FREUD ET L'UNIVERS SONORE
Le tic-tac du désir

I!lustration de couverture: « Métamorphose », encre de Chine et pastel de Tarif MASRI-ZADA.

Edith LECOURT

FREUD ET L'UNIVERS SONORE
Le tic4ac du dé~r

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

PSYCHANALYSE ET CIVILISATIONS Collection dirigée par Jean NADAL L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théories issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque, à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection « Psychanalyse et Civilisations» tend à promouvoir cette ouverture anthropologique nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste qui, en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà paru: Rêve de Corps. Corps de Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zuili, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand et M. Torok, R. Major, R. Dadoun, M.F. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Psychanalyse et culture russe,par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt. A PARAÎTRE La psychanalyse en Hongrie, par E. Brabant. Les fantômes de l'âme, par C. Nacluin. Utopie créatrice. Destin de la pulsion, par M.F. LecomteEmond. Langue arabe, corps et inconscient, collectif dirigé par fL Bendahman.

L'Harmattan, 1992 @ ISBN: 2-7384-1538-5

QUELQUES NOTES D'INTRODUCTION

Trop de bruit fait sur l'a-musicalité de Freud a suffisamment attiré notre attention sur une lacune dans l'interprétation des dires freudiens et sur une carence dans la compréhension du fait musical. Prendre Freud au mot lorsqu'il exhibe, dans quelques textes connus, une « nonmusicalité », c'est bien le pire tour que l'on puisse jouer au fondateur de la psychanalyse. Il convenait donc de rétablir le contexte, et aussi d'entendre l'humour dont Freud s'est montré généreux. Le fondateur d'une technique passant exclusivement par la parole, centrée sur un rapport auditif patient-thérapeute, ne marquait-il pas là un investissement particulier? Comment ne pas se demander la façon dont lui-même se situait dans l'univers sonore des bruits et des musiques? Une première recherche sur la place accordée à la question du sonore dans les rêves nous amenait, en 1985, à constater l'ambiguïté de Freud dans son rapport au sonore et à la musique, illustrée notamment par la position rigide qu'il a prise à l'égard de l'interprétation de l'entendu dans le rêve. Ceci nous conduisit à élargir notre investigation à plusieurs autres textes. D'observations que nous comptions, au début, comme ponctuelles, anecdotiques, nous avons été entraînée à découvrir des passages tout à fait importants, situés dans les textes pour nous les plus inattendus. C'est à ce moment que notre curiosité nous a poussée à une lecture « sonore» de l'ensemble de l'œuvre et des correspondances disponibles 1. Le projet de l'ouvrage est ainsi né.
1. Il s'agissait d'un relevé systématique de tous les mots, noms, expressions et passages ayant un rapport avec l'univers sonore. 7

Au cours de cette lecture thématique, nous avons eu la satisfaction de découvrir, sous la plume de Freud luimême, dans une lettre adressée à son ami Fliess, l'affirmation de l'intérêt particulier qu'il portait à la question « des rapports des sons entre eux ». L'importance donnée au vocabulaire sonore, l'insistance sur les métaphores sonores et musicales, dans les textes freudiens, viennent d'ailleurs étayer cette affirmation. Mais notre objectif ne s'arrêtait pas à l'exploration de l'univers sonore et musical de Freud. En suivant le cheminement des questionnements, des réflexions, des intuitions freudiennes, dans ce domaine pour lequel il n'a jamais écrit, nous avons trouvé des éclairages, des voies nouvelles pour la recherche que nous avions déjà engagée sur la place du sonore dans le fonctionnement psychique et, particulièrement dans ses mises en formes verbale et musicale. Cet ouvrage en constitue donc une étape. Nous avons choisi en « Ouverture» cette formule de Freud: « L'analyste convoque le patient à une certaine heure de la journée, le laisse parler, l'entend, puis lui parle et le laisse écouter. » (127, 33) Dans ce texte Freud insiste sur la dimension non visuelle du dispositif psychanalytique: il n'y a rien à voir. Rien à voir de l'analyste pour l'analysant, certes, mais aussi pour les collègues qui voudraient assister - en observateurs ou en apprentis - à des séances de psychanalyse (en réponse aux demandes qui lui étaient faites). Laisser parler... entendre, parler... laisser écouter. Tout se passe dans le sonore, dans une alternance de production et de réceptivité, entre analyste et analysant, symétrie assurée par la position centrale de l'analyste: entendre, parler. Le laisser parler qui engage la liberté de parole, la libre association, est couplé à l'entendre qui souligne tout à la fois la résonance et la neutralité de la réception. Tandis qu'à la parole de l'analyste est assigné un espace-temps d'écho, distance, silence: le laisser écouter. La répétition du terme « laisser» qui encadre cette formule en fournit la clef, si longuement forgée (au travers des explorations et expériences précédentes, de l'électrothérapie, de la cocaïne, de l'hypnose, des pressions exercées sur le patient) : la libre association. 8

