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Etat et politique dans le Tiers-Monde

288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
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EAN13 : 9782296289420
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ETAT ET POLITIQUE DANS LE TIERS-MONDE

FORUM DU TIERS-MONDE

LE NOUVEAU SYSTÈME CAPITALISTE MONDIAL LE MONDE VU DU SUD Deux volumes, sous la direction de Samir Amin et Pablo Gonzalez Casanova: Vol. I: Mondialisation et Accumulation. Vol. II : Etat et politique dans le Tiers-Monde.

THE NEW CAPITALIST WORLD ORGANIZATION A PERSPECTIVE FROM THE SOUTH Two volumes,edited by Samir Amin and Pablo Gonzalez Casanova: Vol. I: Transnationalization and Accumulation. Vol. II : State and Politics in the Third World.

Sous la direction de Pablo Gonzalez CASANOVA

ETAT ET POLITIQUE DANS LE TIERS-MONDE

Préface de Samir AMIN et Pablo Gonzalez CASANOVA

Forum du Tiers-Monde Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

LE NOUVEAU

SYSTEME CAPITALISTE LE MONDE VU DU SUD

MONDIAL

sous la direction de : Samir Amin Pablo Gonzalez Casanova

VolumeII ETATET POLmQUE DANS LE TIERS-MONDE
Contributions de : Samir Amin Georges Aseniero Pablo Gonzalez Casanova Ninnal Kumar Chandra Bernard Founou- Tchuigoua Carlos Vilas
Traduit par Yves Bénot

1994 ISBN: 2-7384-2526-7

@ L'Hannattan,

PREFACE
Sarnir AMIN et Pablo Gonzalez CASANOVA

Nous sommes heureux de présenter ces deux volumes intitulés « Le nouveau système capitaliste mondial - Le monde vu du Sud» (vol. I : Mondialisation et Accumulation; vol. Il : L'Etat et la Politique). Les travaux des groupes de recherche et de discussion constitués à cet effet ont été coordonnés par les deux signataires de cette préface. L'habitude veut que le monde soit vu du Nord, que les chercheurs du Nord se soient donné le monopole, non seulement des études concernant leurs régions propres, mais encore de celles qui concernent le système mondial pris dans son ensemble, tandis que les chercheurs du Sud sont cantonnés dans les études qui ne concernent que leurs régions. Cette distorsion n'est que la projection, dans le domaine de la pensée, de l'asymétrie qui caractérise le capitalisme mondial. Dès, lors bien des institutions qualifiées d'internationales sont en fait des institutions du Nord (la Banque dite Mondiale par exemple est en réalité une Banque du Nord pour l'action au Sud). Nous avons voulu rompre avec cette convention et produire ici une image du monde vu du Sud. Le premier volume, dont la préparation a été coordonnée par Samir Amin, place l'accent sur la contradiction qui oppose les exigences de la logique de l'accumulation mondialisée dominée par le capital du Nord à celles d'une accumulation locale dans les pays et régions du Sud qui serait mise au service d'un développement national et populaire authentique. Bien entendu cette contradiction, qui n'est pas nouvelle puisqu'elle est immanente au capitalisme réellement existant, opère depuis la fin des années 7

quatre-vingt dans une ambiance critique, qui inaugure probablement une étape nouvelle de l'expansion capitaliste mondiale. Le second volume, dont la préparation a été coordonnée par Pablo Gonzalez Casanova, place l'accent sur la contradiction qui oppose les exigences de la logique politique de la mondialisation à celles de la construction d'un Etat national démocratique dans les régions de la périphérie. Là aussi cette contradiction, permanente dans I'histoire du capitalisme, opère désormais dans un cadre idéologique et social, politique et stratégique, transformé par l'évolution récente du système. Le Forum du Tiers-Monde (Dakar) et le Centro de Investigaciones Interdisciplinarias en Humanidades de la UNAM (Université autonome de Mexico) sont à l'origine de ce projet. Des conférences et séminaires ont été organisés dans ce cadre, qui ont permis, entre autres, d'identifier les problèmes et de former les petits groupes de recherche et de discussion constitués par les auteurs des études rassemblées dans ces deux volumes. A ces collègues et amis nous adressons ici nos remerciements chaleureux pour la qualité de leur travail et de leur dévouement. Le projet a bénéficié par ailleurs d'un modeste soutien de l'Université des Nations unies (UNU). Le Forum du Tiers-Monde et l'Université Autonome de Mexico adressent ici leurs remerciements à tous les organismes qui ont largement soutenu le projet, notamment l'Agence Suédoise (SAREC), l'Institut des Nations unies pour la Recherche Sociale (UNRISD), l'agence finlandaise (FINNIDA), la Coopération norvégienne et la Coopération italienne. Cependant, selon la formule d'usage, nous rappelons que les opinions émises dans ces volumes n'engagent que leurs auteurs. Les deux volumes se complètent mutuellement et les questions soulevées dans chacun d'eux sont inséparables les unes des autres. L'équipe du Forum du Tiers-Monde constituée à cet effet n'a pas analysé les aspects « économiques» de la mondialisation, et ceux qui sont relatifs à la gestion des systèmes politiques contemporains dans des séances séparées et distinctes. Car la logique de l'économique (capitaliste en l'occurrence) ne s'impose pas comme une force surnaturelle au point qu'il n'y aurait nulle alternative, et qu'on ne pourrait que s'y soumettre, s'y « ajuster» comme on dit. Cette logique opère dans un univers complexe d'intérêts sociaux, politiques et idéologiques contradictoires. Ce qui en 8

