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Histoire de ma mort

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180 pages

J’avais, coudes serrés à hauteur de poitrine, l’espace de douze années, frayé mon chemin dans la mêlée impitoyable de la vie parisienne ; sans jamais tendre la main à ceux qui, froissés par mon élan, tombaient autour de moi sur l’arène, les yeux fixés sur le but de mes convoitises, toujours le même, la satisfaction de mon égoïsme par tous les moyens que ne réprouve pas l’esprit casuistique de la petite morale, j’avais marché. Adepte de l’art, moins par conviction esthétique ou par besoin de donner un corps aux évocations idéales de mon esprit que pour traduire sous une forme visible les appétits de mes sens, satisfaire le démon de la vanité, et, par-dessus toute chose, acheter le droit d’être impunément heureux selon mes désirs, j’avais demandé à la peinture le secret des lignes lascives et des chairs luxuriantes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Antonin Mulé

Histoire de ma mort

HISTOIRE DE MA MORT

J’avais, coudes serrés à hauteur de poitrine, l’espace de douze années, frayé mon chemin dans la mêlée impitoyable de la vie parisienne ; sans jamais tendre la main à ceux qui, froissés par mon élan, tombaient autour de moi sur l’arène, les yeux fixés sur le but de mes convoitises, toujours le même, la satisfaction de mon égoïsme par tous les moyens que ne réprouve pas l’esprit casuistique de la petite morale, j’avais marché. Adepte de l’art, moins par conviction esthétique ou par besoin de donner un corps aux évocations idéales de mon esprit que pour traduire sous une forme visible les appétits de mes sens, satisfaire le démon de la vanité, et, par-dessus toute chose, acheter le droit d’être impunément heureux selon mes désirs, j’avais demandé à la peinture le secret des lignes lascives et des chairs luxuriantes.

Déjà les fanfares de la réputation sonnaient à mes oreilles, lorsque je fus soudain frappé d’un mal inexplicable : à peine âgé de trente ans, une lassitude invincible paralysa la vigueur alanguie de ma jeunesse, sourdement rongée par le bouillonnement des passions. Il me parut qu’un germe de sénilité s’étant glissé avant l’âge dans mes veines, une dissolution prématurée des éléments de mon être m’arrachait à l’hospitalité de la vie.

Un matin, plus découragé que de coutume, abandonnant mon logis, où l’ennui me livrait pieds et poings liés aux tortures de la réflexion, j’allai quérir par les rues, au milieu de la solitude peuplée des foules, le salutaire reconfort de la distraction.

Le temps était alors à l’émeute : las de la stratégie des luttes parlementaires, des hommes, plus redoutables par le courage que par le nombre, appelaient parfois la royauté de Juillet sur le champ de bataille de l’insurrection, où le canon, orateur populaire tonnant sur la barricade, donnait des avertissements au Moniteur.

A la hauteur de la rue Saint-Denis, tout à coup, à vingt pas de moi, éclata une fusillade nourrie. La résistance fut de courte durée, et, m’étant avancé dans la direction de l’échauffourée, j’aperçus quelques hommes en blouse aux mains des gardes municipaux. L’un de ces hommes, — était-ce le chef ? — debout, s’appuyait contre la fermeture criblée de balles d’une boutique, dans une pose que n’eût pas désavouée l’antique. Je l’examinai avec attention : il était calme, les bras croisés, le front sanglant, faisant tomber sur la foule des furieux qui se pressaient en grande hâte autour de lui le poids d’un regard où la pitié tenait plus de place que la colère. La dignité dans la défaite est la marque d’un caractère viril et d’une conscience en repos. Chez ce vaincu la dignité prenait les proportions de la majesté : sa bouche restait close, mais toute sa personne avait une expression éloquente sur le sens de laquelle il n’était pas permis de se méprendre, et son silence remuait les passions de la foule plus profondément que n’eût fait un discours de tribun. Au bout d’un quart d’heure, les insurgés se mirent en marche pour Sainte-Pélagie, sous l’escorte d’un bataillon d’infanterie, et, rêveur, je continuai ma route, me demandant tout bas si le dévouement au triomphe d’une cause contenait en soi une telle récompense qu’elle pût payer à un homme convaincu le sacrifice de sa fortune, de sa liberté, de sa vie.

