//img.uscri.be/pth/4a3aff42ee17b799ac4b45b31fc8fb6d6b52e121
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 29,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Genres de récits

325 pages
La question des genres de discours est actuellement au centre de travaux qui touchent autant les études littéraires, que l'analyse des discours et les sciences de la communication et de l'information. Ce livre aborde la question des genres sous un angle limité et exemplaire : le cas des genres du récit. Prenant position dans les débats actuels sur la narratologie « postclassique », cet ouvrage étudie des récits oraux, journalistiques, politiques, poétiques, théâtraux et issus de la rhétorique.
Voir plus Voir moins

Genres de récits
Narrativité et généricité des textesSciences du langage :
Carrefours et points de vue
Collection dirigée par Irène Fenoglio
(CNRS, Paris, ITEM/Ens d’Ulm)
La collection « Sciences du langage : Carrefours et points de vue »
accueille tout ouvrage offrant au lecteur une confrontation entre divers
points de vue sur une même question ou notion, un même auteur, une
même œuvre dans le domaine de la linguistique et des sciences du
langage. Elle s’adresse aux spécialistes (étudiants, enseignants, cher­
cheurs) comme à tout lecteur curieux de la façon dont différentes appro­
ches permettent, par la discussion, une avancée des connaissances sur
le langage et les faits de langue.
1) Frédéric Tor TEra T, Approches grammaticales contemporaines.
Constructions et opérations, 2010.
2) Nadège LEChEvrEL, Les approches écologiques en linguistique.
Enquête critique, 2010.
3) Émilie BruNET et r udolf MahrEr, Relire Benveniste. Réceptions
actuelles des « Problèmes de linguistique générale », 2011.
4) J ean­Michel adaM, Genres de récits. Narrativité et généricité des
textes, 2011.Genres de récits
Narrativité et généricité
des textes
Jean-Michel A A
Sciences du langage :
Carrefours et points de vue
n° 4
mdCouverture : www.loasis-studio.com
Mise en page : CW Design
D/2011/4910/12 ISBN : 978-2-8061-0012-2
© Harmattan-Academia s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 L - -
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que
ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
Imprimé en Belgique.
www.editions-academia.be
vueivoenaaulnDu matin à la nuit, sans arrêt, des récits hantent les
rues et les bâtiments. Ils articulent nos existences en
nous apprenant ce qu’elles doivent être. couvrIls « ent
l’événement», c’est-à-dire qu’ils en font nos légendes
(legenda, ce qu’il faut lire et dire). Saisi dès son réveil
par la radio (la voix, c’est la loi), l’auditeur marche tout
le jour dans la forêt de narrativités journalistiques, publi-
citaires, télévisées, qui, le soir, glissent encore d’ultimes
messages sous les portes du sommeil. […] Notre société
est devenue une société récitée, en un triple sens : elle est
définie à la fois par des récits (les fables de nos publicités
et de nos informations), par leurcitationss et par leur
interminable récitation.
Michel de Certeau (1980 : 312) Avant-propos
La théorie des genres et la narratologie ont, en particulier depuis la
Poétique et la Rhétorique d’Aristote, l’une et l’autre une longue his-
toire et elles connaissent actuellement un regain d’intérêt de la part
de chercheurs de disciplines et de traditions scientifiques très diffé-
rentes. Ce livre se donne un double objectif d’intervention théorique
et méthodologique dans le champ de la narratologie et plus largement,
des études narratives, d’une part, et dans le champ des travaux sur les
textes et sur les genres de discours, d’autre part. Plutôt que d’écrire un
essai sur les genres de discours en général, comme j’en avais initiale-
ment le projet, j’ai choisi de limiter mon propos aux genres possé-
1dant une caractéristique textuelle nar . Ce rati choix ve m’a permis de
ne pas tenter d’établir un modèle théorique de classement a priori
des genres ou une description des systèmes de genres propres à tel
2ou tel domaine socio-discursif (discours de presse écr, discourite s
littéraire, discours politique, discours académique scolaire ou univer-
sitaire, discours médical, discours juridique et judiciaire, etc.). J’ai
choisi de considérer une forme de mise en texte récit, le , et d’en obser-
ver transversalement les réalisations discursives dans des genres liés
aux pratiques discursives de différentes sphères sociales d’activité, à des
époques différentes.
Aux genres classiques du récit de l’apologue, du récit oratoire, du récit
historique et du récit poétique (auquel le chapitre 3 sera consacré), l’ar-
1. Le numéro 59 de la revue Pratiques : « Les genres du récit », paru en 1988, était
une première approche du propos du présent ouvrage. L’association de cher-
cheurs de Metz et de Lausanne avait permis l’étude de quatre grands genres
narratifs : la fable (Caroline Masseron) et le conte philosophique (André Petit-
jean), le récit de rêve (Jean-Daniel Gollut) et le monologue narratif e au théâtr
(Bénédicte Le Clerc et J.-M. Adam). Je ne reviendrai ici que sur ce dernier cas.
2. Voir à ce propos Adam, Herman et Lugrin 2000a et 2000b.8 Genres de récits
ticle «Récit » de l’Encyclopédie ajoutait le récit dramatique qui met en
scène l’inscription de la narration dans un échange, dans une inte-
raction (objet du chapitre 5). Il faut ajouter à ce dernier cas, celui de
l’insertion des récits dans les entretiens et romans-conversation
comme Jacques le Fataliste et plus encore ce qu’on appelle récit le
encadré ou « emboîté » (Chklovski), forme courante dans la nouvelle
(Balzac, Barbey D’Aurevilly, Maupassant) et dont le modèle est aussi
bien le Décaméron que les Mille et une nuits et la mise en récit du dia-
logue chez Platon. En effet, si certains dialogues platoniciens sont
directement donnés (GorgiasPhèdre, et Cratyle, par exemple), le
Charmide, le Lysis, le Protagoras, l’Euthydème et la République sont racon-
tés par Socrate, Phédonle , le Banquet et le Parménide par un narrateur.
Ce dernier exemple est un des plus complexes puisque Céphale y
raconte comment Antiphon lui a raconté un dialogue, qu’il tient
lui-même de Pythodore, entre Socrate, Parménide et Zénon.
eLes aventures de Sindbad le marin, texte du ix siècle introduit
edans les Mille et une nuits au début du xviii siècle, fournissent, dans
une autre culture, un des modèles du genr: le epauvr e Sindbad le
Portefaix se fait raconter par son homonyme fortuné, tout au long
de sept journées, les sept voyages qui ont fait sa fortune. La narration
est déclenchée par le besoin de justifier une différence de richesse.
De jour en jour, Sindbad le Portefaix est non seulement de plus en
plus con vaincu («T u as certes mérité le repos et ce bien-être insigne
où je te vois aujourd’hui ») mais, grâce aux dons de Sindbad le Mar in,
il est devenu de plus en plus riche, jusqu’à devenir un «mar chant
parmi les plus réputés ». Dans Sarrasine de Balzac, comme dans les Mille
et une nuits, on ne raconte ni pour distraire ni pour instruire, mais
pour obtenir en échangeant et c’est cet échange qui est figuré dans
le récit lui-même, comme le montre Roland Barthes dans sa célèbre
étude de la nouvelle (1970). Plus près de nous,Un taxi mauve de
Michel Déon ou René Leys de Victor Segalen mettent en scène un
échange narratif rendu plus complexe par le fait que la parole du nar-
rateur ne présente plus la moindre garantie de vérité. Nous entrons
ainsi dans l’ère du soupçon (Sarraute) et de la métanarration géné-
ralisée (Beckett).
Des formes ethnologiques du récit mythique et du récit étiologique
(légendes d’origine et contes en pour« quoi? » à la visée nettement
explicative) aux formes littéraires récit du policier, fantastique, parodique
ou excentrique, en passant par les contes merveilleux, grivois ou philo-Avant-propos 9
e esophiques, les histoires tragiques du xvi et xvii siècles, inspirées de faits
divers sanglants et ancêtres du roman noirrécit , le de rêve ou l’histoire
drôle, la liste des formes narratives écrites et orales semble inter minable.
