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Folie irrégulière

De
152 pages

Saber quitte l’asile et redécouvre la vie ordinaire. Il tente de s’y adapter tout en évitant toute action qui risque de faire revenir son mal.
Badra s’est trompée d’amour. L’itinéraire de sa vie a pris un sens tout autre. Un incident éveille en elle la volonté de tout recommencer.
Rachida, veuve, se retrouve dans la rue avec ses deux enfants, mais elle ne perd jamais espoir.
Le destin embarque ces trois personnages dans une histoire où se côtoient haine et amour, où se mêlent rêve et désespoir, où s’invite une folie tantôt douce, tantôt féroce.
Deux femmes et un homme voient leur monde se rétrécir pour ne contenir que leurs personnes. Chacun perçoit en l'autre son bonheur, mais les contraintes font parfois de l'amour une souffrance, et de la mort un salut.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94178-7

 

© Edilivre, 2015

Chapitre 1
Aux portes de la folie

C’est là, dans la rue, que Saber a le plus peur. Il lui semble que tout le monde le surveille. Il craint qu’une connaissance le salue de très près sans qu’il l’entende, qu’une femme séduisante lui sourie sans qu’il le constate, qu’un fou, euh… qu’un homme frappé par son mal le remarque…

Mais cet après-midi, tout lui semble rassurant. Saber n’a pas cet air qu’il avait tout à l’heure. Rien ne le différencie des autres passants. Il n’a pas les nerfs prêts à craquer. Il ne porte plus des habits sales. Cependant, sa chemise toute neuve le gêne quelque peu. Elle est d’une couleur assez claire et encourage, lui semble-t-il, sa brune gueule à trop s’exposer, s’imposer aux regards. Non, il n’a pas l’allure aussi veule qu’il le croit. Et qu’y a-t-il de drôle dans le comportement d’un homme de trente-huit ans, se dirigeant tout droit vers la boulangerie ? Saber n’est plus ce vrai fou d’autrefois, cet étranger qu’il fut juste après la disparition de Hayat.

Il devint cet étranger, la nuit qui suivit l’enterrement ; juste après son retour de cet endroit où l’avait éloigné le Destin pour lui dérober Hayat.

Il dormait. Sur ses joues, ses larmes sèches s’étaient immobilisées, inertes ruisselets limpides. Elles formaient une mince et luisante couche de… pureté. Un cauchemar l’éveilla en sursaut. Il se leva, et d’une main tremblante écrasa l’interrupteur. La chambre s’emplît de lumière et tout s’évanouît : l’ombre qui lui serrait la gorge avec une fureur démoniaque, les monstres indescriptibles qui dévoraient tout frais le corps de Hayat… et tout ce que l’étroitesse de son esprit n’avait pu contenir ni sa mémoire retenir.

Il demeura un moment pensif puis décida de faire un tour au-dehors. Retourner au lit lui parut horrible. Il sortit.

Il était près de deux heures du matin. La nuit était douce et un vent tiède, chatouillant, soufflait. D’un pas incertain, Saber avançait comme guidé par un instinct étrange.

Soudain, il s’arrêta. Il s’était rendu compte qu’il avait oublié quelque chose très importante. Il regagna alors sa chambre et, du dessous de son lit, retira la boite qu’il mit soigneusement sous son bras. Il ne faut pas que ça se froisse en cours de route, la robe. « Je la déposerai sur sa tombe, ça lui appartient. »

Il ressortit et reprit son chemin en risquant, de temps à autre, un coup d’œil derrière lui.

A la sortie de la ville, il eut une grande envie de se reposer ; il s’assit sur une pierre aux formes exagérément irrégulières. La solitude et le silence fort inhabituel dressèrent autour de lui un monde paisible et apaisant, quoique sombre. Il écoutait la nuit se taire quand des idées bizarres lui vinrent à l’esprit. « Non ! Elle n’est pas morte. Son âme est là quelque part. Son âme m’entend en ce moment, me voit ; je le sens. Elle est immortelle. »

Il s’efforça de chasser ces idées et penser à autre chose, à son avenir par exemple. Comment sera-t-il cet avenir sans Hayat ? Et puis, pour se reconstituer, il faut de l’argent. Si j’avais beaucoup d’argent, je serais le noble, l’honorable, le bien respecté. Je ne craindrai que cette rareté qui juge juste la valeur de l’homme et l’estime. Cette rareté impossible à acheter. Autrement, tout le monde me sourirait. Je ne pourrais distinguer l’ami de l’ennemi. La vie s’offrirait à moi en méli-mélo. Si j’étais riche, Hayat ne m’aurait pas quitté ainsi ; j’aurais pu la soigner. Défier la mort. Mais le sort s’est toujours dressé contre moi. Inébranlable.

