’immortalité artistique,
esthétique, historique, sociale, culturelle, économique, technique,
technologique, politique, spirituelle ou philosophique, un être ou un
groupe social ayant excellé de manière exceptionnelle et irréfutable dans
tel domaine en se situant au-delà des contingences spatiales ou
temporelles et en contribuant, de ce fait, à l’évolution de l’Histoire de
l’Humanité.
2-2- Civilisation
Quant à la civilisation, elle désigne, d’après Paul Foulquié
« l’ensemble des caractéristiques proprement humaines d’une population
5déterminée, c'est-à-dire située dans le temps et dans l’espace ». Cette
définition n’est pas très différente de celle de H. Mendras :
« Civilisation : l’ensemble, supposé cohérent, de règles de conduite, de
croyances, de techniques matérielles et intellectuelles, caractéristiques
6d’un ensemble social ».
Certains penseurs ont voulu hiérarchiser les civilisations, dans une
approche technico-économique-civilisation : l’ensemble des caractères
thématiques par exemple, l’une des plus grandes savantes du monde
7contemporain, Christine Desroches Noblecourt , citant un autre savant,
Serge Sauneron, écrit : « l’Egypte était, aux yeux des Grecs, comme le
berceau de toute science et de toute sagesse. Les plus célèbres parmi les
savants ou les philosophes hellènes ont franchi la mer pour aller
chercher, auprès des prêtres, l’initiation à de nouvelles sciences … »
Quelle raison aurait-on de douter de la visite rendue par Pythagore –
580 – 490 av. JC – au pharaon Amasis ? Et pourquoi ne pas suivre
Clément d’Alexandrie qui, au 3e siècle de notre ère, rapportait que

5 Vocabulaire des sciences sociales. P.U.F. Paris. 1978.
6 Eléments de sociologie, p. 242.
7 Conservateur général honoraire, département des antiquités égyptiennes du musée du
Louvre à Paris.
11 « lorsque Platon se rendit en Egypte, lui qui était maître tout-puissant à
8Athènes, devint en Egypte, simple voyageur et élève » ?
Mme Noblecourt affirme : « la médecine cardiologique,
gynécologique, des yeux, des voies intestinales et urinaires était étudiée
et appliquée à l’aide d’une savante pharmacopée d’origine minérale,
végétale, animale et même humaine. Les papyrus médicaux nous ont
laissé plus de quatre cents noms de drogues et l’énumération des
multiples moyens de les appliquer : pilules, décoctions, potions, sirops,
gargarismes et bains de bouche, macérations, emplâtres, cataplasmes,
9collyres, inhalations … ».
Elle ajoute : « quelques recettes – panacées antiques sont même
parvenues jusqu’à nos provinces reculées, telle l’utilisation du lait d’une
femme qui vient de mettre un enfant mâle au monde, lait recommandé
pour soigner une ophtalmie ou faire disparaître un coryza. Le modèle du
récipient dans lequel ce récipient était déposé nous est connu : il est
même conservé dans certains musées d’égyptologie. Ce lait (ou le
colostrum ?) était véhiculé dans de petits pots anthropomorphes en terre
cuite vernissée rose corail et modelés à l’image d’une femme accroupie,
10présentant devant elle un petit garçon nu ».
Et lorsqu’on prend connaissance des « racines éthiopiennes de
11l’Egypte ancienne » ou encore de l’ouvrage incantatoire d’Edouard
Schuré qui fait remonter à plus de 5 000 ans la civilisation (disparue ?)
12des premiers Africains ou encore quand on mesure l’ampleur du
rayonnement de l’université de Tombouctou au Moyen Âge, il peut
paraître incongru de procéder à un comparatisme civilisationnel.
D’où la nécessité de recourir au structuralisme en général et à la
13sémiologie en particulier. À ce sujet, la vision de Guy Michaud et
Edmond Marc est pertinente.
La vision comparatiste et normative recèle deux incongruités.
L’épithète « vaste » est imprécise. Rome et Athènes étaient-elles
« vastes » (au plan géographique) ? Le participe passé adjectivé

