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Et tu ne tueras point

De
266 pages

Adrien croit n’avoir jamais approché le bonheur, ou ce que chacun appelle l’amour, sauf peut-être à la fin. Mais il est déjà trop tard pour lui qui a perdu, comme dévoré par sa propre création, tout ce qui faisait son talent et son don... Détruire ce qui le blesse, en ne laissant plus personne pour témoin de l’humiliation ou de l’échec. Car effacer la mémoire des autres et la faire retourner au néant reste du grand art. Pour le reste, à savoir s’il y a une destinée ou un karma, il n’en sait rien. Et au fond cela lui est égal. Voici l’histoire de cet homme étrange et borderline, faite d’ombres et de lourds secrets... À la fois roman ésotérique et thriller fantastique, on se demandera jusqu’à la fin s’il est bien celui qu’il prétend être ou juste un cas psychiatrique hors norme.


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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-23732-1

 

© Edilivre, 2017

Avertissement

Ce roman est une œuvre de fiction. Bien que certaines situations décrites dans les évènements exposés, ainsi que le cadre psychiatrique, soient tirés d’expériences réelles ou racontées par des tiers, tous les personnages et les noms utilisés dans ce roman sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou appartenant au passé, n’est donc qu’une simple coïncidence.

 

Tu ne tueras point…

(Exode 20 : loi VIverset 13)

“Vous ne devez rien à personne, si ce n’est

de vous aimer les uns les autres ; car celui

qui aime les autres a accompli la loi. 

En effet, les commandements :

Tu ne tueras point,

tu ne déroberas point, tu ne convoiteras point,

et tous les autres, se résument dans cette parole :

Tu aimeras ton prochain comme toi même…

L’amour ne fait point de mal au prochain,

l’amour est l’accomplissement de la loi…”

(Romains 13 : 8 – 10)

 

Prologue

“L’absolu exerce sur les hommes un pouvoir

de fascination, non seulement par le contraste

avec leur existence livrée au hasard, mais aussi

par le sentiment qu’il les immunise

contre la fragilité humaine.”

Charles Langbridge Morgan

*
*       *

Un jour, je ne serai plus. Cette évidence ne m’effraie pas, car je suis né par fatalité, et je disparaitrai de la même manière, ou bien par hasard. Je souhaite ressentir pleinement mon état de mortel, bien que je sois un peu plus, ou un peu moins dans la norme que tous les autres. Question de point de vue…  C’est ce qui me fait tant bien que mal tenir et me maintenir encore dans cette vie.

Je n’ai presque pas connu les autres, tous ceux qui sont bien vivants et qui se pensent éternels par erreur. Mais cela m’importe peu car ceux-là ne m’intéressent pas. Je suis à part. Très loin de leurs considérations. Bien sûr, je m’en suis forgé une petite idée quand je me suis approché de l’absolu et du néant pour m’arracher de la banalité et de la torpeur du médiocre. Je déplore parfois, mais rarement au fond, ce que j’ai été obligé de faire pour me protéger, mais pas plus que ça. Puisque c’est ma nature et que je ne l’ai pas cherché. Cela a toujours été une question de survie et d’équilibre à conserver. Coûte que coûte. La disparition des autres, de par ma volonté ou par hasard, appelez cela comme vous voulez, me force à songer à l’inéluctable venue de la mort. Mais l’anéantissement de mes semblables, surtout des plus médiocres, et la certitude de ma propre fin, n’ont pas le même sens… Curieusement, j’envisage cet aspect comme s’il s’agissait de deux problèmes complètement différents. Et n’ayant pas la même valeur d’après les Guides qui me parlent.

En lisant Épicure, j’ai tout de même fini par me rassurer en y trouvant quelques réponses. Bien que cela soit difficile à accepter et comprendre, la mort n’est rien pour moi car“aucun malheur ne peut atteindre celui qui n’est plus ; il ne diffère en rien de ce qu’il serait s’il n’était jamais né, puisque sa vie mortelle lui a été ravie par une mort immortelle”(Lucrèce, De la nature de choses).

Je crois en définitive n’avoir jamais approché le bonheur terrestre, ou ce que tout un chacun appelle l’amour, ou la bienveillance, sauf peut être tout à la fin. Mais il était déjà trop tard pour moi, et j’avais perdu peu à peu, comme dévoré par ma propre création, tout ce qui faisait mon talent et mon don ou ma véritable force… Détruire ce qui me blesse, en ne laissant plus personne pour témoin de l’humiliation ou de l’échec avéré. Une chose est sûre : effacer la mémoire des autres et la faire retourner au néant reste du grand art. Pour le reste, à savoir s’il existe une destinée ou un karma de l’âme, je me tais. Car je n’en sais rien. Et au fond cela m’est égal.