Il se releva, s’enfonça dans les broussailles, dernière étape avant l’arrivée. Ses rêvasseries se cognaient à la Réalité chaque fois qu’une chauve-souris lui frôlait l’oreille ; chaque fois qu’un oiseau apeuré s’envolait bruyamment d’un arbre, que l’aboiement d’un chien déchirait la nuit. Tiré de son phantasme, il se heurtait à cette incontournable et persistante Réalité. Cette Réalité qui, en le contredisant, l’attristait et l’angoissait. A mesure qu’il s’efforçait de retrouver son calme habituel et refaire surface afin de faire face à la force qui le poussait à avancer, toujours avancer, les souvenirs l’envahissaient, éveillaient en lui mille espoirs qui vite se dissipaient.

Sa tristesse s’exacerbait chaque fois que cette idée d’aller sans retour de Hayat le transperçait telle une lance un corps.

Le cimetière. Les arbres immobiles comme morts semblaient le contempler. Un étrange silence planait. Un silence tout autre. Un silence justifié. Un silence qui se taisait… Il était le seul être vivant de tout ce qui gisait ou se dressait autour de lui. Tout obéissait à l’inertie de la mort. Rien ne l’encourageait à vivre, surtout quand il lui vint à l’idée que de l’autre côté, dans l’au-delà, l’attendaient impatiemment sa famille et sa bien-aimée. Je les rejoindrai moi aussi un jour. Quand ?

Saber s’agenouilla auprès de la tombe de Hayat, caressa tendrement le tas de terre encore humide. Il ouvrit le paquet, déplia la robe et l’étala sur la tombe. Une chaleur douce, très douce, le gagnait, mille brûlures consumaient son visage, et des larmes vinrent atténuer sa douleur.

Une voix sourde perça le silence. Saber jeta un coup d’œil aux alentours. Rien. Une hallucination ? Et comme pour répondre à ses interrogations, la voix gronda encore une fois. Elle venait du sous-sol. De la tombe. C’est certainement celle de Hayat ! Je le savais, elle n’est pas morte ! C’est elle ! C’est sa voix !

Et incapable de résister à la tentation de vouloir revoir sa chère bien-aimée en vie, Saber planta ses ongles dans la terre fraîche. Il faut que je la sorte de là avant qu’elle ne soit bien morte. Il creusait, creusait, sans laisser filer le moment même qu’il lui fallait pour retrousser les manches. La perte d’une seconde ne pourrait-elle pas égaler celle d’une vie ?

Ça s’approche ! Ça se distingue, la voix déchirée par l’angoisse ! Il y eut en Saber de cet homme qui s’efforce de bâtir un tout d’un rien, une plénitude d’une vacuité ; il y eut en lui de ce naïf qu’une lueur d’espoir fait vivre une éternité.

Ça bouge ! Ça se débat, le corps qu’on croyait raide ! « A l’aide ! A l’aide » semblait lui souffler Hayat à bout de force.

Saber la retira de sa tombe, déchira rapidement le linceul, puis l’allongea doucement en laissant sa tête reposer sur ses genoux. Elle respire ! Elle vit donc ! Il plongea sa main dans sa chevelure éparse.

– J’avais le pressentiment que tu es vivante, tu es si jeune pour mourir !

Hayat le fixa d’un œil comme pitoyable, leva les mains dans un lent geste et les déposa sur les joues ruisselantes d’un mélange de larmes et de sueur de son délivreur qui n’attendait de ses lèvres qu’un tout petit mot, une syllabe, un soupir, pour qu’elle soit à ses yeux, tout à fait vivante. Il la supplia :

– Dis quelque chose Hayat ! Dis quelque chose !

Hayat murmura alors :

– Comment ont-ils osé me faire ça ?

– Ne perdons pas de temps, Hayat, lève-toi, éloignons-nous d’ici !

