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Histoire des Bourbons d'Espagne

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434 pages

Les descendants de Louis XIV, comme rois absolus en Espagne, eurent une si grande part dans la politique et le gouvernement de ce pays qu’il m’a semblé que sur la première page de mon livre je devais apposer comme un cachet caractéristique un titre analogue à ce fait : j’ai donc intitulé mon livre : Histoire des Bourbons d’Espagne ; l’histoire des peuples, ainsi régis, ne se composant d’ordinaire que des actes de ces princes.

Les Bourbons ne furent point, d’ailleurs, les auteurs de cette puissance exorbitante ; ils la trouvèrent tout établie.

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Alphonse Viollet

Histoire des Bourbons d'Espagne

AVERTISSEMENT

Les règnes des Bourbons d’Espagne sont peu connus, en France, et la faute en est au gros livres qui les ont traités avec surabondance de développements, et un luxe de détails inusité. Ce grand chapitre historique intéresse, en effet, la France au même degré que l’Espagne, et la mise en œuvre du sujet devait plaire également aux deux nations, dont le voisinage immédiat établit entre elles une sorte de parentage ; sympathiques d’ailleurs, l’une à l’autre par l’amour de la gloire et les sentiments élevés ; liées, en outre, par une longue fraternité d’armes et par une communauté d’intérêts divers.

Mais, malgré cette similitude de titres qui les recommandaient aux deux nations, ces livres n’ont obtenu qu’un succès médiocre. Pour la première fois, ce noble sujet est resserré dans un cadre moyen qui comprend l’ensemble des faits depuis l’avénement de Philipe V, jusqu’à la mort de Ferninand VII. Rien d’essentiel n’a été ni omis ni retranché.

Les Français d’aujourd’hui recherchent l’histoire parce qu’ils en comprennent toute l’utilité. L’auteur a voulu que les plus pauvres d’entre eux puissent acheter son livre, dont le simple récit, par un rare bonheur, exalte souvent les instincts généreux, et flétrit la trahison et la fausse gloire.

La régénération des peuples commence toujours par l’exemple des vertus publiques.

DES BOURBONS D’ESPAGNE

Les descendants de Louis XIV, comme rois absolus en Espagne, eurent une si grande part dans la politique et le gouvernement de ce pays qu’il m’a semblé que sur la première page de mon livre je devais apposer comme un cachet caractéristique un titre analogue à ce fait : j’ai donc intitulé mon livre : Histoire des Bourbons d’Espagne ; l’histoire des peuples, ainsi régis, ne se composant d’ordinaire que des actes de ces princes.

Les Bourbons ne furent point, d’ailleurs, les auteurs de cette puissance exorbitante ; ils la trouvèrent tout établie. Désastreuse sous la domination autrichienne qui l’avait fondée, elle devint entre leurs mains une source abondante de prospérités nationales.

Cependant, cette forme de gouvernement ne fut, pour ainsi dire, qu’un accident, le génie espagnol, dès les temps les plus reculés, ayant manifesté énergiquement son inclination pour un gouvernement où la volonté du peuple entrât pour quelque chose.

Non seulement, dit un auteur moderne, le pouvoir des rois n’a pas été absolu en Espagne, mais il n’y a eu, au contraire, aucun peuple en Europe qui ait pris part d’une manière plus réelle que l’espagnol aux affaires de l’administration, au moyen de ses députés aux cortès ; et cela sans interruption, pendant la durée d’une époque prolongée et malheureuse, où presque toutes les nations étaient asservies, lorsque les ténèbres du moyen-âge se répandaient sur l’ancien empire romain, et que les institutions féodales tenaient les peuples asservis sous la domination la plus dure et la plus impérieuse. Sans parler de la Catalogne ni de l’Aragon, qui furent trop riches autrefois en libertés ; sans parler de la Navarre et de la Biscaye, qui en conservent aujourd’hui de très importantes, la Castille elle-même a vu constamment le pouvoir de ses rois tempéré, pendant un grand nombre de siècles, par l’intervention des assemblées politiques nationales. »

Un autre publiciste moderne1 a remarqué avec justesse qu’il a existé une grande analogie entre les lois qui régirent autrefois la Castille et celles de l’Angleterre, à la même époque. Si l’on excepte le jugement par jurés qui est le soutien et la gloire de la constitution anglaise, toutes les autres, politiques et civiles, se trouvèrent dans les lois castillannes. Lors même qu’on conçut le dessein de ravir au peuple ces priviléges, et qu’on le poursuivit opiniâtrement en se servant de tous les moyens possibles pour avilir et corrompre les Cortès, on n’osa pas manquer tout a coup à l’usage de les convoquer : on continua de les réunir pour le vote de l’impôt et pour les affaires de l’administration, rendant ainsi hommage aux droits sacrés du peuple. Ce ne fut que sous Charles II qu’on négligea entièrement la convocation de ces assemblées.