Voici mon histoire…

 

Le dernier client

Les évènements les plus marquants ont certainement commencé bien avant, mais nous ne savons pas vraiment à partir de quel moment, alors contentons-nous pour l’instant de débuter le récit de cette histoire ce soir là, quand la dernière patiente est sortie du cabinet. La femme est repartie contrariée, frustrée sans doute, car le message n’est pas vraiment passé, et d’ailleurs ce soir il fait trop chaud pour réfléchir, trop lourd pour arriver à prendre vraiment à bras le corps tous les doutes et les interrogations des gens qui consultent Fabienne, parfois depuis des mois ou des années. Avec en prime ce soir comme une lassitude dans l’air, un imperceptible “ras le bol” qui s’infiltre, une sorte de fatigue bien connue qu’elle domine sans cesse pour véhiculer cette sagesse et cette écoute indispensable à sa profession de psychanalyste…  et Fabienne se dit qu’elle a besoin de vacances.

Le rendez-vous suivant est le dernier de la journée. Elle l’imagine attendre dans la pièce à côté, assis tranquillement, feuilletant probablement une revue de psychologie grand public ou un magazine “mieux-vivre” comme il y en a plein, posés sur la petite table basse de la salle d’attente à l’éclairage discrètement tamisé. Fabienne Dargères ne le connait pas encore, ce nouveau venu dans son cabinet.

Toujours la même curiosité devant cette nouvelle problématique à découvrir… et sortir de cette routine enfermante, de ce va-et-vient constant de gens décalés, en souffrance ou bien contrits par la vie. Fabienne ne peut pas tout pour eux,  juste les aider à émerger, à voir clair en eux, parfois cela prend beaucoup de temps et d’énergie, d’écoute en silence, de regards posés sur l’autre, pour les comprendre et les aider.

L’homme vient d’entrer. Il est grand, le visage fermé, dans la retenue de ses gestes, une quarantaine indéfinissable et sombre, un vaste front blême à peine dégarni de cheveux noirs striés de fils gris et strictement tirés en arrière, la silhouette massive et impressionnante, silencieux et grave. Fabienne l’a invité à s’asseoir en face d’elle. Elle est grande aussi, imposante par sa taille et son maintien, et même assise, elle dégage en général une assurance distante qui souvent en intimide plus d’un…  Elle n’a pas réussi à vraiment capter tout de suite le regard de cet homme, ses yeux ont à peine croisé les siens au moment où il lui a dit son nom… mais là, quelque chose d’étrange s’est passé, une glaciation immédiate, une impression de force brutale qui rend soudain Fabienne presque vulnérable et fragile. Elle ne reconnait pas cette sensation de faiblesse en face de l’autre, très peu habituée à ce type de malaise devant un nouveau venu.

Car cet homme dégage quelque chose d’à la fois étrange et dramatique, un improbable mélange de fatalisme, d’indifférence, de détresse et d’émotions bloquées, verrouillées sans doute depuis assez longtemps.

Un être en dynamique de rupture, une structure perverse peut être ?  Dans tous les cas, un homme que la personnalité et l’expérience de Fabienne, devenue presque médiumnique et instinctive à force d’écoute et d’attentions portées aux autres, ressent comme un irrépressible danger en sommeil ou une force à la limite du toxique. Le mal… soudain, ce mot, en elle, que son inconscient vient de capter et de ressentir. Le mal, malaise… mal être…  malheur, malade… ?

Tout se met très vite en route dans son esprit analytique, déjà en éveil devant l’urgence de l’inconnu.

– Bonsoir, monsieur Scherrer… c’est bien ça ?

– Oui, Adrien Scherrer. Quarante sept ans.

– Asseyez-vous, je vous prie. 

L’homme la regarde fixement, elle croit déceler une lueur goguenarde et arrogante dans ses yeux. Elle ne le trouve pas attirant. Il ne donne d’ailleurs pas l’impression de l’avoir été un jour, tant son visage reste fermé et neutre, sans charme ni chaleur. Fabienne vient seulement de s’apercevoir que ses prunelles sont d’un gris clair si délavé que leur couleur tranche à peine sur le blanc de ses yeux…  drôle de regard, pense-t-elle. Etonnant, transparent mais glacé. Elle se sent immédiatement saisie d’une incompréhensible angoisse, de celles que l’on peut éprouver devant l’horreur absolue, quand on pense la croiser…   Pourtant, rien dans l’aspect soigné ou l’accoutrement élégant de son client n’est franchement rédhibitoire, c’est juste une sensation furtive, primale. Se ressaisir, vite.

