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Face à nos différences

De
174 pages
Nous sommes tous différents. Constatation banale, mais qui ouvre des questions : quelles sont les différences à respecter ? Quelles sont celles qui sont incompatibles avec la vie en commun ? Le relativisme leur accorde une grande importance alors que face à lui l'universalisme insiste sur ce que nous avons en commun. Il s'agit donc de réfléchir au problème de la diversité des cultures, celui du communautarisme et celui de l'universalité des Droits de l'Homme.
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Collection dirigée par Alexandre Dorna

Pr de psychologie sociale et politique à l’Université de Caen

La collection « Psychologie politique » répond à une attente : ré-habiliter la dynamique de l’âme. du logos et de la cité, afin de faire connaître et de réunir ce qui est épars dans ce domaine. En conséquence, elle s'inscrit dans une méthodologie transversale et pluridisciplinaire. contre l'esprit de chapelle et la fragmentation de la connaissance.

Déjà parus :

ALEXANDRE DORNA, De l’âme et de la cité, 2004 CONSTANTIN SALAVASTRU, Rhétorique et politique, 2004 MICHEL NIQUEUX ET ALEXANDRE DORNA (SOUS LA Le Peuple, coeur de la Nation ?, 2004

DIRECTION DE),

ALEXANDRE DORNA ET JEAN QUELLIEN (COORDINATEURS), Les propagandes : actualisations et confrontations

SOMMAIRE
Entrée en matière Nous sommes tous différents.... 9

PREMIÈRE PARTIE : UNIVERSALISME ET RELATIVISME
I. Deux positions face aux différences II. Esquisse d’une histoire III. Difficultés et contradictions 17 31 45

DEUXIÈME PARTIE : LES DIFFÉRENCES ENTRE GROUPES
IV. L’organisation des différences : nations, classes, races V. L’organisation des différences : minorités et communautés 57

71

TROISIÈME PARTIE : LES DIFFÉRENCES DANS LES VALEURS
VI. Relativisme éthique et universalité des Droits de l’Homme 99

VII. Diversité des opinions et décision démocratique VIII. Relativisme cognitif et universalité de la science Encore une question : Pourquoi le relativisme ? Notes Bibliographie

111

131

155 161 169

ENTRÉE EN MATIÈRE NOUS SOMMES TOUS DIFFÉRENTS…
C’est une évidence : nous sommes tous différents les uns des autres, et en même temps, nous nous reconnaissons des similitudes avec certains autres : membres de notre famille, compatriotes, coreligionnaires, amis, collègues, ceux ou celles qui partageant nos goûts artistiques, nos positions politiques ou nos orientations sexuelles… Et parfois aussi, quand nous sommes bien disposés, avec tous les humains. Ces similitudes nous rassurent, nous mettent à l’aise, nous confortent dans ce que nous sommes et ce que nous pensons, alors que certaines différences nous amusent, nous étonnent, nous scandalisent, nous répugnent ou nous inquiètent en nous montrant qu’il est possible d’être autrement que ce que nous sommes. À moins que nous n’en appréciions, à distance, le pittoresque, l’exotisme, le bizarre, ou que nous ne valorisions l’autre pour mieux critiquer notre propre groupe, comme on l’a fait avec l’évocation du « bon sauvage ». Ou encore que nous ne trouvions qu’ailleurs l’herbe est plus verte… Mais les différences engendrent des ressemblances, qui peuvent renforcer le sentiment d’appartenance au groupe de nos semblables. Différence et ressemblance vont ensemble. Notre identité se construit par l’appartenance à un ou plusieurs groupes, mais aussi par les différences avec d’autres, voire par l’opposition à ceux-ci. Quel que soit le jugement qu’on porte sur elle, la différence entre « nous » et « eux » est essentielle. Les différences ne sont pas seulement interindividuelles, elles définissent des

