Guerre d'Algérie : Les prisonniers des Djounoud

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Les témoignages de jeunes soldats tombés aux mains des fellaghas ont inspiré à Yves Sudry, médecin aspirant pendant la guerre d'Algérie, un récit vivant. Il expose les atrocités et les violences, mais aussi les gestes d'humanité dont a notamment fait preuve le corps médical de l'Armée de libération nationale. Une étude qui met en évidence la complexité des rapports entre français et algériens au cours du conflit, en insistant sur les éléments positifs à l'heure du rapprochement entre les deux pays.

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Date de parution 01 février 2005
Nombre de visites sur la page 324
EAN13 9782296389731
Langue Français

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Guerre d'Algérie:
les prisonniers des djounoudHistoire et Perspectives Méditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le
monde méditerranéen des origines à nos jours.
Déjà parus
Samya El MECHAT, Les relations franco-tunisiennes. Histoire d'une
souveraineté arrachée. 1955-1964,2005.
M. FANRE, Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie, 2004.
A. BENDJELID, J.e. BRULE, J. FONTAINE, (sous la dir.),
Aménageurs et aménagés en Algérie: Héritages des années
Boumediene et Chadli, 2004.
Jean-Claude ALLAIN (Textes réunis par), Représentations du Maroc
et regards croisés franco-marocains, 2004.
Ali KAZANCIGIL (dir.), La Turquie au tournant du siècle, 2004.
Ibtissem BEN DRIDI, La norme virginale en Tunisie, 2004.
Clément STEUER, Susini et l'O.A.S., 2004.
Arnel BOUBEKEUR, Le voile de la mariée. Jeunes musulmanes, voile
et projet matrimonial en France, 2004.
Mohamed SOUALI, L'institutionnalisation du système de l'enseignement
au Maroc. Evaluation d'une politique éducative, 2004.
Camille RISLER, La politique culturelle de la France en Algérie
(1830-1962),2004.
Maxime AIT KAKI, De la question berbère au dilemme kabyle.
Décompositions et recompositions identitaires en Afrique du Nord à
l'aube du XXIe siècle, 2004.
Mourad FAHER, Approche critique des représentations de l '[slam
contemporain,2003.
Taoufik SOUAMI, Aménageurs de villes et territoires d'habitants: un
siècle dans le Sud algérien, 2003
Paul SEBAG, Une histoire des révolutions du royaume de Tunis au
XVIr siècle, 2003.
Pierre-Alain CLAISSE, Les Gnawa marocains de tradition loyaliste, 2003
Patrick KESSEL, Le peuple algérien et la guerre, 2003.
Philippe CARDELLA, Notes de voyage à Chypre -Opuscule, 2003.
Cécile MERCIER, Les pieds-noirs et l'exode de 1962 à travers la
presse française, 2003.Yves SUDRY
Guerre d'Algérie:
les prisonniers des djounoud
Préface de Maurice Bazot
Hannattan L'Harmattan Hongrie L'Hannattan ItaliaL'
Kfuyvesbolt5-7, rue de l'École-Polytechnique Via Degli Artisti 15
75005 Paris 1053 Budapest, Koosuth L. il. 14-16 10124 Torino
HONGRIEFRANCE ITALIEl1J L'HARMATTAN, 2005
ISBN: 2-7475-7950-6
EAN : 9782747579506SOMMAIRE
Préface 9
Prologue 13
Chapitre I Prisonniers détenus au Maroc 17
Chapitre II Prisonniers détenus en Tunisie 41
Chapitre III Prisonniers détenus en Algérie 51
Chapitre IV Les évadés 87
Chapitre V Militaires prisonniers après le 105
cessez-le-feu et l'indépendance
Chapitre VI Les disparus 121
Chapitre VII Un danger pour les prisonniers : 157
le passage de la ligne Morice
Chapitre VIII La Croix-Rouge, le Croissant-Rouge
161et les prisonniers de l' A.L.N.
