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Foi et développement en Afrique

De
350 pages
Ce livre se présente comme une tentative de réponse aux cris d'alarme lancés par Daniel Etounga Mangnelle et à ses interrogations : Quel sera le support des bouleversements comportementaux qui doivent s'opérer pour que le destin de l'Afrique change ?. L'auteur, théologien, part du contenu central du message de Jésus pour proposer une voie de salut pour l'Afrique. La foi chrétienne, nourrie par les sacrements de l'Eglise, peut être le ressort sur lequel l'Afrique peut s'appuyer pour se lancer sur la voie du développement intégral.
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FOI ET DEVELOPPEMENT

EN AFRIQUE

ROYAUMEDE DIEU ET EUCHARISTIE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6076-7 EAN : 9782747560764

EDOH

F.

BEDJRA

FOI ET DEVELOPPEMENT

EN AFRIQUE

ROYAUMEDE DIEU ET EUCHARISTIE

L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L 'Hannattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

--I

En mémoire de Mgr Isidore de Souza et du Père Florent Nascimento,
qui avaient à cœur de transmettre au peuple de Dieu en Afrique non seulement la foi en Jésus-Christ mais aussi la foi de Jésus de Nazareth

PREFACE

Le Synode africain, tenu à Rome en 1994, a révélé l'une des plus grandes faiblesses de l'Église en Mrique. Selon les Pères synodaux, l'annonce de l'Evangile n'a pas atteint véritablement les couches profondes de la culture africaine. La Bonne Nouvelle du salut, destinée à toucher les cœurs et à ressusciter les hommes à une vie nouvelle, n'a pénétré que des couches extérieures de la vie humaine. La raison essentielle est liée au fait que l'Église n'a pas intégré à l'Evangile la forme de vie culturelle transmise de génération en génération sur le continent noir.

L'inculturation de l'Evangile

-

l'adoption, l'incarnation de

l'Evangile dans les «langues africaines », les gestes et les fornles de pensée et d'expression d'un peuple - a été insignifiante dans les Églises d' Mrique. Mais, les recherches théologiques ainsi que les efforts pastoraux pour toucher les racines de la culture africaine et introduire, dans le monde moderne, tIDe vie d'orientation chrétienne ont pris, ces derniers temps, beaucoup de signification et d'importance. La présente recherche s'inscrit dans la ligne de ces efforts mais s'en distingue en même temps d'wle manière fondamentale. Il y a ici une approche tout à fait originale, destinée à l'Afrique mais qui dans ses conséquences n'est pas moins interpellante et théologiquement innovatrice pour l'Europe et l'Amérique. L'auteur part du contenu central du message de Jésus, c'est-à-dire de la proclamation du Royaume de Dieu. En effet, la Royauté de Dieu inclut essentiellement - les conditions concrètes de vie des hommes, leurs relations mutuelles, de même que leurs rapports sociaux, économiques, politiques et culturels. L'entrée dans le Royaume de Dieu ne s'effectue pas en dehors de ces réalités. La foi au Royaume de Dieu communique en même temps la force salvatrice: la grâce et la faveur de Dieu. C'est cette Nouvelle du Royaume de Dieu que proclame Jésus. Le Royaume de Dieu est en œuvre dans sa parole et dans sa pratique. C'est le Royaume et son message qui le conduisent à la Passion. Pendant la Cène apparaît l'indissociabilité du message du Royaume et de la passion. Ce que le Ressuscité dit aux disciples sur la route d'EmmaÜs: «Ne fallait-il pas que le Messie souffrit ceci... » est accompli d'une manière significative et personnelle dans le dernier repas.

C'est de cette unité essentielle du Royaume de Dieu et de l'Eucharistie que traite l'auteur. Ici se situe son intention directrice: redécouvrir la célébration liturgique, telle qu'elle est célébrée chaque dimanche par les commlmautés africaines, dans toute sa densité et profondeur. L'Eucharistie ne doit-elle pas réconforter et enthousiasmer les participants pour qu'ils se mettent au service du Royaume de Dieu dans la multiplicité de ses dimensions tant sociales que personnelles? Sa force salvatrice ne doit-elle pas être expérimentée en ces lieux? Sa force n'est-elle pas victorieuse également des contrariétés et des douleurs? Comment le Royaume de Dieu trouve-t-il sa place dans la célébration eucharistique? Poser de telles questions signifie en même temps jeter un regard critique sur la pratique liturgique et évaluer les caractéristiques de l'évangélisation qui s'y reflètent. L'auteur ne pose pas ici de critères superficiels. Il sonde en profondeur en se référant à des auteurs dont les analyses et les interprétations de la situation et des particularités africaines sont universellement connues. De la même manière les déclarations du Synode africain ont été prises en compte. Le résultat est une critique détaillée et fondamentale de la spiritualité liturgique en Afrique et de son impact sur la compréhension de la foi chrétienne. Les conclusions qui sont ici mises en relation avec la pratique chrétienne en Afrique sont d'une grande valeur réflexive, même au regard des autres continents. Dans une demière partie l'auteur met les résultats de son analyse en relation avec les déclarations du Concile Vatican II au sujet du peuple de Dieu, de l'envoi des laïcs et du devoir de la Mission. C'est justement là qu'il apparaît clairement qu'une partie du Concile a été pratiquement ignorée en Afrique. « Être-chrétien» s'accomplit essentiellement à travers l'engagement des chrétiens conscients, qui prennent leur responsabilité dans tous les secteurs de la vie. L'Eucharistie ne doit-elle pas y offrir force et lumière? L'auteur ouvre des perspectives dans ce sens. Malgré son caractère scientifique, la lecture de ce livre reste captivante. Peut-être vaudrait-il mieux dire: justement en raison de sa qualité théologique l'auteur a réussi un livre fascinant. On apprend ici ce qu'est la théologie et ce qu'elle permet: regarder la vie de la société et de l'Église à partir de l'Evangile, porter de solides critiques et offrir des perspectives. Une certaine fierté résonne dans ces demiers mots, du fait que ce travail remarquable a été fait comme dissertation à Tübingen. Tübingen, le 20 avril 2003 Pr! Dr. Peter Hünermann
12

INTRODUCTION

Problématique

et questionnement

L'originalité des pages qui suivent n'est pas tant à chercher dans l'analyse séparée des deux concepts à partir desquels ce travail s'est déployé que dans l'effort hennéneutique de leur mise en rapport. Royaume de Dieu et Eucharistie sont des thèmes classiques dont chacun a été largement soumis de mille manières à l'analyse et à la réflexion théologiques. Il s'agit ici de prendre appui sur les résultats de ces recherches faites sur ces deux concepts importants pour ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion théologique. L'idée qui se dégage progressivement à travers les quatre grandes parties qui constituent l'ensemble de ce livre, est en fait une recherche de réponse à une question qui se pose aujourd'hui comme un défi à la conscience des Eglises africaines, celle de savoir si l'Église comprise d'après Vatican II comme « universale salutis sacramentum »1 a donné toute la mesure de sa force de salut en Afrique? Cette question est en effet la toile de fond qui commande le développement ultérieur et lui impose son caractère sotériologique. C'est elle qui a orienté le choix des deux thèmes classiques par lesquels elle ouvre un chemin nouveau de réflexion tout en les situant par ce fait même dans un contexte ecclésial précis où ils acquièrent un intérêt théologique particulier. Située dans le contexte historique et ecclésial qui est en fait le lieu de sa genèse, la question apparaît comme une fonne de mise en relief d'un problème sotériologique concernant la nature du salut que l'Église offre ou veut offrir aux peuples africains. La question n'est pas en soi nouvelle puisque l'Apôtre saint Jacques avait déjà relevé un problème semblable au sujet de la valeur de la foi sans les oeuvres2, c'est-à-dire d'une foi sans force d'action et de transfonnation de la vie de l'homme. La question se pose
1

Cf LG 48,93;

8L 5,152; G 845,270; AM 1,539; 5,545; on peut comprendre dans ce cas

l'Église comme étant la religion du salut, cf LR l, 672. On sait par la suite que le Concile précise en quoi l'Église est sacrement de salut: essentiellement dans son rôle de réconciliation et de rassemblement des hommes avec Dieu et des hommes entre eux. Mais cela ne suffit pas pOUTopérer le salut complet des hommes. 2 Jc2,14-18.