A interroger « l'entendre» de Freud, au travers de ses écrits théoriques, comme de son expérience personnelle des sons, des bruits, des musiques, c'est justement quelque chose de ce creux de l'audition, ou du négatif de l'écoute, qui apparaît à la source même de la technique de l'interprétation psychanalytique. A centrer son activité professionnelle sur la dimension sonore, détournant même le regard pour mieux entendre, Freud nous semble lutter contre la séduction des sirènes, allant jusqu'à s'aventurer à en interpréter le chant. Ce n'est pas «le vacarme du refoulé» qui est le plus inquiétant pour l'homme, nous dit-il, mais bien plutôt cette mélodie insidieuse, « la mélodie des pulsions» qu'il se donne pour objectif de capter au travers et par-delà les intonations si séduisantes du transfert. Et dans les atermoiements de la recherche théorique entre les destins du voir et de l'entendre - dont nous suivrons les étapes -, il semble considérer que plus forte que la fascination du regard est cette captation de l'être. Mais Freud veut aller plus loin qu'Ulysse, renverser la position, de passive en active, résister à l'appel ne lui suffit pas, il lui faut capter, LUI, le chant des sirènes. Pour cela, les expériences thérapeutiques précédentes lui ont appris que non seulement le corps devra être mis hors d'état d'agir - allongé sur le divan -, mais le regard soigneusement dissocié de l'ouïe, délié de l'objet. Ce dispositif, celui de la cure, témoigne donc de la force de l'emprise ressentie par son fondateur, et sa théorisation de ce que cette lutte lui a permis de nous faire découvrir de nous-mêmes; quête dont la hardiesse et la musicalité nous a séduite. Nous traiterons dans une première partie, de la place du sonore dans l'œuvre de Freud, la seconde partie sera consacrée à ce qu'il nous a livré, dans ses écrits, de son expérience sonore et musicale, en cours de route nous partagerons nos propres « fantaisies» sur ce sujet.

N.B: Pour pouvoir plus facilement faire correspondre le texte, l'index et les références de l'œuvre et des correspondances de Freud, nous avons numéroté ces textes, par ordre chronologique de leurs parutions (en suivant la Gesammelte Werke). Nous avons aussi attribué un numéro, par souci d'homogénéité, aux références extérieures à l'œuvre de Freud que nous avons 9

utilisées. Ainsi chaque référence comporte un numéro renvoyant à l'ouvrage ou l'article, suivi d'un autre chiffre correspondant aux pages considérées. Les mots soulignés dans les citations correspondent au texte original, et sont donc le fait de l'auteur. Toute intervention de notre part est indiquée.