Longtemps je méditai ; quand je relevai la tête, la morgue se dressait devant moi ; j’entrai. Nombre de passants, amenés là par l’attrait du spectacle, avaient collé leur visage contre le treillis de fer qui sépare le public de la salle d’exposition, et se délectaient à voir les corps gisant sur les tables de marbre. Entre tous les autres, le cadavre d’une femme qu’on venait de retirer de la Seine se faisait remarquer. Jeune, — vingt ans à peine, — les contractions de l’agonie n’avaient pas entièrement déformé le visage de la misérable ; ses longs cheveux blonds dénoués, ruisselants, épars sur ses épaules nues, étaient le cadre harmonieux où ses traits faisaient valoir leur ravissante finesse de lignes ; un front légèrement bombé, des cils délicats, des lèvres d’une courbure exquise, appelaient la curiosité des yeux et l’émotion du cœur.

« Marie ! s’écria soudain près de moi, en apercevant le cadavre, une ouvrière, la dernière entrée dans ce caravansérail de la mort violente. — Pauvre fille ! ajouta-telle en pleurant, l’ouvrage n’allait pas... le pain manquait, sans doute à la maison... elle s’est noyée !.. »

L’ouvrière courut au greffe reconnaître la suicidée.

Belle ! et morte faute d’un peu de pain ! Elle est, hier au soir, descendue de sa mansarde, et ne s’est pas arrêtée dans la rue, préférant à l’aumône impudique du trottoir la charité inexorable du fleuve !

Je retournai sur mes pas, et, prenant par la rue de la Barillerie, m’avançai d’une allure rapide vers le Pont-au-Change, afin de repasser la Seine. Devant la grille du Palais, une voix m’appela par mon nom ; une main amie se posa sur mon épaule.

« Etienne Margas ! m’écriai-je.

  •  — Lui-même, répondit le nouveau venu en passant familièrement son bras sous le mien. Ah ! ah ! je vous tiens donc, Jacques, reprit-il avec bonhomie ; ne songez pas à vous échapper, je m’attache à vous et ne vous quitte pas d’aujourd’hui. Pestez, jurez, sacrez à votre aise, je vous garde. A propos, et ces humeurs noires qui nous poursuivaient comme une meute de furies, leur avons-nous signifié leur congé ?
  •  — Au contraire !
  •  — Comment, au contraire ? vous les hébergez à plaisir ? » — Et voyant que je gardais le silence : « Ne changerez-vous donc pas, mon ami ? ajouta Etienne d’un ton attristé. J’avais cependant, jusqu’ici, bon espoir en votre énergie. Le mal est grave, sans doute, mais point inguérissable. Tenez, venez avec moi : une visite à faire, nous ne serons pas longtemps ; puis après, nous causerons, nous discuterons, nous nous entretiendrons enfin de ce qui nous tient tant à cœur, votre santé. Nous allons à la Conciergerie : un ami devait y venir avec moi, il m’a fait défaut au dernier moment, vous le remplacerez.
  •  — Je vous suis. »

Etienne Margas était, — aujourd’hui, après avoir fait son temps de vie, son corps est revenu à la source commune, — un homme de cinquante ans environ. Sur son visage se lisaient : loyauté, sincérité, justice ; l’enseigne n’était pas trompeuse. Sa figure attirante, et qu’il fallait faire effort pour cesser de regarder, ne se pouvait oublier dès qu’on l’avait vue une fois. Le front manquait d’ouverture, mais il se projetait en avant, comme s’il avait eu peine à contenir les bouillonnements de la pensée, et la bouche dénonçait une inépuisable bonté qui s’épanchait au dehors en paroles dont le charme ne pourrait se décrire. Qui n’a pas vu les yeux d’Étienne ignorera toujours ce qu’un regard peut contenir de fraternelle attraction et d’effusion sympathique : il les voilait à demi sous une paupière fatiguée par le vif éclat de la lampe des nuits laborieuses.

Il vivait d’œuvres pies, et par œuvres pies je n’entends pas ces œuvres stériles procédant en droite ligne d’une dévotion humiliante, mais ces travaux, fruits de l’apostolat humain, qui élèvent les âmes au lieu de les abaisser, ne déplacent pas le centre logique de leur activité, et assignent au devoir ses limites naturelles, le respect de la liberté d’autrui ; au droit, ses franchises imprescriptibles, la revendication de la justice. C’était un homme grand, parce qu’il savait grandir l’homme à sa taille véritable ; un homme fort, parce qu’il avait ausculté sa force et en avait fait le piédestal de sa raison.

Dans le parloir de la Conciergerie, Margas s’entretint, une demi-heure environ, avec un détenu auquel il était venu porter des nouvelles de sa famille ; il prenait soin de lui et l’amendait à l’aide d’exhortations et de conseils marqués au coin de la morale la plus élevée.

« Eh bien, Jacques, me dit-il en sortant, que pensez-vous de l’homme que nous venons de visiter ?

