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FRÈRES DE SANG, SURS DE LAIT

De
304 pages
A la fois quête familiale et enquête ethnographique, ce livre puise ses racines dans cette terre du Morvan où, de la Première à la Seconde Guerre mondiale, se côtoyèrent pupilles de l'Assistance publique, enfants naturels et orphelins, dans un contexte de marginalisation économique et sociale. Il offre un témoignage sur un système souvent décrié : le placement d'enfants en milieu rural. L'auteur s'interroge sur la nature, la construction et la permanence du lien familial.
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Monique Pontault
Frères de sang,
soeurs de lait
Anthropologie
d'une marginalisation
familiale et sociale
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan [talla
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
© L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-1731-4 A Gabrielle
Avec des remerciements tout particuliers à :
Isac Chiva et Françoise Zonabend,
Anne Cadoret et Catherine Le Grand-Sébille,
ma famille et mes amis morvandiaux. Sommaire
Avant-propos 5
La marginalisation 19
Marginalisation territoriale 21
Marginalisation économique et sociale 47
Marginalisation au quotidien 79
Les formes et le langage de la parenté 103
L'alliance et la filiation 105
La parenté spirituelle 123
La germanité 129
Le langage de la parenté 141
La transmission 149
L'héritage biologique 151
La nomination 157
La marque de l'Assistance 185
La transmission des biens et des savoirs 207
La dette 213
La mémoire 221
Le secret et la quête 241
Histoire du secret 243
Mythe et réalité des retrouvailles 251
Épilogue 263
Bibliographie des ouvrages cités 273
Annexes 281
Arbres généalogiques 283
Liste des tableaux 289
Photos 291
Documents 295
Avant-propos
Ce livre est le résultat d'une recherche entreprise il y a
une dizaine d'années. Tout à la fois quête et enquête, elle
puise ses racines dans cette terre du Morvan où, de la
Première à la Seconde Guerre mondiale, se côtoyèrent, dans
un contexte d'extrême pauvreté, pupilles de l'Assistance
publique, enfants naturels et orphelins.
Ma mère, Gabrielle Pasquet, née en 1914, a été,
comme bien d'autres, l'un de ces enfants placés et, durant ma
propre enfance, j'allais tout naturellement passer les vacances
dans ma famille du Morvan, où j'avais grands-parents, oncles
et tantes, cousins et cousines. Un univers familial à travers
lequel transparaissait, en filigrane, cet autre univers de
l'Assistance publique. Mais c'est plus tard, loin de ce hameau
que j'appellerai Chamchure, que j'entendis un discours
réprobateur sur le système de placement en milieu rural.
Aujourd'hui, a été instaurée une autre forme de prise
en charge de l'enfant « sans famille ». D'ailleurs, il n'y a plus
guère d'enfants abandonnés mais des « cas sociaux » et
l'Assistance publique, devenue l'Aide Sociale à l'Enfance
(ASE), s'efforce, à l'inverse de ce qui s'est longtemps
pratiqué, de maintenir les liens avec le milieu d'origine. Peu à
peu, s'est alors imposée à moi l'idée d'apporter mon propre
témoignage pour nuancer les jugements péremptoires et
mieux cerner les contours d'une généalogie fictive, construite
au fil des générations, dont je fais partie.
Témoigner. Je n'imaginais pas à quel point ce serait
aussi une aventure familiale !
Pour commencer, j'ai dû affronter la question du
pourquoi et du comment, m'interroger sur mes propres motivations. En effet, je ne souhaitais pas faire un récit
familial, encore moins écrire un roman autobiographique. Je
sentais bien que je m'y perdrais. Il me fallait un cadre
théorique qui me fournirait tout à la fois un garde-fou, une
rigueur et une méthode. Je l'ai trouvé dans l'anthropologie
sociale à laquelle je me suis formée, parallèlement à mes
activités professionnelles, à l'Ecole des Hautes Etudes en
Sciences Sociales.
Le champ de la parenté, domaine de prédilection des
anthropologues, a été l'objet de nombreux travaux - souvent
célèbres - permettant la compréhension des différentes
formes d'alliance et de filiation dans les sociétés, dites
« exotiques ». Pendant très longtemps en effet, les terrains de
recherche de ces anthropologues furent ces cultures lointaines
auxquelles ils n'appartenaient pas, l'éloignement dans
l'espace paraissant nécessaire à l'indispensable distance
intellectuelle. Sans doute aussi était-il primordial, pour cette
branche des sciences humaines qui n'a guère plus d'un siècle,
de comprendre les systèmes régissant les sociétés avant de
s'intéresser à leurs dysfonctionnements.
Bien sûr, les ethnologues, au cours de leurs
recherches, ont croisé nombre d'enfants à la filiation
incertaine, mais ils n'ignoraient pas qu'en milieu
« traditionnel », le transfert d'enfants - par le prêt ou le don -
ressort de l'échange et de la solidarité, non de l'exclusion. Il
fallut attendre que les chercheurs aient exploré les systèmes
normatifs de parenté, et qu'ils se soient tournés vers leurs
propres sociétés, occidentales, pour que les naissances
marginales, celles des enfants trouvés, des bâtards, des plus
pauvres - enfants du péché, nés en dehors des normes
sociales, privés de rituels agrégateurs - ne soient plus
réservées à la seule attention des historiens et des
psychologues.
Arnold Van Gennep, avec son Manuel du folklore
français, avait ouvert la voie à une ethnographie de la France
contemporaine en s'attachant, non plus seulement à collecter
les faits et les documents, mais à théoriser sur des données
dont beaucoup s'inscrivent dans le champ de la parenté
6 (rituels d'agrégation à la famille au moment de la naissance
par exemple). D'autre part, grâce aux travaux historiques et
aux compilations des archives de l'Assistance publique en
France, nous connaissons aujourd'hui assez bien l'évolution
du phénomène de l'abandon et sa perception dans l'Antiquité
gréco-romaine, le monde judéo-chrétien et enfin, en Europe,
du Moyen-Age jusqu'à nos jours. De leur côté, les
psychologues et les psychanalystes ont insisté sur les
mécanismes inconscients liés aux naissances marginales et
dont les conséquences psychiques sont considérables, tant du
côté parental que du côté des enfants : problèmes d'identité,
poids du secret...