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Première partie

LA PLACE DU SONORE DANS L'ŒUVRE DE FREUD

I PLAIDOYER POUR LE BRUIT

Du constat de la sensibilité de Freud aux modes d'expression sonore, à l'analyse qu'il fait des symptômes sonores de ses patients; du cri au mutisme; nous cheminons, au travers de l'œuvre, jusqu'à l'introduction de la métaphore sonore comme soutien à l'élaboration théorique: les concepts de refoulement, de censure, d'Idéal du Moi, de Surmoi, y trouvant une résonance particulière.

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Se faire entendre Dire tout haut

L'importance du vocabulaire sonore utilisé par Freud ne s'applique pas seulement à la désignation de bruits, de sons, de musiques. Une grande partie de ces vocables est utilisée au sens propre ou au sens figuré pour exprimer ce qui de soi sort ou devrait sortir, « se faire entendre », et l'écho reçu ou non par l'environnement. Freud se montre très sensible à cet échange sonore. Il se plaindra autant du « tapage» que du silence. On retrouve dans cette forme sonore de l'écriture les traces du tempérament fougueux de l'auteur.

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1 -

Les cris du cœur, les cris du texte

Freud encourage ses amis à exprimer tout haut ce qu'ils pensent tout bas. Il ne supporte pas l'attitude d'un Breuer qui n'a pas le courage de ses opinions, par contre il s'enthousiasme pour la hardiesse de Fliess à qui il écrit: « Pour la constitution il est bon de pouvoir crier tout ce qu'on a sur le cœur» (14, 261-262). Plus jeune n'avait-il pas fait des recommandations dans ce sens à son ami Silberstein à propos de son choix amoureux? Il écrivait, le 16/8/1873 : « Si Mme L. te propose d'attendre la majorité de sa fille pour devenir son gendre, ne refuse pas tout à fait, mais regarde bien l'orpheline qui, je crois, doit être aussi à Roznau. Si elle crie beaucoup et a une bonne voix haute, ce sera une honnête jeune fille, digne de ton amour. Même si elle crie trop, cela ne devrait pas te rebuter; au bout de quelques années, tu pourras parler d'une voix argentine et nommer petit ange la propriétaire de cette clochette d'argent. » (174, 68) Nous reconnaissons, à travers cet usage recommandé du cri, la conception économique d'accumulation et de décharge, partie importante de la théorie freudienne, comme des ressentis quotidiens de son auteur. Les textes aussi crient... et non seulement Freud ne se montre pas sourd aux arguments, comme il l'écrira à K. Abraham, mais il lui arrive de percevoir les appels du texte, ainsi écrit-il: « Le travail dont vous m'avez fait cadeau - sur l'éjaculation précoce - est d'aussi excellente qualité (...) Il est si transparent qu'il semble réclamer à grands cris une présentation graphique des forces psychiques qui s'y entrecroisent et s'y ramifient. » (le 8/5/1916, 166, 240) Aussi n'est-il pas étonnant que Freud s'attende à ce que ses travaux « fassent du bruit» et se montre souvent déçu du peu d'échos qui lui reviennent. Déjà dans ses premières correspondances avec Martha il exprime l'ambition qu'il a de se faire entendre et goûte ses premiers succès: « Premièrement je vais recevoir la préparation de mon beau diagnostic - il s'agit d'un cas d'atrophie musculaire avec troubles extensifs de la sensibilité - qui fait ici beaucoup de bruit, de sorte que je pourrai écrire là-dessus un bel article.» (165, 133) De même il écrit à Abraham le 26/12/1908 qu'il s'attend à ce que l'analyse du petit Hans fasse « un vacarme énorme» ! ce qui est bien prendre à 14

la lettre un texte centré sur du charivari! (166, 70) Nous reviendrons sur cette étude dans un prochain chapitre. A Jung aussi il écrit le 21/11/1901 à propos des études mythologiques: « Cela appelle à grands cris que l'on s'en occupe dignement. » (167, 347) Citons enfin la lettre par laquelle Freud répond aux félicitations que Fliess lui a adressées pour sa nomination comme professeur extraordinaire (professeur associé), le 11/3/1902 : « Voilà donc ce que peut faire un titre d'Excellence! même m'apporter à nouveau ta voix chère, dans une lettre (...) La Wiener Zeitung n'avait pas encore publié cette information, mais le bruit de ma nomination, émanant des bureaux officiels, s'était rapidement propagé. » (14, 306) 2 Le tapage publique

