Histoire de la pensée et théories

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Au sommaire de ce numéro : "Sur le parcours intellectuel de Roger Frydman" (Berthoud A) - "En écho et en hommage à Roger Frydman. Brèves remarques à partir de "Existe-t-il une division du travail entre les disciplines des sciences sociales ?" (Caillé A) - "Existe-t-il une division du travail entre les disciplines des sciences sociales ?" (Frydman R) - "L'idée d'association chez Alexis de Tocqueville" (Ferraton C) - "Que reste-t-il de la contribution d'Alchain et Demsetz à la théorie de l'entreprise ?" (Tinel B) - "The Political Business Cycle at Sixty : Towards a Neo-Kaleckian Understanding of Political Economy" (Olters J.P). - "Au delà de la traverse sectorielle de Hicks : croissance insoutenable et flexibilité du système productif" (Lavoie M) - "Claude-Henri de Saint-Simon, l'industrialisme et les banquiers" (Yonnet F).

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Ajouté le 01 mai 2004
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EAN13 9782296518407
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CAHIERS
D' ÉCONOMIE
POLITIQUE
HISTOIRE DE LA PENSÉE ET THÉORIES
46
L'Harmattan Italia L'Harmattan L'Harmattan Hongrie
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75005 Paris 1026 Budapest 10124 Torino
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traversent la science économique. Depuis 1974, leur originalité est de montrer
que l'étude des auteurs passés et les débats actuels en analyse économique
peuvent mutuellement s'enrichir. Leur ambition est d'être un lieu privilégié
pour les discussions théoriques qui prennent en compte toute la dimension
historique de la discipline économique.
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d'économie politique, no 10, pp. 140-156
Addison John T. and Torrance Thomas S. (1980b), La nouvelle macroéconomie, Paris, PUF.
Hume David (1752), Essays Moral, Political and Literary, Indianapolis, Liberty Classics,
1987.
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Nb Montant Prix
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N°14-15 La « Théorie générale » de John Maynard Keynes: un
cinquantenaire 24,39
N°16-17 Le libéralisme économique interprétations et analyses 13,72
N°18 Monnaie métallique et monnaie bancaire
N°19 Le marché chez Adam Smith 13,72
N°20-21 Formes et sciences du marché 27,44
N°22 Actualité et spécificité de la pensée classique 13,72
N°23 Monnaie et étalon chez David Ricardo 16,77
N°24-25 Quelles hypothèses de rationalité pour la théorieéconomique? 27,44
N°26 21,34
N°27-28 Le libéralisme à l'épreuve : de l'empire aux nations
(Adam Smith et l'économie coloniale) 24,39
N°29 13,72
N°30-31: Keynes, économie et philosophie 27,44
N°32 16,77
N°33 21,34
N°34 Qu'a-t-on appris sur la relation salaire-emploi depuis Keynes ?.... 22,87
N°35 13,72
N°36 16,77
N°37 Qu'a-t-on appris sur la concurrence imparfaite depuis Cournot ? 28,96
N°38 18,29
N°39 J.R. Hicks, Une oeuvre multi-dimensionnelle 21,35
N°40-41 Lectures de J.R. Commons 25,90
N°42 18,00
N°43 17,50
N°44 Qu'a-t-on appris sur les institutions 20,50
N°45 Qu'a-t-on appris sur le prêteur en dernier ressort 25,00
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SOMMAIRE
Arnaud BERTHOUD Sur le parcours intellectuel de
Roger Frydman 7
Alain CAILLÉ En écho et en hommage à Roger Frydman
Brèves remarques à partir de "Existe-t-il
une division du travail entre les
disciplines des sciences sociales ?" 9
Roger FRYDMAN Existe-t-il une division du travail entre
les disciplines des sciences sociales 9 13
Cyrille FERRATON L'idée d'association chez Alexis
de Tocqueville 45
Bruno TINEL Que reste-t-il de la contribution d'Alchian
et Demsetz à la théorie de l'entreprise 9 67
Jan-Peter OLTERS The Political Business Cycle at Sixty:
Towards a Neo-Kaleckian Understanding
of Political Economy? 91
Marc LAVOIE Au-delà de la traverse sectorielle de
Hicks : croissance insoutenable et
flexibilité du système productif 131
Franck YONNET Claude-Henri de Saint-Simon, 147
l'industrialisme et les banquiers
SUR LE PARCOURS INTELLECTUEL DE ROGER FRYDMAN
Arnaud BERTHOUD
A la base de l'itinéraire intellectuel de Roger Frydman et de son parcours d'en-
seignant-chercheur, on peut repérer sans doute trois attitudes liées constamment
l'une à l'autre.
