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Grenade

De
178 pages

Visiter, étudier pour la première fois un pays très curieux, c’est fort bien ! y retourner, plusieurs fois même, s’il est possible, c’est encore mieux ; car à l’intérêt du nouveau voyage se joignent les souvenirs des visites précédentes ; — on a, d’abord, fait connaissance avec des sites, des êtres intéressants, et savouré l’attrait de la nouveauté ; puis on retrouve des amis ; et si on ne doit plus les revoir... puisque, comme on l’a dit :

Il est un âge dans la vie
Où tout voyage doit fiuir.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Alphonse Dousseau
Grenade
PREMIÈRE PARTIE
A TRAVERS LE PAYS
Visiter, étudier pour la première fois un pays très curieux, c’est fort bien ! y retourner, plusieurs fois même, s’il est possible, c’est encor e mieux ; car à l’intérêt du nouveau voyage se joignent les souvenirs des visites précéd entes ; — on a, d’abord, fait connaissance avec des sites, des êtres intéressants, et savouré l’attrait de la nouveauté ; puis on retrouve des amis ; et si on ne doit plus les revoir... puisque, comme on l’a dit :
Il est un âge dans la vie Où tout voyage doit fiuir.....
Alors au plaisir de la contemplation, à celui de la souvenance, se joint la mélancolique émotion des derniers adieux, et c’est un charme de plus... et c’était bien un voyage d’adieux que faisait le vieux touriste lorsqu’en 1866 il reparcourait l’Espagne. Temps et touriste voyagent de compagnie ; mais tandis que l’un, s’il a le feu sacré, la rage de voir et de savoir, fait de nombreux zigzags et de fréquentes stations, va par monts et par vaux, examinant, furetant partout, tant pour le plaisir présent qu’en vue d’un avenir dont il ne jouira peut-être pas, — l’autre va droit son chemin, et il emporte avec lui la jeunesse aventureuse, la vigueur du corps, l’ard eur de l’âme du pauvre touriste qui, d’infatigable qu’il était, devient lent, lourd, souffreteux, grincheux, et incapable de voyager désormais ailleurs que dans ses souvenirs ! en atte ndant une si déplorable décadence, revisitons l’Espagne. L’ESPAGNE ! Que de poésie dans ce seul mot ! — Dans cette Europe encore fortement teintée d’Afrique, que de beautés, de sin gularités naturelles et que le temps respecte, et combien d’autres curiosités insignes, œuvres de l’art humain, et que le temps outrage ! Combien de reliques de siècles écou lés et de civilisations éteintes, de monuments abattus, de débris épars ! Tristes témoig nages du choc des nationalités et des religions diverses, des efforts de l’ambition e t des fureurs de la guerre ! Dans cet étrange pays, le touriste rentre la tête pleine d’h istoires et de légendes entre lesquelles l’entente cordiale ne règne guère ! C’est une confu sion de casques, turbans, lances et cimeterres, preux chevaliers et brigands endiablés, femmes adorables, tendres caresses et grands coups de poignard, castagnettes, guitares et sérénades ;trabucos, navajas et autres bijoux ; et la croix et le croissant, les arrièros et les toréadors, les cathédrales et les alcazars — La cervelle du touriste, qui déjà connait bien le pays, est comme un bazar rempli des objets les plus bizarres et les plus disparates. er Avec tout ce bagage, le 1 mai 1866 le touriste traverse la Bidassoa à son embouchure, rentre en Espagne au point où il en était sorti dans un voyage précédent et quitte le chemin de fer à la station d’Irun ; c’est que la route de la côte est une promenade très pittoresque, bien qu’assez rude ; do nc sac au dos, et vive la liberté de l’allure !...San Sebastiano, avec son roc qui en fait un petit Gibraltar,Bilbao,de port rivière, et ses collines ;Santanderavec sa petite baie, sont trois havres intéressants, qui, à eux trois, sont loin d’égaler le havre normand ! entre eux, côtes hautes et rocheuses, falaises, vallons et ravins. — De Santander, vue de l’énorme groupe des monts asturiens, toujours plus ou moins neiges ; c’est là que le vaillant Pélage nous y
