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Evolution des pratiques et représentations langagières dans le Maroc du XXIè siècle

De
306 pages
Depuis une décennie, la situation socio-linguistique du Maroc a connu de profondes modifications : valorisation et usage croissant dans l'espace public des langues "vernaculaires orales", telles l'amazighe (berbère), la darija (arabe marocain). Ces évolutions sont étudiées dans divers domaines : champ politique, éducatif, médias, prêches religieux, littérature, musiques urbaines, migrations, vie quotidienne.
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Sous la direction de
Évolution des pratiques Montserrat Benítez Fernández, Catherine Miller,
Jan Jaap de Ruiter, Youssef Tameret représentations langagières
edans le Maroc du xxi siècle
Volume 2
Évolution des pratiques
et représentations langagières Depuis un peu plus d’une décennie, la situation sociolinguistique
au Maroc a connu de profondes modifcations se traduisant par edans le Maroc du xxi siècle un processus de valorisations des langues considérées auparavant
comme des langues « vernaculaires orales » et par leur usage croissant
Volume 2dans l’espace public. Dans le cas de l’amazighe (berbère), cette
reconnaissance est induite par l’activité militante associative mais
également par une volonté institutionnelle visant à sa promotion,
sa standardisation et son enseignement suite à sa reconnaissance,
d’abord comme langue nationale puis comme langue ofcielle en
2011. Dans le cas de la darija (arabe marocain) cette valorisation se
fait de façon plus « informelle » et accompagne le développement des
médias publics ou privés (radios, TV, internet, publicité, journaux,
etc.) et le renouvellement de la scène artistique.
Les contributions réunies dans cet ouvrage décrivent les évolutions
des pratiques et représentations langagières de la décennie
20002010 dans plusieurs domaines : champ politique, champ éducatif,
médias, prêches religieux, littérature, musiques urbaines, migration,
vie quotidienne.
Regroupant des chercheurs de différents pays (américains, français,
espagnols, marocains, néerlandais), de différentes disciplines
(anthropologie, sciences politiques, sociolinguistiques, sociologie de
l’éducation), cet ouvrage en deux volumes ofre un panorama renouvelé
de la scène linguistique au Maroc et de ses principaux enjeux.
ISBN : 978-2-336-00732-8
30 e
Sous la direction de
Évolution des pratiques et représentations langagières
Montserrat Benítez Fernández,
e
dans le Maroc du xxi siècle
Catherine Miller, Jan Jaap de Ruiter,
Volume 2 Youssef Tamer








Évolution des pratiques
et représentations langagières
e dans le Maroc du XXI siècle



Volume II
Espaces discursifs
Collection dirigée par Thierry Bulot

La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à
l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux,
géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires… – où les
pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications
sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains,
des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul
espace francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires
urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de
reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses variétés d’une
même langue quand chacune d’elles donne lieu à un discours
identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits relevant de
l’évaluation sociale de la diversité linguistique.


Derniers ouvrages parus

Montserrat BENÍTEZ FERNÁNDEZ, Catherine MILLER, Jan Jaap
DE RUITER, Youssef TAMER, Évolution des pratiques et
e représentations langagières dans le Maroc du XXI siècle.
Volumes I et II, 2013.
Romain COLONNA, Ali BECETTI et Philippe BLANCHET
(dir.), Dynamiques plurilingues pour une analyse
glottopolitique, 2013.
Gudrun LEDEGEN (dir.), La Variation du français.
Volumes I et II, 2013.
Thierry BULOT, Valentin FEUSSI (dir), Normes, urbanités
et émergences plurilingues (parlers (de) jeunes
francophones), 2012.
Jacky SIMONIN, Parcours d’un sociolinguiste. Banlieue Nord
de Paris/La Réunion, 2012.
Assia LOUNICI, Nabila BESTANDJI (dir.), Dynamiques
sociolan-gagières de l’espace algérois. Discours et
représentations, 2012. Sous la direction de
Montserrat Benítez Fernández
Catherine Miller
Jan Jaap de Ruiter
Youssef Tamer




Évolution des pratiques
et représentations langagières
e dans le Maroc du XXI siècle


Volume II




































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00732-8
EAN : 9782336007328 Préface
Depuis un peu plus d’une décennie, la situation
sociolinguistique du Maroc a connu de profondes modifications. Des
langues ou variétés de langues considérées auparavant comme
relevant plutôt du domaine de la communication orale
informelle sont de plus en plus utilisées dans des contextes
oraux formels ou même à l’écrit. Dans le cas de l’amazighe, ce
développement est à la fois induit par l’activité militante
associative et par une activité institutionnelle visant à sa
promotion et standardisation (IRCAM) suite à sa
reconnaissance – d’abord comme langue nationale puis comme
langue officielle – et à son enseignement dans un certain
nombre d’écoles publiques. Dans le cas de l’arabe marocain, ou
darija, cette évolution se fait de façon plus « informelle » et
accompagne le développement des médias publics ou privés
(comme les radios, TV, internet, publicité, journaux). Mais elle
ne débouche ni sur une reconnaissance institutionnelle ni sur un
processus de standardisation à l’échelle nationale car cela
induirait implicitement ou explicitement l’autonomisation de
l’arabe marocain vis-à-vis de l’arabe standard ou de l’arabe
coranique, une question pour le moins épineuse et peu
consensuelle. Parallèlement, le contexte international visant à
promouvoir l’enseignement des langues maternelles et la
promulgation de la Charte Nationale d’Education et Formation
de 1999 amènent de plus en plus d’acteurs du secteur éducatif et
social à poser la question de la place de l’enseignement des
langues maternelles dans le système éducatif marocain (et celui
des langues internationales comme le français ou l’anglais). Si
le développement et la standardisation de la langue amazighe
ont fait l’objet de nombreux travaux (dans le cadre de l’IRCAM
et en dehors de l’IRCAM) et si les choix de standardisation sont
abondamment commentés (par les participants et les adversaires
de ces choix), le développement de l’arabe marocain n’a pas 6 Evolution des pratiques et des représentations langagières
encore fait l’objet d’une rencontre collective pour en évaluer
l’impact en termes d’évolution linguistique interne et en termes
de contact de langues.
