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Histoire d'une famille d'émigrants sur le continent austral - L 'Alsace-Lorraine en Australie

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376 pages

Description

Départ du Havre. — Le Franklin. — La mâture. — La voilure. — Le jargon maritime. — Ratapia. — Cartahu. — Un homme à la mer. — Sauvetage. — Navigation.

En mer, au-dessous du cap de Bonne-
Espérance, 12 septembre.

Il y a deux mois que nous avons franchi les jetées du Havre.

Le navire qui nous emporte est un trois-mâts carré taillé en clipper, un fin voilier, superbe à voir quand il court, toutes voiles dehors, poussé par une bonne brise, torchant de la toile à faire fumer la barbe du diable.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 27 juillet 2016
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EAN13 9782346089017
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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

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Armand Dubarry

Histoire d'une famille d'émigrants sur le continent austral

L 'Alsace-Lorraine en Australie

LE DÉPART

A MONSIEUR ALEXANDRE SCHWARTZ, MÉCANICIEN, RUE DU FAUBOURG-DE-BELFORT, A MULHOUSE

Le Havre, 10 juillet 1871.

 

Cher grand-père, chère grand’mère,

Nous nous embarquons dans quelques heures.

Dans quelques heures !... Mon cœur bat et ma main tremble en commençant celte lettre, la dernière que nous vous enverrons avant notre départ.

Cécile est là devant l’hôtel, sur le Grand-Quai, en compagnie de la femme et de la fille de Kœchlin, de Delphine Siegfried, de Clémence Risler, de Henriette Engelmann et des quatre enfants de Risler ; elle pleure, les yeux fixés sur le navire qui doit nous emporter, et dans les flancs duquel les ouvriers du port arriment en ce moment des caisses et des vivres que des commissionnaires, des fournisseurs amènent en hâte autour des grues à vapeur.

Ma chère femme voulait vous écrire, mais elle était trop troublée, les larmes l’aveuglaient et mouillaient son papier ; elle m’a passé la plume, en me priant de vous parler pour nous deux.

Nous partons plus nombreux que je ne le supposais. Nous étions quinze, y compris les enfants, en quittant Mulhouse ; nous sommes maintenant dix-neuf, tous parents ou amis, tous résolus à partager les mêmes périls, les mêmes fatigues, à travailler en commun à notre fortune. Séparés, nous serions faibles ; unis, nous serons forts ; nous l’avons compris au moment d’abandonner cette France que nous aimons tant, et nous nous sommes juré une solidarité inébranlable.

Que vous dire de l’accueil que nous avons reçu à Paris et ici, de la part des comités formés pour secourir les émigrants d’Alsace-Lorraine, et quelles expressions rendraient notre reconnaissance ?...

Au Havre, cet accueil a dépassé toutes nos espérances.

Ah ! la noble ville, la patriotique population !...

C’était la première fois que, les uns et les autres, nous visitions cet admirable port dont les développements rapides rappellent ceux de notre chère Mulhouse, petite ville de six mille âmes lorsqu’elle se réunit volontairement à la France en 1798, cité de cinquante mille habitants et l’une des plus importantes d’Europe pour l’industrie, le commerce et les améliorations sociales, quand éclata celte épouvantable guerre qui nous chasse aujourd’hui de nos foyers paternels.

Rien de magique comme le panorama qu’on a de la jetée du Havre soit le jour, soit la nuit. On demeurerait des heures entières en contemplation devant cette rade immense, perpétuellement sillonnée de navires, devant cette majestueuse baie de Seine couronnée au midi par les rochers moussus du Calvados ! Rien d’animé comme ces quais où se presse, se croise, se heurte le peuple le plus goudronné de nos côtes ; comme ces bassins remplis de bricks, de goëlettes, de sloops, de lougres, de steamers, dont les mâts, avec leurs voiles serrées et leurs cordages tombant, semblent une forêt enchevêtrée de lianes !

Il entre au Havre, bon an mal an, seize mille bâtiments des cinq parties du monde, jaugeant deux millions trois cent mille tonneaux, portant cent quarante mille matelots, et chargés de fer de Suède, de charbons d’Angleterre, de vins d’Espagne, de soies, de porcelaines, de thés d’Asie, de coton d’Amérique, de tabac des Antilles, de bois du Brésil, de sucres de Cuba, de cafés d’Arabie, de dents d’éléphants d’Afrique, etc., etc. L’inépuisable corne d’abondance que la navigation !

