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Figures de l'Étranger

De
222 pages
L'immigré(e), l'étranger dans les villes : Les migrants africains - acteurs collectifs sur la scène urbaine (Christian Poiret) ; Alexandrie - exemple d'une société pluri-culturelle (Alain Lévy). Citoyen nomade, citoyenneté d'exil : Notes pour une utopie nomade (René Scherer) ; L'Interminable pérégrination - l'imaginaire de la route dans les années 60 (Patrick Cingolani) ; Au-delà des droits de l'homme - exil et citoyenneté européenne (Giorgio Agamben). L'art et l'étranger : L'étranger ou le théâtre enrichi (Georges Banu) ; Les passeurs (Sonia Dayan-Herzbrun) ; Inquiétants étrangers d'Odön von Horvàth (Nicole Gabriel) ; Déni et fascination pour l'Afrique (Léa Andréasi) ; La jeune fille au gilet rouge (Leïla Sebbar). Une sociologie de l'entre-deux : L'étranger dans le groupe (Georg Simmel) ; Sur la psychologie sociale de l'hostilité (Georg Simmel).
Voir plus Voir moins

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TUMUL TES
NUMERO 5, 1994

Figures de l'étranger:
Immigrés, Nomades, Exilés

Publié avec le concours du CenJre National des Lettres

TUMUL TES
Cahiers du Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques Université Paris VII Denis Diderot

COMITE DE REDACTION DE TUMULTES Directrice de publication Sonia DAYAN-HERZBRUN Secrétaire de rédaction: Annick NENQUIN Comité de rédaction: Miguel ABENSOUR, Patrick CINGOLANI, Annie DEQUEKER, Françoise FICHET-POITREY, Nicole GABRIEL, Jacqueline HEINEN, Olivier LECOUR-GRANDMAISON, Valérie LOWIT, Philippe MESNARD, Louis MOREAU DE BELLAING, Marie-Claude VETIRAINO-SOULARD Membres é~gers : Micheline de SEVE, Montréal (Canada), Maria JAROSZ, Varsovie (Pologne), Hans NICKLAS, Francfort (Allemagne), Robert LEGROS, Bruxelles (Belgique) Coordination technique: Jeanine LESAGE Périodicité semestrielle Courrier à adresser à : TUMULTES, C.S.P.R.P., Université Paris vn Denis Diderot, Tour centrale pièce 606, 2 place Jussieu, 75251 Paris cedex 05

FIGURES

DE L'ETRANGER

IMMIGRES, NOMADES, EXILES

SOMMAIRE

Présentation Patrick CINGOLANI

5 DANS LES VILLES 25 49 D'EXIL 69
de la route

L'IMMIGRE,

L'ETRANGER

Les migrants africains - acteurs collectifs sur la scène urbaine Christian POIRET Alexandrie - exemple d'une société pluri-culturelle Alain LEVY

CITOYEN

NOMADE, CITOYENNETE

Notes pour une utopie nomade René SCHERER L'interminable pérégrination dans les années 60 Patrick CINGOLANI

- l'imaginaire

95

Au-delà des droits de l' homme - exil et citoyenneté européenne Giorgio AGAMBEN 123

L'ART ET L'ETRANGER
L'étranger ou le théâtre enrichi

Georges BANU
Les passeurs Sonia DA YAN-HERZBRUN Inquiétants étrangers d' OOOnvon Horvath Nicole GABRIEL Déni et fascination pour l'Afrique Léa ANDREAS! La jeune fille au gilet rouge Leila SEBBAR