Ces développements opèrent dans un contexte plurilingue où
d’autres langues, notamment l’arabe littéraire et le français,
continuent d’occuper un rôle important dans le système
éducatif, la littérature, la presse, les échanges économiques,
financiers, scientifiques, etc. Au vue de la rapidité des
changements et du développement des recherches
sociolinguistiques, il semblait important de réunir des spécialistes de
différents domaines afin d’essayer d’établir un premier bilan de
ces changements. Sachant que, dans les années 1980-1990, de
nombreux travaux ont été publiés sur le statut des langues au
Maroc, il s’agissait de s’intéresser principalement aux
changements en cours depuis le début de la décennie 2000 et
d’en cerner les atouts et les lacunes.
C’est donc dans une perspective résolument
sociolinguistique (et non de linguistique formelle) que le
département d’anglais de la faculté des lettres et sciences
humaines de l’université Ibn Zohr à Agadir a organisé, en
partenariat avec plusieurs institutions, une conférence
internationale centrée sur l’évolution des deux principales
langues maternelles. Il s’agissait de discuter plusieurs questions
comme : Quel rôle l’arabe marocain joue-t-il actuellement entre
langue de communication, de culture et éventuellement
d’éducation ? Quel impact ce développement fonctionnel a-t-il
sur les pratiques linguistiques et sur les représentations des
locuteurs ? Est-ce que ce développement induit une plus grande
pratique du mélange linguistique ou au contraire une tendance à
la démarcation ? Le développement de l’amazighe et de l’arabe
marocain ont-ils modifié en profondeur le statut et la
représentation de ces langues ainsi que ceux du français et de
l’arabe standard ? Une question qui reste singulièrement peu
étudiée est celle des interactions entre développement de
l’amazighe et développement de l’arabe marocain. Quelles
similarités ? Quelles différences ? Quels problèmes communs ?
L’expérience institutionnelle de l’amazighe peut-elle servir Préface 7
comme modèle ou contre-modèle au développement de l’arabe
marocain ?
L’esprit de cette conférence, et donc de cet ouvrage qui en
est l’aboutissement et qui paraît en deux volumes (I et II), a été
de rassembler des chercheurs qui ne partagent pas
nécessairement le même point de vue ni la même évaluation des
changements en cours. Ceci afin d’essayer d’établir un dialogue
entre différents spécialistes qui n’ont pas forcément l’occasion
de se rencontrer. Les opinions individuelles exprimées dans cet
ouvrage sont donc la responsabilité de chaque auteur. Il est
évident que ce focus sur les langues maternelles ne représente
qu’une partie de la réalité des pratiques et représentations
langagières des Marocains du XXIème siècle. Il apparaît tout
aussi nécessaire de se pencher sur les nouveaux usages que les
Marocains font de l’arabe standard et du français dans de
nouveaux contextes linguistiques comme le World Wide Web,
les blogs, les emails, les sites sociaux, les magazines, les
journaux, les spots publicitaires, les chaînes terrestres et
satellitaires, les domaines économiques, politiques, éducatifs et
juridiques. Nous espérons que ces thèmes feront l’objet d’une
autre conférence internationale qui complètera ce panorama de
la situation sociolinguistique du Maroc contemporain.
Madrid, Aix-en-Provence, Tilburg et Agadir,
Janvier 2013
Montserrat Benítez Fernández
Catherine Miller
Jan Jaap de Ruiter
Youssef Tamer Remerciements
La conférence n’aurait pu avoir eu lieu sans l’appui des
partenaires suivants :
– Equipe de recherche Languages in contact and Language
Policy et Laboratoire Documentaire et Linguistique
(LDL) de la Faculté des Lettres et des Sciences
Humaines, Université Ibn Zohr, Agadir ;
– Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Université
Ibn Zohr, Agadir ;
– Université Ibn Zohr, Agadir ;
– NIMAR, Institut Néerlandais au Maroc, Rabat ;
– Centre Jacques Berque, Rabat ;
– Babylon, Center for Studies of the Multicultural Society,
Tilburg University, les Pays-Bas;
– Ambassade de France au Maroc ;
– Ministerio de Ciencia y Educación/Ministerio de
Economía y Competitividad, Madrid.