8 Le fabuleux héritage de l’Egypte Ed. Télémaque. Paris. 2004. PP. 142 et 143.
9 idem
10 op. cit., pp. 143-144.
11 Ouvrage savant de Babacar Sall (L’Harmattan. Paris. 2009. 452 pages).
12 Les grands initiés.
13 Sémiologie (du grec semeion = signe et logos = étude, science). Science postulée par
Ferdinand de Saussure au début du siècle dernier. C’est d’après cet éminent linguiste,
« la science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ».
12 « évoluées » est ambigu : évolution dans quel domaine et par rapport à
qui ? Paul Valéry écrivait, fort pertinemment, après la Première Guerre
mondiale : « Nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes
mortelles », au regard des atrocités commises pendant les combats.
Eston évolué spirituellement ? Socialement ? Techniquement ?
Scientifiquement ? Dans un domaine très abstrait, les mathématiques,
l’une des plus grandes savantes du monde contemporain, Christine
14Desroches Noblecourt , citant un autre érudit, Serge Sauneron, écrit :
« l’Egypte était, aux yeux des Grecs, comme le berceau de toute science
et de toute sagesse. Les plus célèbres parmi les savants ou les
philosophes hellènes ont franchi la mer pour aller chercher, auprès des
prêtres, l’initiation à de nouvelles sciences … Quelle raison aurait-on de
douter de la visite rendue par Pythagore – 580 – 490 av. J.C.- au pharaon
Amasis ? Et pourquoi pas suivre Clément d’Alexandre qui, au 3e siècle
de notre ère, rapportait que « lorsque Platon se rendit en Egypte, lui qui
était maître tout-puissant à Athènes, devint en Egypte, simple voyageur
et élève » ?
En procédant à une analyse systémique et en soulignant que la
civilisation est un système de signes sociaux, l’on rejoint Julia Kristeva
(fondatrice de la sémanalyse) qui estime que la sémiologie est « la
science des sciences humaines ». Et la civilisation nous apparaît donc
comme « un ensemble d’images, de représentations, de signes, de codes,
de normes, de systèmes symboliques, bref, comme un système de
significations ».
Notre ouvrage relève donc de la sémiotique (système de signes)
sociale dans la mesure où il convoque la sémiologie pour décoder le texte
civilisationnel et décrypter son fonctionnement, ses structures, ses codes,
ses significations.
Il ne met pas sous le boisseau la dimension diachronique (évolution
des structures civilisationnelles dans le temps). On abordera donc la
civilisation comme un « système de transformations » et on cernera les
15concepts de « crise, de cycle, de désordre, de créativité » , non sans
cerner les mutations de la civilisation africaine, les télescopages avec la
sémiotique sociale occidentale, le choc des civilisations, les signes qui

14 Conservateur général honoraire, département des antiquités égyptiennes du musée du
Louvre à Paris.
15 Guy Michaud et Edmond Marc, op. cit., p. 43.
13 vacillent ou disparaissent et ceux qui résistent ou sont en phase
d’adaptation, de mutation, d’innovation.
L’on ne peut guère être insensible à la vitalité, voire à la consolidation
du génie africain dans les aspects artistique, sportif, économique et
scientifique.
Peut-on postuler l’existence d’une civilisation africaine ? A priori,
non ! Les différences sont multiples : langues, végétation (forêt, savane,
steppe, désert), hydrographie, climat, histoire, morphologie humaine, etc.
Mais, en approfondissant l’analyse, il est aisé de constater qu’il y a des
universaux communs, par-delà ces différences indubitables. Au
demeurant, toutes les civilisations du monde ont toujours brillé par leurs
différences et leurs similitudes.
Les langues permettent de constater, en toute objectivité, l’existence
d’une civilisation africaine dans la mesure où certaines constantes sont
identifiables du nord au sud, de l’est à l’ouest, nonobstant quelques
exceptions inévitables qui confirment la règle, par exemple l’absence
d’articles définis ou indéfinis, la présence des tons (haut, bas, descendant,
montant, moyen, etc.) qui permettent de différencier la signification des
mots, les classes grammaticales identifiables à l’aide des suffixes ou,
parfois, des désinences, etc.
Il n’est pas jusqu’aux règles morphologiques et syntaxiques qui ne
soient communes, pour ne prendre que ce cas, entre le valaf (wolof)
actuel et l’ancien égyptien (18e dynastie) dans le domaine de la syntaxe,
16ainsi que l’a démontré Cheikh Anta Diop.
Égyptien classique Valaf
KEF i : j’ai saisi KEF na : j’ai saisi
KEF ek (masc) KEF nga : tu as saisi
KEF et (fém) tu as saisi
KEF ef (masc) KEF na : il a saisi
KEF et (fém) il ou elle a saisi KEF ef
on a saisi
KEF es
KEF nen : nous avons saisi KEF nen : nous avons saisi
KEF ten : vous avez saisi KEF ngên : vous avez saisi
KEF sen : ils ont saisi KEF nanu : ils ont saisi

