Etudes Septembre 2015
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Etudes Septembre 2015

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Description

«Les politiques de la troïka ont de fait étranglé la croissance grecque.»STEVE KEEN

«La question est de savoir pour qui un projet est bon, et non de savoir si c’est le seul bon ou le meilleur dans l’absolu.» MICHEL BADRÉ

«Il ne s’agit plus pour l’Église hiérarchique de penser pour les fidèles, mais avec eux.» MONIQUE BAUJARD


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Date de parution 01 septembre 2015
Nombre de lectures 4
EAN13 9782370960511
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Copyright © S.E.R., Paris, 2015 ISBN numérique : 9782370960511 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
É D I T O R I A L
s o m m a i r e
s e p t e m b r e n ° 4 2 1 9
2 0 1 5
Des chantiers à ciel ouvert(Nathalie Sarthou-Lajus)
I N T E R N A T I O N A L
Tromperie grecque et mythe allemand(Steve Keen, François Euvé et Gaël Giraud) La « tromperie grecque » Le « mythe allemand » Une mauvaise analyse Déflation par la dette La « Proposition modeste »
Société
Environnement, économie, éthique : qu’est-ce qu’un « bon projet » ? (Michel Badré) Le cadre juridique La méthode de calcul utilitariste, et ses limites L’équité sociale, le progrès technique et les risques Le regard de l’homme sur la nature Une éthique modeste
Essai
Pour une éthique du lexique en régime démocratique (Jacques Ricot) Langage et totalitarisme Langage et démocratie Le cas du « mariage » Toute discrimination n’est pas discriminatoire Mariage homosexuel
Religion et spiritualité
Le Synode, un lieu d’apprentissage de la pluralité et du dialogue (Monique Baujard) La vision d’une Église missionnaire selon François L’exemple de la pensée sociale Le Synode comme lieu d’apprentissage du dialogue
La famille de l’Évangile, bonne nouvelle pour le Synode (Jen-Pierre Rosa)
L’heureuse initiative du Synode L’Évangile de la famille ? La famille de l’Évangile Le renversement fraternel La fraternité, multitude évanescente ou menaçante ? La fraternité comme projet politique et éthique Jésus prend la place du frère La multitude et pas seulement les croyants
Le Synode sur la famille, rendez-vous crucial (Étienne Grieu) La question de la place des divorcés-remariés dans l’Église Quel consensus serait envisageable ? Recentrer la question autour de l’alliance C’est l’Église comme corps qui est signe de l’alliance
Arts et littérature
Gerhard Richter, ou se saisir de l’insaisissable (François Amanecer) Approcher l’incompréhensible Le cheminement de l’artiste : se dessaisir de soi S’approprier le monde tel qu’il est : avec justesse Pour s’approcher de l’incompréhensible, le simuler Le mimétisme du regardeur : à la fois même et autre L’art tourne vers l’humain sa face étrange
Chronique écologie
L’œcuménisme écologiste du pape François (Dalibor Frioux)
Chronique spiritualité
Propos collatéraux sur la miséricorde (François Cassingéna-Trevedy)
Figure libre
La mort de Nicolas de Staël (Alexis Jenni)
l es c ar net s c ul t ur el s
Carnets aléatoires (Anne-Lise David) Les Mummenschanz : des histoires brèves et sans paroles
Expositions (Laurent Wolf) Les dragons endormis d’Anish Kapoor à Versailles Des cartes et des cages, Mona Hatoum entre menace et beauté
Cinéma Dheepan Floride Cemetery of Splendour
La Peur Much Loved Tsili Les secrets des autres The Lesson Revue des livres
Notes de lecture « Il est si aisé d’être mineur !» L’histoire, école de réalisme La parole aux théologiens
Recensions Littérature Art Histoire Sciences Philosophie Société Questions religieuses
É D I T O R I A L
DES CHANTIERS À CIEL OUVERT
Nathalie Sarthou-Lajus
’histoire de la dette grecque telle que la retrace Steve Keen dans ce numéro L nous concerne tous. La fabrique d’individus surende ttés n’est pas un phénomène propre à la Grèce, mais un signe majeur de notre temps qui relève autant de « la tromperie » que de « la tragédie ». Tromper ie d’une politique soumise à des logiques financières occultes. Tragédie d’un fardea u de dettes qui ne fait que s’accroître par la persistance de nos aveuglements et des effets de convergences.