Cet ouvrage inclue des chapitres en français et en anglais.
Les éditeurs remercient Jennifer June Evans, University of
Washington, Seattle, pour la correction des articles en anglais.
Ils tiennent également à remercier vivement Myriam Abouzaïd
pour son important travail de correction des articles en français
ainsi que Carine Zebedee qui s’est parfaitement chargé de toute
la mise en page de l’ouvrage.
Transcription

a Voyelle /a/ brève
/ a: / â Voyelle /a/ longue
b Bilabiale sonore
b Bilabiale sonore emphatique
d Dentale sonore
d Dentale sonore emphatique
d Interdentale
e Voyelle /é/ semi-brève
Schwa
f Fricative sourde
g Post-palatale sonore
/ Vélaire sonore
Palatale sonore
h Laryngale
/ / 7 Pharyngale sourde
i Voyelle /i/ brève
/ i: Voyelle /i/ longue
k Post-palatale sourde
k Post-palatale sourde emphatique
???????%??12 Evolution des pratiques et des représentations langagières
l Labiale
l Labiale emphatique
m Nasale bilabiale
m Nasale emphatique
n Nasale dentale
n Nasale dentale emphatique
o Voyelle /o/ semi-brève
p Bilabiale sourde
q Uvulaire occlusive sourde
r Vibrante
Vibrante emphatique
s Sifflante sourde
Sifflante sourde emphatique
t Dentale sourde
t Dentale sourde emphatique
u = /ou/ français (brève)
/ u: Voyelle /ou/ longue
v Fricative sonore
w Semi-voyelle
x / kh Vélaire sourde
y Semi-voyelle
z Alvéo-fricative sonore
Alvéo-fricative sonore emphatique
?<?????Transcription 13
c / Laryngale occlusive sourde
/ Pharyngale sonore
š / / ch Chuintante sourde
ž / M Chuintante sonore

Le système de translitération choisi pour cet ouvrage
reprend essentiellement celui utilisé en dialectologie arabe
maghrébine. Ainsi, pour les phonèmes qui disposent de
plusieurs types de translitération (IPA, arabisante, etc.)
comme indiqué dans le tableau ci-dessus, c’est en général
le premier signe qui a été utilisé dans cet ouvrage.
hlU3
Partie 2
Statut et représentation de l’amazighe
et de l’arabe marocain (darija) au Maroc
plurilingue contemporain Chapitre 10
Des dialectes du bled à la langue du
roi : éléments d’une « ascension »
linguistique amazighe et miroir de
l’arabe dialectal
Stéphanie Pouessel
1 Introduction
Au-delà des changements linguistiques en eux-mêmes, la
perspective d’anthropologie politique adoptée ici voudrait
engager une réflexion sur les langues et le national, sur ce que
les langues disent de soi et de l’identité. Ce ne sont donc pas
tant les pratiques en elles-mêmes qui seront l’objet principal de
cet article mais, via le rapport de force qui les enserrent, ce
qu’on fait dire à une langue, ce qu’on lui fait porter, n’ayant en
elle-même pas de signification, pas de pouvoir. Exemple en est
de la relativité de l’appréhension des langues : quand la langue
arabe est perçue depuis l’Occident comme une langue-stigmate,
celle des anciens colonisés, de la « banlieue », voire d’une
Palestine bafouée, elle représente dans les milieux amazighistes
la langue coloniale et hégémonique par excellence.
Un courant de réhabilitation des langues dites maternelles
et/ou minoritaires traversent aujourd’hui les nationalismes
maghrébins. Premières visées (dès les années 1960 au Maroc et
en Algérie), les langues amazighes font l’objet de
revendications linguistiques, de la reconnaissance
constitutionnelle à l’insertion dans le système scolaire. Nous
retracerons cette « ascension » politico-linguistique puis
établirons une comparaison de situation en évoquant le débat
sur la darija au Maroc et en Tunisie. 18 Evolution des pratiques et des représentations langagières
2 Eléments d’une « ascension linguistique » amazighe
Le panorama chronologique que nous proposons ici
n’évoque pas directement la question politique de l’identité
amazighe ces cinquante dernières années mais tend à repérer les
idéologies qui ont enserré les étapes de reconnaissance de la
langue amazighe et mené à son officialisation en juillet 2011
(Pouessel, 2010).
A l’indépendance du Maroc en 1956, l’intégration des
langues amazighes entrent en porte-à-faux avec l’Etat et sa
nouvelle légitimité. Au-delà de l’ombre portée à la langue
arabe, fer de lance du nationalisme (cf. Aboulkacem, 2005),
elles renvoient à la dite berbérophilie du colonisateur, si ce n’est
un traitement différentiel dont le paroxysme fut la promulgation
du Dahir berbère, alors étincelle du mouvement nationaliste
marocain ; même si le « mythe berbère », c’est-à-dire la
création coloniale d’une culture amazighe, a été largement
remis en cause depuis – par Mohammed Benhlal (2005) qui
évoque le cas des collèges franco-berbères où était promulgué
l’enseignement arabe et qui devinrent les chefs de file du
mouvement de libération nationale ; ou encore selon Salem
Chaker (2006) qui attribue à ce mythe une origine plus
ancienne, arabe, qui rationnalisait la dissidence politique et
religieuse des Imazighen.
