Expériences initiatiques en terre africaine
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Description

A travers l'évocation d'expériences personnelles en terre africaine, l'auteur perce la connaissance des croyances animistes et des valeurs humanistes, et met en évidence les archétypes qui établissent un pont entre les cultures. La perception de l'univers cosmogonique négroafricain et l'effort d'interprétation des manifestations ontologiques, rituelles, artistiques, ont permis de mettre en évidence les représentations mentales. S'inspirant de l'esprit maçonnique, l'ouvrage laisse entrevoir une dimension universelle du langage et de l'engagement initiatique.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2009
Nombre de lectures 273
EAN13 9782336267333
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296099388
EAN : 9782296099388
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Collection Etudes Eurafricaines - Dirigée par André Julien Mbem Dedicace Préface Prologue I - L’éveil à la fraternité II - A la rencontre des élites et des édiles africains III - Le temps de la clandestinité IV - Une galerie de portraits V - Cosmogonie et esthétique nègres VI - Masques dansés, masques exposés VII - Miroirs de la vie VIII - Sur les traces de la société du Poro IX - D’une tenue à l’autre ... X - La transmission du savoir Epilogue Masques Prière aux masques
Expériences initiatiques en terre africaine

Roland Willay Adams
Collection Etudes Eurafricaines
Dirigée par André Julien Mbem
Le Sahara et la Méditerranée, frontières entre l’Afrique et l’Europe, sont aussi des passerelles par lesquelles, depuis des siècles, au-delà des tragédies et des drames, se rapprochent et se remodèlent ces deux ensembles géographiques et leurs civilisations. La collection Etudes Eurafricaines encourage la diffusion d’études historiques et prospectives sur les symbioses dont cette partie du monde est l’antique théâtre.
Déjà paru
Jean-Alexis Mfoutou, La langue de la nourriture, des aliments et de l’art culinaire au Congo-Brazzaville, 2009.
Philippe Milon, Rendons le pouvoir à l’Afrique ! Cri de révolte d’un bénévole de terrain , 2009.
André Julien Mbem, Nicolas Sarkozy à Dakar. Débats et enjeux autour d’un discours , 2007.
A mes deux fils Olivier et François A Martha, Elia et Carmen A mes parents, et à tous ceux et celles qui m’ont ouvert la voie et offert leur concours.
« . ..L’être est un mystère, non du tout parce qu’il serait caché ou cacherait quelque chose, mais parce que l’évidence et le mystère sont une seule et même chose, parce que le mystère est l’être même!... »

André Comte Sponville
« L’esprit de l’athéisme... Introduction à une spiritualité sans Dieu » Editions Albin Michel, 2006
« . ..Regarder un œil dans un triangle, et même le contempler, incline à se laisser aller dans sa méditation avant de faire part, ensuite, de ses mondes imaginaires et de ses réflexions aux autres maçons réunis.. . »

Georges Lerbet « L’expérience du symbole » Horizons initiatiques Editions Véga, 2006
Préface
Le lecteur qui pénètre dans le texte que Roland Willay Adams invite à explorer, ne peut qu’être sensible aux précautions déontologiques qui accompagnent l’accomplissement de son « récit anthropologique ». Bien évidemment, il s’agit du respect de l’anonymat des personnes concernées mais aussi de la dimension sacrée propre à toute expérience initiatique.

Avec cette double exigence d’occultation, s’impose alors le corrélat plus pratique de ne pas dévoiler les pratiques rituelles de tous ordres, dès lors qu’elles sont codifiées. Soit qu’elles se développent dans l’espace traditionnel au-delà du village, soit qu’elles émergent derrière les portes du temple maçonnique, la même exigence de respect ésotérique et de discrétion s’impose.
Tant et si bien que, dans ce domaine distancié aux doubles faces profanes et sacrées, une démarche anthropologique se déploie néanmoins. Nul, en effet, ne saurait en disconvenir puisque l’homme y est entendu comme une entité congruente et autonome. Il l’est également en raison de cet humanisme qui constitue la posture paradigmatique de l’auteur et qui habite son propos ; un propos qui se décline au fil du regard et qui, argumenté, est cadré dans l’environnement géoculturel global et dans l’ambiance des relations interpersonnelles. Les rencontres et les échanges finissent par émerger de façon objective.