reviendrons. GRENADE est notre objectif ; il nous faut donc traverser l’Espagne du nord au sud, et de part en part ; et comme nous voulons dire un mot des principales localités sur la route, allons vite et soyons bref. — Repris leferro-carril(chemin de fer), traversé la chaîne des Pyrénées au col de Reynosa, entré dans le bassin du Douro ; plateaux sablonneux, pierreux ; — longé Palencia, —Valladolid,la nouvelle capitale de la vieille Castille, — ici mourut Christophe Colomb, et ici recommencent nos r echerches pour la biographie du grand navigateur, que notre Société a publiée en 18 69-70. — Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon conctractèrent ici cette union q ui causa la ruine des Maures de l’Espagne ; àMédina del Campo,où mourut Isabelle, le plateau qui nous porte, déjà très élevé, se soulève davantage pour former la vaste et très rocheuse chaîne de la Gradarrama ; àAvilala pente devient très raide et nous franchissons, à la Cañada, le col qui a 1360 mètres d’élévation ; c’est en Europe, le plus élevé des cols franchis à la vapeur ; au revers voicil’Escurial(el Escorial) à 910 mètres d’élévation, vaste masse mi-palais mi-couvent, sombre et sévère d’aspect comme le terrible Philippe II, qui la fit construire en souvenir de la bataille de St-Quentin , où nous fûmes battus le 10 Août 1557 ; puis nous descendons rapidement jusqu’au Man zanarès, la plus commode des rivières pour la parcourir à pied et à cheval, comme on dit, et de la station nous montons à Madrid. MADRID et TOLÈDE, la nouvelle capitale et l’ancienn e, l’une se déployant horizontalement sur son plateau sablonneux à 697 mè tres au-lessus de la mer, l’autre parsemant de ses débris un âpre rocher à demi entou ré par le Tage ; à Tolède 18,000 habitants et jadis 200,000 ; une magnifique cathédr ale, les ruines d’un alcazar sur lesquelles Charles-Quint a fait construire un palais, en ruines comme son prédécesseur,  — bien d’autres débris encore, mais si délabrés ! l’antique pont d’Alcantara ; la très curieuse église de St-Jean-des-Rois, etc., rien de tel à Madrid, mais 300,000 habitants, un splendide musée, et un palais royal très bien si tué, et qui serait superbe s’il était terminé. — Remarquons que Tolède est au centre même de la péninsule ; Madrid est à 20 lieues au nord-est. Trois lignes ferrées aboutissent à Madrid ; nous re prenons celle du sud, car il serait trop ennuyeux de parcourir à pied les tristes plain es de la nouvelle Castille, où nous entrons en traversant la chaîne monotone des monts de Tolède ; une autre chaîne se dresse devant nous, plus haute, plus accidentée, c’ est laSierra Morena, la brune, naguère encore, comme de temps immémorial, la belle patrie d’une horde de gitanos et autres chenapans romantiques, mais très malsains ; — cette aimable population a perdu de sa spécialité, et c’est heureux pour nous ; car grâce à une circonstance imprévue, c’est à pied que nous parcourerons ces défilés dangereux, des pluies diluviennes ayant renversé les viaducs et bouleversé le chemin de fer depuisVenta de Cardenas, au pied de la Morena, jusqu’àAndujar,gence,bord du Guadalquivir. — Il y avait bien la dili  au mais point de place, ce dont se consola facilement le touriste, léger de bagage et marcheur jeune et gaillard depuis très longtemps ! Nous voilà sans encombre dans l’Andalousie ; mais q uelle belle occasion perdre ! — n’avoir pas rencontré un seul pauvre pet it brigand ! rien que quelques carabiniers prosaïques. — D’Andujar, le chemin de fer nous mène àCordoue,la Corduba antique, la Cordova espagnole, prise par les Goths en 572, par les maures en 711, et de
