Genèse d’un homme sensible

Genèse d’un homme sensible

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Français
166 pages

Description

Si j’acceptais d’être résilient, jusqu’où pouvais-je vivre ma résilience. Combien de temps allais-je pouvoir transformer mes souvenirs d’enfance, en d’incroyables et merveilleux souvenirs. Combien de temps allais-je pouvoir maquiller mon père, en un père parfait, qui nous avait bien éduqué, accompagné jusqu’à la sortie de sa maison en nous donnant tous les outils pour affronter la vie avec ses challenges, ses obstacles et ses défis.
Et si la résilience, était un mélange de résignation et de résistance. Se résigner à ne pas faire le procès de ses parents, tout en résistant à leur héritage émotionnel.
Si la résilience que j’ai naturellement mise en place adolescent, était une sorte de défense immunitaire, contre un abysse affectif dans lequel je menaçais de tomber. Où en est cette résilience lorsque l’on constate à l’âge adulte que l’on est le seul à avoir travaillé. Que nous sommes dans un sens unique, que personne n’est venu à notre rencontre ?


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Date de parution 06 octobre 2016
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EAN13 9782334216401
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Langue Français

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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-21638-8

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

À mon ami Pierre Pauquet

Je suis très soucieuse de vérité

et très anxieuse de répandre cette vérité.

Germaine Tillon, ethnologue et résistante

Ma mère était assise le visage entre ses mains, accoudée à la table de la cuisine. Je vis bien, quand elle leva la tête pour me regarder, que ses yeux étaient encore mouillés. Elle me demanda si j’allais bien, avec cette voix tremblotante qui me faisait comprendre que c’était elle qui n’allait pas très bien. Je tirai une chaise pour m’asseoir à ses côtés, elle regardait droit devant elle en me disant avec une voix faussement détachée que cela faisait partie de la vie d’une mère de famille. Que, parfois, il fallait satisfaire sexuellement son mari, même lorsqu’elle ne le désirait pas. Il fallait qu’elle y mette un peu du sien comme on dit. Ce soir-là, c’est ce qui s’était passé. J’avais seize ans et c’est à moi qu’elle en parla. Le plus douloureux était d’imaginer toutes les fois où elle s’était retrouvée toute seule, assise à cette table de cuisine.

Moi qui recherchais encore l’amour dans les bras d’une fille qui, je l’avoue, aurait ressemblé plus ou moins à ma mère. D’un coup d’un seul, l’idée qu’une fille qui deviendrait plus tard ma femme puisse un jour s’obliger à faire l’amour avec moi, sans que je ne m’en aperçoive, me terrorisa.

Une double réaction s’opéra en moi, la surprise et le dégoût. La surprise que ma mère puisse me parler de son intimité. Elle ne nous avait jamais habitués à cela. Puis, tout de suite après, vint le dégoût que m’inspirait mon père. Comment ne pouvait-il pas sentir si sa femme, ma mère, avait ou n’avait pas envie de lui. Ce soir-là, je ne trouvais pas le sommeil. Les quatre murs de ma chambre ne finissaient pas de s’écrouler sur moi toute la nuit. Mes posters, mes étagères avec mes livres, plus rien n’avait de place ni de sens. Comment pouvais-je vivre sous ce toit où ma propre mère ne se sentait pas entièrement heureuse. Pourquoi se forçait-elle ? Ne pouvait-elle pas lui parler, ou tout simplement lui dire non ?

Il me revint le souvenir d’un jour où elle me répondit, quand je lui demandai pourquoi elle ne décorait pas la maison à son goût, qu’étant donné que mon père ramenait l’argent au foyer, c’était lui qui avait le droit de décider de tout. Elle avait bien essayé de le faire quelques fois, mais mon père mettait court à son initiative en lui criant dessus qu’elle n’y comprenait rien.

