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Histoire de la Piraterie

De
370 pages

Voici, dans le fracas des abordages et des batailles, dans l'odeur de la poudre et du rhum, la fabuleuse histoire des Pirates. Robert de la Croix a pris le parti de raconter la vie de ces personnages extraordinaires, L'Histoire de la Piraterie est un ouvrage de référence, dont la lecture est aussi facile que passionnante


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Contenu

  1. Introduction
  2. I - LE RÊVE D’UN EMPIRE DE LA MER
  3. II - MAÎTRES-VOLEURS DU NOUVEAU-MONDE
  4. III - SUR MER ET AUSSI SUR TERRE
  5. IV - UN PRINCE COUVERT DE SANG ET D’OR
  6. V - L’OCÉAN ALLIÉ A L’ENFER
  7. VI - CELUI QUI NE FUT PAS ROI
  8. VII - LA MAÎTRISE D’UN FORBAN PURITAIN
  9. VIII - PITOYABLE DON QUICHOTTE DE L’OCÉAN
  10. IX - LA MALCHANCE D’UN PIRATE BOURGEOIS
  11. X - RÉPUBLIQUE DE PIRATES VERTUEUX
  12. XI - LES FEMMES AUSSI
  13. XII - LA LIBERTÉ PLUS PRÉCIEUSE QUE L’OR
  14. XIII - DES FESTINS ET DES FEMMES
  15. XIV - LE COMMERCE DE LA PIRATERIE
  16. XV - NÉGRIER, CONTREBANDIER ET PATRIOTE
  17. XVI - LA PIRATERIE EN CERCLE FERME
  18. XVII - LA PIRATERIE SANS PIRATE
  19. XVIII - ESCROQUERIE EN HAUTE MER
  20. XIX - SUR D’AUTRES MERS
  21. XX - SOUS LE SIGNE DE L’AIGLE
  22. XXI - LA LENTE MORT DE LA PIRATERIE
  23. XXII - LA DERNIÈRE MÉTAMORPHOSE
  24. PRINCIPALES SOURCES
  25. PubWeb

Robert de la Croix

Histoire de la Piraterie

EDITIONS L’ANCRE DE MARINE

2, rue des 4 Moulins – Louviers – 27 400

France

www.ancre-de-marine.com

ISBN 9782841412631

© Franck Martin – 2 012 – Louviers – France

Tous droits réservés pour la présente édition.

Introduction

Un pirate en action : toute la férocité d’un combat sauvage.

L’histoire de la piraterie est une épopée sauvage, aux couleurs d’or et de sang, aux odeurs de poudre et de sel, toute retentissante du claquement des voiles et de la détonation des canons.

Les acteurs en sont des hommes tour à tour courageux et cruels, sûrs d’eux et inquiets, jouisseurs et jouant avec la mort comme avec des dés, vivant une existence instable avec une ardeur désespérée.

L’un fonde dans une île un état éphémère ou découvre des terres inconnues. L’autre ravage les colonies espagnoles. Un troisième concilie soif des richesses et devoirs du patriotisme. Un autre encore promène sur les eaux, de chimériques rêves de conquête.

Une épopée en marge de l’histoire dont commence maintenant le premier acte.

I - LE RÊVE D’UN EMPIRE DE LA MER

Au large de la Cilicie, entre la Syrie et l’Anatolie, le premier port qu’on atteint, en venant de Turquie est Alanya. Au milieu de jardins et de vergers, la ville est bâtie sur un isthme reliant le rivage à un promontoire de deux cents mètres de haut dont la silhouette blanche veinée de rouge plonge, accore, dans les vagues bleues. Au sommet de ce promontoire, des colonnes tronquées, des pans de murs massifs, les façades gris clair de maisons paraissant empilées les unes sur les autres, s’accordent avec l’architecture délirante de la côte. Au loin, une montagne couverte de neige, le cratère déchiqueté d’un volcan, se heurtent aux nuages bas. Le rivage se fragmente en archipels couverts d’oiseaux. Les vagues ont creusé une arche naturelle dans une falaise ou une baie secrète fermée par des rochers Plus loin encore, la mer se brise contre des amoncellements de granit portant, çà et là, ruines de tours de guet ou squelettes de châteaux forts.

Ce lieu sauvage est marqué par la légende. Alanya, aujourd’hui petite cité de maraîchers et de pêcheurs, fut la capitale d’un empire qu’ignorent en général les manuels d’histoire, l’empire des pirates dont la puissance, occulte parfois, redoutable toujours, s’exerça contre toutes les nations du bassin méditerranéen, à partir du XXe siècle avant notre ère.