Avec les développements de l’informatique, des jeux de rôles et des
grammaires du récit, est apparu récit le arborescent dont les li« vres dont
vous êtes le héros» ont été une des formes les plus populaires.
L’origine de ce genre narratif se trouve dans conte le « à votre façon»
qui permit à Raymond Queneau, conformément aux principes de
l’O.U.L.I.P.O., de raconter la destinée de trois « alertes petits pois»
selon un schéma arborescent permettant à chaque lecteur de cons-
truire sa propre histoire. C’est ce principe de base que le dramaturge
anglais Alan Ayckbourn a développé dans Intimate Exchanges dont Alain
Resnais a réalisé une transposition cinématographique simplifiée:
Smoking/No Smoking.
Face à une telle diversité, c’est en partant du fait que la catégorie
du « récit» a été identifiée par de nombreux travaux sociolinguistiques
et de psychologie cognitive comme une régularité commune obser-
vable – dans une ère culturelle qui resterait à délimiter–, qu’il m’a
paru possible d’étudier quelques-uns des genres de discours caracté-
risés par un effet de narrativité et en me limitant ici à un corpus de
langue française. Cette propriété textuelle les distingue des genres
qui recourent principalement à d’autres formes de textualisation
identifiées comme descriptives, argumentatives, explicatives, dialoga-
les ou encore fondées sur l’incitation à l’action (Adam 2001b et
2001c).
La théorisation et la description de ces catégories textuelles et de
leurs variations génériques m’intéressent depuis longtemps, mais je
les ai jusqu’ici abordées en privilégiant l’angle textualitéde la et moins
celui de la généricité (en particulier dans mes travaux sur les textes
3 4narratifs et sur les textes descriptifs). Seuls mes livres sur l’argumen-
tation publicitaire, écrit avec Marc Bonhomme (1997), et sur le e, cont
écrits avec Ute Heidmann (2009 et 2010), ont croisé de fait un mode
dominant de textualisation (respectivement l’argumentation ou le
3. Le récit, Paris, PUF, 1984, coll. Que « sais-je? », n° 2149, sixième édition
1999 ; Le texte narratif, Paris, Nathan, 1985, nouvelles éditions révisées Nathan
1994 & 1996 ; L’analyse des récits, avec la collaboration de Françoise Revaz, , Paris
Seuil, coll. Mémo« » n° 22, 1996.
4. Le texte descriptif, Paris, Nathan, 1989, avec la collaboration d’André
Petit jean ; La description, Paris, PUF, 1993, coll.Que « sais-je? », n° 2783.10 Genres de récits
récit), une pratique discursive (la publicité) et un genre (le conte,
chez Perrault, Andersen et les Grimm).
J’ai toujours pris mes distances par rapport à une narratologie
que je jugeais trop centrée sur les formes les plus élaborées de l’art
5narratif littéraire chez Gérard Genette ,(1972) Tzvetan Todorov
6(1969) et Paul Ricœur . Cela m’a amené à me distancier de ce que
David Herman a appelé (1997 et 1999) la nar« ratologie classique »,
7en l’opposant à une narratologie dite postclassique« » . La position
8exposée dans le présent ouvrage est textuelle et discursive , c’est-à-dire
que les textes étudiés sont considérés dans ce qui fait leur spécificité
d’actes de discours. L’acte narratif– dont l’art narratif n’est qu’une
forme très élaborée– est une médiation symbolique de l’action à
laquelle l’humain apprend à recourir (Bruner 1991 et 2002) en pro-
duisant et en interprétant des textes ou fragments de textes de gen-
res aussi divers que les histoires drôles, la narration orale ou écrite de
souvenirs personnels, les faits divers, les contes, les fables et les para-
boles, les films de fiction et les reportages, certains messages publici-
taires et passages de discours politiques, etc. Le corpus très divers
dont il va être question correspond à une volonté ne cantonner de la
réflexion narratologique ni dans les sphères de la fiction et de l’art narratif
littéraire ni dans celles de la narration orale. Le récit de fiction est une
catégorie dont l’extension dépasse de beaucoup le seul art romanes-
que. Loin des querelles qui cherchent soit à exclure la littérature du
champ de la réflexion des linguistes et des spécialistes de la com-
munication, soit à privilégier les grandes œuvres au détriment des
réalisations qualifiées ord’«dinair es», je crois, avec Dominique
Maingueneau, qu’il est aujourd’hui possib d’apprle « éhender dans un
5. Les dates, suivies parfois de l’indication de numéros de pages, renvoient à
la bibliographie finale.
6. Temps et récit (1983-1984-1985) et Soi-même comme un autre (1990) sont
fondés sur l’œuvre de Proust et sur l’écriture de l’histoire. Ricœur fois toute
écrit dans la conclusion du second volume Temps de et récit : « On peut dire que
tous les arts de la narration, et à titre éminent ceux qui sont issus turde e,l’écr i
sont des imitations du récit tel qu’il est pratiqué dans les transactions du dis-
cours ordinair » e(1984 : 230).
7. Question limpidement synthétisée par Gerald Prince dans La nar« ratolog ie
classique et la narratologie postclassique » (2006) et plus longuement débattue
dans un article plus critique d’Ansgar Nünning (2010).
8. Je la développe dans La linguistique textuelle. Introduction à l’analyse textuelle
des discours (Paris, A. Colin, 2008) ; une nouvelle édition révisée et complétée
paraît en 2011.Avant-propos 11
même espace toutes les formes de généricité, de refuser les partages
qui ne reposent que sur des habitudes » (2004b : 118). Le but de cet
ouvrage est de poursuivre le changement de perspective opéré par
Tzvetan Todorov dans Les genres du discours, déplacement «qui per-
met de voir qu’il n’y a pas un abîme entre la littérature et ce qui n’est
pas elle, que les genres littéraires trouvent leur origine, tout simple-
ment, dans le discours humain » (1978 : 46). Ce premier déplacement
est inséparable, en retour, de l’éclairage que les formes littérair r-es appo
tent aux usages or« dinaires» qu’elles transforment et déconstruisent.
Bien sûr, certains esprits chagrins verront dans la réunion de faits
divers et de poèmes, de passages narratifs de discours politiques et de
pièces de théâtre une opération de nivellement culturel. J’espère
cependant qu’ils admettront que la comparaison des modalités com-
munes et des différences révèlesans , les confondre, les spécificités de
l’art oratoire politique et de l’écriture de presse autant que celles de
l’art littéraire. Ni le sens, ni la fonction des usages toujours singuliers
du récit par les genres étudiés ne seront oubliés, dans les limites,
bien sûr, des connaissances d’un linguiste conscient de tout ce qu’il
ignore.
En partant de la diversité des récits brefs, j’ai accordé une place
importante aux moments où des écrivains se sont aventurhorés s de
la littérature canoniquement instituée. Apollinaire sera aprvec ésent
un poème d’Alcools mais aussi avec deux anecdotes de la rubr ique
« Échos» du Mercure de France d’août 1917. L’idée même d’hybrida-
tion générique nous permettra de cerner l’émergence d’une écriture
minimaliste et d’un art de la pointe sous des brèves ordinaires du jour-
nal Le Matin écrites, en 1906, par Félix Fénéon ou la présence du
poème sous la trame plagiée ou mimée du genre du fait divers chez
André Breton.