Il y a d'abord son attitude à l'égard de la science économique. Il ne la voulait ni
totalement autonome au regard des autres disciplines sociales, ni excessivement
formalisée au point de se rendre incompréhensible pour le sens commun des ac-
teurs. Sous cette perspective, le développement de l'orthodoxie néo-classique ne
provoquait en lui aucune attirance et aucune sympathie. Mais, d'un autre côté, il ne
lui a jamais préféré une autre discipline — sociologie, anthropologie ou histoire. La
science économique lui paraissait en effet remarquable par sa double ambition de
définir son objet sous la forme d'une théorie pure et de s'affronter à la question poli-
tique majeure sur la place des institutions économiques dans les sociétés contempo-
raines. Ce sont ces questions qui l'ont entraîné, comme beaucoup d'autres de la
même génération, vers des études de sciences économiques et qui l'ont conduit en-
suite vers une thèse d'épistémologie — sous la direction de H.Bartoli — suivi par un
enseignement marqué par l'inspiration de Marx et les théories keynésiennes et régu-
lationnistes. A cette époque, on parlait volontiers de "systèmes et de structures".
Il y a ensuite son attitude à l'égard de l'hétérodoxie. Son opposition au libéra-
lisme économique, représenté à ses yeux par la théorie néo-classique du marché,
s'est appuyée sur une palette très large d'auteurs et de grands textes. Ses articles ont
porté, entre autres, sur Keynes, Hayek et Max Weber. Ses étudiants l'ont souvent
entendu parler de K.Polanyi, M.Foucault, Castoriadis et de tous les auteurs consti-
tuant l'institutionnalisme et la socio-économie sous leurs formes récentes. Contre
l'approche quasi-mécanique d'une économie marchande où seule la grandeur prix
est tenue pour l'élément de base, il lui semblait urgent de redonner leur place à des
perspectives plus historiques et organicistes des relations humaines en matière de
production et de distribution des richesses. Le prix comme grandeur nue, sans mon-
naie, sans justice et sans Droit, c'était pour lui l'économie sans société. Mais, en
même temps, l'économie dans la société et la grandeur prix inscrite dans les autres
grandeurs sociales constituées par la monnaie, la justice ou les peines institutionna-
lisées par le Droit, ne devaient pas signifier l'abandon de la science économique et
Cahiers d'économie politique, n° 46, L'Harmattan, 2004. Arnaud Berthoud
de ses ambitions propres. La posture hétérodoxe n'a jamais consisté pour lui à vou-
loir seulement recourir à la sociologie ou l'anthropologie. La socio-économie avait à
dire, selon lui, sous la forme la plus précise et la plus pure, quelle est la nature de
cette économie inscrite à même les rapports sociaux.
Il y a enfin son attitude à l'endroit des théories et des grands textes. Roger
n'était pas un économiste de terrain, mais un lecteur de textes et un amateur de
grands auteurs. Il savait très vite, à cet égard, quels étaient les bons et les moins
bons, ceux qui se perdaient dans les détails ou dans la complexité d'un modèle et
ceux — toujours plus rares à ses yeux - qui restaient fidèles à la vocation primitive
de la science économique en gardant toujours en tête les grands enjeux politiques et
sociaux des questions économiques. Sur ce point, à une époque de bouleversements
dans les idéologies et les parcours individuels, il faut dire qu'il n'a jamais renié ses
engagements et son attachement à une certaine perspective globale sur la justice so-
ciale. Son jugement était devenu sévère pour ce qui lui paraissait constituer au
contraire une dérive dangereuse de la discipline vers l'expertise des micro-relations
et l'étude technique des réseaux. Mais, dans le même temps, sa nostalgie des appro-
ches politiques et éthiques sur les institutions économiques ne l'incitait pas davan-
tage à la fin de sa vie qu'au début à s'affilier de manière exclusive à une théorie ou
une doctrine dominante. Il n'a été ni marxiste, ni wébérien, ni maussien. Il soutenait
avec élégance le poids de son propre scepticisme qui le mettait à distance de tout ce
qu'il repérait comme dogme et esprit de système et lui interdisait d'adhérer à une
perspective particulière sur le monde. S'il est vrai, comme le dit Luther, que "c'est le
signe certain d'une volonté mauvaise qu'elle ne puisse souffrir la contrariété", alors
on peut dire de Roger qu'en supportant sans les gommer le grand nombre des partis
contraires présents à son esprit, il nous laisse l'exemple d'une pensée généreuse et
bienveillante.