16 L’Unité culturelle de l’Afrique noire. Présence africaine. Paris. 1959. P. 173.
14 La racine KEF (capturer, saisir violemment, arracher) est identique en
égyptien ancien (2 400 à 750 avant JC) et en valaf (wolof), précise
17Cheikh Anta Diop.
Nos recherches nous ont amené à appréhender la civilisation africaine
originelle comme une sémiotique (un système de signes) fonctionnant à
18l’aune des « sociolectes » ci-après :
1- Le patriarcat (avec une forte prégnance lexicale et sociale du
19matriarcat). Quelques sociétés sont demeurées matriarcales (les Sérères
et les Peuls, précise Cheikh Anta Diop). Le matriarcat a été remplacé par
le patriarcat quand le « Vir » (personne de sexe masculin) a appris à
forger le fer (travail harassant réservé aux hommes), selon le Pr Samuel -
Martin Eno Belinga (géologue et spécialiste de littérature orale).
2- La polygamie. Elle est liée à l’avènement de la prééminence de
l’homme sur la femme (avec, notamment, le travail du fer) et la nécessité
de la division du travail domestique (à chaque femme un rôle précis :
danse, chant, pouvoir mystique, économie, etc.).
3- Autonomie onomastique de la femme (celle-ci porte son patronyme
originel et s’affirme comme un actant productif dans l’économie sociale.
Son patronyme est, du reste, valorisé et valorisant (exemples : Ngono =
la lune ; nyangono = mère de la lune ou vraie lune ; Efangono =
demilune ; Meyengono = la vision de la lune, etc. Il y a aussi Abeng = beauté ;

