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Histoire de l'abbaye royale de Mozat

De
284 pages

L’abbaye de Mozat, dont le nom est souvent répété dans nos chroniques nationales, est une des plus anciennes de la France. Il est difficile de fixer l’année de sa création, non par l’absence des documents, mais par leur abondance même et par le manque de précision de chacun d’eux ; de semblables doutes se présentent à l’esprit pour assigner leur date à la plupart des fondations pieuses de notre province. Presque toutes remontent aux temps de la monarchie mérovingienne.

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Hippolyte Gomot

Histoire de l'abbaye royale de Mozat

Ordre de Saint Benoît

A MON EXCELLENT AMI :

 

M. FRANCISQUE MANDET

 

Auteur de l’Histoire du Velay.

Permettez-moi de vous dédier ce premier volume de mes Études sur l’Auvergne. Vous ne m’avez pas seulement inspiré le goût des travaux d’histoire locale ; vous avez été pour moi, dans toutes ces questions qui vous sont si familières, un guide sûr et dévoué. Vous m’avez ouvert les trésors de vos recherches, de votre expérience.... Ce n’est pas à la dédicace que devrait se trouver votre nom, mais bien en tête de cette monographie, dans laquelle ce qu’il y a de meilleur me vient de vous.

H.G.

INTRODUCTION

Pour comprendre le sérieux intérêt qu’inspirent les études historiques de la nature de celle que nous entreprenons aujourd’hui, il faut complètement s’abstraire du mouvement d’idées qui domine notre époque. Le positivisme, dont l’influence semble entraîner dans un courant fatal les exactes appréciations du passé, les saines aspirations de l’avenir, est trop résolûment hostile au sentiment religieux ici en cause pour qu’il doive nous servir d’interprète, et nous le récusons tout d’abord. Que la science des nombres, que les lois qui régissent souverainement la matière reconnaissent son autorité et l’appellent à leur aide, c’est affaire de mathématiciens et de chimistes, nous n’avons rien à y voir ; mais qu’il puisse intervenir pour éclairer les investigations du domaine de l’histoire, c’est là ce que nous ne saurions admettre.

Nous nous reportons, ne l’oublions pas, à un état social tout différent du nôtre ; différent par les mœurs, par les lois, par les coutumes, par les croyances. Il est donc nécessaire, afin de juger avec impartialité, de se placer dans le milieu où s’exerçait son action. Loin de nous le désir de vouloir entreprendre aucune controverse, aucun parallèle entre le présent et le passé, moins encore de nous faire l’apologiste de la société féodale !

Ce que nous nous proposons dans ce travail, c’est de rechercher quelles étaient en Auvergne la condition et l’importance des ordres monastiques du VIe au XVIIIe siècles. Seulement, au lieu de généraliser dans une dissertation plus ou moins abstraite cette étude importante, nous avons choisi comme type une des principales abbayes de France, une des plus anciennes, une de celles dans lesquelles les traditions se sont conservées longtemps les plus homogènes, et nous nous sommes appliqué, en en retraçant l’histoire à grands traits, à montrer qu’on ne saurait sans quelques regrets, peut-être même sans quelque ingratitude, oublier les services rendus par ces grandes corporations.

Abeilles silencieuses enfermées dans leurs rûches, elles travaillent sans relâche à ce miel si doux et si amer à la fois dont la lèvre de l’homme est toujours avide. Elles vivent entourées des aromes de la science et des parfums de la foi. Dépositaires des trésors de la pensée, les religieux les gardent avec autant d’amour dans leurs riches archives, qu’ils conservent au fond de leur sanctuaire crénelé les reliques de leurs saints. A travers cette société guerroyante, brutale, au milieu des désastres de la patrie, des fléaux ravageurs, des persécutions intestines, et malgré leurs mortelles alarmes, ils poursuivent leur œuvre sous la domination protectrice et consolante de la règle.

La règle ! C’est là le grand mot, la grande force, le grand levier. Avec elle, tout est possible, tout est aisé, tout est cher.... Sans elle, rien ! La règle, c’est la loi, c’est le plaisir, c’est le devoir !....