Quant au récit revendiqué, il me semble qu’il faille également s’y arrêter au moins afin d’en saisir la profondeur méthodologique déterminante. Certes, il est indéniable que Roland Willay Adams raconte son histoire.
A cette fin, il s’appuie sur sa culture savante et sur son expérience rassemblée et condensée dans des événements significatifs comme autant de « faits » lisibles de manière phénoménologique quand ils sont mis en relation. Cependant, en approfondissant le sens de cette démarche, on y décèle aussi une autre dimension. Plus universelle et pas nécessairement prise toujours à compte d’auteur, elle me paraît traverser cet ouvrage en ce qu’il est porteur de mythique ; de ce mythos qui fait écho au logos savant avec lequel il interagit pour donner corps, densité et tonalité au système anthropologique original qui est donné à lire.

Ce système est bien celui qui conjoint des formes d’initiation et il les contient dans les deux acceptions majeures de ce verbe.
Tous les hommes situés dans le champ de l’histoire racontée par Roland Willay Adams disposent à leur actif d’un vécu de cet ordre. Ils ont côtoyé le sacré en ce qu’il peut avoir de transcendant ou d’immanent depuis l’intimité de soi, et ils ne le négligent pas dans la rencontre avec autrui dans de telles circonstances. Conjointement, dans cette expérience partagée, ils découvrent la vertu de contenir les risques de débordements de leurs échanges puisque, sans ce partage peu banal, ils auraient éprouvé le risque de sombrer dans l’incompréhension d’un monde devenu babélien.
Homme en soi et homme hors de soi à la rencontre de l’Autre ? Il y a de tout cela dans le parcours manifeste propre aux initiations où séparation et silence se croisent avec errances solitaires et/ou solidaires avant qu’advienne la reconnaissance - à la fois intime et sociale - du parcours que chacun accomplit ; à l’ombre du monde profane et sans être tenu d’en témoigner ouvertement de façon explicite.

Confrontations avec soi, confrontations avec l’Autre ? Au-delà des pratiques participatives classiques, cette anthropologie originale que suggère et met en œuvre Roland Willay Adams me semble procéder, pour une grande part, de la reconnaissance majeure du « dedans » de chaque individu lors du parcours qu’il accomplit dans le monde, une reconnaissance qui ne cesse de s’accompagner d’intuition, de connivences et de compréhension implicite des écoutes réciproques.
Dans ces conditions, l’auteur est l’acteur privilégié des récits qu’il décrit pour les donner à lire ; si bien qu’en cette affaire, il ne cesse d’être à la fois le sujet et l’objet. Partie prenante, il devient le premier lecteur de son livre dont il ne s’extirpe pas pour mieux se distancier.
Dès lors, les regards autonomes ainsi croisés qu’il porte avant les autres deviennent les fondateurs d’une masse critique d’humanité complexe. En les ayant apprivoisés de façon privilégiée, il nous a facilité la tâche. Au-delà du cursif depuis le discursif qui ressort d’impressions différenciées et « intuitées », il a su conférer un surcroît d’intelligibilité et d’universalité aux comportements qui ont pu être décrits. Avec une puissance et une authenticité qui n’échappera pas à celui qui les reçoit avec générosité et empathie.