Elle reprend presque péniblement, la gorge nouée :

– Que faites-vous dans la vie, monsieur Scherrer ? Vous exercez une activité professionnelle, n’est-ce pas ?

Un silence avant de répondre :

– Je fais un métier peu commun vous savez. Dois-je vous le dire vraiment ? En général les thérapeutes n’y croient pas ou n’aiment pas parler de ce genre d’activité. 

La voix de l’homme est sourde, distante, mesurée, empreinte d’une lenteur étranglée.

– Je peux tout entendre, vous savez, je suis là pour ça.

– Eh bien… en fait, pour faire simple, j’exerce le métier de médium, madame. Plus exactement guérisseur quand mes clients me demandent d’effectuer disons… certains soins ou travaux…  pour leur rendre service. On me paye pour ça, souvent assez cher, et les résultats que j’obtiens me procurent une certaine notoriété dans le milieu et un confort financier appréciable. Je me plains pas. Mais je possède un don qui me permet de donner aux gens qui me payent exactement ce qu’ils veulent…  Voilà tout.

Il a détaché les syllabes du mot “guérisseur” avec une sorte de prudence un peu méprisante, comme un animal méfiant qui se demande où il va poser sa patte avant de se permettre d’avancer en terrain inconnu.

Un autre silence, plus lourd celui là.

Fabienne est surprise, intriguée… ne veut rien laisser paraître de son trouble qui augmente :

– Vous appréciez votre métier, monsieur Scherrer ?

L’homme semble réfléchir un temps.

– En fait, non ! Il m’épuise réellement. Mais je gagne assez bien ma vie et je ne peux rien faire d’autre. J’ai essayé autrefois un travail dans la comptabilité, mais les choses m’ont vite dépassé et l’évidence a voulu que je fasse ce métier.

– Donc, si je comprends bien, vous apportez du réconfort aux gens. Cela devrait vous satisfaire, non ?

– Vous ne m’avez pas bien compris ! coupe-t-il sèchement. C’est la destruction que je vends, la mort et le malheur. Les gens me payent pour que leur concurrent ou leur rival soit éliminé, ou purement et simplement détruit. Et ça marche, depuis des années, je n’obtiens que cela. Sans effort particulier de ma part d’ailleurs, il me suffit juste de me concentrer sur ce que je veux obtenir pour eux !

Fabienne n’ose comprendre. Elle reste pensive un instant, son esprit se met à réfléchir très vite, et l’étrangeté de cet aveu commence réellement à lui faire un peu froid dans le dos :

– Bien…  alors, qu’attendez-vous de moi et de ces séances ici, monsieur Scherrer ?

L’homme croise les jambes tranquillement et se recule lentement sur son dossier, tout en scrutant Fabienne de son regard de prédateur patient :

– Pas grand chose, tout compte fait… juste une compréhension de ce qui m’arrive. Je me sens mal, c’est la première fois depuis longtemps. J’ai le sentiment que quelque chose me ronge de l’intérieur, je ne sais pas quoi, une sorte, comment dire…  de vague puissante qui risque de tout submerger bientôt, d’aliéner ma volonté et de m’obliger à faire ce que je ne veux pas…  ou de me bloquer dans ce que je veux faire, de me posséder pour une raison que je n’ai pas choisi…  en fait, je ne sais pas si vous pouvez m’aider…  je pense avoir une maladie que je n’arrive pas à nommer.

Il continue de l’observer durement, sans aménité. Fabienne se sent glacée de l’intérieur. Visiblement, cet homme est très intelligent, analytique aussi, posé…  Mais qu’il parte, sorte de son cabinet, disparaisse et qu’il n’ait jamais mis les pieds chez elle, voilà ce qu’elle aimerait. Elle se ressaisit :

– Que ressentez-vous exactement ?

– Rien ! Justement, je ne ressens jamais rien, cela a toujours été comme ça. Je n’ai jamais rien ressenti, ni regret, ni envie de quoi que ce soit…  juste l’impression que la vie, ma vie, doit se terminer très vite… et que tout est déterminé et foutu depuis le début…

– Quel début ?