Avec ses criques dérobées, ses chapelets d’îles, ses courants et ses coups de vent du sud, sa côte seulement accessible aux initiés, la Cilicie était un repaire idéal et Alanya, qui s’appelait alors Coracesium, une forteresse inexpugnable. Elle abritait des navires fins et légers, aux superstructures dorées, aux voiles rouges. Ils étaient chargés de pièces de monnaie, de jarres de vin, de métaux, de bois, richesses dérobées aux opulents bâtiments égyptiens – surtout au XIIe siècle -, puis grecs et romains, et aussi aux « gaouls » des marchands de la Phénicie toute proche.

Les Ciliciens n’étaient pas les seuls pirates de la Méditerranée. Leurs ancêtres et leurs maîtres furent les Tyrrhéniens et les Illyriens qui écumaient l’Adriatique, en partant de leurs repaires rocheux de la côte dalmate. Les Illyriens avaient conçu des unités rapides les – iburnes – aux formes effilées, pontées, mues par une rangée de rameurs et portant une voile. Instruments idéaux aux mains des pirates qui appliquaient toujours la même tactique. Une fois la proie repérée et identifiée, l’attaque commençait. Le but était de s’emparer des navires sans les endommager. On leur lançait des flèches, voire même des pierres. Puis, lorsque l’équipage était hors de combat, c’étaient l’abordage et la prise.

Les succès des pirates n’étaient pas dus seulement au hasard et à la surprise. Ils disposaient d’un réseau d’espionnage qui les informait des mouvements des navires, de la route de ceux-ci, de l’intérêt que présentaient leurs cargaisons.

En face d’eux, les pirates ne rencontrèrent, au début, aucune résistance organisée. Pour les pêcheurs et les marins, ils étaient une calamité aussi naturelle que la tempête. Des hors-la-loi ? Mais de quelle loi ? Personne n’avait tracé de frontières sur l’eau, et la mer était à qui voulait, à qui pouvait la prendre. D’ailleurs nulle opprobre n’entachait cette activité. Ulysse fut pirate, et aussi Achille. Et beaucoup de capitaines rêvaient secrètement de courir la Méditerranée pour leur propre compte. Ils ne seraient plus alors des tâcherons courbés sur les vagues. Ils mèneraient l’existence de seigneurs à la vie large, disposant de jarres de vin, d’huile, de quartiers de bœuf, de fruits. Ils accumuleraient dans leurs cachettes les parfums et l’or, le cuivre et le plomb, les bois précieux et les étoffes.

Ils s’imaginent vendant des esclaves sur les marchés de Side, en Asie Mineure, ou à Délos, cet îlot des Cyclades qui était à la fois un port franc et un centre commercial. Ou encore, ils pourraient exiger une forte rançon en échange de la liberté d’un personnage de marque qu’ils auraient capturé.

*

- Quand je serai libre, je vous ferai crucifier !

Un jeune patricien, vêtu d’une toge élégante, apostrophait un groupe d’hommes assis par terre, en buvant du vin. L’un d’eux se leva, furieux, mais ses camarades le calmèrent en riant. Ce garçon était leur prisonnier, et un prisonnier qui allait leur rapporter beaucoup d’argent : cinquante talents. Une belle rançon. Et qui avait été fixée par le prisonnier lui-même. On n’avait jamais vu cela de mémoire de pirate.

- Qui es-tu donc ? avait demandé le chef de la bande.

Le jeune homme garda un silence de mépris.

- Il s’appelle Caius Julius César, avait répondu un compagnon du captif.

En 78 avant Jésus-Christ, César était un patricien de vingt-trois ans qui, ayant adhéré au parti de son oncle Marius, dut s’exiler après la disgrâce de celui-ci. Mettant à profit ses loisirs forcés, César avait décidé d’aller à Rhodes afin de prendre des leçons d’éloquence auprès d’un rhéteur renommé, Apollonius Molo.

César n’arriva pas à Rhodes. Au large de la côte de Carie, au sud-ouest de l’Asie Mineure, des galères de pirates foncèrent sur son navire. Quelques heures plus tard, équipage et passagers étaient amenés à Pharmacuse et enfermés dans des huttes.

Les prisonniers attendirent que l’émissaire, envoyé à Milet, revînt avec une rançon. Caius Julius César ne semblait pas douter que ses amis ne pussent verser les cinquante talents demandés – douze millions de nos anciens francs. Il lisait, écrivait des poèmes, s’exerçait à la course au lancer ou expliquait à ses ravisseurs qu’ils seraient capturés à leur tour et que lui, César, les ferait supplicier.

Les pirates riaient des menaces de ce jeune écervelé. Ils étaient sûrs de leur impunité. Ils faisaient la loi dans cette partie de la Méditerranée. Les marchands préféraient leur payer une redevance pour pouvoir naviguer en toute tranquillité et le préteur d’Asie Mineure, lui-même, fermait les yeux.

En effet. L’émissaire revint et assura que les rançons seraient versées en échange des prisonniers. Sans être inquiétés, les pirates expédièrent un navire à Milet, prirent possession de leurs sacs d’argent et repartirent. César, le visage froid, n’avait pas jeté un regard pour ces canailles qui avaient retardé son voyage.