Tout cela est éblouissant et m’a presque donné le vertige.

Grâce aux hommes dévoués auxquels nous étions adressés et qui ont pris à tâche de piloter les Alsaciens et les Lorrains fuyant le joug odieux de l’Allemagne, nous avons obtenu notre passage gratuit jusqu’à Melbourne, où les bons ouvriers gagnent facilement, paraît-il, vingt francs par jour, où le bœuf, le mouton se vendent six sous la livre, le pain trois sous ; bref, un vrai pays de cocagne.

On nous a remis des lettres de recommandation qui doivent nous procurer de l’ouvrage en débarquant, soit que nous nous décidions à travailler de nos états, soit que nous nous rendions aux mines d’or, soit qu’il nous plaise d’essayer d’une exploitation agricole.

Au reste, on nous a assuré que nous aurions la réception la plus sympathique, tant à cause de notre nationalité qu’en raison de l’élément féminin qui domine dans notre groupe.

Les femmes manquent encore plus que les hommes en Australie ; aussi y sont-elles très-demandées et très-appréciées.

En effet, une colonie sans femmes est fatalement condamnée à mourir dans un temps rapproché.

Mais nous voici et l’Australie ne périra pas ! J’en jure par les filles joufflues de Risler et par la fécondité incomparable de leur bonne pâte de mère.

En sortant de chez l’agent de la colonie de Victoria, nous nous sommes heurtés contre Trapp, Maréchal, Guyot et Perrin, qui se disposaient à y entrer.

Ils arrivaient de Metz, se rendent en Australie, et embarquent sur le même navire que nous ! Jugez de notre joie !

Nous les avons immédiatement incorporés dans notre bande, et voilà comment nous nous trouvons quatre de plus pour tenter la fortune et courir les aventures.

Ce qui les a décidés à partir si précipitamment, c’est, avec la certitude de nous trouver ici, la conduite de l’autorité prussienne vis-à-vis des jeunes gens en âge de porter les armes.

A Metz, comme à Mulhouse, comme à Strasbourg, nos oppresseurs n’attendent pas le terme du délai fixé par le traité de Francfort pour procéder au recrutement ; l’Alsace-Lorraine devant, l’année prochaine, fournir son contingent aux hordes germaniques, ils inscrivent, dès à présent, tous les hommes atteints par leur loi militaire, quitte à leur tenir compte des exemptions dont ils pourraient exciper, ou à les rayer, plus tard, des registres, en cas d’option.

Or nos amis, dont deux appartiendraient à l’armée active et deux à la landwehr, en l’an de grâce 1872, ne veulent pas plus entendre parler du casque pointu que de l’option.

  •  — Opter ! répondaient-ils, à ceux qui leur signalaient les dangers de leur position, de quel droit oserait-on nous forcer à opter ? Nous sommes nés Français, nous mourrons Français, Nous n’avons nul besoin d’opter, nous n’opterons pas, et nous nous moquons des Allemands.

Cependant, leur résistance étant celle du pot de terre contre le pot de fer, de crainte d’être, un jour, brusquement enrégimentés et envoyés, sous bonne escorte, dans quelque forteresse de Poméranie ou de Silésie, ils prirent, à notre instar, la sage résolution de s’expatrier.

Avant de partir, Trapp, qui est un enfant terrible, voulut jouer un dernier tour aux traîneurs de sabre et penduliers de la commandature de Metz.

Il avait été inscrit pour la classe de l’année prochaine, armée active ; il prétexta une hydropisie et demanda à être exempté du service. On reçut sa réclamation et, peu après, on l’assigna pour être examiné.

Le jour venu, afin de tromper le conseil de révision, il se fit gonfler au moyen d’un de ces soufflets que les bouchers emploient pour enfler les veaux qu’ils viennent de tuer.

Cette opération hardie, vous le pensez, ne se pratiqua point par l’oreille.

Elle fut complétée par l’apposition d’un gros bouchon qui rendit impossible toute perte d’air.