  •  — A vous dire vrai, mon cher Etienne, je crois que vous vous créez un labeur immense à prêcher un coquin qui, pris au trébuchet de la justice, s’efforce de vous attendrir par un semblant de repentir, bien joué, ma foi, et vous rira au nez quand, les verroux tirés derrière lui, il n’aura plus besoin de vos bons offices.
  •  — La passion vous aveugle, Jacques ; permettez-moi de vous le dire, vous êtes injuste. Prêtez-moi quelques minutes d’attention, et vous comprendrez l’erreur où vous tombez de parti pris. Sylvain a commis un vol ; il a volé, entendez-vous ? C’est mal de voler, il a été puni : la justice l’exigeait ainsi, c’est bien. Mais Sylvain n’est pas seul au monde : il a une famille, une femme, des enfants. Ecoutez moi. Le père a failli à son devoir d’honnête homme ; ce faisant, il a perdu toute autorité morale sur ses enfants. En tel état, quel est le devoir de la société ? Soustraire les enfants à l’influence de la déchéance du père : il faut donc qu’une main pure de toute souillure prenne ces enfants, les soutienne et les dirige dans la voie de l’honnêteté qu’a désertée celui qui devait y marcher, sa vie durant, à leur tête. Et de quel droit, en effet, dites-le moi, la société, à ces enfants devenus hommes, demanderait-elle compte des lois qui la régissent, oubliées, méconnues par eux, si ceux-là mêmes qui sont la partie saine de cette société et la représentent dans ce qu’elle a de plus auguste, la conscience de sa perfectibilité, les ont laissés livrés au dissolvant d’une tradition d’infamie ? Sylvain n’a pas reçu les salutaires leçons d’une éducation de famille ; c’est une sorte de vagabond, de nomade, qui ne tenait à la maison paternelle que par les liens de la satisfaction des besoins physiques, et que rien ne rattachait à la société ; il ne sait pas lire. Et voyez comme ce brocard de Palais, que la souveraine justice est la souveraine injustice, reçoit ici son exacte application : la société a toléré que Sylvain, Sylvain enfant, Sylvain adolescent, s’abandonnât en paix à ses instincts de paresse et d’ignorance ; elle n’est pas intervenue pour inculquer dans son. esprit les plus élémentaires notions de science sociale sans lesquelles un homme, réduit au rôle de machine, ne saurait s’affirmer un être supérieur destiné à prendre place au banquet de la civilisation ; la société n’a pas même usé de son droit de tutrice de chaque citoyen pour le contraindre à apprendre à lire, et pourtant cette même société, toute coupable d’incurie qu’elle était envers cet homme, s’est un jour armée des rigueurs de la loi pour le punir, ô justice ! d’avoir oublié l’observation d’un devoir qu’elle ne lui avait pas enseigné ! »

Margas parlait avec la force d’un dialecticien et l’onction d’un missionnaire : sa parole abondante ne laissait pas au fond que de me remuer la fibre, en dépit des révoltes de mon insensibilité ; mais cette émotion n’était pas de celles qui préparent les conversions ; on eût dit bien plutôt d’un trouble confus des sens, ordinaire effet d’une harmonie qui berce la pensée et endort les agitations de. l’âme, sans pour cela parvenir à lui donner la paix.

Ainsi discourant, derrière nous avait fui le chemin ; son bras passé sous le mien, Margas me conduisait à son gré.

« Regardez, Jacques, me dit-il en s’arrêtant. »

J’ouvris les yeux : nous avions dépassé la barrière d’Enfer et l’enceinte des fortifications ; nos pieds foulaient l’extrême lisière de la campagne. Il avait neigé la nuit précédente : le sol était jonché de la blanche toison des nuages ; dans le ciel gris et terne, un soleil pâle avait fait une trouée par où quelques rares rayons décochés commençaient à fondre la surface crétée de la neige.

« Regardez, reprit Étienne, et, dites-moi, que voyez-vous ?