Elle était donc, avec ce rapprochement, en train de me dire que, comme c’était lui qui ramenait l’argent à la maison, elle ne pouvait rien lui refuser, jusqu’à son corps. L’idée me glaça. J’attendis jusqu’au week-end, car souvent ils partaient se promener ensemble à la campagne. Quand je dis « promener », c’était plutôt aller à la cueillette, oui, cela aurait dû me mettre sur la piste. Mon père aimait encore se donner l’impression qu’il vivait de la cueillette, alors son idée qu’il se faisait de la femme n’aurait guère dû me surprendre. Il ne pouvait aller nulle part sans avoir quelque chose à ramener. Champignons, asperges, raisin volé dans les vignes ; il chassait et pêchait également.

Le week-end venu, mes parents, en effet, partirent se promener ; j’avais passé l’âge d’être obligé de les suivre. J’étais le troisième et dernier enfant de la famille. Avant moi se trouvaient ma sœur aînée et mon frère.

Je décollai tous mes posters et toutes mes photos des murs de ma chambre, je fis disparaître tout objet personnel qui puisse faire penser que cet endroit était occupé par un adolescent. Je voulais que cette pièce ressemble à une chambre d’hôtel, qu’elle ne soit plus qu’un lieu de passage, sans âme. Je remplis un sac avec quelques affaires de rechange puis quelques effets personnels. Une fois fait, je pris une feuille et un stylo et je me mis à écrire une lettre expliquant et justifiant mon départ.

Je leur écrivais que je ne pouvais plus vivre dans une maison où il n’y avait plus d’amour. J’en profitais pour dire à mon père ce que sa femme n’osait lui dire. Qu’elle n’avait pas toutes les fois envie de lui et qu’elle se forçait. Sauf que cette fois-ci, elle me l’avait dit et me demandait de l’aider. Après tout, lorsque je venais trouver ma mère pour me plaindre de mon grand frère ou de ma grande sœur, c’était bien dans l’idée qu’elle fasse quelque chose pour moi et qu’elle prenne ma défense. Mon erreur cette nuit-là fut d’imaginer que la situation était réversible, que ma mère puisse venir me demander de la défendre contre mon père. J’étais en plein Œdipe ; ma mère me demandait de tuer mon père, elle avait choisi entre son fils et son mari. Elle me missionnait de l’impossible. Nous étions en pleine Antiquité.

J’étais le second de leur enfant à quitter la maison. Ma sœur m’avait précédé quelques mois auparavant. Une dispute avec mon père qui l’avait traitée de prostituée car elle passait trop de temps à son goût avec son petit ami dans sa chambre les samedis après-midi.

C’est moi qui fis le guet devant la double porte vitrée du salon, ce soir-là. Afin de permettre à ma sœur de quitter la maison en toute discrétion, je refermai la porte de chez nous avec le plus grand silence, sur la personne qui comptait le plus au monde pour moi à cette période. Elle avait amené une nouvelle façon de penser à la maison. Grâce à elle, je compris que mes parents n’étaient pas le seul modèle à suivre.

Mon escapade ne fut que de courte durée.

C’est à cette même période que, malgré l’image pitoyable que j’avais de l’homme marié, j’essayai de me trouver une future femme, ou du moins d’aiguiser mes goûts sur le genre de femme que je choisirai pour faire ma vie d’homme.

J’avais bien eu des amoureuses à l’école ou dans mes premières colonies de vacances. Mais, en pleine mutation, à l’âge de quatorze ans, un soir, mon père nous avait emmenés chez un collègue de travail qui voulait le pousser à se syndiquer, je l’appris plus tard. À notre arrivée, ils nous installèrent dans le salon autour d’une table d’apéritif, avec tout ce qu’il fallait dessus.

J’étais en train de me servir des cacahuètes dans un bol lorsque leurs deux enfants nous rejoignirent au salon ; ils descendaient de leur chambre pour se joindre à nous. J’avais atteint l’âge où je préférais rester avec les grands. Cécile leur fille cadette vint me dire bonjour.

Je fus tellement ébloui par sa beauté et sa douceur que j’en perdis mes cacahuètes sur leur tapis. Je la persuadai de s’inscrire en colonie de vacances pour l’année en cours car elle n’était pas dans le même établissement scolaire que le mien et je voulais m’assurer de pouvoir la revoir sans les parents.