Georges Lerbet
Professeur honoraire des Universités
Prologue
Comme toute forme inachevée se rattachant à l’évocation d’un passé de plus en plus éloigné, le récit qui va suivre compose une galerie de souvenirs dont beaucoup de fragments, à coup sûr, se sont éparpillés au vent de la mémoire. Fruit d’une expérience maçonnique qui s’est déroulée pendant plus de dix ans en terre africaine - l’on songe ici à l’expérience vécue chère à Husserl - la relation des événements qui s’y rattachent constitue la part intrinsèque et intime de mon être dont les potentialités vivantes, et réactivées à de multiples reprises, échappent assurément à l’oubli total comme à la routine des jours. L’aventure que j’ai vécue met en scène des personnages qui ont acquis, à force de les voir surgir devant le miroir de la mémoire, une présence existentielle les faisant échapper à toute caricature, à toute désincarnation, à toute marque de démonstration aussi. La quête spirituelle que nous avons poursuivie ensemble et qui demeure inséparable de notre part d’intimité la plus profonde, part semblable et pourtant distincte à nulle autre pareille, constitue le point nodal de l’existence individuelle à partir duquel s’établit, selon la figure emblématique de la sphère ou de la spirale, une dimension du sacré immanent à soi-même... Ce récit, certainement incomplet dans sa formulation et modeste par son contenu, au-delà des rivages du monde négro-africain qui l’a vu naître, se veut une mise en perspective d’une démarche anthropologique propre à restituer les émotions et les pensées les plus gratifiantes pour le cœur et l’esprit.
En effet, les épisodes relatés - à vouloir épreindre la mémoire, on finit par redécouvrir des traces que l’on croyait à jamais effacées - empruntent à des situations, tantôt graves, tantôt familières, voire cocasses, comme peut l’être le sel de la vie, situations vécues en loge ou dans la cité, parmi les frères et les sœurs venus d’horizons socioculturels divers, ou au contact d’hommes et de femmes rencontrés au hasard de mes pérégrinations au coeur de la forêt et de la savane. Ces instants précieux et irremplaçables s’ouvrent toujours sur des horizons nouveaux qui ensemencent le champ des expériences personnelles. Il en fut ainsi lorsque je découvris les fascinantes sculptures négro-africaines constituées notamment de masques et de statuettes à vocation rituelle. La facture et le sens sacré de ces productions artistiques n’ont jamais cessé de m’interpeller...Masques et effigies troublants par le regard plissé ou dilaté porté sur le monde des vivants et des morts, par le mystère entourant le récit de leur création, par la spiritualité guidant la main de l’artiste. Le voyageur, inlassablement, s’interroge en présence de ce miroir des âmes et plonge son propre regard au cœur de l’aventure humaine née de la nuit des temps. La vie souffle alors intensément sur les émotions ; elle exalte l’âme et renoue les fils rompus de l’Histoire.
De la vie qui, en effet, bruit de toutes parts : dans la loge où le franc-maçon est à l’écoute de soi et du monde, dans la sylve équatoriale et la savane herbeuse où se font entendre les voix limpides des griots et des artistes sculpteurs. Un monde se meut dans l’atmosphère symbolique reliant intimement les humains aux éléments naturels. La loge ou la case de l’artisan nègre comme microcosme d’une humanité à découvrir et à redécouvrir de manière ininterrompue...
Dans la loge d’Abidjan que j’ai fréquentée durant de nombreuses années et dont le déroulement des activités a connu quelques difficultés au temps de sa jeunesse, au point de lui imposer l’épreuve roborative de la clandestinité, s’est installée, très tôt, une ambiance cosmopolite nourrissant une confraternité africaine, asiatique et européenne digne des intentions de nos lointains devanciers. Car ses membres, à l’égal de ceux qui, dans leur propre loge, perpétuent les liens de la fraternité universelle, se targuent encore et toujours de travailler à l’éclosion des libertés et des droits qu’ils chérissent par-dessus tout, à la mise en œuvre, au plus profond du silence de la méditation, de leur propre projet initiatique. Ils s’écartent ainsi, autant qu’il est possible quotidiennement de le faire, des sentiers battus, de la routine insidieuse, lesquels font s’amoindrir l’attraction exercée par la centralité de la sphère d’où part et se construit le centre de l’union. Les outils symboliques qu’ils manient depuis des temps anciens les y aident incontestablement, comme deviennent précieux, dans des mains initiées, le maillet, la gouge et le coutelas dont se servent et s’enorgueillissent les sculpteurs de masques négro-africains...Nuit du temps profane écoulé, clarté du jour où l’outil sert à la réalisation de l’œuvre, au perfectionnement de soi-même...Ouverture sur le monde, connaissance de soi, et altérité partagée indiquent les voies à suivre pour que naisse et se fortifie une fraternité incarnée dans la loge.