756 à 1031 capitale du califat d’occident, puis d’un royaume particulier ; enfin reprise en 1236 par Ferdinand III et presque détruite alors. C ordoue, longtemps riche, puissante, fastueuse, n’a plus que 42,000 habitants au lieu de s 300,000 qu’elle comptait ; son e spacieux et somptueux alcazar devint au XVI siècle le palais de l’inquisition, maintenant il loge un haras, et la triste ville est peut-être le plus maussade labyrinthe de toute l’Espagne : très belle position d’ailleurs, rive droite du Guadalquivir, au pied de riantes collines et au centre de l’Andalousie. Cordoue a conservé ses vieux murs et ses tours véné rables, et surtout la mosquée fondée par le premier Abdérame, et devenue une cath édrale merveilleuse où 850 colonnes de jaspe, de porphyre et de marbre, formen t 19 nefs, ici nous stationnons, remarquant mille détails mauresques, si curieux ! — la cour aux fontaines, orangers et palmiers, sur un côté de laquelle s’élève, isolé, le beau clocher de la cathédrale. — la petite église, si riche et si ornée, construite au milieu de la mosquée qu’elle a déplorablement mutilée ! — quel dommage que l’admir able monument arabe n’ait pas été conservé intact ! et qu’il ne reste plus rien d u merveilleux palais, leMedina-al Zarah qu’Abdérame III avait fait construire en 94, près d e Cordoue. pour la belle Zarah, sa sultane favorite ! — la mosquée de Cordoue est une des trois merveilles arabesque nous venons admirer ; Séville va nous en offrir une autr e, et la troisième nous attend à Grenade. SÉVILLE, illustre de plus d’une manière et depuis longtemps ! — Illustrée surtout par notre ami Figaro, le célèbre barbier (barbero) fils de Beaumarchais et de Rossini, Séville a moins souffert du temps et de la guerre que Cordoue ; elle a 110,000 habitants et c’est encore en population la troisième des villes espagn oles (Madrid et Barcelonne sont les deux premières) Séville, sur la rive gauche du Guadalquivir, avec son grand faubourg de Triana sur l’autre rive, son énorme cathédrale, une des plus grandes et des plus curieuses églises de l’Europe, y compris son fameux clocher, la Giralda ; un magnifique Alcazar, moins grand, moins bien situé que celui de Grenade, mais si bien restauré, entretenu, qu’il semble radieux de jeunesse ! La Tour del Oro, la ceinture des vieux murs et leurs tours, et tant d’autres retiques des siècles passés ! Séville est toujours la digne capitale, de l’Andalousie, la reine du Guadalquivir. — Andalousie, Guadalquivir, Alcazars. Mosquées ! ces mots semblent exhaler un parfum dont s’enivre l’âme poétique ! C’est comme une ivresse fascinante, pendant laquelle on s e trouve transporté en plein islamisme espagnol, — mais Séville, situé au milieu d’une vaste plaine et en terrain tout plat, n’a rien de pittoresque et ne jouit d’aucune perspective ; comme site et entourage, c’est de la prose vulgaire, tandis qu’à Grenade.... aussi quand les sévillans s’écrient :
Quien no ha visto a Sevilla No ha visto a maravilla. Qui Séville n’a vu n’a pas vu de merveilles !
Les Grenadins ne manquent pas de répliquer :
Quien no ha visto a Grenada No ha visto a nada. Ou n’a rien vu si l’on n’a vu Grenade.