Sans doute, la parenté ne constitue-t-elle plus chez
nous l'ossature du groupe social, mais elle fournit un code de
décryptage des autres facteurs sociaux par le lien qu'elle crée
entre les individus, au confluent du symbolique, du juridique,
du psychologique... Aussi, ces dernières années, les
anthropologues ont-ils entrepris des recherches plus
systématiques dans le domaine de la parenté, ici et
maintenant. Ils se sont intéressés à la terminologie de la
parenté, à la filiation, à l'alliance, à la transmission... Ils ont
défini les manières pour un individu d'entrer dans une
parenté : par la naissance (parenté biologique), le mariage
(parenté sociale), le parrainage (parenté rituelle) mais aussi
par l'adoption (parenté fictive). Certains se sont plus
particulièrement attachés aux pratiques de la circulation et du
placement d'enfants dans nos sociétés occidentales'.
Mon expérience familiale m'ayant amenée à
m'interroger sur la nature, la construction et la permanence
du lien familial dans une société fortement marginalisée, j'ai
voulu apporter ma pierre à cette réflexion menée
actuellement par des chercheurs sur notre société, d'autant
que l'actualité nous y convie, le mot « exclusion » est devenu
récurrent, les projecteurs se tournent régulièrement vers ces
enfants qui furent longtemps l'objet du mépris et dont le mal
l Pour tout ce qui concerne les recherches dans ce domaine de la parenté,
se reporter à la bibliographie.
7 être explose aujourd'hui à travers la violence urbaine :
enfants des plus démunis, des familles monoparentales, de la
DDASS...
Et surtout, il m'est apparu indispensable d'écouter la
parole de ceux qui furent témoins et acteurs d'une époque qui
a laissé son empreinte sur la collectivité, tant sur le plan
psychologique et social, que sur le plan économique,
l'analyse des discours recueillis permettant de dégager les
présupposés, les non-dits, les contradictions mais aussi les
aspects positifs d'une forme de culture à la marge de
l'idéologie dominante.
Dès le début de mon enquête, je me suis trouvée
confrontée à trois difficultés majeures : les réticences de mes
interlocuteurs, les incertitudes de leur mémoire et la
restitution qu'ils étaient en droit d'attendre de leurs
confidences.
En effet, la démarche de l'anthropologue consiste, en
grande partie, à forcer le seuil des intimités. Il cherche à
provoquer les confidences, à reconstituer des événements, à
repérer des comportements ; il décrit les intérieurs. J'avais
très peur d'éveiller, chez ceux que je questionnais, ce
sentiment qui sévit à l'état endémique dans le hameau (cela
n'a rien d'exceptionnel dans nos campagnes) : la méfiance. A
Chamchure, on se méfie de la parole, on ne parle pas de soi et
on craint la curiosité des voisins. Alors raconter des histoires
de famille... Ça semblait incongru, voire suspect. Et on me
disait : « Pourquoi donc t'intéresser à ça ? ».
Je prenais rarement des notes devant les gens, sauf
quand le sujet abordé ne me paraissait pas trop « sensible »
(c'était donc ma propre subjectivité qui intervenait). Je
n'enregistrais jamais ma famille, persuadée que
l'interposition d'un magnétophone entre mes interlocuteurs et
moi ne pourrait que les (que nous) paralyser. J'en étais quitte
à gribouiller à la sauvette, à enregistrer mes remarques au
dictaphone, dès que je le pouvais, où je pouvais. Peut-être
mes craintes étaient-elles injustifiées. Après tout, la bonne
volonté des gens à répondre à mes questions m'a finalement
surprise.
8 Si je n'ai jamais enregistré mes principaux
informateurs, en revanche, j'ai fait quelques photos. Tout le
monde s'est prêté volontiers au jeu, sauf ma tante Jeannette
qui fut l'une de mes interlocutrices privilégiées mais qui s'y
refusait obstinément. Le caméscope, brandi un jour comme
un nouveau jouet, a eu plus de chance, mais l'effet de
surprise n'a opéré qu'une fois.
En outre, au cours d'entretiens où se confrontaient les
souvenirs respectifs de mes informateurs, est apparue toute la
fragilité de cette reconstruction orale du passé. Une anecdote
en fournira un exemple.
- Etienne Belin, me dit un jour le frère de lait de ma
mère, a été le premier enfant de l'Assistance que ma mère a
pris. Il n'est pas resté longtemps et je ne sais pas où c'est
qu'il a été ensuite..
Gabrielle, présente lors de cet entretien, et qui aurait
donc succédé à cet enfant, s'étonne assez vivement :
- Première nouvelle, je n'ai jamais entendu parler de
ça ! J'ai toujours été persuadée d'être la première !
Frappée par cette mention d'un enfant qui n'aura
laissé de lui qu'un prénom et un nom glissés au cours d'une
conversation, j'ai voulu savoir qui était cet Etienne Belin et
quel avait été son sort d'enfant placé à Chamchure. J'ai donc
consulté les recensements.
En 1911, il est bien mentionné un enfant de ce nom,
né en 1909 à Paris. Il vit, non pas à Chamchure, mais à L*,
autre hameau de C*, chez un cultivateur. En 1921, Etienne
Belin apparaît encore, mais dans deux familles et deux
hameaux ! A la fois dans cette famille de L*, et à Chamchure,
chez une femme seule, sans profession. Explication
plausible : l'enfant a été déplacé au cours de la tournée de
l'agent administratif chargé du recensement ! En 1926, la
famille de L* n'accueille plus d'enfants, la femme seule a
quitté C*. A-t-elle emmené avec elle Etienne Belin, dont le
nom disparaît également ? C'est peu probable étant donné
son âge à ce moment-là : 17 ans. Il doit avoir été mis, depuis
un certain temps déjà, sur le marché du travail. En tout cas,
dans aucun de ces recensements Etienne Belin n'est
mentionné chez les Colas, la famille qui accueillera
9 Gabrielle. Mais il est né deux ans avant le recensement de
1911. Aurait-il été placé, dans cette famille durant cet
intervalle? C'est possible...
La diversité des témoignages révèle les résistances,
les oublis, l'opacité de la mémoire et la variété des
déclencheurs d'informations. L'un se raconte tandis qu'un
autre ne s'exprime que dans le geste figé par l'objectif. La
parole des uns - surtout des unes - est aisée, celle des autres
est hésitante, voire réticente. L'accent et le patois de certains
posent des problèmes de transcription. Mais combien me
parle cependant la photo de Gabrielle et de son frère de lait,
devenus vieux, accoudés côte à côte à la barrière... Il y a aussi
cette femme intarissable sur le passé quand elle étale ses
photos de famille. En suivant son doigt qui glisse de l'une à
l'autre, je revois celui de sa cousine, ma « tante »
cartomancienne, tirant les tarots et parlant d'avenir.