De plus, à l’indépendance, les langues amazighes étaient
appréhendées comme des langues sans écriture, donc sans
corpus civilisationnel et entachées d’une connotation ruraliste
alors péjorative dans le contexte développementaliste
moderniste de l’époque. Elles renvoient directement à
l’analphabétisme : Mehdi Ben Barka, témoignant de l’idéologie
de la gauche marocaine du tournant des années 1950, définissait
l’homme berbère comme un homme non instruit dont la langue
se perdrait à mesure de l’alphabétisation, réduisant la spécificité
linguistique amazighe à un manque d’éducation voire à un
caractère rustre et « paysan ». Ahmed Boukous (1999) relevait
les proverbes marocains qui stigmatisent la langue amazighe :
« tout comme la bouillie est une piètre pitance, le berbère est
une piètre langue ». Dans son fameux Maroc à l’épreuve,Des dialectes du bled à la langue du roi 19
Lacouture fit preuve d’intuition en écrivant : « le berbère,
humiliation pour le berger, fierté pour l’agrégé » (1958 : 94). Le
premier regroupement autour d’une identité amazighe alors
exprimée en termes de « patrimoine populaire » apparaît à la fin
des années soixante à Rabat et empruntent la voie de l’écrit.
Des militants d’extrême gauche qui ne se reconnaissent ni dans
le panarabisme ni dans le marxisme créent l’association
AMREC dont l’objectif premier est d’œuvrer à l’alphabétisation
des émigrés soussis installés à Rabat. Face à l’exode rural de
ces « déracinés », l’idée naît de passer la langue du Souss à
l’écrit dans un objectif de préservation du patrimoine oral. La
revue de l’association, « Erraten », impulsera ce travail de
transcription du berbère via l’alphabet arabe.
Les années quatre-vingt dix marquent l’étape
d’internationalisation de la « cause » amazighe. Il s’agit tout
d’abord de l’année des premiers prisonniers politiques
amazighes. En 1994, plusieurs membres de l’association Tilelli
d’Errachidia dans le Sud-est brandirent des banderoles en
tifinagh lors des habituelles manifestations du premier mai et
furent emprisonnés. Face aux manifestations de soutien de ces
prisonniers, le roi Hassan II autorise un magazine
d’informations quotidien dans les trois langues berbères du
royaume. Il annonce aussi lors d’un discours royal le projet
d’introduire l'enseignement « des dialectes berbères », un projet
qui ne verra pas le jour de son vivant.
Dans le même temps, l’écho des revendications amazighes
acquiert une certaine visibilité internationale grâce à son
introduction à l’ONU en 1994, opérée par la deuxième grande
association nationale, Tamaynut (créée en 1978). A travers le
rattachement à la lutte des « droits de l’homme » et des
« peuples autochtones », elle détache la question amazighe de
son contexte national et l’universalise. En se référant à des
conventions internationales, la pression des instances
internationales tombe sur le gouvernement marocain. C’est
toujours en 1994, au cours du festival de cinéma de
Douarnenez, dédié cette année-là aux Berbères, que la rencontre
entre différents acteurs clés, Algériens et Marocains
(l’association parisienne Tamazgha, fondée en 1993 par des 20 Evolution des pratiques et des représentations langagières
étudiants de l’INALCO et des Berbères marocains et kabyles) a
donné naissance à l’idée d’une mobilisation commune : le
Congrès Mondial Amazigh. Le concept, déjà évoqué en 1993 à
la Conférence International des Droits de l’Homme de Vienne,
est adopté durant ce festival de cinéma breton.
Les années 2000 sont celles du bouleversement au sein
duquel intervient directement l’Etat marocain mais aussi et
surtout un contexte global propice aux « spécificités
culturelles ». Dans un contexte mondial où l’identité culturelle
apparaît comme bouclier contre une globalisation perçue
comme menaçante, homogénéisante, la civilisation
arabomusulmane peut être perçue comme imposante, engendrant la
recherche de pôle d’identification alternatif au « monde arabe ».
Une globalisation écrasante qui menace le « patrimoine
langagier par l’extinction des langues faibles » et, pour le cas
marocain, prône « la revitalisation de l’autochtophonie
représentée par l’amazighe » (Boukous, 2008 : 16). Ce climat
global que Jean-Loup Amselle nomme « rétrovolution » est
défini comme une « lente poussée des notions de culture et
d’identité culturelles allant de pair avec l’émancipation des
peuples coloniaux ainsi qu’avec l’essor du multiculturalisme et
la crainte sous-jacente que la globalisation n’entraîne
l’homogénéisation et l’érosion des spécificités culturelles »
(Amselle, 2010 : 149). Dans ce sens, l’Unesco proclame l’année
2000 année de la « langue maternelle » dont le pendant n’est
autre que la langue véhiculaire alors perçue comme
hégémonique. Au Maroc, le militantisme amazighe se retrouve
à la croisée entre un contexte international d’intérêt accru pour
la diversité linguistique locale et un militantisme gauchiste de la
laïcité qui relie « valeurs berbères » à un projet politique
d’opposition au Maghzen marocain.