Pour l’Européen que je suis et qui a vécu longuement en terre africaine, l’expérience accomplie, bien au-delà de la recherche de sensations nouvelles et d’acquis culturels à exposer au grand jour, se reflète dans le prisme que me renvoie le miroir de l’âme nègre, miroir de la négritude chère à des hommes comme Aimé Césaire, ou Léopold Sedar Senghor, le poète sénégalais qui fut le chantre de la sensibilité noire. Cette expérience personnelle, à mes yeux riche de promesses, sinon de certitudes acquises, m’a conduit à rapprocher dans une mystérieuse équation le discours cartésien occidental de l’émotion créatrice née de l’âme nègre. Opposition dialectique irréductible ? Ou tout simplement voies de la plénitude que nature et culture offrent à l’homme à la recherche de son entièreté ? L’aventure m’a également entraîné sur les chemins d’un rapprochement esquissé entre la vision cosmogonique de l’artiste nègre et la culture de loge irradiée par des membres nourris d’enseignements et de symboliques, à bien des égards, prodigieux. Cette culture de loge n’est-elle pas imprégnée dans les profondeurs à naître de l’immanence au sacré initiatique, comme se révèle au grand jour le sacré ontologique de l’artisan africain recomposant à sa façon l’ordre du monde et le devenir de l’homme ?
Le partage des travaux maçonniques par les sœurs et les frères africains les amène sui generis au croisement de deux cultures s’inspirant de la tradition et de la modernité. Leur recherche et les postures adoptées par les uns et les autres ont été une fois encore pour moi source d’enrichissement personnel et d’ouverture plus grande sur autrui. En témoigne l’éclectisme des préoccupations et des sujets abordés en leur compagnie, tels les valeurs - à défaut de parler de canons - de l’esthétique nègre, les rapports entre mentalités négro-africaines et occidentales, la pluralité des rites et les modalités de leur adaptation aux valeurs culturelles spécifiques, la lecture et l’interprétation du discours symbolique, la phénoménologie de la gestuelle...C’est dans cet esprit et par le truchement de rencontres les plus diverses que m’est apparue l’existence d’un fil conducteur, fil ténu ou solide selon les appréciations portées par les uns et les autres, la permanence d’une liaison transversale tissant une trame entre les fondamentaux culturels issus de civilisations diverses et se rattachant à un tronc commun. C’est-à-dire à des traditions séculaires et à des pratiques initiatiques cultivées par les hommes depuis l’origine des temps. Evoquant dans son poème « Correspondances » cet immortel instinct du Beau qui relie ciel et terre, Baudelaire écrit ce vers qui fleure bon le symbolisme, l’approche personnelle qu’il en a, c’est-à-dire, en fait, sa propre symbolique : « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Il en est ainsi, me semble-t-il, des cultures en ce qu’elles expriment, chacune à sa manière, une dimension esthétique et universelle de la quête spirituelle, de la recherche de sens ; en ce qu’elles exaltent une spiritualité qui n’est d’aucun lieu, d’aucune temporalité, et qui fait immanquablement appel, à l’instar de l’ouverture du compas dont la valeur de l’angle est variable, à l’interprétation plurielle des symboles, à l’observation et à la mise en pratique de rituels élaborés à partir de rites et de mythes éternels. Gageons qu’une telle complicité de l’âme, de l’esprit, et du cœur vaut pour tous les peuples et les légendes.