Ma démarche a donc consisté à confronter plusieurs
sources de renseignements : recensements, discours, archives
de l'Assistance publique, écrits intimes, lettres. Alors surgit
une nouvelle difficulté, celle de la restitution.
Comment rendre compte des confidences sans trahir
ceux qui vous les ont livrées ? Comment « s'arranger » avec
ce sentiment de culpabilité plus ou moins diffus qui vous
habite ? A la crainte d'éveiller la suspicion par mes questions,
s'ajoutaient des scrupules : comment faire avec les secrets de
famille ? Divulguer certains faits pouvait avoir des
conséquences très importantes - par exemple, dans le cadre
d'une action en recherche de maternité, écrire ce que je savais
pouvait être exploité juridiquement -. Le simple fait,
d'ailleurs, d'écouter les uns et les autres risquait toujours de
m'impliquer dans les conflits familiaux (qui ne manquent
pas, et, après tout, je suis de la famille... ) et locaux (car s'ils
n'aiment pas se livrer, mes interlocuteurs sont très amateurs
de « cancans » et font preuve d'une insatiable curiosité...).
J'ai des lettres de ma mère, dont je me suis servie,
mais le document le plus important, celui qui pèse le plus
sans aucun doute dans ma recherche, est un classeur qu'elle
m'a dédié. Elle y a relaté, avec une extrême précision, ses
souvenirs d'enfance. Des photos, prises lors de ma propre
10 enfance, au moment des vacances dans la maison familiale du
Morvan, y figurent. Avec son accord, j'ai puisé
abondamment dans ces écrits mais l'éclairage que j'apportais
aux événements leur conférait une tonalité différente. Peut-
être plus encore que pour les discours rapportés, dont quelque
malentendu ou une mémoire capricieuse peuvent justifier la
déformation, celle d'un écrit - qui plus est, à vous destiné -
est difficilement acceptable. En me faisant ce don de ses
mémoires, Gabrielle sollicitait un contre-don qu'elle
explicitait d'ailleurs en me disant : « Tu en feras bien un jour
quelque chose.». Différé, le remboursement de la dette n'en
était pas moins attendu et ne devait pas décevoir.
J'appréhendais donc la réaction de ma mère devant la
restitution finale car la vérité qu'elle m'avait livrée, je savais
bien que mes écrits ne la lui renverraient pas. Et cependant,
j'ai retranscrit des passages entiers de ce précieux classeur,
tels quels, apparemment, c'est-à-dire en en conservant le
style, la syntaxe mais j'ai corrigé les fautes d'orthographe,
j'ai changé les noms des gens et des lieux, je me suis en
quelque sorte réapproprié les souvenirs de ma mère.
D'ailleurs, elle ne s'y est guère reconnue... Aussi ai-je
souvent eu, au cours de ma recherche, la pénible impression
de la trahir sournoisement.
Cet écueil redoutable, je le connaissais depuis
longtemps. Les récits de ma mère ont bercé mon enfance.
Elle est aussi la seule à avoir inscrit sur le papier des
événements passés depuis bien longtemps (Gabrielle, adoptée
à 13 ans, s'est, socialement et culturellement, davantage
élevée dans l'échelle sociale que tous les témoins de son
enfance). Enfin, j'ai, naturellement, beaucoup plus l'occasion
de la rencontrer que la plupart des autres membres de la
famille. Tout cela fait qu'il m'a fallu veiller à contrebalancer,
par une extrême attention aux discours plus difficiles et plus
rares des autres protagonistes de cette histoire, la place
énorme qu'elle tenait dans ma recherche... Cela a donné lieu,
parfois, à de petites scènes de confrontation !
Par rapport à ma famille nourricière - celle qui,
quelques jours après sa naissance, accueillit Gabrielle -, mes
craintes n'étaient pas du même ordre. Ma mère, je l'ai dit,
1I m'a toujours beaucoup parlé et je l'ai indéfiniment
questionnée. C'est la restitution seule que je redoutais. En
revanche, le frère « de lait » de Gabrielle, la femme de celui-
ci, leurs anciens compagnons d'enfance, etc., parlent peu et
n'écrivent pas. Je ne dispose d'aucune lettre, pas même d'une
carte de voeux. Ils n'ont jamais non plus demandé à me lire.
Là réside toute l'ambiguïté de ma situation sur le
terrain : je n'y suis pas perçue comme une ethnographe à
laquelle on accepterait de se confier. Une grande part des
confidences m'a été faite en tant que nièce ou fille d'une
amie d'enfance. Nombre d'observations m'ont été permises
du fait de mon intégration dans cette généalogie fictive.
Beaucoup datent souvent d'avant le début de ma recherche.
La dette vis-à-vis de mes interlocuteurs s'en trouve par
conséquent d'autant plus amplifiée, et pesante, qu'elle reste
du domaine du non-dit : « Il se tisse entre les partenaires
d'une recherche une relation complexe où le chercheur
devient redevable à son informateur parce que, pour réaliser
son projet, il dépend du don qui lui est fait par celui-ci, que
ce soit le don de sa parole et du sens qu'il donne à sa vie, au
moment de l'entretien ; de l'ensemble de sa pratique, dans le
contexte de l'observation ; voire du don de son image, à
l'occasion d'un film - autant d'informations avec lesquelles il
a un rapport affectif profond, puisqu'il est en train de livrer
le travail d'une vie, donc de se livrer lui-même » 2.
Oui, la dette est pesante et engendre des moments de
lassitude vis-à-vis de ces récits, souvent douloureux,
indéfiniment ressassés...