L’année de la déclaration universelle de l’UNESCO sur la
diversité culturelle, 2003, Mohamed VI inaugure l’Institut royal
de la culture amazighe. Cette tournure traduit une
nationalisation de l’amazighité au sens où celle-ci est proclamée
et déployée par l’Etat en tant que culture appartenant à tous les
Marocains et non restreinte à une « minorité ». Ce recadrage
national découle, pour une partie, du miroir offert par la Des dialectes du bled à la langue du roi 21
situation algérienne de la revendication berbère. L’Etat algérien
qui a reconnu la langue berbère comme langue nationale en
2002 voit se déployer un mouvement pour l’autonomie de la
Kabylie (MAK). Ce spectre du séparatisme ethnique et national
se veut contrecarré au Maroc par l’initiative « nationale » de
l’IRCAM.
Cette nationalisation emprunte la voie de la standardisation
des différentes langues régionales berbères et du passage à
l’écrit de cette « nouvelle » langue. Non sans une certaine
tradition écrite (davantage via l’alphabet arabe), la langue
amazighe se retrouve face aux défis du choix des caractères qui
seront officiellement choisis pour la retranscrire. La
concurrence entre les alphabets opposent des signes latins – très
investis en Kabylie et scientifiquement plus viables, mais
références à un ex-colonisateur trop impliqué dans le domaine
berbère – des caractères arabes – option des partis islamistes,
mais difficiles à autonomiser du patrimoine arabo-musulman –
et enfin les signes tifinagh, revivification de l’écriture ancestrale
libyque, perdue au Maghreb à la fin de l’antiquité et réapparue
au sein de l’Académie berbère de Paris à la fin des années 60
grâce à Bessaoud et Amrouche. En 2003, le roi tranche en
faveur des caractères tifinagh que les linguistes de l’IRCAM
sont missionnés de réaménager en fonction des langues
berbères marocaines. Ils produisent les « tifinagh-ircam » en
2003, maillon de la chaîne d’homogénéisation des langues
berbères : « cet alphabet ne représente totalement les données
phoniques d’aucun parler particulier, il est fondamentalement
conçu pour écrire l’amazighe standard. (…) la particularité
essentielle de cet alphabet est de contribuer à neutraliser, au
niveau de l’écrit, les faits à caractère local » (fascicule de
l’IRCAM qui présente le nouvel alphabet, 2003).
Le réaménagement de la langue amazighe emprunte en effet
le calque du modèle d’une langue unique. Le recteur de
l’IRCAM, Ahmed Boukous, annonce que « pour donner une
chance à l’amazighe de résister aux autres langues, il faut qu’il
soit écrit et qu’il intègre les institutions, à commencer par
l’école et l’université. De même, nous pensons que la
population amazighophone de ce pays doit un jour parler la 22 Evolution des pratiques et des représentations langagières
même langue, ce qui donnerait à cette langue une force
extraordinaire pour s’affirmer, être préservée et promue »
(Boukous, 2010). Le défi est alors lancé d’enseigner une
« langue commune moyenne » qui ne présente pas de
divergences structurelles importantes avec la langue première
des apprenants (Boukous, 2007). Le risque est pourtant grand
de ne pas retomber dans une situation diglossique. Le choix de
l’enseignement d’une langue commune normalisée envers celui
des dialectes régionaux contient en lui-même la menace de
créer une situation diglossique inédite pour les communautés
amazighophones, situation comparable à la situation de l’arabe,
toutes proportions gardées.
L’IRCAM insiste sur l’émergence d’une langue
« moderne », bien ancrée dans son époque. Pour cela, il ne
lésine pas sur l’exploitation des nouvelles technologies (clavier
numérique, graphie codifiée, tifinaghe-unicode). Décrocher
l’amazighe de sa connotation « rurale » semble primordial :
« l’amazighe n’aura plus ainsi seulement le statut de marqueur
ethnolangagier de l’appartenance à l’identité amazighe marquée
par la ruralité et le sous-développement » (Boukous, 2008 : 22).
Cette modernisation d’une langue-culture longtemps symbole
du « bled » va de pair avec une tendance, si ce n’est inverse tout
du moins parallèle, celle de la réappropriation de « tamazight »
comme retour aux sources de la part d’acteurs urbains
déconnectés de ce « bled ». On assiste alors à une « tendance »
du tamazight, une mode, la customisation de sa culture (on
raconte qu’on apprend l’alphabet tifinagh en une heure), la
marque nationale d’un Maroc au patrimoine riche et ancestral.
L’amazighité apparaît ainsi comme un exotisme intrinsèque
pour des arabophones en quête de « culture » authentique. Les
tifinagh font figure de trait spécifique de la culture marocaine,
de symboles sortis de temps immémoriaux qui marquent une
spécificité post-coloniale (en tant que décrochage à des
référents perçus comme globaux et imposants, ici : la langue
française et l’arabe) ; à l’instar de cette adolescente qui inscrit
dans le sable de la plage d’Agadir un mot en tifinagh suivi de
« I’m so tired and sad » (observation personnelle, 01/11/2011,
Agadir, Maroc). Des dialectes du bled à la langue du roi 23
Avant la mise en place de la politique linguistique de
l’IRCAM, mes enquêtes de terrain (2002-2003) au sein des
associations amazighes dans l’ensemble du pays
(essentiellement des sections locales de l’AMREC et
Tamaynut) ont montré un positionnement unanime des militants
pour la standardisation des différentes variantes du berbère.