Cet amour des Espagnols pour leurs priviléges n’est pas généralement connu en France. Il n’est que trop vrai qu’on y entretient sur ce grand peuple des idées complètement fausses. Ce sont, chez nous, des opinions fort accréditées que l’Espagne est un pays de ténèbres, imbu des plus grossiers préjugés, asservi aux plus méprisables superstitions, inaccessible à la diffusion des lumières, à cause de son antipathie pour tout progrès des connaissances humaines. Pourtant, de nos jours deux ou trois écrivains de mérite se sont efforcés de relever l’Espagne de cette déchéance factice, hardiment promulguée par l’ignorance aveugle ou la mauvaise foi politique, et, un peu avant eux, un publiciste spirituel, Linguet, s’exprimait en ces termes à propos de cette pauvre Espagne, tenue pour si peu, à l’heure qu’il est, par sa sœur des Pyrénées :

« On persiste à croire, dit-il, que l’Espagne est restée stationnaire au milieu des progrès faits en tout genre par les autres peuples de l’Europe, et l’on semble prendre à tâche d’ignorer qu’elle en a fait elle-même de très remarquables sous beaucoup de rapports, pendant le dernier siècle, et que son état social a reçu d’importantes améliorations sous les divers gouvernements qui l’ont régie depuis Philippe V jusqu’à Charles IV. Il est, pourtant, prouvé par l’histoire, d’une manière évidente, que ces rois n’ont rien négligé pour éclairer ce pays, pour faire chez lui d’utiles réformes, et que, depuis l’année 1700 jusqu’en 1788, ils n’ont pas cessé de travailler à déraciner les abus qui s’étaient introduits sous les administrations précédentes. Macanaz, Orri, Alberoni, Riperda, Patino et Campillo, sous Philippe V ; le marquis de la Ensenada, sous Ferdinand VI ; le ministre Roda, les comtes d’Aranda, de Campomanes et de Florida Blanca, sous Charles III, aidés par plusieurs autres hommes d’un mérite reconnu, ont proposé à ces monarques des améliorations importantes dans l’armée, la marine, les finances, l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’enseignement, et ce qui est encore mieux, ils les ont réalisées en vertu des pouvoirs à eux délégués à cet effet par l’autorité suprême.

Lorsque sous ce monarque, Charles III, le ministre Roda disait, par ordre du roi, au conseil de Castille : « Sa Majesté veut que l’on examine la question de savoir s’il ne conviendrait pas d’abolir la peine de mort, ainsi qu’on a commencé à le faire dans certaines parties de l’Europe, notamment pour les délits ci-dessus énoncés (pour les vols), qu’on les commuât en une autre peine qui les réprimerait plus efficacement, etc., etc. En voyant, disons-nous, ces principes lumineux qui dirigeaient les conseils de Charles III, on faisait des vœux pour l’accomplissement de vues aussi utiles ; le gouvernement de ce monarque était même proposé comme modèle aux autres états de l’Europe. Ce serait un grand bien, ajoutait-il en parlant de la réforme du code espagnol, qu’une législation claire, courte et uniforme ; il serait plaisant que ce fût le Mançanarez qui donnât le premier exemple à l’Europe et même au monde. »

Charles II mourut sans postérité, le 3 novembre, 1700, a l’âge de 39 ans. Il fut le dernier prince de la dynastie autrichienne qui régna sur l’Espagne.

Les principaux prétendants à sa succession étaient le Dauphin, le prince électeur de Bavière, et l’empereur Léopold.

La prétention du dauphin était fondée sur les droits de sa mère, l’infante Marie Thérèse, fille aînée de Philippe IV, malgré la renonciation qu’elle avait faite solennellement à la succession ; renonciation ratifiée, d’ailleurs, par les Cortès, et confirmée par le testament de son père, avec les formalités requises par les lois de l’Espagne, pour lui donner de la validité.

Il faut, toutefois, remarquer que la cour de France, dès le commencement de la célébration du mariage de Louis XIV avec l’infante, n’avait évidemment regardé sa renonciation que comme une simple formalité, un acte de pure déférence à l’ombrageuse susceptibilité des Espagnols, et comme une mesure politique, tendante à dissiper les alarmes que les puissances européennes conçurent, dès qu’elles entrevirent le projet d’unir les deux monarchies. Au moment même de cet acte solennel, Mazarin déclara que, nonobstant cette renonciation, le roi pouvait prétendre à la succession des possessions espagnoles par sa femme. Plus tard, la correspondance diplomatique, et même les pièces officielles qui sortaient du cabinet français, étaient basées sur ce même principe, savoir : qu’il n’y avait pas de renonciation d’une princesse espagnole ou française qui pût invalider les droits de ses enfants, ou changer les lois de la succession entre les deux pays.