135 147 153 179 195 DE L'ENTRE-DEUX

UNE SOCIOLOGIE
L'étranger dans le groupe Georg SIMMEL

199 207

Sur la psychologie sociale de l' hostilité Georg SIMMEL

TUMULTES, N°S, 1994

PRESENTATION
PATRICK CINGOLANI

Trop d'étrangers... Il semble que derrière les propos sur la "misère du monde" ou l'objectif "zéro immigré" l'on se soit, à droite comme à gauche, rallié à ce slogan. A chaque fois une rhétorique des seuils, des limites, ou plus lapidairement de "l'overdose" a assuré et légitimé les énoncés. Faut-il voir sous l'argument de quantité l'expression "de la réduction capitaliste de tout être à une abstraction" que stigmatisait jadis Marx ou bien un nouveau témoignage de l'hégémonie du nombre et de ses équivalences sous le régime de la bourgeoisiel ? A tout le moins on notera que la rudesse des raisonnements de nos ministres tire son effet d'attestation des mêmes sources idéologiques que les savants bilans de nos réguliers sondeurs: le calcul. En son temps Malthus avait eu recours à une démonstration similaire: Trop de pauvres, trop de prolétaires disait-il en substance, suggérant une même économie politique du retranchement fût-ce sous la forme de la continence sexuelle. On ne cherchera pas ici, pour aborder notre relation à l'étranger, à discuter des statistiques, ou à débattre des mesures. Aux effets de sérieux des arguments chiffrés de l'Etat on n'opposera pas le sérieux du gestionnaire ou du négociateur qui tergiverse entre immigration légale et immigration clandestine, et qui, à nouveau en proie à la maladie du nombre, départage les vrais "mariages mixtes" des faux "mariages blancs". Déplaçant les zones d'oppositions ou de conflits, les lignes de fuite aussi, on laissera de côté les questions de compte et de police qui supposent bien qu'en quelque manière l'on s'identifie avec l'Etat ou que l'on s'adresse à lui. Contre les gros discours sécuritaires
1 Karl Marx, Œuvres, Economie II, Pléiade, Paris, 1968, p 91.

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Présentation

de la politique électorale, d'un côté, mais aussi en regard de ceux qui, sur la gauche, nous expliquent nos naïvetés d'humanistes et les changements de la rhétorique raciste, on voudrait formuler autrement les enjeux et les problèmes. Car au fond, derrière l'arithmétique des seuils, ou même plus radicalement derrière le candidat qui réclame "la France aux Français", qu'y a-t-il d'abord sinon une certaine relation à l'appartenance, un certain type de constitution du rapport à la propriété? Les discours sur la politique des quotas ou bien encore la revendication "des Français d'abord" ne s'embatTassent pas des fards de "théories" racistes, car les propos qu'on peut entendre ici ou là restent les mêmes dans leur obscénité ou leur cynisme. Même chez nos ministres et nos députés, ceux-ci ne dépassent pas la trivialité de l'injure et de l'invective infamante ou les rires gras sur des jeux de mots sordides. Non, les perspectives "d'immigration zéro" nous disent tout crûment ce qu'ils veulent faire comprendre: une relation exclusive aux possessions "nationales", un sentiment de propriétaire quant à la richesse des pays industrialisés, le refus du partage ou plus exactement, pour certains, l'incapacité à penser autrement la distribution des parts2.

2 Il suffit pour se faire une idée des enjeux de la xénophobie ambiante d'écouter les députés RPR: une élue médecin, trouve naturel que l'on supprime l'accès aux soins des étrangers sans titre de séjour (Libération du 17/06/93), un autre élu s'interroge: "Est-il normal qu'ayant acquis une formation en France, les étudiants étrangers restent chez nous et viennent
concurrencer les jeunes diplômés sur le marché du travail ?" , un autre encore

se demande: "N'est-il pas temps aujourd' hui de revoir notre système de prestations familiales et d'en réserver les bénéfices aux nationaux ?" (Libération du 20/06/93). Peut-on imaginer à la fois plus clair, plus naïf et plus féroce? Au fond, toute l'argumentation "raciste" des élus de droite, d'abord, et de gauche, ensuite, se ramène au sens fort à la thèse sécuritaire.

Patrick Cingolani

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Segmentation et discrimination C'est un lieu commun de la sociologie et de l'économie aujourd'hui, qu'on reprendra pour faire court, on assiste à la segmentation et à la fragmentation des rapports et des liens sociaux. Les uns plus ou moins nantis, mais en tout état de cause assurés du lendemain, vivent à l'échelle du "village mondial" et les autres, abandonnés au chômage, à la précarité et au désœuvrement sont enclavés réellement ou symboliquement dans les marges, les marches de l'espace urbain métropolitain. Tandis qu'aux uns le modèle néo-libéral qui domine la société promet l'horizon d'une communauté pacifiée rendue au bonheur consumériste et au libre échange des marchandises, des looks, des corps, dans une sorte de récupération dérisoire des luttes et utopies émancipatrices des années soixante, tandis que la rhétorique de la tolérance sert à supporter l'intolérable, la proximité de la misère et la désintégration sociale, aux autres il n'est laissé, pour ressort contre le paupérisme, que l'envers de ce monde des libres équivalences: la dissolution des communautés traditionnelles, la décomposition des structures et des solidarités urbaines, et le sentiment d'impuissance devant une logique de la dégradation sur laquelle ils ont perdu la possibilité d'action. C'est dans ce cadre différentiel et segmenté que viennent se distribuer les énoncés sur la revendication d'une propriété, dont l'arg:ument de la "francité" ne saurait leurrer personne. Il s'agit implicitement d'un côté de discriminer la misère qui réenvahit l'espace policé de l'aisance, d'écarter du centre les populations marginalisées; il s'agit de l'autre, de soutenir imaginairement son identité, son existence en voie d'extinction dans le contexte d'un marché rendu à la spontanéité de sa brutalité économique et symbolique. La violence de la crise que désormais chacun affronte seul, et souvent intériorise dans un sentiment de responsabilité et de culpabilité, l'enchaînement de la relégation qui apparaît dans un contexte de destruction des médiations politiques et sociétales, parfois sans même l'aide d'amis ou de conjoint, l'ensemble de ces mutations auxquelles les classes