Son aventure déplaisante, César allait la transformer en victoire – sa première victoire. Il convainquit le légat de Milet, Valerius Torquatus, de lui confier des galères et des hommes. Il fallait que l’autorité et l’ascendant du futur maître de Rome fussent très forts pour qu’un fonctionnaire confiât le commandement de cette petite flotte à un jeune Romain sans titre.

César ordonna de mettre le cap sur Pharmacuse où il avait été retenu en captivité. La nuit était tombée, mais il connaissait les lieux. Il dirigea la marche des soldats qui arrivèrent au bord d’une anse, où, sous les étoiles montaient les flammes d’un feu de campement. Dans l’ombre, on devinait des corps étendus autour de jarres de vin. En quelques instants, les pirates ivres furent faits prisonniers. Des yeux hagards s’ouvraient sur ces mystérieux guerriers venus de la mer.

Qui avait osé s’en prendre aux pirates ? Qui avait été assez habile pour découvrir leur repaire ? Les pirates ne s’interrogèrent pas longtemps : ils reconnurent leur vainqueur : le jeune Romain qui les avait tant divertis par ses vantardises.

Les cinquante talents n’avaient pas encore été dépensés. César les récupéra donc. Mais il n’était pas encore satisfait. Il s’était juré de tenir sa promesse : punir les coupables. Mais pour les mettre à mort, il lui fallait l’accord de Junius, le préteur d’Asie Mineure qui résidait à Pergame.

César se rend donc dans l’ancienne Troie, traînant la horde des prisonniers enchaînés. Il demande à voir Junius : celui-ci est en tournée d’inspection. César saute sur un cheval et rejoint le préteur auquel il rend compte de son aventure. « Ces scélérats, lui dit-il, méritent un châtiment exemplaire. Qu’on les exécute. »

Le préteur est agacé par ce jeune homme qui prétend lui dicter son devoir. En outre, il sait que l’exécution signifierait la rupture de l’accord tacite avec les pirates qui garantit la liberté du commerce. Il fait donc à César une réponse vague. Il aviserait à son retour.

César n’est pas dupe. Il rentre à Pergame et, avec aplomb, affirme au gouverneur intérimaire que Junius l’a chargé de punir les pirates. Le gouverneur ne crut pas devoir demander un ordre écrit, et obéit. Les pirates furent exécutés, comme César l’avait prédit. Puis celui-ci repartit pour Rhodes où, cette fois, il arriva sans encombre.

La capture de Jules César n’est pas un événement isolé. À cette époque, les pirates empêchent la libre circulation des denrées et des marchandises, coupent les voies de communication, ravagent le littoral. Ils apparaissent en un point, puis disparaissent, échappant aux navires envoyés à leur recherche. Ils disposent de complicités dans la majorité des ports et leur prestige est tel que des capitaines, qui avaient pour mission de les attaquer, n’hésitent pas à rejoindre leurs rangs.

Quand par chance, on capture quelques pirates, ceux-ci protestent. Ils font la guerre régulièrement. Ils ne sont pas des hors-la-loi. Ils se réclament de tel ou tel souverain. Déjà, une certaine reine d’Illyrie, Teuta, vers 230 avant Jésus-Christ, avait accordé sa protection – intéressée – à de nombreux pirates.

Il est vrai que les peuples riverains de la Méditerranée faisaient alliance avec les pirates, faute de pouvoir les combattre. Démétrios Poliorcète, neveu d’Alexandre le Grand, s’assura le concours de ces derniers lorsque, en 305 avant Jésus-Christ, il attaqua Rhodes, d’ailleurs sans succès. Un siècle plus tard, Philippe V, l’avant-dernier roi de Macédoine, imita Démétrios en mobilisant contre Rhodes d’autres pirates qui constituèrent peu à peu une troisième force que cherchèrent à se concilier les souverains en guerre.

Au début du premier siècle avant Jésus-Christ, la Méditerranée appartient aux pirates. Tantôt ils se livrent à des débarquements impromptus, à des enlèvements de personnalités. Tantôt ils se lancent dans des opérations de grande envergure. Ils détruisent des galères à Ostie, le port de Rome, ravagent l’île de Délos, envahissent les Baléares.

Mais que font donc les Romains ? Ils ne sont pas des marins, c’est entendu, mais au moment des guerres puniques, ils ont quand même prouvé qu’ils étaient capables de construire une flotte, conduite le plus souvent d’ailleurs par des équipages grecs ou phéniciens. Cette flotte existe. Pourquoi ne s’en servent-ils pas contre les pirates ?

Les Romains ont, certes, des trirèmes, mais ils ne savent pas appliquer une tactique efficace contre ces navires rapides et fuyants qui refusent le combat.