Chapitre IX Médecins de l'A.L.N. 173
et prisonniers
Chapitre X Le traumatisme psychique 179
Epilogue 185
Annexes: Mentions figurant dans le congrès de la Soummam 191
Documents de la wilaya V zone 7 191
Extraits des accords d'Evian 192
Repères chronologiques 195
Index: - Sigles et abréviations 199
203- Glossaire
207- Bibliographie
Remerciements 2089
PREFACE
Une brochure du service psychologique recommandait aux
officiers servant en Algérie d'expliquer "à des hommes
arrachés à leurs activités et à leur famille" les menaces qui
pesaient sur l'Algérie "et par voie de conséquence, sur la
France et les puissances occidentales". Informés du sens de
leur combat, ils devaient "protéger et rassurer les populations
civiles par une présence amicale, en évitant « les heurts de
race, de mœurs et de religion, grâce à une meilleure
compréhension réciproque », en un mot, devenir des
« pacificateurs »".
Mais que pouvait l'information dispensée, fût-elle de la
meilleure façon, au regard de l'expérience vécue, dans
l'extrême diversité des conditions de vie, de lieux, de temps,
des missions et des contacts?
Chaque ancien combattant a fait "sa guerre" . Il a, dans sa
mémoire, "sa guerre". Pour les uns, c'est "l'histoire d'un
voyage où la seule gloire, c'était d'avoir vingt ans, dans une
aventure que l'on ne voulait pas"! ; pour d'autres, c'est le
souvenir enthousiaste d'une contribution à l' œuvre
humanitaire de l'assistance médicale gratuite, en osmose avec
la population autochtone2; pour d'autres encore, c'est le
souvenir traumatique des atrocités observées, de la mort
côtoyée de trop près, avec des cauchemars indicibles qui
hantent et hachent les nuits3.
Parmi ces traversées existentielles, il est celle, peu connue, de
la captivité. Au terme d'une large et minutieuse enquête, le
1 Serge Lama, dans sa chanson L'Algérie.
2 Pierre Godeau, dans Une aventure algérienne, Flammarion, 2002.
3 Témoignages des très nombreux anciens d'Algérie rencontrés lors
d'expertises ou d'entretiens thérapeutiques pour "psychotraumatisme".10
docteur Yves Sudry a rassemblé dans cet ouvrage de
nombreux témoignages. Ce qu'il nous rapporte est
passionnant, parfois poignant, toujours chargé
d'informations.
Son style sobre et clair va à l'essentiel, avec juste ce qu'il
faut pour planter le décor, la sauvage beauté de certains
paysages algériens. L'emploi du présent plonge encore
davantage le lecteur dans la situation. On pressent la pudeur
et I'humanisme qui ont guidé ses interviews, dans le souci de
ne pas réouvrir certaines plaies. On perçoit la prudence de la
démarche historique, avec recoupements des récits,
recherches documentaires et bibliographiques.
L'ouvrage réalisé est d'une exceptionnelle qualité quand il
s'agit de dénoncer les lieux communs, les jugements
manichéens. Dans la guerre, les comportements
condamnables ou, au contraire, humanitaires ne sont jamais
l'apanage d'un camp. Cette réalité se retrouve à tous les
instants de la vie d'un prisonnier, des conditions de sa capture
à celle, dans les bons cas, de sa libération.
Les conditions de la capture furent le plus souvent tragiques,
avec la vision du massacre de la plupart des camarades de
combat. Suivait une marche nocturne, éprouvante, de
plusieurs jours, jusqu'au lieu de détention en Tunisie ou au
Maroc, après le périlleux passage de la ligne Morice. Pour les
prisonniers restés sur le territoire algérien, les conditions
furent plus rudes, avec les chaînes, le froid, les poux, les
déplacements répétés de cache en cache au gré des opérations
des troupes amies, l'exécution de ceux qui ne pouvaient
smvre.. .
Brutaux, les interrogatoires auraient été - si l'on en croit un
témoin - "moins violents que les nôtres"... Parfois les jeux
de cartes, le plus souvent l'ennui et l'angoisse scandaient la
vie quotidienne. Les maladies liées au manque d'hygiène et
aux carences alimentaires étaient nombreuses, mais ne
comptaient pour rien face à quelques menaces d'exécution ou
à la situation d'otage.11
À l'inverse, la compassion et l'humanité d'un gardien
allégeaient les rigueurs de la captivité, faisait naître une
amitié, au maximum un syndrome de Stockholm. Des
prisonniers durent la vie à leur geôlier. Enfin, certains prirent
l'initiative d'évasions particulièrement risquées.