aujourd'hui d'une manière grave aux communautés chrétiennes africaines dont la plupart des membres ont été par ailleurs contraints d'abandonner les religions de leurs ancêtres au profit de la religion chrétienne3. Le problème est qu'au jour le jour « la religion du salut »4 dont elles espéraient une vie de bonheur, se révèle inefficace à leur ouvrir l'espace d'un « meilleur devenir ». Vouées sans arrêt à un sort de plus en plus lamentable dans l'histoire du monde, les communautés chrétiennes africaines demandent aujourd'hui à la conscience de l'Église, à l'instar de Jean-Baptiste en prison5, si le salut que l'Église veut apporter à l'Afrique est déjà présent ou s'il faudra encore l'attendre. Pour trouver une réponse satisfaisante à cette question il est nécessaire de se toumer d'abord vers l'Église elle-même pour mesurer en elle la réalité de la force du salut dont elle se croit dépositaire et messagère. Il faudra ensuite évaluer l'état de la situation humaine, c'est-à-dire l'état social, politique et économique dans lequel se trouve le continent noir depuis plus de cent ans de mission d'évangélisation. Seul ce travail préliminaire offre des éléments intéressants à partir desquels un essai de réponse pourra être possible. Mais alors, vers quel type de réponse ces éléments permettront-ils d'aller? D'un côté le « oui» s'avère presque inévitable quand on jette un regard rétrospectif sur le difficile et long chemin parcouru par l'Église d'Afrique grâce aux premiers missionnaires européens qui ont pénétré les
3 Les religions traditionnelles étaient pourtant pour beaucoup des « lieux de salut» en ce sens qu'elles leur pennettaient de retrouver santé en cas de maladie, de rendre la terre et la femme fécondes, d'obtenir la protection des divinités contre les sorciers, la force pour combattre l'elUlemi et du succès dans les différentes entreprises. En abandonnant leurs religions traditionnelles pour accueillir la nouvelle religion chrétienne, les Africains s'attendent à du meilleur possible. Mais malheureusement il est à constater que les peuples au sein desquels est célébrée la présence du Royaume de Dieu perdent au jour le jour le contrôle de leur propre histoire, que les peuples qui se nourrissent du pain de Dieu manquent cruellement du « pain de ce jour », que les peuples qui rencontrent Dieu dans la Parole et le pain eucharistié manquent de souffle et de lumière pour assumer leur propre humanité. Il n'est donc pas superflu de se demander si l'Église-sacrement du salut - a réellement transmis le trésor du salut pour lequel elle s'est implantée en terre afTicaine. 4 « Religion du salut », parce que la religion chrétienne prétend dans sa manifestation historique, bien sûr à cause de Jésus compris comme Révélation parfaite de Dieu, conduire sur le chemin du salut considéré ici COllUlle bonheur de l'homme. Elle se croit être la religion par excellence par laquelle tout homme atteint la plénitude de son salut. 5 Cf. Mt Il,2-6! Lc 7,18-23. 14

forêts sauvages des côtes africaines. Il est impossible voire injuste de ne pas dire oui quand on pense à la foi et à la charité de ces milliers d'ouvriers de la Bonne Nouvelle, hommes et femmes, qui ont cru en l'Evangile et ont donné leur vie à l'Afrique pour qu'à travers eux, le «feu» du salut apporté par le Fils de Dieu6 atteigne aussi les forêts et les villages d'Afrique. La vitalité et la croissance de l'Église en Afrique sont un fait reconnu au Synode africain à Rome. Écoles et diverses oeuvres sociales créées ici et là par l'Église missionnaire constituent dans plusieurs pays africains, notamment dans les plus pauvres, le signe le plus évident de son engagement pour le salut des peuples africains. Nombreux sont les ouvriers de la BOlIDeNouvelle qui n'ont pas hésité à payer de leur propre vie le prix de la fidélité à la mission évangélisatrice? Nul ne peut ignorer les conditions peu favorables que beaucoup devaient accepter pour que la Bonne Nouvelle arrive dans les villages et les brousses d'Afrique. Dans le message final du Synode africain de Rome un hommage particulier leur à été rendu: {(Pour cette annonce, l'effort accompli par les missionnaires, hommes et femmes, qui se sont succédés, des générations durant, sur le continent africain, mérite éloge et gratitude. Ils ont peiné dur, affronté l'inconfort, la faim, la soif, la maladie, la certitude d'une vie très brève, la mort, pour nous donner ce qu'ils avaient de plus cher : Jésus~Christ. Ils ont payé un lourd tribut pour faire de nous des enfants de Dieu. Leur foi engagée, le dynamisme et l'ardeur éclairée de leur zèle, nous valent d'exister aujourd'hui comme Église-famille pour la louange et la gloire de Dieu. Très tôt, ont été associés à leur témoignage de très nombreux fils et filles de la terre d'Afrique comme catéchistes, interprètes et collaborateurs divers >/ Aujourd'hui les choses ont beaucoup évolué. Dans la plupart des diocèses, on assiste à un véritable relais fait par des fidèles chrétiens autochtones, hommes et femmes. Avec cette nouvelle équipe d'indigènes qui
6

Cf. Lc 12,49.

7

De ce point de vue l'Église d'Afrique est aussi une Église des martyrs.Nombreuxsontceux

et celles, des plus petits aux plus grands, qui ont souffert et qui souftTent encore et donnent leur vie pour l'Évangile. Les martyrs de l'Ouganda et ceux canonisés ou béatifiés en cette fin du vingtième siècle par Jean-Paul II ne forment que trop peu de cas signalés à côté des milliers d'autres dont les noms ne seront jamais portés au calendrier des saints. 8 Synode africain, op. cit., p. 220. 15

remplace et s'installe partout, on peut constater que l'ardeur et le zèle ne sont pas moins grands et que le dynamisme ecclésial africain est devenu une évidence pour tous. Au regard de tous ces témoignages et de ces multiples oeuvres accomplies, il est donc juste de dire que l'Église a donné le maximum d'elle-même sur le continent noir, puisque l'essentiel a été transmis: le Christ, Royaume de Dieu et Bonne Nouvelle, proclamé en Afrique. Mais le problème n'est pas pour autant résolu puisque le oui dit dans une considération recOlmaissante du zèle des ouvriers de la BOllileNouvelle, paraît aussitôt après partial et problématique parce que trop vite dit dans l'oubli de l'autre partie, l'Afrique, à qui la mission a été destinée. Car il n'est pas superflu de se demander si la mission de salut menée avec foi et zèle jusqu'à présent par l'Église missionnaire, tend réellement vers son objectif qui est: permettre à l'Afrique d'accueillir le salut de Dieu dans sa rencontre avec Jésus Christ. Mais alors comment défmir ce «salut de Dieu », et surtout comment le comprendre dans ce continent noir où 1'homme africain cherche en vain son identité et la voie de son développement? Il n'y a pas de doute que le monde moderne avec sa science, sa technique et sa culture, a forcé la théologie à repenser sa notion de salut pour l'adapter un peu plus à l'aspiration profonde de 1'homme d'aujourd'hui qui veut avant tout vivre intensément libre et heureux. Il veut parvenir à la plénitude de son humanité. Ne pouvant être en dehors du temps, la théologie cherche à être «moderne» pour pouvoir déceler les signes du temps, en prenant en compte les joies et les peines des hOl1lli1eSe ce temps d et surtout en participant à la recherche des solutions aux problèmes du monde. Grâce aux ouvertures opérées par le Concile Vatican II, la théologie s'efforce de prendre en considération l'homme et le monde plus que la recherche et la démonstration de la vérité, la reconnaissance de la sécularisation et une tentative d'inculturation qu'un rejet ségrégationniste qui essaie sans succès de trier d'un côté le sacré et de l'autre le profane. Dans ce climat de changement d'orientation et de prise de conscience des signes du temps, on peut comprendre le salut auquel l'homme aspire et que Dieu a donné en Jésus de Nazareth comme bonheur. c'est-à-dire la sensation d'être satisfait de la vie ou pour le dire dans le sens de H. KÜng, la grâce donnée à l'homme d'être authentiquement homme9.
9 Cf. H. KUNG, Christ sein, München 91977, p. 594. Küng pose la question suivante: « Pourquoi doit-on devenir chrétien?» Sa réponse est directe et claire: « Pour être authentiquement homme ». 16