En l’an 100, Rome se décide pourtant à agir. D’abord indirectement, par l’envoi d’une note sèche aux gouvernements de Chypre, d’Égypte et de Syrie, leur enjoignant de cesser l’aide plus ou moins ouverte qu’ils apportent aux pirates. Puis, une vingtaine d’années plus tard, commence enfin l’attaque directe. Les bâtiments de Servilius longent la côte rocheuse de Cilicie, pénètrent dans le golfe d’Alanya. Quand ils s’éloignent, un brasier achève de s’éteindre sur un promontoire : la forteresse du chef pirate Zénikétès n’est plus qu’un amas de ruines brûlantes, écroulées sur les cadavres de ses défenseurs.

C’était un succès. Servilius avait démontré la force de Rome, et il était persuadé que ces misérables pirates s’inclineraient définitivement devant elle. Il se passa exactement le contraire. On les croit vaincus et terrorisés : ils ressuscitent. Un de leurs chefs apparaît, en 72, devant Syracuse où est mouillée une flotte romaine. On pense voir un fantôme, mais Héraclon prouve qu’il n’en est rien. Il attaque, efficacement. Les galères, surprises, tentent une manœuvre. En vain dans un fracas de bois brisé, de cris, d’appels, d’injures, c’est la défaite, et d’autant plus humiliante que ces galères avaient justement pour mission de faire la chasse aux derniers pirates.

Derniers ? Mais ils n’ont jamais été plus nombreux. Un nouveau désastre frappe la marine romaine, en Crète, cette fois. Et pas seulement en Crète. Les pirates surgissent en Italie même, à Misène, près de Naples. Ils descendent à terre et, pour bien donner la mesure de leur audace et de leur puissance, ils enlèvent la fille de l’amiral Antonius. Puis leurs navires remontent jusqu’à Ostie, aux portes de Rome.

Exploits théâtraux, sans doute, bien faits pour marquer l’imagination. Mais il y avait plus grave. La péninsule était affamée. Les armateurs n’osaient plus faire sortir leurs navires. Le commerce maritime était frappé de paralysie. Les pirates prenaient aussi pour objectifs les temples, les lieux sacrés, sans crainte d’offenser des dieux auxquels ils ne croyaient pas. Ils s’enrichissaient et affichaient insolemment leur opulence en décorant leurs navires d’or, d’argent, d’étoffes précieuses.

Le prestige des pirates renaît. Mithridate le Grand requiert leur appui dans sa lutte contre Rome. Celle-ci, mise en échec sur mer, cherche la décision sur terre et Pompée bat les troupes du roi du Pont sur l’Euphrate. Cette victoire paraît être comme un signe du destin pour le Sénat qui confie à Pompée la tâche urgente d’en finir, une fois pour toutes, avec la puissance pirate.

Une entreprise facile, si on la compare aux autres actions militaires de Rome, mais malaisée, car il s’agissait d’une sorte de guérilla contre ces francs-tireurs de la mer dont la tactique était le harcèlement, puis la fuite. Inutile d’espérer les écraser dans une bataille rangée. Pompée imagine alors autre chose. Son plan est conçu en fonction de l’ultime phase de l’engagement contre les pirates, le moment où leurs navires, camouflés en vert pour que la coque se confonde avec la mer, vont distancer les galères romaines. L’opération se déroulera en deux temps : d’abord débusquer les pirates et ensuite leur barrer la retraite. Deux flottes distinctes accompliront ces missions. Dans cette gigantesque battue marine, les uns seront les traqueurs, les autres les chasseurs.

Mais Pompée sait que la réussite dépendra de l’importance des effectifs engagés. Il lui faut beaucoup d’hommes, beaucoup de navires, beaucoup d’armes. On les lui donne : il commande à vingt légions, soit 120 000 soldats et à 500 unités. Ces dernières n’appartiennent pas toutes à Rome. On a recours aux cités alliées, Rhodes ou Marseille. On ouvre largement les caisses de l’État à Pompée qui enfin, est investi des pleins pouvoirs pour trois ans. Il fallait que le péril qui menaçait Rome fût grand pour que le Sénat prît le risque de confier à un consul une telle autorité sans contrôle.

Pompée étudie maintenant une carte de la Méditerranée. Les ennemis sont partout, de Gibraltar à la Cilicie. Attaquer sur un seul point ne donnerait qu’une victoire partielle. Il imagine donc de diviser ses forces selon un certain nombre de secteurs, treize en tout. À chacun de ces secteurs sera affectée une escadre qui passera à l’action, mais toujours de l’ouest à l’est. Les pirates rompront le contact, comme prévu, mais ils trouveront alors devant eux la proue des galères romaines avec leurs redoutables corbeaux, prêts à s’abattre sur la coque des fuyards pour permettre aux soldats de prendre pied sur le navire ennemi.

