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Europe de papier

350 pages

L'Europe n’a pas surgi du néant au xxe siècle. Présente dans la pensée politique et les relations internationales depuis le xvie siècle, elle suscite, entre 1815 et 1870, un foisonnement de projets – une « Europe de papier » – que cet ouvrage ambitionne d’exhumer. Résultat d’une recherche internationale, les contributions ici regroupées montrent qu’il y a bien eu au xixe siècle naissance d’un véritable dessein européen, politique et institutionnel, qui souhaitait transcender tout autant les projets de « paix perpétuelle » du siècle des Lumières que les expériences révolutionnaires et impériales. Œuvre de réformateurs sociaux, de démocrates, de pacifistes, de libéraux, mais aussi de conservateurs ou de catholiques, parfois intransigeants et désireux d’unifier la « chrétienté », cette « Europe de papier » est le reflet d’un xixe qui n’est pas seulement celui de l’industrialisation ou de l’État-Nation. Comment maintenir la paix ? Comment unir les Européens ? Comment l’élargir vers la Méditerranée ou l’Amérique ? Quelle capitale choisir ? Ces questions alors posées restent débattues. Qualifiés hâtivement d’utopiques, oubliés aujourd’hui, même si les penseurs de l’entre-deux guerres s’y réfèrent souvent, ces projets n’en furent pas moins, derrière un certain nombre de figures tutélaires comme Victor Hugo ou Giuseppe Mazzini, autant de réflexions et de plans, ancrés dans l’ombre portée de l’Empire napoléonien, des expériences nationales, qui participèrent au débat politique de ce siècle. Ils sont toujours d’actualité.


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Couverture

Europe de papier

Projets européens au xixe siècle

Sylvie Aprile, Cristina Cassina, Philippe Darriulat et René Leboutte (dir.)
  • Éditeur : Presses universitaires du Septentrion
  • Lieu d'édition : Villeneuve d'Ascq
  • Année d'édition : 2015
  • Date de mise en ligne : 30 juin 2016
  • Collection : Histoire et civilisations
  • ISBN électronique : 9782757414460

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • Nombre de pages : 350
 
Référence électronique

APRILE, Sylvie (dir.) ; et al. Europe de papier : Projets européens au xixe siècle. Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2015 (généré le 06 juillet 2016). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/septentrion/7940>. ISBN : 9782757414460. DOI : 10.4000/books.septentrion.7940.

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© Presses universitaires du Septentrion, 2015

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L'Europe n’a pas surgi du néant au xxe siècle. Présente dans la pensée politique et les relations internationales depuis le xvie siècle, elle suscite, entre 1815 et 1870, un foisonnement de projets – une « Europe de papier » – que cet ouvrage ambitionne d’exhumer.
Résultat d’une recherche internationale, les contributions ici regroupées montrent qu’il y a bien eu au xixe siècle naissance d’un véritable dessein européen, politique et institutionnel, qui souhaitait transcender tout autant les projets de « paix perpétuelle » du siècle des Lumières que les expériences révolutionnaires et impériales.
Œuvre de réformateurs sociaux, de démocrates, de pacifistes, de libéraux, mais aussi de conservateurs ou de catholiques, parfois intransigeants et désireux d’unifier la « chrétienté », cette « Europe de papier » est le reflet d’un xixe qui n’est pas seulement celui de l’industrialisation ou de l’État-Nation. Comment maintenir la paix ? Comment unir les Européens ? Comment l’élargir vers la Méditerranée ou l’Amérique ? Quelle capitale choisir ? Ces questions alors posées restent débattues. Qualifiés hâtivement d’utopiques, oubliés aujourd’hui, même si les penseurs de l’entre-deux guerres s’y réfèrent souvent, ces projets n’en furent pas moins, derrière un certain nombre de figures tutélaires comme Victor Hugo ou Giuseppe Mazzini, autant de réflexions et de plans, ancrés dans l’ombre portée de l’Empire napoléonien, des expériences nationales, qui participèrent au débat politique de ce siècle. Ils sont toujours d’actualité.

Note de l’éditeur

Le document « Résumés » (p. 337-344) de l'édition imprimée n'est pas repris dans cette version électronique. Les résumés ont été intégrés en tête de chaque chapitre.