8 EN ÉCHO ET EN HOMMAGE À ROGER FRYDMAN
Brèves remarques à partir de "Existe-t-il une division du travail
entre les disciplines des sciences sociales ?" I
Alain CAILLÉ
Le melon est-il prédécoupé en tranches pour pouvoir, comme le pensait Ber-
nardin de Saint-Pierre, être mangé en famille ? La société est-elle prédécoupée en
domaines ou en champs auto-cohérents susceptibles d'être aimablement partagés par
leurs connaisseurs, savants et spécialistes ? Aux économistes l'étude de l'économie,
aux politologues la vie politique, aux géographes l'espace, aux historiens le temps,
aux sociologues la totalité ou alors les restes (à moins qu'on ne leur attribue des
sous domaines non encore affectés, la famille, le sport, le travail etc.). Si tel était le
1. Nous avons suivi, Roger Frydman et moi le même cursus de sciences économiques à Paris, prépa-
rant ensemble avec quelques amis, notamment, le DES de sciences économiques (en 1966). J'ai gardé
un souvenir ému des quinze jours — trois semaines de travail intensif accompli alors, au retour des va-
cances d'été où, dans une ambiance de chaude collaboration et d'excitation intellectuelle partagée, nous
avons commencé à découvrir un peu de la littérature économique anglaise disponible à l'époque. Elle
élargissait singulièrement les perspectives de l'enseignement respectable mais limité dispensé alors à
ce qui n'était pas encore devenu Paris I. À la suite de ce DEA R. Frydman obtint le poste d'assistant de
sciences économiques sur lequel j'avais également postulé. Je m'apprêtais à récidiver quand je reçus de
Claude Lefort la proposition de devenir son assistant en sociologie à l'université de Caen. Proposition
que j'acceptais avec d'autant plus de plaisir que j'avais à l'époque amorcé une thèse de sociologie avec
Raymond Aron. Pourtant, les quinze jours - trois semaines de lectures communes de la théorie écono-
mique m'avaient redonné de la passion pour la chose, et je reconvertis donc ma thèse de sociologie en
thèse de sciences économiques (sous la direction de Hubert Brochier), devenant ainsi un sociologue
économiste, (à moins que ce ne soit le contraire), le plus ouvert parmi les sociologues de ma généra-
tion, je crois, à la science économique. De son côté, R. Frydman, et ce texte en atteste, sera resté jus-
qu'à la fin, de tous les économistes de sa génération le plus ouvert à la sociologie et aux sciences
sociales. Ce n'est donc nullement un hasard s'il s'est retrouvé directeur de l'économie et des sciences
sociales au Ministère de l'enseignement supérieur. Économiste ? Sociologue ? Ces assignations disci-
plinaires nous ont fait évoluer dans des milieux différents et ont rendu nos contacts assez épisodiques
même si R. Frydman a été un abonné et un sympathisant de la Revue du MAUSS dès la première
heure. Chacun à notre manière, et parfois en alliance directe et explicite, nous avons oeuvré au débat
entre ces soeurs ennemies que sont l'économie et la sociologie, à une véritable prise au sérieux, donc du
programme "Économie et société" si magistralement ouvert par Max Weber. En écrivant ces quelques
lignes en écho et en hommage à son dernier texte, j'entends tous les échos que celui-ci contient à des
discussions ou à des rencontres antérieures. J'ai écrit plus en détail sur ces questions dans le chapitre 1
de La démission des clercs. La crise des sciences sociales et l'oubli du politique (La Découverte, 1993)
et dans la présentation du n°10 de La Revue du MAUSS semestrielle, Guerre et paix entre les sciences
(1997, 2è semestre).
Cahiers d'économie politique, n° 46, L'Harmattan, 2004. Alain Caillé
cas, il pourrait exister entre les diverses disciplines de sciences de la société une di-
vision du travail harmonieuse et efficace. Chacune, fonctionnant comme une entre-
prise (division sociale du travail de connaissance), ou comme un atelier (division
technique) produirait et offrirait ainsi aux autres les connaissances dont elles ont be-
soin mais qu'elles ne savent pas produire elles-mêmes ou alors difficilement (selon
la loi des avantages comparatifs).