Vous les verrez, ces moines, réalisant dans la paix du cloître, en plein moyen âge, l’idéal que les sociétés modernes poursuivent sans cesse, et que les utopistes les plus avancés osent à peine entrevoir dans leurs rêves. C’est chez eux, chez eux seuls, que se rencontrent la fraternité affectueuse, sincère, charitable, l’abnégation absolue, le dévouement sans limite à la famille choisie, le sacrifice complet de tout ce qui ne se rattache pas aux intérêts, à la gloire du monastère.

Vous les verrez, l’âme toujours sereine, ne pas se lasser de construire et de reconstruire encore ces cloîtres., ces cellules, ces tours, ces fortifications et cette église, que les impitoyables routiers, que les religionnaires plus impitoyables, attaquent, démolissent, pillent et ravagent sans trève ni merci.

Vous les verrez, ces laborieux Bénédictins, confiants dans la Providence, traverser tous les temps mauvais, agrandir et orner leur abbaye, étendre leurs domaines, fonder des prieurés, s’unir par les liens de prières communes, s’associer par leurs travaux à toutes les institutions considérables du royaume. Le temps qui marche les trouvera attentifs aux progrès qu’il apporte, aux clartés qu’il répand. Quoique sédentaires, ils ne restent pas immobiles ; ils enregistrent, ils collectionnent tout ce qui se dit, se fait, s’écrit ; et les immenses publications dont ils enrichissent nos bibliothèques restent les impérissables témoins de leurs veilles intelligentes.

Pour accomplir cette mission suprême, qu’on la considère au point de vue philosophique ou au point de vue religieux, dans un intérêt général ou dans un but purement individuel, ne fallait-il pas constituer la société monastique ainsi qu’ils le firent ? N’avaient-ils pas besoin de l’isolement du cloître et de la tranquillité de l’esprit ? Ne fallait-il pas qu’ils s’unissent librement par les liens d’une sympathie et d’une abnégation réciproques ? L’homme, même pour son bonheur, a besoin d’une règle qui le conseille, qui le maintienne ; et quelle règle plus douce que celle qui assure son existence contre les intempéries, qui lui fait des habitudes conformes à ses goûts, lui procure un port paisible en lui préparant, dans les conditions les plus favorables, les destinées auxquelles il aspire ! Quelle liberté violente, imposée, est pour les humbles de cœur, pour les ouvriers de l’âme, pour les modestes et les faibles, préférable à cette servitude choisie, volontaire, que tempère la sagesse, que charme l’affection, que purifient le travail et la foi !

Est-ce à dire qu’en prenant l’habit monastique l’homme se dépouillât de tous ses sentiments mondains et que ses passions, plus refroidies qu’éteintes, ne le suivissent pas par-delà le seuil sacré malgré ses vœux et ses serments ? Non, sans doute. L’humanité porte partout les infirmités de sa nature ; le couvent avait aussi ses ambitieux et ses jaloux. Pour obtenir un prieuré, pour atteindre à une crosse abbatiale, souvent de sourdes intrigues troublèrent la solitude du cloître et pénétrèrent dans les plus humbles cellules. L’élection conférait les dignités, mais le suffrage n’était pas toujours le prix de la vertu. Tantôt, une famille puissante de la contrée échangea sa protection et ses libéralités contre le choix d’un de ses membres ; tantôt, un caractère ferme et résolu parvint à s’imposer avec audace, et alors, suivant la direction donnée par de telles influences, le monastère sentit les liens de sa discipline se resserrer ou se détendre. A partir des croisades surtout, l’austérité de la règle fut souvent méconnue, violée ; nous en dirons les causes et nous constaterons en même temps les infatigables efforts tentés pour ramener dans ces asiles de la prière le calme et le recueillement.