Ce fut sa première colonie. Mon entreprise porta ses fruits. Un soir, les garçons qui avaient des vues sur une amoureuse entreprirent une descente dans le dortoir des filles. Nous avions tous fait notre choix ; bien sûr, Cécile était pour moi.

Je l’embrassais avec la langue comme les grands, c’était la première fois pour moi, pour le vrai baiser. Plus tard, lorsque l’on me demanda comment j’avais trouvé cela, je répondis Mouillé.

Cécile ne fut mon amoureuse que d’un seul été. Mon père ne se syndiqua jamais.

Je retentai l’expérience avec d’autres filles. J’étais à Seine-lès-Alpes, en colonie de nouveau. Nous étions au réfectoire, le premier soir de notre arrivée. Nous avions, avec Virginie, dérobé un pichet de vin rouge. Je ne sais si le seul charme que nous dégagions avait suffi à expliquer ce qui suivit, ou si nous fûmes aidés par l’ivresse de l’alcool, mais toujours est-il que je me retrouvai dans une salle informatique, juste après avoir quitté la table. Elle me plaqua littéralement contre la porte refermée et m’embrassa à pleine bouche. L’étape suivante se déroula dans un dortoir inoccupé, où je me retrouvai allongé sur un lit, la tête de Virginie entre mes cuisses, le pantalon baissé. Elle tenait mon sexe entre les mains et s’apprêtait à faire ce que l’on fait dans ces moments-là.

Je la trouvais si jolie, si belle, elle avait de grands yeux verts en amande, signés par, de part et d’autre de son visage, de beaux cheveux noirs qui retombaient. C’est justement cette beauté, je crois, et cette douceur que je n’arrivais pas à associer avec le bout de mon sexe qui dépassait de ses doigts et qui, d’où je me trouvais, se trouvait juste au-dessous de son joli petit nez.

Une sensation de dégoût me parcourut le corps et l’esprit. Je la regardais et ne pus m’empêcher de lui dire qu’elle n’était pas obligée. Qu’en aucun cas cela ne faisait partie de ce que j’attendais d’elle. Je voulais qu’elle sache que le sexe n’était pas la suite logique des sentiments que je ressentais pour elle. Elle insista, mais tout au long de son exécutoire, le dégoût ne me quitta pas.

Je ne fis pas le rapprochement tout de suite, mes parents étaient, dans ces moments-là, très loin de ma pensée. Mais, avec le recul, quelques jours plus tard, alors que Virginie voulut recommencer l’expérience, je ne pus plus atteindre le stade d’érection nécessaire à cette pratique sexuelle.

J’étais rouge de honte de ne pouvoir satisfaire le désir de Virginie qui, apparemment, elle, contrairement à ma mère, ne connut jamais le dégoût du sexe ou du moins pas encore. Il y avait une telle concurrence entre les garçons et leurs premiers exploits, qu’il me semblait que nous devions aller au rapport après chaque expérience et venir prouver aux autres que nous étions de futurs étalons en pleine puissance.

Mon incapacité à satisfaire Virginie s’imposait à moi comme une double peine. La première concernait mon moi intime. J’avais un problème avec le sexe opposé, avec lequel il me fallait faire alliance afin de reproduire ce que les hommes et femmes font sur cette terre : se marier, avoir des enfants et une maison. La seconde était de devoir mentir aux autres garçons. Commencer à mentir était une manière incontournable de m’éloigner d’eux. Ce que je ne voulais pas. J’aimais faire partie du groupe ; mon grand frère en faisait partie. Je devais y rester et voulais continuer mon adolescence à leurs côtés. Ce petit groupe de copains était au fond de moi une sorte de bretelle de sortie pour quitter l’autoroute familiale afin d’aller à la découverte de la vie. Ne plus les voir, c’était un peu m’être trompé de sortie. La bretelle que j’avais empruntée commençait à se trouver couverte d’obstacles, dont le plus gros était le mensonge. Pas n’importe quel mensonge, le mensonge de soi. Ne pas être qui je suis. Être un autre. Mon être tout entier n’était qu’un mensonge.