Ainsi, le « oui » du début a besoin, pour être juste, d'être soumis avec audace à l'épreuve d'une question, celle de savoir si on peut parler d'une amélioration de l'état ou du niveau de vie de l'homme afticain grâce à la mission d'évangélisation ?1OOn peut formuler autrement la question en s'inspirant de saint Augustin: la mission d'évangélisation de l'Église a-telle rendu l'Afrique meilleure qu'elle ne l'était ?11. Il me semble que c'est à partir de cette interrogation que le « oui» dit plus haut doit s'éprouver pour ensuite se confirmer ou simplement se désavouer. A cette dernière question, des Africains ont apporté des éléments de réponse12. Le Synode africain de 1994 a reconnu que la situation va de mal en pis et que l'Afrique est plus que jamais saturée de problèmes, vit dans une misère épouvantable et connaît actuellement une désorientation sociale énorme13. L'Afrique est devenue, selon l'expression même du Cardinal Thiandoum, « un appendice sans importance »14. Mais la réponse la plus bouleversante est celle qu'on trouve dans la lettre des deux jeunes Guinéens morts dans le train d'atterrissage d'un Airbus A 330-300 de la compagnie Sabena le 2 août 1999 : « nous souffrons énormément en Afrique. Aideznous, nous avons des problèmes... la guerre, la maladie, la nourriture, etc.»15.L'Afrique est aujourd'hui plus qu'hier le coin du monde où l'homme naît dans la souffrance, où il passe sa vie en souffrant et où il meurt comme un ver de terre.
'"

Dans tous les cas, on se trouve confronté à une contradiction qui est d'ailleurs bien perceptible dans les déclarations des pères synodaux: d'une part, ils affirment la vitalité et la croissance des églises africaines mais d'autre part, relèvent la dégénérescence de la vie et l'augmentation de la
10On verra plus loin qu'on n'attend pas de l'Église dans ce cas de résoudre les problèmes de vie des Africains, mais de recevoir d'elle force et lumière qui permettent l'engagement des croyants dans la cité. Il Cf. saint AUGUSTIN, : Joannis Evangelium Tractatus, traité XIX, 14. in 12Je pense ici d'une manière particulière à Tidiane DIAKITE,Axelle KABou et à Etounga MANGUELLeont les écrits sont en réalité un cri d'alarme sur la vie de plus en plus misérable d en Afrique. Je me réfère à eux plus loin dans la troisième partie de ce travail. 13Cf. Rapport introductif du Cardinal TillANDOUM Synode africain, in « Synode africain }) au de Maurice CHEZA,p. 31. 14Ibidem. 15 J'ai repris cette lettre dans toute son intégralité aux pages 250-251. 17

misère en Afrique. Cet état de chose laisse pressentir un problème, si du moins le salut que l'Église prétend négocier pour l'Afrique est identifiable au bonheur auquel l'homme vivant aspire de tout son cœur. Autrement il est à se demander quel est [malement le sens de tous ces sacrifices consentis par ces hommes et ces femmes si leur tâche missionnaire devait servir uniquement à introduire une nouvelle religion et à implanter ici et là en Afrique quelques oeuvres de charité qui souvent s'écroulent après leur départ. Le Synode africain s'est réjoui de l'annonce et de l'accueil de Jésus Christ sur le continent grâce à la bravoure de ceux et celles qui ont introduit l'Église chrétienne en terre africaine. La foi et le zèle de ces demiers méritent d'être reconnus. L'annonce de la Bonne Nouvelle en terre africaine est sans aucun doute une œuvre merveilleuse et un facteur potentiel d'humanisation. Mais il reste cependant à s'interroger par rapport à la valeur d'un Christ colporté et implanté à l'instar du Vodoun qui, même s'il paraît occasiOlmellement le divin bienfaiteur, ne joue dans la vie de ses adeptes que le rôle d'un sapeur-pompier. En effet le Vodoun en tant que divinité, intervient dans l'histoire de l'homme indigent pour agir à sa place en conjurant le mal mais sans pouvoir malheureusement donner à la victime, l'homme éprouvé dans son existence, le moyen de prendre en main d'une manière raisonnable et durable les rênes de son propre destin. La prétention du Vodoun est de vouloir opérer le salut de l'homme en le dispensant de tout effort persollilel quelconque. Il cherche à lancer le défi du salut sans la coopération rationnelle et active de l'hol1Ulle. Par ce fait même il laisse l'honmle attendre l'arrivée de son salut d'une manière extraordinaire COl1Ulle un miracle. Parce qu'il tend souvent à se réaliser sous cette forme de « salutmiracle », le salut qu'il opère reste limité et n'atteint pas l'homme dans la profondeur de son être. Il ne le reconstitue pas en un être consistant et autonome, capable d'agir librement pour son salut16. L'acte salutaire dont il est bénéficiaire renforce plutôt en lui la dépendance infantile à la divinité et le maintient esclave de son environnement.
16 C'est parce qu'il y a manque de consistance et d'autonomie qui favorisent l'agir libre de l'homme que les sociétés africaines, où le contrôle de l'incertitude par le biais de la religion est très forte, restent des sociétés où on ne cherche pas trop à dominer ou à dompter les forces de la nature, mais plutôt à se soumettre à elles. La vision religieuse qui sous-tend cette attitude est celle d'un Dieu omnipotent, qui seul modifie le cours du monde. L'hollU11en'a donc pas besoin, et dans certains cas n'a même pas le droit de perturber l'ordre préétabli. « S'il ne faut toucher à rien, c'est que le monde tel qu'il est et nos comportements sont des données immuables, léguées dans un passé mythique à nos ancêtres fondateurs dont la sagesse 18

Tout cela montre que le terrain africain, même s'il paraît accueillant au grain de l'Evangile, reste fortement ambigu et difficile à l'avènement du Royaume de Dieu. L'Afrique couve le grand danger de récupération ou de réduction de «la religion du salut» (qui est l'Église) aux religions traditionnelles. Ainsi, au lieu du Royaume de Dieu et du bonheur de l'homme, le danger est grand pour l'Église de se préoccuper surtout du succès de son appareil religieux. Au lieu de conduire les peuples à retrouver les vrais ressorts de leur liberté et les voies de leur développement, l'Église peut se donner une bonne conscience en implantant une religion qui opère un salut «feuerwehrien »17 qui n'est au fond qu'lm «antalgique», laissant les peuples dans un « attentisme» et « espérantisme » qui ne les poussent guère à saisir la grâce du déjà-là du Royaume de Dieu pour lui donner figure historique dans leurs milieux de vie. n n'y a certes pas de doute quand le Concile Vatican II dit que « la mission propre que le Christ a confiée à son Église n'est ni d'ordre politique, ni d'ordre économique ou social: le but qu'il lui a assigné est d'ordre

religieux» 18. Cette mission religieuse de l'Église consiste essentiellement
pour le Concile à permettre aux hommes et aux femmes de rencontrer Dieu, « afin qu'ils se livrent à lui sans réserve »19. Le vrai salut de l'homme se situe justement au rendez-vous de cette rencontre avec Dieu. Compris d'une manière anthropologique dans son essence comme «être-chez-l'autre », I'homme gagne en effet sa consistance humaine dans sa rencontre avec le monde et avec Dieu20. Quand l'homme se reçoit du monde et de sa rencontre avec Dieu, il est ressuscité à une vie nouvelle. Cette résurrection ouvre à l'homme l'espace de la liberté et de la créativité. Le dessein de l'Église n'est pas de suppléer l'homme en créant des oeuvres, mais plutôt de le conduire à accueillir la force qui permet de collaborer avec Dieu en devenant ainsi artisan de son propre bonheur dans le

continue d'éclairer nos principes de vie», cf. M. ETOUNGA, L'Afrique a-t-elle besoin d'un programme d'ajustement culturel ?, p. 43. 17De l'allemand « Feuerwehr» = sapeur-pompier. 18Gaudium et spes, n° 42. 19Cf. note Il du n° 42 du Gaudium et spes. 20Cette compréhension de l'être humain cOlurne « Sein-beim-Anderen}) est de HUNERMANN. J'y reviendrai plus tard. 19