Peut-être en l'occurrence, la métaphore la meilleure pour décrire le régime dis-
ciplinaire du savoir, plutôt que l'entreprise ou l'atelier est-elle celle de la nation. Sur
les ruines de l'idéal impérial d'un savoir total et hiérarchisé, chaque discipline s'at-
tribue un espace déterminé dont l'expansion est contenue par les ambitions rivales
des autres disciplines. Comme les États nations, la France, l'Allemagne, le Royaume
Uni et, aujourd'hui, les États-Unis, chaque discipline se pense à la fois particulière
(elle occupe ce territoire-ci et pas un autre) et universelle en droit, susceptible, si les
quid si choses tournaient bien, de dire la vérité du tout, la vérité de la société. Mais
une chose telle que "la société" n'existe pas, comme le disait hier Margaret Thatcher
et comme le dit désormais presque tout le monde ? Alors c'est bien évidemment
l'idéal d'une harmonieuse division du travail intellectuel entre les sciences de "la"
société qui en prend un sérieux coup (de vieux) et l'idée même de discipline qui de-
vient problématique. Au dérèglement des relations internationales correspond un
dérèglement similaire des relations interdisciplinaires. On assiste, d'une part, à une
explosion des nationalismes disciplinaires, chaque discipline se posant en atelier ou
en nation assiégée, retranchée sur son territoire (ou en atelier clos sur lui-même),
arborant des signes d'appartenance disciplinaire tranchés, imposant à tous ses mem-
bres l'usage d'un jargon de plus en plus impénétrable aux étrangers, multipliant les
rituels méthodologiques ésotériques, de plus en plus formels et autoréférentiels.
C'est le régime que Roger Frydman qualifie de surdisciplinaire. Mais, symétrique-
ment, il se produit de plus en plus de connaissances apatrides — que R. Frydman
qualifie d'adisciplinaires — inassignables quant à leur contenu sinon quant à leur ori-
gine à telle ou telle discipline déterminée.
Bien sûr, le dérèglement des relations internationales, pardon, des relations in-
terdisciplinaires, se double d'un dérèglement parallèle de l'organisation propre à
chaque discipline. Ce n'est pas seulement l'idée de l'existence de la société qui dis-
paraît. Dans son sillage, c'est aussi celle de l'unité propre à chaque champ discipli-
naire qui se fait évanescente. L'exemple le plus spectaculaire est sans doute donné
par la science économique qui avait cru atteindre à la clôture systémique, trouver sa
clé de voûte avec la théorie de l'équilibre général, et qui découvre avec l'échec de
celle-ci les ferments de son auto-réfutation et de sa liquidation comme discipline
unifiée au plan théorique. Plus dure aura été la chute de la sociologie, animée en son
moment initial par une ambition plus forte encore : devenir le lieu de la synthèse
générale des connaissances sur la société (Durkheim) ou sur l'histoire (Weber).
10 En écho et en hommage à Roger Frydman
Toutes ces grandes espérances s'évanouissent désormais les unes après les au-
tres. Sommes-nous donc condamnés, dans les sciences sociales à ne plus voir appa-
raître que des gongorismes disciplinaires abstrus ? A ne plus trouver d'intérêt
épisodique qu'à des fragments de connaissance adisciplinaires en flottaison libre ?
Devons-nous nous résigner, pour parler comme Jean-Claude Passeron, à ne plus
jamais pratiquer que ce qu'on pourrait appeler des cultures cognitives itinérantes sur
brûlis, défrichant à l'aide de tel concept nouveau ou de telle méthode inédite un petit
coin de l'immense et impénétrable forêt de la connaissance ? En obtenant quelques
vives lumières au début, des fulgurances, pour, très vite, retrouver la nuit et la stéri-
lité à nouveau ?
Peut-être vaudrait-il mieux dire les choses comme suit : nous sommes en un
sens devenus de plus en plus intelligents grâce à la spécialisation disciplinaire. Plus
rigoureux, meilleurs formalisateurs, plus méthodiques dans la collecte des faits,
moins naïfs épistémologiquement et méthodologiquement, plus dessalés et aguerris.