      1. Un homme « doué du talent d’improviser sur des sujets politiques »
      2. Les Républiques « alliées » et la France
      3. L’« Empire », l’Italie et la Méditerranée
      4. Conclusion : la mission civilisatrice de la France
    1. Renier l’Empire pour penser l’Europe ? Le cas de Saint-Simon

      Cristina Cassina
      1. Un texte…
      2. … plusieurs lectures
      3. Reflets, échos, rencontres
      4. Un projet « napoléonien » ?
    2. La Sainte-Alliance : un pacte pacifique européen comme antidote à l’Empire

      Stella Ghervas
      1. L’Europe à la fin de l’Empire
      2. La lettre et l’esprit de la Sainte-Alliance
      3. L’héritage des Lumières : réformisme monarchique et paix perpétuelle
      4. Le mysticisme : spéculation philosophique et arme politique
      5. La fin de l’idylle
      6. Conclusion
    3. European unity in the thought of Gian Domenico Romagnosi

      Silvio Berardi
  1. Deuxième partie. L’Europe à l’épreuve des nationalités

    1. Introduction

      Philippe Darriulat
    2. The Alliance of all the freemen of Southern Europe: Spanish Political Refugees in France and European Liberal Solidarity in the Early 1830s

      Juan Luis Simal
      1. A European revolution
      2. France as European revolutionary vanguard
      3. European solidarity
    1. Gioacchino di Prati, les saint-simoniens et l’association des peuples européens

      Alexander Hugh Jordan
    2. Between Global Governance and European Union: The Writings of Constantin Pecqueur

      Vanessa Lincoln Lambert
      1. Introduction: Rethinking political organization in nineteenth-century Europe
      2. Towards a world government
      3. European union first
    3. L’Universel, l’Européen et la patrie : la gauche républicaine française et la difficile transcendance de la nation (1820-1864)

      Philippe Darriulat
    4. Entre tradition de 1848 et souvenir napoléonien. Un européisme politique rallié au Second Empire

      Carol Bergami
      1. Une différenciation du pacifisme humanitaire de 1848
      2. Un rapprochement entre pacifisme patriotique et légende napoléonienne
  1. Troisième partie. Le miroir de l’économie

    1. Introduction

      René Leboutte
    2. From the Nation State to the Community of Europe: the Origins and Evolution of Michel Chevalier’s Theory of Complex Networks, 1829-1879

    1. Michael Drolet
      1. From the Mediterranean System to the Channel Tunnel and Knowledge Economy
    2. A Missed Opportunity? European Economic Integration between 1850 and 1914

      Francesca Fauri
      1. The gold standard and the first monetary union attempts
      2. Free trade: The English example and the European imitation
      3. The free circulation of persons and capital
      4. The 1873 crisis, the tariff wars and the liberal exceptions (the low tariff club)
      5. The tariff Wars in Europe
      6. The liberal exceptions
      7. The commercial treaties as moderators of the protectionist tariffs
      8. Conclusions
    3. A New Common Knowledge in Agronomics: the network of the European Agrarian Reviews and Congresses during the first half of the 19th century

      Andrea M. Locatelli et Paolo Tedeschi
      1. The development of the European agrarian network and the Belgian and French cases
      2. The case of the Northern Italy
      3. Conclusions
    4. Karl Ludwig von Bruck: an unexpected leader of European history in the 1850s

      Claudio Besana, Vanessa Pollastro et Adriana Coppola
      1. From Elberfeld to Trieste
      2. The Mitteleuropean project
      3. The Austrian Empire and the league with the duchies of Parma, Modena and Lucca: the attempt to include Italy in a Mitteleuropean customs union
      4. Some concluding notes
    5. Arguments pro-européens d’hier et d’aujourd’hui dans La Paix en Europe par l’alliance anglo-française (1861)

      Christophe Ippolito
      1. Introduction
      2. Vers le Traité de 1860. Le contexte du Traité : les relations économiques franco-britanniques de 1786 à 1859
      3. Causes et décideurs du Traité
      4. Le Traité et ses conséquences
      5. Réception du Traité
      6. Effets du Traité
      7. Conclusion
    1. The Failure of the Latin Monetary Union: a Warning for the Economic Monetary Union?