monde21. Le salut de l'homme n'est donc pas tant dans le «recevoir du pain» que dans le «produire» du maïs et du manioc. Ainsi, l'Afrique en besoin de salut attend moins de recevoir un don matériel que l'esprit et la force22 qui animent ses bienfaiteurs. L'Afrique attend les messagers de la Bonne Nouvelle, ceux-là qui lui annoncent l'Esprit qui fera de ses fils et filles des être libres et qui pourra leur permettre de recevoir la force qui les rendra acteurs de leur propre bonheur. Écoles, hôpitaux, orphelinats, et les différents centres professionnels ou sociaux créés par l'Église « compte tenu des circonstances de temps et de lieu »23 destinés au service des indigents, comme oeuvres de charité, ne sauraient occulter la vraie finalité de la mission évangélisatrice. Ni la croissance impressionnante ni la vitalité de façade, qui essayent en vain de couvrir la faiblesse d'une mission manquée ou du moins en sursis, ne peuvent longtemps occulter le malaise ressenti par beaucoup d'Africains dans l'Église, le «sacrement de salut ». La grande interrogation soulevée au Synode africain de Rome, au sujet de l'Église en mission en terre africaine, par le Cardinal Thiandoum est dans ce sens bien révélatrice: « Église en Afrique, que dois-tu devenir maintenant pour que ton message soit pertinent et crédible? »24.L'Église est appelée à prouver sa crédibilité en tant que religion du salut dans le «maintenant »25 d'une Afrique de paralysie et de misère. Si, après plus d'un siècle d'évangélisation, l'Afrique continue de basculer dans le Hors-Monde 26et de s'enfoncer dans la sous-humanisation, peut-on honnêtement garder le « oui» du début 7 Le maintien du « oui» ne pose pas seulement un problème d'identité (qu'es-tu donc Église, sacrement du salut, face au cri de désespoir de l'Afrique 7) il force aussi, au regard des mauvaises nouvelles qui arrivent de
21 Le Concile va dans le même sens lorsqu'il dit que « de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine ». 22Par« l'esprit» je comprends: la force de vie, la vitalité, l'énergie qui rend l'homme vivant et agissant, cf. à ce sujet B.J. HILBERATH, dans: Pneumatologie, Düsseldorf note 7.
23 Cf. Vat. II, Gs 42. 24 Cf. M. CHÉZA, op. cit., p. 48. 25 Ce « maintenant» est à mettre en rapport avec le « maintenant» du Christ. Jésus a toujours invité les gens à accueillir la grâce du Royaume de Dieu dans l'aujourd'hui du temps. Ce maintenant « africain» est un moment de souffrance qui attend justement le salut de Dieu. 26 L'expression est de Jean-Marc ELA, in.« Synode africain ii, de M. CHÉZA, op. cit. p. 16.

1994, p. 35,

20

ce continent après plus d'un siècle de mission chrétienne, à assimiler l'Église aux autres religions du monde. Mais en réalité, l'Afrique a-t-elle encore besoin d'une nouvelle religion ?27 Beaucoup pensent au contraire que l'Afrique a plutôt besoin de se décharger du poids trop lourd des religions qui handicapent les ressorts de son développement. M. Etounga, dont l'ouvrage sera abordé plus loin, pense que « le refus de l'Africain de séparer l'espace des hommes de l'espace divin reste assurément le handicap majeur de la culture face aux cultures d'essence conquérante ». Parmi les solutions qu'il propose pour préparer la voie à une évolution possible de l'Afrique se trouve: l'indépendance de l'homme africain par rapport à ses divinités. Pour souligner l'importance de cette solution et conduire les Mricains à en prendre conscience, il souhaite que soit inscrite aux frontons des églises, des temples, des mosquées et des autels cette phrase de l'auteur de L'Aventure Ambiguë: « Dieu n'est pas notre parent. Il est tout entier en dehors du flot de chair, de sang et d'histoire qui nous relie. Nous sommes libres »28. S'il est juste de reconnaître qu'en Afrique il y a un excès, voire un abus du religieux dans la vie quotidienne des gens, se pose alors la question: comment opérer la séparation salutaire entre l' Mricain et sa divinité? Qui peut l'aider à s'affranchir du diktat et de l'assistanat des religions et le conduire à la grâce de la liberté des enfants de Dieu? Donner une réponse à cette question c'est déjà sans doute trouver une réponse à la grande question, que ce travail essaie d'honorer à travers les pages qui suivent. J'en suis plus que certain: c'est donner la chance à l'Afrique d'évoluer et de devenir meilleure que de la conduire à prendre consciencieusement le chemin de sa libération spirituelle, c'est-à-dire lui apprendre à assumer d'une manière positive son patrimoine religieux et surtout lui proposer une religion qui lui permette de reconstituer son humus humain.

27

Je prends ici « religion» dans le sens que Juan Luis SEGUNDO a donné à savoir: lui

« initiation à une magie sacrée cherchant à s'emparer de pouvoirs divins pour les faire servir à des valeurs préexistantes et indépendantes» ; cf. «Jésus devant la conscience modeme ii, Paris 1988, p. 111.
28 Etounga, op. cit., p. 43.

21

Le cœur de ce travail se situe à ce point où je montre que l'Église reste pour les africains, malgré ses faiblesses, la médiatrice de cette séparation salutaire, qui est au fond un passage obligé vers un état de salut29. C'est elle qui permet de rencontrer Jésus de Nazareth, promesse réalisée du Royaume de Dieu aux pauvres. C'est en elle aussi qu'est célébrée l'eucharistie, qui est le sacrement par lequel la rencontre christique est rendue possible dans le temps. Dire que l'Église est la médiatrice du salut malgré le doute qui pèse sur sa crédibilité face à la misère de plus en plus croissante sur ce continent30,force à reconsidérer le « oui» du début et à lui préférer par souci d'honnêteté le non. Ce non en s'imposant donne à penser que l'Église n'a pas encore donné le meilleur d'elle-même en Afrique. Affirmation délicate, parce qu'elle peut laisser le lecteur penser à un jugement de valeur, alors qu'il est ici question d'une finalité non atteinte. Je veux simplement dire qu'il y a un rendez-vous manqué entre l'Église, sacrement de salut, et l'Afrique en besoin de salut. C'est peut -être le fait d'une Église missionnaire, qui malgré sa bonne foi et sa générosité remarquée, n'a pas su déceler de quel salut l'Afrique a besoin, mais s'est laissée piéger dans sa rencontre avec les sociétés africaines par un accueil enthousiaste manifesté à son endroit. Pris en otage par la connivence religieuse et l'hospitalité africaine, l'Église n'a pas su naviguer plus loin pour pêcher en eau profonde. Elle a transmis la «foi en Jésus» comme l'entrée dans de bOlliles relations avec Dieu31, en oubliant ce que Segundo

appelle la foi de Jésus-Christ 32 et son système de valeurs. Elle a enseigné
une «foi en Jésus Christ comme instrument puissant pour. obtenir le salut »33.

29L'accès au salut est un exode vers la liberté.
30

Pour en savoir plus sur cette question,

cf. René LUNEAu, Retour des Certitudes, Événements

et orthodoxie depuis Vatican II, Centurion, Paris 1987. Il Ya dans ce livre un chapitre dont le titre seul en dit beaucoup: « Prendre la parole et être écouté, tâche difficile pour les prêtres africains» .
31

Cf. SEGUNDO,op. cit., p. 133.

32La « foi de Jésus» est ce en quoi il a cru et pourquoi il s'est incarné. Il n'y a pas de doute pour l'Église que c'est pour l'honune que Jésus est venu. Jésus a cru en la valeur de l'honune quel qu'il soit. Je reprendrai cette analyse sur la foi plus loin.
33 Ibidem.

22

Une insistance presque exclusive sur la « foi en Jésus» comporte en effet la tentation d'esquiver la question du salut de l'homme dans sa pratique religieuse, en séparant ainsi le Royaume de Dieu de l'eucharistie. Car comment peut-on comprendre que des peuples qui célèbrent régulièrement l'eucharistie restent éternellement affamés et finissent par devenir génocidaires ?34 Évoquant la célébration d'ouverture du Synode africain du 10 avril 1994 dans son Exhortation apostolique post-synodale, Ecclesia in Africa, Ie pape Jean-Paul Il dit: « L'Mrique dans la diversité de ses rites était là, avec tout le Peuple de Dieu, dans sa joie, exprimant sa foi dans la vie, au son des tam-tams et d'autres instruments de musique africains. A cette occasion, l'Afrique a perçu qu'elle est, suivant le mot de Paul VI, nouvelle patrie du Christ, terre aimée du Père éternel »35. Cette parole du saint Père n'est crédible que s'il a su décoder dans le son des tam-tams africains introduits à la cité papale le vrai message qu'ils avaient à transmettre. A vrai dire, quand on sait les écouter, ces tam-tams exprimaient plutôt le cri de désolation d'un peuple malheureux appartenant cependant à l'Église du salut. A n'en pas douter, dans la Basilique Saint Pierre en ce dimanche 10 avril 1994, il y eut entre l'Église d'Afrique et l'Église de Rome un dialogue de sourds dont les vraies raisons sont à chercher dans la différence culturelle dont elles sont constitutives36. En effet, les règles traditionnelles de bOlIDesconduites ne prédisposent pas l'homme africain à dire sans ambages: « ça ne va pas », encore moins à crier son mécontentement devant le chef. Le tam-tam, le chant et la danse sont d'excellents moyens de communication en Afrique. Ils ne sont pas seulement des moyens d'expression de la joie et de la victoire. Ils annoncent aussi l'imminence d'un danger ou invitent la communauté villageoise à faire le deuil d'un de ses membres qui vient d'être emporté par