Si, grâce à leur rapidité, les liburnes parviennent à s’échapper, deux éventualités se présenteront. Ou elles rencontreront un nouveau barrage, puis un autre, et encore un autre et elles finiront bien par être capturées ou coulées. Ou bien, les pirates aborderont à une côte et alors il sera facile aux légions de défaire ces hommes qui sont de bons marins, mais de piètres soldats.

Méthodiquement, les forces sont mises en place. Les galères sont mouillées aux points stratégiques. Les légions campent aux abords des plages et des lieux possibles de débarquement. Tout est prêt pour l’assaut décisif dont l’enjeu est la liberté de la mer, l’affranchissement de la Méditerranée du joug pirate. Une dernière fois, les légats de Pompée étudient leurs instructions, mettent au point leur tactique. Puis c’est l’attente, dans le silence, dans le secret. Un secret qui était difficile à garder, car les mieux organisés des pirates disposaient d’une sorte de service de renseignements. Des hommes à leur solde faisaient parler les marins dans les tavernes. C’est pourquoi soldats et équipages durent sans doute être consignés en attendant les ordres d’appareillage.

Enfin, Pompée lance ses messagers qui joignent les escadres et les camps des légions. Le puissant appareil de combat se met en branle contre les pirates ignorants de la menace qui pèse sur eux. Ils croisent, au large des côtes, guettant les navires marchands, et soudain, ce sont les escadres romaines qui se présentent. Le premier engagement a lieu entre la péninsule ibérique et l’Afrique. Les galères verrouillent la sortie de la Méditerranée et avancent, le cap à l’est. Quelques pirates rompent le contact, s’éloignent, distancent aisément leurs ennemis puis se dirigent vers un de leurs repaires pour la nuit. Près du rivage, ils font demi-tour et reprennent la mer. Pourquoi ? Parce qu’ils ont vu étinceler au soleil couchant les armures des légionnaires.

Le lendemain, les vigies de la flotte pirate signalent des voiles à l’ouest. Peut-être des vaisseaux phéniciens qui reviennent de l’Atlantique ? Non. Encore des trirèmes. Une nouvelle fois, les pirates vont éviter le combat et aborder au port d’une nation amie, mais que se passe-t-il ? Des navires sont au mouillage et ce sont encore, toujours, des romains.

Et ce drame accompagné d’une angoissante sensation d’être pris dans un étau, les pirates le vivent aussi bien en Grèce qu’en Afrique, sur le littoral égyptien comme en Sicile. Il semble que la Méditerranée tout entière soit devenue un piège, que cette mer, si longtemps leur alliée, soit soudain passée à l’ennemi.

II reste cependant un espoir aux fugitifs : leurs refuges de l’Adriatique et surtout la Cilicie, avec ses criques invisibles, ses rochers fortifiés inaccessibles aux légions. Encore faut-il pouvoir les atteindre, car les détroits, les goulets et les passes sont fermés par un mur de bois et de fer. De sauvages engagements ont lieu, mais ils sont moins nombreux que les redditions. Les liburnes sont encerclées. Les plages sont couvertes d’une horde dépenaillée, lasse, les visages noirs de soleil reflétant la stupéfaction. Eux, la terreur des navires, eux, les vainqueurs insaisissables, ne sont plus maintenant que des prisonniers gardés par les légionnaires en armes.

Pompée, à la tête d’une escadre de soixante navires, croise lui-même de la Crète aux îles Ioniennes et à Rhodes, parachevant les victoires de ses lieutenants Metellus et Varron. Il est satisfait. Son plan se déroule comme il le souhaitait. Ce ratissage de la Méditerranée se poursuit, implacable, précis. Une partie des pirates ont réussi pourtant à s’enfuir et se sont groupés autour de Coracesium.

Morgan : un prince couvert de sang et d’or.

C’est ce qu’avait prévu Pompée : la phase finale de son opération devait se dérouler là. Les galères romaines, trente ans après Servilius, fendent les eaux du golfe d’Alanya. Les premiers légionnaires débarquent, accueillis par des lances et des flèches. Coracesium est assiégé par la redoutable infanterie de Pompée. Les boulets de pierre, les béliers défoncent les murailles. Les clameurs des barbares se taisent peu à peu. Les Romains, enjambant les décombres et l’amas des cadavres, font de nombreux prisonniers.

La campagne de Pompée était terminée. Elle avait duré trois mois et le bilan de sa victoire était le suivant : 1 300 navires avaient été coulés et 400 capturés. Une centaine de citadelles avaient été prises ou démantelées. 10 000 pirates avaient été tués et 20 000 étaient parqués dans des camps, en attendant qu’on statuât sur leur sort.

Ces chiffres sont peut-être exagérés, car ils dépassent les évaluations faites généralement sur les effectifs des pirates, mais il est certain que la Méditerranée redevint une mer romaine. Le commerce maritime fut libre et les échanges s’exercèrent de nouveau sans entrave.

