Etudes Novembre 2013
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Etudes Novembre 2013

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Description

Réformer l’Église catholique ? par François Euvé

Drones de guerre par Patrice Sartre

Le Kenya et la Cour Pénale Internationale par Dominique Decherf

La télémédecine en questions par Élisabeth Parizel, Philippe Marrel et René Wallstein

Incivilités et mutations du contrôle social par Jean-Louis Loubet del Bayle

Du bon usage de la colère par Jacques Sédat

Histoire des relations entre juifs et musulmans par Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora

L’écriture de Claude Simon au miroir des arts graphiques par Anne-Lise Blanc

Figure Libre : Emporte-moi sur ta moto... par François Cassingena-Trévedy


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Informations

Publié par
Date de parution 15 décembre 2013
Nombre de lectures 14
EAN13 9782370960160
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Novembre 2013

SOMMAIRE

Éditorial

Réformer l’Église catholique ?

François Euvé

International

Drones de guerre

Patrice Sartre

Le Kenya et la Cour Pénale Internationale

Dominique Decherf

Société

La télémédecine en questions

Élisabeth Parizel, Philippe Marrel et René Wallstein

Incivilités et mutations du contrôle social

Jean-Louis Loubet del Bayle

Essai

Du bon usage de la colère

Jacques Sédat

Religion et spiritualité

Une histoire des relations entre juifs et musulmans

Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora

Art et littérature

L’écriture de Claude Simon au miroir des arts graphiques

Anne-Lise Blanc

Figures Libres

Emporte-moi sur ta moto…

François Cassingena-Trévedy

LES CARNETS
CULTURELS

Exposition, Laurent Wolf

Georges Braque, une histoire de peinture

Théâtre, Yvon Le Scanff – Vincent Figureau

Les particules élémentaires, de Michel Houellebecq – Več Makropoulos, de Leoš Janáček.

Musique, Élizabeth Giuliani

Verdi l’anticonformiste.

Cinéma : Charlotte Garson – Jérôme Momcilovic – Arnaud Hée – Michelle Humbert

Le Dernier des Injustes, de Claude Lanzmann – Gravity, d’Alfonso Cuaron – Papa vient dimanche, de Radu Jude – Heimat (I. Chronique d’un rêve – II. L’exode), d’Edgar Reitz, etc.

Revue des livres

Notes de lecture : Étienne Perrot : Le travail est un trésor… ambigu – Vincent Descombes : Conatus à tous les étages.

Recensions : les 42 livres de ce mois.

Editorial

Réformer l’Église catholique ?


François Euvé

Rédacteur en chef.

 

L’interview du pape François, dont nous avons publié de larges extraits dans le numéro d’octobre, et qui se trouve en intégralité sur notre site internet, a fait date. En dépit les inévitables lectures biaisées, l’opinion publique ne s’y est pas trompée. Elle entend une parole nouvelle, une parole libre qui invite à prendre librement la parole à son tour.

Le premier semestre du pape François semble déjà marquer une étape dans l’histoire de l’Église catholique. À propos de sa manière de faire, de son style d’expression, de ses gestes symboliques et de ses formules imagées, certains parlent de rupture, tandis que d’autres voient surtout une continuité fondamentale sous de nouveaux habits. Avant de trancher un débat qui est sans doute mal formulé, il faut se rappeler qu’il en allait de même au sujet de l’interprétation de Vatican II. À force de ne lire dans les textes que « ce que l’Église avait toujours dit », on risquait d’oublier l’effet produit par le Concile. Dès ses premières séances, les témoins avaient clairement perçu, pour s’en réjouir ou le déplorer, que quelque chose de décisif avait changé dans l’Église, sinon dans son message, au moins dans sa manière de le présenter au monde. En particulier, Vatican II fut le premier concile à ne pas avoir prononcé d’« anathèmes ».

Il n’est pas fortuit que le premier pape à ne pas avoir vécu le Concile de l’intérieur, comme évêque (Jean-Paul II) ou comme expert (Benoît XVI), soit celui qui ravive cette mémoire. À ses yeux, Vatican II marque un « irréversible ». Cela ne rejette pas ce qui l’a précédé, car l’enjeu n’est pas de formuler une « meilleure » doctrine que celle d’autrefois, mais de vivre l’Évangile dans le temps présent.