34 La question est bien grave, parce qu'on peut se demander ici si l'eucharistie tourne l'homme vers la vie ou plutôt vers la mort? Sur ce point les massacres de 1993 au Rwanda nous laissent interrogatifs. 35Cf. DC, n° 2123, d'octobre 1995, n° 6, p. 818. Voir également nOl220, pp. 820-822. 36 La culture est comprise ici comme l'a défmie Jean LADRIERE, l'expression d'une « particularité historique, d'un point de vue original et irréductible sur le monde, sur la vie et sur la mort, sur la signification de l'homme, sur ses tâches, ses privilèges et ses limites, sur ce qu'il doit faire et sur ce qu'il peut espérer », cf. : Les enjeux de la rationalité. Le défi de la science et la technique aux cultures, Paris 1977. 23

la mort. Ainsi, les tam-tams africains à Rome n'étaient pas forcément un . sIgne de b on augure.37 Le plus étonnant est que le «non» qui devient de plus en plus inévitable se trouve par ailleurs confirmé par le mea culpa des évêques africains à Rome. Dans le message final du Synode, et surtout dans la partie consacrée à «l'Église-famille au service de la cité », les évêques ont confessé les lacunes de la mission effectuée par l'Église en terre africaine: « Nous n'avons pas fait tout ce que nous pouvions pour former les laïcs à la vie dans la Cité, au sens chrétien de la politique et de l'économie. Une très grande absence des fidèles laïcs sur ce terrain a fait croire que la foi n'a rien à faire avec la politique »38. Le Christ en arrivant sur le continent africain n'est finalement resté que dans le temple. Il ne lui a pas été permis de parcourir les rues de nos cités et les sentiers de nos villages. Il n'a pas pu rencontrer l'Afrique profonde de la tontine (économie) et de la palabre (politique). Pourtant les messagers de la Bonne Nouvelle ont proclamé qu'il avait un projet de société qui s'étendait à toutes les nations! Les sociétés africaines n'en font-elles pas partie? Cette confirmation embarrassante qu'apporte l'aveu des évêques africains, indique paradoxalement par un non-dit que l'Église renferme cependant un «trésor »39, la force qui peut relancer les moteurs du développement africain. Les pages suivantes veulent mettre en relief cette force et démontrer que la religion chrétienne n'est effectivement religion du salut que quand elle conserve toujours liés dans ses célébrations: eucharistie et Royaume de Dieu, et dans son enseignement: foi en Jésus et foi de Jésus. Autrement dit, pour que l'Église manifeste son originalité christique de religion du salut, elle doit maintenir toujours vivante la mémoire de sa fin : le salut de l 'homme. Dire que ce dernier a été souvent oublié paraît quelque peu excessif. Or à regarder la vie des communautés chrétiennes on se rend vite compte qu'il n'est pas exagéré de dire que l'homme, bon gré mal gré, n'est pas encore suffisamment honoré à sa juste valeur, ni même réellement hissé au
37 D'ailleurs les textes de ce Synode montrent bien qu'il y a de graves problèmes qui se posent à l'Église en AtTique et que les évêques se sont réunis non seulement pour en discuter mais aussi pour les soumettre à l'attention du pape.
38 39 Cf. CHÉZA, op. cit., p. 227. Le mot est de saint Paul, 2 Co 4, 7.

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premier plan des réflexions et options pastorales40. C'est un fait culturel que déjà dans la société traditionnelle africaine il y a un très grand effacement de l'individu face à la commtmauté41. On constate malheureusement que l'arrivée de la religion chrétienne ne semble pas provoquer une évolution significative à ce niveau42. Au contraire on remarque qu'avec elle, le salut tend à disparaître au profit de la technique religieuse. Si dans la société traditionnelle l'individu est trop facilement sacrifié à l'intérêt du groupe, dans l'Église c'est le Royaume de Dieu qui disparaît au profit du triomphe de la religion. Cette subtile disparition est souvent compensée par une forme de salut qui tend surtout à prendre en compte le salut de l'âme en dualisme avec le corps. Dans ce cas la religion cherche à se racheter par des œuvres de charité en donnant l'impression de s'occuper du salut de l'homme dans son monde. Au plan doctrinal elle polarise son enseignement sur des vérités à croire en rappelant sans cesse les principes moraux. Si elle constitue dans certains milieux et circonstances un pas nécessaire pour l'avènement d'un espace propre de réflexion particulière43, elle est par ailleurs devenue inefficace, parce qu'incapable de poser les vraies questions au sujet du salut de l'homme dans le monde. Partant de là, il convient de reconnaître que les efforts de la théologie de l'inculturation ne pourront baliser les routes du futur que lorsqu'ils dépasseront le stade de la revendication et de l'adaptation pour accéder au stade de la détection des rêves et des aspirations des sociétés africaines. C'est à cette seule condition qu'elle serait à même de montrer comment le projet du Cœur de Dieu manifesté en Jésus de Nazareth est réellement la Bonne Nouvelle pour les sociétés africaines. Grâce à Jésus de Nazareth il devient clair que le plus important en matière de foi chrétienne
40Le problème dans ce domaine est que la plupart de ces choix se font en prenant en compte d'abord les directives ou les impératifs venus d'ailleurs, auxquels, pense-t-on, les vraies questions du terrain devraient chercher tant bien que mal à s'y adapter. 41 Cf. par ex. ce que M. ETOUNGA à ce sujet dans son livre, op. cit., pp. 52-54. En dit particulier à la page 52 « La personne négro-africaine est verticalement enracinée dans sa famille, dans l'ancêtre primordial sinon en Dieu; horizontalement, elle est liée à son groupe, à la société, au cosmos ». 42Pourtant la Bible ne parle jamais - ou très peu - de l'homme de manière générique. Utilisant une intelligibilité narrative, la Bible évoque toujours des destinées singulières, des visages toujours nommés, des hommes en situations particulières. 43 Par exemple la théologie de la libération en Amérique latine ou la théologie de l'inculturation en Afrique.

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n'est pas dans le fait de nier ou d'affinner l'existence de Dieu ou de reconnaître sa présence à tel ou à tel autre moment précis de I'histoire mais dans « le fait d'être par avance en accord avec Lui »44. Ainsi, face à la religion chrétienne venue en même temps que le colon blanc, la clé hennéneutique pour la théologie africaine n'est pas tant de chercher à savoir si Dieu était déjà présent en Mrique, mais si le Dieu que la nouvelle religion (christianisme) propose et impose est bien un Dieu acceptable pour la foi (anthropologique) africaine45. Autrement dit, la vraie problématique de la théologie africaine de l'inculturation ne doit pas consister principalement à prouver le déjà-là dans l'univers culturel africain du Dieu chrétien. Elle doit surtout consister à montrer en quoi le Dieu que la religion chrétienne proclame est réellement Bonne Nouvelle pour l'homme africain et surtout comment il est en accord avec ses aspirations profondes et peut le conduire au salut. La théologie de l'inculturation ne doit pas seulement chercher à « inculturer»46 le « Christ-Dieu» dans le monde spirituel africain mais aussi à mettre en rapport et surtout à « incarner» sa foi dans la foi de l'homme africain47. La tâche de la religion chrétienne ne se résume pas dans l'enseignement de la foi en Jésus mais aussi dans la transmission de la foi de Jésus, qui est la grandeur et la valeur de l'être humain créé par Dieu dans le monde. Les pages qui suivent se veulent aussi une fonne de réponse à la grande question que le Synode des évêques a laissée sur la conscience de l'Église africaine. Pour être une Église du salut, l'Église doit être le lieu où religion et salut sont maintenus inséparables et où l'Eucharistie annonce le Royaume et donne à I'homme Esprit et force pour rendre historiquement vrai (véri-faction) la grâce eschatologique reçue à travers le Christ Jésus. Lieu de rencontre de Dieu et source de résurrection de l'homme, l'eucharistie n'est pas seulement lieu d'action de grâce et de fête. Elle est le lieu par excellence d'initiation à la foi de Jésus et donc d'engagement de soi pour l'avènement
44

Cf. SEGlJNDO, op. cit., p. 123.