Tout porte en soi les causes de sa grandeur et les germes de sa décadence ; suivant les temps et les nécessités qu’ils imposent, les fondations prospèrent ou s’amoindrissent presque fatalement. Plus le royaume était divisé, plus les invasions effrayaient, appauvrissaient les peuples, plus les gouvernements monastiques offraient de sécurité. C’est principalement dans la période historique du VIIe au XIe siècle que l’abbaye de Mozat acquit de l’importance et mérita d’être placée parmi les plus austères ; toutes les chroniques de cette époque sont remplies de légendes pieuses, de témoignages de dévouement, de crainte et de foi. Le moine est bien alors ce religieux modeste priant et travaillant sans cesse ; plein d’ardeur pour les choses divines, il a nuit et jour en présence sa fin qu’il croit prochaine ; le onzième siècle, répétait-on sans cesse, devait clore les destinées humaines et voir s’ouvrir les grandes assises du jugement dernier.

Mais quand cette croyance universelle fut reconnue mensongère, les esprits, courbés sous la superstition, se relevèrent. On se prit à reconstruire avec ardeur les églises et les couvents. On eut moins de frayeur de la mort ; une vie nouvelle sembla s’ouvrir, et on se préoccupa d’assurer à ces nouvelles destinées de matérielles jouissances. C’est pourquoi l’on vit peu à peu le relâchement, l’indiscipline pénétrer dans les monastères et s’y maintenir. Le retour des pélerinages et des combats en terre sainte introduisit insensiblement dans ces maisons des mœurs à la fois militaires et monacales, des habitudes nouvelles réprouvées par les anciens, proscrites avec sévérité par les papes et par les conciles. Mais les innovations périlleuses ne tardèrent pas à se répandre. L’esprit qui poussait au cloître cédait à d’autres aspirations que jadis, et pour ne pas être dépourvu de certaines conditions de croyance religieuse et d’amour du devoir, il ne portait plus en lui ce complet désintéressement, cette évangélique pureté des cénobites des premiers siècles. Alors, la résistance se trouva engagée plus vive, plus persistante, plus continue. On n’entendait parler que de réformes imposées, d’admonitions ecclésiastiques, de bulles de censure, d’excommunications, d’anathèmes lancés du haut du siége apostolique. Certaines abbayes indociles étaient soumises à l’interdit, quelques-unes étaient placées sous la juridiction d’autres abbayes restées fidèles ; il en est qu’on réduisit à l’état de simples prieurés, quelquefois même qu’on dut complètement supprimer.

 

Quand la monarchie, victorieuse de la féodalité, eut dominé tous les éléments de la puissance nationale, les abbayes et leurs richesses séculaires ne tardèrent pas à passer en des mains étrangères ; le droit d’élection fut ravi aux moines, et cette première spoliation décida de leur sort. Leurs domaines ne leur appartenaient plus, ils ne s’appartenaient plus eux-mêmes, n’ayant plus ni franchises, ni libertés. On leur imposait leurs dignitaires, leur abbé, le maître commendataire auquel ils devaient obéir. Ce maître était un grand seigneur, il vivait loin d’eux, sans eux et par eux ; les moines ne le connaissaient que par ses titres et pour lui transmettre les revenus de leur patrimoine. Le peuple monacal, ainsi dépouillé, se désintéressa insensiblement d’une œuvre qui n’était plus la sienne ; il n’avait conservé du cloître que le servage, il voulut s’affranchir en désertant le cloître.

PARTIE HISTORIQUE

I

ORIGINES DE L’ABBAYE DE MOZAT. — LÉGENDE DE CALMINIUS ET DE NAMADIA

L’abbaye de Mozat, dont le nom est souvent répété dans nos chroniques nationales, est une des plus anciennes de la France. Il est difficile de fixer l’année de sa création, non par l’absence des documents, mais par leur abondance même et par le manque de précision de chacun d’eux ; de semblables doutes se présentent à l’esprit pour assigner leur date à la plupart des fondations pieuses de notre province. Presque toutes remontent aux temps de la monarchie mérovingienne. A celle époque, où la foi la plus ardente n’excluait pas les luttes sanguinaires, les rois, et à leur exemple les ducs et les comtes, gouverneurs des provinces, croyaient racheter leurs crimes en construisant des monastères, en bâtissant des églises. Il arrivait encore, quand les communautés existaient déjà, que leurs anciens déprédateurs, frappés par les anathèmes de l’Elise ou troublés par le cri de leur conscience, donnaient sur leurs vieux jours des prés, des champs, des domaines, souvent leur fortune entière, pour restaurer les basiliques ruinées ; et alors les couvents, les chapitres, n’hésitaient pas à les qualifier, dans des actes publics, de généreux fondateurs. Ces sortes de chartes ont été la source de plus d’une erreur historique.