– Comment ont-ils osé m’enterrer vivante ?

– Ne pense plus à ça, rentrons !

– Jamais je ne retournerai parmi eux, je préfère plutôt… ô Saber !

Et d’un coup, elle laissa ses mains retomber. Elle s’abandonne à l’inertie. Elle fixait toujours Saber, mais… du blanc de ses yeux.

– Non ! s’écria-t-il. Tu n’es pas morte, tu vivras ! tu vivras !

Saber attendit une heure ; deux, trois, pendant lesquelles son espoir s’écrasait petit à petit sous la rigidité du corps qui pesait sur ses bras.

L’aube pointait au levant, balayant l’obscurité comme pour le mettre à découvert, et la blancheur du linceul commençait impitoyablement à se distinguer de la couleur bleu sombre de la robe à moitié enterrée.

La brise matinale soufflait le fade, le vide, le désespoir ; soufflait tout ce qui pousse vers le ne plus-être. Saber se retrouva juste à la frontière entre la mort et la vie. Il repoussa l’idée d’opter pour la mort. Il ne put mettre fin à ses jours ; lui avait manqué cet immense courage pour le faire, et s’étaient profilés au loin combien de rêves non convaincants, mais qui le firent cependant renoncer à passer de l’autre coté de la barrière. Il préféra alors traverser, endossant toutes les peines, cette période menstruelle de sa sale existence, quoique l’avenir lui paraisse apeurant. J’aurai grandement besoin de Hayat pour m’aider à tenir l’autre poignée de la vie !

Il baissa la tête pour ne plus penser à tout cela, mais les choses persistent parfois et s’imposent ; s’imposèrent alors à lui comme un sourire clos, comme un regard éteint, un cœur abîmé. Comme l’absence de l’âme qui les animait. On dit souvent que se souvenir, c’est un peu souffrir ; ce n’était pas un souvenir pour Saber. Le sourire clos, le regard éteint, le cœur abîmé étaient là, éparpillés, mais harmonieusement sur le corps inerte de Hayat, étendu dans une mort dont il hésite à admettre la réalité.

Saber demeura perplexe, ne sachant comment agir, lui le sage, le lucide qui n’avait jamais cessé de consoler les autres dans les moments pénibles : « Ne désespérez pas, amis, peut-être ce qui vous semble malheureux n’enfantera que votre bonheur ». Nul ne vint, ce jour, le secourir. « Chacun pour soi, Dieu pour tous ». Il avait violé une loi : l’envers de ce dicton. Il s’était trop soucié des autres, il fallait donc que personne ne se soucie de lui, le croyant fort est capable de tout affronter seul.

Le cimetière pullulait de gens, des vivants qui criaient : « C’est incroyable ! » ; « Il déterre les morts ! » « C’est un monstre » ; « Qu’attendons nous pour alerter les forces de l’ordre »… et tout un tas d’expressions qui offensent, qui énervent, qui détruisent. Et que restait-il en Saber à offenser, à énerver, à détruire ?

Il était là paisible, la dépouille de Hayat sur les bras. Il ne fit pas un geste ni ne dit mot. Comme si rien ne se passait. Comme s’il ignorait la présence de la foule qui s’était agglutinée autour de lui. Comme s’il n’entendait rien de ce que prononçaient les bouches hébétées, ne sachant de quelle façon remuer la langue pour arriver à exprimer pleinement leur dégoût ou leur étonnement.

Saber était préoccupé par autre chose ; par ce qui se produisait au levant. Il fixait le soleil non encore dévêtu de sa rougeur matinale, qui venait lui annoncer son premier jour de folie. La folie, ce refuge inaccessible où l’homme redécouvre sa sauvagerie primitive, redécouvre sa liberté, défiant toutes les contraintes qu’il s’est imposées pour bâtir une prison qui ne fait au fil des siècles que se rétrécir. La folie, cette maladie indolore qui n’empêche pas son porteur de rire à pleines dents ; cet univers où l’on ne s’étonne pas même en entendant les morts se racontant les belles aventures de leur vivant. Saber ne ressentit même pas les menottes glacées se refermer autour de ses poignets…

Le suicide raté

Son estomac se plaint, Saber n’a rien de prêt à avaler ni à faire cuire. Le désir de manger ne s’était pas fait ressentir au-dehors, alors qu’il revenait du travail. Ne lui était parvenue ni l’odeur alléchante qui se dégageait des restaurants, ni celle qu’exhalaient les pommes qui ornaient et combien embellissaient la table du marchand de fruits. Rien ne lui parvenait de ce qui l’entourait. Il était transporté par un autre désir. Le désir d’arriver chez lui et s’y enfermer. Il avait une autre faim.