Mais en dehors de ses travaux personnels, Freud n'apprécie guère ce qui fait trop de bruit! il parle alors de vanité et va jusqu'à citer à ce propos un vieil adage français qui dit que « ... le bruit est pour le fat... » (165, 498). Il dénonce bruit, vacarme, tapage dans le monde des idées (14, 251) et se plaît à penser: « Nous aurons beau dire (...) la voix de l'intellect est basse, mais elle ne s'arrête point qu'on ne l'ait entendue... » (129, 77) Dans une lettre adressée à son jeune ami Silberstein, le 6/12/1874, il copie le catalogue des « objets à mettre aux enchères dans la maison d'un collectionneur» de Lichtenberg, catalogue qui comprend, entre autres objets sonores - l'objet suivant : « Une chaise per se (lire probablement: percée). Si l'on y prend place correctement, on entend une douche de sons de timbale et de trompette, qui retentit à travers toute la maison. Meuble pour un personnage important. » (174, 110-111...) C'est ainsi qu'il évite systématiquement les discussions lors des congrès, évitement qui n'est pas ici mépris, mais plutôt à la mesure de l'intensité des affects sous-jacents et du risque ressenti à s'exposer. On peut alors s'étonner qu'il fasse la leçon à Groddeck pour son isolement, dans sa lettre du 21/12/1929 : « Je suis peiné de voir que vous cherchez à élever un mur entre vous et les autres lions de la ménagerie congressiste. Il est difficile de pratiquer la psychanalyse en isolé. Elle constitue une entreprise éminemment sociale. Ce serait tellement plus beau si nous 15

rugissions ou hurlions en chœur et en mesure, au lieu de grogner chacun pour soi dans son coin. » (165, 388) Mais rien n'était moins assuré, dans ces assemblées, que la mesure, en l'absence de dompteur et/ou de chef d'orchestre! Du chœur, Freud n'aura d'ailleurs pas, à notre connaissance, l'expérience, ses goûts musicaux confirmant son peu d'appétance au groupe, mettent en avant la mélodie, tout au plus, le duo. Cette lettre à Groddeck n'est-elle pas à entendre comme un écho de celle à Jung, datée du 14/4/1907 dans laquelle il explicite cette attitude de retrait et le félicite d'avoir accepté à sa place l'exposé au congrès international d'Amsterdam ? : « On avait de toute évidence en vue un duel entre Janet et moi, mais je hais des combats de gladiateurs devant la noble populace, j'ai peine à me résoudre à laisser une foule indifférente émettre un vote sur mon expérience, etc. » (167, 79-80).

B 69)

Une voix angélique, émotion et mutisme

« Ta lettre m'émeut comme une voix angélique. » (165, C'est dans la correspondance à Martha que nous trouvons l'expression la plus directe de la sensibilité émotionnelle de Freud et des conduites d'évitement ou de paralysie qu'elle provoque. Nous soulignerons ici sa relation avec le rapport que Freud entretient avec le sonore et la musique. Sa sensibilité aux voix est manifeste, particulièrement dans ses correspondances, elle s'exprime par des appréciations précises des qualités vocales, mais aussi beaucoup dans la qualification affective des tonalités de ces échanges. L'émotion évoquée dans la citation précédente a justement pour origine une telle qualité de ton, au travers de l'écrit, voix médiatisée, et voix idéalisée. Il n'en reste pas moins que cette émotion le laisse lui, régulièrement, sans voix, comme il en fait souvent la confidence à Martha. Ainsi, dans cette même lettre Freud évoquant deux situations pénibles (le suicide de N. Weiss et le jugement de Friedmann), donne des observations très sonores et contrastées des interventions des protagonistes. Mais le 16/12/1883 à propos d'un incident d'antisémitisme dont il est le témoin, dans le train, il remarque son évolution 16