résulte - « l'ordre », parfois stable, parfois instable - est le produit de ces interactions conflictuelles et de la solution que le rapport des forces du moment apporte à ces contradictions. Il n'est pas connu à l'avance puisqu'il dépend précisément du développement des luttes et, pour ce qui nous importe, des luttes conduites par les classes populaires victimes de la logique de l'expansion du capital. Il n'y a pas de « loi de l'histoire» antérieure à l'histoire elle-même. Des alternatives existent toujours, et nous n'acceptons pas le syndrome de TINA (There is no alternative) que les appareils au service du capital dominant voudraient imposer comme allant de soi. Cela étant, le capitalisme a également une capacité remarquable à « s'adapter », à « s'ajuster» aux conditions que le rapport des forces sociales lui impose. Dans le premier volume, l'accent avait été placé sur la dimension économique du conflit entre d'une part la logique de l'expansion du capital dans la phase nouvelle de son développement caractérisé par l'industrialisation du Tiers-Monde, la marginalisation des régions non engagées dans ce dernier processus, l'érosion du pouvoir des Etats nationaux et l'apparition d'une contradiction nouvelle du fait de la séparation entre l'espace dominant de la reproduction du système, désormais mondialisé, et celui de la gestion politique et sociale - qui demeure enfermée dans les frontières des Etats. Dans ce second volume, l'accent est placé sur les dimensions politiques du même processus. L'Etat est traité ici dans ce cadre conceptuel, et non pas dans la perception institutionnelle comme on le fait le plus souvent; il s'agit ici de comprendre son contenu concret effectif. Au service de quelle logique sociale, locale (ou nationale) et globale (mondiale) fonctionne-t-il ? Quels moyens, y compris institutionnels (comme le sont les démocraties pluripartites et électorales, ou le populisme ou l'étatisme, par exemple), sont mobilisés à cet effet? Comment opèrent les compromis sociaux qui permettent l'expansion mondialisée du capital? Quels intérêts ceux-ci intègrent-ils dans la construction des hégémonies sociales dominantes, et quels sont ceux qui sont rejetés en dehors ? Comment ces derniers s'expriment-ils alors? Quel contenu donnent-ils alors aux aspirations populaires et comment leur donnent-ils une légitimité idéologique et culturelle? Les discussions ont été organisées autour de l'axe central constitué par la question de la démocratie. Des appréciations diffé9

rentes quant à la force des aspirations populaires à l' épanouissement de la démocratie politique, à la démocratisation de la vie socialé sous tous ses aspects, à la mobilisation de la pratique démocratique au service des intérêts des classes populaires, sont visibles dans les textes dont ce volume est composé. Ces différences sont sans doute, en partie au moins, le reflet de la variété réelle des situations dans les différentes régions du monde, de la variété des réponses politiques et idéologiques à la crise de légitimité des systèmes dominants en place. La continuité entre les deux volumes est, nous semble-t-il, évidente. Dans certains cas, ce sont les mêmes auteurs qui ont rédigé les deux chapitres concernant une région donnée; dans d'autres, il s'agit d'auteurs différents, mais tous se sont toujours retrouvés associés dans la même série de séances de travail collectif, assurant ainsi, sinon l'unité des vues, du moins celle des questions posées et le souci d'y répondre.

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CHAPITRE

I

COLONIALISME GLOBAL ET DEMOCRATIE
Pablo Gonzalez CASANOVA

INTRODUCTION Toute introduction à une étude sur l'Etat et la politique dans le Tiers-Monde nous impose de placer C(fthème dans son contexte mondial, au sein duquel la logique de la souveraineté des peuples et leur sentiment de la souveraineté acquièrent aujourd'hui un caractère inédit et prioritaire. On ne saurait parler d'un tel sujet sans replacer le Tiers-Monde dans le cadre du monde entier d'aujourd'hui, sinon notre recherche serait condamnée à l'échec. Ceux qui ne se rendent pas compte que le Tiers-Monde n'est autre que le monde colonial rénové en viennent à se lamenter de l'inexistence de démocraties stables à la mode occidentale en Afrique, Asie et Amérique latine sans même envisager les facteurs qui s'y opposent dans des régions de la terre opprimées et déjà ravagées par les méthodes coloniales. De plus, il y a cette circonstance aggravante que ces démocraties occidentales exaltées comme modèles par tant de personnes, sont cependant loin d'être des gouvernements des peuples souverains par eux-mêmes. Elles ne montrent pas non plus la moindre capacité à faire obstacle à la destruction de l'environnement, ni à résoudre leurs propres problèmes sociaux, ni à écarter la menace d'une guerre de tous contre tous, avec éventuellement emploi des annes nucléaires. L'examen du cadre mondial après la fin de la guerre froide met en lumière l'exigence de régimes politiques où s'exercerait enfin 11

le pouvoir du peuple dans des démocraties pluralistes, bref une alternative qui commence à prendre forme dans certaines régions du Tiers-Monde. En tout état de cause, au choix tout simple entre capitalisme et socialisme, l'expérience récemment révélée du « socialisme réellement existant », en fait autoritaire ou totalitaire, face à la domination d'un capitalisme global et colonialiste de plus en plus inique et barbare, nous conduit à mettre en lumière la logique utopiste de la médiation nécessaire de la souveraineté des peuples dans un monde postcolonial dont les problèmes seraient résolus démocratiquement aussi bien dans sa périphérie que dans ses centres. Une telle conception paraîtra sans nul doute idéologique et archaïque aux yeux de l'idéologie néo-libérale dominante ; pour la développer, il convient d'abord de s'arrêter sur le concept de Tiers-Monde. Si l'on entend par là toute cette partie de l 'humanité qui a été soumise à la domination et à l'exploitation coloniales, c'est un fait que ces rapports de domination, loin de disparaître à la fin de la guerre froide, n'ont fait que se renforcer en Asie, Afrique et Amérique du Sud et centrale, en même temps qu'au cœur même des pays du Centre. Le Tiers-Monde est devenu un phénomène international qui englobe les anciens pays du bloc soviétique et la Chine, en même temps que les minorités d'exclus à l'intérieur des Etats-Unis, de l'Europe occidentale et du Japon, ainsi que les masses de travailleurs immigrés de trois continents dans ces mêmes pays; ainsi, au Tiers-Monde colonial externe s'est ajouté ce Tiers-Monde interne, l'un et l'autre étant l'expression la plus récente du colonialisme, pareil à l'Orlando de Virginia Woolf, sans cesse renaissant.

