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Études sur le gouvernement de la France

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314 pages

C’est une chose douloureuse que de quitter la patrie, surtout quand cette patrie s’appelle la France. On ne la voit bien dans toute sa grandeur, et, en quelque sorte, dans sa marche majestueuse vers un avenir plus grand encore, on ne l’aime réellement, ou plutôt on ne sent combien on l’aime, qu’après l’avoir quittée. On peut bien, sous le coup des chagrins ou de la douleur, désirer s’en éloigner : elle exerce sur l’âme un prestige, une attraction invincible.

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Eugène Bure d'Orx
Études sur le gouvernement de la France
COMMENT CES PAGES SE SONTÉCRITES
CHAPITRE PREMIER
C’est une chose douloureuse que de quitter la patri e, surtout quand cette patrie s’appelle la France. On ne la voit bien dans toute sa grandeur, et, en quelque sorte, dans sa marche majestueuse vers un avenir plus gran d encore, on ne l’aime réellement, ou plutôt on ne sent combien on l’aime, qu’après l’avoir quittée. On peut bien, sous le coup des chagrins ou de la douleur, d ésirer s’en éloigner : elle exerce sur l’âme un prestige, une attraction invincible. On ve ut partir, l’on part : au fond du cœur, même lorsqu’en partant l’on fuit une douleur, on as pire secrètement au retour. Mais les déchirements de l’âme sont des blessures qui fo nt vivre d’une vie plus intérieure, surtout quand on ne veut pas laisser voir toutes se s souffrances. Elles peuvent bien parfois laisser échapper un soupir dans le sein d’u n ami : elles maintiennent assez l’esprit et le cœur sous le feu, oserai-je dire, de s tristesses méditantes, pour les mûrir pomptement. Nous étions en pleine mer ; les souveni rs de France passaient et repassaient dans notre esprit comme une consolation , comme un regret, comme un amour délaissé. J’étais heureux et malheureux tout à la fois : heureux de sentir en moi s’éveiller des forces inconnues que je ne soupçonna is pas, et que je pourrais peut-être un jour mettre au service de mon pays ; malheureux de sentir que j’étais si peu de chose, incertain de l’avenir et marchant au hasard, à la garde de Dieu. C’est dans ces heures que ma pensée s’envolait vers la France et v ers celui qui tient en main ses destinées. Quoique jeune, et sous des apparences lé gères, j’avais écouté, j’avais observé : deux années de séjour aux États-Unis d’Am érique, temps le plus consolé de ma jeune et triste existence, ont continué le trava il des méditations solitaires, ont accrû le nombre des points de comparaison ; à mon retour en France, j’ai revu de près les choses que j’avais quittées. Ces simples notes que nous publions sont le résultat de nos observations. Nous avons cru qu’elles ne seraient peut-être pas inutiles à cette jeunesse qui sera bientôt l’âge mûr de notre généra tion. Non pas que, jeune homme nous ayons conçu l’ambition de servir de guide à no s contemporains : nous avons seulement voulu montrer comment on voit la France e t l’Empereur de loin, et comment on les voit de près, au lendemain de la vingt et un ième année, c’est-à-dire, au lendemain du jour où l’on contracte envers la patri e le double devoir d’homme et de citoyen. Puissent ces pages exciter dans quelques e sprits les sentiments qui nous animent : le désir de bien faire et l’amour de la p atrie !
LE CABINET DE L’EMPEREUR
CHAPITRE II
I
« Être de son époque, conserver du passé tout ce qu ’il avait de bon, préparer l’avenir en dégageant la marche de la civilisation des préjugés qui l’entravent, ou des utopies qui la compromettent, voilà comme nous légu erons à nos enfants des jours calmes et prospères. »
(L’Empereur aux députés qui lui présentaient l’adresse de1861.)
II
Être de son époque, voilà tout le programme non pas seulement de l’Empereur, mais de tout homme qui pense, c’est-à-dire de quico nque observe, compare et juge. Heureux les pays où domine cette idée : soyons de n otre époque ! Dans ces pays-là seulement se fera l’équilibre et par conséquent la, paix entre le passé et le présent ; alors l’avenir ne conduira plus aux bouleversements qu’ont amenés de tout temps les préjugés ou les utopies.