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Présentation

d'âges nouvelles ne peuvent souvent plus donner de sens et ne rencontrent plus les vecteurs de sens, trouve un exutoire et un substitut de cause dans l'accusation des voisins différents: des étrangers. On ne sait si c'est en tennes psychologique ou sociologique qu'il faut comprendre les comportements de discrimination et de haine raciste, et l'on pourrait voir dans l'analyse un retour à l'argument du bouc émissaire. Gageons que celui-ci n'est pas tout à fait absent des esprits. Toutefois la perspective ici est légèrement décalée car elle suppose toute une fantasmatique de la ségrégation en rapport avec le vécu et l'expérience quotidienne de chacun. Déjà Horkheimer, dans "éléments de l'antisémitisme" rendait compte de ce dernier, autrement que sur le mode de l'explication rationnelle, par la mauvaise conscience des dominants et par le ressentiment des dominés: "Si un mal aussi profondément enraciné dans la civilisation ne trouve pas sa justification dans la connaissance, disait-il, l'individu n'arrivera pas davantage à le neutraliser par la connaissance, même s'il est aussi bien intentionné que les victimes elles-mêmes. (...) Le comportement antisémite se produit dans les situations où les hommes aveuglés et privés de leur subjectivité sont lâchés en tant que sujets"3. De fait, la haine telle qu'elle apparaît dans les discours racistes populaires, cette irruption de l'infâme et d'une méchanceté inassignable, ne se résume pas aux arguments par lesquels les gens enquêtés, ou questionnés, peuvent parfois légitimer leurs propos xénophobes, elle est comme le laisse entendre Horkheimer dans les conséquences. d'une conjoncture sociale où des "hommes privés de leur subjectivité" sont "lâchés en tant que sujets". Les enquêtes qui ont le plus approfondi l'expérience du racisme le montrent bien. Dans le cadre d'un échange de raisonnements, les enquêtés peuvent se ranger sur des positions qui comprennent les enjeux et les problèmes de
3 M. Horkheimer et T. Adorno, Dialectique de la raison, Tel, Gallimard, 1974, p. 180.

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l'immigration puis subitem~nt, sans raison apparente, ils basculent dans une sorte de sauvagerie effrontée à partir d'énoncés imaginant l'extennination et les massacres4.
Politique et appartenance

Il ne s'agit certes pas de tout ramener aux fantasmes, bien que les énoncés xénophobes se nOUITÎssent,chez certains nantis des classes moyenne.s ou dominantes, de l'absence d'immigrés, comme si le mot lui-même pouvait devenir le signifiant du mal radical, le signifiant diabolique, qui occupe la place de ce qui inhibe la volupté de l'entre-soi et l'âpreté à jouir des richesses et des biens sociaux. Certes, et c'est une toute autre question, il est bien des contradictions sociales et culturelles réelles dans le coude à coude et les voisinages populaires. L'on ne cherche pas à les nier. L'objet du propos néanmoins n'est pas de traiter des vicissitudes de la quotidienneté des banlieues et des cités5. Il s'agit à tout le moins d'esquisser une perspective permettant d'intégrer les contradictions qui traversent les modes de cohabitations entre les diverses populations qui constituent le peuple de France, et de renvérser les logiques de la discrimination et de la ségrégation. Parti d'une perspective qui ramenait les propos sur la race, et sur la différence identitaire à la réalité prosaïque d'une défense d'enjeux économiques, à une défense de ce qui serait propre au sens le plus matériel du tenne, c'est justement sur la manière dont
4 On se reportera ici aux travaux de Michel Wieviorka qui, à partir d'extraits d'interventions sociologiques et d'entretiens, montrent très bien que la haine raciste ne peut être confondue par des arguments, à cause du caractère irrationnel de la relation à l'expérience de "l'étranger". Voir notamment: La France raciste, Seuil, Paris, 1992. 5 Sur cet aspect voir, entre autres, les travaux de D. Lapeyronnie, L'individu et les minorités - la France et la Grande-Bretagne face à leurs immigrés, Paris, PUP, 1993 et Les quartiers d'exil, Seuil, 1992.