Naturellement, j'ai pris soin de brouiller les pistes en
changeant les noms des gens et des lieux mais ce camouflage,
sans doute dérisoire, n'est pas lui-même sans poser problème
car il fait inévitablement intervenir la subjectivité du
chercheur et fausse le jeu. J'ai puisé des patronymes
« locaux » dans l'annuaire du département, joué avec les
assonances, la paronymie. Il n'empêche, j'ai suffisamment
2 Brio, « La construction de la relation entre le Angéla Xavier de
chercheur et son objet : une interprétation à la lumière de la théorie du
La revue du M.A.U.S.S, n°4, 1994, p.161. don », Recherches,
12 réfléchi, au cours de cette enquête, à la question de la
nomination pour savoir qu'un changement de prénom, de
patronyme, n'est jamais anodin. Ce n'est qu'après la
recherche rédigée que j'ai procédé à la substitution et je n'ai
pu m'y résoudre pour Gabrielle. Avec son accord, j'ai
conservé son identité.
Enfin, comment se positionner, se repositionner après-
coup, dans sa famille ? Comment affronter la lecture de ses
travaux par ces proches dont on a fait des objets d'étude ?
Comment poursuivre ses recherches après une première
publication quand le regard des autres, comme le vôtre à
présent, a changé ?
Certes, ma mère s'était montrée favorable à mon
projet de recherche. Je crois qu'en fait elle s'y attendait parce
que je me suis toujours intéressée à son histoire, à cette
histoire de notre famille. J'avais prévenu aussi les autres
membres de celle-ci. Les réactions n'avaient guère été vives,
apparemment. Cela allait des marques d'encouragement de la
part de mon père, à l'intérêt poli et au vague étonnement des
autres. Quelles furent donc les conséquences de cette
première recherche dans mes rapports avec mes principaux
interlocuteurs et « objets » d'étude ?
Je craignais particulièrement la réaction de ma mère à
la lecture de certains rapports découverts par moi aux
archives de l'Assistance publique, qui peuvent paraître
anodins mais qui, selon moi, ne pouvaient que la blesser.
Ainsi, Gabrielle, comme tous les anciens pupilles, s'était
forgée une image de sa mère biologique. Elle n'a jamais
entrepris de recherches pour retrouver sa trace mais
connaissait celles qu'avait faites sa dernière famille d'accueil,
avant de l'adopter. Elle me disait toujours que, d'après le
rapport de police, la jeune femme qui l'avait abandonnée
dans un hôtel parisien était « distinguée et bien habillée ».
Elle en concluait que sa mère était « une très jeune fille de
bonne famille ». Or, le rapport précisait brutalement qu'il
3 Monique Pontault, « Enfants perdus, parents trouvés », Gradhiva, n°19,
1996.
13 s'agissait d'une femme : « d'une trentaine d'années, forte, le
visage rond, vêtue comme une ouvrière ».
[Doc. 1. Constat d'abandon]
A ma grande surprise, je n'ai jamais eu un
commentaire de ma mère à ce sujet. Rien. Comme je le disais
plus haut, il semble qu'elle ne se soit pas reconnue dans ce
que j'avais écrit et elle invoque, pour expliquer son silence, le
fait que j'aie « tout changé dans les noms, on n'y comprend
plus grand chose. ». Or, le terrain de ma recherche est un
hameau de sept maisons, mes principaux interlocuteurs
appartiennent à la famille nourricière de ma mère et à la
famille qui habitait l'autre moitié de sa maison d'enfance.
Difficile de ne pas les reconnaître...
Je l'ai dit, mes autres informateurs, en particulier
Gaston, le frère de lait de ma mère, et sa famille, n'ont
manifesté aucun désir de lire le premier compte rendu de mon
enquête4. Seule Jeannette, la femme de Gaston, m'a demandé
si ça m'avait rapporté beaucoup. Elle a paru ébahie, voire
incrédule, quand je lui ai répondu que je n'avais pas fait
fortune. Pour tout dire, je ne suis pas fâchée de cette
indifférence sur laquelle, un peu lâchement, je comptais...
J'ai cependant chamboulé l'échiquier sur lequel
chacun d'entre nous se situait. Par mes questions, des faits
ont été mis en lumière, parfois portés à la connaissance de
ceux qui les ignoraient. La restitution, même pour ceux qui
ne l'ont pas lue, a changé les données. A ses petits-enfants,
ma mère ne raconte plus tout à fait son histoire comme elle
me la racontait à moi.
Enfin, restait la question de l'écriture. A qui
m'adresser et comment ? Aux seuls spécialistes de la
parenté ? Je l'ai déjà dit, je ne souhaitais pas écrit un « Récit
de vie ». Pour autant, je souhaitais pouvoir toucher tous ceux
qu'intéresserait un témoignage sur une époque et un lieu
ayant engendré des vies si particulières dans leur banalité
4 L'intégration des enfants de l'Assistance publique dans le Morvan :
Chamchure (58) de 1914 à 1945, 1993, D.E.A.
14 apparente. Aussi, ai-je pris soin de gommer, autant que faire
se pouvait, les aspérités de la recherche et j'ai choisi
d'assumer ma propre subjectivité en écrivant à la première
personne du singulier - contrairement à l'usage universitaire
qui attendrait un « nous » impersonnel et distant - pour ne pas
occulter, par un artifice stylistique, la singularité de ma place
sur le terrain.
Voilà un aperçu des problèmes d'enquête et de
restitution auxquels je me suis heurtée. Pour être tout à fait
honnête, il faut reconnaître aussi qu'en centrant ma recherche
sur ma propre famille, j'avais l'avantage de m'attacher à un
terrain familier sur lequel je n'avais pas à m'imposer. Je
partageais avec mes interlocuteurs un espace et un temps. Je
pouvais reconstituer des vies entières, suivre le fil des
réseaux (en fait, je travaille sur quatre-cinq générations). Et si
j'ai conscience du risque permanent de subjectivité ou de
complaisance (la peur de nuire ou de peiner), j'ai cet
avantage irremplaçable de connaître les histoires des uns et
des autres, des vivants et des morts.
Toute étude anthropologique est, nous le savons bien,
une aventure singulière, quel qu'en soit l'objet. On ne peut
éviter que ne s'entrecroisent, à certain moment, les fils de sa
propre histoire et de celles auxquelles on s'attache. Aucune
recherche n'est anodine, celle qui porte sur la parenté moins
que toute autre sans doute. A fortiori lorsqu'il s'agit de la
sienne. Je voudrais cependant, en rendant publique une
histoire aussi personnelle, avoir réussi à mettre en lumière les
multiples facettes d'une société injustement méconnue.