Nous en jugerons bientôt. Remarquons que Séville es t port de fleuve comme Bordeaux, que Bordeaux, est la capitale de l’Andalo usie française, que Garonne et Guadalquivir sont cousins, et que chez l’un comme chez l’autre on cultive la gasconnade
avec un succès digne des plus grands éloges. XÉRÈS, 35.000 habitants, est un autre Bordeaux pour le commerce des vins, seulement les vins ne se ressemblent pas comme les gascounades, le Xerès du Midi ayant le tempérament plus méridional que celui du Nord. Donc ici, vignobles et celliers où se prépare le fameuxCherry,quand il ne se fabrique pas à Londres — a  anglais, u pied des riches collines de Xérès, si chères à Bacchus, au bord du Guadalete, remarquons la plaine où se répandit tant de sang lorsqu’en 711 les arabes de Tarick mirent en déroute les chrétiens de Roder c.... nous en reparlerons. Coquettement s’épanouit sur sa presqu’île la jolie ville de CADIX, la plus jolie ville de l’Espagne, la plus propre, la plus gaie, du moins, et peut-être la plus ancienne. 54,000 habitants, pas de port proprement dit, mais rade sû re et commode, et marine active ; remarquez les nombreux miradores (belvédères) d’où les négociants se plaisent à voir de haut et de loin leurs flottantes richesses ; et l’A lameda, qui fait tout le tour du rocher, promenade délicieuse lorsque les brises du soir ont enfin dompté les fureurs d’un soleil plus ardent ici que partout ailleurs en Espagne. — Alors les pimpantes et gracieuses gaditanes viennent décorer la promenade des murs ; elles sont char mantes, le savent très bien et ne s’offensent point qu’on les trouve telles. — Cadix est une pierre brute recouverte d’une pierre précieuse ; une oasis cher aux nymphes de la mer, mais comme Venise, privée de toute nymphe bocagère. Tout autre chose est ce formidable roc deGibraltar et son entourage d’engins de destruction ; dangereux repaire d’un Hodomont étranger, passé maître en contrebande et en mauvaises raisons ; enfin hôte fort incommode, que l’Espagne souffre chez elle parce que ses moyens ne lui permettent pas de l’en chasse r. — Nous avons fait ample connaissance avec ce personnage, et nous avons pris la liberté grande d’en parler sans cérémonie dans le volume publié par notre Société en 1868 — avant de quitter le détroit faussement dit de Gibraltar, répétons qu’en conscience on devrait dire deTarifa— car à Tarifa se trouvel’Estrecho,rope etet cette moindre distance entre l’Eu  l’étroitesse, l’Afrique est précisément celle de notre église Not re Dame à la nouvelle Notre-Dame des-Flots, de Trouville, 3 lieues et demie kilométr iques ; — autre remarque : c’est au bord de cette petite rivière, le Salado, dont nous avons vu l’embouchure un peu avant de passer devant Tarifa, qu’eut lieu, en 1340, la sang lante bataille où furent défaits les Maures mérinides ; événement qui ne laissa plus subsister de puissance mauresque en Espagne que le royaume de Grenade, nécessairement c ondamné à succomber à son tour. Reprenant la mer et quittant l’Océan pour la Méditerranée nous longeons la côte de ce que les Grenadins nommaient leur royaume du soleil ; terre ensoleillée, en effet ! car d’une haute chaîne de monts qui s’étend de Tarifa au cap de Gata, avec un déploiement de 90 lieues, descendent jusqu’à la mer des pentes très raides et qui plongent droit au midi ; c’est une succession d’âpres collines, de monts pelés, brûlés, rocheux, de ravins et de vallons, au pied desquels se trouvent Estepoña, Marbella, Malaga, Velez-Malaga, Almuñecar (sur le méridien de Grenade), Motril, Adra et Alméria ; — vers l’Est et au point le plus septentrional de la courbe extérieure du cr oissant que forme cette chaîne et la côte, se soulève l’énorme Névada qui domine de beaucoup sur tout le reste ; elle est si haute que du large on l’aperçoit pendant tout le parcours jusqu’à Alméria ; nous n’allons pas jusque là ; nous prenons terre à MALAGA, le plu s grand port de mer de l’Espagne