Ce livre ne prétend pas se mêler aux débats actuels sur le sens de
9la «Littératur » eet des études de Lettr.es Pourtant, j’espère que les
lectrices et lecteurs bien intentionnés percevront l’amour de la lan-
9. Je pense au très argumenté et récent Pourquoi étudier la littérature ? de Vincent
Jouve (A. Colin, 2010) et à Lire, interpréter, actualiser – pourquoi les études littérai-
res ? d’Yves Citton, mais surtout au décapant Contre saint Proust ou la fin de
la littérature de Dominique Maingueneau (Belin, 2006) et au collectif Penser le
langage. Penser l’enseignement. Avec Henri Meschonnic, sous la direction de Serge
Martin (L’Atelier du Grand Tetras, 2010); sans parler du rageur et passablement
conservateur La langue est-elle fasciste? d’Hélène Merlin-Kajman (Seuil, 2003).12 Genres de récits
Introduction
gue et des textes qui se trouve sous l’écriture de ces pages et sous les
années passées à tenter de comprendre certains des textes réunis ici
par une causalité autre que le hasard des lectur; j’espèr es e qu’ils y
verront une pièce au dossier d’un décloisonnement raisonné des
sciences humaines et sociales. Le choix de la collection Sciences « du
langage : carrefours et points de vue» que dirige Irène Fenoglio est
significatif. En positionnant mon propos dans le champ général des
sciences du langage, je ne me situe pas seulement dans ma discipline
d’origine– la linguistique – et dans ma spécialité – la linguistique
textuelle –, je m’aventure également et plus largement sur le terrain
des sciences de la littérature, d’une part, et des sciences de l’informa-
tion et de la communication, d’autre part. L’intérêt des démarches
pluridisciplinaires résidant dans la cohérence maintenue des discipli-
nes convoquées, ce livre est un livre de linguiste et les études qu’on
va lire sont marquées par cette spécificité disciplinaire. Mais si ce
livre peut être utile aux étudiants et chercheurs d’autres domaines des
sciences humaines et sociales, il aura pleinement rempli son objectif
10majeur .
10. Merci à Sylvestre Pidoux pour sa relecture attentive et critique de divers
états du manuscrit et à Irène Fenoglio pour son accueil de cet essai dans la
collection qu’elle dirige.Introduction
Les textes
et les genres discursifs
1. Textualité et généricité
1.1. Le programme des « genres du discours »
de Todorov
Le présent ouvrage s’inscrit dans la continuité du programme de
remembrement des sciences de l’homme et de la société dessiné par
Tzvetan Todorov, en 1978, dans Les genres du discours :
Un champ d’études cohérent, pour l’instant découpé impitoyablement
entre sémanticiens et littéraires, socio- et ethno-linguistes, philosophes du
langage et psychologues, demande […] impérieusement à être reconnu,
où la poétique cédera sa place à la théorie du discours et à l’analyse de ses
genres. (1978a: 26)
Une conséquence majeure découle de cette proposition : les genr es
littéraires ne représentent qu’une partie système du « de genres » d’une
société et la question des genres ne relève donc pas exclusivement
1de la poétique littérair : e
Chaque type de discours qualifié habituellement de littéraire a des
« parents » non littéraires qui lui sont plus proches que tout autre type
1. Un grand nombre d’études restent encore dominées par une telle pro-
blématique, si l’on en juge par l’article Genr « es littérair » es de Jean-Marie
Schaeffer dans Nouvle eau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage (1995),
par Gérard Genette (2001) ou le n°79 de La Licorne, coordonné par Raphaël
Baroni et Marielle Macé (2006, P.U. de Rennes).14 Genres de récits
de discours littérair« ».e […] Ainsi l’opposition entre littérature et non-
littérature cède la place à une typologie des discours.
[…] À la place de la seule littérature apparaissent maintenant de nombreux
types de discours qui méritent au même titre notre attention. Si le choix
de notre objet de connaissance n’est pas dicté par de pures raisons idéo-
logiques (qu’il faudrait alors expliciter), nous n’avons plus le droit de nous
occuper des seules sous-espèces littéraires, même si notre lieu de travail
s’appelle «dépar tement de littératur » (françaisee , anglaise ou russe).
(Todorov 1978a : 25)
Si, à la suite de Todorov, nous sommes de plus en plus nombreux
à ne pas limiter la notion de genre à la seule littérature, c’est que les
genres littéraires ne « sont rien d’autre qu’un […] choix parmi les pos-
sibles du discours, rendu conventionnel par une société» (1978a : 23).
Les « possibles du discour » sdont parle Todorov se définissent au sein
des différents systèmes « de genres» que les groupes sociaux élabor ent
au cours de leur évolution historique, faite de contacts et d’emprunts
avec et à d’autres groupes sociaux : « Le choix opéré par une société
parmi toutes les codifications possibles du discours détermine ce
qu’on appellera son système de genres » (1978a : 23). Les genres se défi-
nissent donc par contrastes au sein d’un système de genr; ils ne es se
comprennent qu’à l’intérieur d’un ensemble de ressemblances et de
différences entre genres et sous-genres définis par un groupe social
à un moment donné de son histoire. À la diversité synchronique des
différentes pratiques socio-discursives humaines s’ajoute donc une
diversité diachronique. Les systèmes de genres évoluent et des genres
disparaissent avec les formations socio-discursives et les pratiques
auxquelles ils étaient associés.
L’analyse de discours s’est donné les genres de discours pour objet
quand, dès les années 1980, elle a de plus en plus considéré la diver-
sité des manifestations des activités discursives humaines. Comme le
dit Mikhaïl M. Bakhtine : « La richesse et la variété des genres de la
parole sont infinies car la variété virtuelle de l’activité humaine est
inépuisable et chaque sphère de cette activité comporte un réper-
toire de genres de la parole qui va se différenciant et s’amplifiant à
mesure que se développe et se complexifie la sphère donnée » (1984 :
2265 ). La question des genres était centrale dans la mise au point que
2. Je modifie les citations référenciées en suivant les propositions d’Inna
Tylkowski-Ageeva, dans son mémoire de spécialisation en sciences du lan-
gage, soutenu en 2003 à l’Université de Lausanne, sous ma direction et celle Introduction 15
proposait, en 1987, Dominique Maingueneau : « Les énoncés relevant
de l’AD se présentent en effet non seulement comme des fragments
de langue naturelle ou de telle ou telle formation discurmais aussisive,
comme des échantillons d’un certain genre de discours » (1987 : 23). Dans
son article Analyse « du discour » sdu Dictionnaire d’Analyse du discours,
il revient sur ce propos en soulignant le fait pour que «la première
fois dans l’histoir la e,totalité des énoncés d’une société, appréhendée
dans la multiplicité de leurs genres, est appelée à devenir objet ude d’ét »
(2002 : 45).
Mon choix du concept de genr« es de discour » s (plutôt que
« genres de textes ») vient de mes premières lectures de la traduction
française du célèbre article Prob« lema rečevye žanr» yde Bakhtine,
écrit en 1953-1954 et publié dans le numéro 1 de la revue
Literaturnaja učeba (Les études littéraires, 1978 : 200-219) puis, en 1979,
dans Estetika slovesnogo tvorčestva (littéralement : Esthétique de l’œuvre
en mots, devenu Esthétique de la création verbale dans la traduction fran-
çaise de 1984). «Pr oblema rečevye žanr»,y qui peut être traduit lit-
téralement par Le « problème des genres de la parole» v oire même
« … des registres de la parole», a été transposé en français, dans
Esthétique de la création verbale, sous le titre Les « genres du discour »,s
plus conforme aux attentes du public francophone. En dépit des
difficultés de traduction, la thèse de Bakhtine est essentielle pour la
théorie discursive des genres car elle relie les domaines classiquement
séparés des études littéraires et linguistiques à travers ce qu’il appelle
les «sphèr es» sociales d’usage de la parole. Adoptant une position
textuelle radicalement transphrastique, Bakhtine identifie, de façon
encore classique, trois niveaux textuels directement touchés par les
genres:
Chaque sphère possède et utilise ses genres, appropriés à sa spécificité,
auxquels correspondent des styles déterminés. Une fonction déterminée
(scientifique, technique, essayiste, professionnelle, quotidienne) et des con-
ditions déterminées, spécifiques pour chacune des sphères de la commu-
nication verbale, font naître des genres déterminés, c’est-à-dire des types
de Patrick Sériot: « M.M. Bakhtine : métalinguistique ou translinguistique »
(inédit). Voir également Patrick Sér : iot« Généraliser l’unique : genr es, types et
sphères chez Bakhtine » (Texto !, juillet 2007, vol. XII, n°3) qui montre que
la raduction t anglaise Speech « genres» est plus proche du sens de re«č » qu’es-
pagnols et français traduisent, par une adaptation abdiscurusive, so«» et «dis -
cours». 16 Genres de récits
d’énoncés thématiques, compositionnels et stylistiques déterminés et rela-
tivement stables. Le style est indissolublement lié à des unités thématiques
déterminées et, ce qui est particulièrement important, à des unités com-
positionnelles déterminées : types de structuration et d’achèvement d’un
tout, types de rapports entre le locuteur et les autres participants de la
communication verbale (rapport à l’auditeur ou au lecteur, à l’interlocu-
teur, à la parole d’autrui, etc.). Le style entre à titre d’élément dans l’unité
de genre de l’énoncé. (1984 : 269 ; traduction revue par Inna Tylkowski-
Ageeva)
Cette idée est encore précisée un peu plus loin:
Lorsque nous choisissons un mot, au cours du processus d’élaboration
d’un énoncé, nous ne le prenons pas toujours, tant s’en faut, dans le sys-
tème de la langue, dans la neutralité lexicographique. Nous le prenons habi-
tuellement dans d’autres énoncés, et, avant tout, dans des énoncés qui sont
apparentés au nôtre par le genre, c’est-à-dire par le thème, la composition
et le style : nous sélectionnons les mots selon les spécificités d’un genre. Le
genre de la parole n’est pas une forme de la langue, mais une forme de
l’énoncé qui, en tant que tel, reçoit du genre une expression déterminée,
typique, propre au genre donné. (1984 : 294 ; traduction revue)
Après avoir précisé que les « genres correspondent à des circonstan-
ces et à des thèmes types de l’échange verbal», Bakhtine ajoute que
ces formes d’expressions typiques d’un genre ne font que «r efléter la
relation dans laquelle le mot et sa signification se trouvent par rapport
au genre» (1984 : 295). « Ce qu’on entend résonner dans le mot, c’est
l’écho du genre dans sa totalité» (id.).