      Giulio Peroni
      1. Preliminary remarks
      2. The origins of the currency
      3. The legal category of the monetary sovereignty
      4. The Latin Monetary Union (LMU) as forerunner of the European Monetary Union (EMU)
      5. The Economic monetary union and the Latin monetary union: which differences?
      6. Concluding remarks
  1. Quatrième partie. D’autres Europe

    1. Introduction

      Sylvie Aprile
    2. L’Europe au-delà de ses frontières : L’élargissement de l’espace européen dans les projets de 1830-1848

      Nere Basabe
      1. « L’association européenne, répandue sur toute la surface de la terre » de l’École saint-simonienne : « Le Système méditerranéen » de Michel Chevalier
      2. La crise d’Orient de 1840 et les nouveaux projets de paix perpétuelle : l’enjeu de la ville capitale
      3. Conclusion : le leg de Napoléon ou l’Europe, charnière entre la nation et l’humanité
    3. Panlatinisme et latinité. Origines et circulation d’un projet d’unification européenne, entre réminiscences napoléoniennes et mythe de la race

      Paolo Benvenuto
      1. Les origines
      2. Francophilie et panlatinisme
    1. « Panlatinismes » et visions d’Europe, 1860-1890

      Francesca Zantedeschi
      1. L’idée latine au XIXsiècle
      2. « Panlatinismes » et projets fédératifs
      3. Conclusion
    2. Seeley and the United States of Europe

      Luca Maggioni
    3. The Image of Europe in Charles Dilke’s Thought and the Image of the European Continent

      Lucio Valent
    4. « La paix, première des questions sociales ». Les projets pacifistes de Jean-Baptiste Godin, fondateur du Familistère

      Jessica Dos Santos
      1. Une argumentation à la fois éthique et rationnelle
      2. Fonder les « États-Unis d’Europe »
      3. Un héritage abandonné
  1. Conclusion

    Sylvie Aprile
  2. Notices bio-bibliographiques

Préface

Sylvie Aprile

Qu’est-ce qu’une Europe de papier ? C’est par cette question que cet ouvrage se doit d’expliciter sa démarche. Il s’agit d’exhumer et de comprendre le foisonnement de projets nés dans les années 1815-1870, projets souvent cités mais guère analysés. Durant ces décennies, outre la formation de la Jeune Europe et la réunion des congrès de la paix où s’exprime l’idée des États-Unis d’Europe, sont publiés de multiples programmes et brochures trop souvent rangés sous la bannière des utopies, présentés sans liens véritables, détachés d’autres expériences élaborées hors d’Europe et tirés de leur contexte du moment (révolutions, guerres, crises économiques ou phases de prospérité). L’historien et le politologue peinent à en dégager les apports et les négligent souvent. Dans quelle mesure et sans préconçu téléologique peut-on penser qu’ils ont contribué à la réalisation des Communautés européennes et du Conseil de l’Europe au début des années 1950 ? Sont-ils au contraire la marque d’une discontinuité, d’un contexte particulier ? C’est autour de ces questions centrales, alliant réflexions sur l’Europe et la paix, que nous nous proposons de contribuer à une manière de relance historiographique sur les projets de construction européenne, dans la longue durée et d’un point de vue transnational. Certes, l’histoire de « l’idée européenne » a déjà été faite, mais elle se résume souvent à une étude de quelques textes fondateurs et de quelques grandes figures tutélaires. Nous proposons ici de présenter une enquête en cours, portée par le projet Eurespro (Université du Luxembourg et Université de Lille 3), programme où les plans concrets voisinent avec les propositions qui réinvestissent des terminologies un peu délaissées, comme celles des « assemblées représentatives des peuples d’Europe » fortement marquées par désarmement et arbitrage.

Notre projet n’aurait pas vu le jour sans le colloque international organisé par les universités de Lille 3 et de Bruxelles en 2011 sur le thème « L’Empire, une expérience de la construction européenne » qui a jeté les bases de notre réflexion collective sur cette question.