Meilleurs techniciens, en somme. En un mot, les sciences sociales ont considéra-
blement progressé au plan analytique depuis une cinquantaine d'années. Mais, sy-
métriquement, et c'est là tout le problème, elles ont perdu en puissance synthétique,
en capacité à assembler des connaissances venues de champs disciplinaires divers.
Il y a toujours plus d'ateliers spécialisés, qui travaillent toujours mieux. Mais il n'y a
plus de chaîne de montage, ou alors elle ne travaille que par intermittence et sous la
forme fugace de l'essai. Probablement parce que faute de connaître le destinataire,
le consommateur final du savoir (le prince ? mais de quel pays ? l'honnête homme ?
mais où est-il passé ? l'expert ? mais il n'a que faire des généralités ; le militant ?
mais il est lui-même spécialisé ou imprécateur etc.) les sciences sociales n'ont plus
trop d'idées de ce que serait un produit fini, réellement consommable. En attendant,
comme sous la planification soviétique, on produit des machines (des concepts, des
méthodes) destinées à produire des machines qui produiront des machines etc.
Que faire ? Pour commencer, esquisser une voie moyenne raisonnable entre la
surdisciplinarité régnante et le n'importe quoi transdisciplinaire (le mauvais côté de
l'adisciplinaire apatride). Cela implique selon moi —et j'ai reçu dans ce combat l'ap-
pui constant de R. Frydman—, de ne pas renoncer à l'idéal régulateur de l'unité (évi-
demment introuvable) de la science sociale. Qu'on ne respectera ni dans
l'éparpillement disciplinaire infini ni dans de pseudo-synthèses en surplomb mais à
travers la formation d'enseignants et de chercheurs effectivement bidisciplinaires,
qui conçoivent la science sociale en alliance avec la philosophie morale et politique
et non en rupture avec elle.
Mais le problème est-il principalement d'ordre épistémologique ? Je le pense
de moins en moins. Ce qui fait que nous ne croyons plus guère en la science sociale,
c'est que nous ne croyons plus guère en la société — c'est sur ce point que R. Fryd-
man a écrit ses dernières lignes -, mais si nous ne croyons plus en la société ce n'est
pas parce que Mme Thatcher avait ontologiquement raison mais parce que, avec
11 Alain Caillé
l'assentiment passif et implicite de toutes les classes politiques européennes (pour
des raisons qui restent à analyser) elle a parfaitement réussi le travail de destruction
du politique en Europe. Et si l'autodestruction à l'oeuvre dans les sciences sociales
n'était jamais que la réfraction et le corrélat de l'autodestruction politique de l'Eu-
rope ?
12 EXISTE-T-IL UNE DIVISION DU TRAVAIL
ENTRE LES DISPLINES DES SCIENCES SOCIALES ?'
Roger FRYDMAN
Nous posons les questions des relations qui existent entre les différentes disci-
plines des sciences de la société telles qu'elles sont instituées et du bien-fondé de
leur séparation. Forment-elles des ensembles disjoints, dont la singularité est fondée
sur les objets étudiés ou sur les méthodes utilisées ; ou bien leur séparation n'est elle
qu'un détour nécessaire qui rend possible et légitime la combinaison des connais-
sances particulières ? Une thèse courante, explicite lors de la naissance des sciences
sociales, implicite aujourd'hui lorsque l'on souhaite, par exemple, le développement
d'approches pluridisciplinaires, est celle selon laquelle il existerait une division du
travail entre les disciplines. Cette position soutient que les disciplines sont entre el-
les dans un rapport de complémentarité fondé sur une spécialisation et qu'elles
concourent à l'explication d'un ensemble composé qu'est la société. Chaque disci-
pline se présenterait comme une unité dotée d'une certaine autonomie, à l'instar des
tâches élémentaires de la division technique du travail', mais elle participerait à une
oeuvre commune en s'attachant à un aspect particulier des pratiques ou de l'organisa-
tion de la société (relations aux biens, au pouvoir, aux normes....), ou à une manière
de l'analyser. Les disciplines seraient entre elles comme les branches d'un même
tronc dont l'image est celle de l'arbre des connaissances, ou comme des espaces dé-
finis qui se partagent un même territoire, ainsi que le suggère l'usage de métaphores
1. Roger Frydman nous a quittés avant d'avoir pu achever cet article. Nous avons néanmoins décidé de
le publier en l'état. L'intérêt de la réflexion qu'il nous propose nous a semblé compenser les quelques
imperfections dues à un défaut de finition (note des CEP).