Après sa mise en place par l’IRCAM, les avis ont divergé et
convergé vers une opposition à cette standardisation voire à
cette institution de manière générale, critiquée de par son
caractère étatique et non indépendant. Ce front contre la mise en
place d’une « langue unique » se superpositione avec la
naissance des mouvements d’autonomie régionale (Sousse).
L’on s’achemine ainsi, avant 2003, d’une volonté militante
d’homogénéisation des langues et cultures sous la bannière
« amazighe » à, une fois la politique de standardisation
engagée, une apologie des différences locales, du « fragment »
(Chatterjee, 1993). Dans ce sens, Abdellah Bounfour dénonce
pendant une conférence sur « le patrimoine immatériel
berbère », (Institut Français d’Agadir, Maroc, 25/03/2008), le
« fantasme de l’unité de la langue comme unité du peuple », et
affirme dans le même cadre qu’il n’y a pas une langue berbère
mais des variétés de berbère. Salem Chaker, lui, craint une
nouvelle diglossie et propose l’élaboration de « standards
régionaux » (2006). A l’intérieur même de l’IRCAM,
l’adoption de standards régionaux est discutée, ne donnant lieu
à un positionnement unique.
3 Révolution amazighe
Janvier-février 2011, les protestations politiques du
« printemps arabe » atteignent le Maroc à travers la mise en
place du mouvement du « 20 février ». Soutenus par la visibilité
que leur apporte le drapeau amazighe, les militants amazighs
prennent part aux manifestations autour des revendications de
démocratie, de liberté voire de laïcité. Ils vont jusqu’à s’en
attribuer les valeurs sous-jacentes, comme à travers « l’appel
tinmouzgha pour la démocratie » paru le 20 avril 2011 (en arabe 24 Evolution des pratiques et des représentations langagières
puis traduit en français), rédigé par un ensemble d’intellectuels
1amazighes qui se positionnent par rapport au printemps arabe,
« mouvement de la jeunesse porteur de grands espoirs,
réclamant liberté, égalité et justice », en se réappropriant les
valeurs qui le sous-tendent « enracinés dans nos traditions
démocratiques locales » prenant « l’initiative pour appuyer ce
courant de révolte ». Mêlant vent de démocratie impulsé par la
Tunisie et revendication berbère, cet « appel tinmouzgha » veut
soutenir une future constitutionnalisation de la langue
amazighe. Pour ce faire, il incrimine le modèle jacobin français
et appelle à « s’inspirer des expériences et réalités des nations
démocratiques dont les constitutions mentionnent plus d’une
langue officielle tels que la Suisse (4 langues officielles), le
Canada (2 langues), la Belgique (3 langues), la Finlande
(2 langues), l’Inde (23 langues), le Luxembourg (3 langues),
l’Irlande (2 langues), le Madagascar (3 langues), la Nouvelle
Zélande (3 langues), l’Afrique du Sud (11 langues). Il existe
même un pays, en l’occurrence la Bolivie, ayant officialisé
37 langues dans sa constitution. L’inspiration de ces exemples
enrichira le regard des Marocains sur leur réalité linguistique et
leur permettra de sortir de l’étranglement du modèle jacobin
français qui ne peut s’appliquer à un pays pluraliste tel que le
Maroc ». L’affranchissement du modèle français d’assimilation
(un peuple, une histoire, une langue) pour un modèle espagnol
plus proche fut relevé par un des signataires du Manifeste,
Ahmed Assid.
D’autre part, l’ « appel tinmouzgha » développe la
rhétorique d’une autochtonie bafouée : « minorisée et
marginalisée, notre langue autochtone, fait face au danger
d’extinction qui menace toute langue privée de pouvoir
juridique et politique. (…) il est grand temps que chacun
accomplisse son devoir envers la langue originelle des habitants
du Maroc, en réalisation de l’égalité et de l’approfondissement
du sentiment de la ‘Marocanité’ qui nous unit ». Enfin, le
1 Mohammed Chafik, Ahmed Assid, Leyla Ameziane, Mohammed Chami,
Meryam Demnati, Hassan Idbelkacem, Mohamed Mounib, Hennou Laraj,
Kamal Saïd, Abdeslam Khalafi, Elhoussaïn Jouhadi, Zayd Ouchna, Ali
Amsoubri, Mohamed Oudadès, Mhamed Sallou. Des dialectes du bled à la langue du roi 25
document militant légitime l’amazighe par le corpus écrit qui
l’enserre : « la langue amazighe dispose actuellement de
documents modernes tels que des dictionnaires, des lexiques
spécialisés, des ouvrages de grammaire, d’anthologies
littéraires, de didactique, et de toutes les constituantes d’une
langue moderne qui font qu’il ne peut être argué d’un prétendu
défaut ou absence de préparation à une reconnaissance officielle
dans la constitution ».