Arrivé devant ses examinateurs dans le simple appareil de rigueur pour une telle cérémonie, Trapp, dont le ventre était dur et arrondi comme un potiron, et qui marchait avec une extrême difficulté, raconta, du ton le plus lamentable et au milieu de l’étonnement général, les douleurs que lui causait son incurable infirmité. Tandis qu’il parlait, un chirurgien, orné de moustaches et de favoris taillés sur le patron de ceux de S.M. Guillaume, rajusta ses lunettes et le regarda de travers :

  •  — Couchez-vous à plat ventre sur cette table ! lui dit-il rudement lorsqu’il eut fini son histoire.

Trapp obéit, ne pouvant s’en dispenser, et le chirurgien farouche lui fit sur le dos plusieurs pesées vigoureuses.

A la cinquième, le bouchon sauta au plafond et l’on entendit un sifflement prolongé !...

  •  — Ah ! tarteifle ! s’écria le chirurgien triomphant et en relevant Trapp dégonflé ; bon pour le service !

Après cet incident, le séjour de Metz étant devenu malsain pour notre ami, il prit la poudre d’escampette en compagnie de Maréchal, de Guyot, de Perrin, et c’est ainsi que nous les avons tous les quatre aujourd’hui avec nous.

Nous parlons donc dix-neuf : cinq femmes, cinq enfants et neuf hommes, sur lesquels deux sont pères.

Ces neuf Mulhousiens ou Messins, dont le plus vieux a quarante ans, se décomposent ainsi : un armurier, Perrin ; un charpentier, Risler, notre doyen ; un architecte, Guyot ; un herboriste, Engelmann ; deux agriculteurs, Siegfrid et Kœchlin ; un typographe, Trapp ; un musicien, Maréchal, qui passait en 1870 pour le premier hautbois de Metz ; et un instituteur, moi. L’aînée des filles de Risler a douze ans, la plus jeune sept, et la fille de Kœchlin neuf. Si, dans ces conditions, nous ne parvenons pas à fonder une ville, c’est que nous y mettrons de la mauvaise volonté.

L’économie considérable que nous avons réalisée en obtenant notre passage gratuit nous a permis de faire plusieurs achats indispensables, entre autres celui d’un petit arsenal composé de quatorze revolvers, un pour chaque femme et un pour chaque homme ; de neuf superbes fusils à deux coups et d’autant de couteaux de chasse. C’est Perrin qui s’est chargé de ces emplettes, dont l’utilité est absolue dans des contrées où le gibier foisonne et où les cannibales pullulent.

Nous avons du courage, de bons bras, la volonté de réussir ; nous sommes unis ; l’avenir nous appartient. Aussi, pour notre part, nous embarquerions-nous sans regrets si nous vous avions avec nous, cher grand-père, chère grand’mère, et si notre patrie était délivrée des chaînes que l’étranger a rivées à ses pieds et à ses poignets.

Écrivez-nous à Melbourne, où nous trouverons vos lettres ; quant à nous, nous vous enverrons le plus souvent possible notre journal de voyage, dont la rédaction m’a été confiée à l’unanimité ; vous pourrez ainsi suivre pas à pas nos efforts, nos luttes et les progrès de notre fortune.

Adieu ; non, au revoir, car nous reviendrons avec une mine d’or que nous dépenserons sans compter auprès de vous, dans notre belle ville de Mulhouse, lorsque les casques pointus n’y seront plus.

Mais la cloche du bord a sonné, je finis.

Cécile vous envoie un million de baisers, j’embrasse mille fois vos cheveux blancs, et toute la caravane vous serre les mains avec effusion.

Maintenant, go ahead ! comme disent les Américains, en avant, pour une traversée de six mille lieues !

Votre petit-fils qui vous aime,

DANIEL HUGUENIN.

LA TRAVERSÉE

Départ du Havre. — Le Franklin. — La mâture. — La voilure. — Le jargon maritime. — Ratapia. — Cartahu. — Un homme à la mer. — Sauvetage. — Navigation.

 

En mer, au-dessous du cap de Bonne-
Espérance, 12 septembre.

Il y a deux mois que nous avons franchi les jetées du Havre.

Le navire qui nous emporte est un trois-mâts carré taillé en clipper, un fin voilier, superbe à voir quand il court, toutes voiles dehors, poussé par une bonne brise, torchant de la toile à faire fumer la barbe du diable.

Il s’appelle le Franklin et jauge deux mille tonneaux.