François Rastier a été un des premiers à noter que les proposi-
tions du Cercle de Bakhtine étaient très influencées par la philosophie
allemande. C’est aujourd’hui largement démontré et la question des
genres en est l’exemple. Il suffit de lire les remarques et aphorismes
de Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher pour s’en conv:aincr « La e
représentation générale du tout limite à elle seule la diversité du
détail en l’incorporant à un genre déterminé. Car tant les éléments
matériels que les éléments formels ont des sphères différentes dans
la poésie et la prose, dans l’exposé scientifique et l’exposé f» amilier
(1987 [1809-1810] : 81) ; « Originellement le tout est compris comme
genre» (1987 [1809-1810] : 68) ; ou encore: « Sans la connaissance du
genre, on ne peut pas trouver la particularité des productions singu-
lières, de même que sans la connaissance de la période de la langue» Introduction 17
(1987 [1809-1810] : 100). Bakhtine prolonge cette dernière propo-
sition en précisant que les langues et les genres sont indissociables et
en insistant sur la fonction régulatrice conjointe de la langue et des
genres:
La langue maternelle – son lexique et sa structure grammaticale –, nous
ne l’apprenons pas dans les dictionnaires et les grammaires, nous l’acqué-
rons à travers des énoncés concrets que nous entendons et que nous
reproduisons au cours de la communication verbale vivante avec les gens
qui nous entourent. Nous n’assimilons les formes de langue que dans les
formes d’énoncés et avec ces formes. Les formes de et les formes
types d’énoncés, autrement dit les genres de la parole, s’introduisent dans
notre expérience et notre conscience conjointement et sans que leur
corrélation étroite soit rompue. Apprendre à parler, c’est apprendre à
structurer des énoncés (parce que nous parlons par énoncés et non par
propositions isolées et, encore moins, bien entendu, par mots isolés). Les
genres de la parole organisent notre parole de la même façon que l’orga-
nisent les formes grammaticales (syntaxiques). Nous apprenons à mouler
notre parole dans les formes du genre et, entendant la parole d’autrui, nous
devinons, au tout premier mot, son genre, nous en pressentons le volume
déterminé (la longueur approximative d’un tout de la parole), la structure
compositionnelle donnée, nous en prévoyons la fin, autrement dit, dès le
début, nous sentons le tout de la parole qui, ensuite, se différencie dans le
processus de la parole. Si les genres de la parole n’existaient pas, si nous
n’en avions pas la maîtrise, s’il nous fallait les créer pour la première fois
dans le processus de la parole et construire librement et pour la première
fois chaque énoncé, la communication verbale, l’échange des pensées,
serait quasiment impossible. (1984 : 285 ; traduction revue)
Il suffit effectivement de certaines formules pour que soit évoqué
un genre et donc, à la fois, un modèle de situation énonciative et un
modèle prototypique de formulation textuelle (Heinemann et Viehwehger
1991). « Il était une fois… » intr oduit presque avec certitude un
conte merveilleux. Le très proche C’était « au temps que les bêtes
parlaient… » est probablement l’incipit d’une légende et même d’une
légende sainte. Un Bonjour« » introduit à l’oral une conversation en
face à face et à l’écrit électronique un courriel.Allo Un ? » «ouvr e
une conversation téléphonique standard et sera plutôt remplacé par
« T’es où? » («V o bist du? » en allemand) dans la situation d’échange
avec un téléphone mobile.Que « puis-je vous servir ? » ouvre proba-
blement un échange de service dans un café ou un restaurant, alors
qu’un «Et pour la petite dame ce sera? » n’est vraisemblable que sur 18 Genres de récits
un marché français. Je «v oulais vous parler aujourd’hui des intensives
consécutives/de la fin du règne de Louis xiv/de la dérive des conti-
nents» ouvre un cours de linguistique, d’histoire ou de géologie/
géographie. Les performatifs impliquent une situation d’énonciation
et un genre: « Je te baptise, au nom… » et «J e vous déclare mari et
femme » ou «V oulez-vous prendre pour époux… » sont des énoncés
de cérémonie de baptême et de mariage. La « séance est ouver» te
suppose une réunion très formelle (parlement, réunion de co-pro-
priétaires, rde travail officielle avec procès-verbal des déci-
sions). Il suffit d’un Ajoutez « 200 grammes de sucre de beurre/de
farine » pour qu’on sache qu’on a affaire à une recette de cuisine et
de « Si vous poursuivez tout droit, vous verrez à votre droite…» pour
signaler une description d’itinéraire. Ces formules et les centaines
d’autres qu’il serait possible d’énumérer sont tellement indexées à un
genre qu’il suffit de les reprendre dans un texte d’un autre genre pour
en faire bouger la valeur générique. En modifier l’énoncé change
tout, comme le fait Robert Desnos, dans le premier vers d’un poème
intitulé Conte « de fée » : « Il était un grand nombre de fois…» ; in u-
tile de dire que le poème qui suit engage une inversion parodique
du genre.
L’indexation socio-historique des genres se traduit par des régu-
larités observables. Ce caractère relativement stable et normé des
genres est une des conditions de possibilité des interactions socio-
discursives et du fonctionnement de la langue en discour: s
Les genres de la parole, comparés aux formes de langue, sont beaucoup
plus changeants, souples, mais, pour l’individu parlant, ils n’en ont pas moins
une valeur normati:v ils e lui sont donnés, ce n’est pas lui qui les crée. C’est
pourquoi l’énoncé, dans sa singularité, en dépit de son individualité et de
sa créativité, ne saurait être considéré comme une combinaison absolument
libre des formes de langue. (Bakhtine 1984: 287 ; traduction revue)
Les systèmes de genres sont des régulateurs des pratiques socio-
discursives des sujets. Leurs usages peuvent donc être qualifiés de
normés. Il existe deux catégories de genres dominés par le principe
contraignant de répétition. Les genres que l’on peut dire de fonc-
tionnement «r outinier » comme l’annuaire téléphonique, la correspon-
dance administrative et commerciale, la notice de médicament, l’ordonnance
médicale, la fiche administrative, les actes notariés, les procès-verbaux d’acci-
dents, la conversation avion-tour de contrôle, les rituels institués (offices Introduction 19
religieux, protocoles officiels). Par rapport à ces genres normés très
3contraignants , un acte de candidature, un journal télévisé, un bulletin
météo, un horoscope, un guide de voyage, un topo de randonnée ou d’alpi-
nisme, une recette de cuisine, un fait-divers et la plupart des genres jour-
nalistiques, les présentations de vœux et de condoléances, s’inscrivent
certes dans un cadre obligé, mais qui comporte et tolère des varia-
4tions.