17 « Le valaf, à l’heure actuelle, exprime le féminin par un autre procédé grammatical
que l’égyptien classique. Il consiste à faire suivre le nom de mâle ou femelle. Du reste,
ce procédé existait en égyptien dans certains cas, mais ne fut jamais généralisé. D’après
Mlle Homburger, c’est seulement dans les langues africaines que la généralisation se
fera comme une sorte de prolongement d’une évolution esquissée en égyptien pendant
la période de déclin » (ibid p. 173).
18 Terme emprunté à Roland Barthes.
19 À l’aube de l’Humanité, la mère jouait un rôle essentiel (le mariage n’existant pas et
l’enfant ne se référant qu’à sa mère ; ensuite, quand fut institué le mariage, la mère
continua de jouer un rôle important, tout comme l’oncle maternel désigné par la
périphrase « frère de la mère » -------(nyandom » en bassa, « ndomenyañ » en
beti-bulufang, etc.) ; en duala, l’oncle paternel est « l’enfant de la mère de mon père » (« muna
nyango a sango am ») et le père de la maison (sango a mboa) est lexicalement
concurrencé par la mère de la maison (nyango a mboa). En beti-bulu-fang, le frère
désigne son frère par l’expression « l’enfant de ma mère = monyañ wom » et la sœur
désigne sa sœur par le syntagme nominal « enfant de ma mère » = « monyañ wom »
(forme contractée de « mone nyia wom ») que l’on retrouve dans la langue mvaé
(sudCameroun) : « monenyan wom ».
15 Eyoman = fin de la tristesse ; Zamo (zañ mos) = midi, soleil ardent,
20luminosité), etc.
4- Perception méliorative des aînés. Elle est liée au mythe de l’âge.
L’on a du respect vis-à-vis d’un plus âgé que soi (frère aîné, sœur aînée,
père, oncle, tante, aîné de l’épouse, aîné de l’époux, aîné du village, du
clan, de la tribu, de l’ethnie, de l’association etc.). En retour, l’on
bénéficie de sa protection, de sa bienveillance, de sa bénédiction, de son
affection et de ses sages conseils.
5- Culte des ancêtres. Ceux qui sont morts et qui ont mené une vie
rigoureuse, sobre, altruiste, pieuse, sont vénérés (fonctionnement actuel :
le culte des crânes chez les Bamiléké au Cameroun ; mais il y a, partout
en Afrique, une attention particulière pour les vestiges et les reliques des
défunts ayant mené une existence terrestre jugée méliorative).
6- Polythéisme. L’ancien Africain adore plusieurs divinités. Mais il
existe un Dieu unique et suprême (Zambe, Zamba, Nzame, Nyambe,
etc.). Certains ethnologues ont parlé de « paganisme », sans tenir compte
de l’existence de ce Dieu Suprême.
7- Solidarité. Elle régit le fonctionnement de la société ancienne : sens
du partage, esprit communautaire, enracinement de l’être dans le groupe.
C’est ce que Cheikh Anta Diop a appelé la « solidarité matérielle de
21droit » et le Pr Jean Mfoulou, sociologue, évoque la « solidarité
mécanique » (communication privée). Exemples : dans la société
betiboulou-fang, il y avait une case commune du lignage (« aba ») où tous les
hommes partageaient les repas, devisaient, réglaient les litiges. Il y avait
même l’« ata’a mvam » (étagère de l’altruisme) : on posait, au bord de la
route, un régime de bananes douces, des cannes à sucre, des fruits, etc. Et
toute personne qui passait pouvait se servir modérément, en gardant une
bonne partie pour les autres voyageurs.
8- Respect de la parole donnée. La parole qui est « nommo » chez les
Dogon (verbe créateur) est constituée d’un flux de phonons que
l’émetteur dégage lorsqu’il s’exprime. Elle est perçue, dans l’Afrique
ancienne, comme une énergie sacrée, surtout lorsqu’elle vient d’un aîné,
d’un patriarche, d’un aède, d’un chef, d’un notable, etc., la parole donnée

20 Langue beti-boulou-fang (Cameroun, Congo Gabon, Guinée équatoriale). Chez les
anciens Africains –beauté, clarté, fine lumière, etc.
21 L’Unité culturelle de l’Afrique noire, op cit., p. 185. Cheikh Anta Diop appelle ce
système « Collectivisme social ».
16 22est inaltérable. La sacralisation de la parole procède de l’importance de
celle-ci dans une civilisation essentiellement orale (nonobstant
l’existence de quelques systèmes d’écriture : chez les Bamoun (roi
Njoya), les Vaï, Nsibidi, etc. Chez les Beti-Boulou-Fang, le chef est le
« njôô bôt » (celui qui « parle » aux hommes). Il « dit » (a jô) aux
hommes et il commande (a jôé) ; il tranche les litiges (a tyik mejô).
9- Rites d’initiation. Les rites d’initiation permettent de socialiser
l’individu, de le rendre mature, apte à la vie d’adulte et aux diverses
activités politiques, administratives, techniques, sociales, artistiques,
culturelles, religieuses et cosmogoniques. Les cercles initiatiques
constituent, en Afrique traditionnelle, les vestiges de l’école ancienne
(initiation à l’art oratoire, aux techniques, à la chasse, à l’architecture, à
la cosmogonie, etc.).
10- Sacralisation du sang. Le « sang » (communauté de sang : famille
nucléaire, élargie, lignage, clan, tribu, ethnie) est sacralisé. L’inceste est
sévèrement puni, car il s’agit d’une transgression des lois de la
communauté de sang. Il en découle une grille extensive de l’exogamie.
Hormis quelques cas, l’exogamie (liens de mariage proscrits) est de mise
dans le cadre de la famille, du lignage, du clan. L’endogamie (liens de
mariage licites) n’est autorisée que dans le cadre de la tribu (clans
différents) et de l’ethnie. L’endogamie s’étend aux familles, lignages,
clans de la mère du père, de la mère de la mère, du père de la mère avec
23toutes les excroissances possibles, jusqu’à une génération éloignée.
11- Hypertrophie du secteur économique primaire (agriculture,
élevage, pêche, artisanat, etc.) ayant succédé aux activités économiques
liminaires (cueillette, chasse, pêche) de l’âge néolithique.
Certes, il y a eu des années de pugnacité commerciale (secteur
tertiaire) en Afrique (notamment grâce au contact avec la civilisation
24arabe et les explorateurs occidentaux, à l’instar des Portugais).