L'auteur nous fait aussi pénétrer dans l'intimité du monde des
djounoud en décrivant leur mode d'existence et leur
organisation. Il nous fait rencontrer leurs chefs, Amirouche
en particulier. Dès le temps de la capture, certains fellaghas
firent preuve d'une humanité parfois extrême, sans qu'il
s'agisse toujours de médecins ou d'infinniers dont on espère
un tel comportement. D'autres furent conformes au
stéréotype du rebelle prêt aux pires exactions,
particulièrement à l'égard des musulmans francophiles. Mais,
et c'est une surprise, leur violence fut souvent canalisée,
encadrée, réprimée par leurs supérieurs. Certes, il faut voir
dans un tel respect des conventions de Genève le souci
d'acquérir la respectabilité du combattant régulier engagé
dans une guerre de libération, en gommant celle du rebelle
pris dans les rets d'une opération de maintien de l'ordre. Quoi
qu'il en soit, certains captifs virent leurs conditions de
détention aménagées en conséquence, leur libération acquise,
leur vie parfois épargnée.
Tout au long de son ouvrage, l'auteur souligne l'universalité
des comportements humains, quels que soient les
belligérants, de la haine aveugle à l'humanisme le plus
authentique, de la passion à la raison, du courage du
combattant régulier à la veulerie agressive des engagés de la
dernière heure. Il montre aussi leur ambiguïté4.
Restent les cicatrices, les blessures profondes des
traumatismes physiques et psychiques. Mais entre les
4
Illustrée par les projets paradoxaux de certains fellaghas, "projetant, en
pleine guerre, d'aller travailler après la victoire chez l'ancien ennemi
colonisateur, projet concrétisé pour cent mille d'entre eux !" (cf. p.81)12
peuples, le temps fait lentement son œuvre. Qui aurait osé
tabler autrefois sur la réconciliation du couple
francoallemand, ennemis jurés? Précieux travail de mémoire, le
livre d'Yves Sudry est aussi une contribution au lent
mouvement de rapprochement des hommes de bonne volonté.
Maurice Bazot
Médecin général inspecteur (2s)
Professeur agrégé du Val-de-Grâce13
Je suis né pour te connaître,
pour te nommer, Liberté.
(Paul Eluard.)
PROLOGUE
J'ai effectué mon service militaire en Algérie comme
médecin aspirant de janvier 1958 à mai 1959. Le service de
santé m'a détaché au 3/65° régiment d'artillerie dont le P.C.
était à Lamartine, bourgade située au cœur du massif de
l'Ouarsenis. J'ai partagé la vie des troupes dàns le poste de
Moulay Abd el Kader, implanté dans le douar
BéniBoudouane, fief du Bachagha Boualem, créateur d'une des
premières harkas.
J'ai participé aux opérations militaires dans le secteur et
donné mes soins aux populations du douar dans le cadre de
l'assistance médicale gratuite, activités riches en contacts
humains. A partir de notes prises sur le terrain, j'ai écrit un
livre, édité à compte d'auteur, sur mon expérience vécue,
intitulé L'Œil du monde, nom arabo-berbère du mont
Ouarsenis.
Grâce à la diffusion de cet ouvrage, et à l'initiative de mes
amis Michel Merle et Georges Condamin, qui ont été les
fondateurs d'une amicale des anciens du 3/65° R.A., j'ai pu
rencontrer plusieurs camarades de notre régiment. L'un
d'eux, Jean Coulos, avait été porté disparu lors d'une sévère
embuscade survenue le 16 janvier 1958, quelques jours après14
mon arrivée à Lamartine, ce qui m'a plongé brutalement dans
les dures réalités de la guerre. Coulos a été fait prisonnier
avec cinq de ses camarades, et après de pénibles crapahuts à
travers les djebels, il a détenu à Oujda au Maroc pendant un
an.
En mai 2002, je me suis rendu à son domiCile. Le récit de sa
pénible odyssée m'a captivé. C'est là le point de départ de
mes recherches sur les prisonniers de 1'A.L.N. A partir d'une
liste de prisonniers libérés ou évadés établie par la
F.N.A.C.A., j'ai pu recueillir de nombreux témoignages.