J’avais déjà, comme beaucoup de garçons de mon quartier, pratiqué la masturbation commune avec des petits camarades de jeu ou d’école. À cette même période, l’un d’eux attira un peu plus mon attention. Il s’agissait du fils d’un de nos voisins qui était, lui aussi, assez en retrait des autres garçons du quartier. Au début, je pensais qu’il rencontrait peut-être le même problème que moi avec les filles, que peut-être ensemble nous pourrions nous épauler afin de surmonter cette peur. Je dus me rendre rapidement à l’évidence que seule sa différence de nationalité le faisait se tenir à l’écart du groupe, parce qu’il était italien. Il était arrivé en France à l’âge de huit ans. Ses parents avaient emménagé au-dessus de chez mes parents. Déjà à l’école, la directrice l’avait accompagné dans notre classe afin de nous le présenter et de nous expliquer rapidement son histoire. Elle nous demanda de l’accueillir comme tous les autres et de lui faire une place. Ce qui, selon moi, connaissant déjà la méchanceté des garçons de ma classe vis-à-vis de moi, était une erreur à ne pas commettre, si elle voulait vraiment l’intégrer. Je me levai donc devant la directrice et lui indiquai que la place à mes côtés était vide. Comme elle l’avait toujours été depuis la rentrée. Flavio vint donc s’asseoir à mes côtés. En plus d’être mon nouveau voisin de maison, il était devenu mon voisin de classe.

Tout ce que nous avons fini par trouver comme thérapie avec Flavio était finalement d’assouvir nos premiers plaisirs ensemble. Toutes les fois que nous nous retrouvions nous tremblions de plaisir à nous retrouver isolés des autres car notre isolement était souvent synonyme de plaisirs sexuels. Nous avons commencé par nous masturber ensemble puis à échanger nos mains. Je le masturbais avec ma main, il me masturbait avec la sienne. Puis, un jour, je lui ai proposé de lui offrir ma bouche. Souvent, il me demandait de lui jurer que je n’étais pas pédé ; je lui promettais que je ne savais pas de quoi il parlait, il me connaissait des petites copines. Des amoureuses. Mais je devais reconnaître que, plus nous nous amusions ensemble, plus je commençais à m’attarder sur son corps et laisser traîner mon regard sur chaque détail, plus l’anatomie des filles me laissait indifférent. Il était imberbe et très bien dessiné. Dans leur famille italienne, ils étaient maçons de père en fils et je pensais que cela avait dû se mémoriser dans leurs gênes afin que leur anatomie leur permette de faire ce métier très physique.

Le fait de pratiquer moi-même la fellation plutôt que de laisser cela à mes petites copines, me donnait l’impression de ne plus être dégoûté par ce sexe d’homme et ce que j’y associais de répugnant, dominateur et irrespectueux de la femme. Malheureusement, moins il me dégoûtait, plus il me procurait du plaisir. J’avais l’impression d’apprivoiser une partie sauvage de l’homme. Le paradoxe était que je craignais ces garçons virils, mais que mon attirance se réduisait à ce qu’ils pensaient avoir de plus masculin, leur sexe.

En fait, Flavio avait commencé, avec mon grand frère, à regarder des films érotiques sur Canal+ en crypté. Mon frère montait chez ses parents, juste au-dessus. Ils s’enfermaient dans le salon quand ils étaient certains que les parents dormaient, ils se masturbaient mutuellement devant le film. Lorsque mon frère partit à l’armée, c’est Flavio qui me raconta ce qu’ils faisaient ensemble le soir. Il ne tarda pas longtemps à me proposer de remplacer mon frère devant Canal+.