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Présentation

la politique travaille les identités et décompose et recompose les propriétés et les appartenances que l'on voudrait insister. C'est en effet à cause de l'absence d'un exercice moderne sur les noms que, croit-on, s'explique l'irruption de la haine et c'est, nous semble-t-il, seulement dans le jeu symbolique qui consiste à défaire et à refaire les noms, que se trouvent les conditions nouvelles d'une critique de la domination. La politique, souvent sur la base d'un premier exercice de dissolution des noms propres dans lesquels chacun croit spontanément trouver son origine, est l'activité qui consiste à redistribuer symboliquement les appartenances assurées sur les divisions matérielles et les distinctions culturelles. Revenons à Malthus qui nous est apparu comme exemplaire de l'argumentation libérale et de la dénégation du partage6. Contre son "trop" qui stigmatisait l'excès de prolétaires,. le mouvement ouvrier lui a concrètement répliqué par son activité historique de redistribution des noms et des identités, non pas tant en assurant comme le croyait la "science marxiste" la foi dans la multiplication des populations, qu'en constituant la solidarité populaire et la logique de ses luttes revendicatrices. En réagençant les lignes de fractures dans le sens d'un conflit avec le capitalisme et dans l'horizon d'une transformation des rapports sociaux, le mouvement ouvrier a bouleversé la répartition des appartenances et les significations données à la détresse populaire ou prolétaire. Il a ouvert sur de nouveaux partages de la parole, des pouvoirs et des savoirs là-même où les classes dominantes et le commandement technocratique refusaient de voir de nouvelles possibilités de distributions de la richesse, de nouveaux rapports à la culture et à la communication, de nouvelles conditions
6 La récente réédition de l'Essai sur le principe de population, GF-Flammarion, 1992, permet de constater comment le raisonnement arithmétique est assuré sur une analyse des tendances irrépressibles de l'histoire et justifie le "désaveu du prétendu droit des pauvres à être entretenus aux frais de la société" (tome II, p 257). C'est l'argument de nécessité qui, derrière l'invocation des chiffres, constitue le discours libéral.

Patrick Cingolani

Il

d'expression de l'être-ensemble. Exposé à la dispersion des identités, confronté aux dissensions statutaires et économiques des travailleurs, il a su recomposer Ies multiplicités inchoatives sous un nom. Devant la diversité symbolique des identités corporatistes, et la disparité matérielle, culturelle des classes laborieuses, tantôt immigrantes venues des provinces de France ou d'ailleurs, tantôt artisanales et de tradition urbaine, tantôt paupérisées par l'exode rural, tantôt enrichies par une activité spéciale ou l'accession à la petite entreprise, il a tout à la fois procédé à la dissolution des vieux mots et à l'assomption du nom nouveau dans sa puissance de rassemblement: ouvrier7. Aujourd'hui que ce nom est démonétisé, aujourd'hui que ce mot qui rassemblait sous sa bannière les multiplicités populaires dans l'adversité contre l'exploitation et contre la domination, ce n'est plus le conflit et ses modes discursifs de transaction avec le patronat, ou ses, médiations au sein de la classe elle-même, qui constituent notre expérience, mais tout à la fois la barbarie civilisée stigmatisée jadis par le jeune Marx et l'envers haineux de la promesse libérale d'un monde pacifié. A un pôle de la société, des classes qui jouissent des biens à satiété et qui désormais coexistent territorialement avec le dénuement, indifférentes à ce qui constitue paradoxalement dans notre monde post-industriel l'une des nouvelles figures de "['étranger", le pauvre; à l'autre pôle, souvent chez les plus démunis, le déchaînement fantastique d'un langage outrageux d'aversion pour l'étranger, sous les traits de "l'allogène". Certes, il est probable que l'on ne sortira pas de cette répétition du fonctionnement paradoxal du capitalisme en revenant aux seules vieilles recettes du mouvement ouvrier. La révolte libertaire des années 60-70 a marqué un point de nonretour en défaisant justement l'identification au fier travailleur, en dissolvant le vieux nom d'ouvrier depuis longtemps figé dans les
7 Pour une analyse des conditions historiques d'assomption de ce mot, on se reportera au travail de Jacques Rancière, La nuit des prolétaires, Paris, Fayard,

1981.