I-

CONNAISSANCE DES PERILS MONDIAUX

TIy a à Washington un « WorldwatchInstitute », qui, comme son nom l'indique, tient à jour la liste des dangers qui menacent le monde. Mais c'est un exemple de plus d'une prévision qui, comme celles qui furent faites à Œdipe, est incapable de rien changer au destin tragique, bien que cette institution ne croie pas au Destin. Les gouvernants en effet connaissent, grâce à lui et à bien d'autres sources, les menaces qui pèsent sur une société intenable et sur un monde ingouvernable, mais ils ne font que chercher à préserver la gouvernabilité de ces sociétés d'une manière 12

qui n'affecte pas leurs intérêts particuliers. Voici quelques exemples des sombres prédictions et constats de cet institut. « Le Bangladesh tel qu'il est pourrait cesser d'exister» (Brown 1974). En 1989, au sujet des dépenses militaires, Michael Renner constate que, si, en monnaie constante, les pays industrialisés ont doublé leurs dépenses militaires depuis 1960, le Tiers-Monde les a multipliées par six, passant de 6 % du total mondial en 1965 à 18 % vers 1985. D'où augmentation des exportations d'annes des pays du Centre. Mais la liste des dangers ne cesse de s'allonger. TIy a la faim dans le monde et la misère qui, loin de reculer, ont repris leur marche en avant après quelques progrès au début des années soixante. A la fin des années quatre-vingt, on estime à au moins 100 millions les Africains en-dessous du seuil de pauvreté et en état de malnutrition grave. TIy a la destruction des terres cultivables, il ya le réchauffement global de la planète, il y a le trou dans l'ozone, et l'on doit remarquer que ces phénomènes de destruction de l'environnement affectent tout particulièrement le Tiers-Monde. La déforestation affecte les 72 % des forêts d'Afrique occidentale, 63 % en Asie du Sud contre 14 % dans les zones tempérées (Strahm 1973). Maisles conséquences peuvent concerner un jour toute la planète. Il y a la destruction d'immenses prairies qui peuvent devenir des déserts. Il y a les niveaux de pollution de l'air, de la mer et des grandes villes, y compris dans les métropoles du Centre. Il y a les pluies acides, les émissions de soufre. Les mouvements écologiques ont eu beau se développer, ils n'ont pratiquement rien obtenu qui renverse ces tendances et conjure les périls. Il y a aussi le péril nucléaire que la fin de la guerre froide n'a pas fait disparaître, en dépit du traité de nonprolifération. En somme,la destruction de la terre est aujourd'hui structurellement possible. Mais il n'y a ni la volonté qui serait nécessaire pour résoudre le problème, ni d'ailleurs une connaissance intégrale des menaces sur la survie globale.

II -

CRISE D'HEGEMONIE ET CONNAISSANCE

« La pax americana, écrit Robert Cox (1987), avait créé un espace économique mondial dans lequel les grosses sociétés pouvaient internationaliserla production. Dans le même temps, les 13

Etats demeuraient capables de protéger les fractions les plus faibles, socialement et économiquement, de la population. Cette tension entre l'économie mondialement orientée et les préoccupations de l'Etat orientées vers l'intérieur pouvait être gérée tant que l'économie mondiale était dans une phase d'expansion. Tel était le cas dans les années cinquante et soixante. » Mais par la suite tout a changé, avec le déclin économique des Etat-Unis, marqué par leur déficit de la balance des paiements, leurs crises fiscales et les poussées inflationnistes, la baisse des investissements et de l'emploi, la surproduction, la croissance extraordinaire de la dette. Encore créditeur net en 1981, ce pays devient vers 1987 le premier débiteur du monde entier. Le crash boursier d'octobre 1987 est le signe le plus voyant de cette crise. Bien entendu, les Etats-Unis perdent l 'hégémonie dans beaucoup de domaines, surtout sur le terrain de l'économie, mais pas dans tous. Leurs techniques de domination psychologique et politique peuvent donner l'impression qu'ils restent les premiers. En tout cas, leur réaction devant cette situation a été une défense féroce et acharnée du statu quo qu'ils ont imposé aux gouvernements des pays pauvres du Tiers-Monde, provoquant par là même des efforts de mobilisation et de résistance des couches sociales les plus affectées par ces processus. Or, ces évolutions n'ont pas été sans conséquence pour le devenir des sciences sociales, comme l'a noté aussi Cox. Dans un premier temps, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans les milieux des Nations unies et des organismes internationaux, on tenait pour acquis que des recherchesde caractère « technique» et « fonctionnel» devaient servir de base au système de domination existant, et lui apporter leur garantie « scientifique ». Le point important était qu'elles confirment que le Tiers-Monde devait rester ouvert aux flux commerciaux et de capitaux du monde capitaliste central et se conformer à ses règles. Même des mouvements de libération nationale de contenu radical s'y sont peu à peu pliés une fois parvenus au pouvoir. Mais dans les années soixante-dix, les choses changeaient, la perte d'hégémonie des Etats-Unis commençait à se faire sentir, les succès des forces populaires en Angola, Mozambique, Ethiopie et Nicaragua, avec en outre Cuba, tout cet ensemble de facteurs a remis en cause et la suprématie de Washington dans l'assemblée générale de l'O.N.U., et le dispositif de justification d'apparence scientifique des sciences sociales. 14

Mais une nouvelle conception d'ensemble ne s'est pas affirmée. Les compétiteurs des Etats-Unis dans le monde capitaliste central, Japon ou Europe, ne visaient que la préservation du système à leur profit, le monde socialiste de ces années-là était déjà entré en crise, les recherches faites alors au nom de ce socialisme étaient loin de présenter les garanties de rigueur dans l'investigation qui auraient été nécessaires. Ce qui s'est alors imposé, à la place de cette recherche « technique» apparemment « scientifique », ce sont les dogmes du fonctionnalisme monétariste à la Friedman, technocratique et néo-libéral. C'est cette idéologie qui s'est répandue, et qui entend soumettre ou détruire tout centre autonome de pensée critique. Les mouvements sociaux-démocrates en ont été pénétrés dans les pays du Centre. Et si, aujourd 'hui, en diverses parties du monde, ont surgi de nombreux projets de démocratie reposant sur le pouvoir du peuple dans la production, la politique et la culture, aucun d'entre eux n'a encore réussi à correspondre à un projet mondial plus ou moins clair, ni à déboucher sur une théorie et organisation de l'universel. La pensée critique de la fin de ce XX. siècle commence à peine à repenser une alternative démocratique des peuples qui soit globale.