personnelle: « ... Un an plus tôt l'irritation m'aurait rendu muet. » (165, 89) On ne peut s'empêcher de penser ici au souvenir qu'il retrouvera au cours de son auto-analyse de l'humiliation subie par son père, et dont ce dernier lui avait fait le récit: son bonnet ayant été jeté dans le caniveau, il avait dû le rechercher. Freud poursuit son commentaire de l'incident: « Je crois cependant m'être conduit honorablement et m'être servi courageusement des moyens dont je disposais sans pour autant avoir été grossier. Après tout, je ne suis pas un géant, je n'ai pas de crinière à hérisser, pas de mâchoire à faire grincer, pas de voix de stentor, pas même une allure distinguée; tout cela aurait eu un effet plus rapide sur ces canailles. » (165, 90) L'énumération de ces manques, notamment sur le plan sonore, ne fait que souligner l'intensité de l'indignation, et la difficulté à « se faire entendre» dans un combat jugé inégal. Si l'indignation peut rendre muet, on retrouve ce même mutisme dans les moments agréables. Ainsi écrit-il le 18/8/1882: «N'est-il pas terrible que deux êtres qui s'aiment, et ne trouvent ni le moyen ni le temps de se le dire, attendent qu'un malheur ou un désaccord leur arrache les cris de la tendresse? Il ne faut pas être avare de son affection. » (165, 38) Plus tard il écrit ce qu'il aimerait mais ne peut exprimer: « Je voudrais pousser des cris et bondir d'allégresse et surtout être déjà aujourd'hui près de toi, mon doux trésor aimé. » (165, 202) Si l'écriture semble le mettre plus à l'aise cette médiation ne le protège pourtant pas lorsqu'il s'agit des lettres qui lui sont destinées. Ainsi écrit-il: « Plus tes petites lettres sont tendres, plus je deviens muet» (165, 56) ; et encore « ... la joie me rend muet: je suis si heureux de t'avoir que je me sens incapable d'exprimer ce bonheur par des mots. » (165, 174) Ces différentes citations mettent en avant, comme nous l'avons déjà vu précédemment, la question de la mesure, la gestion de l'émotion et de son expression, et cela aussi bien dans la relation amoureuse que dans les groupes et assemblées. Cette correspondance confirme la grande sensibilité de Freud, sensibilité qui souvent le réduit au silence, ou au retrait. Alors la seule voie, pour lui, de « se faire entendre », est celle de l'intellect, ses travaux doivent faire 17

« beaucoup de bruit ». C'est-à-dire que c'est par l'intermédiaire de l'écho de ses pensées chez autrui qu'il retrouve le chemin de l'expression. C'est notamment dans la correspondance à Jung que se manifeste cette forme d'écho. Mais avant de s'y reporter, revenons à cette première citation : « Ta lettre m'émeut comme une voix angélique. » Car ce n'est pas n'importe quelle voix, la voix de l'ange est musicale, et c'est bien cette qualité qui produit ici l'émotion, et le mutisme. Freud nous fournit-là une clef de son rapport à la musique, dans cette association amoureuse entre féminité et idéalisation (et asexuation). Nous y reviendrons.