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Présentation

archaïsmes de pratiques autoritaires, compromis avec le totalitarisme et raidi dans des solidarités et des figures identitaires
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peut-être bien cessé d'être ce nom unificateur qui jadis fusionnait l'hétérogénéité du peuple en raison d'une même révolte contre l'exploitation. Les conditions pour que le lointain soit encore un prochain, pour qu'il nous soit possible non seulement de penser mais aussi de vivre avec l'étranger, passent par la recherche de nouveaux noms qui puissent plus que jamais rassembler les multiplicités en respectant leur diversité et leurs singularités. Des noms ou un nom assez ouvert pour qu'il laisse les différences se composer et s'agréger beaucoup mieux que n'a pu le faire le nom précédent. Un nom instituteur d'une association qui reprendrait le premier principe d'une des premières sociétés ouvrières: "That the number of our Members be unlimited"8. C'est, croit-on, seulement si l'on s'inscrit dans une politique des multiplicités, c'est à dire aussi si l'on s'inscrit dans une nouvelle orientation qui referait les partages et les solidarités dans l'opposition et l'adversité à la distribution capitaliste de la richesse et des pouvoirs, que la société du mélange peut manifester son existence et l'égalité trouver de nouveaux espaces d'exercice. Tout comme la revendication ouvrière de la dignité et de l'égalité à travers la dynamique de l'invocation des Droits de l'Homme a été un mode d'exercice de la démocratie9, c'est peutêtre à partir de nouvelles figures du rassemblement et de l'expression collective que pOUITaient 'agréger les luttes pour la s citoyenneté et la revendication du vote local ou national des
8 C'est là le premier "principe" de la Société de correspondance londonienne, fondée en 1792, voir E.P. Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, Seuil, 1988, p 21. 9 Voir principalement Claude Lefort : fiLes droits de l'homme et l'Etatprovidence" in Essais sur le politique XIXe

redevenuescorporatisteset ségrégationnistes.Le nom d'ouvriera

- XXe

siècle,

Paris,

Seuil,

1986

et J. Rancière, "Les usages de la démocratie" in Aux bords du politique, Osiris, 1990.

Patrick Cingolani

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immigrés10. En dépit des dénégations élitistes, les luttes des peuples pour leurs droits politiques et sociaux, en exerçant à la parole publique et en émancipant la parole des préjugés ont contribué et contribueront encore à l'exercice de la liberté. C'est à ce compte que toute la socialité de la biga.m.Irequi s'accomplit d'ores et déjà un peu partout dans la vie des hommes et des femmes de notre temps pourra, elle aussi, être soutenue. Les socius mixtes qui appartiennent bien de fait à notre univers mais qui ont encore des formes d'expression précaires, fragiles, ne pourront trouver les conditions de leur affermissement que sous cette activité politique de rassemblement. Elle pOUITait tre ê inspiratrice d'une résistance à la décomposition des relations et des sociabilités engendrées par l'individualisme lipéral ou plus exactement d'une revivification de la socialité à partir de médiations nouvelles qui recommenceraient à faire se croiser et se combiner, ou plus simplement à faire se parler, classes d'âges, classes sociales, et classes d'immigration. Pour que la "beauté du métis" Il puisse s'épanouir, pour que le charme des métèques que nous sommes puisse enfin abonder contre le mensonge obscène de l'originel qui voudrait nous ramener à l'un que nous n'avons jamais été12, il nous faudrait cette association agrégative et par composition, cette puissance de fédération en parole et en symbole que peut seule nous donner la politique. A l'heure où le paradoxe de la pacification mondiale sous l'hégémonie libérale montre son visage sous les traits de la purification ethnique et des nationalismes exacerbés, où
10 Sur ces questions voir l'ouvrage collectif sous la direction de O. LecourGrandmaison et C. Withol de Wenden, Les étrangers dans la citéexpériences européennes, La Découverte, Paris, 1993. lIOn reprend là le titre du pamphlet "francophobe" de Guy Hocquenghem, Ramsay, 1979. 12 Le mot "métèque" renvoie à notre être en exil, il symbolise notre dér~cinement et, au sens strict, nos changements successifs de maisons (oikos) et de demeures. Cette remarque poursuit des thèmes avancés par Jean Borreil dans fIleverbe absent" in La raison nomade, Payot, 1993.