III - LA CONNAISSANCE DE L'EXPLOITATION DU TIERSMONDE

Le rapport du Worldwatch Institute de 1989 mentionnait à peine le Tiers-Monde, ce que l'on peut sans doute attribuer à la division du travail intellectuel, mais qui relève tout autant de motivations idéologiques. Car il existe sur ce terrain une tradition scientifique de non-connaissance qui a des sources politiques. En règle générale, le Tiers-Monde n'était pas inclus dans les recherchessur la « sécurité» faites aux Etats-Unis, ni d'ailleurs dans les recherches sur la survie de 1'humanité. Les menaces sur l'environnement ou sur les risques de guerre nucléaire n'avaient aucun lien, dans cette perspective, avec les menaces résultant de l'exploitation. Puis, dans les années quatre-vingt, c'est le concept même de Tiers-Monde qui a été abandonné. La recherche universitaire posait les problèmes de la « globalité» ou de la gouvemabilité du 15

point de vue de rapports dits Nord-Sud. Les questions de la survie ou de la gouvernabilité étaient attribuées à la crise économique et morale des pays du Tiers-Monde rebaptisés, dans un langage d'apparence neutre, pays « en voie de développement» ou « sousdéveloppés ». Crise qui est analysée sans prendre en compte les conséquences désastreuses de l'exploitation de ces pays. L'étude du phénomène de l'exploitation, soit de certaines parties de la planète par d'autres, comme dans les rapports coloniaux classiques, soit de certaines classes par d'autres, comme dans les rapports de production, n'a été menée que dans le cadre de la pensée socialiste, et encore, par certains des multiples courants socialistes. En dehors d'eux, on a eu des approches religieuses ou humanitaires, dans lesquelles n'intervient aucune analyse « systémique» ou structurelle; de ce point de vue, il s'agit d'une anomalie, d'une injustice, qui devrait être atténuée ou éliminée, soit pour des raisons morales, soit pour maintenir le contrôle politique. Comme toutes les recherches socialistes ne sont pas toujours rigoureusement scientifiques, que la recherche de caractère humanitaire manque souvent de rigueur méthodologique, les institutions de recherche officielles des pays du Centre écartent de leur champ d'investigation la possibilité scientifique d'étudier l'exploitation, l'excluent de l'épistémologie. Les universitaires « distingués» se rabattent avec toute leur compétence sur l'étude des fonctions et des relations fonctionnelles. Quand ils sont en face de rapports de contradiction, ils se limitent à étudier les luttes pour le pouvoir ou les luttes pour le marché et sur les marchés, de telle sorte que n'apparaissent nulle part l'exploitation de l'homme par l'homme, ni, afortiori, l'idée que l'on puisse lutter contre l'exploitationpuisqu'elle « n'existe» pas. Milton Friedman l'écrit sans ambiguïté: « Au siècle dernier a pris naissance le mythe selon lequel le libre marché capitaliste... est un système dans lequel le riche exploite le pauvre» (inFree to choose, Avon, 1981, p. 137). Cette analyse fonctionnelle culmine avec l' « analyse des systèmes ». L'une et l'autre ont un certain impact sur des réfonnes sociales et des restructurations de certains éléments de ces fonctions qui, loin d'éliminer l'exploitation, la répartissent sous des fonnes immédiatement fonctionnelles en vue d'assurer la maximisation des profits et la sécurité des entreprises. Du même coup, toutes ces recherches sont aveugles aux rapports de domination et d'exploitation, et la

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pauvreté elle-même n'a plus rien à voir avec une exploitation posée d'avance comme inexistante.

Pour ce fonctionnalisme classique et ses dérivés « cybernétiques» ou « systémiques », la menace sur la survie de l'homme sur terre en tant que médiation de la menace sur la survie des exploiteurs (pays ou classes) demeure inexplicable ou incompréhensible. C'est pourquoi des interventions comme celle de Noam Chomsky ont une bien plus grande portée que la valeur morale ou politique qu'on leur reconnaît habituellement. Peut-être même ses interventions dans ce domaine ont-elles une plus grande signification épistémologique que son travail de linguiste. Dans ses Conférences de Managua, dans Culture et terrorisme et autres essais, Chomsky s'attaque à ce qu'il appelle la S.liberté ; il l'ajoute aux quatre libertés énumérées par Roosevelt dans la guerre contre les nazis: liberté d'expression, liberté de conscience, libération de la misère, libération de la peur. Chomsky, lui, écrit: « La conclusion principale, et nullement surprenante, qui se dégage de toute l'histoire de ce pays, c'est que toute la politique internationale et de sécurité intérieure des Etats-Unis, enracinée dans les structures de pouvoir de la société civile, a comme objectif premier ce que nous pouvons appeler la S.liberté, que l'on définira grosso modo mais tout de même avec une précision suffisante, comme la liberté de piller, exploiter et dominer, la liberté d'entreprendre toute action nécessaire pour assurer que les privilèges existants sont effectivement protégés et déployés. » (Chomsky, 1988, I). Comme Chomsky le souligne également, l'étude d'un tel problème est dès le départ disqualifiée par des exigences impossibles. On réclame de ceux qui la tentent « de très hauts niveaux de preuves et d'argumentation, bien au-dessus de ce que l'on demande de tant d'autres disciplines ». A quoi s'ajoutent« l'isolement et le manque de moyens qui vont de pair avec la dissidence » (Id., p. 211). Le point important, c'est que l'étude de l'exploitation entre dans la catégorie de la dissidence parce qu'elle est aussi la base nécessaire pour l'étude des problèmes de survie de l'humanité. Ce rapport est fondamental pour parvenir à comprendre certaines des plus graves menaces qui pèsent sur I'humanité; car les périls nucléaires et écologiques pris en eux-mêmes, isolément, ne permettent ni de comprendre ni d'élaborer une politique pour la 17