L'objet de cette recherche est donc un hameau de la
Nièvre, situé en lisière du Parc régional du Morvan et que j'ai
appelé Chamchure. Il s'agit d'un écart comme il y en a tant
dans cette région à l'habitat dispersé, distant du bourg de 4
km et constitué de sept habitations, chacune abritant, ou ayant
abrité à un moment de son histoire, un, deux, voire trois
groupes domestiques. Ces maisons s'étagent le long d'un
chemin en côte raide, depuis peu goudronné mais qui fut
pendant longtemps défoncé et pierreux. Aujourd'hui,
Chamchure voit sa population baisser tout doucement et il
15 n'y a plus guère que deux enfants, mais, entre 1914 et 1944,
c'était un hameau animé d'une flopée de gamins turbulents
dont j'ai essayé de retracer le destin.
La population de Chamchure était constituée de petits
fermiers et de journaliers. Les moins misérables élevaient
quelques vaches et récoltaient un peu de blé tandis que les
autres se contentaient du lait de leur chèvre et de la
production de leur potager, proposant aussi leurs services, çà
et là, selon la saison, pour la coupe du bois ou les travaux des
champs. La pauvreté était le lot commun et le hameau vivait
replié sur lui-même. Le seul salaire véritable, maigre mais
régulier, était perçu par les femmes qui accueillaient les
enfants de l'Assistance publique. On était alors, en effet, au
temps du placement d'enfants en milieu rural et, suivant
l'article 21 de la loi du 27 juin 1904, les enfants trouvés,
abandonnés ou pris en charge par l'Etat, se voyaient confiés à
des familles habitant la campagne. Il existait à cette époque,
en France, un réseau d'agences permettant de gérer le
placement d'enfants dans les provinces. Le département de la
Nièvre, entre 1906 et 1956 était celui qui en recevait le plus,
comptant à lui seul neuf agences. Parmi celles-ci, l'agence de
L* dont dépendait Chamchure et qui ne fermera
définitivement ses portes qu'en 1975.
L'histoire de Chamchure est fortement inscrite dans
ce contexte : plus d'un tiers des enfants nés après 1903 et
ayant vécu à Chamchure entre 1921 et 1931 étaient des
pupilles de l'Assistance publique. Ce qui frappe également,
quand on tente de reconstituer la vie de ce hameau dans la
première moitié du XX e siècle, c'est, parallèlement au
nombre d'enfants placés, l'importance des naissances
illégitimes. Celles-ci étaient la conséquence de l'émigration
des jeunes filles parties se placer comme bonnes à Paris 5 où,
isolées dans un monde inconnu auquel rien ne les préparait,
elles ne tardaient pas à mettre au monde un enfant né « de
père inconnu » qu'elles confiaient à leur mère, dans le
5 Forme de placement qui conduit très souvent les filles des familles de
Chamchure à effectuer le chemin inverse de celui parcouru par les
pupilles de l'Assistance...
16 Morvan. Parmi les enfants n'étant pas élevés par leur
génitrice, il faut noter aussi les orphelins, la mortalité
féminine - au moment de l'accouchement ou du fait de la
tuberculose qui sévissait à l'époque - obligeant souvent la
grand-mère maternelle, ou la soeur aînée, à prendre en charge
un enfant de la famille. C'est ainsi qu'à Chamchure se
côtoyaient enfants légitimes - parfois orphelins -, enfants
« naturels » des filles de la maison et enfants placés.
Conséquence, par ailleurs, de cet exode féminin les fils des
familles de Chamchure, étaient, pour la plupart, condamnés à
rester « vieux garçons ». Cette configuration particulière de
Chamchure, où la parenté « hors normes » était du domaine
courant, a eu sans aucun doute une incidence sur l'intégration
de ces enfants venus d'ailleurs et nés eux-mêmes « en
marge ».
A partir de ma propre intégration dans une généalogie
fictive, celle de la famille d'accueil de ma mère, j'ai effectué
la micro-analyse de Chamchure, m'efforçant d'en retracer
l'évolution sur plusieurs générations et m'attachant aux
enfants qui y ont été élevés dans le même espace-temps.
Enfants de pauvres, enfants naturels et orphelins. J'ai orienté
cette recherche sur la perception et la construction de la
parenté, dans un contexte de marginalisation territoriale,
économique et sociale, aux travers des critères
d'appartenance familiale : formes et langage de la parenté,
transmission, en pointant les ambiguïtés et les fractures, les
paradoxes et les réussites et montrant ainsi comment peuvent
s'élaborer et se perpétuer des attitudes et des comportements
façonnés par la misère et l'exclusion.
17 La marginalisation Marginalisation territoriale
« Tout groupe humain a une
spatialité et une temporalité, en
d'autres termes encore, une
territorialité et une segmentarité,
dimensions de son histoire ». 6
L'espace géographique
En lisière du parc régional du Morvan, noyau
granitique d'une Bourgogne calcaire, Chamchure est un des
hameaux qui gravitent autour de C*, petit village pareil à tous
ceux dont on dit qu'ils constituent le charme de la « France
profonde » sans que ce mérite ne puisse leur éviter un
dépeuplement régulier et inexorable.
Le relief est vallonné, le paysage tout à la fois bocager
et forestier. Les champs et les prés - de modestes dimensions,
le remembrement n'ayant guère été pratiqué dans cette partie
du Haut Morvan - clos de haies vives, s'effacent çà et là
devant la masse sombre d'un bois. Celui-ci fournit
l'approvisionnement en bois de chauffage et, avant-guerre,
quand les pommes de terre, « les treuffes », venaient à
manquer, au moment de la « soudure » 7, les enfants de
Chamchure étaient chargés, au sortir de l'école, d'aller y
ramasser des châtaignes.
Les haies, aujourd'hui objet de polémiques quant à
leur gestion, sont de deux sortes : arborées et très hautes, on
6 Michel Izard, « A propos de l'identité ethnique », p. 305.
Période qui se situe à la fin de l'hiver quand les provisions s'épuisent et
que les premières récoltes potagères n'ont pas encore lieu. les appelle « pians », taillées (et de plus en plus basses, au
grand dam des anciens), elles sont nommées « traces ». La
place de ces haies dans la vie quotidienne des Morvandiaux
sera analysée plus loin, mais, même du temps de leur
splendeur, elles ne dissimulaient pas les silhouettes des monts
dont s'enorgueillit le Morvan (le plus proche d'ailleurs porte
fièrement le nom de « Vieille montagne »).