Soixante-quinze hommes d’équipage, autant. de passagers, deux gros chats, un magnifique cacatoès qui se moquait au départ des gens atteints du mal de mer, un chien griffon d’une rare intelligence, nommé Ratapia, qui nous a voué une vive affection et que nous comblons de nos bienfaits : tel est le petit monde qui se meut dans ses flancs et sur son pont.

Encore un mois et nous serons à Melbourne.

Nous coupons en ce moment le méridien du cap de Bonne-Espérance, à cinquante lieues au sud. Celte lettre vous parviendra par un des steamers anglais ou français faisant le service de Maurice, de la Réunion ou des établissements de la côte de Madagascar, que nous rencontrerons dans ces parages.

Nous commençons à nous habituer à notre isolement, mais les premiers jours de navigation ont été tristes.

Quand le Franklin quitta la rade du Havre, nous étions tous debout à l’arrière, la tête découverte et en proie à la plus vive émotion.

Jamais je n’avais senti mon cœur battre avec autant de précipitation.

Cécile tremblait, accrochée à mon bras, et ses yeux roulaient de grosses larmes.

A un moment, elle se prit à murmurer, d’un ton qui nous remua les uns et les autres jusqu’au fond de l’âme, ces deux vers du touchant refrain de Chateaubriand :

O mon pays, sois mes amours,

Toujours !

Puis elle s’arrêta, suffoquée par les sanglots...

Nous demeurâmes cloués sur le pont tant que nous crûmes apercevoir au loin les côtes de France ; lorsque nous descendîmes, à la nuit noire, dans nos cabines, nous pleurions encore comme des enfants.

Le spectacle imposant de la mer, la connaissance que nous fîmes des autres passagers, nos projets, nos préoccupations, l’intérêt que nous prîmes à l’étude, ou, pour parler plus exactement, à l’observation de la vie maritime, adoucirent un peu notre chagrin.

La merveilleuse chose qu’un beau navire à voiles ! Je ne me lasse pas d’admirer le nôtre dans ses moindres détails, de l’étrave à l’étambot, des porte-haubans au grand cacatois, du beaupré à la corne de la brigantine.

Vous le voyez, je m’exprime déjà comme un vieux de la cale. C’est que tout ce qui m’environne a une saveur qui m’excite, m’enchante et m’attire.

Je connais déjà sur le bout du doigt la mâture et la voilure.

Ici, à l’avant, le premier à la peine, voilà le beaupré, puis le mât de misaine, puis le grand mât, puis le mât d’artimon, ces trois derniers surmontés de petites plates-formes nommées hunes, pourvus de longs bras appelés vergues, et surmontés de brins, de mâts de hune, de mâts de perroquet, de mâts de cacatois, droits comme des flèches.

Le beaupré porte le clin-foc, le grand foc et le petit foc ; le mât de misaine porte la misaine, le petit hunier, le petit perroquet et le petit cacatois ; le grand mât porte la grand’voile, le grand hunier, le grand perroquet, le grand cacatois ; l’artimon porte la brigantine, le perroquet de fougue, la perruche et le cacatois de perruche.

Dites maintenant que je ne profite pas de mes voyages !

Mais c’est surtout dans le jargon maritime que j’ai des dispositions à devenir docte.

Rien de pittoresque, d’imagé, de gouailleur comme ce langage goudronné dont mes oreilles sont pleines depuis notre embarquement. Avec lui tout est renversé : le bâtiment est un personnage et l’homme est un bâtiment.

Celui-là n’a plus de flancs, mais des hanches, du ventre, des joues ; il ne navigue plus, il marche ; il ne tangue plus, il pique son nez dans la lame ; celui-ci voit ses yeux se transformer en écubiers, sa tête en boussole, son nez en guibre, ses bras en vergues, son... séant en gaillard d’arrière.

Vous nettoyez-vous, vous vous donnez un coup de faubert ; êtes-vous prêt, vous êtes paré ; vous heurtez-vous contre quelqu’un, vous avez eu un abordage ; tombez-vous, vous vous êtes élongé ; êtes-vous content et vos affaires vont-elles, vous êtes au vent de votre bouée ; avez-vous bu, vous avez trop de lest, vous êtes bituré, vous avez votre guigne ; êtes-vous ivre, vous n’avez pas le moindre palan de retenue sur l’article de la boisson ; titubez-vous, vous talonnez, vous courez des bordées ; mourez-vous, vous avalez votre gaffe ou vous posez votre chique.