Les chroniqueurs de la province ne sont point d’accord sur les origines de l’abbaye de Mozat. Cependant, suivant Il version la plus acceptée, elle aurait été fondée par Calminius et par Namadia, son épouse.

Calminius était duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne. Sa famille, d’origine romaine, était venue s’établir dans « la ville maistresse d’Auvergne » avec l’illustre patricien auquel Sidoine-Apollinaire adresse une de ses plus affectueuses épîtres ; après avoir longtemps guerroyé, Calminius, entraîné par les vertus de Namadia, renonça à ses dignités, résolut de vivre dans les austérités de la religion, et pour mettre à exécution son pieux dessein, fit vœu de construire trois abbayes.

Il se rendit d’abord dans les âpres montagnes du Velay, dans un de ces sites escarpés qui, au dire de Cassiodore, ont pour l’anachorète de secrètes délices, et, au lieu nommé Le Villars, il fit élever un oratoire qu’il dédia aux saints apôtres. Quelques cénobites vinrent se joindre à lui et formèrent sous sa direction un monastère auquel on donna le nom de Calminiacum ou Carmery.

Après avoir établi parmi ses moines une sévère discipline, il se transporta dans l’évêché de Limoges, vécut quelque temps de la vie érémitique et bâtit un second monastère sous la désignation de Thuella ou Tutela ; ce fut, suivant la chronique, cet établissement qui plus tard donna naissance à la ville de Tulle,

 

La plus grande partie de son vœu était accomplie. Calminius, que l’on qualifiait déjà de saint, revint en Auvergne en 672 environ ; il considérait cette province comme sa patrie et avait résolu d’y finir ses jours. Il parcourut sans appareil, avec le bâton du pèlerin, cette plaine de la Limagne troublée naguère par ses belliqueuses entreprises, s’arrêta dans un des sites les plus doux, au pied des montagnes volcaniques couvertes alors d’épaisses forêts, et y jeta les fondements d’une abbaye. Il la fit bâtir, dit le chroniqueur, avec une magnificence royale et y assembla une communauté de religieux auxquels il assura de très-amples possessions et quantité de serviteurs... Placé dans ce pays fertile, au sein de populations profondément imbues de la foi vivace des premiers siècles, l’établissement devait faire des progrès rapides. La réputation de sainteté du donateur attira bientôt, en effet, un grand nombre de fidèles, et peu d’années après existait en cet endroit un important monastère : il prit le nom de Mauziacum1, du village près duquel il était bâti et qui paraît être d’une origine très-reculée, au témoignage de Grégoire de Tours.

Calminius avait fait un voyage à Rome pour obtenir, suivant l’usage du temps et les lois de l’Eglise, la consécration du monastère de Carmery ; au retour, il s’était arrêté aux îles de Lerins et avait passé plusieurs mois dans la célèbre abbaye fondée par saint Honorat. Il s’était épris d’admiration pour la règle bénédictine, si fortement constituée sur le triple principe de la pauvreté, de l’obéissance et du travail. A sa demande, l’abbé lui permit d’emmener quelques religieux, qui ne l’abandonnèrent jamais dans ses entreprises. Grâce à leur aide, il parvint à établir dans ses couvents la stricte observance des statuts de saint Benoît.