Suite à la pression de la rue de ce printemps marocain, le roi
propose une nouvelle constitution en juin 2011 qui sera soumise
au référendum et adoptée en juillet 2011. Parmi les
rectifications proposées, la langue amazighe « entre »
officiellement dans la constitution marocaine. L’article 5 de la
nouvelle constitution stipule : « l’arabe demeure la langue
officielle de l’État. L’État œuvre à la protection et au
développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de
son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue
officielle de l’État, en tant que patrimoine commun à tous les
Marocains sans exception ». L’ascension politique de « la »
langue amazighe, alors qu’elle n’existe qu’en variantes
régionales, se trouve à la confluence du mouvement du
14 février né du dit printemps arabe et de quarante années de
militantisme amazighe. Suite à une certaine euphorie, les
critiques amazighes envers cette nouvelle constitution émergent
rapidement : on récuse la hiérarchie des langues qu’elle
perpétue, à travers la formule qui présente tamazight comme
langue officielle. L’article concernant la langue arabe stipule
que l’Etat s’engage à la protéger et à la promouvoir, ce qui n’est
pas le cas pour tamazight, qu’il considère simplement comme
patrimoine de tous les Marocains. Au niveau identitaire,
tamazight est considérée comme une dimension parmi d’autres
de l’identité marocaine (contrairement au discours du roi du
9 mars 2011 qui la considère comme socle de l’identité
marocaine). Aussi, si l’appellation « Maghreb arabe » est
supprimée et remplacée par « grand Maghreb », le texte insiste
sur l’appartenance du Maroc à la « Oumma arabe » (Lahoucine
Bouyaakoubi, 2011). 26 Evolution des pratiques et des représentations langagières
Désormais, au Maroc, la nation admet deux langues
officielles voire deux alphabets, donc achève définitivement la
phase de définition uniciste de l’identité. Cette direction
nouvelle s’inscrit dans un courant international de
reconnaissance de la dite diversité, donc permet d’enrayer les
attaques des rapports de l’ONU à l’encontre du gouvernement
marocain par exemple, dont les militants amazighes ont investi
les tribunes, permettant d’inscrire la question berbère dans les
agendas des Nations Unies. Admettre l’amazighité ne remet
plus en cause le roi : ce dernier s’argue d’une définition
plurielle de l’identité marocaine, d’une profondeur historique,
d’un substrat amazighe, africain, et cela lui ouvre de nouvelles
perspectives.
Pourtant, il ne semble pas nécessaire d’être berbérophone
pour refuser aujourd’hui l’hégémonie et le colonialisme culturel
d’un Orient perçu comme imposant ; la langue n’en est pas
forcément l’arme de combat. Car la recherche doit se départir
de ces politisations des langues pour souligner les différentes
appréhensions dont elles sont l’effet : l’amazighité, se décline à
l’international dans la langue française (dont le Congrès
Mondial Amazigh est en la vitrine), à l’épreuve des révolutions
libyennes et tunisiennes. La sixième assemblée générale du
CMA tenue à Djerba en septembre 2011 a réuni pour la
première fois Marocains, Algériens, mais surtout Tunisiens et
une imposante délégation libyenne. Au sein d’un congrès où la
langue courante est le français, quelques traductions en arabe
pour les Libyens non francophones sont entreprises
spontanément par une militante tunisienne. Mais face à la
dominance de la langue française, un congressiste libyen
demande la parole et, en arabe littéraire, récuse l’usage de cette
langue qui n’est « pas la nôtre » et qu’ « on ne comprend pas ».
Un militant kabyle m’interpelle discrètement pour me demander
de lui traduire les propos de l’intervenant libyen, me confiant
qu’il ne comprend pas l’arabe. Cette scène qui pointent les
divergences linguistiques des militants amazighes lors de leur
retrouvaille panmaghrébine (l’ancienne génération kabyle
comprend avec difficultés l’arabe littéraire, la nouvelle la Des dialectes du bled à la langue du roi 27
condamne, les Libyens usent de l’arabe sans problème) inclut
aussi ma présence, celle d’une génération française arabisante.
4 Le miroir de l’arabe dialectal
Afin de jauger la situation de l’amazighe au vue de la
question du dialectal marocain, toutes deux pouvant être
perçues comme de la « diversité linguistique », nous partirons
de cette situation d’apparence paradoxale : le tamazight connaît
une fulgurante ascension politique quand bien même il est de
moins en moins parlé, tandis que l’arabe dialectal reste la
langue de tous les Marocains (à quelques exceptions près)
quand bien même il n’a aucune existence politique.