Et voilà maintenant son estomac qui dicte son ordre : va nous procurer de quoi nous nourrir. On ne fait que se plier, pense Saber, tantôt par ci, tantôt par là, pour combler des lacunes inassouvissables. On n’arrive jamais à se satisfaire. Il y a toujours des besoins nouveaux qui naissent. Il y en a même qui s’amusent à revenir tous les jours, voire toutes les heures, l’air suppliant parfois, et parfois véhément. Saber a peur que ce soit là toute sa vie. Il le craint, mais rien ne le convainc. Hayat lui avait dit un jour que la vie est belle, très belle même pour qui sait la tenir du bon bout.

Il ouvre la fenêtre. Une partie de la ville se déplie. Les maisons et les immeubles s’étalent, s’immobilisent, se distinguent après que son esprit les avait fait vibrer un moment. Au-dessous, juste au pied de l’immeuble où il habite, la rue fourmille de passants dont un grand nombre d’écoliers aux tabliers couleur d’enfance.

Les cris des gamins l’envahissent, ressuscitent dans sa mémoire l’école du Douar. Il se revoit alors trainant, traversant les dunes, s’arrêtant ça et là pour contempler une fourmilière ou guetter à la sortie d’un terrier. Il revoit le maître d’école, emporté par la colère, essayant en vain d’apprendre aux élèves comment faire une division avec un nombre effrayant de chiffres après la virgule. Badra, la seule petite amie qu’il avait alors, surgit à son tour et commence à poser, l’une après l’autre, ses questions bêtes à Saber, auxquelles il répondait aisément. Elle le quitte pour rejoindre sa classe non sans l’avoir fixé, comme d’habitude, d’un œil admiratif ; une façon de lui dire : Tu me plais Saber ! Avant, elle le lui disait ouvertement. Mais quand elle atteignit l’âge de douze ans, naquit en elle une pudeur qui l’empêcha d’agir de la sorte. Elle avait certainement su combien il est imprudent pour une jeune fille d’exprimer ses sentiments d’une manière aussi ouverte, jugée par sa féminité inintelligente. S’était insinué en elle, sans doute, l’instinct qui avait antan pénétré Eve et fait d’elle une créature passive. Qui toujours attend et jamais n’agit. Adam s’était trouvé alors contraint de faire le premier pas pour qu’eût commencé l’Existence.

Badra réapparaît encore, cette fois triste et embarrassée. C’était lors du dernier jour de Saber au Douar. Son père ne l’avait prévenu que la veille qu’ils allaient quitter leur terre natale pour s’installer en ville. Le vieil homme comptait y passer le restant de ses jours. Et que lui restait-il à vivre ? La mort le surprit avant même qu’il ne s’habitue à l’atmosphère de la ville, ou plutôt à son enfer…

Badra s’éteint comme une étoile au lever du jour. Un soleil émerge à l’horizon de l’esprit de Saber : Hayat, comme jalouse, dissipe, efface, l’image de la petite écolière. Elle se plante devant lui, là dans le vide, à proximité de la fenêtre, presque à la portée de sa main, un sourire de fée aux lèvres. Il ne croit pas ce qu’il voit. Est-ce un rêve ? Non. Hayat persiste. Il lui tend la main en la suppliant : « Approche-toi Hayat ! Je ne peux pas te rejoindre là où tu es, je ne peux pas m’envoler comme toi ; je suis vivant ; j’ai la chair qui pèse ; approche-toi ! Entre par la fenêtre, viens t’asseoir sur cette chaise, la tienne, elle est toujours là, attends ! je vais t’aider… »

Saber met son pied sur le bord du cadre de la fenêtre. Il s’apprête à se lancer dans le vide, rejoindre Hayat ; il s’accrochera à elle ; elle ne le laissera pas tomber. Il lui semble que quelqu’un crie : « Non ! Non ! Ne fais pas ça ! »