2. Que les principes de la division du travail puissent aussi valoir pour les sciences était affirmé par A.
Smith : "Dans une société avancée, les fonctions philosophiques spéculatives deviennent, comme tout
autre emploi, la principale ou la seule occupation d'une classe particulière de citoyens. Cette occupa-
tion, comme toute autre, est aussi subdivisée en un grand nombre de branches différentes, dont cha-
cune occupe une classe particulière de savants, et cette subdivision du travail dans les sciences comme
dans toute autre chose, tend à accroître l'habileté et à épargner du temps. Chaque individu acquiert
beaucoup plus d'expérience et d'aptitude dans la branche particulière qu'il a adoptée ; il y a au total
plus de travail accompli, et la somme des connaissances en est considérablement augmentée." (1991,
p. 77). Reste à savoir à qui il revient de recomposer les savoirs spécialisés.
Cahiers d'économie politique, n° 46, L'Harmattan, 2004. Roger Frydman
géographiques ou l'image des disciplines comme des États-nations pris dans des
mouvements de querelles de frontières et de coopération 3 .
Nous partirons d'un constat historique selon lequel, à l'origine, les savoirs sur
l'homme et la société sont présentés comme les composantes d'un même ensemble
et donc apparentés, voire comme indissociables. Pour inscrire le débat dans une
perspective historique, nous présenterons certaines de ces thèses. Pour la présente
période, nous défendrons la thèse selon laquelle les sciences de la société seraient
prises dans un double mouvement contradictoire qui verrait d'un côté l'accentuation
de leur séparation et d'un autre la montée de leur indifférenciation.
Le premier mouvement est celui du passage d'une division "technique" à une
division "sociale" du travail, d'une autonomisation croissante des disciplines, cha-
que produit disciplinaire ne pouvant rentrer dans la composition d'aucun autre.
Cette séparation est souvent observée au sein d'une même science. Sous l'effet d'une
logique interne, les découpages infra-disciplinaires sont l'objet d'approfondissement
des spécialisations avec des hypothèses et des outils singuliers tels que, par exem-
ple, l'économiste des taux de change et celui de la croissance ne se comprennent
pas. Ce que nous désignons par séparation est d'une autre nature. Il porte sur les ca-
ractéristiques épistémologiques singulières les plus marquantes des différentes
sciences (et donc sur ce qui forme une discipline), l'espace propre de description
d'un monde, les affirmations initiales définissant les hypothèses admissibles, le
mode d'établissement de la véracité des démonstrations, les relations avec les réfé-
rents empiriques... On peut pour le définir parler de régimes de stylisation ou de
schématisation des objets sociaux. Pour désigner l'accentuation de leur séparation
nous qualifierons ce mouvement de "sur-disciplinaire".
Le second mouvement est celui d'un rapprochement ou d'un apparentement des
disciplines issu de la diffusion cette fois, non pas d'une même grammaire scientifi-
que, mais de référents sémantiques voisins ou d'une même manière de problémati-
ser l'objet d'étude. La critique du totalisme, la disqualification des théories globales
à laquelle elle conduit, l'influence de la philosophie analytique ou des sciences co-
gnitives font des théories de l'action dans leurs diverses variantes, l'accès scientifi-
que légitime de l'étude des objets sociaux. Par principe elles sont universalisables
n'étant pas attachées à un champ distinct de la pratique. Il est donc licite alors de se
référer au caractère "a-disciplinaire" des démarches qu'elles fondent.
3. L'autonomisation et la reconnaissance d'une discipline relève de l'histoire des idées mais aussi des
relations complexes que les sciences de la société entretiennent avec les institutions politiques, la
culture et bien entendu l'organisation universitaire. Cela explique, par exemple, la place singulière de
la Staatswissenehaft en Allemagne (G. Gusdorf). Sur le jeu de ces différents facteurs, qui n'est pas
l'objet de ce texte, voir : P. Wagner (2001).
14 Existe-t-il une division du travail entre les disciplines des sciences sociales ?
Si dans le premier cas la discipline a une légitimité et une définition exclusive,
dans le second ce sont les distinctions usuelles des savoirs sur la société qui perdent
de leur pertinence. Il est important d'observer que ces deux mouvements accompa-
gnent l'émiettement contemporain des recherches dont ils figurent deux composan-
tes. Les sciences sociales nous proposent davantage aujourd'hui des modèles et des
récits segmentés, sinon éparpillés. Elles multiplient les théories spéciales et ne vi-
sent que rarement à construire une théorie de la société globale ou à y contribuer.