survie. TIfaut que le phénomène de l'exploitation fasse partie de la problématique ou de la visibilité épistémologique. Sinon, toutes les recherches, qu'elles soient faites sous les auspices du EM.I., de la Banque mondiale, de l'O.N.V., ou de penseurs « critiques» qui veulent résoudre le «problème social », ou mettre fm à l' « inégalité croissante », ou rechercher la « justice sociale », ne peuvent que mener à une impasse. Or, l'exploitation, si elle est un fait général, s'est gravement renforcée au cours de ces dernières années. Dans les années quatre-vingt, elle s'est réorganisée à l'échelle mondiale au moyen de la dette extérieure des pays sous-développés, qui n'avait jamais atteint de tels niveaux. C'est elle qui est devenue la principale source du transfert de l'excédent de ces pays vers leurs créanciers du Centre, et aussi de la majorité de leur population vers les couches dirigeantes qui ont le soutien du pouvoir transnational. L'application par ces classes dirigeantes des programmes d'ajustement structurel imposés par le F.M.I. « dépouille surtout les couches les plus pauvres de la population », c'est ce qu'affirme un des rares spécialistes qui s'intéressent à de telles questions, Randolph H. Strahm, ancien conseiller auprès de la CNUCED, et maintenant secrétaire général de l'association « Les amis de la nature de Suisse» Depuis 1972, la dette du Tiers-Monde n'a cessé de croître. Ces emprunts n'ont bénéficié qu'à une très faible portion de la population des pays débiteurs, celle qui avait déjà les revenus les plus élevés, tandis que c'est toute la population qui travaille pour les rembourser (Strahm, 1986, p. 94-97). La dette ne cesse d'engendrer de nouveaux emprunts et donc de nouvelles dettes, tandis que la hausse des taux d'intérêt entraîne de nouveaux transferts pour son service. La fuite des capitaux de ces pays vers les grands centres financiers des pays développés aggrave la crise de la dette: elle réduit les capitaux disponibles pour le marché intérieur alors qu'elle accroît ceux des pays du Centre. De la sorte, les pays sous-développés reçoivent moins d'argent de l'extérieur qu'ils n'en envoient au-dehors. De plus, l'instabilité des prix des matières premières joue au profit du Centre contre le Tiers-Monde. A quoi s'ajoutent toutes sortes de spéculations sur ces matières premières avec tous les intermédiaires qui interviennent dans les changes Nord-Sud. En fin de compte, il faut beaucoup plus d'unités de produits exportés pour chaque unité importée. En 18

1975,8 kilos de coton équivalaient à 1 baril de pétrole, en 1982, il fallait 24 kilos de coton pour le même baril. Selon Nyeréré, en 1981, il fallait quatre fois plus de coton et dix fois plus de tabac pour payer un camion de sept tonnes qu'en 1972. La corruption est partie intégrante d'un système qui, dans le monde entier, travaille à réduire les coats de production dans les pays dépendants au moyen de pressions et de pots-de-vin. Les surplus transférés sont dans une grande mesure dissimulés par divers moyens, comme la surfacturation des achats de l'entreprise et la sous-facturation de ses ventes. Toutes choses qui devraient être objet d'investigation scientifique, et que l'on se contente de classer dans la catégorie des « délits », qui sont des infractions à ce que l'on considère comme des lois naturelles du système. Au total, les grands bénéficiaires sont les multinationales et les banques du Nord au détriment du Sud et de ses travailleurs. Le New-York Times du 3 décembre 1984 indique que la Citicorp a recueilli un tiers de ses profits de 1982 au Brésil où elle n'a que 5 % de ses investissements (cité par Cavanagh, 1985, p. 25). Et pourtant, on prétend ne pas voir dans ce rapport la preuve de l'exploitation! Pourtant, depuis les premières années d'existence de la CEPAL (Commission économique pour l'Amérique du Sud) jusqu'à la récente commission du Sud, nombre d'organismes de l'O.N.D. ont rassemblé une masse de données quantifiées sur l'exploitation sous la forme de transferts et d'échange inégal. Néanmoins, on continue à tenir les concepts d'exploitation et de pillage pour des notions non scientifiques, illégitimes, et l'on traite ceux qui les utilisent de débiles humanitaires ou populistes. Le problème est d'autant plus grave que la dette extérieure tend à se reproduire et à se multiplier de manière, en quelque sorte, « systémique ». Bien qu'au début des années quatre-vingt, les financements extérieurs aient été brutalement réduits, depuis 1982, « une cinquantaine de pays surendettés ne parviennent plus à payer les échéances de leurs dettes et renégocient chaque année avec leurs créanciers, banques et gouvernements des pays industrialisés » (Comarin, 1987, p. 219). On sait bien quels sont les conséquences de ces renégociations : montée du chômage, chute du pouvoir d'achat des couches populaires et moyennes, réduction de la protection sociale, hausse de la mortalité infantile. Or l'exploitation internationale, celle qui 19

vient du dehors, s'articule sur l'exploitation que l'on peut dire nationale, l'une nourrissant l'autre. Les mesures dites d'assainissement frappent les gens les plus pauvres, elles impliquent le gel des salaires, sinon leur baisse, des économies budgétaires sur l'éducation, la santé, le logement, la suppression des subventions aux produits de première nécessité, des hausses des tarifs des transports publics, des prix des médicaments, des matériaux de construction. Tout cela accompagne le transfert du surplus aux sociétés privées, notamment banques et exportateurs, et, à travers des intennédiaires, aux sociétés transnationales (Strahm, 1986, p.108-109). Ce sont les paysans et les ouvriers du Tiers-Monde qui financent et la dette et les autres transferts. Pour ce qui est des travailleurs salariés, ils le font par le biais de salaires plusieurs fois inférieurs à ceux du monde développé du Centre, à productivité individuelle égale. En moyenne, ils sont de l'ordre de 10 % des salaires du Centre. C'est ce qu'ont mis en lumière les chercheurs qui se sont intéressés au récent traité de libre-échange entre les Etats-Unis et le Mexique (Alena), et qui ont comparé les salaires mexicains avec ceux des Etats-Unis, à qualité de production et à productivité individuelle égales. Si, comme on le fait le plus souvent, on néglige cette donnée de l'exploitation externe et interne, si, au mieux, on présente les faits sous l'angle de la réification, c'est-à-dire en constatant simplement qu'il y a de l' «inégalité », en se bornant à en enregistrer la répartition et l'accroissement, alors on ne verra plus qu'un phénomène contre lequel on ne peut rien. L'écart croissant entre les pays riches et les pays pauvres est un fait, et c'est tout, dans cette perspective. D'autres faits inquiétants peuvent aussi être notés. Ainsi, les pays industrialisés consomment 80 % des ressources de la planète, alors que leur population ne représente que 20 % du total. Quant à la consommation d'énergie, celle d'un Américain équivaut à celle de 2 Européens, de 55 Indiens, de 168 Tanzaniens, et de 900 Népalais. Les trois quarts de la population du monde (Afrique, Asie et Amérique du Sud et centrale) ne disposent que d'un cinquième de la production et de la richesse mondiales. 33 % de la population du globe vivent dans la pauvreté absolue, autrement dit consomment moins que ce qui est le minimum nécessaire. L'inégalité internationale se reproduit dans l'inégalité nationale: les centaines de millions d'êtres humains sous-alimentés sont répartis inégalement panni les divers pays et