Quant à la femme, est-elle jeune et jolie ? c’est une belle goëlette ; est-elle mise avec recherche ? elle a envergué ses frusques de fête, elle est bien gréée ; a-t-elle la taille fine ? elle est bien chouquée.

J’avoue que j’éprouve un vif plaisir à retenir ces termes techniques ou métaphoriques dont la plupart ont un cachet d’une étonnante originalité dans la bouche de certains matelots.

Il faut, par exemple, les entendre prononcer par Cartahu, le cuisinier du bord et le maître de Ratapia, notre ami.

Cartahu est un Marseillais que rien n’étonne, qui place la Cannebière au-dessus du Bosphore, la population marseillaise au-dessus de celle de Sagonte, pour le courage, et prétend, avec un impertubable sang-froid, que si les Marseillais avaient eu le temps de se porter sur Paris avant la signature de la paix, il ne serait pas resté un seul Prussien en France.

Malheureusement ils n’ont pas eu le temps !

Cartahu connaît tout, comme Pic de la Mirandole, méprise les obstacles comme les méprisait feu Gusman, et a couru des aventures auprès desquelles celles des paladins de la Table ronde ne sont qu’enfantillages.

Hier au soir il nous racontait ses naufrages, dans le but de nous rassurer, sans doute. Son navire, en route pour les Indes, se brise sur des écueils et il tombe à la mer. Ici je lui cède la parole :

  •  — Après avoir nagé pendant dix heures, je me sentais couler quand j’aperçois une barrique roulée par la houle. Je me mets à cheval dessus et j’attends. Au bout de trois jours, je distingue une voile, bagasse ! c’est un navire français. Je crie :
  •  — Ohé, du navire, ohé !
  •  — Ques-à-quo ? répond le timonier.
  •  — De quel côté allez-vous ?
  •  — A Calcutta.
  •  — C’est dommage, moi je suis pour Batavia ; hé donc, j’attendrai !

En l’écoutant nous narrer avec une simplicité angélique ces surprenantes choses, je me rappelais ce dialogue typique entre deux négociants, un du Nord et un de Provence :

  •  — Faites-vous beaucoup d’affaires ?
  •  — Énormément.
  •  — Qu’appelez-vous énormément ?
  •  — Tenez, pour vous donner une idée de notre correspondance, ma maison emploie pour deux mille francs d’encre par an.
  •  — Té ! qu’est-ce que c’est que ça ? Moi, à Marseille, j’en économise pour quatre mille francs rien qu’en ne mettant pas les points sur les i.

Cartahu ne reculerait certainement pas devant une telle réponse.

Excellent homme, au demeurant, aussi excellent qu’il est détestable cuisinier, et qui m’est sérieusement attaché depuis le jour où j’ai eu le bonheur de l’empêcher de boire à la grande tasse un coup trop prolongé.

C’était à la fin de la première semaine de notre voyage, à la hauteur du détroit de Gibraltar. La mer était furieuse et le Franklin, assailli par un grain, bondissait de lame en lame comme une coquille de noix dans les bouillons d’une vanne. Les hommes de l’équipage pouvaient à peine se tenir debout sur le pont pour vaquer aux manœuvres. Tout à coup un cri sinistre retentit sur l’avant.

  •  — Un homme à la mer !

C’était Cartahu, qui, en voulant rentrer dans sa cuisine, avait été enlevé avec une voile en réparation, par une saute de vent.

Le capitaine commanda quatre matelots pour maintenir la barre dans la direction de l’homme en détresse, et ordonna de mettre une chaloupe à l’eau.

J’étais là ; le spectacle de ce malheureux luttant contre la mort m’électrisa, et je m’élançai à son secours, suivi de trois marins.