Une vingtaine d’années plus tard, un bruit étrange courut parmi les marins. Des navires avaient été attaqués par des pirates. Rien n’indiquait encore que leur mouvement eût l’ampleur d’autrefois. Mais quand on affirma que ces pirates étaient commandés par Pompée, on haussa les épaules. En admettant que le triumvir fût ressuscité – il avait été assassiné en 48 – il eût été douteux qu’il se fût mis à la tête de ceux dont il avait détruit la puissance.

La légende, pourtant, s’affirmait, et d’autant plus que le nombre de victimes augmentait. Et Rome ne put qu’admettre l’évidence : la piraterie qu’on croyait définitivement morte en Méditerranée, reprenait une nouvelle vigueur. Et d’une façon ordonnée, cohérente. Il ne s’agissait pas d’une succession d’exploits isolés, mais d’une vaste action concertée derrière laquelle on sentait un chef. On eut certains renseignements sur celui-ci par des prisonniers. Il exerçait un grand ascendant sur les pirates, mais ces derniers ne connaissaient pas son nom. Quelques-uns affirmaient que cet homme mystérieux était bien le grand Pompée.

De fait, le caractère même de cette résurrection miraculeuse des pirates accréditait la légende d’un homme providentiel, prenant la tête de ceux qui avaient fait trembler Rome et avaient affamé la péninsule. La vérité, quand on la sut, parut plus étrange encore que la légende. Celui qui dirigeait les pirates s’appelait bien Pompée, mais Sextus Pompée. Il était le propre fils du triumvir qui avait enrôlé ceux-là mêmes qu’avait combattus son père.

Cette situation paradoxale, extravagante, trouvait son explication dans la situation confuse de l’empire romain à cette époque. Après l’assassinat de son père, Sextus avait voulu se réfugier là où César ne pouvait pas l’atteindre : la mer. Il ferait la guerre à ce dernier en employant la seule force que les Romains n’avaient pu complètement maîtriser : la puissance navale.

Sextus Pompée croisa donc au large des côtes d’Espagne, lançant des attaques victorieuses, sans être vraiment jamais inquiété. Il semblait que son nom lui servait même de bouclier protecteur. On refusait d’ailleurs à le considérer comme un pirate. Il était un rival de César qui cherchait à venger son père. Quand César mourut, en 44, rien ne s’opposa plus à ce que Sextus revînt dans sa patrie, et le Sénat crut habile de lui offrir le grade d’Amiral de la Mer.

Sextus refusa. Peut-être craignait-il un piège. Peut-être aussi sentait-il qu’il ne pourrait s’entendre avec Octave et Antoine qui s’inquiétaient de voir Sextus Pompée, seul, énigmatique et silencieux, accueillir les proscrits, augmenter le nombre de ses navires, enrôler les pirates qui espéraient reprendre leurs anciennes croisières de pillage. Deux d’entre eux jouèrent le rôle de lieutenants de Sextus Pompée : Ménédorus et Ménécratès.

Antoine et Octave résolurent d’agir. Ce Pompée, avec ses hordes de bandits maritimes ne serait pas plus difficile à vaincre que les barbares qu’avait détruits son père.

Les triumvirs se trompaient. Ils allaient rencontrer une forte opposition, et inattendue : celle du peuple romain lui-même. Sextus était jeune, plein d’allant, audacieux. Il portait un grand nom. Sa personnalité dégageait une sympathie certaine. Il bloquait l’Adriatique, capturait les bâtiments égyptiens, et pourtant le Sénat hésitait à prendre des mesures contre lui.

Octave et Antoine décidèrent alors, à contrecœur, de négocier. En 39, un traité fut signé à Misène. Les Romains cédaient la Sicile, la Sardaigne et la Corse à Sextus qui, en revanche, s’engageait à renoncer à attaquer les navires de commerce.

Étrange pacte qui marquait un moment fort de la piraterie : elle était reconnue par les chefs romains comme une puissance.

Le peuple ne vit que l’effet immédiat de ce traité : le spectre de la famine s’éloignait. Les navires de Sextus, lorsqu’ils abordèrent à Naples furent acclamés, fêtés, et d’autant plus que beaucoup de Romains possédaient des parents ou des amis parmi les compagnons de Pompée. Cet enthousiasme, les chefs romains ne le partageaient pas. Ils sentaient bien le caractère provisoire de cet accord. Ils craignaient que Pompée n’abusât de sa nouvelle liberté et de ses nouveaux moyens d’action.

Crainte justifiée : il s’écoula peu de temps avant que Sextus ne fût repris par la nostalgie de ses activités passées. Soit qu’il n’eût pas eu le contrôle de ses équipages, soit qu’il donnât officieusement son accord, les attaques contre les navires de céréales recommencèrent. Le traité de Misène était rompu.