C 1 -

Jung et les fantômes
Un écho

frappeurs

de coups

Freud trouve en Jung un écho, il écrit, le 2/9/1907, avoir attendu « qu'une voix sorte de la foule des inconnus pour répondre à la mienne », et ajoute « cette voix fut la vôtre» (167, 276). Même si cet écho se fait parfois tonitruant! « Oui en vous cela tempête et tonne à nouveau aujourd'hui et gronde de loin vers moi. » (168, 25) C'est dans la correspondance de Freud avec Jung que s'exprime le plus la vigueur de ce rapport au sonore. Ainsi par exemple, critiquant le travail de Sollier, Freud écrit: « Vous allez trouver que je tonne de nouveau en pape contre les hérétiques. Mais puis-je voir les choses de deux manières différentes» (167, 90) ; et dans la même lettre il poursuit: « faites-moi bientôt entendre de nouveau du Burghôlzli. Quand Bleuler et vous aurez également admis la théorie de la libido, il devra y avoir un fracas audible dans la littérature» (167, 91). Il ne croyait pas si bien dire! Ce « fracas », on le sait, n'eut jamais lieu... (Jung s'étant par la suite séparé de Freud justement à propos de ces positions théoriques). 2 Un pet sonore

Par contre il arrive plusieurs fois à Freud de reprocher à Jung de rester trop discret, voire timoré: « Pourquoi ne l'avez-vous pas dit à haute voix?.. Nous pouvons prendre notre revanche par l'humour en parlant une 18

fois entre nous de ces « pets» lui écrit-il le 31/10/1910, traitant des problèmes avec Bleuler (168, 107). Notons à ce propos l'écho à d'autres « pets )), ceux-là écrits en pointillés par Freud - fait que souligne D. Anzieu (179, 95) dans la lettre à Fliess du 4/12/1896: «Ma psychologie de l'hystérie sera précédée de ces fières paroles: lntroite et hic dU sunt (trad. entrez: ici aussi se trouvent les dieux) (...), la résistance par: Mach es kurz ! Am Jüngsten Tag ist nur ein... (trad. Abrège! Le Jour du Jugement Dernier, il n'y aura qu'un... )), citation de Gœthe in Zahne Xenein (Les Xénies apprivoisées) mais dont l'original n'omet pas le pet final! D. Anzieu ajoute que Freud l'utilisera en exergue du chapitre trois consacré aux dissidences de Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (179, 80). Nous assistons ainsi aux trois étapes de la production de ce son malséant: en 1896 il est à proprement parler « sous-entendu )), sous l'effet de la censure (Anzieu, 179, 113), en 1910 il est émis dans l'intimité de la relation à Jung, tout en désignant non plus les résistances en général mais celles d'un Bleuler, enfin, officialisé en 1914, il est adressé à tous les dissidents dont Bleuler fut le chef de file. Nous trouvons ici la dimension sonore utilisée dans la problématique de la censure, sur laquelle nous reviendrons, dans deux éléments du plaisir sonore pré-génital: buccal et anal. 3 Craquements

Nous avons gardé le meilleur pour la fin avec cette lettre du 16/4/1909 dans laquelle Freud, mi-amusé mi-agacé, se plaît à répondre sérieusement aux observations faites par Jung lors de sa dernière visite, à savoir la présence de bruits suspects dans son appartement, bruits qui pourraient être la manifestation de « fantômes frappeurs de coups )). On sait l'intérêt de Jung pour la parapsychologie et les expériences qui s'y rapportent, on connaît aussi la curiosité de Freud à ce sujet. N'avait-il pas mis en exergue de la Psychopathologie de la vie quotidienne cette citation de Gœthe: «Nun ist die Luft von solchem Speek so voll, dass niemand weiss, wie er ihm meiden soli )) (trad. l'air est maintenant si plein d'un tel revenant que personne ne sait comment lui échapper), citation de Faust, acte V, scène 19