En Europe, l’Empire napoléonien est un empire (en tant qu’espace et qu’institution) de type nouveau. Bien que l’Empereur utilise lui-même plusieurs rhétoriques remontant à « mon ancêtre » Charlemagne et, bien entendu, à la tradition romaine, il s’agit d’un empire moderne qui commence avant tout par « borner » l’Europe par rapport à la Russie et à l’Angleterre. Napoléon impose une synthèse qui anticipe les questions qui vont se manifester dans les conflits entre États et dans les équilibres des puissances, mais aussi dans les débats d’idées du XIXsiècle. Citons, parmi d’autres, la question de la primauté (en ce cas, française) de l’initiative européenne ou bien de l’harmonisation des institutions et des infrastructures. L’Europe de Napoléon est également l’Europe du blocus, qui est une forme de délimitation de l’espace européen par la guerre et par l’économie, autres desseins d’organisation présents tout au long du XIXsiècle. Avec le Mémorial, Napoléon donne une autre vision du processus de construction européenne, son versant « idéal ». Ce projet a été longtemps analysé comme une rupture dans la pensée impériale ou comme une tactique, il témoigne surtout d’une réflexion enrichie par l’expérience et tournée vers l’avenir dont l’association européenne, selon les propres termes de l’Empereur, fait partie1. Certes, on peut penser qu’il instrumentalise l’idée d’Europe à l’aune de « son » empire, mais il a posé la question européenne dans des termes inédits, bouleversant les cadres posés par l’Abbé de Saint-Pierre ou même Emmanuel Kant : ce n’est plus le rêve de la paix perpétuelle qu’il s’agit de réaliser, mais un dessein politique et institutionnel. Si, au vu des réalisations plus empiriques du XXsiècle, ces deux éléments se confondent souvent, l’européanisme – le terme existe déjà – du XIXsiècle croise, de multiples manières, « idée » européenne et « construction de l’Europe » sans les opposer2. Utopiques, ces projets ? Faisons tout d’abord un sort à cette dénomination si mal employée. Il existe un « réel de l’utopie » qui ne tient pas à leur portée visionnaire ou anticipatrice. Comme l’a souligné l’historienne Michèle Riot-Sarcey, ces désirs de transformer le monde, par les discontinuités qu’ils introduisent, sont un ressort important de ce qui fait bouger les hommes, un moteur de l’histoire3. En d’autres termes, il s’agit « de remettre en perspective les idées novatrices dans le temps qui les a vus naître, aux prises avec les hommes et les femmes qui les ont promues ou s’en sont emparés »4.

Ces projets, souvent qualifiés d’irréalistes, démontrent donc tout d’abord que l’élaboration de programmes est inséparable de l’évolution du débat politique et stratégique. Travailler sur ces idées impose de faire toujours référence à un écheveau de multiples fils rouges « réalistes », dans lequel s’inscrit l’immense répertoire des projets. À partir du Congrès de Vienne, ils s’insèrent dans la trame complexe d’une Europe des chancelleries, des alliances, des conflits « régionaux », d’une Europe des nationalités, d’une Europe industrielle et impériale aussi. L’Europe des nationalités est certainement celle que l’on oppose le plus aux projets européens mais comme l’a montré déjà un européiste des années 1950-1960, Mario Albertini, on aurait tort de les opposer. Cette co-présence, entre un nationalisme spontané et un européisme multiforme, à partir de la Restauration, est l’un des éléments que nous avons voulu mettre en avant5. L’Europe s’entend aussi comme bastion défensif ou offensif de la catholicité et ce fondement religieux innerve aussi les projets. Il démontre également qu’il faut les rechercher sur l’ensemble de l’échiquier politique. Ils ne sont l’apanage ni des libéraux, ni des républicains et s’affichent aussi comme monarchistes ou plus largement conservateurs. La latinité, qui fonde nombre de projets, peut tout à la fois définir un territoire méditerranéen, linguistique, transatlantique, une union douanière et un limes de la chrétienté. Le choix d’une capitale est alors bien loin d’être anecdotique : le centre névralgique, qu’il s’agisse de Paris, de Rome ou parfois même d’Alexandrie, résulte d’une analyse poussée des enjeux.

C’est pour toutes ces raisons, que la période 1814-15/1870 est fondamentale. Notre ouvrage s’amorce par « les projets post-impériaux » et s’achève avec les prémices d’une internationalisation inédite -liée à la colonisation et au développement de la puissance américaine- qui prépare une nouvelle définition de l’Europe, œuvre des juristes et les théoriciens de la science politique.

Un écueil majeur guettait notre démarche : se limiter à un catalogue des projets, des plans, des idées, construit par un nouvel inventaire des pères fondateurs agrégeant quelques protagonistes oubliés. Si ces projets sont largement incarnés par des hommes – on songe inévitablement à Giuseppe Mazzini ou Victor Hugo –, il ne s’agissait pas de reprendre la genèse convenue des pères de l’Europe à partir des grandes figures en la complétant ou la contredisant. Certes, il est impossible d’oublier la place de Mazzini ou de Napoléon III, mais c’est surtout l’invention de traditions, la circulation, la diffusion de leurs idées qui nous intéressent dans cet ouvrage. Les auteurs méconnus témoignent de cette audience, mais leurs parcours construisent également leurs projets. La fondation de journaux éphémères et les exils sont essentiels pour suivre, de génération en génération, l’évolution des programmes.