À la dette économique s’ajoute une dette écologique qui hypothèque également notre avenir. Car la destruction d’une économie hum aine n’est pas sans lien avec la destruction de l’environnement naturel. L’une et l’autre renvoient à des comportements irresponsables et au même déni de nos limites. Ce d iagnostic peut paraître sombre et asphyxiant, comme si brusquement un ciel se referma it au-dessus de nos têtes. Pourtant, nous sentons bien que c’est un moment opportun à saisir pour transformer en profondeur nos représentations du monde et nos modes de vie.
Le discours sur les catastrophes – catastrophe fina ncière, catastrophe écologique, etc. – s’est peu à peu substitué au discours sur le progrès. Il répand dans la culture une idée juste de la fragilité du monde et une idée dangereuse de la résurgence du fatalisme qui réactive des peurs ancestrales. Or nous avons besoin de croire, que l’on soit chrétien ou athée, nous avons besoin de raisons de croire dans ce monde, et qu’il y a du possible, que l’aventure humaine de la liberté vaut la peine d’être risquée. Et en tant que chrétiens, nous ne pouvons pas nous satisfaire de discours catastrophiques sur la fin des temps. Les prophètes de malheur qui en rajoutent dans la négation et le cynisme sont porteurs de contre-évangiles dans lesquels nous ne nous reconnaissons pas. L’enjeu fondamental est métaphysique et spirituel.
L’expérience de la liberté n’est pas simplement mortifère ou destructrice. Elle est une source de création quand elle confronte l’homme à ce qui, à l’intérieur de lui-même, passe infiniment l’homme, pour emprunter un langage en résonance avec la métaphysique d’un Saint Augustin ou d’un Pascal. Il ne sert à rien de parler une langue nouvelle ou pire d’enrober dans un langage postmoderne un dogmatisme plus attaché à sa forme qu’à sa sève, si nous renions la primauté de cette vérité dont le chrétien est le témoin. Ce serait faire preuve d’un défaitisme c riminel de penser qu’elle a fait son temps. Dans le climat actuel de grand renfermement, cette ouverture de l’homme et du monde sur un sens qui les dépasse représente un véritable appel d’air.
C’est ce mouvement d’ouverture du sens, cette grande respiration métaphysique et spirituelle, que le pape François insuffle aujourd’hui au sein de l’Église catholique et bien au-delà de ses frontières habituelles. À trave rs les chantiers du Synode sur la famille et de l’encyclique sur l’écologie, il indique le frayage d’une voie de réformes dont nous mesurons mal l’envergure et les retentissements sur le long terme. Il ne propose pas simplement de moderniser le temple en ajoutant le gaz et l’électricité comme simples mesures d’adaptation aux nécessités du temps présent. Il repose la question
des fondations et de la reprise à nouveaux frais de notre héritage spirituel. Il s’agit bien de chantiers, plus que de développements suivis et organisés selon un plan qui serait établi d’avance. Nous savons qu’ils ne seront jamai s clos, mais appelés à être sans cesse enrichis. Ils font signe vers une transcendan ce qui ouvre le monde à un sens incommensurable.
L aLettre encyclique Laudato si’sur la sauvegarde de la maison commune est parue au mois de juin dans la perspective de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques qui aura lieu début décembr e à Paris. La deuxième et dernière session du Synode sur la famille va se dér ouler au mois d’octobre. Simples hasards de calendriers, diront certains. Pourtant, ce qui se passe dans « notre maison commune » relève d’une logique qui n’est pas complètement étrangère à ce que nous vivons dans « nos maisons » : négligences, dégradations, prédations, épuisement des ressources, effet de serre… Dans sa dernière encyclique comme pour le Synode sur la famille, le pape François oriente notre attention sur un monde vulnérable, sur des vies blessées, et sur la responsabilité qui en découle, la recherche de réponses adéquates pour que nous puissions vivre ensemble aussi bien q ue possible dans un esprit de « fraternité universelle ».