III
Qu’est-ce qu’un préjugé ? Un jugement préconçu sans examen, fondé sur une habitude et non sur la raison, admis par tradition et non point par logique ni par esprit de justice. A quoi mènent les préjuges ? À l’injustice, par con séquent à la tyrannie. C’est par préjugés qu’en 1789 la noblesse et le clergé ont pr écipité le tiers-état dans la révolution française. C’est par préjugés que les Dr uses assassinaient les Maronites. C’est par ses préjugés que l’aristocratie anglaise se prépare un 89.
IV
Il y a des préjugés de toute sorte. Il y a des préj ugés de religion, de noblesse, de critique, de littérature, d’art militaire, etc. Lutter contre ces faux jugements, c’est lutter cont re la routine, contre les opinions adoptées sans examen, contre tout ce qui a été et q ui voudrait toujours être. Chacun de nous n’a-t-il pas à combattre dans sa jeunesse l es préjugés de son enfance ? Que de peines pour les vaincre ! Il est peut-être plus facile de venir à bout des ut opies : elles ont la vie moins dure, parce qu’elles n’ont pas encore vécu. Elles demande nt à vivre en s’affirmant, plutôt qu’en se prouvant. L’utopie est un paradoxe, c’est- à-dire un morceau de vérité noyé dans le faux. Tout le talent d’un homme qui défend une utopie, consiste à faire miroiter sans cesse à tous les yeux le côté vrai de son opin ion, et à voiler soigneusement tous les autres côtés.
V
V
On peut avoir l’esprit faux et en même temps sincèr e ; on peut joindre à beaucoup de sincérité, beaucoup de talent ; c’est ce qui ren d les utopistes et les utopies parfois si dangereux. Un charlatan se réfute de lui-même par les inconséq uences, les effronteries et les mensonges qui remplissent sa vie. Les utopistes qui ne sont que des charlatans ne deviendront jamais redoutables. Mais un honnête hom me qui se trompe, qui prend son erreur pour la vérité et lui consacre toutes les pu issances de son fanatisme, peut causer de grands troubles et des périls renaissants .
VI
La prospérité d’un pays n’est possible que par le c alme. Si l’on s’efforce d’enchaîner l’avenir au présent, ou que l’on veuille entraîner le présent vers un avenir décevant, c’est toujours le présent que l’on violente : voilà pourquoi utopies et préjugés font tant de mal dans le monde. Être de son époque, c’est donc servir la justice et la vérité.
VII
C’est surtout dans l’administration des affaires in térieures qu’il est difficile de maintenir l’équilibre entre l’avenir et le passé. M ettre en ordre ces éléments multiples, sinon ennemis du moins contraires, quelle tâche ! Se souvenir à la fois que la noblesse est une vénérable institution ; que le clergé est le ministre officiel des consciences volontairement soumises à des dogmes ; que les affaires de conscience ne relèvent directement que de Dieu et que le gouvernement n’a point la police des consciences ; que la loi ré cente ne doit être ni la contradiction ni la répétition d’une loi ancienne ; que l’éducation des esprits doit être conduite discrètement et sûrement ; bref, fondre en une cons cience universelle toutes les consciences particulières, et en une commune et viv ante société les gens du Nord et du Midi, ceux de l’Est et de l’Ouest, et faire port er volontairement à tous le joug de la loi, que de labeurs incessants ! Quelle préoccupati on pour le souverain ! Quelle responsabilité à chaque heure !
VIII
L’Administration était moins pénible au temps où un roi pouvait écrire à son successeur, pour lui résumer tous ses devoirs : « Les rois sont seigneurs absolus ; ils ont naturel lement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés. » (Louis XIV au Dauphin).
IX
Alors l’administration n’avait pas de comptes à ren dre ; tout était toujours pour le mieux. Depuis que les révolutions et le progrès des lumières ont produit cette puissance nouvelle qui se nomme l’Opinion publique,il n’y a plus qu’un seul moyen de
se maintenir au pouvoir : ce moyen consiste à donne r à tous les intérêts légitimes leur légitime satisfaction.
X
Pour satisfaire les intérêts, il faut les connaître : de là mille sources de renseignements qui sont comme les confluents d’un g rand fleuve ; de là les mille subordonnés qui se rangent à la suite du ministre, depuis le préfet jusqu’au garde-champêtre. Pour conserver au pouvoir le mérite de la satisfact ion des intérêts, il faut que tout aille ou semble aller du centre aux extrémités, du Souverain à tous les sujets : de là, la centralisation des affaires aux ministères, qui son t tout simplement les antichambres du cabinet de l’Empereur.
MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
CHAPITRE III
I
Qu’est-ce qu’un bon ministre de l’intérieur ? C’est un homme qui voit clair, juste et vite dans l es esprits qui pensent, et qui donne à ceux qui ne pensent pas le mot d’ordre de ce qu’i l faut penser. Diriger l’opinion publique sans en avoir l’air, tel est le grand art de gouverner. Quand on est en quelque sorte le cerveau d’un pays, on n’a plus qu’à constater ce que l’on pense soi-même, pour savoir ce que pensent les autres, pris en masse. Or, c’est la masse dont il faut s’inquiéter : Sous le régime du suffrage universel, on compte les suffrages : on ne les pèse pas.
II
Quels sont donc présentement les moyens de diriger la masse ? On peut dire que chaque ministère y contribue pour une part importante : le ministère de la Justice et des Cultes influe un peu sur tout le monde ; celui de l’Instruction publique sur les ignorants, c’est-à-d ire, sur le plus grand nombre ; celui de l’Agriculture et du Commerce sur les populations ru rales, c’est-à-dire, sur une autre multitude d’ignorants ; celui des Finances sur la b ourse de chaque individu ; celui des Affaires Étrangères sur la diplomatie. Le ministère de l’Intérieur et celui des Beaux-Arts nous semblent partager avec l’Instruction publique la vraie direction des esprits : ce sont eux qui font la police des idées à l’intérieur.
III
La journée d’un ministre de l’Intérieur doit être a ssez bien remplie, quand il se fait rendre compte de l’état de l’opinion publique : Ce compte-rendu doit être la grande occupation de ce ministre, la sûreté générale ayant pour ministre spécial le préfet de police.
IV
Les bureaux, sous l’action de chefs intelligents, p euvent aisément n’offrir à la signature du ministre que des pièces à visa de confiance.
V
On peut dire que c’est d’un bon ministre de l’Intér ieur que dépend la vitalité d’un gouvernement. En effet, la politique intérieure d’u n pays en règle directement la prospérité. Les autres ministres n’ont sur cette pr ospérité qu’une puissance indirecte. Moins que tous les autres hommes, le ministre de l’ Intérieur a le droit de dormir. Quelle veille incessante, que de suivre heure par h eure les développements de la vie politique d’un peuple ! Changez seulement d’homme ( j’entends par là une âme capable de jugement et de décision) le portefeuille de l’Intérieur, vous aurez ou vous
n’aurez pas de révolution. Révolution veut dire mou vement sur soi-même, et par conséquent changement d’équilibre. Administrer c’es t équilibrer. Observez exactement les différentes forces qui sollicitent un corps et vous déduirez de là, si vous avez bon œil et bon sens, la répartition des forces de maniè re à maintenir l’équilibre en neutralisant les unes par les autres les forces con traires.
VI
On disait jadis : diviser pour régner ; il faut dire aujourd’hui : équilibrer pour durer.
VII
Il y a un mot qui est peut-être en France le plus g rand ennemi de l’administration ; ce mot s’appelleLiberté. Si l’on demandait aux quarante millions de Français quel sens ils attachent à ce mot, je ne sais pas si les hommes en donneraient un e définition plus acceptable que celle qui serait donnée par les femmes ; et je dema nde vainement à l’histoire si, sur ce chapitre, les vieillards seraient plus intelligible s que les enfants.
VIII
Pour l’immense majorité des Français, la liberté c’ est le droit de tout faire. Cette idée est incontestablement répandue dans les masses, ou plutôt dans toutes les classes de la société. Qui donc a pu dire sérieusement que les Français sont un peuple ingouvernable ? Dans un pays où domine cette idée : que la liberté est le droit de tout faire, le gouvernement a la tâche facile, pourvu qu ’il observe les lois qui sont restées en vigueur, qu’il respecte les idées générales du j uste et de l’injuste ; et pourvu qu’il flatte à propos l’humeur nationale, il a nécessaire ment le droit de tout faire.
IX
Jamais, en France, on ne fera de révolution contre un gouvernement qui donnera satisfaction aux instincts généraux (j’allais dire généreux) de l’âme humaine en général, et des Français en particulier. Le despoti sme est certainement un des gouvernements les plus faciles à établir en France, pays d’ailleurs essentiellement militaire. Le difficile est d’y maintenir le despot isme. Comme on ne peut le maintenir dans aucun pays, le grand art du gouvernement consi ste à se modifier dans un sens libéral. Et du reste dans toutes les contrées, dans tous les siècles, transformer à propos, n’est-ce pas le grand miracle d’un gouverne ment qui dure ?