45Cette interrogation s'inspire de Segundo qui a soulevé la question à un plan beaucoup plus général; op. cit., p. 123 46« inculturer}) a ici le sens précis d'un essai d'adaptation d'une culture religieuse précise à la religion chrétienne. L'effort d'inculturation se caractérise surtout par une sorte de tri opéré dans la culture pour prouver la préexistence du Dieu chrétien dans l'univers religieux africain. 47La foi de Jésus est la grandeur et la beauté de l'honune et du monde. On peut lire dans ce sens tout l'évangile de saint Jean. 26

d'un ciel nouveau et d'une terre nouvelle. Parce qu'elle est l'un des plus grands sacrements de l'Église et le lieu de son « accomplissement »48, l'eucharistie est comme la Pâque juive. Elle n'est pas un repas « sympathique» de satisfaction et de repos. Eucharistie et « pesah » juif sont un repas de précipitation et de hâte qui se prend à I'heure de la libération et du salut, parce qu'on doit agir ici et maintenant, et surtout parce qu'on doit se mettre en route pour la terre nouvelle que Yahvé a promise. Terre où coulent le lait et le miel, promesse de bonheur et de liberté pour laquelle Israël se mit en route à travers le désert pour en prendre possession49. Jésus lui-même, après avoir pris ce repas d'adieu avec ses disciples, est sorti et a pris le chemin du mont des Oliviers (Lc 39), pour aller boire, dans l'obéissance à son Père, la coupe de la souffrance. L'eucharistie n'est donc pas un lieu de passivité, mais une occasion de rencontre dynamique. Elle n'est pas simplement « rituel» et « musée» mais action pleine d'Esprit et de vie, car c'est Jésus lui-même, le « Serviteur », qui est en œuvre, lui qui n'a pas craint d'enlever son vêtement et de prendre le linge du serviteur pour aller laver les pieds de ses apôtres5o. Les disciples sont invités à traduire l'exemple du maître dans leur vie. Ils ne sont disciples que dans la mesure où le geste du maître pendant le repas devient leur nouvelle manière d'être dans le monde. Mais le disciple ne peut agir selon l'ordre du maître que quand il accepte de mourir à soi pour vivre de la foi du maître. Cette résurrection est la source d'une vie nouvelle où le croyant acquiert, grâce à son union avec le Christ, une substance nouvelle pour son être-homme. Cela signifie que la rencontre eucharistique « accomplit» sa nature en confortant en lui sa liberté. Elle éclaire son esprit pour qu'il trouve le vrai chemin de son épanouissement humain. Ce chemin est celui de son auto accomplissement dans le temps. En lui donnant de gagner la vérité de son être, l'eucharistie permet à l'homme d'exister réellement, c'est-à-dire de devenir un être eschatologique qui, rempli de l'Esprit saint et de la force de Dieu, peut s'engager pour que le Royaume de Dieu devienne effectif dans son monde.
48En tant qu'être fini l'homme a besoin, pour son existence dans le temps, de se recevoir du dehors, du monde et de Dieu. En se recevant des autres, il assume ainsi la tâche d'accomplissement de son humanité. 49Il est important de rappeler qu'aucun de ceux qui étaient sortis de la terre d'Égypte n'a eu cependant le bonheur d'atteindre cette terre paradisiaque, cf. Ex 14,23. 50Après avoir lavé les pieds à ses apôtres, Jésus leur demanda « comprenez-vous ce que j'ai fait pour vous?» Un 13, 12).

27

En reconstituant l'être humain, l'eucharistie prépare le croyant à être artisan de son propre développement. Ainsi, quand l'Église fait eucharistie, elle rend grâce non seulement parce qu'elle a accès à la table du Très Haut, mais surtout parce qu'elle se voit associée à l'œuvre merveilleuse de la créationsl. A partir de là, il devient facile de trouver un lien entre l'eucharistie et la question du développement telle qu'elle se pose dans les pays du Tiers monde, notamment en Mrique pour ouvrir des pistes de réflexions capables d'aider les communautés ecclésiales africaines à apporter leurs pierres de réflexion pour le décollage socio-économique et culturel du continent noir. En tant que sacrement du salut, l'Église ne saurait être absente en ce moment important où l'Afrique cherche une voie de sortie de la sous-humanité. Elle peut et doit conduire à la voie du salut parce qu'en elle l'homme peut rencontrer aujourd'hui Jésus de Nazareth, Royaume de Dieu offert aux hommes.

Indications

méthodologiques

La mise en rapport du Royaume de Dieu et de l'eucharistie n'est possible qu'après une mise en lumière de ce qui constitue l'essence de chacun de ces deux mystères. En un premier temps, il s'agit de savoir ce que l'Église appelle « Royaume de Dieu}) et comment ce Royaume s'est réalisé en la personne de Jésus de Nazareth comme salut offert aux hommes (Première partie). Chemin inespéré de réalisation, Jésus est cependant le chemin de la rencontre de Dieu avec l'homme. Il s'agit de montrer dans cette première partie, à travers une analyse cohérente s'appuyant sur les conclusions exégétiques, comment Dieu a accompli en Jésus de Nazareth sa promesse du Royaume de Dieu. Le Royaume que Dieu donne est totalement différent du royaume espéré par le peuple de la promesse. Il s'est situé bien au-delà de la conception habituelle des nations qui, de différentes manières, attendent aussi un lendemain meilleur. Le Royaume que Dieu donne c'est plutôt sa propre incarnation dans l'humanité. Le salut de l'homme en ce temps eschatologique se situe finalement dans sa rencontre avec Dieu en Jésus. L'eucharistie est le lieu par excellence de cette rencontre eschatologique dans le temps (Deuxième partie). Grâce à elle, l'hornn1e d'aujourd'hui est introduit dans la mort et la Résurrection du Christ (Royaume de Dieu), où sa nature acquiert par ce fait même une consistance
51 L'eucharistie est pour cela le sacrement par excellence incommensurable de Dieu manifesté en son Fils Jésus aux hommes. 28 qui célèbre l'amour

nouvelle. Le repas eucharistique engendre ainsi 1'homme à sa vraie humanité en lui faisant recouvrer toute sa liberté de fils de Dieu, grâce à laquelle il devient responsable de son histoire et artisan de son bonheur. L'eucharistie a donc pour fm de permettre à l'homme d'entrer dans le Royaume de Jésus, c'est-à-dire d'entrer dans l'économie de sa foi avec son système de valeurs. Quand ilIa reçoit dans la foi, il est conduit au sommet de la vie humaine. Et c'est là qu'il jouit pleinement de la grâce du Royaume de Dieu. Apparaissant ainsi comme signe de la fidélité de Dieu par rapport à sa promesse et comme grâce eschatologique, l'eucharistie est le sacrement qui permet au Règne de Dieu d'atteindre toutes les extrémités de la terre. Elle prolonge le processus d'incarnation du Fils de Dieu dans le monde. Célébrée depuis au moins plus d'un siècle par des peuples africains, peut-on vraiment dire - au regard de leur histoire actuelle - que l'eucharistie les a introduits dans le Royaume de Jésus en les renforçant sur le chemin de leur humanisation (Troisième partie)? La contradiction est frappante quand on observe le dualisme qui sépare la vitalité et la croissance des communautés eucharistiques africaines d'une part et la carence d'œuvres de foi et la misère grandissante qui caractérise ces mêmes communautés d'autre part, à tel point qu'on est poussé à se demander si Royaume de Dieu et eucharistie sont vraiment maintenus ensemble et si la religion est réellement mise au service du salut de l' homme dans ces Eglises. Dans son Exhortation apostolique post-synodale : Ecclesia in Africa, le pape Jean-Paul II dit que « le dessein de Dieu pour le salut de l'Afrique est à l'origine de l'implantation de l'Église sur le continent africain. Mais l'Église instituée par le Christ étant missiOlmaire par nature, il s'ensuit que l'Église en Afrique doit elle-même jouer un rôle actif au service de ce plan de Dieu »52.Mon souhait est que ce travail ouvre de nouvelles perspectives à la réflexion théologique africaine pour la rendre plus féconde au service de l'action missionnaire de l'Église qui est médiatrice du salut (gloire ou règne) de Dieu offert à l' Mrique assoiffée de vie.