Après avoir construit Mozat, Calminius résolut de retourner auprès du souverain Pontife à l’effet d’obtenir, comme pour sa fondation du Velay, le pouvoir de consacrer son nouveau monastère et le don de quelques-unes de ces précieuses reliques extraites des catacombes, et dont la possession assurait un si merveilleux prestige aux églises. Il quitta donc ses religieux et se mit en chemin, sans aucun cortége, pour accomplir ce pénible voyage. Etant heureusement arrivé à Rome, il alla trouver le Pape et lui exprima humblement son désir. Celui-ci, gagné par une demande si chrétienne, lui donna une partie des ossements de la tête de saint Pierre avec des reliques d’autres martyrs, puis il le renvoya comblé de ses bénédictions.

Calminius revint en Auvergne très-satisfait ; cependant, il dut s’arrêter quelques jours à Agen, pour solliciter des autorités religieuses de la ville une portion du corps de saint Caprais, enterré en cet endroit. Les gardiens finirent par céder à ses instantes prières et lui abandonnèrent un bras tout entier du martyr.

 

A peine Calminius fut-il entré dans la province d’Auvergne, qu’il prévint de son arrivée les moines du monastère de Mozat et leur fit savoir les richesses qu’il apportait. Cet avis fut le sujet d’une joie commune aux religieux et à tout le peuple ; aussi l’appareil de la réception fut-il conforme au désir qu’ils avaient de jouir de la présence de leur bienfaiteur, après en avoir été privés si longtemps. On se rendit en procession au-devant de lui ; tous les seigneurs de la contrée se joignirent au cortége, et le concours de populaire fut si considérable que les routes en étaient obstruées sur un parcours de plus de trois lieues. L’évêque de Clermont, à la tête de son clergé, se transporta solennellement à Mozat pour la cérémonie de la bénédiction, et dédia le maître-autel de l’église à l’apôtre saint Pierre et au bienheureux Caprais.

 

Calminius voulut finir ses jours dans le monastère de Mozat. Il y mourut en odeur de sainteté peu de temps après Namadia, et tous deux furent enterrés dans le caveau de l’église, qui lui servait probablement alors de crypte. Les légendes et l’histoire religieuse de la contrée constatent que, pendant plus de dix siècles, leurs reliques pieusement conservées furent l’objet d’un culte auquel, chaque année, le lendemain de l’Octave de l’Ascension, ne manquait pas de venir s’associer, des extrêmités mêmes de la province, une foule de pèlerins fervents.

II

INVASIONS BARBARES. — GUERRES ENTRE PÉPIN ET VAÏFER. — SYNODE DE VOLVIC

A la mort de Calminius, Mozat avait déjà la première place parmi les abbayes de l’Auvergne, mais sa prospérité allait être bientôt détruite par les invasions barbares et les luttes des ducs d’Aquitaine contre l’autorité royale.

En 731, sous l’épiscopat de Thaidon, des bandes de Sarrazins firent irruption dans le pays, dévastèrent les villes principales, pillèrent les églises et les dépouillèrent de toutes leurs richesses.

Quelques années après, en 752 environ, commença une terrible guerre entre le roi Pépin, père de Charlemagne, et Vaïfer, duc d’Aquitaine, qui avait pour principal allié Blandin, comte d’Auvergne, son vassal. La lutte se prolongea pendant huit années, et huit fois Pépin revint dans le pays pour soumettre les rebelles. Le prince, irrité par ces continuelles révoltes, laissa de terribles traces de son passage. Il ravagea la Limagne, s’empara de Clermont, ne laissa à sa place que des cendres, et s’éloigna en emportant un immense butin d’or, de troupeaux et d’esclaves. Les abbayes et les monastères qui pouvaient servir de refuges furent tour à tour pris et ravagés par les deux partis : les religieux vécurent pendant dix années au milieu des ruines.