Des deux côtés, on se préparait à un engagement décisif. Les Romains confièrent leur destin à Agrippa qui avait conçu de nouvelles unités mieux protégées. Il attaqua la flotte de Sextus, au large de la Sicile. Celui-ci crut bon d’accepter le combat, et non d’adopter une tactique élastique, chère aux pirates. Au début de septembre 1936, dix-sept galères mettaient le cap à l’est : c’était tout ce qui restait des escadres de Pompée qui, défait et découragé, s’enfuira en Asie Mineure, terre d’élection des pirates. Un an plus tard, il était assassiné par un lieutenant d’Antoine.

Sa mort marquait la fin du grand rêve pirate en Méditerranée ; une puissance maritime reconnue par tous, des marins régnant sur un royaume aux frontières sans limites, un empire de la mer.

II - MAÎTRES-VOLEURS DU NOUVEAU-MONDE

La Méditerranée fut, avec la Chine, le berceau de la navigation. Elle fut aussi celui de la piraterie. Puis la navigation, en étendant ses limites, étendit aussi celles de la piraterie. Au vrai, pendant longtemps, il fut malaisé de discerner les frontières entre la guerre maritime légale et celle qui ne le fut pas. Il est courant de citer parmi les pirates les Vikings et les Barbaresques. Et certes, la chasse impitoyable, cruelle et savante qu’ils firent aux bâtiments de toute nationalité est bien dans le style de la piraterie : camouflage d’identité, abordage, pillage. Mais il s’agit non pas d’actions individuelles – les seules dont nous nous occupons ici, mais d’une action de masse.

Les marins Vikings et Barbaresques se battent au nom de tout un peuple, de toute une race, ou pour un souverain. Les Barbaresques dépendent du roi de Tunis, du sultan du Maroc ou de celui de Turquie. Allégeance il est vrai assez lâche. Certains pirates, comme Karatourmisch ne dédaignent pas de faire main basse sur les bâtiments de ses coreligionnaires.

Mais ces isolés constituent quand même des exceptions. Au Moyen-Âge, les pirates opèrent surtout sur les côtes anglaises. Ces derniers sont d’ailleurs les instruments d’une certaine féodalité de la mer. Ils sont à la solde des seigneurs riverains.

Pour défendre leurs biens, les négociants créent la Ligue des Cinq Ports et font leur propre police. On attaque les voleurs de cargaison, sans doute, mais on n’est pas trop regardant sur l’identité des pirates supposés et ce sont souvent d’autres navires marchands, qui n’appartiennent pas à la Ligue, qui sont pillés.

Mais les méfaits de cette piraterie côtière vont peu à peu entrer dans l’ombre. Les cargaisons d’or quittant le Nouveau Monde pour l’Europe sont des proies tentantes pour les pirates. La flibuste va naître.

*

Le voilier était petit, sale et en mauvais état. Il tirait des bords au large du cap Tiburon, situé à l’ouest de l’île de Saint-Domingue. Son capitaine semblait naviguer sans but précis. Quatre petits canons étaient placés sur le pont : précaution élémentaire dans ces parages peu sûrs, infestés de pirates.

L’équipage paraissait inquiet. La coque faisait eau et les agrès étaient fatigués. En outre, la cambuse était vide ou presque. Pourtant, au lieu de relâcher dans quelque port, le voilier continuait à tenir la mer.

Les hommes palabraient autour de leur chef, discutaient avec animation puis semblaient se mettre d’accord. Ils reprenaient alors leur veille, comme s’ils guettaient l’apparition d’un navire.

Cette navigation incertaine se poursuivit, jusqu’au moment où la vigie poussa un cri : un vaisseau était en vue. Aussitôt, le capitaine mit le cap sur celui-ci, tandis que ses compagnons manifestaient leur enthousiasme et leur joie.

Majestueux et puissant, le vaisseau traçait sa route, les voiles blanches gonflées par une bonne brise. À son bord, l’officier de veille regardait approcher la ligne bleue de la côte. Soudain, il aperçut le petit voilier. Il l’observa un instant, puis donna l’ordre de prévenir le commandant.

Celui-ci était dans sa cabine, en train de jouer aux cartes. Il se leva en grognant, sortit, jeta un coup d’œil au voilier et haussa les épaules. Manifestement, il ne comprenait pas pourquoi on l’avait dérangé pour si peu.

Le lieutenant comprit sa pensée et se hasarda à dire : « Je pense que c’est peut-être un corsaire… »

- En admettant que vous ayez raison, répondit le commandant agacé, que vouliez-vous que nous ayons à craindre d’un navire si petit ? D’ailleurs, son équipage ne serait pas assez fou pour nous attaquer.

- Par mesure de précaution, poursuivit le lieutenant, j’avais l’intention de charger deux canons.

- Ce que vous pourrez faire de plus utile, c’est de préparer un palan afin que nous le hissions à bord.

Après avoir grommelé cette boutade, le commandant rentra dans sa cabine et reprit sa partie interrompue.