5. Voici la réponse très précise de Freud, gage de son ouverture d'esprit, et de son sens critique: « ... Je crains à présent de retomber auprès de vous dans le rôle du père si je parle de ma relation aux fantômes frappeurs de coups; il me faut cependant le faire, parce qu'il en va quand même autrement que vous ne pourriez le penser. Je ne nie donc pas que vos dires et votre expérience m'aient fait grande impression. Je me suis proposé d'observer après votre départ, et donne ici les résultats. Dans ma première chambre cela craque sans cesse, là où les deux lourdes stèles égyptiennes reposent sur les planches de chêne de la bibliothèque, cela est donc trop transparent. Dans l'autre, là où nous l'avons entendu, cela craque très rarement. Au début je voulais admettre comme preuve que le bruit si fréquent pendant votre présence ne se fasse plus entendre - mais il s'est manifesté à plusieurs reprises depuis lors, jamais cependant en rapport avec mes pensées et jamais quand je me préoccupais de vous ou de ce problème particulier qui est le vôtre. (Maintenant non plus, ce que j'ajoute en guise de défi). Mais l'observation a bientôt été dévalorisée par autre chose. Ma crédulité ou du moins ma disposition à croire a disparu avec la magie de votre présence personnelle ici ; 'il est de nouveau, pour certains motifs intérieurs, tout à fait invraisemblable pour moi que quelque chose de cette sorte puisse se produire; le mobilier désenchanté se tient devant moi, comme devant le poète après le départ des dieux de la Grèce, la nature dédivinisée. » (167, 295-296) Nous soulignerons dans ces passages de la correspondance à Jung des thématiques fondamentales du rapport au sonore, la dimension anale, les fantasmes de destruction et de persécution. Ironie du sort? quelques années plus tard, Freud écrit à Abraham, de façon tout aussi sonore sa joie à l'expulsion de Jung! Le désenchantement est alors complet... Freud écrit à Abraham, le 25/6/1914 au sujet du Jahr. buch et s'exclame « La bombe a maintenant éclaté» (166, 285) et le 18/7 il salue d'un « hourra» le règlement de la situation des dissidents (et de Jung en particulier) : « Je ne peux réprimer un hourra. Nous voilà donc débarrassés d'eux! » (166, 188). Jung qu'il lui arrivait de trouver atteint de « fanfaronnite », comme il l'écrit à Ferenczi, et dont la perspective de scission était envisagée, l'année pré20

cédente, dans une expression sonore plus dépressive et musicale: « Il est parfaitement possible qu'on nous .enterre vraiment, cette fois, après avoir si souvent et vainement entonné pour nous le chant funèbre. » (lettre à Ferenczi du 8/5/1913, N°393F)

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Du cri

L'année 1895, année de L'Esquisse d'une psychologie scientifique, et des Études sur l'hystérie, Freud tente une théorisation du sonore à propos du cri, à partir de ses réflexions sur plusieurs cas cliniques. Nous présenterons en premier sa réflexion théorique, suivie des illustrations cliniques.

A - Du cri à ['objet, tentative de théorisation du rapport sonore à ['objet
C'est dès l'Esquisse que Freud développe une réflexion théorique sur le sonore. Et ceci à partir de l'analyse de deux opérations: l'expression verbale, et la compréhension. Comparant les processus perceptifs aux processus cogitatifs, il remarque la faiblesse de ces derniers au regard du degré de réalité. L'expression aura donc à jouer le rôle de médiation entre le cogitatif et le perceptif, entre réalité interne et réalité externe. Freud écrit: « IL doit être possible de reconnaître et de reproduire les processus perceptifs grâce à leur association avec les décharges de la perception; mais les frayages produits par la pensée ne laissent derrière eux que leurs effets et non la mémoire. Un frayage de pensée peut, tout aussi bien, se réaliser par un unique processus intense que par dix processus moins impressionnants. Or, les indices de décharges par la voie du langage peuvent servir à pallier cette insuffisance. Ils portent les processus cogitatifs sur le plan même des processus perceptifs en leur conférant une réalité et en rendant possible leur souvenir. » (15, 376) Ainsi la production sonore, verbale, constitue-t-elle le passage à la décharge nécessaire, sur le plan économique, 21