Ces guerres arrêtèrent l’essor de l’institut monastique en Auvergne, et, comme après les incursions barbares dont Sidoine-Apollinaire nous a transmis le terrible souvenir, on pouvait voir « les bœufs occupés à ruminer dans les vestibules entr’ouverts et à paître l’herbe sur les autels renversés. »

Pépin, après avoir imposé son autorité par la violence, voulut l’affermir en s’attachant ces populations foncièrement religieuses ; il résolut donc de réparer les désastres dont il était l’auteur. Dans les premiers jours du mois de février 764, il assembla dans le bourg de Volvic un grand nombre de comtes, d’évêques, d’abbés, de prieurs, et protesta hautement de son dévouement aux intérêts de la religion. Il parla lui-même contre les hérétiques ariens fort nombreux en Auvergne, prononça le bannissement de ceux qui resteraient incorrigibles, et distribua aux églises des sommes considérables. Mozat eut une grande part dans ces libéralités, et le roi ordonna qu’il serait rebâti avec les ruines de la capitale de l’Auvergne (2). Lanfredus II, alors placé à la tête du monastère, obtint comme une faveur insigne la remise du corps de saint Austremoine, déposé depuis peu à Volvic.

Lanfredus raconte, dans une histoire légendaire de l’abbaye de Mozat, l’apparition miraculeuse qui détermina le roi Pépin à cette importante concession. « C’est une admirable vision, dit-il, qui disposa le roi à exaucer le vœu de l’abbé ; car il lui semblait qu’il était en oraison dans l’église de Volvic, auprès de l’autel de saint Prix, et que sur icelui était la Majesté divine assise sur un trône éclatant de lumière, et autour d’elle un grand nombre de saints entre lesquels était saint Austremoine habillé en pontife, plus brillant que le soleil. Il demandait un compagnon à la Majesté qui était sur le trône pour s’en aller de là, et lui fut assigné le roi Pépin qui avait eu la vision. En même temps, l’évêque le prit parla main comme s’il eût voulu faire un voyage. Le roi lui demanda où il voulait aller, et le saint, lui montrant Mozat, lui dit : C’est là le lieu dédié à l’honneur de mon seigneur et maître, Pierre, prince des apôtres, appelé Mozat. J’ai ordre de le prendre sous ma sauvegarde et ma protection, en sorte que je suis le gardien de ceux qui l’habitent et l’inspirateur des choses qui s’y font. »

Les chroniques ont conservé le souvenir de cette translation solennelle. La noblesse et le clergé de la province y assistèrent, et lorsque le cortége se mit en marche sous la conduite de l’évêque Aldebert, le roi, au lieu de s’entourer des grands de sa cour, vint modestement prendre place parmi les religieux de Mozat. Revêtu de ses habits royaux, mais la tête et les pieds nus malgré la rigueur de la saison, il tint à honneur de porter sur ses épaules les restes vénérés du premier apôtre de l’Auvergne, qu’il fit déposer dans un sarcophage scellé de son propre sceau.

Calminius et Pepin, qui cependant n’auraient pas dû être placés sur la même ligne, moins encore compris dans un égal sentiment de reconnaissance, reçurent l’un et l’autre dans les annales du couvent le titre de fondateurs, et leur mémoire fut toujours révérée par les moines. Avant la Révolution, on voyait encore dans le chœur deux vieilles peintures destinées à perpétuer ce souvenir. Sur l’une d’elles était figuré saint Calmin en habit de duc, et au-dessous on lisait cette légende : CALMINIUS, SENATOR ROMANORUM, ET DUX AQUlTANIÆ, HUJUS MONASTERII FUNDATOR, REGNANTE JOAN NE PAPA SECUNDO. Sur l’autre, on voyait Pépin revêtu de ses habits royaux, avec cette inscription : PIPINUS, MAGNI CAROLl GENITOR, REX HUJUS NOMINIS TERTIUS, POSTEA MAUZIACI RESTAURATOR.

III

LES CHARTES DE THÉODORIC ET DE PÉPIN. INVASIONS NORMANDES

La charte de fondation de l’abbaye de Mozat n’a pas été conservée, mais elle est reproduite presque en entier dans celle que le roi Pépin donna au mois de février 763 pour la dotation et la restauration du monastère (3). Ce précieux document nous fait ainsi remonter au milieu du VIIe siècle et nous révèle l’importance des donations faites à Mozat par son fondateur Calminius et par Namadia son épouse, sous l’autorité du roi Théodoric ou Thierry III.