52

Cf. Chéza, Op. cit., p. 288 ; Ecclesia in Africa, n029. 29

PREMIERE

PARTIE

ROYAUME DE DIEU COMME PRINCIPE ABSOLU DU SALUT

CHAPITRE

1

CONSIDERATION DIEU COMME
DE JESUS

HERMENEUTIQUE:

ROYAUME

DE

THEME CENTRAL DE LA PREDICATION

1. Jésus et l'annonce du Royaume de Dieu
Ce premier chapitre veut mettre en relief ce qui était au cœur du message que Jésus adressa aux hommes de son temps. Jésus est inséparable de son message. Je ne saurais donc présenter le message sans parler de son messager. Tâche difficile et complexe si on veut éviter la simple répétition. Dans ce domaine l'exégèse modeme, la Formgeschichte, règne aujourd'hui en maître, exigeant une justification historico-critique de tout élément nouveau qui se présenterait comme information nouvelle sur le Christ et son . message. Mais le plus difficile reste le poids de la tradition même de l'Eglise qui accorde peu de droit de cité à la différence à quelque niveau où elle tente d'apparaître. Dans le domaine de la pensée théologique, le dogme chrétien, ayant pris appui sur la métaphysique grecque avec l'oubli de ce que Heidegger a appelé « la différence ontologique », c'est-à-dire « la différence de l'être et de l'étant », laisse peu de place à l'avènement du nouveau53.Tout paraît être régi par une instance ayant la prétention de maîtriser la vérité. « De l'être subsistance comme permanence présente à la substance-sujet comme présence permanente, c'est la même logique, logique du Même, qui se déploie: logique utilitaire qui, par peur de la différence, du toujours ouvert et finalement de la mort, réduit l'être à sa raison et fait, à son insu, le ciment d'une totalité close »54.
53 Cf. M. Heidegger, L'être-essence Gallimard, 1968, p. 100.

d'un fondement
Cerf, Paris,

ou raison,

dans:

Questions l,

54

L-M.

CHAUVET, Symbole

et sacrement,

1987, p. 33.

Ces présupposés onto-théologiques dans lesquels le dogme et la tradition de l'Église ont pris naissance, ont sans cesse porté l'Église à se nourrir d'une grande méfiance vis-à-vis des nouvelles tentatives de compréhension du message chrétien. Plutôt habituée à un type de représentation de Dieu, de l'homme et du monde de manière analogique, elle est peu habituée à faire place au langage et au conflit interne auquel ce message nous livre. Parce que ce conflit est difficile à assumer, elle cherche sans cesse à le gommer pour assurer sa maîtrise doctrinale sur le divin et le monde. Conflit pourtant « hors duquel nous installons imaginairement notre subjectum au centre du monde et prenons notre désir pour la réalité... En tant que doctrine rendant raison de la vérité de nos discours sur Dieu, c'est-à-dire de l'adéquation de nos jugements par rapport à la réalité divine, l'analogie gonune le conflit interne à tout discours. Or, ce conflit n'est pas à résoudre, mais à gérer - dans la médiation du langage précisément: pouvant le dire, nous pouvons le vivre comme le lieu toujours ouvert où s'effectue la vérité de ce que nous sommes dans notre rapport à autmi et à Dieu »55.Ainsi au lieu de se situer au cœur de la médiation du langage, de la culture et du désir, la théologie chrétienne s'est située « dans le prolongement de l' ontothéologie négative de l'incognoscibilité de Dieu »56 et du sujet57. Les conséquences sont bien perceptibles à travers l'histoire de l'Église. Ce sont des peines d'excommunication, de suspension ou même de mort auxquelles beaucoup de fidèles ont été exposés. Les menaces qui pèsent encore aujourd'hui sur certains théologiens latino-américains partisans de la théologie de la libération constituent pour nous une preuve tangible dans ce domaine. La seconde grande difficulté est le découragement auquel on est exposé quand on pense à l'inunensité des œuvres déjà produites sur la question depuis le xvmème siècle jusqu'à nos jours. A-t-on vraiment quelque chose de nouveau à apporter sur la question? La tentation, on le pressent, serait de renoncer à une peine qui au bout du compte ne servirait à rien. Mais alors aurait-on raison de démissionner? Certainement pas, car il paraît impossible à l'être humain de prétendre à un savoir absolu quel que

55 56 57

Idem, Idem, Idem.

pp. 44-45. p. 45. p. 45.

34

soit le domaine qu'il pense avoir soumis à sa maîtrise58. D'ailleurs il est un être insatiable de savoir. Il est naturellement porté à un « savoir plus ». Il est sans cesse en quête d'un plus à ajouter à sa connaissance. Ce désir du « plus» fait de celui qui s'initie au savoir un «non savant », nouvelle disposition intellectuelle indispensable sans laquelle l'honune s'arrête à un abîme d'illusions et devient par ce fait un tétrarque du fanatisme. Socrate, l'un des plus sages des honunes avait reconnu dans ce sens qu'il ne savait rien et se croyait le plus ignorant des honunes. Ce besoin ontologique de savoir davantage est inscrit dans le tréfonds de l'être humain. Il se manifeste aussi dans le domaine de la vie spirituelle. La « Rückfrage nach Jesus»J une nécessité spirituelhf59

Ce besoin de savoir plus se manifeste chez I'honune quand il accueille le Christ. Aussitôt naît en lui le désir de le connaître davantage. C'est que même dans le domaine de la foi, il y a un désir de « savoir plus» qui naît naturellement au fur et à mesure que le chrétien ressent le besoin de se référer au Christ pour mieux se positionner dans le monde en tant que disciple. Savoir plus sur sa vie, sur ce qu'il a dit et fait et surtout sur ce qu'il a voulu faire dans le monde. Ce désir d'un «plus» suscite inévitablement des doutes et des débats face auxquels le Magistère a parfois du mal à trouver une attitude compréhensible et maternelle. Doutes et débats qui donneront d'ailleurs occasions à reprendre à nouveau frais la question sur Jésus, la « Rückfrage nach Jesus »60. La « Rückfrage nach Jesus» est sans aucun doute un produit de l'Aufklâmng. Elle tendait à mettre tIDedifférence entre le Jésus de l'histoire et le Christ de la foi ou de la tradition ecclésiale. La distinction entre Jésus et les évangiles allait se faire non pas à partir d'une conscience qui veut connaître Jésus comme nous l'évoquions plus haut, ou encore moins à partir d'une conscience méthodologique et scientifique, selon laquelle les
58On aurait vraiment tort de se résoudre au renoncement, car comme dit Josel?h CAILLOT il « y a une grâce propre des recommencements, quels qu'ils soient», cf. Evangile de la communication, Paris, Cerf, 1989, p. 9. 59La « RückiTage nach Jesus» est la reprise à nouveau iTais de la question au sujet de Jésus de Nazareth. « Spirituel» n'est pas à comprendre au sens strictement religieux, mais désigne ce qu'il y a de plus intérieur en l'homme, grâce auquel il peut s'élever au-delà du physique pour trouver un sens à son existence. 60L'expression est de J. GNILKA, f. son ouvrage intitulé: Jesus von Nazareth: Botschaft und c Geschichte , 1990, p. 11.

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évangiles sont des écrits de la foi et doivent être lus dans cette optique. Il s'agissait plutôt à cette époque, qui s'étend du XIXèmeà la première moitié du XXèmesiècle, de libérer Jésus des liens des dogmes pour le présenter tel qu'il a été réellement dans l'histoire. Le soupçon soulevé par les esprits critiques de ce siècle des Lumières pesait très lourdement sur la crédibilité de la Parole de Dieu. Pour eux l'écart est trop grand et il n'y a plus de doute: Jésus tel qu'il est présenté par les évangélistes n'est pas le même que le Jésus de la Palestine61. La préoccupation, on le pressent, est alors de savoir qui était Jésus de Nazareth. Beaucoup se lancèrent, et ce jusqu'à nos jours, dans cette aventure de recherche du Jésus historique, obligeant ainsi par conséquent la théologie elle-même à reprendre pour sa propre crédibilité la « Rückfrage nach Jesus» 62. De nos jours ces débats ont perdu de leur acuité grâce à la mise en évidence que les évangiles ne sont pas des récits historiques au sens scientifique du terme mais une annonce et lill enseignement de Jésus comme Christ et Fils de Dieu. Découverte importante mais qui ne simplifie pas pour autant la tâche à celui qui veut acquérir un plus dans le domaine de la connaissance de Jésus. Elle semble plutôt faire prendre conscience du grand abîme qui sépare l'homme moderne de ce personnage historique pratiquement insaisissable. Le pire est qu'on se rend compte aussi que l'exégèse historique a découvert des choses intéressantes sur la vie de Jésus, mais que ces nouveaux éléments ne sont jamais ajoutés aux données traditionnelles par l'Eglise et donc ne peuvent être considérés comme vérités historiques. Que reste-t-il alors à faire pour acquérir le« plus» que réclame la maturité spirituelle chrétienne, puisque les recherches historiques ne constituent aucun secours dans ce domaine? Il est important de marquer ici une différence de démarche entre les imbus du scientisme positiviste de l' Aufklarung, dont D. F. Strauss, A. Drews et E. Renan constituent les figures représentatives, et les fidèles chrétiens des églises des pays dits du Tiers Monde, qui essaient d'inventer