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Présentation

l'argument de la "pureté" n'a jamais autant marché économiquement et socialement, et même électoralement 13,où le religieux fait retour, souvent comme dans l'intégrisme, à partir d'une revendication de l'origineI14, la redistribution conflictuelle des rapports au sein de la société capitaliste et sa recomposition des alliances semblent seules pouvoir soutenir une sociabilité des alliages. Figures de l'étranger Certes, ce numéro de TUMULTES ne se propose pas de répondre à la question des nouvelles figures du rassemblement suggérées ici, et cette problématique, par ailleurs, n'engage que son auteur. L'objectif du présent dossier a d'abord été de suivre les manières dont la notion d'étranger dans ses multiples acceptions, et par conséquent la relation à la différence dans ses diverses expressions, pouvaient rendre compte de nos expériences. Devant les invectives que les modernes énoncés de l'identitaire destinent au nomade, à l'immigré, l'exilé, devant les discours offensants adressés à l'étranger, on a souhaité en réactiver les expériences, les figures et les catégories. Une telle démarche exigeait de dépasser les frontières et les partages disciplinaires entre littérature, art, philosophie et science sociale. On s'est souvenu que la catégorie de xenos, comme celle
13 Il semble, dans le contexte récent, que le seul rapport à la politique qu'il nous soit laissé soit celui de la dénonciation de la corruption des hommes politiques - encore cette activité est-elle essentiellement réservée aux juges. On remarquera sans plus, qu'hier encore associés à un rapport social, le mal ou la perversion sont désormais incarnés dans des hommes, et qu'il faut peutêtre voir là un des effets seconds de ce même discours du consensus et de la pacification qu'à tous bouts de champ aujourd'hui on nous sert. 14 Voir M. Vergote, L'interprétation du langage religieux, Paris, Seuil, 1974, et surtout les remarques de Daniel Sibony sur religion, identité et relation à l'origine dans Les trois monothéismes - juifs, chrétiens,
musulmans entre leurs sources et leurs destins, Paris, Seuil, 1992.

Patrick Cingolani

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d'exil, pénétrait l'ensemble de notre culture, qu'elle inspirait nos traditions religieuses de même que nos laïques ardeurs politiques, qu'elle façonnait la représentation moderne de l'artiste et de la littérature. La première partie du numéro donne deux éclairages sur la place des étrangers dans l'univers de la métropole traditionnelle ou moderne. Dans son article, Christian Poiret présente l'évolution de l'immigration africaine en France et les luttes que ces nouveaux immigrés ont impulsées sur le terrain du logement. En suivant l'article, on a comme le sentiment d'un renversement du bon gros discours des avant-gardes. C'est l'acteur en marge de la lointaine Afrique qui paradoxalement dessine les types les plus modernes de la conflictualité. Il affirme sa présence communautaire, au-dehors, au sein d'une société qui a largement perdu ses solidarités et dont les comportements, les difficultés et les souffrances sont laissées au monde privé. Il semble soutenir des enjeux revendicatifs que les classes populaires métropolitaines ne peuvent encore que difficilement occuper en raison de leur inadaptation aux nouvelles conditions du chômage, de l'expropriation sociale et de la crise. Alain Lévy envisage lui, l'exemple de la ville d'Alexandrie au tournant du siècle comme expérience originale de cohabitations communautaires, comme type de mitoyenneté entre populations étrangères les unes aux autres. Ce qui constitue, dans l'antique ville, la coexistence des cultures, des identités nationales et des religions tient pour partie aux redistributions et aux prodigalités des citoyens aisés à l'égard des diverses structures communautaires. L'exemplarité d'Alexandrie, c'est peut-être sa manière de mettre en œuvre, dans un espace extrêmement différencié, une politique de l'amitié. C'est en effet la solidarité qui assure la possibilité d'une société multiculturelle, et qui épanouit la civilité par un réseau de dons et d'obligations mutuels.

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Présentation

Dans une seconde partie, on a cherché, tantôt à faire opérer les catégories de nomade et d'exil dans le cadre de circonstances historiques ou politiques particulières, tantôt à se ressaisir de certaines conjonctures singulières de la modernité. Dans son dernier livre, Zeus hospitalier, René Scherer avait renoué avec le célèbre essai de Marcel Mauss sur le don, dont on avait pu retrouver l'abondance des suggestions. La référence aux Anciens, l'étude des traditions de solidarité, d'hospitalité et de charité des grandes civilisations sont apparues, là aussi, comme autant d'invitations à reconsidérer nos relations à l'autre, à l'hôte. Son article sur "l'utopie nomade" revient sur quelques aspects du livre notamment sur la place de Montaigne, de Fourier et d'un nomadisme utopique dans la modernité. L'auteur du Nouveau monde amoureux manifeste une inventivité et une imagination exubérante dans les combinaisons relationnelles et dans la variation des sociabilités. On ne peut manquer de penser combien "l'égoïsme composé" de Fourier apporte son débordement et son engouement fantasques au modèle associatif et indéfiniment contractualiste de "l'unique" stimerien, combien aussi il ouvre sur une sorte de modernité ludique contre, par exemple, le modèle de société que promeut son contemporain Auguste Comte. Il y a loin des "plaisirs transcendants en puissance omnimode", aux projets de moralisation et sédentarisation de la classe ouvrière, du laborieux théoricien de l'extinction de l'instinct sexuel. Si jusqu'ici, on a principalement insisté sur le conflit politique comme forme de redistribution symbolique des découpages et des divisions de la vie économique, on n'a pas oublié qu'une société se transforme aussi par ses bords et par ses lignes de fuite. Ce n'est pas seulement dans l'affrontement que s'actualise le changement mais aussi dans les manières de manquer à l'ordre, dans l'invention des temps et des espaces