Comme les langues, les genres sont des conventions prises entre
deux facteurs plus complémentaires que contradictoir : celui es de
répétition et celui de variation. Le facteur principal d’innovation est lié
aux conditions pragmatiques de tout acte d’énonciation : la situation
d’interaction et les visées ou buts des locuteurs contraignent plus ou
moins ces derniers à respecter le principe d’identité ou, au contraire,
à s’en libérer en introduisant plus ou moins de variations novatrices,
de décalages, en jouant tant avec la langue qu’avec les systèmes de
genres disponibles. Ces décalages peuvent se transformer en affron-
tements sur les façons légitimes de parler au sein d’une formation
socio-discursive donnée. Les genres suivants sont dominés par le prin-
cipe de variation : homélie , éloge funèbre, discours politique, débat politique
médiatique, la publicité en général, ne permettent pas de prédire avec
certitude quels seront les choix compositionnels, stylistiques et thé-
matiques. C’est plus encore le cas avec discours les philosophiques et
littéraires, les grands textes des religions, qui relèvent de genres que
Maingueneau qualifie fort justement d’instituants auctoet d’«-
5riaux » .
3. Dans une de ses dernières mises au point, Maingueneau (2004b) qualifie
les genres que nous rangeons dans la catégorie dominée par la répétition de
genres «con versationnels » et de «genr es institués de mode » 1(for tement rou-
tiniers) et de genr« es institués de mode ».2
4. Maingueneau les définit comme des genr« es institués de mode »,2 c’est-
à-dire des genres: « Pour lesquels les locuteurs produisent des textes indi vidués,
mais soumis à des cahiers des charges qui définissent l’ensemble des paramètr es
de l’acte communicationnel » (2004b : 112).
5. Maingueneau parle de genr« es institués de mode » 3et de «genr es institués
de mode 4 » pour distinguer, d’une part, les genres de la publicité, de la chanson
et des émissions de télévision pour lesquels il n’existe « pas de scénographie
préférentielle » et, d’autre part, les genr« es proprement auctoriaux pour lesquels
la notion même de “genre” pose problème » (2004b : 113-114).20 Genres de récits
1.2. Les textes et les genres
Unité d’interaction humaine de rang supérieur, textetout est la trace
langagière d’une interaction sociale, la matérialisation sémiotique
d’une action socio-historique de parole.genres Les sont des patrons
socio-communicatifs et socio-historiques que les groupes sociaux se
donnent pour organiser les formes de la langue en discour nars.- La
ration est une des formes textuelles que peuvent prendre certaines de
ces réalisations discursives. Dès qu’il textey a , c’est-à-dire reconnais-
sance par un sujet du fait qu’une suite d’énoncés forme une unité
de communication, il y effet a de généricité, c’est-à-dire inscription de
cette suite d’énoncés dans une classe de discours. En d’autres termes,
il n’y a pas de texte sans genre et c’est par le système de genre d’une
formation socio-historique donnée que la textualité s’articule à la
discursivité. Comme l’écrivait François Rastier Sens dans et textualité :
Un discours s’articule en divers genres, qui correspondent à autant de
pratiques sociales différenciées à l’intérieur d’un même champ. Si bien
qu’un genre est ce qui rattache un texte à un discours. Une typologie des
genres doit tenir compte de l’incidence des pratiques sociales sur les codi-
fications linguistiques. (1989: 40)
La Textlinguistik allemande distingue classiquement Tles exttypen
(types de textes) et les Textsorten (genres de textes). Cette bipartition
laisse de côté le concept littérairGattung e de (genres littéraires), objet
6classique de la poétique . En refusant la séparation entre genres litté-
raires et genres du discours ordinaire, je parlerai genres ici de de discours
en réunissant Gattung et Textsorten sous une seule étiquette. Suivant
par ailleurs une définition de Michel Foucault,On appellera « discours
un ensemble d’énoncés en tant qu’ils relèvent de la même formation
discursive» (1969 : 153), je pense, comme Dominique Maingueneau,
que « l’unité d’analyse pertinente n’est pas le discours, mais un espace
6. Pour ne prendre qu’un exemple mis en avant par Peter Zima (2001:
29-46), le médiéviste allemand Erich Köhler a mis très clairement en évi-
dence le rôle des formations sociales dans l’évolution des genres et sur leurs
systèmes de genres dans Gattungssystem « und Gesellschaftssystem » (Liter atur-
soziologische Perspektiven, Heidelberg, Carl Winter Universitätsverlag, 1982).
Dans le vocabulaire critique allemand actuel, lorsque des chercheurs parlent
de « Gattungstheorie », ils ne parlent pas de théorie des genres en général, mais
de théorie des genres littéraires.Introduction 21
d’échange entre plusieurs discour », car s les discours se « forment de
manière réglée à l’intérieur de l’interdiscour». L’inters discours étant
défini comme un «espace de régularité», on peut dire que l’inter« -
discours prime le discour » s(Maingueneau 1984 : 11) et que, parmi
ces régularités (inter)discursives, les genres jouent un rôle détermi-
nant.
J’ai expliqué ailleurs (Adam 1992 et nouvelle édition 2011) pour-
quoi le concept de types de textes (Texttypen) m’apparaît quant à lui
plus comme un obstacle épistémologique que comme un outil heu-
ristique. Les théoriciens et les praticiens qui parlent types de textes
s’inscrivent dans un courant classificatoire qui, à côté de la mise en
place des grammaires de textes, a cru pouvoir réduire la diversité des
textes à un petit nombre de catégories relativement stables. Un cer-
tain nombre d’auteurs, comme Wolfgang U. Dressler, se prononcent
pour des typologies fonctionnelles ou pragmatiques qui sont mani-
festement plus graduelles : « Les fonctions sont représentées à des
degrés différents dans les textes » r(1984éels : 87-88). En effet, l’unité
« texte» est beaucoup trop complexe et bien trop hétérogène pour
présenter des régularités linguistiquement observables et codifiables,
du moins à ce niveau élevé de complexité.
C’est pour cette raison que, j’ai proposé de situer les faits de
régularité dits récit« » et, par ailleurs,descr « iption », « argumenta-
tion», « explication » et «dialo gue » à un palier de traitement moins
élevé dans la complexité compositionnelle : le ni veau d’agencement
transphrastique des unités linguistiques que j’ai proposé d’appeler
séquentiel. Le modèle de la structure compositionnelle des textes sur
lequel je m’appuie rompt radicalement avec l’idée typolode « gie de
textes » et il s’inscrit dans la perspective globale d’une théorie des
niveaux d’organisation et des paliers de traitement de la textualité et
de la discursivité. En distinguant de ces niveaux d’organisation et
paliers de traitement, il s’agit de rendre compte du caractère com-
plexe d’un objet irréductible à un seul mode d’organisation, d’un
objet profondément hétérogène mais en même temps cohérent dont
il est nécessaire de diviser l’étude en différents composants.