après Barcelonne, et la plus grande ville de l’Espagne méridionale après Séville : 80,000 habitants, situation très heureuse, au débouché de la vallée du Guadalmédina, au pied d’une colline qui porte le fort du Gihralfaro, et à mi-hauteur, les ruines considérables, mais presque informes, de l’Alcazaba ou citadelle, dont la première construction remonte aux Phéniciens. Stationnons au Gibralfaro, d’où la vue est si vaste et si belle ! très agréable encore est la vue des grâcieuses malagueñas, odalisques aux pe tits pieds et aux grands yeux, se promenant par une fraîche soirée à l’Alameda, spacieuse promenade bien ombragée et ornée de statues, et de deux fontaines jaillissantes, l’une desquelles offre un groupe de petits personnages qui devraient bien aller exécuter leurs jets d’eau dans unwater-closet, tant leur réalisme est immodeste ! La cathédrale est digne de remarque aussi, bien que ne datant que de la Renaissance, comme le prouve so n style. Malaga, depuis si longtemps riche, heureuse et prospère, et renommée surtout pour ses vins et ses raisins, se rendit aux Maures presque sans coup férir, après la désastreuse bataille de Xérès, mais opposa une résistance héroïque aux efforts de Ferdinand d’Aragon ; prise en 1487, cruellement dépeuplée, dévastée, ce fut pour les Maures de Grenade le présage de leur ruine prochaine, et l’avis de ne pas prolonger outr e mesure une résistance aussi désastreuse qu’inutile. Leferro-carilqui de Santander, passant par Madrid, nous a amené à Cadix, bifurque à Cordoue et sa ligne du midi aboutit à Malaga en pas sant à Antequera ; de ce point un embranchement ira bientôt jusqu’à Grenade ; — on peut encore, quittant la voie ferrée à Andujar, se rendre directement à Grenade par Jaën, par une grande route carossable et très pittoresque ; nous avons préféré faire le gran d tour et nous avons eu grandement raison. — A Grenade maintenant, et nous sommes impa tient d’y arriver ! Un service de diligences quotidien mène d’une ville à l’autre ; la route se divise en deux moitiés bien différentes, la montagne et la plaine, et les heure s de départ sont fixées de manière qu’en été, le trajet montueux se fasse de nuit, à cause de la chaleur, et de la fatigue des bêtes de trait ; — la montagne est un vaste prolong ement des Alpuxarres, très haut, tortueux, raviné, accidenté, sauvage, et dont le promontoire du Gibralfaro est la dernière proéminence de ce côté ; — la plaine, c’est la Vega , cette partie si luxuriante du bassin du Génil, à un bout de laquelle se trouve Loja, et à l’autre Grenade. — Notre lourd véhicule traîné par quatre mules : Rita, Pépita, Ma riquita et Dolorès, et autant de chevaux, avec lemayoralet le (conducteur) zagalqui voltige autour de ses (postillon) bêtes, leur parle, les stimule incessamment, et une quinzaine de voyageurs, plus une masse de bibelots... monte lentement et en serpentant beaucoup. — Malaga et tout son fertile bassin, sa baie et ses côtes reparaissent plusieurs fois. — L’horizon s’agrandit et s’assombrit ; la fraîcheur et la nuit succèdent à u n jour brûlant, — la montagne est de plus en plus sauvage, enfin à force de monter, de d escendre et de pirouetter, on se trouve dans la vallée du Génil à Loja. Lorsqu’on n’a vu une ville que de nuit et en passan t, on n’en saurait guère parler de visu,nous savons du moins queLoja,jadis place très forte et dont nous aurons occasion de reparler plus d’une fois, est une ville de 14,800 habitants, assez mal bâtie, s’appuyant à une montagne, rive gauche du Génil, au point où l es deux chaînes qui enclosent la Véga se rapprochent et ne laissent entr’elles que l’espace indispensable au cours de la rivière. — Loja est donc la clé, la gardienne de la Véga.... nous verrons que son rôle lui a coûté cher !.... Nous entrons dans la riche et verd oyante Véga, et le terrain
s’aplanit, — les étoiles pâlissent et l’aurore comm ence à poindre, — la silhouette des Monts voisins se dessine vaguement ; devant nous, a u-delà de cette si longue plaine brumeuse, et qu’on prendrait volontiers pour un lac, diverses crêtes âpres s’aperçoivent ; en arrière et sur la droite, nous voyons surgir, flotter sur la brume une vaste masse aux nuances azurées, violacées, capricieuses, fugitives ; puis on dirait une lame monstrueuse et hérissée d’écumes.... c’est l’énorme Nevada, c’est le Mont Blanc de Grenade.... Tout-a-coup les premiers rayons du soleil frappent ces c rêtes argentée ; les neiges s’illuminent de teintes radieuses, dorées, qui resplendissent dans l’éther ; le Titan semble grandir, se rapprocher rapidement de nous, s’enflam mer, flamboyer ! et nos regards émerveillés ne peuvent se détacher d’une telle magnificence....