Patrick Cingolani

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nouveaux échappant aux divers appareils du contrôle social15. Patrick Cingolani revient sur les conditions d'émergence du nomadisme métropolitain des années 60 et tente de définir le modèle de sociabilité de celui-ci. Son article cherche à tracer les contributions à notre temps des "marges" et des existences hétérogènes. Quelques types culturels de la pérégrination et de la désappropriation, dans la culture occidentale, à commencer par le type cynique, sont repérés dans l'idéal d'évasion, et dans le passage au-dehors de la jeunesse beatnik ou hippie. En s'appliquant à "avoir comme s'ils n'avaient pas"16, les nomades métropolitains ont défait les appartenances et remis en question, classes, catégories sociales et corporatismes. Ils ont mis au centre du vieil ordre une communauté sans propriété e~paradoxalement sans identité. La fonnule de "peuple paria", employée par Max Weber à propos du peuple juif17, a trouvé un remarquable prolongement dans les analyses d'Hannah Arendt sur le totalitarisme, et suggéré dans une certaine mesure une réflexion sur les fonnes latérales de résistance à l'oppression18. On trouvera un écho à ces perspectives dans l'article de Giorgio Agamben. Celui-ci propose d'étendre les vues d'Arendt sur l'apatride au contexte européen d'aujourd'hui. A partir du dernier chapitre de L'Impérialisme, qui décrit le sort des réfugiés et l'incurie des gouvernements européens pendant l'entre-deux guerres, il suggère de faire de la notion de réfugié ou de celle d'exode, le fondement du statut d'européen19.
15 On pense bien évidemment ici au travail de Gilles Deleuze sur le nomade et aux divers enjeux qui entourent ce concept. Pour un aperçu synthétique de ceux-ci, voir, entre autres, Pourparlers, Minuit, 1990. 16 L'expression est empruntée à P. Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Bourgois, 1983 17 Lejudaisme antique, Paris, Plon, 1970. 18 Notamment dans La tradition cachée, Bourgois, Paris, 1987. 19 Cet article reprend un texte primitivement publié dans les pages

"Rebonds" des numéros du 9 et 10 juin 1993 du journal Libération. Il

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Présentation

Une troisième partie est consacrée à l'art et à la littérature et fait jouer en divers sens "l'étrange" et "l'étranger". Georges Banu envisage les fonctions prêtées à l'acteur étranger dans le théâtre contemporain. Les différents exemples de mise en scène arrangent des compositions variées où l'accent étranger vient jouer, tantôt par son action sur la langue indigène "parlée d'ailleurs", tantôt peut-être par des effets de timbres diversement nuancés, comme l'instituant d'une cosmopolis où s'associent tout à la fois différences de tonalités et de couleurs. Sonia Dayan évoque la relation de l'écrivain qui écrit dans une langue étrangère ou qui écrit dans sa langue à l'étranger. La préservation de la langue n'est pas seulement la remémoration de sa dimension maternelle, elle est aussi perpétuation d'une représentation de la communauté irréductible à l'enracinement territorial, à l'incarnation dans une race. Comme si elle renversait la logique des énoncés sur l'étranger comme différent ou à tout le moins comme distinct, Nicole Gabriel, en commentant le théâtre d'Odon von Horvath, nous décrit un monde qui s'anéantit dans une même pâleur sépulcrale, où chacun devient d'abord étranger à soi-même, aliéné. Dans des lieux devenus vacants, les rapports interindividuels ou sociaux prennent le caractère de l'étrangeté au sens que la littérature fantastique prête à ce terme. Les personnages semblent lentement glisser hors du droit. L'aliénation et la perte de soi engendrent le ressentiment et la haine de l'autre. Et le plus frappant, ou le plus inquiétant de cette atmosphère, est peut-être qu'elle nous semble si contemporaine? Dans l'article de Léa Andréasi, la rencontre de l'Occident avec l'art et les artistes africains apparaît comme un rendez-vous manqué; un malentendu où se répète la présomption du colon devant les fétiches de l'indigène. C'est la dignité de l'autre qui, cette fois, est déniée. D'abord pillée et saccagée pour son
paraîtra encore dans le recueil intitulé Moyens sansfin, courant 1995. aux Editions Rivage,