Que peut impliquer cette réforme de l’Église que beaucoup appellent de leurs vœux ? On s’accorde à penser qu’une réforme de certains organismes, dont la Curie romaine, est devenue nécessaire et urgente. Il faudra simplifier, rationaliser, favoriser les communications, éviter les redondances. Il conviendra aussi de réformer le Synode, d’encourager la collégialité, de redonner leur importance aux conférences épiscopales… On peut modifier des dispositions disciplinaires comme le statut des divorcés remariés, l’usage de moyens contraceptifs, le célibat des prêtres. L’essentiel est que ces modifications cherchent à mieux traduire l’annonce évangélique pour le monde d’aujourd’hui.

La « première réforme » dit le pape dans son interview aux revues jésuites est le « style », la manière de faire. C’est cela qui a frappé l’opinion. Ce style se caractérise par une parole adressée à quelqu’un, une parole en première personne, engagée, un « je » qui convoque un « tu ». Ce n’est pas un discours anonyme, à portée tellement universelle qu’il n’atteint personne en particulier. Ses propos ne sont pas non plus le simple reflet d’une doctrine éternelle. Ils sont contextuels, car « la réflexion doit toujours partir de l’expérience ». Ils sont certes fidèles au message chrétien. Dans ses diverses déclarations, on chercherait en vain des incohérences avec la doctrine la plus authentique. Sa critique du caractère « absolu » de la vérité (lettre à Eugenio Scalfari) doit être comprise comme la critique d’une vérité qui serait réduite à une expression doctrinale formelle, déliée de toute dimension interpersonnelle.

Non seulement la fidélité à la doctrine ne devrait pas être antinomique d’une liberté d’expression, mais elle devrait l’encourager. Il ne s’agit pas de relativisme mais de conviction que la vérité se fait jour au sein d’une relation ouverte et vivante. L’expression du pape, « Dieu s’est révélé comme histoire », est un écho de la proclamation centrale de Jésus dans l’évangile de Jean : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » La vérité se rencontre sur un chemin qui conduit vers la vie. Le signe de la vérité à l’œuvre n’est pas d’abord la conformité avec une doctrine ou un référent normatif, mais il est dans l’engendrement effectif d’une vie nouvelle.

On s’interroge sur le statut de la parole du pape lorsqu’il s’exprime dans des contextes très variés (homélies, rencontres avec des groupes de fidèles, interviews, etc.). Ce fut le cas à propos de l’interview aux revues jésuites. À qui s’adresse-t-il ? Principalement aux jésuites, à telle ou telle catégorie de chrétiens, ou à tout le monde, au tout-venant ? Plutôt aux croyants ou aux incroyants ? Quel est le degré d’autorité de ses propos ? Engagent-ils le « magistère » de l’Église ?

Ces questions sont pertinentes. On peut répondre aisément qu’une interview n’est pas une encyclique, qu’une conversation n’est pas une catéchèse. Mais la réponse est un peu courte. Car il y a un changement de style. Que le pape choisisse de privilégier des entretiens ouverts plutôt que de substantiels discours ne relève pas du hasard. Sa parole est livrée à une pluralité d’interprétations. Certains s’approprieront ses expressions pour argumenter des positions qui ne sont pas les siennes. C’est un risque à courir. C’est le risque de la liberté. Le pape fait confiance à son interlocuteur, préférant une liberté de ton susceptible de faire naître en lui une parole autre, qui sera la sienne propre.

Ayant vécu les années sombres de la dictature argentine, le pape François a vu ce dont l’humanité est capable en matière de violence et de mensonge. La « magnanimité », l’accueil hospitalier d’autrui, la prévalence de « l’annonce salvifique de l’amour de Dieu » sur « l’obligation morale et religieuse » ne procèdent pas chez le pape François d’une sorte de naïveté, mais plutôt d’un parti-pris de confiance en l’homme. Seule la confiance peut générer la confiance. À l’inverse, une attitude de défiance fait naître chez l’interlocuteur une position de défense qui empêchera que s’instaure un dialogue authentique et fécond. Il n’y a rien de plus contagieux que la défiance.

À lui seul, le pape François ne changera pas l’Église. Mais sa parole donne les conditions de l’émergence d’une nouvelle figure. Son témoignage est précieux car, chez lui, le dire et le faire sont accordés. La forme rejoint le fond. Ses propos ouvrent un espace où l’Évangile se réinventera.