Ces chantiers sont aussi les nôtres. À partir de ce numéro de septembre, nous avons ainsi confié une nouvelle « Chronique écologie » à Dalibor Frioux, philosophe et auteur de deux romans d’anticipation, pour nous écl airer chaque mois sur des pratiques écologiques innovantes et les nouvelles représentations du monde qu’elles engagent. Dans ce numéro nous avons également rassemblé trois articles à propos du Synode sur la famille. Une même inspiration de fond les parcourt. « Il ne s’agit plus pour l’Église hiérarchique de penserpour les fidèles, maisavec eux » (Monique Baujard) ; et ainsi, d’en appeler à « un renversement fraternel » (Jean-Pierre Rosa) qui dépasse les familles humaines et s’enracine dans un questionnement central pour le christianisme : en quoi consiste l’Alliance entre Dieu et son peuple telle qu’on la voit se déployer dans la Bible ? (Étienne Grieu) Quel engag ement recouvre la fidélité à cette Alliance ? Son histoire n’est-elle pas « une série d’infidélités, d’oublis, de ruptures » jusqu’au pardon final ?
Aborder les problèmes de l’environnement et de la famille en parlant ce langage de l’Alliance et de la fraternité change tout. C’est u n nouveau ton, résolument anti-catastrophique. Il risque de se confronter à des mo uvements de crispation et de rejet de la part de ceux qui ne peuvent accueillir ce qui vient sans un sentiment d’amertume et de perte. Mais les débats n’ont de réelles chances d’aboutir que s’ils permettent aux désaccords de s’exprimer, en ce sens ils ne peuvent pas faire l’économie du conflit et de compromis souvent décevants. Nous ne pouvons opposer aux intransigeants qu’une exigence radicale d’ouverture qui réveille les capa cités de l’Église à répondre aux interrogations de son temps. Le pape François sollicite ce qui dans la foi relève de cette ouverture. Sans doute, ce chemin de la conversion d es consciences sera long. De toutes parts les pièges menacent. Qu’importe, un ciel a été réouvert. Nous respirons mieux.
I N T E R N A T I O N A L
TROMPERIE GRECQUE ET MYTHE ALLEMAND
[*] Steve KeenTraduit de l’anglais par François Euvé Gaël Giraud
La crise économique que connaît la Grèce nécessite une relecture historique. Quelles opérations financières ont précipité la Grèce dans la crise ? Les mesures d’austérité demandées par la « troïka » ont-elles été efficaces ? Quelles propositions pour la suite ?
l y a plus de deux mille ans, la Grèce était au pin acle de la civilisation I occidentale. Elle est aujourd’hui réprimandée comme une sorte de pièce rapportée, arriérée, corrompue, mal-aimée. Un appendice de l’Europe, pour ainsi dire. Mais la Grèce fut le cerveau et l’âme de ce continent, et son héritage est encore vivant. L’empire romain était nettement plus puissant, mais c’est la Grèce que l’on évoque pour sa philosophie, sa politique et sa culture. Même les mythes grecs, des contes moraux de Damoclès et de Tantale aux récits historiques em bellis du sac de Troie, sont davantage présents dans la conscience contemporaine que les dieux et les exploits des Romains.
Toutes les composantes des contributions grecques à l’Europe – à l’exception, bien sûr, de la démocratie – sont aujourd’hui laiss ées de côté dans une Grèce fortement diminuée. Bien que les Grecs aient voté p our un gouvernement qui s’est engagé à mettre un terme aux politiques d’austérité imposées par la « troïka », on leur dit avec insistance que le « demos » (le peuple) do it se soumettre aux traités internationaux signés par les gouvernements précédents.
Comme il est opportun que le nom de « troïka » rime avec « Troie » ! Les dieux seraient-ils en train de se venger sur la Grèce de cette antique tromperie ? Car il y a bien eu tromperie lors de l’entrée de la Grèce dans la zone euro.
La « tromperie grecque »
Le « cheval de Troie » fut un assemblage de tromper ies statistiques qui firent apparaître que la Grèce satisfaisait les règles du traité de Maastricht, qui, au moment du lancement de l’euro, prescrivait une dette publique inférieure à 60 % du PIB et un déficit annuel en dessous de 3 % du PIB. Le magazin e allemandDer Spiegel relevait que, parmi d’autres ruses, le gouvernement grec ava it acheté des produits financiers dérivés complexes élaborés par Goldman Sachs pour d éguiser un emprunt en « swap » (consistant à échanger un placement pour un autre) :