Entrons maintenant dans le vif du récit. Mais deux précisions s’imposent au préalable. La première est que dans un souci de discrétion légitime vis-à-vis des sœurs et des frères rencontrés sur le chemin, j’ai modifié les identités en changeant prénom et nom. La seconde tient au code de l’honneur : parce que je crois profondément à la nature de l’engagement que j’ai souscrit et à l’esprit qui émane de cet engagement, parce que je crois aussi à l’inviolabilité de l’expérience initiatique et de l’immanence au sacré humain qu’elle représente, j’ai mis un point d’honneur à ne divulguer en rien les fondamentaux des rituels en usage et les procédures initiatiques liées à cette expérience que rien ne saurait faire disparaître. Au reste, quelle raison aurais-je eue à me livrer à cette divulgation? Aucune, assurément. On ne peut apprécier la nature et l’étendue de l’aventure maçonnique, incommensurable parce que intime, et donc indicible sous bien des aspects, que si l’on est amené un jour à la vivre pleinement sur le chantier...
I
L’éveil à la fraternité
Le jour venait à peine de se lever lorsque la camionnette de l’université conduite par le fidèle TchoTcho quitta le quartier élégant de Cocody situé sur les hauteurs de la capitale. Un soleil pâle filtrait à travers la chape de plomb suspendue au dessus de la ville, et répandait une lumière blême sur les eaux paisibles de la lagune. Perçant le silence matinal, des voix sourdes s’élevèrent du débarcadère aménagé au pied de la colline. C’étaient celles des piroguiers qui s’apprêtaient à partir pour la pêche à l’épervier. J’aperçus les embarcations qui se glissaient entre les écharpes de brume. Baignant dans la vapeur ouatée qui flottait au dessus du plan d’eau, les formes s’estompaient, s’effilochaient pour se déchirer parfois. La ville sortait de son mol engourdissement. Après avoir longé les riches villas enfouies sous les bougainvilliers et les palmiers, la camionnette amorça lentement sa descente en suivant le boulevard qui surplombait la corniche. TchoTcho surveillait attentivement sa route car il savait qu’à cette heure de la matinée des automobilistes souvent pressés et imprudents empruntaient un lacis de chemins étroits et sinueux se raccordant à la voie principale. Le professeur qui l’accompagnait et qui dirigeait l’expédition avait coutume de louer la prudence dont le chauffeur faisait toujours preuve, notamment lorsqu’il s’agissait de s’engager sur d’étroites pistes ou des routes goudronnées rendues fragiles par le ruissellement des eaux. De fait, les pluies tombées récemment avaient affouillé les sols rougeâtres et fragiles, dégageant par endroits de dangereux seuils rocheux indurés par la concrétion des argiles ferrugineuses. Des accidents pouvaient alors survenir brutalement en raison de la dégradation des pistes et de la vitesse excessive de conducteurs intrépides.

Les prémices d’un monde nouveau
La camionnette de TchoTcho traversa le quartier des affaires qui s’était couvert, en à peine une décennie, d’immeubles modernes et élancés jouxtant les vieux quartiers que les habitants qualifiaient encore de « coloniaux ». Les contrastes urbains ne faisaient que s’accuser au fil des ans. L’architecture nouvelle avait profondément transformé cette capitale, jadis constituée de maisons spacieuses ouvrant sur de larges rues que bordaient des massifs de frangipaniers, des haies d’hibiscus, de superbes bougainvilliers ou flamboyants. Désormais, deux paysages urbains se côtoyaient de manière surprenante, reflétant les cultures négro-africaine et européenne vécues quotidiennement par les habitants de ce grand village transformé rapidement en une métropole sillonnée de routes à double voie. Offrant un contraste architectural saisissant, elle était surmontée de tours audacieuses se dressant fièrement au-dessus des anciens villages de pêcheurs ou des quartiers pauvres occupés temporairement par des populations de « déguerpis ». Ces derniers, qui affluaient de la brousse dans l’espoir de bénéficier des fruits d’un développement économique et social fascinant à leurs yeux, s’installaient sur des terrains marécageux qu’ils contribuaient à consolider par le rejet et le comblement de détritus familiaux, pour en être ensuite chassés par les promoteurs immobiliers. Les perspectives de croissance annoncées dans les journaux et diffusées sur les ondes radiophoniques et les écrans d’une télévision en herbe entretenaient une spéculation foncière effrénée. Indiscutablement, l’heure était au plus fol optimisme.