22 Proverbe boulou : « La Tortue avait dit : la parole ayant atteint l’oreille n’en ressort
jamais ».
23 La galaxie des clans exogamiques pour ego va jusqu’à six générations ascendantes
chez les Beti-Boulou-Fang (c'est-à-dire, plus de 50 villages différents de celui d’ego).
Certains clans très vastes sont devenus endogamiques : les Ndong, par exemple, chez
Beti-Bulu-Fang, Bajué, Vuté, etc., qui sont divisés en sous-clans endogamiques (Ndong
Bibak, Ndong ôvuk…).
24 Qui arrivèrent à Douala (Cameroun) dès 1492 et mirent sur pied le commerce de
traite entre la côte et l’intérieur du territoire.
17 12- Option ontologique pour un optimisme existentiel qui élimine
toute notion de culpabilité ou de péché originel dans les sémiotiques
religieuses et métaphysiques. Cheikh Anta Diop affirme que le
« collectivisme social » africain originel « a pour corollaire la quiétude
25allant jusqu’à l’insouciance du lendemain ».
Après avoir dégagé la sémiotique culturelle propre au berceau
nordique (Etat-cité d’Athènes ou de Rome) qui, selon lui, est caractérisée
par « l’individualisme, la solitude morale et matérielle, le dégoût de
26 27l’existence , toute la matière de la littérature moderne qui, même sous
ses aspects philosophiques, n’est autre que l’expression de la tragédie
28d’une vie dont le style remonte aux ancêtres » , il souligne que la
solidarité africaine n’est pas une solidarité « scientifique », calculée ou
angoissée par les découvertes effrayantes de la science (disparition
prévisionnelle du système solaire dans quinze milliards d’années, suivie
d’une destruction totale du monde, par le feu ou le froid), c’est une
solidarité optimiste et cosmo-humaine. Et il conclut, péremptoire :
« L’univers de demain, selon toute vraisemblance, sera imprégné de
29l’optimisme africain ».
L’optimisme humaniste africain s’abreuve à la source de ce cogito
expérientiel dont nous parlerons plus loin et qui intègre l’homme (le
« muntu », pluriel : bantu, terme luba, en République démocratique du
Congo) à la fois existant doté d’intelligence et de vie biologique
(« buzima ») et existant doté d’intelligence et non doté de vie biologique
(« buzimu »), c'est-à-dire à la fois ancêtre, génie, divinité, Dieu
30Suprême qui agit sur le « kintu » (objet « existant », sans intelligence :
règnes minéral, végétal, animal hormis l’homme ; objets de toute nature)