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groupes, et conditionnent donc nos appartenances et nos identités, qui se constituent à la fois par ressemblance et par différence, « avec » et « contre ». « Ô vous qui êtes mes frères parce que j’ai des ennemis ! » dit Benjamin Péret. Mais c’est un poète… Et du côté des sciences humaines ? Lacan : « C’est la négation de l’étranger qui unit les semblables ; c’est la ségrégation qui fonde la fraternité » (cité par Julien 1990). Douglas (1986) : « On ne peut étudier la coopération et la solidarité sans étudier simultanément le rejet et la défiance ». « Contre » viendrait donc avant « avec », la différence, et avec elle l’opposition, serait donc première. Il n’y a pas besoin d’être surréaliste, psychanalyste ou anthropologue pour reconnaître la validité et l’importance de ces paroles, et en être effrayé (j’assume cette prise de position). Cette diversité nous laisse donc rarement indifférents, et la constatation des différences vire très vite au jugement de valeur. La relation à l’autre, oscillant entre fascination et répulsion, admiration et crainte, est un élément essentiel de toute société, et concerne aussi bien notre vie quotidienne que le fonctionnement de l’État. Reconnaître leur juste place aux différences, qu’elles soient entre individus ou entre groupes, est un problème important de toute société, et plus particulièrement des sociétés modernes, chez qui cette reconnaissance peut entrer en contradiction avec la « passion égalitaire », plus concrètement avec le principe d’égalité de tous devant la loi. Ce problème se trouve depuis quelques années au centre aussi bien des réflexions de sociologues, politologues ou de philosophes que des réactions moins conceptualisées des citoyens et des politiques, L’émergence de cet intérêt explicite est le signe de l’importance qu’ont prise les différences dans notre société, peutêtre à cause de la régression des grandes idéologies, religieuses ou politiques, qui ne leur accordaient guère d’intérêt, ou de celle du nationalisme, pour qui seule la différence entre nations était importante et pour qui l’appartenance nationale devrait dominer

NOUS SOMMES TOUS DIFFÉRENTS - 11

et dépasser toutes les différences à l’intérieur. Peut-être aussi à cause de la généralisation de la démocratie qui, en principe, devrait permettre à chacun de se manifester avec ses particularités. Nous sommes tous ambivalents face aux différences. Ce peut être ce qui divise, nous fait négliger notre commune appartenance à l’humanité ou, au contraire, ce qui nous permet d’être nous-mêmes, nous rapproche de ceux qui sont vraiment nos semblables. « Le surréalisme… travaille à réduire les différences qui existent entre les hommes et, pour cela, il refuse de servir un ordre absurde, fondé sur l’inégalité » dit Éluard (1936) dans un texte où il exalte la fraternité au delà des nationalismes. Belle envolée humaniste, mais où l’on peut aussi voir se profiler un totalitarisme qui voudra imposer l’uniformité au nom de l’égalité. Dès qu’elles ont quelque importance, on juge donc les différences. Mais au nom de quoi porter de tels jugements de valeur ? Y a-t-il des critères absolus, ayant une portée universelle, sur lesquels tout le monde devrait pouvoir s’accorder, qui nous permettraient de les justifier? Y a-t-il des conceptions du vrai, du bien et du beau, des manières de vivre et d’organiser la société qui satisferaient ces critères, et qui donc devraient s’imposer à tous, alors que les autres devraient être rejetées ? Toutefois, même si nous sommes convaincus de l’existence de tels critères, il nous faut bien reconnaître que les différences de croyances, de normes, de coutumes existent, même si ces critères les condamnent. Alors, ne faudrait-il pas plutôt renoncer à porter un jugement, admettre que certaines différences sont irréductibles, et que c’est être oppresseur, impérialiste, ou simplement intolérant de vouloir imposer à tous un même système de valeurs en le prétendant universel ? Ou, au contraire, devrait-on affirmer que certaines connaissances, certaines valeurs devraient être partagées par tous, et s’efforcer de faire ce qu’il faut pour cela, quitte, si cela se révèle impossible, à se résigner et accepter que certaines différences