En mai 2003, le médecin général Bazot, président de
l'Association des amis du musée du S.S.A. au Val-de-Grâce,
et le médecin général Cristau, président du comité d'histoire
du service de santé des armées, m'ont invité à faire une
conférence sur ce sujet au Val-de-Grâce. L'intérêt suscité par
cet exposé m'a encouragé à poursuivre mes investigations et
à réaliser cet ouvrage.
Le recueil des témoignages s'est heurté à plusieurs
difficultés. Plus de quarante ans après les événements, la
mémoire présente nécessairement des lacunes. Quelques-uns,
au fil du temps, ont eu tendance, plus ou moins
consciemment, à modifier les faits. Dans la mesure du
possible, j'ai tenté de cerner au plus près la réalité en
comparant plusieurs témoignages et en les confrontant aux
articles de presse de l'époque et aux comptes rendus
militaires que j'ai pu me procurer. Je me suis aussi parfois
heurté à un refus catégorique d'interview. Avant de
raccrocher son téléphone, l'un de ces deux anciens
prisonniers m'a dit: "Vous voyez, rien que votre coup de fil
va m'empêcher de dormir cette nuit." Dans un autre cas, un
ancien prisonnier n'a pas voulu me livrer tout ce qu'il savait.
Pourtant très coopérant, il m'a cependant confié: "Je ne peux
pas vous dire tout ce que j'ai vécu, plusieurs ont essayé de me
faire parler, personne n'a réussi... Vous voyez, rien que d'y
penser, cela me donne envie de pleurer..." Lors d'un autre
appel, pour un complément d'information, je suis tombé sur15
une épouse réticente, qui m'a prié d'arrêter mes entretiens:
"Depuis que vous l'interrogez, il s'est remis à boire et ne dort
plus la nuit..." Ces faits font entrevoir la gravité des
traumatismes psychiques subis. Ils rentrent dans le cadre de
ce qu'on appelle les névroses traumatiques de guerre. (Je
reviendrai sur ce sujet au chapitre X.)
Malgré ces difficultés, j'ai dans l'ensemble reçu l'accueille
plus chaleureux et une coopération sincère. Tous ces
témoignages sont extrêmement précieux. Sans eux, après la
disparition de tous les acteurs de la tragédie, il ne resterait
plus que la sécheresse des archives. Merci, chers camarades,
d'avoir accepté de vous replonger dans ce passé douloureux
pour participer à cet indispensable devoir de mémoire.17
Toute prison a sa fenêtre.
(Gilbert Grassiant.)
I
PRISONNIERS DETENUS AU MAROC
A ma connaissance, la plupart des prisonniers détenus au
Maroc ont été incarcérés à Oujda ou ses environs. Cette ville
est considérée comme la capitale du Maroc oriental. Elle est
située à sept kilomètres à vol d'oiseau de la frontière et à
quarante-cinq au sud de la mer. A l'époque, c'est
le siège de la Wilaya V. Au nord et au sud de la ville sont
implantés des camps de l'A.L.N., tandis que l'hôpital de
Oujda reçoit les djounoud blessés dans les maquis.
Les premiers dont j'ai reçu les témoignages sont six artilleurs
du 3/65° R.A. capturés le 16janvier 1958 dans l'Ouarsenis au
cours d'une tragique embuscade.
Le 14 janvier, le poste de commandement opérationnel
implanté à Lamartine, petite bourgade située à trente
kilomètres d'Orléansville, monte une opération avec
différents éléments du régiment, renforcés par des hommes
du 402° régiment d'artillerie antiaérienne. Ces unités se
dirigent vers l'est pour ratisser une large zone centrée par le
douar Betahia.
Le 16janvier, deux détachements de la 10° batterie implantés
respectivement dans le poste de Draa-Messaoud et dans celui
du grand barrage de l'oued Fodda ont ordre de faire jonction18
Le détachement de Draa-Messaoud comprend une section
d'Européens et une section de Harkis. A 4 h 30, ces effectifs
franchissent la porte barbelée du poste. Les hommes, colonne
par un, s'éloignent de cette ancienne maison forestière située
à flanc de piton au milieu des pins d'Alep. L'unité est
commandée par le sous-lieutenant Jean-Claude Richaud, un
Oranais de vingt-sept ans, instituteur dans le civil. Deux jours
auparavant, il faisait ses adieux à sa jeune épouse à l'issue
d'une courte permission. Il est secondé par le M.D.L. major
Maurice Frechin. C'est encore la nuit, il pleut. Les pieds
s'enfoncent et glissent dans l'argile humide. Le terrain est
très accidenté, il faut gravir des pentes raides, redescendre,
ascensionner un nouveau piton.