 

François Euvé s.j.

 

 

L’interview donnée par l’intermédiaire du P. Antonio Spadaro aux revues culturelles jésuites, dont de larges extraits avaient été publiés dans le numéro d’octobre, sera éditée intégralement sous peu, accompagnée de commentaires de diverses personnalités. Nous le faisons conjointement avec notre consœur suisse Choisir.

International

Drones de guerre


Patrice Sartre

Spécialiste des questions de défense et de sécurité.

 

Entre rêve technologique et cauchemar moral, le robot se propose depuis Léonard de Vinci comme la panacée aux tâches dangereuses, sales ou fastidieuses. Longtemps objet seulement de l’imagination des romanciers, des spéculations des philosophes et de la fantaisie des metteurs en scène, il a désormais fait irruption dans le monde réel sous une forme dramatique, le drone de guerre.

Outre les débats budgétaires autour de l’acquisition de ce type d’engin, le drone est connu des médias en France pour son rôle dans la lutte antiterroriste américaine. Aux États-Unis, il a soulevé une émotion analogue à celle du napalm ou de l’« agent orange » de la guerre du Vietnam. Ne trouvant pas de soutien dans un droit déconcerté par la nouveauté du phénomène1, cette réaction morale a éveillé une interrogation sur la légitimité de la guerre dans laquelle il est engagé.

Ce trouble ne peut plus être soupçonné d’être attisé par le camp adverse, comme on pouvait en accuser le bloc communiste lors de la guerre froide. Il mérite donc une réflexion que nous caricaturerons en deux questions : le drone est-il détestable, ou est-ce l’usage qu’en font nos alliés qui est condamnable, particulièrement l’« élimination ciblée » des chefs terroristes ?

Le Reaper, drone de guerre

Un drone2 aérien est un aéronef télé-opéré, donc un robot aérien. On en distingue différentes catégories mais, afin de ne pas disperser le débat, nous nous limiterons ici aux drones MALE3, aéronefs à voilure fixe de 1 à 3 tonnes, d’un plafond de 10 000 à 15 000 mètres et d’une endurance supérieure à 15 heures. Un tel drone dispose d’un système de navigation et d’un pilote automatique qui confèrent à l’aéronef une grande autonomie de navigation. Il est équipé de capteurs optro-électroniques et électromagnétiques et peut être armé de quelques missiles air-sol ou de bombes guidées.

Deux liaisons à haut débit permettent de contrôler l’aéronef, ses senseurs et son armement. La première est un lien radio à vue directe d’une portée de 200 km, principalement utilisé pour les opérations de mise en l’air et de récupération. La plupart des objectifs se situant au-delà de cette distance, c’est un lien de communication satellitaire4 qui prend en charge la mission proprement dite. À partir du moment où est en place une telle liaison, de portée mondiale, il n’est plus de raison de conserver sur le théâtre des opérations les moyens et les hommes conduisant la mission, et les Américains les rassemblent sur quelques sites de leur territoire national.

La vedette de la polémique sur les drones est le Reaper, dont le nom désigne la Faucheuse, ce squelette armé d’une faux par lequel nous représentons la mort. Étrange choix de communication, qui ne facilite pas la justification des missions controversées du Reaper ! L’US Air Force en possède 40, outre 175 Predators, la génération précédente.

Autonomie et télécommande d’un robot volant et armé

Le débat générique sur les robots porte sur l’équilibre entre leur autonomie (que savent-ils décider seuls et leur capacité de décision n’est-elle pas dangereuse ?) et leur télécommande (quelle est la part et la pertinence de décision d’un opérateur qui n’est pas au contact de la réalité ?). En ce qui concerne les drones, dans l’état actuel de la technique, le partage est net : le vol est (quasi) automatique et les fonctions de combat sont étroitement contrôlées par l’homme. Le décollage, la montée, le transit vers le lieu de la mission, le retour, l’atterrissage et certaines évolutions simples liées au combat sont préprogrammées ou déclenchées par des consignes synthétiques : « décolle, rejoint tel point à telle altitude, rentre à ta base, etc. ». Au contraire les actes de mission (surveillance, écoute et surtout tir) sont décidés par l’opérateur dans tous leurs détails.