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subsistent malgré tout, tout en continuant à les désapprouver? Faut-il valoriser et favoriser l’unité, avec le risque d’uniformité forcée, ou au contraire la diversité, avec les risques d’éclatement et de conflit ? La cohabitation ou les simples contacts entre groupes différant par la langue, la culture, la religion, une origine plus ou moins mythique, sont bien souvent sources de conflits, voire de guerres. Car on ne fait la guerre qu’aux « autres », même si, pour celui qui observe de l’extérieur, les différences peuvent sembler minimes. Freud[1] n’évoquait-il pas le « narcissisme des petites différences » ? Différence et ressemblance, hostilité et appartenance sont étroitement liées. On pourrait formuler certains des problèmes essentiels que doit résoudre toute société, et donc, bien sûr, que les politiques et les penseurs qui se penchent sur la politique doivent affronter, en se demandant quelles sont les différences acceptables pour pouvoir vivre ensemble, et quelles sont les normes et croyances qui doivent être partagées ? Comment prendre démocratiquement des décisions dans une population où les différences de valeurs et d’intérêt sont importantes ? Certaines connaissances ont-elles une valeur objective, et devraient être acceptées par tous ? Sans prétendre apporter de réponse à tous ces problèmes, nous allons voir comment ils ont été abordés, et parfois, peut-être, résolus.

Le champ couvert par ces problématiques est vaste, et un livre est forcément limité, mes compétences aussi ; des pans entiers des problèmes qui pourraient entrer dans notre champ ne seront, par nécessité, pas abordés. Ainsi, il ne sera question ici que des différences qualitatives. Les différences quantitatives, c’est-à-dire les inégalités sociales, de revenu, et celles qui en

NOUS SOMMES TOUS DIFFÉRENTS - 13

découlent, posent de tout autres problèmes, comme de savoir quelles sont les inégalités acceptables ou souhaitables, et comment réduire celles qu’on juge injustes. Une grande partie des réflexions, abondantes en ce moment, sur ce que pourrait être une « société juste » tournent autour de ces problèmes, qui ne seront pas traités ici malgré leur importance. Mais il faut être conscients que faire une distinction tranchée entre différence qualitative et inégalité quantitative n’est pas toujours possible, les premières se transformant facilement dans les secondes, et la diversité en hiérarchie. On ne pourra donc pas séparer complètement les deux catégories de préoccupations, même si l’intérêt se focalisera principalement sur l’une d’elles. D’autre part, ne seront pas abordées ici les différences interindividuelles, mais seulement celles qui sont partagées et définissent des groupes plus ou moins clairement identifiés. Il s’agira donc ici tout autant de ressemblance que de différence, de ce qui unit que de ce qui sépare.

Les thèmes évoqués ici touchent à nos croyances les plus profondes quant à ce qu’est l’homme et quant à ce que doit être la société. Il aurait été illusoire de prétendre faire complètement abstraction des miennes.

PREMIÈRE PARTIE UNIVERSALISME ET RELATIVISME

I. DEUX POSITIONS FACE AUX DIFFÉRENCES
Les attitudes face aux problèmes posés par les différences sont diverses et complexes. Nous pouvons tenter d’y mettre un peu d’ordre en nous référant à deux positions opposées, dont les « types idéaux » sont l’universalisme et le relativisme. Ils nous serviront, au moins en partie, de guides. Toutes les réactions aux problèmes posés par les différences dans toute société ne peuvent pas être comprises uniquement en fonction de cette opposition, mais elle aide à y voir plus clair, et parfois à poser certaines questions de façon nouvelle. L’universaliste pense qu’il y a des valeurs, des conceptions du Vrai, du Bien, du Juste[2], du Beau, qui ont une portée universelle et qui donc devraient être communes à tous. Constater qu’elles ne le sont pas, qu’il y a des différences sur des points importants entre des individus ou des groupes le choque, et il pourra considérer de son devoir de les réduire, s’il en a le pouvoir, à moins qu’il ne soit guidé par une valeur particulière, la tolérance, à laquelle il peut éventuellement accorder aussi une valeur universelle, à moins qu’il n’y soit contraint, faute de moyens suffisants pour imposer son point de vue. Il pourra aussi s’efforcer de hiérarchiser ces différences selon leur plus ou moins grande distance à son idéal. Et si vraiment aucune de ces stratégies n’est possible, il s’efforcera d’ignorer ces différences, de les renvoyer à l’inessentiel, au privé. Pour lui, ce qui est commun à tous les hommes, ce qui fait de nous des humains et que nous partageons avec tous, est plus important que ce qui nous