Mais pour combien de temps, me disais-je, au volant de ma propre voiture ?
Je suivais la camionnette chargée de tous les instruments indispensables aux prochains travaux de prospection et d’analyse sur le terrain. J’avais pris à bord un jeune couple venu de France, que le professeur m’avait présenté quelques instants avant le départ, et qui offrait toutes les apparences séduisantes de jeunes mariés accomplissant leur voyage de noces. Profitant de cette aubaine, Jacques et Alice se montraient visiblement ravis de faire partie de l’expédition. Le mari s’était installé à côté de moi, et l’épouse, curieusement, entre les deux sièges arrière du véhicule, sans doute pour mieux embrasser du regard le paysage qui se déroulerait sous ses yeux et pour être en plus grande intimité avec un mari heureux, très heureux de la perspective d’un tel voyage, ainsi qu’il se plut à le répéter. Par la suite je découvris une autre raison qui pouvait expliquer l’emplacement choisi par Alice, assise à califourchon sur les deux sièges.
Quittant les abords de la capitale, nos deux voitures longèrent l’épaisse forêt du Banco accrochée au flanc d’une colline, puis un secteur du port d’où l’on pouvait distinguer les grumes flottant dans l’attente d’être transportées par les cargos qui mouillaient sur la lagune. Ces bois précieux, tels l’acajou, l’assaméla, le sipo ou le niangon étaient destinés à alimenter les scieries et les menuiseries européennes. De puissants camions avaient débardé ces fûts énormes depuis les forêts du centre et de l’ouest du pays, véritable Far West des temps modernes. Mais l’exploitation intensive de ces richesses sylvestres provoquait de graves défrichements forestiers préjudiciables à l’équilibre végétal et pédologique. Fallait-il, pensais-je, que la croissance économique fût à ce prix ? Je m’étais posé la question à maintes reprises en présence d’amis ou de collègues. L’avenir, tôt ou tard, ne se retournerait-il pas contre ce pays qui présentait les signes manifestes d’une intrusion brutale dans la modernité ? Il est vrai que l’exploitation de cette manne forestière attisait bien des convoitises nationales et étrangères ! Une course effrénée aux profits rapidement engrangés rendait plus cruellement lisibles les disparités économiques et sociales.
.Nos voitures contournèrent ensuite le quartier d’Attiécoubé situé sur un promontoire fragile dominant la lagune. Il était formé d’un inextricable entrelacement de venelles en bordure desquelles s’entassaient de toutes petites maisons de pisé, ou des masures de fortune couvertes de tôles et de plaques de goudron grossièrement ajustées. Je tournai furtivement la tête et captai le regard interloqué de Jacques, le corps penché vers l’avant. Manifestement, il découvrait une réalité qui allait bien au-delà de ce qu’il avait imaginé. Il se risqua à poser une question :
- Il y a beaucoup de bidonvilles ici ?
- Oui, répondis-je, dans plusieurs endroits de cette capitale en plein boom. Le phénomène s’amplifie de jour en jour. Mais, pour être déshérités, les quartiers ne sont pas pour autant des quartiers dangereux.
Nous rencontrâmes des femmes qui s’interpellaient et riaient fort. Elles portaient sur la tête des fagots de branchages qu’elles avaient ramassés et rassemblés dans la forêt proche. Elles s’engageaient sur les sentes de la colline des flancs de laquelle s’échappaient de fines volutes de fumée. Je repris la parole :
- Ces femmes regagnent le logis pour préparer le repas. J’espère que vous aurez l’occasion de goûter à la cuisine africaine ; les plats sont généralement constitués de viandes ou de poissons bouillis servis avec des pains d’igname ou de manioc pilé ; ce n’est guère une cuisine élaborée, elle n’est pas très originale ; cependant, elle mérite d’être connue, mais attention aux doses de piment qu’elle contient ! Il vous arrache parfois le palais !
- Et dans ce village perché sur la butte, y êtes-vous déjà allé, demanda Alice ?.