Notre analyse cherche ainsi à mettre en évidence les influences mutuelles, les conflits de perspectives, les exploitations contradictoires et instrumentales dans l’espace européen, transatlantique ou méditerranéen. La vie du Comte de Saint-Simon n’est pas une succession de séquences distinctes où l’entrepreneur disparaîtrait sous l’habit du penseur, où le philosophe européen pourrait être dissocié de l’économiste. C’est dans un répertoire d’expériences variées que ces diverses facettes doivent être connectées et interrogées. Saint-Simon a lui-même voyagé et certainement autant appris de ses correspondants de Coppet que des pratiques de l’Empire. Son projet de 1814, De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l’Europe en un seul corps politique en conservant à chacun son indépendance nationale, est un texte dont on souligne la nouveauté, mais l’institution d’un Parlement, tel qu’il l’imagine, est-elle dissociable des structures mises en place tout au long de la Révolution et de l’Empire ?

Nous ne sommes pas les premiers à avoir souligné l’importance de ces projets, et nous avons largement emprunté nos réflexions à celles des penseurs de l’Europe des années 1930 et de l’immédiat après-guerre. Notre relecture s’est faite à partir d’une brochure de Pierre Renouvin, datée de 1949, L’idée de fédération européenne, dans la pensée politique du XIXsiècle, qui reprend et complète le texte d’une conférence prononcée en 1931 et éditée par les Publications de la Conciliation internationale à l’initiative de la fondation Carnegie, Les idées et les projets d’Union européenne au XIXsiècle6. Pierre Renouvin revient encore sur le sujet qui nous intéresse, lors du congrès du centenaire de 1848, dans L’idée des États-Unis d’Europe pendant la crise de 1848. Utilisant les travaux de Carlo Morandi, Renouvin cite les grands textes et les grands auteurs mais dépasse, dans ce répertoire, l’argumentation classique qui taxe volontiers d’irréalisme, d’abstraction ou d’amateurisme tous les projets du premier XIXsiècle7. A contrario, Renouvin propose une réelle classification des écrits du XIXsiècle, insistant sur la multiplicité de ces projets dont « la liste n’a jamais été faite ». Il les classe selon quatre courants. Le premier, animé par le sentiment religieux, a pour but la paix et est inspiré en partie par les théories américaines, et notamment celles de William Ladd, auteur d’Essay on a Congress of Nations. Le second groupe est celui des socialistes français, Saint-Simon, Considerant, etc. S’il a en commun avec les précédents, le souci d’une communion morale et le pacifisme, il prend en compte des configurations sociales et économiques jusqu’ici peu développées. Le troisième courant est « mazzinien ». Enfin, il définit un dernier groupe composé des « économistes » dont le premier représentant est Cobden. Selon Renouvin, les projets s’essoufflent après 1850, même si l’idée européenne est au cœur des congrès de la paix qui naissent dans les années 1860. Elle connaît une seconde jeunesse dans le contexte de l’après-guerre de 1870 mais elle devient de plus en plus l’apanage de juristes internationaux. Pierre Renouvin met surtout en garde contre l’« impression décevante » que comporte une série non homogène de propositions, plus ou moins définies comme utopiques. Les questions transversales que Renouvin propose, celle des confins, de la forme institutionnelle et des rapports de la Fédération européenne avec les autres continents, renvoient à cet exercice d’intersection, donc de réalisme que nous avons cherché ici à comprendre. Cette analyse de Pierre Renouvin, marquée par ses contextes successifs, celui des années 1930 et de l’après-guerre, a certainement « quelque chose à voir » avec les interrogations actuelles des partisans de l’Europe, sur son avenir. Ce va-et-vient passé/présent est implicite. Notre ambition est modeste et vaste. Sans prétendre à l’exhaustivité, les contributeurs ont voulu construire un repérage permettant d’éviter tout risque de « frustration » ou de déception, risque qui résulterait du caractère répétitif ou fragmentaire des projets. Les communications ont été ainsi regroupées selon deux axes. L’un chronologique, montrant l’effet générationnel ainsi que l’évolution des projets confrontés aux revendications des nationalités. L’autre thématique, dégageant deux champs de réflexion souvent détachés des projets dits européens : les projets économiques et les programmes qui dépassent le cadre européen tel qu’il est généralement entendu. À l’utopie, nous substituons alors la notion de marges et de confins qui nous permet aussi d’interroger la pensée d’auteurs qui n’ont pas conçu l’Europe dans ces termes consacrés.

Notes

1 Didier Le Gall, Napoléon et le Mémorial de Sainte-Hélène. Analyse d’un discours, Paris, Éditions Kimé, 2003.