Notre embarcation, soulevée par les vagues, craquait de toutes parts. Cartahu nageait avec une vigueur surhumaine, tantôt abîmé sous les flots, tantôt porté à leurs crêtes écumantes. Les amis, cramponnés au bastingage, suivaient nos mouvements d’un œil anxieux et s’efforçaient de nous diriger par leurs cris. Quelques-uns nous jetaient des câbles. Les montagnes d’eau étaient tellement énormes qu’à un moment, nous trouvant dans le creux de l’une d’elles, nous faillîmes passer sous le navire. Trois secondes après nous étions à la hauteur des hunes. On nous crut perdus. Par bonheur, il n’en était rien, et, lorsqu’à la faveur d’un éclair de calme relatif nous pûmes saisir les amarres qu’on nous avait lancées, je tenais solidement Cartahu, que j’avais empoigné au passage, Dieu sait comment !

Le plus difficile était d’aborder.

Par une manœuvre habile et hardie, un de nos marins fixa une des amarres à l’avant de la chaloupe, commanda à celui qui gouvernait d’en fixer une autre à l’arrière, ce qui fut exécuté en une minute, cria « Hisse ! » à l’équipage, qui, attentif à tous nos mouvements, avait simultanément passé les amarres dans les poulies, et nous fûmes remontés sur le pont comme par miracle.

Illustration

Un homme à la mer.

Grâce au ciel, Cécile n’assistait pas à cette scène rapide, qui l’eût bouleversée.

Inutile d’ajouter que Cartahu m’accable de prévenances depuis ce jour et que les meilleurs morceaux de sa cambuse sont pour moi. Ah ! dame, c’est que cette fois il n’aurait peut-être pas trouvé de barrique à enfourcher pour attendre le paquebot de Batavia.

  •  — Nous aurons une traversée favorable, disait le lendemain le quartier-maître ; quand un homme tombe à la mer au départ, c’est signe d’une bonne roule et d’une heureuse navigation.

J’ignore si réellement c’est là un augure infaillible, mais je dois avouer qu’à part cet incident, qui fut sur le point de tourner au tragique, nous n’avons pas à nous plaindre de notre traversée.

Brises légères entre les tropiques, ce qui nous a permis de courir continuellement largue, toutes voiles dehors ; près de l’équateur, ondées rafraîchissantes, nuits admirables éclairées par des myriades d’étoiles et par la phosphorescence de la mer, éclatant en bouillonnements, en jets perlés devant le poitrail du navire, et laissant derrière son gouvernail un éblouissant sillage argenté ; passage de la ligne d’une gaieté irrésistible, suivi d’un festin, d’un concert, d’un bal, où Maréchal, sortant pour la première fois son hautbois du fourreau, nous régala des morceaux les plus entraînants de son répertoire ; pêches de requins, de poissons volants ; animation, confiance, sympathies autour de nous ; il faudrait être exigeant pour prétendre davantage.

Personnellement, je suis aussi satisfait que je pouvais le désirer, et mon contentement s’augmente quand je pense à la joie que vous allez éprouver en apprenant que nous sommes en parfaite santé et que tout va bien à bord.

L’ILE D’AMSTERDAM

Tempête. — Tout le monde aux pompes. — Confusion. — Un tragédien de Melbourne. — Désastre. — Le radeau. — Le va-et-vient. — Débarquement. — Provisions et munitions. — L’île déserte. — Exploration. — Ratapia chien de chasse. — Un troupeau de chèvres. — Le feu et la cuisine. — Les épaves. — Une défense de narval. — Les cadavres. — Le bivouac. — Le dîner. — L’eau douce. — La grotte des albatros. — Construction d’un baraquement. — Les lions marins. — Une embarcation inachevée. — Le scorbut. — La nostalgie. — Une voile au large.

 

Ile d’Amsterdam, mer des Indes.

Comment vous parviendront ces pages de notre journal que je trace sur un rocher désert de l’océan Indien ? Peut-être ne les lirez-vous jamais... N’importe. En vous écrivant il me semble que je cause avec vous, et cela me console et me réconforte.

Que d’événements depuis ma dernière lettre !

C’est après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance que nos épreuves ont commencé.

Assaillis par une tempête épouvantable au moment où nous nous y attendions le moins, nous fûmes poussés vers le nord par des tourbillons de vent irrésistibles, quoique nous eussions mis à la cape, c’est-à-dire quoique le navire ne portât que peu de voiles.

Le 18 septembre, à midi, notre capitaine estima que nous nous trouvions à cent soixante-quinze milles à l’ouest de l’île d’Amsterdam, par 37°57’ de latitude sud. Nous nous étions donc écartés de notre route de trois degrés environ.