La plupart des genres discursifs fixent le type compositionnel
dominant. Ainsi les genres du conte et de la fable sont-ils narratifs
(narratif enchâssant des segments descriptifs et dialogaux) tandis que
le genre épistolaire (avec ses sous-genr : coures rier personnel, admi-
nistratif, courrier des lecteurs dans la presse, etc.), l’interview, le 22 Genres de récits
théâtre doivent être considérés comme des genres conversationnels
(dialogal enchâssant des îlots narratifs, explicatifs, etc.) et le guide
touristique, le portrait, l’annonce de vente d’une maison ou d’un
appartement, l’inventaire, etc. comme des genres à dominante des-
criptive. Les genres et sous-genres de discours fixent ces relations de
dominante qui sont susceptibles d’être modifiées dans des textes
singuliers, actualisant toujours plus ou moins un genre. Ainsi les
petites annonces ont généralement la forme de descriptions argumen-
tativement très marquées, mais cette contrainte n’exclut pas que l’une
d’elles prenne exceptionnellement et de façon parodique la forme
narrative du conte, comme dans cette petite annonce Nouv du el
Observateur trouvée par Marc Bonhomme :
Un gentilhomme habitant une île paradisiaque et Paris parcourait en
esolitaire sa 39 année. Un jour, à la recherche du royaume des cœurs
purs, il rencontra une très belle princesse. Ensemble ils vécurent et ils
connurent tendresse, fidélité, humour, bonheur et amour. Adressez-moi
une photo. Un jour, peut-être, vous conterez notre histoire. Écrire journal,
réf .432/7 R. (Bonhomme 1990 : 158)
Les textes qui seront travaillés et pris comme exemples dans ce
livre relèvent d’un mode commun de composition textuelle, puisqu’il
s’agit de récits, mais ces textes diffèrent par leur sphère sociale
d’usage: ils relèvent les uns du champ socioculturel de la production
littéraire, les autres, plus anciens, de la rhétorique et de la classe des
Belles lettres, d’autres proviennent du champ de l’information de
presse écrite, les autres de l’art oratoire politique, d’autres enfin de la
conversation ou de la publicité quotidienne, c’est-à-dire d’autant de
systèmes de genres différents.
La généricité affecte les différentes composantes de la textualité
et, en retour, ces différentes composantes ou plans de textualisation
manifestent la généricité d’un texte. Certaines catégories linguistiques
peuvent être rendues obligatoires et ceragrammaticalités ren-
dues acceptables par un genr : « eN’impor te quelle propriété verbale,
facultative au niveau de la langue, peut être rendue obligatoire dans
le discours. […] Certaines règles discursives ont ceci de paradoxal
qu’elles consistent à lever une règle de la langue» (Todor ov 1978a :
23-24). Ainsi la syllabe devient une unité pertinente dans le vers et
le slogan, la répétition et l’ellipse des facteurs rythmiques de l’art
oratoire et de la prose littéraire, le présent est le temps de la narration Introduction 23
des histoires drôles et l’imparfait narratif le temps verbal favori du
résumé journalistique d’un match de football. Comme on l’a déjà vu
plus haut, Bakhtine liste les plans linguistiques qui peuvent être tou-
chés par l’inscription d’un énoncé dans un domaine « de l’activité
humaine» et donc dans un genr : e
L’utilisation de la langue s’effectue sous forme d’énoncés concrets, uni-
ques (oraux et écrits) qui émanent des représentants de tel ou tel domaine
de l’activité humaine. Ces énoncés reflètent les conditions spécifiques et
les finalités de chacun de ces domaines, non seulement par leur contenu
(thématique) et leur style de langue, c’est-à-dire par le choix des moyens
linguistiques lexicaux, phraséologiques et grammaticaux –, mais avant tout
par leur construction compositionnelle. Ces trois éléments (contenu thé-
matique, style et construction compositionnelle) fusionnent indissoluble-
ment dans le tout que constitue l’énoncé, et chacun d’eux est déterminé
par la spécificité de la sphère de la communication. Tout énoncé pris iso-
lément est, bien entendu, individuel, mais chaque sphère de l’utilisation de
la langue élabore ses types relativement stables d’énoncés, c’est ce que nous
appelons les genres de la parole. (Bakhtine 1984: 265 ; traduction revue
avec Inna Tylkowski-Ageeva)
Cette citation présente l’avantage d’insister– avec les «thèmes »
et motifs, la composition« » et le «style » – sur trois des plans d’orga-
nisation de la textualité que j’ai identifiés dans mes travaux de lin-
guistique textuelle (Adam 2008: 36) comme les plans sémantique,
compositionnel et de la texture phrastique et transphrastique auxquels il
faut toutefois ajouter un énonciatifplan de la prise en charge des énon-
cés et un plan pragmatique des actes de discours et de l’orientation
argumentative de tout énoncé. Au planénonciatif , outre le statut des
(co)énonciateurs, leur degré d’implication et de prise en charge des
énoncés, la cohérence polyphonique liée à la succession des points
de vue sont en grande partie sous l’influence directe du genrl e auque
le texte est rapporté. Au planargumentatif et pragmatique, les buts,
sous-buts et intentions communicatives des énoncés successifs ainsi
que d’un texte entier se marquent dans des valeurs illocutoires insé-
parables du cadre imposé par les choix génériques. styleLe « » est
autant phraséologie d’un groupe social (juridique, médicale, sportive,
etc., c’est-à-dire styles« » au sens de sociolectes) que variation indi-
viduelle («style » au sens idiolectal). Ce plande la texture micro-
linguistique est en si étroite relation avec les genres qu’il existe une
« stylistique des genr » es (Combe 2002b). Le plan compositionnel, 24 Genres de récits
qui correspond chez Bakhtine à la syntax« e des grandes masses ver-
bales» (1978 : 59), recouvre les plans de textes, les agencements de
séquences et les rapports entre texte et image dans certaines formes
textuelles pluri-sémiotiques. Ce plan de la textualité est très large-
ment affecté par la généricité. À ces cinq plans d’organisation à la fois
distincts et en constante interaction, il faut encore ajouter la consi-
dération du plan matér iel du média (média-support, longueur, mise
en pages et mise en forme typographique) qui a longtemps été
négligé alors qu’il joue un rôle important, très lié à la généricité.
Les frontières péritextuelles marquées par les énoncés du titre, du
sous-titre, des intertitres, d’un article scientifique ou d’un roman, voire
la dédicace, la préface, la quatrième de couverture d’un livre, le titre,
le sous-titre, le chapeau et l’illustration d’un article de journal, etc.,
bref, l’ensemble de l’appareil d’encadrement des textes est en étroit
rapport avec la généricité.
Un texte donné peut entretenir des relations avec d’autres textes
coprésents au sein d’une même aire scripturale : recueil de contes, de
nouvelles ou de poèmes, rubriques d’un journal ou d’un magazine,
articles scientifiques dans une revue ou un volume thématique, mais
aussi suites de communications orales dans le cadre d’un colloque, etc.
Entre ces textes des convergences ou des divergences (inter)génériques
plus ou moins importantes peuvent intervenir. Ainsi, la presse écrite
moderne tend-elle à diviser en sous-articles au sein d’une hyperstruc-
ture des textes et des iconotextes de genres différ : isolant ents ainsi
l’interview du commentaire ou de la simple chronologie des faits, la
photo légendée et le schéma dessiné, etc. (Lugrin 2001 et Adam-
Lugrin 2006).
L’intertextualité est également étroitement liée à la généricité.