Hayat s’éloigne, s’éloigne, s’éloigne et ne semble guère l’entendre la supplier : « Ne m’abandonne pas ! Ne m’abandonne pas ! »

Elle s’est évanouie sans laisser aucune trace. Mais il est convaincu qu’elle reviendra. Car elle souriait. Elle était gaie. Il lui avait plu de l’avoir vu si content de son retour. Elle reviendra et entrera la prochaine fois. Elle entrera par la porte que je ne fermerai pas désormais à clé. Ainsi, au cas où je serais absent au moment de son retour, elle m’attendrait à l’intérieur. Elle ne pourra pas rester au-dehors. Les morts, à ce qu’il paraît, ont horreur d’être vus par les vivants. Les autres vivants, pas moi. Hayat n’aura jamais peur de moi. Je dois maintenant préparer un bon endroit où elle pourra s’asseoir. Je dois… O mon Dieu ! ô mon Dieu ! ça revient encore, ma folie…

Dans la rue s’était dessinée une immense tache noire d’où se dégage, telle une odeur puante, un sourd bourdonnement. La tache se décompose à mesure que la fixe Saber. Ses composantes prennent des couleurs différentes, les unes des autres, allant des plus sombres aux plus claires. Se distinguent alors les gens des trottoirs, les enfants des adultes, les hommes des femmes. Le sourd bourdonnement se transforme en d’innombrables : « Que-se-passe-t-il ? » et en autant de « Un homme allait se jeter du quatrième étage ».

Saber se rend compte de la gravité de la situation, en réalisant ce qui se passait au moment où son désir de rejoindre sa bien-aimée le transportait.

– Des problèmes Saber ? lui crie de toutes ses forces un jeune homme. Il le reconnaît. Lounis, un brave garçon qui travaillait avec lui. Ils étaient tous les deux serveurs dans un café.

– Je changeais une pommelle de la fenêtre et mon pied a glissé. Heureusement que je n’avais pas complètement perdu l’équilibre, sinon…

– Rien de grave donc ?

– Bien sûr que non !

Une autre voix se détache de la foule :

– Il ment ! Il ment ! Je l’ai vu de mes propres yeux, il tendait les bras en l’air, il parlait tout seul, il était sûrement en train de faire sa dernière prière avant de mettre fin à ses jours. Il ment ! Je l’ai vu…

Lounis éclate de rire. Toute la foule pivote, le dévore de regards interrogatifs. Et comme pour chasser la perplexité des visages, il s’adresse au vieil homme qui parlait :

– Si vous connaissez comme moi Saber, vous ne croirez pas vos yeux, même en le voyant s’enfoncer un poignard dans le ventre. C’est un homme, toute patience et toute sagesse, qui pour toute la richesse du monde n’oserait faire le moindre mal aux autres, comment pensez vous qu’il le fasse à lui-même ?

Saber n’entendait pas bien les propos de son ami, mais savait qu’il le défendait ; il fit alors un signe de reconnaissance à Lounis qui, en guise de réponse, lui lance : « A un de ces jours ! ».

Les gens qui n’avaient pas eu la chance ou la malchance d’assister à la fin de Saber se dispersèrent, convaincus par son ancien ami. Le vieil homme qui avait tout vu, adossé au mur, se demandait s’il n’avait pas rêvé.

Le calme revient. Saber se retrouve maintenant face à lui-même. C’est grâce à ce vieillard, là-bas, qu’il s’en était bellement sorti. C’est cet homme qui cria le premier, le voyant sur le point de se jeter dans le vide, et l’éveilla ainsi de sa folie. C’est lui qui, au moment où leurrait Saber le visage flamboyant de Hayat et l’attirait vers les bras ouverts de la mort, le délivra de son inconscience et chassa d’une vive voix sa déraison.

Lassé de fourrager vainement dans sa petite tête, en quête d’une explication à la curieuse vision, le vieillard repart à son tour.

Le pauvre ! Personne ne l’avait cru sauf Saber. J’aurais dû le remercier pour son geste délivreur. Mais cela aurait équivalu à une reconnaissance de ma folie. Chose que j’ai toujours étouffée et dont je crains qu’elle ne s’évade de mes tréfonds. Remercier mon...