GRENADE. — TOPOGRAPHIE ET PANORAMA
Loja est à 54 kilomètres de Grenade ; SANTA-FÉ, que nous traversons, n’en est qu’à 10 kilomètres, Santa-Fé, la ville improvisée, la seule en Espagne où les Maures ne soient point entrés nous en reparlerons — nous sommes au centre d’un amphithéâtre de Monts, sur lesquels la Nevada domine comme un phare sublime la brume qui flottait sur la plaine s’est dissipée.... la silhouette de Grenade se dessine enfin nettement ; elle se déploie, se soulève, et les tours de l’Alcazaba la surmontent.... Vive Grenade ! nous y voila !.. Le touriste saute à terre et avance à petits pas. — Vo ilà bien la reine des Grenades !... et pourquoi on l’a comparée à une grenade entr’ouverte, de là son nom : la Granada ! c’est bien cela ! GRENADE s’étend dans la plaine et s’élève en amphit héâtre contre et sur deux collines séparées par le vallon du Darro... à cela près de ce vallon, c’est exactement la forme et la position du Havre ! — c’est d’ailleurs même superficie peuplée, même distribution de quartiers ; nous pouvons donc compa rer entre elles les deux villes. — Pour rendre la ressemblance plus frappante, faisons déboucher un vallon, celui de Sainte-Adresse, par exemple, dans le prolongement de la rue de Paris, rien de plus facile ! Alors nous aurons deux collines au lieu de celle d’Ingouville ; — la colline de droite, en regardant du bas de la ville, c’est le plateau de l’Alhambra, qui se présente de biais et s’étend des terrains Boulogne jusqu’à la M are-aux-Cleres ! — sur la colline à gauche, de la Côte Morisse au fort de Ste-Adresse, s’étend la partie haute du quartier de l’Albaysin ; et derrière, c’est-à-dire au-dessus de l’église de Sanvic se soulève une haute croupe mamelonnée, laCuesta de San Miguel; où nous allons monter, car c’est le point culminant des environs immédiats de Grenade et le c entre d’un panorama merveilleux d’intérêt, d’étendue, de variété. Ces rapprochements sont assez exacts et ils donnent une idée de l’assiette de la ville ; nous pourrions continuer le parallèle sans tomber d ans la fantaisie ! mais aussi que de différences ! — dans l’orientation, d’abord, la côte du Havre regardant le Midi, et celle de Grenade, l’Ouest. La différence de latitude suffit d’ailleurs pour en nécessiter bien d’autres ; la latitude de Grenade est de 37° 20 et celle du Havre, 49° 30 soit un écart de 12 degrés. Remarquons que le parallèle de Grenade e st aussi celui de Girgenti, en Sicile, et celui de Bizerte (Tunis), le point le pl us septentrional de l’Afrique ; pour la me longitude, c’est le 6 degré ouest de Paris, précisément le même que celu i de Santander et de Madrid ; le Havre est au bord de la mer, tandis que Grenade, comme Madrid, est à 2,000 pieds au-dessus, Enfin au Havre, la mer et pas de montagnes, et le contraire à Grenade — mais laissons le Havre à sa place et tel qu’il est ; sa côte n’a rien