Le roi Pépin, après avoir constaté les ravages dont le monastère vient de souffrir dans les longues guerres de l’Arvernie, rappelle la magnificence du comte Calminius, sénateur romain. Les nombreuses possessions accordées au monastère lui ont été arrachées, dit-il, par des déprédateurs qui ont méconnu les droits des religieux et en même temps l’autorité de ses deux prédécesseurs, Théodoric et Clodowig ; mais, touché par les prières de l’abbé Lanfredus et de la congrégation qu’il dirige, il veut lui restituer son antique splendeur et l’augmenter encore par des libéralités personnelles. En conséquence, il ordonne à tous les détenteurs des biens du monastère de délaisser immédiatement ce qu’ils possèdent, soit par eux-mêmes, soit par leurs pères, soit par leurs aïeux. Arrive alors une longue énumération des biens donnés par le comte Calminius et qui doivent être réintégrés dans le patrimoine de l’abbaye :

C’est d’abord l’église de saint Caprais, appelée Podangas, et située dans la ville de Limoges, avec les villes ou fiefs alentour, les serviteurs et les servantes, et tous les droits qui en dépendent ;

Une église située dans la vicairie de Brioude, appelée Vieux-Brioude, avec toutes ses fermes, ses possessions cultivées ou non cultivées, les terres et les eaux ;

L’église de Saint-Victor, appelée de l’Hermitage. située dans la vallée de Dore, avec les serviteurs et toutes les possessions ;

L’église de Saint-Pourçain, nommée Bory, avec les forêts et les fermes, les fiefs et les terres en dépendant ;

L’église de l’apôtre Saint-André de Pagnans. située dans la vicairie de Latour, avec les fermes, les serviteurs et les terres adjacentes ;

L’église de Saint-Désiré, avec le fief de Lauriges, les forêts et les prés, les fermes qui proviennent de la même hérédité, les esclaves, les droits et le cours des eaux ;

Le fief de Nintrangas, dans la vicairie de Vigan, avec les fermes, les vignes, les moulins et toutes les terres qui en dépendent ;

Dans la vicairie de Chantelle, l’église appelée Navas, avec les terres adjacentes ;

L’église de saint Bonnet, appelée Charbonières, avec les fiefs, les serviteurs, les servantes et les droits, les forêts et les prés, toutes les terres cultivées et non cultivées qui appartiennent à cette église et qui sont situées dans la montagne ;

L’église de Modon, avec les vingt-cinq fermes qui lui appartiennent ;

Le fief de Bellenave, avec les fermes, les vignes, les serviteurs et les servantes, et toutes les possessions ;

Le fief de Plumberias, avec les fermes et toutes les possessions ;

Dans la vicairie de Riom, l’église située près du monastère et qui est consacrée en l’honneur de saint Martin sous le nom de Sadoc, avec les vignes, les fermes, les prés, les moulins, les serviteurs et les servantes, les terres adjacentes ;

Le fief de Pragoulin, dans la vicairie de Randan, avec toutes ses dépendances, et la chapelle en l’honneur de saint Hilaire située dans la ville de Moulins, et aux Cassaniolas les fermes et les vignes qui regardent Pragoulin ;

Enfin, tout ce qui peut provenir de l’hérédité de Calminius dans les diocèses d’Auvergne, de Bourges et de Limoges, et dans la Bourgogne.

Pépin ajoute à ces restitutions des donations tirées de son propre patrimoine ; il concède au monastère, en toute propriété, les villes ou fiefs de Flagheac, dans la vicairie de Brioude, et de Primiliac, dans celle de Riom.

La, date de cette charte a été contestée par plusieurs auteurs dont Chabrol relate l’opinion dans sa Coutume d’Auvergne. Ils tombent tous dans une erreur que le savant commentateur semble partager, en l’attribuant au roi Pépin, fils de Louis-le-Débonnaire. Ce prince était roi d’Aquitaine eu 817, il mourut en 838 ; il est donc impossible, disent-ils, qu’il ait pu dater une charte de la vingt-quatrième année de son règne. La conséquence est incontestable, mais les prémisses sont absolument inexactes, et il suffit de lire attentivement la charte pour le constater.