Qu'est-ce qui justifie ces caractéristiques ? La dynamique auto-entretenue des re-
cherches ? Les gains en scientificité, acquis par l'amélioration des réflexions mé-
thodologiques ? Des traits relevant des transformations des sociétés ? Et dans tous
les cas que reste-t-il des liens entre philosophies morale et politique et sciences so-
ciales ? En particulier la séparation du cognitif et de l'éthique est elle une caractéris-
tique de ce mouvement ?
I - PRINCIPES DE LA DIVISION DES DISCIPLINES ET DE L'UNITÉ DES
SAVOIRS
Les distinctions et les classements des sciences, dont celles qui portent sur
l'homme et sur la société, apparaissent de bonne heure dans la pensée moderne. Ce
que l'on y affirme c'est, en substituant un fondement scientifique à un fondement
théologique, l'unité du savoir qui, pour l'objet qui nous intéresse, peut prendre deux
formes. La plus fréquente est celle du caractère décomposable d'une totalité qui a
été posée a priori. Nous sommes bien alors dans le mode d'une division technique
des connaissances puisque la complémentarité des savoirs étant posée à l'origine, ils
sont distingués selon différents critères, tels les objets sur lesquels ils portent, la di-
versité des motivations ou des passions humaines qui exigent des investigations
propres, la diversité des méthodes de traitement des phénomènes sociaux. En par-
courant dans l'autre sens cette figure typique qu'est l'arbre des connaissances on
constate que les disciplines instituées ont bien vocation à concourir à l'explication
d'un tout. On présentera certaines classifications antérieures à l'invention des scien-
ces sociales pour indiquer que c'est la question même de la société qui fait parfois
problème.
La seconde forme est celle de l'unité sans décomposabilité. Les disciplines des
sciences sociales se distinguant traditionnellement par leur domaine d'étude ou par
leur méthodologie, on trouve une justification de l'unité dans les deux cas. L'unité
fondée sur le caractère irréductible de l'objet "société" se trouve bien entendu chez
A. Comte. A ce caractère irréductible ne peut correspondre qu'une seule science.
Les choses sont plus complexes dans le second cas, notamment avec Max Weber,
pour qui les distinctions disciplinaires sont dominées par le caractère unitaire de la
démarche.
15 Roger Frydman
A- T. HOBBES
Léviathan portant sur les "Différents objets de connais-Dans le chapitre IX du
sances", dans la première partie : "De l'Homme", Hobbes distingue les connaissan-
ces conditionnelles, fonctions d'un raisonnement, ou sciences, qui portent sur les
consécutions, les connaissances absolues qui se rapportent aux faits et qui com-
prennent l'histoire. Les sciences sont divisées en différentes espèces, de telle sorte
que les plus universelles précèdent les moins universelles. Parmi les considérations
les plus générales, commandant l'enchaînement des sciences sur l'arbre des connais-
sances, figure celle des mouvements qui sont visibles ou invisibles. "Les mouve-
qualités à cause des effets qu'ils ments invisibles des parties d'un corps qui appelés
philosophie naturelle, qui font sur nos sens, constituent l'objet de la physique, ou
peut se subdiviser en autant de sciences spéciales que l'homme possède de sens..."
(1991, p. 80). Le visible est affaire d'art, l'invisible d'inintentionnel.
Dans le tableau 1, les "sciences de l'homme" apparaissent dans les ramifica-
tions de la philosophie naturelle, tout comme les mathématiques et les sciences de
la matière. Elles appartiennent "aux conséquences des qualités des hommes en par-
ticulier". Elles se subdivisent en deux branches : conséquences des passions des
hommes (science de l'éthique) et conséquences de l'usage de la parole (sciences de
la poétique, de la rhétorique, de la logique et du juste). Les "sciences de la société" :
politique et philosophie civile se présentent de façon isolée, en dehors de la philo-
sophie naturelle, sans appartenir clairement pour autant aux mouvements visibles et
sans être définies plus précisément par Hobbes. Elles sont regroupées dans "les
conséquences (des mouvements) des corps politiques" pour former la connaissance
politique et la philosophie civile. Elle se séparent en "conséquences de l'institution
des Républiques" qui portent sur les droits et devoirs des souverains d'un côté, sur
les droits et devoirs des sujets d'un autre.