L'eau est partout présente : en sources dissimulées
sous les herbes, en ruisseaux qui traversent les prairies et
alimentent la rivière enjambée d'un pont qu'il faut franchir
juste avant d'arriver à Chamchure. On peut voir encore, un
peu partout, d'anciens lavoirs envahis par les roseaux et la
mousse, et, dans les cours des fermes, ornés de fleurs, des
puits devenus inutiles.
L'air est frais, l'hiver souvent long, l'été court et
orageux. La chanson le dit d'ailleurs : « le Morvan est un
pays bien rude ».
Un bourg
C* n'offre à première vue rien d'exceptionnel : une
place avec l'église, l'école - avant-guerre il y avait bien
évidemment celle des garçons et celle des filles et c'est cette
dernière qui assure à présent la mixité -, le château (propriété
8), de la famille Meunier qui possédait les métairies alentour
la boulangerie, deux cafés qui se font face. L'ancienne forge
du maréchal-ferrant est devenue un petit atelier de
mécanique-auto.
Tout autour, dans un rayon de quatre à cinq
kilomètres, s'éparpillent une soixantaine de hameaux ; parfois
une maison constitue à elle seule un de ces écarts. Autrefois,
y vivaient de petits fermiers, en autarcie, avec trois/quatre
vaches, des métayers exploitant quelques hectares, ou encore
des journaliers. Il y avait aussi, bien sûr, des artisans et des
commerçants. De nombreuses familles élevaient un, deux,
Le père, (né en 1883), la mère, (1890), puis le fils Marcel (1924) furent
successivement maires de la commune depuis les années 20 jusqu'en
1989.
22 voire trois ou quatre enfants de l'Assistance publique.
Chamchure est donc l'un de ces hameaux.
Un hameau
A l'écart du village et de la grand route, les habitations
de Chamchure, aux toits d'ardoise, se dérobent autant qu'elles
le peuvent aux regards toujours soupçonnés d'indiscrétion.
Etablies le long d'un chemin en pente raide, défoncé et
pierreux, la plupart des maisons n'offrent au sentier qu'un
mur aveugle qu'il faut contourner pour trouver la porte. En
même temps, parce qu'elles dominent la route, elles peuvent
surveiller toute incursion dans le sentier. Les haies,
omniprésentes, facilitent cette « politique » de dissimulation
et de vigilance.
Ajoutons à cela une grande uniformisation sociale et
économique : les habitants de Chamchure sont de tout petits
fermiers ou des journaliers (cependant, plus on monte le
sentier, plus les familles sont pauvres et pourvues d'enfants,
biologiques et placés), un mode de vie identique, le souci de
ne pas attirer l'attention. Il est mal vu de se plaindre ou de se
vanter. Les sentiments ne s'extériorisent pas. Les femmes
portent blouse et chignon, s'appellent ou se font appeler
Jeanne.
De la Première à la Seconde Guerre mondiale
vécurent à Chamchure, en moyenne, 8 ménages : 16 adultes
(nés avant 1903) et 37 jeunes (nés après 1903). Parmi ceux-
ci, 25 étaient des enfants de famille, légitimes ou naturels, 12
des enfants placés. C'est à leur histoire que je me suis
attachée.
Certaines de ces familles se sont éteintes mais le
hameau a gardé à peu près la même physionomie, aussi ne
m'est-il pas difficile, toutes les fois que, venant rendre visite
à ma famille nourricière, je m'engage, en voiture, dans
l'étroit chemin sinueux, de ressusciter la vie de chaque
maisonnée du temps de l'enfance de Gabrielle. Même si, pour
lors, tout semble désert et que seuls les chiens qui aboient à
mon passage manifestent une présence.
23 Retraçons l'historique de chacune de ces maisons
entre 1911 et 1945.
La première maison, à droite quand on aborde le
chemin après avoir quitté la Départementale, était celle de
Pierre Morin, dit « père Mimi », un célibataire, né en 1841,
« casseur » de pierres, qui vivait dans deux pièces avec sa
bonne, Louise Pieuchot, née en 1885. Il exploitait une petite
carrière à côté de sa maison, les pierres concassées étant
ensuite vendues à la commune pour l'entretien des routes. Il
était propriétaire de sa maison et de la carrière aujourd'hui à
demi comblée et envahie par les herbes.
Ensuite, on trouve un bâtiment qui tourne le dos au
sentier, ses portes ouvrant sur une cour intérieure. Trois
familles, aux relations toujours plus ou moins conflictuelles,
y habitaient. Ainsi vécurent, dans une pièce louée à un
propriétaire des environs, une veuve, Francine Rabereau, née
en 1879, sa fille Jeanne, née en 1904, et un enfant de
l'Assistance : Georges Orban, né en 1919.
Cette famille sera remplacée, entre 1921 et 1926
(dates des recensements), par la famille Trinquet (on
prononce Traquet), également locataire : les parents, un fils,
Jean, né en 1903, et Louise (1919), l'enfant naturel d'une fille
qui s'est placée comme bonne à Paris. L'homme ne travaille
pas, ne quittant guère le coin de sa cheminée, mais la femme
est « courageuse ». Elle a été engagée dans un café de Z*, la
ville distante de 8 km et doit faire le trajet tous les jours,
matin et soir, à pied évidemment.
9 Trois autres pièces appartiennent à la famille Maitin
qui se compose des parents : le père François et la mère
Jeannette - on prononce Jean-nette pour la différencier des
autres Jeannette, mais nous apprendrons par les recensements
qu'en fait ils s'appellent respectivement Jean et Paulette - de
leurs enfants : Marie-Paule, Jeanne, Paul, Pauline qui mourra,
en 1924, de tuberculose, et deux garçons de l'Assistance
publique : Maurice Febvre et Pierre Descombes. Un autre
enfant de l'Assistance viendra plus tard : Pierre-Yves
9 Cf. arbre généalogique.
24 Rodriguez, dont les anciens qui se souviennent encore de lui
prétendent qu'il était appelé Armand. Cette famille exploite
quelques terres et élève quatre vaches. Les Martin cèdent par
la suite deux pièces à leur fille, Marie-Paule et à leur gendre
Jondeau qui mourra peu après la guerre de 14 (et des suites
de celle-ci), laissant deux enfants : Paul, qui restera
célibataire, et Jean-Pierre, dont le fils, André, a pris,
aujourd'hui la « succession ». Marie-Paule ne se remarie pas
et, très tôt, ses fils l'aident à tenir sa toute petite exploitation
(jamais plus de quatre ou cinq vaches).