Le plus paradoxal dans tout cela est que mon frère faisait partie des garçons qui avaient mené la vie dure à Flavio à ses débuts dans le quartier, ce qui avait participé à son éloignement, le même isolement qu’il connaissait à l’école. De par sa nécessaire adaptation à sa nouvelle langue, son nouveau pays et son nouveau quartier, Flavio paraissait retardé. Comme on disait à cette époque. Il ne l’était pas, mais comme j’étais le seul à pouvoir en témoigner et que je subissais quasiment le même traitement que lui par les garçons du quartier, ma parole n’aurait absolument rien changé.

Avec Flavio nous servions la messe à la paroisse de Sanary. Sa famille étant très chrétienne, il me faisait régulièrement retourner toutes les icônes religieuses qui se trouvaient dans sa chambre lorsque nous nous retrouvions pour faire l’interdit. Ma sœur n’habitant plus chez moi et mon frère se trouvant à l’armée, je décidai de faire venir Flavio dans ma chambre les week-ends où mes parents s’absentaient. Nous avions trouvé un signal. Je montais le son de la stéréo assez fort ; ainsi, Flavio savait que la voie était libre. Il se présentait à la porte de l’appartement presque aussitôt. Nous nous retrouvions très vite assis sur mon lit.

J’aimais ce temps mort durant lequel nous cherchions des sujets de discussion qui allaient, petit à petit, nous amener au sexe. Il finissait toujours par me demander si je m’étais masturbé récemment. Puis, il me disait qu’il pensait que son sexe avait encore grandi et me demandait de vérifier. J’aimais qu’il me le demande car cela laissait supposer que j’étais le seul à pouvoir noter la différence.

Le seul moment où lui et moi n’étions plus en communion était après la jouissance. Dès qu’il avait joui, une sensation de dégoût s’emparait de nous. Nos regards se croisaient à peine, nous nous fuyions mutuellement, jusqu’à ce que nous ayons remis nos vêtements. Puis, il remontait chez lui. Moi je m’allongeais sur mon lit, la tête dans ses odeurs.

Au fur et à mesure de nos rencontres, la fuite avait fait place au dialogue. C’est lui qui commença. Moi je respectais son dégoût, j’avais pris l’habitude de le laisser partir, comme un sauvage. Un jour il s’énerva après lui. Pourquoi je suis toujours dégoûté ? Il se plaignait que je ne sois pas une fille. Il me le disait souvent. Mais si tu étais une fille, on pourrait faire ça souvent. Tous les jours. Il me demanda même un jour de voir si je ne pouvais pas emprunter une paire de bas à ma mère pour que je fasse plus féminin. Je lui dis que je ne voulais pas pour autant devenir une femme. J’argumentai sur le fait que c’était tout simplement plus facile avec lui qu’avec une fille, que j’avais moins peur. Mais que cela ne m’empêchait pas de continuer à préférer les filles.

Je devais mentir à Flavio, comme je mentais à ma famille. Dans les deux cas, je devais prouver que j’étais bien hétérosexuel. Même avec le sexe de Flavio dans la bouche, il fallait que je ne prenne pas trop de plaisir avec lui pour en garder avec les filles. Je commençai à ne plus rien y comprendre. Il me demanda un jour si je ne pensais pas que nous ne serions pas moins dégoûtés si nous fumions un pétard. Je lui répondis que je l’ignorais. Mon plaisir était en train de s’affirmer. Oui, j’aimais me retrouver avec lui, non, mon dégoût n’existait pas vraiment. Je croyais ressentir du dégoût au début, mais avec le recul, je ne faisais que m’associer au dégoût de Flavio, afin de ne pas être démasqué, lorsqu’il me demandait de lui promettre que je n’étais pas pédé.

Alors je lui mentais. Il n’y avait définitivement pas de place pour moi dans ce monde. Tout au moins pour ma réalité. D’autant que le mot pédé, n’avait pour moi, pas la même résonance à mes oreilles. En effet, je n’en connaissais pas. Je crois même que je n’en avais jamais croisé. La première fois que j’entendis parler d’hommes qui aimaient d’autres hommes, était à la radio, tard le soir. Une radio libre avait donné la parole à des auditeurs afin de témoigner de leur rejet par la société.