  •  — Un immense linceul blanc dont les plis vont se perdant à l’horizon.
  •  — Que voyez-vous encore ?
  •  — Par places, des points noirs ; des corbeaux, sans doute, en quête de pâture.
  •  — Puis ?
  •  — Puis... rien.
  •  — Rien ? Vraiment, Jacques, vous ne voyez rien, rien autre chose que de la neige ou des corbeaux ? Que votre vue est donc faible, mon ami ! Regardez, regardez bien, vous dis-je : sous cet amas de flocons la terre verdit ; la terre verdit, Jacques, et mille tiges fuselées lui font, en se pressant l’une l’autre, un manteau couleur d’émeraude. Le beau manteau, Jacques ! Voyez-le se renfler de toutes parts, grandir, monter, si épais que le regard le plus vif n’en peut voir la trame. On dirait d’un duvet de velours qui, croissant tout à coup par miracle, se dresserait en aigrettes géantes. La verte étendue !... Verte ?... Non, elle n’est déjà plus verte : sa couleur se transforme et peu à peu se nuance de tons plus clairs. O merveille ! le lac de verdure s’est changé en lac d’or ; le vent glisse sur toutes ces tiges jaunissantes, les courbe sous son haleine, et lentement les tiges se redressent pour se courber encore et toujours se redresser. Le beau soleil !... Il resplendit, glorieux, en plein ciel !... Jacques, ne sentez-vous pas la sueur mouiller votre front, une chaleur divine pénétrer vos membres et allumer le feu dans vos veines ? O soleil ! par toi la terre voit se gonfler ses mamelles et la séve monter à ses entrailles fécondes ! O Jacques, l’heureuse journée !... Entendez-vous ces cris de joie, ces rires, ces chansons, ces mugissements de bœufs, ce grincement de charrettes roulant sur les chemins pierreux, ce bruit de faux s’aiguisant sur la pierre, ce cliquetis de faucilles carillonnant dans l’air ? C’est la moisson ! Et voici venir les moissonneurs ! Quel bruit ! quelle animation ! quels rires larges et francs ! quelle gaieté champêtre ! Allons ! les gerbes sur l’aire, où l’effort de la meule délivrera le grain de blé de sa prison cellulaire ! Allons ! les piles de froment en grange ! Et demain, à la table recouverte d’une nappe blanche, les hommes prendront place, pour fraternellement communier la justice, sous les espèces du pain et du vin, fruits du travail ; du travail, cette rédemption de la faiblesse de l’humanité ! »

Front haut, cheveux au vent, Margas m’apparut un moment comme le prophète inspiré des révolutions de la nature. Mais son exaltation tomba soudain ; son visage prit un air sévère, et d’une main saisissant mon bras avec force, désignant de l’autre le champ ouvert devant nous :

« Jacques, dit-il, que voyez-vous ? »

Et moi, souriant :

« Je vois une couche de neige que le soleil aura fondue avant ce soir. »

Une expression de douleur se peignit sur le visage d’Étienne, une larme filtra sous sa paupière.

« Pauvre enfant ! mumura-t-il, vous n’avez pas la foi ! »

Quelques minutes il resta pensif ; puis, d’un ton ferme :

« Jacques, avez-vous confiance en mon amitié ?

  •  — J’ai confiance en vous, Étienne.
  •  — Merci. Vous allez partir. Fuyez sans retard, et pour un temps dont je ne prévois pas la durée, l’existence fiévreuse de Paris, qui, dans l’état où vous êtes, me laisse sans espoir de vous voir renaître à la santé. Echangez les habitudes bruyantes de la grand’ville contre le repos monotone mais salutaire de la province. C’est au foyer de la famille, mon ami, qu’il nous faut, aux jours d’épreuves, de déceptions, de lâcheté, de souffrance, aller retremper notre courage et faire provision d’énergie. C’est là, et là seulement, à ce giron abrité contre les sombres réalités du présent par les souvenirs radieux du passé, que l’on trouve le baume réparateur des blessures de l’âme, que l’on puise cette mâle vertu, cette constance sereine, qui défient les tempêtes de la vie ; refuge toujours ouvert aux lassitudes de l’enfant prodigue, où vous attendent la paix intérieure et les satisfactions de la conscience ! Vous partirez, Jacques, mon ami, n’est-ce pas ?
  •  — Je le promets, Étienne. Mais n’est-il pas trop tard ?
  •  — Il n’est jamais trop tard pour l’homme qui sait vouloir. »

A huit jours de là, je partais pour ***, une sous-préfecture du Midi, mon pays natal.

J’arrivai chez moi brisé par les fatigues du voyage ; sans éprouver la moindre joie au cœur, je revis la maison où s’était paisiblement écoulée mon enfance. A n’en pas douter, c’était là un grave symptôme de dépérissement et de décrépitude : rester insensible à la vue de ce qui vous rappelle vos premières amours ou vos premières amitiés,  — le meilleur de vous-même, — témoigne d’un égoïsme irréparable, prodrome d’un bouleversement moral. Sans plaisir comme sans contrainte, avec tous les dehors d’une indifférence incurable, je repris à la table paternelle ma place vide.