25 Le « Spleen » baudelairien.
26 Nous pouvons citer les œuvres suivantes : « Le Procès » de Franz Kafka, « La
Nausée » de Jean-Paul Sartre, « L’Etranger » ou « la Peste » d’Albert Camus, (« Un
jour viendra où la peste réveillera les rats et les enverra mourir dans une cité
heureuse »), « Le Sentiment tragique de la vie » de Miguel De Unamuno, etc. Plus loin
dans le passé, on peut noter « Hamlet » de William Shakespeare, « Phèdre » de Jean
Racine et plus loin encore, « Sophocle » d’Euripide ou « Prométhée enchaîné »
d’Eschyle, deux tragédies de l’Antiquité grecque.
27 op. cit., p. 185.
28 Op.cit,p. 186.
29 op. cit., p. 187.
30 Dieu Suprême : « Amma » (en langue Dogon/Mali) ; « buzima » (pluriel : « bazima »,
terme luba, République démocratique du Congo) ; « buzima (pluriel : « Bazimu », terme
luba/RDC) ; « Kintu » (terme luba/RDC).
18 31grâce au verbe fondateur le « nommo ». Le « muntu » évolue
harmonieusement dans un cosmos (monde des existants « vivants » et des
32existants « décédés ») où règnent la quiétude, la cohérence
existentielle, la bienveillante mansuétude des ancêtres, génies, divinités
et le Dieu Suprême. C’est un monde où est absente la notion d’absurdité.
Il domine et fait agir positivement ou négativement le « Kintu » grâce au
« magara » (intelligence de vie, en langue Kinyaruanda / Rwanda et
Burundi) et au « nommo ».
Ces assertions peuvent paraître fantasmagoriques ou surréalistes. Mais
elles renvoient à une sémiotique culturelle (un système de signes) régie
par une cohérence fonctionnelle qui, à l’aune du monde invisible, relève
du postulat (vérité scientifique opératoire, mais indémontrable).
33Exemple : le postulat du mathématicien grec Euclide (« par un point du
plan, on ne peut mener qu’une droite parallèle à une droite donnée ») est
34en contradiction avec le postulat du Russe Lobatchevski (par un point
extérieur à une droite, on peut mener plusieurs parallèles à une
droite donnée, une infinité de non sécantes) ; et ces deux derniers
postulats sont en contradiction, non seulement entre eux-mêmes, mais
35aussi avec le postulat de l’Allemand Riemann (« par un point extérieur
à une droite, on ne peut tracer aucune parallèle à cette droite ».
En réalité, les trois postulats d’Euclide, Lobatchevski et Riemann sont,
tous, valides et opératoires. Chacun fonctionne dans un espace précis :
36courbure nulle pour le premier, courbure négative pour le second,
courbure positive pour le troisième.

31 Lire Un regard africain sur la communication africaine : à la découverte de la
communication africaine. Jacques Fame Ndongo. Ed. Sopecam. Yaoundé. 1996. P. 6
bis.
32 La mort n’étant, pour le muntu, qu’un changement d’état.
33 Euclide : né au 3e siècle avant Jésus-Christ.
34 Nikolaï Ivanovitch Lobatchevski (1792-1856).
35 Bernhard Riemann (1826 – 1866).
36 Espace à trois dimensions : longueur, largeur, hauteur.
19
20
21 Naturellement, les douze signes socioculturels que nous venons
d’élucider ne fonctionnent totalement que dans une sémiotique ancienne
(pré-coloniale). Avec la rencontre entre l’Afrique et l’Occident, ce
système de signes a subi de nombreuses érosions. D’où le
dysfonctionnement actuel des codes antérieurs. En clair, la civilisation
africaine est en pleine mutation.
2-3- Mutation
Qu’est-ce que la « mutation » (du latin « mutare », changer) ? « Toute
structure est un système de transformation susceptible d’engendrer, à la
longue, de nouvelles structures. Toute civilisation – y compris les
civilisations traditionnelles, prétendues, parfois, bien à tort,
anhistoriques- évolue, s’inscrit dans le temps de l’histoire, passe par des
crises et des révolutions, et l’on pourrait dire que les événements ne
prennent vraiment sens et signification qu’après coup, grâce à cette
lecture sémiotique rétrospective que constitue en réalité le discours de
37l’historien ».
À la lumière de cette assertion, force est de reconnaître que la
38civilisation africaine est marquée, au plan diachronique par des
changements, des crises, des cycles, qui rythment son essence et son
existence. Depuis le dernier choc des civilisations occasionné par la
colonisation, la civilisation africaine évolue. Elle est écartelée par les
signes socioculturels de l’âge ancien et les signes technologiques et
matérialistes de l’âge nouveau. Progressivement, les temps anciens
39s’effondrent et les temps nouveaux envahissent l’Afrique, à la faveur,
notamment, de l’école, des médias (surtout la télévision et le cinéma),
des moyens de transport (l’avion raccourcit les distances et rapproche les
cultures jadis totalement étrangères les unes des autres). L’on peut
affirmer, sans risque de se tromper, que les signes civilisationnels des
40sémiotiques occidentales (codes de la pensée, du port vestimentaire , des
loisirs, des déplacements à distance, de l’architecture, des outils
scientifiques, techniques et technologiques, etc.) supplantent
progressivement les sémiotiques anciennes. En clair, le décodage auquel