61Nous n'avons pas l'intention de développer ici ces débats sur Jésus de 1'lùstoire et le Christ de la foi. Pour plus d'infonnations cf. 1. GNILKA,op. cit. , p. 11-22; RTR: article . « Herrschaft Gottes/Reichgottes », Bd.15, p. 176-228; 1. JEREMIAS,Jesus und seine Botschaft, Stuttgart, 1976, pp. 5-19. 62Cf. par ex. BRAUN, ., Jesus, (Th Th 1) (Stuttgart 1969); DIBELLIUS, Jesus (SG 1130), H M., Berlin 1949. 36

aujourd'hui leur propre christologie63.Les premiers se sont plutôt situés dans un climat polémique de revendication de la libération de la raison philosophique par rapport à la théologie et de la constitution de l'histoire comme science. Les seconds sont au contraire dans un état de besoin de salut. Poussés par la foi ils cherchent à répondre pour eux à la question de Jésus à ses disciples: «pour vous qui suis-je ? ». Les premiers sont poussés par le soupçon de la raison conquérante, les seconds par l'espérance. Cette espérance vient du fait que plus on connaît Jésus mieux son message et son salut atteignent l'homme. Il y a chez ces derniers un désir de savoir plus sur Jésus, sur ce qu'il a dit et fait pour mieux en vivre aujourd'hui. On dirait qu'arrivés à un certain moment de leur cheminement humain et historique, les enseignements reçus et même les récits évangéliques ne suffisent plus. Surgit alors le besoin de retrouver Jésus lui-même. La nécessité du retour à la question au sujet de Jésus de Nazareth resurgit en ce moment. Mais comment s'y prendre, puisque même si la « Rückfrage » apparaît raisonnable et apporte des informations importantes, ses conclusions ne sont jamais élevées à un quelconque rang dogmatique, puisque la foi chrétienne n'est fondée principalement que sur le témoignage de la foi du Nouveau Testament? Il faut cependant relever que l'un des intérêts des deux démarches, depuis Strauss en passant par Renan et Schweitzer jusqu'à l'exégèse historique, est de nous avoir fait prendre conscience d'une réalité fondamentale sur la figure de Jésus, à savoir que Jésus est trop «grand» pour être enfermé dans les liens d'Lille religion, d'une christologie ou d'une pure raIson. Que reste-t-il à faire pour le théologien en quête du « plus» qu'exige l'expérience spirituelle chrétienne dans son monde d'aujourd'hui? Il lui faut nécessairement se mettre à l'écoute du récit, c'est-à-dire «ce qu'on racontait de Jésus et qu'on peut encore en raconter »64.Il doit d'ailleurs le faire avec sérénité et optimisme en raison de l'effet bénéfique de l'épistémologie contemporaine qui a fini par repousser les préjugés positivistes et scientistes
63

Cf D. F. STRAUSS, Leben Jesu kritisch bearbeitetl (Tübingen 1840)29 ; Das Leben Das

Jesu jür das deutsche Volk bearbeitet (Bonn 1895) 191. E. RENAN,La vie de Jésus (Paris 1863); pour E. DREWSIe livre a paru à Jéna in 1. Aufl. 1909, in 3. Aufl. 1910. Panni les essais des églises du Tiers Monde, je pense à ceux entrepris par les théologiens latinoaméricains. A titre d'exemple, cf « Jésus en Amérique Latine », Paris, 1988. 64L'expression est de Joseph MOINGT in : L 'homme qui venait de Dieu, Paris, 1994, p. 23. , 37

opposant dogme et histoire. On revient de plus en plus à l'opinion que les évangiles recèlent assez d'éléments historiques et qu'ils ne peuvent être réduits à de simples élaborations mythologiques ni même dogmatiques. Le dogme qu'ils renferment repose sur un fond solidement historique. Les évangélistes ont raconté ce que Jésus avait dit et fait. Mais ils l'ont reconnu « comme Christ avant de mettre son personnage en récit ordonné et avant de définir l'identité de sa personne. C'est de cette annonce, surgie le lendemain de la mort de Jésus, souvent faite en forme de récit ou mélange de bribes de récits - de « traditions» : de faits racontés, de dits rapportés - que naîtront progressivement, dans les décennies qui suivront, les rédactions évangéliques; et c'est d'elle que naîtra non moins directement, avant même que ces rédactions aient pris leur forme actuelle, la prédication de l'Église ancienne, organisée autour de la règle de foi, qui fut le moteur de la dogmatique du verbe incarné» 65. Joachim Jeremias et la « Rückfrage nach Jesus»

Au-delà des raisons directement théologiques, il y a deux faits selon J. Jeremias qui nous obligent sans cesse à aller à la recherche du Jésus historique et de son message. Selon ce dernier, il y a tout d'abord les sources (Quellen) qui nous interdisent de nous limiter au kérygme de l'ancienne Eglise et nous obligent toujours à nous interroger sur Jésus historique et son message. Car, dit-il, c'est chaque verset des évangiles qui nous démontre que la source du christianisme n'est pas le Kérygme, ni les événements pascals des Apôtres, ni une idée du Christ, mais l'avènement d'un homme, Jésus de Nazareth, crucifié sous Ponce Pilate, et son message. Pour Jeremias, le dernier mot est très important, car dit-il, l'Evangile que Jésus a proclamé est avant la proclamation de l'ancienne communauté66. Jeremias affirme que ce ne sont pas seulement les sources qui nous obligent à aller sans cesse à la recherche de Jésus historique et de son message, il yale kérygme, la proclamation du Christ de l'ancienne Eglise, qui nous entraîne à elle. Car, dit-il, le kérygme - « Dieu était en Jésus Christ et réconcilie le monde avec lui-même» - renvoie à un événement historique. En particulier le nœud de l'annonce du kérygme « mort selon les Écritures pour nos péchés» est une explication d'un événement historique, à savoir ce
65

Joseph

MOINGT, op. cil., p. 23.

66 C'est un fait indéniable reconnu de nos jours par les exégètes qu'il y a plus dans le Christ que dans les évangiles. 38

« mourir» qui advint pour nous. Et à ce niveau on peut se demander si Jésus a lui-même réellement prédit sa mort et comment il l'a signifiée. D'une manière analogue, on peut se poser des questions par rapport à la proclamation de sa résurrection ou encore par rapport aux différents thèmes développés par Paul dans ses épîtres. Ce dernier lutte par exemple contre l'auto-justification juive par la loi et contre l'auto-assurance des hommes qui pensent qu'ils sont justes. Il enseigne que nous sommes plutôt sauvés par la foi et que Dieu donne son salut non au juste mais au pécheur qui met en lui sa foi. Cet enseignement, comme d'autres encore, fait partie de la Bonne nouvelle de Jésus. Mais nous ne pouvons pas comprendre les paroles de Paul si nous ne connaissons pas l'enseignement de Jésus. Toutes ces paroles ont leurs sources dans l'annonce de Jésus. Ainsi, déjà depuis le début, le Kérygme (la prédication de la Mission) a été complété par la Didaché (instruction de la communauté). En aucun moment il n'y a eu dans les premières communautés de Kérygme sans Didaché. L'authenticité du Message de Jésus dépend aujourd'hui de ces deux éléments. Exprimée d'une manière théologique, Jeremias dit que l'incarnation consiste dans le fait que l'histoire de Jésus n'est pas seulement disponible pour les recherches ou autres investigations historiques et critiques, mais qu'elle exige tout cela. Car c'est une nécessité pour nous de savoir qui était le Jésus historique et comment résOlma son message. Nous ne pouvons guère écarter le scandale de l'incarnation67. Le second fait relevé par Jeremias est que nous vivons dans une autre situation que le siècle précédent, et que nous sommes mieux équipés aujourd'hui qu'avant. Nous ne devons pas craindre de tomber dans la même erreur que le dix-neuvième siècle qui s'est construit d'une manière subjective et moderne sa propre vie de Jésus, en projetant en Jésus sa propre théologie. Nous sommes devenus plus modestes, parce que les erreurs de la recherche sur la vie de Jésus nous préviennent de la tentation de vouloir savoir plus que nous ne pourrions savoir. En prenant une image, nous pouvons dire que nous possédons aujourd'hui comme un rempart, qui nous protège contre toute modernisation arbitraire de Jésus, c'est-à-dire contre 68 nous-memes .
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67

J. JEREMIAS,Jesus und seine Botschaft,

Stuttgart,

1976, pp. 11-13.

68Id. ibid. p. 13. Jeremias explique en quoi consiste ce rempart auquel il compare les résultats emichissants de la recherche sur la vie de Jésus. Mon but étant autre, je ne juge pas utile d'entrer dans les détails. J'invite le lecteur désireux d'en savoir plus à se reporter au livre précité. 39