La tendance générale est sans doute à l’augmentation de la décision autonome des robots mais, s’agissant de drones dédiés aux frappes air-sol sur des objectifs proches des troupes amies ou mêlés à la population, la technique n’est pas encore en mesure de leur conférer une capacité autonome de trouver et reconnaître la cible, de juger de l’opportunité du tir, notamment au regard des risques de dommages fratricides et collatéraux.

Le drone, arme de guerre

C’est dans ce rôle d’agression air-sol que les drones MALE sont désormais présents sur tous les théâtres d’opération asymétriques ou dissymétriques5, dans le camp du plus fort évidemment. Dans le camp du faible ou dans des opérations symétriques, ils ne survivraient pas quelques heures, leur lenteur et leur faible manœuvrabilité en faisant des proies sans espoir des avions de chasse. Dans un ciel dénué de menace6 au contraire, Predators comme Reapers surveillent flegmatiquement le théâtre par leurs moyens électromagnétiques (radar et écoute radio) puis précisent le renseignement et tirent grâce à leurs capteurs optroniques, en lumière infra-rouge comme visible. Outre les renseignements fournis à la conduite générale de la bataille, ils désignent des cibles à des armes terrestres (artillerie) ou aériennes (avions et hélicoptères de combat). Ils peuvent enfin tirer eux-mêmes des armes guidées laser en appui des troupes amies, sur des véhicules ou des bâtiments supposés adverses. Ce sont alors des drones armés.

Dans sa concurrence avec les autres aéronefs de combat7, le drone armé ne dispose que de capacités de « light attack »8, mais d’autres avantages ont fait son succès, notamment ses coûts combinés d’acquisition et de mise en œuvre, de l’ordre du quart de ceux du F/A-18 à effet équivalent9. N’exposant pas son opérateur, évoluant à faible vitesse et avec une grande endurance, il peut se maintenir longuement au contact visuel de ses objectifs alors que l’avion de combat vole plus haut, plus vite et selon des trajectoires qui ne laissent à l’équipage que quelques instants pour appréhender la situation, décider du tir et le conduire. L’hélicoptère pourrait dans certains cas se montrer plus pertinent, l’équipage disposant d’une vue plus directe de la situation que n’en donne la vidéo à l’opérateur de drone. Vulnérable, coûteux et exposant son équipage, il ne peut cependant rester longtemps à vue de l’adversaire et sa perception de la situation reste fugace.

Cette lucidité d’observation et ce flegme dans l’emploi des armes qu’offre le drone lui a valu d’être de plus en plus utilisé dans les opérations présentant un risque de pertes fratricides ou de dommages collatéraux. Ces avantages, joints au caractère politiquement plus anodin que présente un survol non habité, l’ont fait s’imposer, au-delà de son emploi au combat, comme outil de certaines actions stratégiques américaines.

Les missions stratégiques controversées des drones américains

Pilotés depuis le sol américain, les drones peuvent être mis sous le contrôle direct du plus haut niveau de l’exécutif. Outre les missions de reconnaissance stratégique, qui demeurent la priorité, les résultats obtenus par les Israéliens dans l’usage des drones armés10 ont incité les Américains à les employer dans l’élimination ciblée de dirigeants d’Al-Qaïda puis de membres des réseaux Taliban.

Évoluant impunément dans le ciel de pays officiellement non consentants mais dans les faits résignés (Pakistan), complaisants (Yémen) ou impuissants (Somalie), les Reapers sont devenus le maillon essentiel de la traque des High Value Targets que représentent les personnalités reconnues comme centrales dans l’organisation terroriste. La New America Foundation estime que de 2004 à 2012, environ 400 missions de ce type ont été conduites, avec un pic de 120 missions en 2010 et une nette décroissance depuis, malgré l’ouverture du théâtre yéménite.