Dans sa référence à un texte antérieur, un énonciateur ne se limite
le plus souvent pas à emprunter des motifs, des thèmes, un style, des
énoncés ou des mots pour les engager dans la création de nouveaux
effets de sens ; il entre, en même temps, dans ce que nous pouvons
concevoir comme un dialogue intergénériqueselon les modalités
d’hybridation schématisées plus loin (modèle de Fix 1997). L’iden-
tification des différences entre (inter)textes permet de dégager des
différences entre genres et catégories de l’interdiscours des textes
concernés. On peut considérer les transformations intertextuelles
comme des révélateurs des composantes génériques macro et micro-
textuelles.Introduction 25
1.3. Des genres à la généricité
En parlant de généricité et de narrativité, il s’agit, par le suffixe –ité, de
mettre en évidence le fait que les classes dont nous parlons ne sont que
des potentialités attributives. Un texte n’appartient jamais que gra-
duellement– plus (+) ou moins (–) ou pas du tout (0)– à telle ou
telle classe : pour ce qui va nous retenir ici, à la classe des récits et à tel
ou tel genre de discours. Le fait de raisonner en termes de degrés
d’appartenance va dans le sens des théories de la complexité, mais cela
rejoint, en linguistique, la notion dominantede « », avancée par Roman
Jakobson dans sa célèbre conférence La «dominante » (1973 [1935] :
145-151), ou l’idée de Charles Bally, dans Le langage et la vie :
Les notions sur lesquelles opère la linguistique, les classes qu’elle établit, ne
sont pas des entités fixées une fois pour toutes: d’une classe à l’autre, d’une
notion à la notion contraire, on passe toujours par de larges zones inter-
médiaires, si bien que les lois linguistiques devraient se borner à formuler
des variations concomitantes, selon le schéma: plus… plus, plus… moins, dans
la mesure où, etc. (1965: 75)
Cette conception de la complexité graduelle et de faisceaux de
régularités était déjà présente chez Boris V. Tomachevski, qui propo-
sait de caractériser les classes particulières d’œuvres littéraires par un
« groupement de procédés autour des procédés perceptibles, que
nous appelons les traits du genr» (1965e : 302). Mais, ajoutait-il aus-
sitôt, d’une part ces « peuvent être très différents et peuvent se
rapporter à n’importe quel aspect de l’œuvre littérair» (1965 e : 302)
et, d’autre part, ils sont « polyvalents, ils s’entrecroisent et ne permet-
tent pas une classification logique des genres suivant un critère uni-
que » (1965 : 303). Sa conclusion a été souvent paraphrasée depuis:
« On ne peut établir aucune classification logique et ferme des genres.
Leur distinction est toujours historique, c’est-à-dire justifiée unique-
ment pour un temps donné ; de plus, cette distinction se formule
simultanément en plusieurs traits, et les traits d’un genre peuv ent être
d’une nature tout à fait différente de la nature de ceux d’un autre
genre» (1965 : 306).
Les énoncés rangés dans la catégorie du récit ou de la description
et, de la même façon, dans un genre ne s’avèrent généralement pas tous
représentatifs au même titre de la catégorie en question. C’est par
référence à un prototype narratif, descriptif ou autre, qu’une suite 26 Genres de récits
d’énoncés peut être perçue comme plus ou moins narrative, descrip-
tive, etc. Les textes réalisés se situent sur un gradient de typicalité
allant d’exemples qui actualisent maximalement la catégorie définie
à des exemples périphériques qui ne sont que partiellement con-
7formes. Ce type de réflexion nous invite à ne plus appuyer les
classifications sur la recherche de critères définitoires en termes de
conditions nécessaires et suffisantes, mais sur des groupements d’at-
tributs d’importance variable. L’opération cognitive de catégorisa-
tion, au lieu de procéder par un raisonnement abstrait, fondé sur
l’existence d’ensembles bien délimités de propriétés et sur une
grammaire de critères fixes et stricts, fonctionne par tendances, par
faisceaux de régularités et dominante. Des catégories comme la géné-
ricité et la narrativité sont constituées de faisceaux de marques et l’on
ne mesure jamais que l’appartenance graduelle d’un texte à l’une ou
l’autre de ces catégories. Ma position est très proche du concept
développé en Textlinguistik allemande de Textmuster (trame ou moule
textuel), intéressant pour son caractère dynamique, la prise en compte
qu’il implique de l’hétérogénéité constitutive de textes réalisés et
l’attention à leur production et à leur lecture-interprétation.
8Nous avons, Ute Heidmann et moi , proposé de parler de généri-
cité et d’effets de généricité afin de dépasser le concept trop statique de
genre et de penser les processus complexes de mise en discours et de
lecture-interprétation. Les noms de genres « conte– », « nouvelle »,
« histoire tragique», « fait diver »,s « parabole », « poème », etc .– fonc-
tionnent comme des étiquettes d’appartenance qui ont tendance à
réduire un énoncé à une seule catégorie ou famille de textes. La
généricité permet de penser la participation d’un texte à plusieurs
genres et cela est nécessaire car, à l’exclusion de genres socialement
très contraints, de nombreux textes ne se conforment pas à un seul
genre. Plutôt que de classer les textes dans une catégor– leur ie
appartenance –, il faut observer les potentialités génériques qui les
traversent – leur participation à un ou plusieurs genres. Analyser une
7. Je renvoie, pour la question des deg « rés de ressemblances », à Ronald
W. Langacker (1987) et aux travaux de Georges Kleiber (1990), ainsi qu’à la
synthèse de John R. Taylor (2003).
8. D’abord dans un article du n° 153 Langagesde (« Des genres à la généricité »,
2004), puis dans le n°79 de La Licorne (« Six propositions pour l’étude de la
généricité », 2006), article repris et revu dans l’introduction Texte du littéraire
(Adam & Heidmann 2009: 11-22).Introduction 27
participation au lieu de se limiter à une appartenance classificatoire
permet d’entrer dans la complexité des faits de discours.
En dépit de ce qu’affirme très polémiquement poétique la «
généralisée » de Rastier(2001 : 262-263), l’hétérogénéité en général
et générique en particulier n’est pas un concept issu de cerveaux
romantiques et romanesques. Les contes « de Perrault », apr ès avoir été,
en apparence, génériquement distingués dans le recueil en vers de
1694, sont beaucoup plus complexes génériquement dans les textes
en prose des Histoires ou contes du temps passé. Avec des Moralitez de
91697 . Comme le soulignent clairement les sous-titres du recueil de
1694, Griselidis. Nouvelle, premier texte en vers, n’est pas un conte (il
ne commence d’ailleurs pas par Il « était une fois… »), alors que les
deux suivants : Peau d’Asne. Conte et Les Souhaits ridicules. Conte sont
clai rement classés génériquement et commencent par la formule en
passe de devenir canonique (Heidmann-Adam 2010: 235-248).
Toutefois, si le premier est certes un conte merveilleux (avec cet âne
qui «ne faisait jamais d’ordure,/Mais bien beaux Écus au soleil/Et
Louis de toute manière/Qu’on allait recueillir sur la blonde », litière
avec une marraine fée et sa baguette magique), le second conte en
vers est, en revanche, plutôt un fabliau qui prête à rire de la bêtise
du pauvre bûcheron et de sa bûcheronne affublée d’un nez trans-
formé en «aune de boudin». Les trois souhaits magiques sont d’ail-
leurs accordés au bûcheron désespéré par son sort par Jupiter et non
par une fée.
Dans les Histoires ou contes du temps passé. Avec des Moralitez, sept
textes sont sous-titrés conte« » ; seul «La Barbe bleue » échappe à
cette indication générique et s’avère effectivement plus complexe.
Tout en commençant par Il « était une fois… » et en comportant une
clé «qui était fée» comme le précise une incise explicative, cette
« Histoire du temps passé » ressemble beaucoup plus au genre des
histoires tragiques, formes de faits divers illustrés au début du siècle
par les recueils de nouvelles de Jean-Pierre Camus et de François de
Rosset. Cette histoire est une histoire de tueur en série démasqué
par l’enquête de son épouse et l’intervention de ses frères. L’analyse
gagne à prendre en considération cette complexité générique qui
rattache le genre dont Perrault contribue à l’invention à deux grands
9. Je résume ici quelques observations longuement étayées dans Heidmann
& Adam 2010.28 Genres de récits
etypes de nouvelles du xvii siècle: les nouvelles galantes et les nou-
velles tragiques. En effet, le conte Riquet de à la houppe, qui récrit une
nouvelle galante de Catherine Bernard insérée Inès dans de Cordoue,
oscille entre le genre des nouvelles galantes et celui du conte de fées.
Le Petit Chaperon rouge est quant à lui un conte d’effroi, dépourvu
d’auxiliaire féerique. Il deviendra conte d’avertissement à issue posi-
tive dans la récriture qu’en feront les frères Grimm, mais son issue
tragique de 1697 détonne par rapport aux fins des autres contes.