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dans chaque pays. Les paysans sont ceux qui reçoivent la moindre part du produit net de l'agriculture. Mais toutes ces indications concernant l'inégalité ne font que révéler les suites d'un rapport social qui n'apparaît même pas dans la majorité des recherches académiques. L'inégalité y est souvent attribuée à une inégalité technologique et culturelle, négligeant totalement les rapports d'exploitation et tout le système de transfert que nous avons brièvement rappelés. Des études comme celle d'Alan B. Durning sont un cas exceptionnel. Lui voit dans l'exploitation le « piège de la pauvreté ». Il écrit: « le niveau international, mêlant le système de la dette et la fuite des capitaux au cours des années quatre-vingt, a rendu les riches plus riches et les pauvres plus pauvres» (Durning, 1989, p. 6). Selon lui, la structure internationale de transfert du surplus des pays pauvres vers les pays riches, se combine au niveau national avec des politiques qui, ou ne tiennent aucun compte des pauvres, ou sont discriminatoires à leur égard, et, au niveau local, avec le fardeau épuisant de la dette, des taux d'intérêt élevés, des prix à l'exportation en baisse et la fuite des capitaux. Partout dans toute cette période, niveau des salaires et niveau des prix ont joué contre les pauvres, dont la vulnérabilité s'est accrue en même temps que celle des pays pauvres. Les champs, les bois, les demeures, les rivières et lacs qui étaient auparavant ceux des pauvres ont été ravagés ou privatisés. Les pays pauvres ont privatisé et dénationalisé leurs ressources naturelles, leurs infrastructures et leurs entreprises. Et ce piège de la pauvreté opère caché ou n'apparaît au grand jour qu'exceptionnellement. Ses conséquences pour l'intégrité physique des individus, les maladies, l'ignorance et l'insécurité sont permanentes, elles, et de plus, croissantes et insolubles dans le cadre d'un système qui ne se reconnaît pas en tant qu'exploiteur, qui ad' ailleurs un intérêt vital à ne pas le faire. Il ne se décèle pas au niveau local; quant aux groupes les plus puissants, ils s'en tirent en accusant leurs associés et surtout leurs rivaux les plus faibles. Le pauvre dans son environnement isolé est facilement exploité par les usuriers, les négociants, les gros propriétaires terriens, les fonctionnaires subalternes. Tous sont soumis au « pouvoir des ruraux et citadins riches et de leurs alliés» (Robert Chambers, « Les derniers seront les premiers », in IDS Bulletin, avril 1989). Ces alliances englobent les créanciers, les banquiers, les négociants, les capitalistes, de passage ou séden-

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taires, du « piège global de la pauvreté ». Mais de toute cette structure, c'est à peine si l'on en fait mention; bien loin qu'elle soit au centre de la recherche scientifique, on se demande qui peut bien se risquer à l'étudier. L'Etat dépendant, que ce soit en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud et centrale, n'agit que sous la pression des gouvernements des pays du Centre et de leurs partenaires sur place. Si cet Etat tente de résister, alors entrent en action les interventions et les opérations de déstabilisation, dont la forme extrême est la guerre civile ou directement étrangère. Guerres qui peuvent d'ailleurs être psychologiques, économiques, diplomatiques et ouvertement militaires. Ceux qui en profitent ne cherchent pas à savoir qui s'en nourrit; ceux qui veulent les dénoncer ne le peuvent, et d'ailleurs ils le tentent sur la base d'une conceptualisation empirique aussi insuffisante que leur force politique.

IV - EXPLOITATION ET DOMINATION DU TIERSMONDE EN TANT QUE MENACE POUR LA SECURITE MONDIALE: UN TABOU EPISTEMOLOGIQUE
L'hégémonie de l'ignorance de l'exploitation des peuples du Tiers-Monde mutile l'opinion publique en Europe occidentale et aux Etats-Unis. La seule exception est constituée par les groupes anti-impérialistes qui militent dans ces pays, qui seuls reconnaissent que la misère du Tiers-Monde doit être attribuée à ce système global d'exploitation dont nous avons tracé les grandes lignes. Mais ces mouvements sont plus faibles dans les pays du Centre que les mouvements écologiques ou les mouvements pour le désarmement atomique. Aussi bien, du Vietnam au Nicaragua en passant par Cuba, ce sont les peuples qui ont dû faire face par leurs propres forces aux interventions militaires et autres des grandes puissances impérialistes. Pendant toute une période, aujourd'hui révolue, ils ont pu conclure des alliances nécessaires avec les pays du socialisme réellement existant, de ceux du bloc soviétique à la Chine, alors qu'ils trouvaient fort peu d'appui dans le reste du monde. Cette absence de soutien populaire des pays du Centre à ceux de la périphérie se combine maintenant avec des poussées racistes

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de plus en plus fones, et de chauvinisme dans les masses ellesmêmes. Du même coup, les frustrations de ces masses débouchent sur le soutien aux interventions militaires et autres de leurs gouvernements dans le Tiers-Monde. Ce syndrome colonial contient une menace pour la survie de toute l 'humanité. Joint à la persistance ou la renaissance des crises de surproduction et de surpopulation prévisibles pour les premières décennies du xxr siècle, il pourrait devenir le détonateur d'un génocide global. D'où l'urgence de pallier le vide intellectuel et de connaissance des pays du Centre sur l'exploitation de la périphérie. Jusqu'ici, dans les régimes démocratiques de ces pays, on a été incapable d'imposer la plus petite limite à cette exploitation, et les gouvernements de ces pays ont eu toute libené de travailler avec la Banque mondiale et les sociétés transnationales pour renforcer et aggraver cette même exploitation. La politique dite « développementaliste » de l'O.N.U. s'est considérablement affaiblie. Or la Banque mondiale agit en dehors de toute législation internationale, et les transnationales jouissent d'encore plus de liberté d'action. L'idée que la démocratie est une réussite exemplaire aux EtatsUnis, en Europe et au Japon ne correspond pas à la réalité; dans ces pays, elle n'a pas pu mettre un terme à une politique qui réduit les deux tiers de l'humanité à une situation désespérée telle que l'on réussira difficilement à empêcher des phénomènes qui risquent de ressembler à un écocide colonialiste se déroulant en un scénario d'apartheid universel si les choses continuent ainsi. Dès lors, la simple logique de la survie paraît bien exiger que les forces démocratiques de l'Occident imposent une ligne politique tout à fait opposée à celle qui précipite le déclin du TiersMonde à force de l'exploiter et de le piller; elles devraient donner priorité à une action en vue d'amener leurs opinions publiques à admettre une solution du problème de la dette. TIn'en est, cenes, pas moins vrai que les difficultés de ces peuples de la périphérie doivent être d'abord résolues par ces peuples eux-mêmes dans une lutte pour se libérer de l'exploitation. Mais en relation avec le souci de la survie de l 'humanité, ces mêmes peuples devraient entraîner de forts courants d'opinion dans les pays du Nord à lutter eux aussi contre l'exploitation qu'ils subissent. Cet objectif logique parait cependant illusoire dans l'immédiat, car il lui manque des bases dans les pays du Centre, et même dans ceux de la périphérie. 23