Un peu plus haut, on trouve la maison des
« sorciers » : Jean-Pierre Colas, né en 1880, sa femme,
Augustine (1888), dite Jeanne « celle qui boit », pour la
différencier des autres femmes se faisant aussi appeler Jeanne
(j'aurai également l'occasion de revenir sur ce phénomène) et
ses deux fils : Fernand (né en 1906) et Gaston (né l'année
suivante). Cette maison d'une seule pièce est tout à la fois la
plus à l'écart du chemin et la plus basse par rapport à celui-ci,
en raison de la configuration du terrain. On ne voit guère que
son toit, dissimulée qu'elle est par de hautes haies. Mais ce
toit la distingue des autres habitations par sa couverture de
tuiles (toutes les autres sont en ardoise). Ces Colas sont eux
aussi de tout petits fermiers, locataires.
Plus haut encore, à gauche cette fois, la seule maison
faisant face au chemin : celle de Fernand Moreau, marié avec
Jeanne Martin d'abord, avec laquelle il a une fille : Marie,
puis, après la mort de Jeanne, avec Pauline, la soeur de celle-
ci. Fernand et Pauline auront un fils, Michel (Mimi) qui vit
encore dans la maison et élèveront un enfant de l'Assistance :
Fernand Godin. Eux aussi vivent en autarcie et leur maison
est constituée d'une seule pièce.
Enfin, tout en haut, au-dessus des Moreau, et offrant
au chemin un mur de pignon borgne, une maison que se
partagent deux familles. Côté sud, dans deux pièces dominant
25 la route, habitent les Pieuchot 10, c'est-à-dire, Jean-Pierre, dit
père Pékin, le frère de la bonne du père Mimi, sa femme
Jeanne, leurs trois enfants : Jean-Marie, Suzanne, Lazarine et
Marie. Ils prennent en charge des enfants de l'Assistance
dont trois seulement sont restés en mémoire : Gaston-Michel
Durand, Céline Ribeiro qui se sont intégrés définitivement à
cette famille et, plus tard, Charles Fontaine (né à la fin de la
Seconde Guerre). Jeanne Pieuchot élèvera aussi le fils naturel
de Suzanne : Claude.
[Phot. 1. Côté Pieuchot]
Au nord, vit la famille Colas i 1 (sans liens connus de
parenté avec Jean-Pierre Colas, le sorcier) : le père, Léon, dit
Léo, dit « Long-pipe », la mère, Jeanne - son vrai prénom est
Françoise mais cela n'apparaît que sur le recensement de
1911 - et les enfants du couple : Marie-Paule (appelée
simplement Marie jusqu'à l'adolescence, puis Yvette),
Thérèse, Gaston, né en 1913, ainsi que deux enfants de
l'Assistance élevés simultanément : Gabrielle (on dit
« Gabérielle ») et Raymond Langlois. Le couple a perdu un
enfant, Fernand, qui s'est brûlé en tombant dans la
cheminée 12. Les Colas vivent tous dans une seule pièce.
[Phot. 2. Côté Colas]
Les deux familles, Pieuchot et Colas, sont chacune
propriétaire de leur partie mais elles sont incontestablement
les plus pauvres du chemin. Le père Pieuchot travaille,
durement, à la journée, tour à tour maçon, bûcheron, ouvrier
agricole... Le père Colas est tonnelier, mais il ne fabrique
guère que, de temps en temps, une brouette, un tonneau ou un
saloir. Il doit lui aussi, avec moins de conviction que son
voisin, se faire embaucher à la journée.
1° Cf. arbre généalogique.
Il
12
C'est la présence d'enfants de l'Assistance publique qui, depuis une
sentence du Châtelet du 1' juin 1756, rend le garde-feu obligatoire.
26 Tableau 1
Evolution de la population de Chamchure
Années maisons ménages individus âge
35 17 ont 18 ans ou plus ; 18 ont 1911 5 10
moins de 18 ans (dont 2
enfants placés)
1921 5 8 31 16 ont 18 ans ou plus ; 15 ont
moins de 18 ans (dont 1
orphelin et 1 enfant placé)
1926 5 9 28 16 ont 18 ans ou plus ; 12 ont
enfant naturel, 1 orphelin et 4
enfants placés)
1931 4 7 28 17 ont 18 ans ou plus ; 11 ont
moins de 18 ans (dont 1
enfant naturel, 1 orphelin et 4
enfants placés)
Me voilà garée, côté sud de la maison. Les deux
pièces des Pieuchot sont maintenant propriété d'un couple de
Suisses dont la femme, en fait, est la fille de Maurice Febvre,
l'enfant de l'Assistance élevé par la mère Jean-nette. Ils ont
fait entreprendre des travaux de réfection mais je sais, aux
volets clos, qu'en ce moment ils ne sont pas là. Côté Nord,
ma famille - c'est-à-dire le frère de lait de ma mère, sa
femme, son fils, veuf, et les quatre enfants de ce dernier - est
bien là et les chiens aboient. Mais personne ne se montre.
Je me dirige jusqu'à la barrière. Celle-ci n'existait pas
du temps de Gabrielle. C'est à cause des chiens dit-on, mais,
depuis peu, il y a aussi une pancarte clouée sur le noyer, à
droite de la barrière. « Propriété privée, défense d'entrer ».
Cet écriteau déclenche rire et moquerie de Gabrielle...
J'attends que les chiens se calment un peu pour appeler.
Un temps. Une tête apparaît à la porte puis disparaît
aussitôt : c'est un de mes plus jeunes petits-cousins. Un autre
temps. Je sais qu'une des femmes va apparaître à son tour.
27 Ma tante Jeannette ou ma cousine, si elle est là (elle vit à
Nevers mais passe toutes les fins de semaine et tous les
congés à Chamchure). Finalement, l'une de ces deux femmes
se décide. Elle vient à moi en manifestant une grande surprise
de me voir. Alors je pousse la barrière et je vais l'embrasser
(du temps de Gabrielle on ne s'embrassait pas).
Nous sommes à présent dans la cour et nous parlons.
Rites de seuil... Quand je suis fatiguée de me tenir debout-
parfois mon interlocutrice donne l'exemple - je m'assois sur
l'échelle qui est appuyée contre le mur de la maison. On
échange des nouvelles de tous les membres de la famille.