Peu à peu, l'horizon prend une teinte jaune pâle, puis le jour
vient timidement colorer d'ocre le flanc des collines avec çà
et là des touches de vert sombre. Le plafond est bas, mais la
pluie cesse.
Les hommes crapahutent toute la matinée, toujours en file
indienne, à quatre ou cinq mètres les uns des autres. De temps
en temps fuse l'ordre d'un M.D.L. : "Vos distances... Gardez
vos distances..." Il fait grand jour lorsqu'ils tombent sur une
mechta de cinq ou six gourbis, le ciel s'est maintenant
dégagé. Les artilleurs investissent le village, mais ne trouvent
que des femmes et des bambins apeurés qui s'accrochent aux
blouses amples et colorées de leur mère. Ils découvrent
cependant des caches reliées aux gourbis par des souterrains.
Richaud donne l'ordre de les faire sauter au T.N.T.
La progression reprend. Vers midi, la troupe s'engage au
fond d'une gorge encaissée où coule un oued. Quelques
gourbis abandonnés sont groupés sur un tertre allongé près de
la maigre rivière. Par radio, l'ordre est donné de faire halte.
Les artilleurs se dispersent par petits groupes et s'apprêtent à
ouvrir leurs boîtes de ration. Sur les crêtes, ils aperçoivent
des hommes en uniforme portant au bras gauche le foulard
jaune de reconnaissance. Ils pensent que ce sont les effectifs
du grand barrage. En effet, les hommes nouent autour du bras19
gauche un foulard triangulaire dont la couleur varie à chaque
opération. Il y en a des verts, des jaunes, des rouges et des
bleus. Ce 16 janvier, le foulard de reconnaissance est jaune.
C'est alors que, brutalement, se déchaîne un feu nourri. Dès
les premières rafales, des hommes tombent, les autres
essaient de réagir, mais ils sont pris sous des feux croisés
d'armes automatiques et sont submergés par le nombre des
assaillants. Dès les premiers échanges, la brêle portant le
poste radio prend peur et s'enfuit. Certains soldats se
réfugient dans les gourbis. En face, les ordres sont donnés en
français. De toutes parts, les fellaghas attaquent. Le brigadier
Samuel Poli riposte avec sa carabine u.S. M.l, puis il saisit le
pistolet-mitrailleur d'un camarade tué et vide les chargeurs.
Rapidement à court de munitions, avec deux autres
camarades, il n'a d'autre choix que de décrocher parmi les
touffes de végétation de l'oued, mais, comme dans toute
bonne embuscade, cette voie de repli est bouclée par un F.M.
Encadré par des impacts, Poli se laisse tomber à terre et fait le
mort. Les deux autres en font autant.
Richaud essaie de regrouper ses effectifs, mais la panique est
complète. Il s'allonge à terre. Un de ses hommes, le
deuxième classe Jean Coulos, est à ses cotés. Bientôt la terre
gicle autour d'eux. "Jean, je suis foutu! ils m'ont repéré..."
Ce furent ses dernières paroles. Une balle dans la tête le tue
sur le coup.
Son chef mort, Jean Coulos se précipite vers un arbre situé à
proximité et, laissant son fusil, il grimpe dans les branches,
réflexe inscrit dans les gènes depuis l'aube des temps,
héritage du lointain ancêtre primate. De son observatoire, il
assiste horrifié à l'hécatombe parmi ses camarades. Ceux qui
essaient de sortir des gourbis sont aussitôt massacrés. L'oued
devient rouge... Peu à peu les tirs s'espacent, puis cessent.
Un silence pesant tombe sur la vallée.