Cette décroissance est peut-être due à l’affaiblissement d’Al-Qaïda, mais surtout aux interrogations américaines sur l’efficacité de ces frappes. Non pas leur efficacité létale sur la structure terroriste, avérée semble-t-il, puisque la New America Foundation estime qu’entre 2004 et 2012, la quarantaine d’attaques de type personality strike a éliminé près de cinquante chefs terroristes au Pakistan, dont un peu plus d’une trentaine affiliés à Al-Qaïda. Le doute porte plutôt sur l’efficacité des frappes quant au recul du terrorisme, contrarié par les effets psychologiques de leurs dommages collatéraux. Le Bureau of Investigative Journalism estime que, de juin 2004 à septembre 2012, 300 frappes de drone auraient tué entre 2500 et 3300 personnes au Pakistan, dont entre 500 et 900 civils (dont 200 enfants), outre environ 1300 blessés11. Bilan renforcé par l’anxiété que développent le survol persistant de certaines régions, l’incertitude sur la menace permanente d’une frappe, outre certaines méprises spectaculaires12, rendant leur effet sur les populations fortement négatif.

Les Américains ont pris au sérieux l’affirmation (invérifiable) des Talibans selon laquelle pour un leader terroriste effectivement éliminé, une attaque de drone susciterait vingt vocations kamikazes. Outre le débat interne à l’institution militaire entre les « éliminateurs dronistes » et les apôtres de la « conquête des cœurs et des esprits », le surge des attaques de drones de l’année 2010 a provoqué un sursaut de réprobation au sein de l’opinion américaine même. Ce surge avait en effet été notamment permis par la désignation des cibles non plus nominativement (les « personality strikes »), mais par leur seul « pattern of life », une sorte de « signature de comportement » qui suffisait à les caractériser comme dangereuses, donc à les éliminer sans qu’on connaisse leur identité. La révélation de ces « signature strikes » a déclenché un débat qui s’est étendu à la notion de drone en tant qu’arme, indépendamment même de cet emploi contesté.

Droit et éthique du drone en tant qu’arme

Ce sursaut face à l’emploi du drone a alors rejoint la réaction du sens moral commun face à la nature du drone : ce fonctionnaire en bras de chemise qui, de son shelter climatisé du Nevada, peut tuer le combattant afghan impuissant, sans courir le moindre risque, c’est un lâche. L’histoire des armements est pourtant pavée de ces innovations jugées immorales à leur apparition puis passées dans les mœurs pour le plus grand malheur de l’humanité. N’est-t-on pas devant un nouvel avatar de l’aversion récurrente mais sans espoir de l’éthique face à la technique ? N’est-ce pas le fond de toute doctrine de guerre que de chercher à acquérir sur l’adversaire une supériorité irrésistible, que le droit des conflits armés ne condamne qu’en cas de « perfidie »13.

Il n’y a juridiquement pas de perfidie dans le drone, mais la distance jusque-là impensable qui sépare désormais le tireur de sa cible ne rend-elle pas inacceptable une telle asymétrie du risque ? Ne met-elle pas le tireur dans une situation qui le rend incapable d’apprécier le contexte avec une pertinence qui lui permette d’agir, comme le lui impose le droit de la guerre, avec humanité (pas de maux superflus), avec discrimination (distinguer objectifs militaires des biens et personnes civils) et avec proportionnalité (pas de dommages collatéraux excessifs au regard de l’avantage militaire attendu). On peut certes le craindre, mais le Halifax écrasant Dresde, le F18 tirant sur Belgrade, ou le canon d’artillerie sur Falloujah n’offraient-ils pas à leurs servants une conscience de la situation dans laquelle ils intervenaient bien moins complète que celle de l’opérateur de Reaper ?

En effet, même si ses capteurs optroniques doivent encore progresser en définition et en largeur de champ, l’opérateur du drone a pu, avant de tirer, observer la cible et ses alentours durant plusieurs dizaines de minutes, voire plusieurs heures. Il ne tire en général qu’un seul missile, que sa précision et sa puissance rendent moins dangereux pour les civils qu’un seul obus d’artillerie ou une seule bombe, même guidés14. Le Reaper a ainsi pu être qualifié de sniper de la stratégie aérienne, dont il est effectivement un des développements les plus accomplis. Dans les cas délicats, l’opérateur se fait assister par un ou plusieurs analystes de la région et il est toujours surveillé par un chef d’opération. Ainsi, même si la qualifier de « chirurgicale » reste complaisant, la frappe du drone armé constitue un « progrès » en matière de dommages collatéraux au regard des armes précédentes.