Et pourtant la nécessité d'un Nouvel Ordre Economique Mondial devra, tÔt ou tard, être satisfaite par un nouveau pacte fondateur. Par moment, l'idée semble progresser en considération des périls engendrés par la situation du Tiers-Monde, et d'autant plus que le niveau d'instabilité est déjà fon élevé: violence, guerres régionales, terrorisme individuel et d'Etat, trafic de drogue commencent à envahir la vie quotidienne du monde entier. En termes de politique de pouvoir, ce Nouvel Ordre naîtra à la fois d'issues politico-militaires, de confrontations aiguës et de négociations diplomatiques tenaces. Sous quelles formes au juste, il est difficile de le prévoir. Dans tous les cas, entreront en jeu non seulement les guerres internationales et internes des pays du TiersMonde, mais aussi la confrontation entre les grandes puissances et entre elles et Afrique, monde arabe, Asie et Amérique du Sud et centrale. Ces rapports de force et leur évolution compteront plus que les discours humanitaires, ou que les études purement techniques. Insister sur les violations des droits de l 'homme des individus et des peuples dans le cours des guerres étrangères et civiles, dénoncer la misère insoutenable des deux tiers de l 'humanité, ou encore l'inhumanité des guerres et du sous-développement, tout cela n'acquerra une ponée politique que si on lie ces campagnes au combat fondamental contre l'exploitation. Or, pour y mettre fin, ainsi qu'à une action politique de terreur et de pressions militaires, il faudrait obtenir un soutien croissant de l'opinion publique des pays du Centre en faveur de ceux de la périphérie. C'est-à-dire qu'au lieu de marquer la solidarité en réclamant des « aides économiques » pour les pays exploités, il faudrait que le soutien s'attaque au principe même de leur exploitation. De l'issue du combat des peuples du Tiers-Monde selon que l'emponeront les forces de domination ou les forces de libération, résultera le nouvel équilibre des forces. S'il est favorable aux peuples du Tiers-Monde, alors il pourra ouvrir la pone à la négociation pour le Nouvel Ordre Mondial. C'est ce qui paraît d'autant plus probable que les rivalités entre les membres du « groupe des Sept », autrement dit, les sept pays les plus industrialisés du monde, ne peuvent vraisemblablement pas aboutir à la domination hégémonique d'un d'entre eux. Se fixer comme objectif minimal d'empêcher la destruction du monde peut aider à affronter la véritable menace et à éliminer le système global d'exploitation. Et, à 24

cette fin, les rapports de forces internes au Tiers-Monde peuvent, eux aussi, évoluer. Mais le changement ne saurait se consolider sans une lutte à la fois internationale et interne, globale et régionale, politique, idéologique et militaire. Et dans ce contexte général, reconnaître que l'exploitation des peuples et des travailleurs demeure le moteur essentiel des relations internationales et internes, est une exigence nécessaire pour avoir une juste conception de l'histoire passée et présente. Donc briser le tabou
qui fait obstacle à cette recherche. De toute façon, la solution du problème ne dépendra pas de méthodes « techniques» ni « humanitaires », mais du développement des forces sociales et politiques concernées. Cependant, si les peuples du Tiers-Monde sont les acteurs principaux de ce combat, il n'en est pas moins indispensable pour aboutir au Nouvel Ordre Economique qu'il y ait des forces qui les soutiennent et pèsent en faveur d'une solution négociée en vue de la liquidation de l'exploitation coloniale sous toutes ses formes. En ce sens, tout effort, toute action entreprise dans le Nord pour développer la lutte contre l'exploitation, contre la dette extérieure, le colonialisme et les transnationales, sont essentiels pour qu'aboutisse cette négociation future. Alors, ce sera une négociation pour la paix globale sur la terre. Or, pour cela, il est non moins essentiel de comprendre que la situation présente est enracinée structurellement dans l'histoire universelle d'un colonialisme qui se retrouve aujourd'hui sous des formes renouvelées dans divers domaines.

v - LE COLONIALISME MASQUE: TRANSNATIONALES ET DEITE EXTERIEURE
Le terme de « dépendance », est plus facilement accepté que ceux de « colonialisme» ou « néo-colonialisme ». C'est que ce dernier implique non seulement la dépendance, mais l'exploitation. Lié à des gouvernements installés par les métropoles occidentales dans les pays précédemment conquis, il se présente volontiers comme un « post-colonialisme », puisque les nouveaux dirigeants ont apparemment été choisis par leur peuple et ont l'air d'être responsables devant lui. C'est précisément ce qu'on désigne par le terme de « néo-colonialisme ». 25