Coulos se presse le long du tronc, il voudrait s'identifier à ces
petites fourmis qui s'affairent, indifférentes, entre les
anfractuosités de l'écorce. Mais un djoundi s'approche. Il a20
été aperçu. L'homme lui intime l'ordre de descendre. Coulos
se sent perdu, les mains moites, une angoisse au creux de
l'estomac, il se laisse glisser le long du tronc. La mort est là,
toute proche au bout de cette mitraillette qui le menace:
"Tourne-toi !" Le djoundi lui attache les poignets dans le dos.
Une bouffée d'espoir... "Avance !"
Poli fait toujours le mort. Les tirs se sont tus, il voit trois
fellaghas qui s'approchent. Sans doute préoccupés par les
évolutions de deux T. 6, ils passent sans s'attarder près de ces
trois corps et s'éloignent. Au bout de quelques minutes, Poli
et ses camarades regardent autour d'eux. Aucun ennemi n'est
en vue. Ils se glissent entre les lauriers roses et s'enfuient.
A l'issue de cette embuscade, vingt-deux Européens et onze
Harkis sont portés manquants: sept tués et quinze disparus
chez les Européens, trois tués et huit disparus chez les harkis.
De tous les disparus, seulement six Européens donneront
signe de vie six mois plus
tard.
-----------Avant de suivre la tragique odyssée de ces six rescapés, il me
faut faire une parenthèse avec l'anecdote de Jean Sifoni.
Sifoni, deuxième classe de la dixième batterie, était quillard,
c'est-à-dire qu'il devait être libéré dans un mois. Pour cette
occasion, il s'était sculpté une petite quille en bois de quinze
centimètres de hauteur. Il l'avait peinte en bleu ciel et blanc
et avait inscrit, en lettres noires, la date de sa proche
libération. Aucun règlement n'interdisait de fabriquer une
quille, c'était même une tradition parmi les "petits gars" du
contingent. Mais Sifoni poussa le culte de cet emblème
jusqu'à se l'accrocher en sautoir autour du cou. Cette
fantaisie ne fut pas du tout du goût du M.D.L. major Maurice
Frechin.
"- Sifoni, enlevez-moi ça tout de suite!
- Non, je suis quillard, je ne l'enlève pas !"21
Frechin saisit alors l'objet du délit et essaie de l'arracher.
Sifoni se trouve alors dans la cuisine de Draa Messaoud, en
train de manger du fromage. Il pose vivement tartine de pain,
fromage et couteau sur une étagère et commence à secouer le
major. Sifoni est taillé en Hercule, il était préférable de ne pas
se mesurer avec lui, mais rapidement il se rend compte qu'il
est en train de tabasser un supérieur. Il cesse la lutte. Le
major est hors de lui, il donne l'ordre à son subordonné
d'aller prendre la garde avec deux Harkis près d'un
transformateur voisin du grand barrage, jusqu'au lendemain
SOIf.
Sifoni obtempère. Le lendemain, il entend de son poste des
rafales d'armes automatiques dans le lointain. De retour au
grand barrage, quand il apprend le désastre, il conclut: "C'est
ma quille qui m'a sauvé." Le M.D.L. Frechin est au nombre
des victimes. Lors d'une réunion des anciens du 3/65° R.A.,
Sifoni m'a montré la fameuse quille. Quarante-quatre ans
après, ilIa garde toujours pieusement dans sa
bibliothèque.
-----------Coulos vient d'être fait prisonnier. Le djoundi le pousse
devant lui, les mains liées derrière le dos. Une dizaine de
mètres plus loin, il l'attache à l'un de ses camarades, Pierre
Kit, qui vient lui aussi d'être capturé. "Avancez! Vite!
Vite !" Le trio s'éloigne du lieu du combat. Ils suivent un
moment le fond de l'oued puis prennent un chemin muletier
qui longe le cours d'eau à flanc de colline. Au bout d'un
kilomètre, ils aperçoivent de loin deux fellaghas armés de
M.A.T. 49. Ils conduisent quatre prisonniers attachés deux
par deux. Coulos croit reconnaître ses camarades Michel
Tonin et Joseph Sezwick, suivis de Gilbert Fillieux et
Maurice Borel, puis il les perd de vue. Dans l'après-midi, ils
longent un profond ravin. Coulos pense qu'il suffirait d'un
geste au djoundi pour les précipiter dans le vide. Ils sont
bientôt rejoints par un groupe d'une dizaine de fellaghas. Des