– Depuis que je suis enfant, rien n’a jamais été différent de ça !

– Est-ce que vous vivez seul ?

– Non, je suis marié et une fille de 10 ans. 

Fabienne se sent presque soulagée…  enfin quelque chose de rationnel.

– Et comment fonctionne votre couple, monsieur Scherrer ?  

– Je sais pas, enfin… cela dépend des jours…  elle m’est attachée, je ne sais pas pourquoi, elle fait beaucoup d’efforts… je crois en fait qu’elle me protège d’une certaine manière.

– Et votre fille ?  

– J’ai très peu de contacts avec elle… c’est une enfant plutôt renfermée.

– Pour quelle raison d’après vous ?

Il hausse les épaules, visiblement excédé :

– Ecoutez, on fait fausse route, là ! Vous voulez me faire dire quoi exactement ?  Je vous préviens, vous ne me croirez pas…

L’homme s’est brusquement penché vers elle, le regard durci. Il semble tout ressentir à fleur de peau. Et elle a la sensation qu’il lui transmet cette sorte d’étrange force négative. Comme si elle était devenue un buvard absorbant cette énergie. Instinctivement, Fabienne s’est légèrement reculée dans le dossier de son fauteuil.

– Je vous écoute… dit-elle d’un ton qu’elle espère le plus neutre possible.

Un silence qui pèse comme une chape de plomb. Et la voix grave et étouffée qui reprend :

– En fait, c’est toujours la même chose !  Je sais… que je peux tuer, je peux tuer avec ma volonté, juste avec ma pensée, seulement en pensant du mal de quelqu’un ou en désirant que quelque chose cesse là, tout de suite… Ne me demandez pas comment, c’est comme ça depuis le début, depuis que je suis gosse, depuis toujours. J’élimine l’obstacle sans avoir besoin de lever le petit doigt, seules mes pensées suffisent… Vous comprenez ce que je vous dis ?

Ils échangent un regard qui dure une éternité pour Fabienne. Elle continue de l’observer sans comprendre si cet homme est un véritable malade ou un affabulateur de premier ordre…  et en second lieu, ce pourrait être l’un des cas les plus intéressants de mythomanie et de paranoïa qu’elle aura eu l’occasion de rencontrer dans sa carrière. Mais quelque chose lui dit, sans doute à cause de ce regard acéré, comme venu du fond des temps, que les choses sont sans doute plus complexes qu’il n’y parait.

– Qu’attendez-vous exactement de moi, monsieur Scherrer ?  Que je vous aide à dépasser cette angoisse de mort qui vous habite, ou quoi d’autre ?

Il se met à hocher doucement la tête de droite à gauche, la mine condescendante, comme apitoyé devant un enfant inculte ou arriéré…

– Vous ne me croyez pas !  Je vois bien que vous n’avez pas cru un seul mot de tout ce que je vous ai dit ! Il lève les yeux au ciel, agacé et fataliste.

– Mais je vous crois !  Je pense en fait que vous êtes persuadé pouvoir provoquer la mort ou le malheur de ceux dont vous voulez obtenir la perte.

– Il n’est pas utile de continuer cet entretien si c’est ce que vous pensez ! coupe-t-il, abrupt. Mais avant de partir, je vais quand même vous dire une dernière chose.

Adrien Scherrer se lève brusquement, comme piqué au vif, signifiant ainsi à Fabienne qu’il en a terminé avec elle pour aujourd’hui. Il lui plante son regard d’acier dans les yeux et assène, la laissant sans voix :

– Certains sont destinés à mourir et d’autres à vivre plus longtemps…  Je sais qu’il y a une autre femme, je ne vous dirai pas son nom, je ne le connais pas, mais elle est plus jeune que vous. Elle est très proche de votre mari, trop peut être, même s’il vous dit le contraire…  Attendez quelques jours, vous allez voir, il va se passer quelque chose. Là, vous me croirez et peut être que nous pourrons enfin entamer une collaboration que j’espère fructueuse à l’avenir. Souvenez-vous, je ne vais faire ça, et au fond cela m’ennuie, que pour vous convaincre ! Vous donner une preuve. Apprenez, chère madame, que concevoir est facile, passer à l’acte c’est autre chose… Bonsoir, je vous rappellerai !