Pourquoi la revendication de la darija n’emprunte-t-elle pas
un chemin clairement politique à l’instar du militantisme
linguistique amazighe ? Bien que des journalistes, écrivains et
artistes aient déjà appelé à son officialisation, elle semble
indubitablement incluse dans « la langue arabe » et cette
diglossie de la langue arabe est commune à l’ensemble des pays
du « monde arabe » contrairement à la situation de la langue
amazighe. Mais au-delà de cette explication par la situation de
l’arabe, c’est la spécificité de la lutte amazighe qui explique
cette différence : tamazight ce n’est pas une langue qui s’éveille
mais un projet politique qui prend comme objet la langue mais
ne se réduit pas à elle. L’amazighe constitue un projet politique,
non réducteur à la langue, mais élargi autour d’une lutte pour la
laïcité, la démocratie, etc. historiquement portée par des
militants politiques de l’extrême gauche. La langue n’en est
qu’une vitrine, palpable, objective, un étendard, un trait culturel
différenciateur qui offre un particularisme indiscutable (la
langue amazighe est une autre langue) mais porte une
problématique autre que la darija. Cette dernière reste
cantonnée à une dimension nationale, non pourvoyeuse de
différenciation, bien qu’elle revête un caractère, aussi, politique
en portant les germes de la démocratisation actuelle :
désacralisation, pluralité, etc. qui s’expriment alors dans le
mouvement politique du « 20 février ». 28 Evolution des pratiques et des représentations langagières
Envers une alliance autour d’une rhétorique de la
« diversité » contre une politique linguistique jusqu’à peu
uniciste, une certaine concurrence est perceptible. Ahmed
Boukous s’argue des avancées sans précédent du tamazight :
« selon les statistiques de 2004, 72 % des Marocains utilisent la
darija. C’est la langue populaire, elle est la plus forte! Depuis
des siècles, elle progresse au détriment de l’amazighe. La
chance de langue amazighe à présent, c’est de disposer
d’appareils puissants comme la télévision, l’enseignement et la
création littéraire et artistique » (Boukous, 2010). On retrouve
aussi la vision d’un substrat amazighe dont la darija n’en serait
qu’une expression à travers les mots de l’historien Mustafa
Qadéry : « et si l’arabe dialectal, que les indigènes appellent
darija, véhiculait la culture berbère si vulgaire, la culture des
pratiques douteuses et de l’oralité sans écrits ? Il y a là une
grande piste à explorer, et à ce jour, aucune étude dans cette
optique n’est à mentionner chez les linguistes ‘nationaux’ qui
ont tant prétendu couper avec la vulgate coloniale. Et si les
manuscrits arabes ne sont que des manuscrits en arabe ? Et si
l’arabe dialectal n’est qu’une autre expression de la culture
amazighe ? » (2011 : 50).
5 L’essor de l’arabe dialectal :
une langue post-coloniale ?
L’arabe marocain qui intègrerait dans certaines régions
urbaines jusqu’à 50 %, du vocabulaire, voire des structures, de
la langue française apparait, aux yeux de ses défenseurs, comme
une langue post-coloniale. De par la perception de la société
qu’il défend, le fait de « défendre » cette langue rejoint en effet
la posture post-coloniale, celle d’une identité à recouvrer face à
des langues imposantes (l’arabe littéral, le français) et celle
d’une perception en terme de conflits linguistiques ou de
« drame linguistique ». L’essayiste Fouad Laroui perçoit en
effet la pluralité des langues au Maroc comme un « drame
linguistique » (2011) au sein duquel le français est « une
anomalie » (p. 77), l’arabe littéraire, une langue « figée », Des dialectes du bled à la langue du roi 29
« artificielle », « rigide » et défend le retour à la « langue
maternelle du Marocain », la darija. La perception de la
situation linguistique marocaine en termes de pathologie, de
perversion, postule une diglossie qu’il s’agit d’enrayer. Calque
des modèles européens, cette condamnation provient rarement
des concernés eux-mêmes, au sens de ceux qui ne vivraient
« que » cette situation, puisque Fouad Laroui est un écrivain qui
vit à Amsterdam et publie des romans en langue française.
L’usage oral de l’arabe dialectal concomitant de l’usage écrit et
audiovisuel de l’arabe littéraire est une forme parmi d’autres
d’expression culturelle, riche, connectée tantôt au « monde
arabe », tantôt à une France des mots et donc aussi de l’idée, qui
ne constitue une perversion qu’aux yeux d’un jacobinisme
unificateur.
La même vision transparaît du côté amazighiste :
l’arabophonie représente la « strate supralocale » (langue
officielle au Maghreb et international au niveau du monde
arabe), la francophonie, « la strate coloniale » et l’anglophonie
« la strate impériale » (l’émergence de l’anglais comme
« outsider » (p. 20), et l’amazighe est vue comme « langue
locale » (Boukous, 2008). Ces deux visions postulent des
langues qui portent des visions du monde donc sont politiques
en elles-mêmes, hégémoniques ou subalternes par essence.
Alors que la langue arabe littéraire est devenue la quatrième
langue officielle des Nations Unies (sur six), une langue
mondiale telle que l’anglais, le français ou l’Espagnol, le
vecteur d’une information arabe mondialisée (presse, internet,
télévisuel), que son apprentissage remplit de plus en plus les
bancs des universités occidentales (revigorée par l’aura
octroyée par le « printemps arabe »), elle devient selon certains
Maghrébins la source des maux de la société, la cause de
l’échec scolaire et nécessite sa révision (rapprochement avec le
dialectal) voire son éradication (Laroui, 2011). Foued Laroui
semble sous-estimer l’aura religieuse qui enserre la langue
arabe, l’attachement au corpus culturel arabo-musulman
(littérature, art, etc.), le sentiment d’appartenance à un « monde
arabe » lié, illusoirement ou non, par la langue arabe. Ferguson
relevait l’importance de la beauté de la langue, même si à