L'ENCYCLOPÉDIE B-
C'est le projet même de l'encyclopédie que de présenter les sciences dans leur
enchaînement ou comme un ensemble organisé, unitaire dans son fondement. Dans
la construction, explicitement visée, d'un arbre des connaissances Diderot défend
l'idée de la possibilité de "former un tableau général de l'esprit humain.... dans tous
les genres" (1994 p. 212) puisque les différentes sciences sont liées entre elles,
qu'elles sont solidaires dans des ramifications, de sorte qu'il est impossible de "bien
connaître quelques parties de ce tout sans remonter ou descendre à beaucoup d'au-
tres" (1994, p. 212).
La question importante est alors de savoir de quelles manières se forment nos
connaissances ou comment s'organise le tronc commun et ses diverses branches ?
Anticipant sur un débat récurrent qui distingue les disciplines par les domaines aux-
quels elles s'intéressent ou par les manières de les analyser, le prospectus de l'ency-
16 Existe-t-il une division du travail entre les disciplines des sciences sociales ?
clopédie pose que les différentes sciences peuvent être rapportées soit aux êtres
qu'elles ont pour objet soit aux facultés de notre âme. Les distinctions par domaine
sont rejetées au motif que ce qui semble s'imposer comme une entité isolable l'est
souvent en raison d'une convention ou d'évènements singuliers. Elles sont donc ar-
bitraires et particulières. "C'est de nos facultés que nous avons déduit nos connais-
sances" (1994, p. 215). Elles sont, tout comme chez F. Bacon, au nombre de trois :
la mémoire, la raison, l'imagination. C'est par la raison que se forme la philosophie
ou la science proprement dite, qui elle même comprend la science de l'homme (ta-
bleau 2). A ce niveau de l'arbre, ce sont à nouveau les facultés qui distribuent les
sciences, les principales étant l'entendement et la volonté. L'une est le but de la lo-
gique, la seconde celui de la morale. C'est enfin dans la branche de la morale parti-
culière que l'on va trouver la science des lois. Elle comprend principalement
l'économique et le politique. Mais on ne peut pas les prendre, dans la présentation
que nous en fait le "Prospectus de l'Encyclopédie", comme des disciplines au sens
de connaissances organisées ou susceptibles d'une systématisation, puisque leurs
subdivisions nous renvoient à "commerce extérieur" ou à "art militaire". Nous ne
sommes pas très éloignés dans cette dernière classification de catégories qui restent
proches des sciences camérales. L'idée de lois naturelles de phénomènes sociaux
qui apparaît dans plusieurs articles de l'Encyclopédie ne trouve pas sa place dans
l'identification des sciences, cette idée étant, sous un autre éclairage, centrale chez
Condorcet.
C- CONDORCET
Dans son rapport sur l'instruction publique, Condorcet pose la question des en-
seignements des sciences morales et politiques. Comment les distinguer ? Par l'objet
sur lequel ils portent ? Une classification philosophique est-elle préférable ? Ces
deux questions entraînent des réponses négatives. Pour la première "le même objet
suivant la manière de l'envisager, appartient à des sciences absolument différentes.
Ces sciences ainsi classées exigent des qualités d'esprit qu'une même personne ré-
unit rarement" (1883, p. 18). Pour la seconde "prendrait-on (comme le demande
l'Encyclopédie) pour base les diverses facultés de l'esprit ? Mais l'étude de chaque
science les met toutes et contribue à les développer, à les perfectionner. Nous les
exerçons même toutes à la fois... Comment attribuez-vous telle partie des connais-
sances humaines à la mémoire, à l'imagination, à la raison.... ?" (1883, p. 17).
Cette illustration indirecte de la complexité des phénomène sociaux et donc de
leur connaissance organisée va à l'encontre de la position d'A. Smith. La distinction
des disciplines n'est pas l'autre face de l'amélioration des facultés intellectuelles de
l'homme née de la spécialisation. A l'inverse, "c'est une faiblesse de l'esprit humain
qui nous oblige à diviser les sciences, à les circonscrire, à les classer tantôt d'après
les objet qu'elles considèrent, tantôt d'après les méthodes qu'elles emploient" (1793,
p. 185). Ces affirmations n'invalident pas l'idée même d'une connaissance des phé-
nomènes humains puisque d'une part, la capacité à former des raisonnements est
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