Il est sorti. la laissant assise, sans voix. Il ne lui a pas laissé le temps de répondre un seul mot ou même de le raccompagner. Il a juste posé quelques billets sur le bureau, signifiant ainsi que pour lui la consultation était terminée. Fabienne l’entend seulement refermer la porte d’entrée du cabinet, au fond du couloir. Elle n’a rien dit, ses facultés de réflexion sont comme anesthésiées… vite… réfléchir, agir, rationaliser, comment a-t-il su ? Comment peut-il savoir que Jean Luc semble prendre des distances qui lui pèsent, rentre souvent très tard, qu’il n’est pas très présent depuis quelque temps, qu’il trouve toujours un prétexte pour remettre une sortie, ou pour seulement passer du temps avec elle…  Comment cet homme venu de nulle part, qui ne connait rien de sa vie, peut-il savoir ces choses…  connaître l’existence de cette jeune stagiaire au bureau de Jean Luc et qui est de plus en plus proche de lui…  Une liaison déjà entamée ou pas encore ?…  oui, au fond, elle en est presque sûre depuis quelques semaines, mais Jean Luc est lâche, il ne dit rien, sans doute pour ne pas la blesser…  rien que des absences répétées et des silences gênés qui sont comme autant d’aveux navrants pour Fabienne. Elle la déteste, cette fille, avec ses cheveux clairs et sa peau juvénile et mate, son air d’avoir toute la vie devant elle en toute impunité… son air de prendre ce qu’elle veut, quand elle veut, ou comme bon lui semble et sans le moindre préavis.

Cet homme sait cela, mais “cela” ne peut être…  sauf s’il a lu dans ses pensées… sauf si cet homme est une force paranormale à lui tout seul… sauf s’il a vraiment le don de médium qu’il prétend avoir.

Une dizaine de jours plus tard, Fabienne a presque réussi à mettre de côté cette improbable consultation. La mémoire est parfois sélective quand on n’a pas trop envie de réfléchir à propos d’un souci ou d’une interrogation sans vraie réponse. Jean Luc ne communique pas beaucoup plus avec elle et ses absences pour raisons professionnelles, du genre diners avec des clients, n’ont pas cessé…  Dans un coin de sa mémoire, sans plus…  Et cet homme au regard métallique n’a pas rappelé ni même repris rendez-vous. Tant mieux finalement.

Le vibreur de son portable grésille soudain sur le bureau. Elle n’a pas regardé l’origine de l’appel. 

– C’est moi, dit Jean Luc. Je peux te parler là ?

– Oui, qu’est-ce que je peux pour toi ?

– J’ai quelque chose à t’apprendre.

– Je t’écoute.

Il semble hésiter, assez perturbé, le soufle nerveux.

– Tu te souviens de la petite stagiaire qui était au bureau depuis six mois ?

Tous les capteurs sensoriels de Fabienne soudain en alerte…

– Laquelle, Jean Luc ?

– Eh bien, la grande blonde, Audrey…  tu m’as assez posé de questions à son sujet, tu te souviens d’elle, quand même ? Elle le sent agacé.

Mais Fabienne pressent déjà, le cœur figé et le cerveau en état d’alerte extrême, ce qu’il va lui dire dans les secondes qui vont suivre :

– Voilà. Elle s’est tuée hier en voiture en quittant le bureau…  un accident stupide, vraiment, on sait pas ce qui a pu se passer…  une ligne droite, aucun obstacle, aucun témoin, le truc bête quoi…  Il semblerait que son cœur ait lâché d’un coup alors qu’elle était au volant, ou bien une rupture d’anévrisme, on sait rien en fait. Une fille si jeune, à peine vingt cinq ans ! Il va y avoir une enquête…  

Allo, Fabienne, tu m’écoutes ?

 

Les visiteuses

J’ai toujours eu “ça” en moi… un visage indéfinissable et atypique, une allure d’enfant disgracieux et gauche que les mères, à la sortie de l’école, regardaient avec une vague compassion, suivie d’un regard furtif sur leur propre enfant, comme pour se rassurer et s’assurer qu’il ne me ressemblait en rien. Oui, en fait, je l’ai toujours su, depuis que ma mémoire est organisée et réfléchie, que je n’étais pas vraiment comme les autres, qu’il y aurait toujours cette distance impalpable et floue mais tellement tangible entre les “autres” et moi…

C’est vrai que je ne ressens jamais rien, ou pas grand-chose si on prend le temps d’y réfléchir. Cela a toujours été ainsi. Je n’ai jamais rien ressenti finalement, sauf peut être une fois, il y a très longtemps, une attirance impossible et inachevée, non vécue, mais à part cela, ni compassion, ni espoirs ni regrets, ni l’envie de quoi que ce soit…  juste l’impression que la vie, ma vie actuelle, devait se terminer très vite… et que tout était joué d’avance… quoique je puisse faire, ou seulement désirer inconsciemment. Quoique je puisse faire encore à présent… et malgré ce que je nomme maintenant ma rédemption… ou plutôt ma faiblesse, pour être plus juste.