à envier à celle de Grenade, à l’Alhambra près, et le spectacle dont nous jouissons de la côte d’Ingouville est délicieux aussi, bien que tou t autre chose que celui qu’offrent les environs de Grenade ; pour bien jouir du panorama qui nous attend, montons sur le mont San Miguel. Le panorama du mont San Miguel est infiniment plus remarquable que le mont même ; ce petit mont s’élève pourtant à 860 mètres ; en effet, la ville basse est à 680 mètres au-dessus de la mer, et nous la dominons de 180. mètres ; aussi la voyons-nous tout entière à nos pieds, ainsi que l’Albaysin, le vallon du Dar ro, l’Alhambra, le Généralife, etc. le cours du Génit parmi les jardins, les vergers, les prairies et les cultures est déployé sous nos yeux : châteaux gracieux(Los Carmenes) bois et bosquets sur les pentes de nos collines ; du côté opposé, aspects tous différents : ce sont les âpres croupes dénudées de laSierra del Sol,ssif dede hautes collines qu’un ravin sépare du ma  chaîne l’Alhambra, — en face, à l’angle formé par ce ravin et le val du Darro, nous remarquons le Généralife, qui semble examiner ce qui se passe chez son voisin, étant un peu plus élevé que lui ; nos regards, de ce côté se portent avec empressement beaucoup au delà, et s’arrêtent, émerveillés, sur les neiges éblouiss antes de la Nevada ! — telle est la puissance de l’illumination et la transparence de l’atmosphère, que cette crête dentelée nous semble peu distante ; elle est pourtant de 8 à 12 lieues de nous, et entr’elle et nous s’élèvent plusieurs plans de montagnes inférieures ; le sommet culminant, leMuthausen, s’élève au sud-sud-est : haut de 3,573 mètres il su rpasse de 86 mètres la Maladelta, reine des Pyrenées, et domine sur toute l’Espagne ; — plusieurs cimes voisines sont presque aussi hautes,el Pico de la Veleta3,447 mètres et a el Coro de la Alcabaza en compte 3,403, enfin celte chaîne superbe dépassant de 5 à 600 mètres la ligne de neige perpétuelle à celte latitude, porte les glaciers les plus méridionaux de l’Europe. La vaste chaîne dont la Nevada est la reine s’étend donc de Tarifa au cap de Gata, elle bifurque près de Guadix ; une de ses branches tourne au nord, sépare l’Andalousie de la Murcie et le bassin du Guadalquivir de celui de ta Ségura — près d’Alcaraz elle aboutit à la Sierra Morena, et de Tarifa à Alcaraz elle forme l’extrémité méridionale de la grande dorsale européenne ; d’Alcaraz les deux chaînes von t ceindre toute l’Andalousie, et la source supérieure du Guadalquivir est à Alcaraz mêm e ; — souvenons-nous que l’Andalousie est l’ancienne Betique qui s’étendait, à l’Ouest, jusqu’à la Guadiana inférieure. Phénicienne d’abord, puis Carthaginoise, puis Romaine, elle changea de nom quand les vandales s’en emparèrent, ils en firent Vandalusia, et le Betis devint le Guad-et-Kebir, d’où nous avons fait le nom moderne. — La Sierra Nevada protège Grenade contre les violences du soleil du midi, et combat l a pernicieuse influence du Solano, le Sirrocco africain, si débilitant ! aussi la nomme-t-on vulgairement l’Abanico,l’éventail ! en toute saison elle fournit abondamment à la, ville la glace dont on fait un si grand usage ; c’est une industrie lucrative pour bon nombred’arrieros(muletiers).