Le 19, le navire n’était plus qu’à cent douze milles de l’île et nous filions neuf nœuds à l’heure.

Dans la nuit, la tempête augmenta.

Je montai sur le pont et m’y maintins pendant quelques minutes en me tenant au cabestan.

La mâture craquait ; les paquets de mer, en s’entre-choquant, rendaient de lugubres mugissements.

Je descendis dans l’entrepont pour rassurer Cécile et les autres femmes, qui se tenaient serrées les unes contre les autres et tremblaient de tous leurs membres.

  •  — Le foc vient d’être enlevé, dit à ce moment un matelot ; la nuit sera dure.

En effet, le lendemain matin, les hauts mâts avaient suivi le foc, et une des baleinières de sauvetage avait été brisée le long du bord.

Des vagues immenses s’abattaient avec un bruit formidable sur le Franklin, qui, démâté, sans voiles, roulait sur le flot, et le mot de naufrage se dessinait déjà sur toutes les figures.

Vers midi, une voie d’eau s’étant déclarée près de l’étrave, on appela aux pompes les hommes de bonne volonté.

Nous nous précipitâmes tumultueusement, laissant les femmes et les enfants dans leurs cabines, et nous nous mîmes à travailler avec ardeur.

Nous parvenions à empêcher l’eau de gagner, lorsque, vers le soir, le charpentier accourut annoncer qu’une autre voie, plus considérable que la première, s’était déclarée.

La nuit couvrait l’espace.

Les bourrasques devenaient plus fréquentes.

Roulés dans les ténèbres, nous fatiguions nos bras à lutter contre une puissance écrasante.

Pour un seau d’eau que nous rejetions, l’océan nous en renvoyait dix...

Le jour se leva sur nos tentatives désespérées et stériles.

Le navire buvait la mort et s’enfonçait lentement.

Je bondis vers la cabine où Cécile et ses amies attendaient, anxieuses, entourées des enfants cramponnés à leurs vêtements.

Le désordre était au comble dans l’entrepont.

Là trois matelots, certains que nous allions couler, puisaient à plein verre dans une barrique d’eau-de-vie qu’ils avaient défoncée d’un coup de hache ; plus loin, un passager se brûlait la cervelle avec son révolver, aimant mieux mourir ainsi que d’être englouti dans la mer ; à côté de lui, un autre individu, hébété, comptait, assis par terre, un sac de louis d’or. Une femme, affolée par la frayeur, me saisit convulsivement le bras et m’offrit mille guinées si je voulais la sauver. Deux vieilles gens, n’espérant plus qu’en Dieu, s’étendirent l’un à côté de l’autre pour s’en aller ensemble, comme ils avaient vécu.

J’allais oublier un personnage d’une rare énergie, dont la conduite fut exemplaire : c’était un acteur tragique, Australien de réputation, qui, après avoir gagné une belle fortune sur les théâtres de Victoria, l’avait mangée en Angleterre et un peu aussi à Paris, d’où il arrivait en ligne directe. Il retournait en Australie sur l’invitation de ses anciens admirateurs qui avaient eu connaissance du mauvais état de ses finances. C’était un homme de cinquante-cinq ans, d’une taille athlétique et d’une vigueur peu commune. Au milieu du danger, je le vis, en veste de flanelle rouge, travaillant sur le pont sans s’inquiéter des paquets de mer, faisant l’ouvrage de quatre matelots et encourageant chacun de la voix. Quand tout espoir fut perdu, il s’assit sur un tas de câbles, se croisa les bras, regarda impassiblement l’ouragan et ses ravages, et soupira d’un air qu’aucune expression ne saurait rendre :

  •  — Décidément je ne jouerai plus Othello ni Shylock devant ce bon public de Melbourne.

Cécile se jeta à mon cou dès qu’elle me vit et m’étreignit de toute la force de ses bras ; les femmes d’Engelmann, de Risler, de Kœchlin, de Siegfried, et leurs enfants, s’accrochèrent également à moi, qui par les bras, qui par les jambes, qui par les vêtements, en poussant des cris déchirants et en éclatant en sanglots.

  •  — Calmez-vous, au nom du ciel, leur dis-je, car nous avons besoin de tout notre sang-froid, de tout notre courage.