Je ne me retrouvais pas dans leur situation. Oui, j’aimais avoir des relations sexuelles avec Flavio, non, il ne me rejetait pas, il rejetait seulement l’attirance qu’il avait pour moi. Mais seulement après avoir joui. Ce qui pour moi ne représentait qu’un dixième du temps que nous passions ensemble. Quant à la société, vu mon âge, je ne me préoccupais guère de son futur rejet.

Paradoxalement à ce que je vivais avec ma famille et Flavio et étant donné les bonnes relations que j’entretenais avec mes amis proches, je décidai de tester leur amitié en leur avouant l’inavouable. Le tri s’opéra de lui-même ; restèrent les vrais amis et me quittèrent ceux que cela dérangeait le plus.

Un après-midi, je montai le son de la stéréo de mon père. Flavio se présenta dans les cinq minutes qui suivirent, il me demanda d’aller plus loin. Flavio, après notre rituelle entrée en matière autour de quelque vocabulaire ciblé, se déshabilla. Il ne s’allongea pas comme d’habitude. Il s’assit sur la chaise de mon bureau et commença à me diriger. Il me demanda de venir m’asseoir sur ses genoux face à lui. Il me raconta qu’il avait vu cette position dans un des films de Canal+, il voulait l’essayer avec moi. Je m’exécutai donc, après avoir insisté pour commencer par une fellation. Je n’étais pas une femme soumise et il était hors de question que j’assouvisse le désir d’un homme sans aucun préliminaire. Je devais absolument penser à mon plaisir aussi afin de ne pas ressentir de dégoût.

Après quelques minutes, il me souleva et m’assit sur ses cuisses.

J’étais en plein drame. J’avais l’impression que ce que je m’apprêtais à faire avec Flavio allait de manière irréversible décider et engager ma future vie affective. Le drame dans tout cela venait du fait que je sentais au fond de moi que Flavio ne m’aimait pas comme je commençais à l’aimer. Il ne voyait en moi qu’un camarade de jeux sexuels, je savais qu’un jour je le verrais tenir la main d’une fille dans la rue. En fait, je me posais les mêmes questions que les jeunes filles que je fréquentais se posaient. Devaient-elles oui ou non offrir leur virginité à ce garçon plutôt qu’à un autre ?

Toutes ces réflexions me traversèrent l’esprit en une fraction de seconde. Mais Flavio ne se posait pas les mêmes questions apparemment. Lorsque j’en arrivai à me dire oui ou non, Flavio cria un grand oui, ses bras m’entourèrent comme s’il craignait que je ne m’échappe de son sexe. Je ressentis quelque chose qui hésitait entre le plaisir et la douleur. Flavio était en moi, son sexe m’appartenait pleinement, ce qui suivit ne nous était encore jamais arrivé. Ses yeux étaient plantés dans les miens, avec une sorte de remerciement au fond d’eux, mélangé à quelque chose d’animal. Il me possédait et j’aimais être possédé. Il me demanda de faire comme dans le film, de bouger de haut en bas en appui sur mes pieds. Il voulait être sûr pour la première fois que je ressente le même plaisir que lui. Juste avant de jouir, il me lâcha Je tiens beaucoup à toi, tu sais ?

Je lui confirmai que moi aussi. Le soir même, Flavio, vint demander à ma mère si je pouvais monter chez lui car il avait loué un film et voulait le partager avec moi. Mon cœur battait, je sentais le désir de Flavio atteindre des limites qu’il n’aurait jamais franchies auparavant. Une fois devant le film, il fit des allers-retours réguliers jusqu’à la chambre de ses parents pour écouter s’il les entendait ronfler et ainsi s’assurer qu’ils dormaient profondément. Après son troisième voyage, il vint me chercher dans le salon et m’emmena dans la cuisine. C’était la pièce la plus éloignée du reste de l’appartement. Là, il tira une chaise comme dans ma chambre l’après-midi même. Il nous déshabilla très rapidement et m’assit sur lui. Cette fois, je le sentis encore plus fougueux que la première fois. C’est lui qui guidait...