Grégoire Chamayou oppose à cet argument ce qu’il appelle la « nullité de la comparaison conditionnelle »15 : pour lui, ce sont ses faibles dégâts collatéraux qui feraient la malice du drone armé. S’il n’existait pas, la brutalité même des solutions alternatives (bombes) ou leur empreinte sur le terrain (raids) rendraient leur intervention le plus souvent impossible du fait des risques politiques ou de pertes collatérales. Le drone garantit certes des pertes plus faibles mais elles sont plus fréquentes et le bilan serait en fait négatif. Cette remarque de Chamayou ouvre une autre perspective : le drone lui-même résisterait à l’analyse morale et juridique, et ce serait plutôt son usage qui serait condamnable. Particulièrement, l’élimination ciblée.

L’élimination ciblée par drone : un acte de guerre ?

Pour cet emploi du drone par la CIA, couvert par le secret, il n’est pas simple de démêler le vrai du fantasme dans les reproches faits à la politique du Président Obama. Car c’est bien ce président démocrate et prix Nobel de la Paix qui a fait du drone l’outil majeur de la war on terror engagée par son prédécesseur16. La « chasse à l’homme internationale »17 de GW Bush consiste à détecter par surveillance aérienne les individus constituant une « menace significative et imminente » pour les citoyens ou les intérêts américains18. Puis à les éliminer s’il est jugé inopportun de les capturer. Bien que le 23 mai 2013, le président Obama assurât que sa préférence allait à « détenir, interroger et juger » les terroristes, c’est sur la fermeture de Guantanamo que s’était engagé le candidat Obama, et son mandat a vu plus d’exécutions que de captures.

Guerre contre le terrorisme donc, mais quel théâtre de guerre ? Ni le Pakistan, ni le Yémen, ni la Somalie ne sont en guerre contre les États-Unis. Ces derniers estiment pourtant, et c’est l’esprit de l’AUMF (Authorization to Use Military Force Act) du 18 septembre 2001, qu’en venant du bout du monde attaquer les tours de Manhattan, les terroristes islamistes ont prononcé une agression au sens de l’article 51 de la Charte des Nations Unies, sur un théâtre mondial autorisant une légitime défense mondiale. Cette « globalisation de la guerre » est d’une telle nouveauté que rien dans l’état actuel du droit des conflits armés n’y fait formellement obstacle, la notion de théâtre de guerre n’y étant pas définie. Elle génère en outre sa propre justification en suscitant partout dans le monde des vocations kamikazes qui ferment la boucle de la violence.

Même si on se résigne à une notion de théâtre de guerre mondial, on doit admettre que ces éliminations ciblées sont exécutées hors de toute action de combat. Ainsi, si leur cible est effectivement souvent un combattant, le brave fonctionnaire dans son shelter du Nevada peut-il revendiquer le même statut ? Le droit des conflits armés, qui ne connaît pas la notion de combat, donne du combattant une définition trop large19 pour soutenir le bon sens : au même titre que son adversaire dans le djebel, l’opérateur de drone est pour le moment juridiquement bien un combattant. Ses « faits d’armes » peuvent d’ailleurs lui valoir, depuis février 2013, la Distinguished Warfare Medal, à laquelle sont éligibles les opérateurs de drones et de cyberattaques.

Nous sommes ainsi juridiquement dans le cas habituel du combattant qui ignore le nom de son adversaire, qu’il tue sur de simples indices de vêtement, d’armement ou de comportement. Aux termes du Droit Humanitaire, il échappe à l’accusation de crime de guerre tant que sa victime est effectivement un combattant et que les pertes collatérales ne sont pas « excessives ». L’état actuel du droit des conflits armés, qui n’offre pas de prise formelle permettant de considérer les éliminations ciblées comme des actes de guerre légitimes, est ainsi incapable de soutenir la réaction morale des opinions. Mais il ne permet pas non plus d’admettre ces frappes, et surtout leurs conséquences juridiques incalculables, notamment en termes de respect, voire d’existence des frontières internationales20.

Un crime d’État ?

Pour maintenir ces actions dans le cadre du droit des conflits armés et échapper à l’accusation de violation de frontières, l’administration américaine avance l’idée qu’une élimination ciblée ouvre au sein d’un pays formellement en paix avec les États-Unis, une mini-zone d’opération, extraterritoriale car partie du théâtre de guerre mondial21. Rien dans le droit international ne soutient une telle interprétation tant que n’y figure pas explicitement la notion de théâtre de guerre mondial, couvert par une légitime défense mondiale et exception généralisée à l’inviolabilité des frontières.