- Oui, dis-je, il y a quelques mois j’ai été invité par un collègue ivoirien à participer à une cérémonie religieuse chez les Harristes. Cette cérémonie s’est déroulée dans une petite église qui n’est pas visible depuis la route.

Quand influences et rythmes vibrent à l’unisson
Je me souvenais d’avoir été frappé par la couleur blanche immaculée de l’édifice, et par le contraste vif qu’il créait avec les cases agglutinées aux couleurs marron, de la couleur du pisé dont elles étaient construites. Des jeunes filles revêtues de robes blanches éclatantes accomplissaient des pas de danse réguliers et syncopés devant l’entrée de la chapelle, sous la conduite d’un prêtre lui aussi revêtu d’un boubou blanc étincelant.
- Le harrisme est l’un des nombreux syncrétismes religieux répandus dans les pays d’Afrique noire ayant connu l’évangélisation catholique ou protestante à l’époque de la colonisation, ajoutai-je. Il est, si j’ose dire, une synthèse ou un mélange d’animisme et de protestantisme. Les danses processionnaires qui se déroulent lors des cérémonies sont rythmées par le tam-tam. L’art tambourinaire revêt ici une importance capitale dans toutes les manifestations de la vie culturelle négro-africaine. En fait, les sons tambourinés, les chants, la poésie récitée, la danse, sont toujours étroitement associés. Ce n’est pas comme chez nous, en Europe, où les modes d’expression artistique donnent lieu à des pratiques distinctes les unes des autres. L’âme négro-africaine, la culture, l’émotion, et l’art se perçoivent ici comme un tout indissociable...
Quelques temps après, j’arrêtai la voiture sur le bas-côté de la route.
- Vous avez sous les yeux le prolongement de la forêt du Banco ; cette forêt est un massif primaire très bien conservé et protégé ; c’est, en quelque sorte, le ballon d’oxygène de la capitale, bien que d’autres forêts dégradées moins importantes subsistent alentour. Il faudra que vous demandiez à votre ami professeur de vous y conduire ; il n’y aucun risque à s’y promener. En dépit des relents d’ammoniac liés à la dégradation intense des végétaux recouvrant le sol, l’atmosphère humide, proche de la saturation, n’est pas oppressante. La promenade devrait vous plaire. Vous y découvrirez de magnifiques espèces d’arbre, des fromagers géants, par exemple, puissantes colonnes couronnées d’un beau vert sombre s’élançant à plus de trente mètres au dessus du sous-bois couvert de fougères arborescentes, d’autres arbres aussi comme les framirés, les ébéniers ; bref, de belles espèces protégées en ce lieu mais, hélas, condamnées trop souvent à un abattage forcené dans le centre et l’ouest du pays. Lorsque vous observez ces fûts géants et portez votre regard vers les cimes reliées les unes aux autres, vous êtes saisi d’une étrange sensation comme si vous étiez transporté à la croisée des piliers qui s’élèvent jusqu’aux voûtes ogivales de nos cathédrales...Mais je vous surprends, peut-être, en faisant cette comparaison...

L’aube point dans le champ de l’étoile
- Vous parlez de colonnes, de fûts, de piliers, à propos de ces arbres. On dirait, à vous entendre, que l’on pénètre dans un sanctuaire dont l’architecture aurait quelque chose, comment dire...de mystérieux, de sacré, observa Jacques.
Ses propos éveillèrent ma curiosité. Je sentis confusément que les mots utilisés n’étaient pas totalement innocents. Je le questionnai sans plus attendre:
- Jacques, vous êtes architecte de profession ?