Pourquoi ?  Je n’en sais rien, une sorte de marquage au fer rouge dès la naissance, comme un repère indélébile dès les premiers contacts avec la mère, avec les autres, puis au moment des toutes premières attirances enfantines ou des premières relations professionnelles…  Cette distance que je n’ai jamais réussi à compenser que par cette sorte de haine rentrée et intense, cette rancœur profonde éprouvée à la vue de ceux qui “vivent” et s’épanouissent et que j’avais envie, dès tout petit, de briser et de faire taire immédiatement… afin qu’il leur soit interdit de me faire de l’ombre.

Et cette chose-là a grandi en moi. Comment ? Je ne m’en souviens plus, c’est si loin, mais je sais que c’était là depuis toujours, gravé comme un tatouage et depuis le début des temps… Au point que cet état bien particulier s’est renforcé au fil des années, il n’y avait pas beaucoup d’efforts à fournir, il suffisait juste de penser d’une certaine façon à quelque chose de déplaisant, ou à quelqu’un pour qui j’avais de la rancune, pour que “cela” se mette irrémédiablement en route…  et alors, tout arrivait tout simplement, et j’étais débarrassé du problème…  il n’y avait plus d’ombre. Voilà tout. Cet état bizarre a toujours été seulement une question de mise en condition spéciale, un peu comme si mon cerveau enclenchait quelque chose proche d’une réaction chimique suscitant des évènements qui redevenaient alors satisfaisants pour moi…  Il n’y a rien d’autre à dire. Ce sont des choses que l’on ressent mais on ne sait pas pourquoi ces choses-là sont pour vous et pas pour les autres.

J’ai toujours vécu dans le sentiment que je ne plaisais pas et que, même à l’âge attendrissant de l’enfance, je n’intéressais ni n’attirais personne.  Même pas ma mère d’ailleurs…  qui m’a toujours parue comme agacée à ma seule présence…  J’ai d’ailleurs très peu de souvenirs de cette personne inaccessible et superficielle, tourbillonnante et pressée, qui ne savait pas rester en place et passait plus de temps au téléphone avec ses amis, à son travail ou à l’extérieur, qu’à observer le petit garçon que le destin avait placé sur sa route par les hasards malencontreux de ma naissance… Pourtant, j’ai eu très jeune le sentiment d’avoir malgré tout tenté quelque chose vers cet être distant, un peu comme un élan d’affection que j’aurais sans doute voulu pouvoir partager avec elle, ma mère… au moins au tout début. J’étais seul. Et je me sentais seul. Même parmi d’autres gens.

C’est sans doute de cette époque d’élans frustrés et non rendus que vient mon irrémédiable indifférence à toute forme d’émotion véritable.

Qui étais-je pour elle ?  Je me souviens d’un âge, vers quatre ou cinq ans, peut être moins, peut être plus, c’est un peu vague en fait, où parfois son regard se posait brièvement sur moi, comme pour y déceler les prémices d’un charme caché encore à naître…  mais qui tardait à venir. Je crois qu’en fait elle ne m’aimait pas, et je le lui rendais bien. Peut être, si j’avais été un petit garçon agréable et joli, se serait-elle intéressée à mon image ou à moi…  qui sait ?  Mais les choses s’étaient installées ainsi depuis le début. Il n’y avait pas d’échange, pas de vrai regard, elle ne s’occupait que de me voir manger à ma faim, être propre, de mes notes à l’école, il ne fallait surtout pas que je cherche à la déranger d’une quelconque manière…  et dès tout petit, j’ai appris à pleurer en silence pour ne pas perturber ses nuits ou même ses nombreuses sorties et activités festives. Je me souviens qu’elle me faisait souvent garder le soir et j’ai plus de souvenirs sur le défilé des visages de ces gardes d’enfant que de celui de ma génitrice ou de sa seule présence. Il est ainsi arrivé un temps où les larmes n’ont plus rien représenté de concret puisque je ne pouvais rien obtenir par leur intermédiaire…  alors j’ai aussi cessé de savoir pleurer.