Son calme semblait justifié. Certes, son bâtiment, un galion d’Espagne, était une proie tentante pour des ennemis. Ses cales étaient pleines de monnaies, de provisions de toutes sortes, de munitions. Mais il était défendu par cinquante-quatre canons et par des matelots disciplinés et aguerris. De quoi décourager n’importe quelle frégate, anglaise ou française, et, à plus forte raison, un misérable voilier. D’ailleurs celui-ci ne devait être armé que par de pauvres bougres de marins, cherchant du fret d’île en île.

Le fret que recherchaient ces « pauvres bougres de marins » était dune espèce particulière. On ne le trouvait pas dans les ports mais sur les navires mêmes. Et il ne s’agissait pas de transport, mais de capture. Car les hommes du petit voilier étaient bien des flibustiers.

Ils continuaient à approcher du vaisseau espagnol qui avançait, comme dédaigneux et sûr de sa force, écrasant de sa masse la silhouette du misérable rafiot qui, avec une obstination ridicule, continuait à se porter à sa rencontre.

Les flibustiers s’étaient d’abord réjouis de rencontrer un bâtiment aussi important. La prise n’en serait que meilleure. Mais, maintenant qu’il fallait agir, la folie de leur entreprise les faisait hésiter. Leur chef, nommé Pierre Legrand, rassura ses compagnons : « Notre faiblesse est notre force, assura-t-il. Jamais les Espagnols ne pourront imaginer qu’un bateau comme le nôtre osera les attaquer. Ils ne se méfieront pas. L’effet de surprise sera total. »

On l’a vu, il ne se trompait pas. À bord du vaisseau, seuls quelques hommes regardaient, d’un œil indifférent, le petit voilier. Puis, lassés de ce spectacle, ils détournèrent la tête et ne s’en occupèrent plus.

*

Le commandant du vaisseau espagnol eut un geste d’agacement. Il entendait un bruit de pas et des cris. Il pensa à une querelle de matelots et allait ordonner à un officier qu’il y mît bon ordre, lorsque la porte de sa cabine s’ouvrit brusquement.

- Qui se permet ?

Le commandant s’était levé, rouge de fureur. Une dizaine d’hommes se tenaient devant lui. Ils étaient sales, mal habillés avec leurs chemises déchirées, leurs culottes effrangées. Ils étaient armés de pistolets, de couteaux et de sabres.

Le commandant, le sourcil froncé, les regardait sans comprendre. Qui étaient ces hommes ? Il ne les avait jamais vus. Sans doute des matelots embarqués récemment et dont il ne connaissait pas encore le visage. Mais pourquoi ce scandale, pourquoi un tel manquement à la discipline ? Peut-être la peur de quelque danger subit qui les poussait à prévenir leur commandant, sans souci de la hiérarchie ? Ou pire, une mutinerie ?

Toutes ces questions, il se les posa pendant les quelques courtes secondes au cours desquelles les hommes restèrent immobiles et muets, comme étonnés de leur propre audace. Puis celui qui semblait être le chef se précipita vers l’officier et, lui appliquant un pistolet sur la poitrine, lui ordonna de se rendre.

C’était tellement inattendu, tellement insensé que le commandant ne prit pas d’abord l’affaire au sérieux. Il tenta de repousser avec une autorité hautaine son assaillant qu’il comptait bien faire pendre au haut d’une vergue dans les plus brefs délais. Il crut que lui et ses compagnons devaient être ivres et que les gardes-marines pourraient facilement s’emparer de lui. Mais l’autre fit un signe. Aussitôt, des bras immobilisèrent le commandant qui chercha à se dégager, mais en vain. Il fut bientôt ligoté. À ses menaces, ses appels à l’aide répondirent seuls les ricanements de ses agresseurs.

Pour comprendre ces événements, revenons un peu en arrière. Le petit voilier est maintenant à la hauteur du vaisseau. Personne ne fait attention à lui. C’est inexplicable, mais c’est ainsi. Les deux bâtiments font route à la même allure. Les coques se rapprochent. Les flibustiers retiennent leur souffle. On n’entend que le clapotis de l’eau et le gémissement des agrès du galion.

Les visages sont graves, un peu inquiets. Chacun des hommes – ils sont vingt-huit – a glissé des armes à sa ceinture. Pierre Legrand lance un ordre. Des grappins sont lancés et les flibustiers commencent à se hisser à la poupe. Pas tous cependant. L’un d’entre eux est resté en arrière et se livre à une étrange besogne. Avec un pic, il crève le bordé du voilier, déjà en mauvais état. Pourquoi ? Pour une raison héroïque et bien simple. Pierre Legrand voulait obliger ses hommes à gagner à tout prix un combat difficile. Et pour être plus sûr de leur détermination, il avait résolu de leur couper une retraite éventuelle, c’est-à-dire de couler son propre bateau.