cette extériorisation, ce passage à la réalité extérieure et donc à la perception - par les organes des sens - qui vient trouver place, sur le plan topique, dans la trace mnésique. De la même façon la compréhension est ici définie comme une opération qui s'exerce à partir du désir, par l'investissement de la perception, dans la visée de l'objet: « Nous avons pu voir déjà (...) qu'au moment où s'instaure la fonction du jugement, les perceptions éveillent l'intérêt par suite de leur connexion possible avec l'objet désiré. Leurs complexes se trouvent ainsi divisés en une fraction non assimilable (1'« objet») et une autre fraction révélée au moi par sa propre expérience (les « propriétés », ou activités de l'objet). C'est à cette opération qu'on donne le nom de compréhension (15, 376) Freud développe ensuite les deux points de contacts existant entre les opérations de compréhension et d'expression verbale. C'est précisément à cette articulation qu'il situe la dimension sonore, notamment le cri, entre émission involontaire et profération. 1 Des objets qui font crier...

« ... il y a, en premier lieu, des objets (des perceptions) qui font crier parce qu'ils provoquent une souffrance. C'est un fait d'une extrême importance de voir que cette association d'un son (donnant également lieu aux images motrices des mouvements du sujet lui-même) avec une perception qui est déjà elle-même un complexe, puisse augmenter le caractère « hostile» de l'objet et servir à diriger l'attention vers une perception. Nos propres cris confèrent son caractère à l'objet, alors qu'autrement, et à cause de la souffrance, nous ne pourrions en avoir aucune notion qualitativement claire. Cette association fournit donc le moyen de rendre conscients des souvenirs pénibles et d'attirer sur eux l'attention: la première catégorie des souvenirs conscients se trouve par là créée. De là il ne reste que peu de pas à faire pour découvrir le langage. » (15, 377) Nous ne sommes pas d'accord ici avec la « traduction» qu'a cru bon d'ajouter l'éditeur, à ce passage, dans la note de cette même page (traduction de Anne Berman) : « Voici comment on peut traduire ce passage en employant la terminologie ultérieure de Freud: les frustrations subies dans 22

la première enfance contribuent en général beaucoup au développement du sens de la réalité. Elles fournissent, en particulier, à l'enfant une raison de reconnaître, d'identifier, la personne qui s'occupe de lui et qui lui procure à la fois satisfaction et frustration. » Cette version « adaptative » gomme toute l'originalité de ce paragraphe que Freud considérait se rapporter à un fait « d'une extrême importance... » Le son qui échappe, le cri, lors d'une perception douloureuse: 1) qualifie et intensifie l'affect associé (ici le caractère hostile), par une sorte de renforcement et par le processus de projection: « nos propres cris confèrent son caractère à l'objet ». Et ce mouvement qui « jette» le son, permet, en retour, et comme en écho, au travers de sa perception, l'identification de sa qualité affective; 2) centre l'attention sur cette perception l'élevant au rang de point de repère, de référence, et ce par sa mémorisation. On pense ici au concept proposé par G. Rosolato de « signifiant de démarcation» (203). Ce « travail» psychique est déjà une forme de prise de conscience et se trouve à l'origine des souvenirs conscients. Le travail accompli actuellement par certains musicothérapeutes, à partir des productions sonores spontanées de patients psychotiques, pourrait venir illustrer ce premier point. Être attentif aux productions sonores émotionnelles, ou automatiques, de ces patients, leur en faire l'écho, c'est favoriser une prise de repères perceptifs, relationnels, affectifs, sur les situations dans lesquelles elles surgissent. 2 Des objets sonores

Freud poursuit: «Il existe une seconde catégorie d'objets émettant constamment certains bruits, c'est-à-dire des objets dans le complexe perceptif desquels un son joue quelque rôle. Par suite d'une tendance à imiter qui surgit pendant le processus de jugement, il devient possible de trouver une annonce d'un mouvement (exécuté par soimême) relié à cette image auditive. La série de souvenirs dont nous parlons ici peut, par là, elle aussi devenir consciente. Il faut ensuite associer les sons volontairement émis aux perceptions. Ceci fait, les souvenirs qui surgissent au 23