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artisanat religieux, c'est aujourd'hui la relation de l'Afrique à la modernité que l'Occident semble ne pas vouloir reconnaître. Dans le contexte du marché contemporain, l'art africain semble ne pas être admis comme participant à une "communicabilité universelle" (Kant) mais être ramené à la particularité d'instruments traditionnels aux fonctions religieuses ou thérapeutiques. Enfin, après une évocation poétique du thème par Leïla Sebbar, la dernière partie du numéro est consacrée à Georg Simmel, dont l' œuvre a constamment interrogé les fonctions de la distance et de la dissociation au sein des inter-actions et des sociabilités modernes. On a choisi de donner une nouvelle traduction de l' "Exkurs über den Fremden" ("L'étranger dans le groupe")20 et de donner une nouvelle chance à l'article "Sur la psychologie sociale de l'hostilité", un texte qui condense quelques thèmes du chapitre der Streit et que Simmel publia dans le numéro de Mai 1908 de la Revue La vie contemporaine21. Dans le premier texte, Simmel aborde la relation à l'étranger dans le jeu dialectique de la proximité et de la distance et en tire toutes les conséquences, notamment dans le sens d'une théorie des effets d'étrangeté. Le rapport à l'étranger suppose ce paradoxal chassé-croisé: "l'éloignement du proche et la
proximité du lointain" .

Le second texte illustre à partir d'une étude des relations d'inimitié cette même idée, paradigmatique chez Simmel, d'une socialisation par la dissociation (la distance). L'hostilité permet de soutenir une proximité qui sans cela pourrait devenir
20 HExkursüber den Fremden", Soziologie, Duncker und Humblot, Leipzig, 1908, pp. 685-691. On trouvera une première traduction de ce texte dans un ouvrage qui a tout particulièrement mis l'accent sur la théorie simmelienne de l'étranger et sur sa contribution à la sociologie américaine des années 20 et 30: L'Ecole de Chicago, Paris, Aubier, 1979. 21 Dans la brève note qui accompagne l'article, Simmel est présenté comme "l'éminent collaborateur" berlinois de la Vie contemporaine (pp. 162 à 165)

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Présentation

oppressante et tyrannique ou peut-être tout simplement étouffante; et réciproquement, fût-ce même sur le mode de la contrariété, elle apparaît comme la trace d'une socialisation.
Mots de l'identitaire et mal de l'origine

C'est sur ce thème que l'on voudrait conclure notre introduction aux figures de l'étranger, en passant, à partir de Simmel, à une sociologie de la xénophobie. Car au fond, les réactions racistes d'aujourd'hui ne s'adressent pas tant à l'Etranger, à celui qui est tellement autre qu'on ne saurait le voir ou le rencontrer, l'immigré des foyers ou des taudis clandestins, qu'aux "quasi-autres", aux "entre-deux"22, c'est-à-dire aux étrangers socialisés et insérés dans l'espace métropolitain moderne. Si, en effet, c'est encore la trace du lointain dans l'autre que refusent les Français xénophobes, c'est aussi déjà quelque chose de plus grave, du côté du proche, qu'ils dénient: le rappel par l'immigré de leur propre être en exil, le rappel de leur passé de paysan déraciné, de patoisant méprisé que, justement, ils se sont astreints à nier en eux. Detrière les discours racistes il y a peut-être surtout, comme sous le discours intégriste, le ressentiment contre celui qui remémore le déficit et la perte dont sont frappées toute origine et toute communauté? Dans la rhétorique des seuils et des quotas de nos dirigeants on a d'abord vu l'argument sécuritaire : l'attachement à la propriété des biens, la peur du partage. C'est cette même logique sécuritaire que l'on retrouve là, au niveau d'un symbolisme archaïque, inscrit dans notre lien social: la certitude d'une propriété emblématique, la satisfaction de l'appartenance identitaire, le sentiment d'adéquation à soi. Au principe des injures et de l'hostilité, n'y a-t'il pas le refus de celui qui vient, presqu'à son corps défendant, démasquer l'illusion sédentaire
22 Pour quelques développements sur les notions de "quasi-autre" et
"d'entre-deux" voir Jean Borreil et Daniel Sibony in op. cit.

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qu'elle soit territoriale ou sociale pour nous redire l'être de mélange que nous sommes? Dans l'embarras que le "migrant" suscite, il y a comme un appel à une majorité que nous refusons trop souvent d'assumer. Il yale mouvement qui nous ramène à notre relation orpheline à toute fondation. Un mouvement qui exige de nous d'assurer notre identité non sur l'artifice d'un collectif originaire, race, caste, classe ou peuple, mais sur la singularité d'un exercice solitaire et d'une existence mêlée.