Dès les premiers jours de mon arrivée, le lever de grand matin fut à mon goût, et, fuyant les empressements de la ville, je me lançai en de longues courses à travers champs. Le voisinage des Pyrénées, dont les pics bleuissent à l’horizon, entretient un air salubre dans ces contrées : il vient des montagnes force brises parfumées, nourries de senteurs épaisses et grasses qui, à les respirer à l’heure où le soleil se lève, vivifient les tempéraments les plus délabrés. Mais, au bout de quelques semaines à peine, je ressentis une invincible fatigue à fournir ces courses matinales ; si bien que mes sorties devinrent de jour en jour moins fréquentes et prirent même fin tout à coup. D’un autre côté, mon état de faiblesse s’aggravait.

Je devins quinteux et fantasque ; puis une sorte de résignation maladive remplaça les accès de ma brusquerie emportée. Les tendresses ingénieuses de ma mère s’épuisèrent en vain à combattre l’action envahissante de la mélancolie.

Ainsi, l’affection de la famille, l’air du pays natal, le soleil du Midi, restaient sans effet sur mon organisme débilité.

Ce n’est pas tout encore, il sembla que je dusse épuiser toutes les excentricités du répertoire misanthropique : c’est ainsi que je pris l’habitude de m’enfermer, dès le matin, dans mon appartement ; et, comme la vue des livres ou des tableaux m’était devenue insupportable, je fis jeter au fond d’un placard cahiers, esquisses, chevalets, dictionnaires ; l’aspect seul d’un pinceau me causait un sentiment d’irritation que je n’étais pas maître de réprimer. Je restais des jours entiers dans mon cabinet de travail, sans que les volets entr’ouverts laissassent pénétrer jusqu’à moi la plus faible clarté du dehors : à demi renversé dans un fauteuil, les yeux fixes, le corps immobile, j’endormais ma pensée dans une rêverie monotone ; je ne sentais bruire en moi ni désir ni regret.

Je ne souffrais pas cependant, car j’ai passé de longs jours à analyser mes sensations physiques ; même ce besoin de surprendre les progrès de ma décrépitude anticipée était devenu si impérieux que je m’efforçai d’étudier le phénomène qui s’accomplissait au plus intime de mon être ; mais rien à mon examen ne trahissait les développements intérieurs de l’action morbide à laquelle j’étais en proie. Et si des preuves matérielles ne fussent venues me convaincre de l’existence d’un ennemi dans la place, j’aurais pu croire que ma maladie n’était qu’une illusion de mon esprit surexcité par les énervantes inspirations de la solitude.

En effet, mes joues s’amaigrirent bientôt ; une pâleur livide couvrit mon visage ; un cercle de bistre entoura mes yeux, qui se creusèrent sous la pression de doigts invisibles et s’illuminèrent d’un feu sombre ; mes paupières se murent lentement ; mes lèvres décolorées se ridèrent et une soif brûlante dessécha ma gorge. Mon corps décharné effrayait à le voir. Pourtant, j’éprouvais un douloureux et farouche plaisir à suivre, dans une glace, les progrès du mal sur le visage.

Au bout d’un mois, il parut constant à ceux qui m’approchaient quotidiennement que j’étais mûr pour la mort. Ce penser, que je touchais au dernier acte du drame morbide, me laissa indifférent : je n’avais pas même goût à mourir.

Les médecins accoururent : ils ne s’entendirent pas sur la nature de la crise que je subissais. Je crois néanmoins que l’un d’eux, en se retirant, prononça le mot d’anémie, épuisement. Cela m’importait peu.

Je dus m’aliter, malgré ma resolution d’être stoïque jusqu’au bout, tant les symptômes de la maladie énigmatique avaient pris un caractère alarmant. On affecta à mon service une Garde qui dut veiller la nuit dans ma chambre.

Dix jours se passèrent ainsi : je m’affaiblissais de plus en plus, mes lèvres se refusaient à prendre aucun aliment ; mon cœur battait à peine.

Le matin du onzième jour, comme cinq heures sonnaient à la pendule de ma chambre, un long frisson me parcourut tout entier des pieds à la tête ; une secousse formidable, que je ne saurais mieux comparer qu’à la décharge d’une puissante batterie électrique, ébranla mon corps ; je voulus crier... la voix se figea dans mon larynx ; je voulus me soulever... je retombai sur mon oreiller.

Le bruit que fit mon corps en tombant réveilla la Garde qui dormait, dans un fauteuil, au chevet de mon lit ; elle s’élança, effrayée, se pencha sur moi, et, m’ayant dévisagé d’un coup d’œil, poussa un grand cri.