37 Guy Michaud et Edmond marc, in Vers une science des civilisations ? p. 156.
38 La diachronie (dimension évolutive) s’oppose à la synchronie (dimension statique).
39 Lire Crépuscule des temps anciens, de Nazi Boni ou Le monde s’effondre de Chinua
Achebe.
40 Le célèbre « système de la mode » de Roland Barthes.
22 nous nous livrerons dans cet ouvrage concerne, dans une large mesure,
des codes en voie d’obsolescence.
Toutefois, les codes anciens fonctionnent, ne serait-ce que de manière
implicite. Ils structurent encore, fondamentalement, l’échelle des valeurs
des Africains. Il s’agit, évidemment, d’une courbe tendancielle, dans la
mesure où des codes dissidents continuent de fonctionner, soit au sein
des sémiotiques anciennes, soit à l’intérieur des sémiotiques en gestation.
L’on assiste, sur ce plan, à des intersections entre les deux sémiotiques.
2-4- Sémiologie et sémiotique
L’ensemble de l’essai est sous-tendu par la fusion du « sentir » et du
« comprendre » (tant au niveau du signifiant, c'est-à-dire de la forme)
qu’à l’échelle du signifié (contenu du mot) à partir du lexique inhérent à
41plusieurs langues africaines.
En nous appuyant sur la sémiologie (« science qui étudie les systèmes
42de signes : langues, codes, signalisations », selon Pierre Guiraud ), et
plus précisément la sémiologie de la signification si chère à Roland
43Barthes , il nous sera donné d’examiner successivement, le scintillement
des signes (le génie africain se réveille), le champ des signes (codes
d’une civilisation en mutation), le système de signes (le sujet collectif au
cœur des structures cognitives), la complexité du signe, le sens du signe
(le génie africain dans son essence holistique). Par sémiotique, il faut
entendre tout système cohérent de signes (le cinéma, le théâtre, la bande
dessinée, la musique, la peinture etc.)
Naturellement, ainsi que le soulignent Guy Michaud et Edmond Marc,
« On ne peut plus concevoir aujourd’hui une étude des civilisations qui
ne comporterait pas à la fois une dimension sémiologique et une
44dimension prospective, l’une procédant de l’autre ». Le futur de la
civilisation africaine pourrait ainsi être esquissé, à l’aune des mutations
actuelles, des signes sociaux récurrents et des sémiotiques naissantes,
voire balbutiantes.


41 Signifiant = forme acoustique du mot. Exemple : sot, sceau, saut ont le même
signifiant : [so ] composé des phonèmes (sons minimaux) S et O. Signifié : contenu du
mot (sot, sceau et saut ont des significations différentes.
42 La sémiologie. P.U.F. Paris. 1971. P.5.
43 Eléments de sémiologie.
44 op. cit., p. 41.
23








PREMIÈRE PARTIE

LES SIGNES DU GÉNIE ANTIQUE