Nous avons développé une analyse comparable des contes
d’Andersen dans Adam-Heidmann 2009. Alors que la célèbrPetite e
sirène a, en raison de sa fin, tout d’une légende religieuse et se pr ésente
comme la récriture manifeste de la nouvelle romantique d’Ondine
de F. de la Motte Fouqué, les quatre premiers contes sont d’étonnan-
tes expérimentations génériques: Le Briquet est une récriture toute
danoise d’un Conte des Mille et une nuits : la Lampe d’Aladin et de La
lumière bleue des Grimm ; Le petit Claus et le grand Claus emprunte au
genre du fabliau médiéval les répétitions comiques d’événements, le
monde réaliste et la banalisation de la ; morLa prt incesse sur le petit
pois est une parodie de conte de princes et de princesses; Les Fleurs
de la petite Ida est un mélange de conte étiologique (par la fable des
fleurs qui se fanent et meurent pour renaître au printemps, la petite
Ida apprend tout simplement à apprivoiser la vieillesse et la mort,
dans le cadre d’une croyance religieuse en la résurrection) et de récit
fantastique-onirique rappelant Casse-Noisette le et le Roi des souris
d’E.T.A. Hoffmann. La nature du genr Ev e entyr« » qu’Andersen est
en train d’inventer en publiant ces quatre contes, en 1835, réside pré-
cisément dans cette hybridation toute différente de celle des contes
de Perrault. Le concept d’hybridation générique permet de rendre
compte de phénomènes négligés par la critique.
Ulla Fix (1997 : 97) a proposé de considérer les cas d’hybridation
ou de mélange de genres– aussi fréquents dans le discours publici-
taire qu’en littératur – comme e des phénomènes d’« intertextualité
typologique » ou d’«inter textualité inter-génér» ique(schéma 1). La
publicité en forme de notice de médicament relève bien d’un choix
de la forme B (texture phraséologique et plan de texte) tout en con-
servant la fonctionnalité pragmatique publicitaire A (recommander
l’achat d’un produit et non pas soigner).Introduction 29
Schéma 1
Le genre de la petite annonc e matrimoniale ou de rencontre citée
plus haut adopte parodiquement la forme narrative du conte e de princ
et de princesse au point de ne plus prendre la forme habituelle du
genre A: autour d’un verbe pivot de type X «(+ propriétés) CHER-
CHE/SOU HAITE RENCON TRER Y (+ propriétés) POUR…».
Au lieu de rechercher et d’espérer rencontrer Y, X la présente
comme déjà trouvée dans le monde fictionnel du conte qui tient
lieu de description des personnes et de figuration idéale anticipée de
la vie souhaitée. On peut représenter cette hybridation générique très
ordinaire par l’application du schéma de Fix:
Schéma 2
Ces cas d’utilisation de la forme textuelle d’un genre B par un
genre A illustrent le phénomène plus profond et général d’hybrida-
tion générique propre à un grand nombre de textes. Dominique
Maingueneau (in Charaudeau et Maingueneau 2002: 515-518) a
proposé un cadre théorique qui permet d’affiner l’analyse de ce
phénomène. Il propose de diviser la scène « d’énonciation » (espace
institué et dimension constructive de l’activité discursive met qui se «
en scène» en instaurant son propre espace d’énonciation) en trois 30 Genres de récits
composantes : la «scène englobante » (discours publicitaire, médico-
pharnaceutique, presse écrite, littérature, etcscène .), la «génér ique »
(inscription d’un texte dans un genre de discours (A ci-dessus), avec
ses composantes propres) et la scéno« graphie » (genre B ci-dessus)
construite par le texte sur le mode comme du si. C’est le jeu entre le
genre propre («scène générique ») du texte (A) et la scénographie
utilisée par ce texte (genre B) qui crée l’hybridation générique dont
la fonction pragmatique reste à décrire (stratégie de séduction indui-
sant un éthos rêveur-romantique de l’auteur de l’annonce dans
l’exemple choisi ; sérieux scientifique ajouté à l’annonce publicitaire
dans l’autre cas).
2. Polyfonctionnalité des marques :
un même schéma syntaxique
dans plusieurs genres
2.1. Un schéma syntaxique propre au genre
du conte ?
Un genre de discours peut-il être caractérisé par des marques lin-
guistiques ? Une corrélation peut-elle être observée entre un schéma
syntaxique, ses valeurs sémantico-pragmatiques et un genre de dis-
cours dont il serait un indicateur ? Pour répondre à cette question, je
prendrai l’exemple, mis en évidence par ma collègue lausannoise
Thérèse Jeanneret (2005), d’un schéma syntaxique correspondant à
une forme particulière de subordonnée consécutive que Claude
Muller qualifie de consécuti« ve quantifiée » (1996) et que Charlotte
Hybertie range dans les systèmes « corrélant intensité et consécution »
(1996). Dans «Consécuti ves intensives et mouvement du sens dans
quelques contes de Perrault, Grimm et Ander », senThér èse Jeanneret
parle «du caractère typique de la configuration intensive consécutive
pour le conte » en général (2005 : 20) et elle ajoute fort justement :
« Bien évidemment, le conte n’est pas le genre exclusif d’occurrence
de ce schéma. Plutôt, notre configuration intensive consécutive est
un paramètre à prendre en compte parmi d’autres pour la caractéri-
sation du genre conte » (2005 : 12).
Cette idée d’une forme qui serait typique« » du conte doit être
effectivement relativisée. D’un point de vue quantitatif, les corréla-Introduction 31
tives intensives et les intensives hyperboliques (sans corrélation syn-
taxique) ne se distribuent d’ailleurs pas uniformément dans les huit
contes en prose de Perrault. Le très court conte Fées des se détache
nettement des autres. Dans son incipit (1), le milieu du récit (2) et sa
fin– donnée sous ses versions de la première édition de 1697 (3) et
du manuscrit d’apparat de 1695 (4)–, on observe une multiplication
du même schéma syntaxique :
(1) IL ESTOIT UNE FOIS UNE veuve QUI avoit deux filles, l’aînée luy
ressembloit SI FORT et d’humeur et de visage QU, E qui la voyoit
voyoit la mere. Elles étoient toutes deux SI DÉSAGRÉABLES ET SI
ORGUEILLEUSES QU’on ne pouvoit vivre avec elles. La cadette
qui estoit le vray portrait de son Pere pour la douceur et pour l’hon-
nesteté, estoit avec cela UNE DES PLUS BELLES FILLES QU’ON
EUST SçEU VOIR.
(2) La bonne femme ayant bû, luy dit, vous estes SI BELLE, SI BONNE
ET SI HONNESTE, QUE je ne puis m’empêcher de vous faire un
don […].
(3) Pour sa sœur elle se fit TANT haïr,QU E sa propre mere la chassa de
chez elle ; et la malheureuse aprés avoir bien couru sans trouver per-
sonne qui voulut la recevoir, alla mourir au coin d’un bois. (1697)
(4) Pour sa sœur l’incivile elle se TELLEMENTfit haïr et regarder avec
horreur a cause des vilaines Bestes qui luy sortoient de la bouche toutes
les fois qu’elle parloit QUE sa propre mere ne pouvoit la souffrir et la
chassa honteusement la malheureuse courut long temps de tous costez
sans que personne voulust la recevoir et on dit qu’elle alla mourir
malheureusement au coin d’un buisson. (1695)
Dans ces configurations syntaxiques, la proposition p comporte
trois sortes d’adverbes intensifs : SI/T ANT/TELLEMENT p. La
seconde proposition est introduite par le subordonnant marqueur de
consécution QUE q. Dans les exemples (1) et (2), l’adverbe SI modifie
intensivement un adjectif ou un adverbe (fort, belle, bonne, orgueil-
leuse, etc.) et, dans les exemples (3) et (4), les adverbes TANT et
TEL LEMENT opèrent la même modification intensive de verbes à
l’infinitif. Notons que devant un substantif, on trouve la construc-
tion UN(E) TEL(LE), avec simple intensification d’une propriété dans
Les Fées (5) et corrélation complète dans Riquet à la houppe (6) :
(5) Le fils du Roi en devint amoureux, et considerant qu’TELUN DON
valoit mieux que tout ce qu’on pouvoit donner en mariage à un autre,
l’emmena au Palais du Roi son pere, où il l’épousa.