De fait le colonialisme classique, ouvert, a pratiquement disparu de toute la planète. Mais le telTIlede « post -colonialisme» qui se justifierait s'il ne signifiait rien d'autre que cette disparition n'en est pas moins dangereusement trompeur, en ceci qu'il occulte les nouvelles fOlTIlesde dépendance et de domination qui se sont mises effectivement en place. Le concept de « néo-colonialisme» soulève d'autres problèmes. Il s'applique en principe à cette domination que la puissance du Centre exerce au moyen du marché, de la technologie dont elle a le monopole, du crédit et de la production et avec l'appui de gouvernements locaux, d'oligarchies et de bourgeoisies plus ou moins associés. Mais il ne faudrait pas que cette conception juste donne l'idée qu'il y aurait deux étapes se succédant dans un processus historique unique et unidimensionnel. En fait, c'est dès la fin du X~ siècle, quand on passe du capitalisme concurrentiel classique au capitalisme des oligopoles et à l'impérialisme, que se met en place le nouveau système. Ce sont là des changements qui se déroulent depuis la guerre entre l'Espagne et les Etats-Unis telTIlinée en 1898 et jusque vers la moitié du xx. siècle quand apparaissent les premières sociétés transnationales. Le colonialisme classique a aussi évolué en fonction des guerres de libération et des révolutions anti-systémiques. Le néocolonialisme a servi à introduire dans ces développements historiques une médiation qui a permis de transformer les régimes populistes et bureaucratiques, d'idéologie nationaliste voire socialiste, en reconstructeurs périphériques de la dépendance coloniale. Cette fonction de médiation se déploie dans toute sa splendeur depuis les républiques d'Amérique du Sud et centrale libérées de l'Espagne dans la période de 1820-1825, jusqu'aux républiques africaines nées dans les années soixante de ce siècle. On pourrait également trouver une illustration de cette fonction de médiation dans le comportement de l'U.R.S.S. au temps du stalinisme et du néo-stalinisme de Brejnev. Tout cela avait abouti à un moment à ce qu'on avait appelé la « bipolarité» mondiale. Mais il en était résulté une situation où ces libérations et révolutions assimilées par les pays du Centre tombaient dans leurs propres contradictions, obligeant le Centre à employer de nouvelles stratégies. Pour ce qui est de l'autre pôle, les pays de l'ex-bloc soviétique en Europe furent intégrés au marché mondial sans difficulté à la fin des années quatre-vingt. La Chine et le Vietnam ont depuis accé26

léré leur processus de réintégration au capitalisme. Cuba cherche à négocier, mais tente de préserver à tout prix ses conquêtes socialistes et une indépendance relative. Ainsi est-on passé au colonialisme global, et des médiations néo-coloniales à d'autres plus puissantes qui se combinent avec l'action d'entreprises monopolistes et oligarchiques fon différentes de celles du passé. Déjà au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la création des grandes organisations internationales du type F.M.I. et B.I.R.D. en avaient fourni les instruments. Mais les mouvements nationalistes révolutionnaires d'un type nouveau, dont on peut dater la naissance avec la révolution cubaine de 1959, avec, plus tard, la naissance d'une nouvelle gauche mondiale, puis la victoire du Vietnam en 1975, ont amené l'impérialisme à trouver une autre forme de riposte. C'est le changement originellement connu sous le vocable de transnationalisation, lequel a certes une signification économique et technologique, mais a une signification politique non moins imponante en ce qui concerne les rappons de pouvoir avec les Etats et les sociétés civiles métropolitaines et dépendantes. Les transnationales, utilisant les techniques de pointe en matière d'information et de traitement de données, agissent sur un plan global et interdisciplinaire, qui vise à l'efficacité dans tous les domaines, y compris social, culturel, politique et militaire. La transnationalisation généralise l'étude et l'application de structures complexes, fonctionnelles, élabore des modèles alternatifs de rappons profits-coûts de production et des matrices de développement qui component des variables politiques. Avec la transnationalisation, on passe des relations internationales des Etats - qu'elles fussent bilatérales ou multilatéralesau développement de réseaux travaillant à travers des canaux identiques et subordonnés d'Etat à Etat, de nation à nation, de société à société, à travers le réseau de leurs filiales ou de celles des organisations internationales ou continentales. TIne s'agit pas là d'Etat transnational, mais plutôt d'un bloc formé par les Etats nationaux et les organismes et entreprises transnationales, dans lequell 'hégémonie appartient aux sommets du monde des affaires capitaliste, au Centre comme à la périphérie. Mais la direction suprême est surtout établie dans les pays métropolitains, ceux du Centre. Ainsi s'évanouit la distinction entre les affaires intérieures et les affaires étrangères dans la politique. Non pas que ce qui est international 27

ou affaires étrangères disparaisse, mais ils se combinent fonctionnellement avec le national et l'intérieur. Et cela dans tous les domaines. Donc des relations étrangères subsistent cependant. Les grandes sociétés transnationales elles-mêmes intègrent des sociétés associées mais subordonnées au titre de sociétés « étrangères ». Or, à ce point, à cette étape historique de la transnationalisation, la dépendance se redéfinit institutionnellement dans le phénomène bien connu de la dette étrangère. Au niveau des idées, un flot de théorie néo-libérale, incluant des points de vue conservateurs et d'autres « avancés» du point de vue technologique, puisant dans Hobbes et dans Locke, utilisant tout 1'héritage du colonialisme européen depuis le XVI"siècle, mais aussi les expériences plus récentes des guerres contre-révolutionnaires, celles d'Algérie, du Vietnam, du Guatemala, enfm du Cambodge et du Liban, entreprend de justifier le passage à la transnationalisation et l'usage de la dette. Plus que sur le terrain économique, c'est en tant que problème de domination qu'il faut comprendre le processus de transnationalisation. De même que sur le marché capitaliste, la reproduction de la domination du patron sur le prolétaire ne repose plus sur la violence immédiate comme dans le mode de production esclavagiste, mais sur le rapport entre deux individus supposés fondamentalement « libres », de même au niveau international, par la médiation de la dette, ce sont les gouvernements endettés des pays pauvres qui vont reproduire le capitalisme en tant que phénomène global fonctionnant dans les pays du Centre comme dans les zones coloniales. Conséquence directe: la pression pour augmenter la production exportable au détriment de la production pour le marché intérieur. Or, c'est encore une forme de domination. En effet, il faut alors importer les ressources alimentaires. En 1972, par exemple, l'Afrique importait 5 millions de tonnes de céréales, en 1981, 15 millions de tonnes. Ce qui a crû, c'est donc sa dépen-

dance alimentaire. Les grandes puissances « donnent à manger»
pour ainsi dire, à 2 habitants sur 5 en Mauritanie, en Somalie, à un sur quatre au Sénégal, etc. (Strahm, 1986, p. 42-43, 60-61). Le problème pour l'Etat endetté s'aggrave quand il lui faut contracter de nouvelles dettes pour assurer le service de la dette déjà existante. Autrement dit, l'argent emprunté ne permet aucune capitalisation locale, aucune reproduction élargie du capital local. Des 28