J'apprends qui est venu de Paris à Chamchure ces derniers
temps. Depuis la maladie de Thérèse, puis son décès, il n'y a
plus guère que ma cousine Aline, son mari ou l'un ou l'autre
de ses fils. Les propos se font acerbes quand on me raconte
qu'Aline est venue aux « Vouivres » (à 15 km, dans la
maison qui fut à ma tante Yvette et dont un des fils d'Aline a
hérité) puis est repartie sans daigner venir dire bonjour à
Chamchure. « Mais, insiste-t-on, tout se sait... ». Venant de
l'intérieur de la maison, me parvient le son de la télévision...
Enfin, je suis invitée à entrer après ce long temps d'attente
qui marque bien le poids et la valeur symboliques du seuil
« [...] lieu où le monde se renverse » 13 et où, même les plus
pauvres sont maîtres.
Si c'est ma cousine Angèle qui m'accueille, nous
nous asseyons sur les pierres du seuil de la maison - de plain-
pied - et nous bavardons des heures. En même temps, elle
cherche les puces dans les poils de son chat ou de son chien
et les écrase entre ses ongles, en parlant. Je me garderai bien
de rapporter cela à Gabrielle car je connais d'avance ses
réflexions : « Ça ne m'étonne pas d'elle (ni ma mère, ni sa
"soeur" Yvette, ni sa "nièce" Aline n'aiment Angèle), de mon
temps on ne chouchoutait pas les bêtes comme ça. Ils ont à
peine à manger et ils ont des chiens et des chats... » etc., etc.
Cette cour, passage obligé entre l'intimité familiale,
souvent orageuse, du dedans, et le dehors, source de liberté
mais aussi toujours inquiétant, me semble aujourd'hui - pour
13 Pierre Bourdieu, Le sens pratique, p. 459.
28 moi qui dois, après une longue absence, m'y soumettre,
comme il était de règle naguère, aux rites d'intégration
évoqués plus haut - exemplaire d'un espace de socialisation
qui a perduré.
C'est pourquoi, si les allers-retours incessants entre
passé et présent peuvent prêter à confusion, ils m'ont semblé
permettre de mieux appréhender, dans ses évolutions comme
dans ses permanences, le terrain particulier de cette
recherche.
La maison des Colas
Toutes les maisons de Chamchure se ressemblent :
exiguës et basses, toits d'ardoises, murs de pierres au crépi
écaillé, petites fenêtres, porte dont la partie supérieure, vitrée
et mobile, est protégée la nuit par un battant de bois. Je
voudrais décrire celle des Colas, qui est un peu la mienne. La
décrire, parce que c'est le centre de la toile. Le noeud du
réseau qui s'est constitué au fil des ans à partir des enfants
qui y furent élevés.
L'unique pièce a changé depuis mon enfance.
D'abord, ce ne sont plus les carreaux rouges, taillés en
losange, qu'avait également connus Gabrielle, ceux qui
recouvrent le sol aujourd'hui sont blanc granité. Les murs,
autrefois vaguement blancs, sont à présent laqués de bleu.
Naguère, le seuil franchi, on apercevait à droite, dans
un renfoncement, un grand tonneau rempli, en permanence,
d'eau du puits. Y était accrochée une timbale en aluminium
dont on se servait quand on avait soif. Le tonneau a laissé
place à un lavabo avec l'installation de l'eau courante -
contrôlée, purifiée, parfaitement conforme aux normes de
salubrité - et seuls mon oncle Gaston, Roland son fils et
Gilles, l'aîné de ses petits-fils, s'obstinent à boire l'eau du
puits, affirmant que son goût est sans égal. Quand elle vient,
Gabrielle dit la même chose, ajoutant même que c'est « un
trésor de santé ». Ma tante, ma cousine et ses filles se
récrient, avec des mines dégoûtées, en nous rappelant les
crapauds, couleuvres et autres horribles bêtes qui pataugent
dans ce bouillon de culture. Ma mère hausse les épaules et,
29 par derrière, grommelle qu'étant jeune, Jeannette ne faisait
pas tant la difficile... Je me range, quant à moi, résolument
parmi les « buveurs d'eau du puits ». Les anciens disent
d'ailleurs la « fontaine », parce que, dans leur enfance, c'était
un simple point d'eau bordé de pierres sur lequel il fallait se
pencher pour plonger le seau. Moi, je l'ai toujours connue
avec sa margelle basse et son système de chaîne permettant
de puiser.
Cette fontaine tient une place très importante dans nos
souvenirs. C'est le père nourricier de ma mère, Léo, qui l'a
creusée avec le père Pieuchot. Elle est donc commune aux
deux familles bien que située dans un pré appartenant aux
Pieuchot, en contrebas de la maison, au sud-ouest. Quand, en
été, le puits des Martin et celui des Moreau tarissaient, tous
les habitants de Chamchure venaient s'approvisionner à
« notre » fontaine qui, elle, a toujours tenu bon.
Nous touchons là, pour la première mais non la
dernière fois, au point le plus sensible de la vie quotidienne à
Chamchure. Le morcellement des terres, une construction,
certes limitée mais sauvage, contraignent ses habitants,
farouches individualistes et d'humeur vindicative, à devoir,
dans leurs divers déplacements, traverser le territoire de leurs
voisins. D'où des conflits larvés qui éclatent régulièrement.
Si Gabrielle parle de notre puits avec fierté, sa soeur
y tombant (c'étaient Thérèse a cependant failli s'y noyer en
d'ailleurs toujours les enfants qui étaient chargés d'aller
puiser). Heureusement pour elle, la mère Pieuchot, de sa
porte, a remarqué le seau de bois à côté de la fontaine. On
peut s'étonner que la voisine se soit alarmée de ce détail mais
toujours est-il qu'elle s'est mise à crier. Le père Léo et son
fils, Gaston, qui avait une dizaine d'années, travaillaient dans
le potager aménagé dans leur pré au-dessus. Ils ne pouvaient
rien voir, le potager et le pré de la fontaine étant séparés par
une haie. Peut-être, d'ailleurs, n'auraient-ils pas eu la
présence d'esprit de Jeanne Pieuchot. Mais ils ont repêché la
pauvre Thérèse qui, au dire de tous, ne se débattait même pas.
Cette soeur de ma mère avait la réputation d'être un peu
« simple », les Colas et les Pieuchot affirmant que c'était à
30