Il marqua un temps d’hésitation, puis articula un: « Eh...non...je pensais... » Je fus intrigué par ces paroles plus qu’évasives. Mais je m’abstins de lui poser d’autres questions, le laissant dans l’attente de préciser sa pensée. Mon intuition me troublait et ma sensibilité était mise en éveil. Cependant je me devais de rester discret de peur de me tromper et de me dévoiler. Les indices ténus ne me paraissaient pas probants. Et puis il fallait se montrer prudent. L’évolution politique du pays me l’avait appris. Des frères africains avaient été jetés en prison ; d’autres francs-maçons, de nationalité française, expulsés. Je me disais aussi que le professeur ne connaissait certainement pas mon appartenance maçonnique, et qu’en conséquence, le résultat serait sans doute fâcheux si je me fourvoyais en me découvrant maladroitement auprès de ses amis. Et pourtant, la tentation était grande d’en savoir davantage, eu égard au trouble qui me saisissait...
- Je suis musicien, reprit brusquement Jacques, comme pour s’exonérer d’être resté dans le vague et pour renouer sûrement le fil de la conversation ; musicien à Paris dans un orchestre symphonique. Ma femme est hôtesse de l’air. Il s’empressa d’ajouter :
- Nous vous remercions pour toutes les informations que vous nous apportez.
Formule polie et prudence, songeai-je, destinée immanquablement à relancer la balle dans mon camp.
- Ne me remerciez pas, intervins-je à mon tour. J’ai plaisir à vous faire partager ma modeste expérience des réalités de ce pays. Je m’exprime avec des mots qui peuvent vous surprendre, cela tient sans doute à ma curiosité, non seulement pour les paysages naturels et la vie des communautés villageoises de ce pays, mais aussi pour l’architecture, et, dois-je vous en faire la confidence, pour les sociétés secrètes ou initiatiques négro-africaines. Ces sociétés sont très répandues dans le pays et composent un panorama disons ésotérique, très divers et très surprenant. J’ajoute que l’architecture est un art royal qui renouvelle en permanence l’excellence des intentions humaines ; elle est par définition l’expression du génie de l’homme dans son perpétuel devenir. J’aurais aimé être architecte de profession, cela aurait complété ma formation littéraire et philosophique...
Nous nous tûmes tous les deux. Alice ne disait mot. Mais notre silence ne fut que repli stratégique passager. A l’évidence, chacun prenait le soin de faire le point de la situation avant de poser de nouveaux jalons...
Nos deux voitures traversèrent une forêt clairsemée de rôniers aux troncs curieusement renflés et dont la taille atteignait des proportions plus modestes que celles des arbres de l’épaisse forêt tropicale. La piste qui s’ouvrait devant nous ne paraissait pas particulièrement dégradée par le ruissellement des eaux de pluies, mais nous devions rester extrêmement vigilants, la conduite automobile sur les pistes forestières s’avérant dangereuse et épuisante au bout de quelques heures. Je me souvins alors du jour où j’avais rencontré les pires difficultés lorsque je dus me rendre dans une ville éloignée de la capitale de plus de deux cents kilomètres pour y faire subir les épreuves du baccalauréat. Les pistes se trouvaient dans un état déplorable, et je m’étais livré à un véritable gymkhana pour éviter les énormes nids de poule et les plissements superficiels du terrain que les gens du pays appelaient plaisamment « la tôle ondulée ». Celle-ci, en effet, provoquait sur le véhicule des vibrations insupportables si la vitesse de roulage était insuffisante. Bref, entre le ralentissement obligatoire en raison de la pluie et de la poussière soulevée, et l’accélération nécessaire pour échapper aux vibrations, l’épreuve s’avérait exténuante ! Je sentis de nouveau le regard de Jacques se poser sur moi, comme à la dérobée. Je ne bronchai pas. Une image ridicule me vint soudainement à l’esprit : celle du pêcheur attendant patiemment que le poisson veuille bien mordre ! Mon compagnon de route ne tarda pas à reprendre l’initiative :
- Ces grandes arbres, ces colonnes élancées dont vous parliez tout à l’heure en des termes qui m’ont paru voilés, ou sibyllins, me rappellent un récent voyage que nous avons accompli au Maroc sur les ruines romaines de Volubilis, et un autre périple que nous avons fait au Liban et en Syrie. La Syrie occupe un vaste territoire dont une partie est abondamment couverte de ruines ou de débris antiques d’une incomparable richesse, comme par exemple des éclats de chapiteaux gisant au pie