L’empereur Léopold fondait ses droits : 1° sur ce qu’il descendait de Philippe et de Jeanne ; 2° sur les droits de sa mère, Marie Anne, fille de Philippe III. Pour prévenir les craintes qu’aurait pu inspirer aux puissances européennes la réunion de tous les états et dignités autrichiennes en une même personne, lui et son fils aîné Joseph, renonçaient à leurs droits en faveur de l’archiduc Charles.

Le droit du prince de Bavière venait de sa mère, fille unique de l’infante Marguerite et de l’empereur Léopold ; et, quoiqu’une renonciation lui eût été extorquée, au moment de son mariage, elle n’avait été ni confirmée par le roi d’Espagne, ni ratifiée par les Cortès.

Il y avait aussi deux autres prétendants : Philippe, duc d’Orléans, représentant les droits de sa mère, l’infante Anne, femme de Louis XIII ; et Victor Amédée, duc de Savoie, comme descendant de Catherine, seconde fille de Philippe II. Mais les prétentions de ces princes disparurent bientôt devant les droits des principaux compétiteurs.

Dans cette crise solennelle, qui menaçait de détruire l’équilibre de l’Europe, les intrigues se croisèrent en tous les sens, avec une prodigieuse activité, mais l’habileté supérieure de Louis XIV, fortifiée par le crédit immense du cardinal Portocarrero et l’influence du pape sur l’esprit du monarque mourant finirent par l’emporter.

Le testament que laissa Charles II, déclarait Philippe, duc d’Anjou, second fils du Dauphin, héritier de toute la monarchie espagnole. S’il venait à mourir sans enfants, où qu’il fût appelé à la couronne de France, son frère le duc de Berry, était institué héritier, aux mêmes conditions. Les prévisions du testateur ne s’arrêtaient pas là ; l’archiduc Charles, second fils de l’empereur, en cas que deux choix vinssent à s’annuler par une cause quelconque, était appelé à cette succession, confondant, ainsi, sous la même domination, l’Espagne et les états autrichiens. Venaient en dernier lieu, le duc de Savoie et ses héritiers. Le testateur recommandait à son successeur immédiat, d’épouser une archiduchesse.

Un courrier, dépêché de Madrid, apporta à Fontainebleau, où se trouvait alors Louis XIV avec sa cour, la dépêche contenant le testament fatal, qui devait donner naissance à une guerre de trente ans. Aussitôt, sur l’ordre de ce prince, le Conseil d’État fut convoqué. Cette cour suprême se composait du Dauphin, du chancelier de Pontchartrain, du duc de Beauvilliers, chef du Conseil des finances, et instituteur du duc d’Anjou, et du marquis de Torcy, secrétaire du département des affaires étrangères. Une seule voix, celle du duc de Beauvilliers, se trouva - contraire à l’acceptation du testament. Louis XIV annonça sur-le-champ à l’ambassadeur, dans une audience privée, la détermination affirmative qu’avait prise son conseil.

De retour à Versailles, le roi rassembla dans son cabinet, le Dauphin avec ses enfants, les ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry, et l’ambassadeur ; puis, s’adressant au jeune duc d’Anjou, il lui dit : « Sire, le roi d’Espagne vous a fait roi, les nobles vous demandent, le peuple vous désire, et moi j’y consens. Vous allez régner sur la monarchie la plus grande du monde, et sur un peuple brave et généreux, renommé, de tout temps, pour l’honneur et la loyauté. Je vous recommande de l’aimer et de mériter son amour et sa confiance, par la douceur de votre gouvernement. »

Se tournant alors du côté de l’ambassadeur, il ajouta : « Monsieur, saluez votre roi. » L’ambassadeur s’inclina profondément devant le nouveau monarque et lui adressa les complimens appropriés à la circonstance.

Après cette première cérémonie, à un signal donné, les battants s’ouvrent, et Louis s’avance vers les personnes de la cour auxquelles il dit : « Messieurs, voici le roi d’Espagne ; sa naissance et le testament du dernier roi, l’ont appelé au trône ; sa nomination est la volonté du ciel ; j’obéis avec plaisir. »

Il dit ensuite au jeune prince : « Soyez bon espagnol, c’est votre premier devoir, mais souvenez-vous que vous êtes français, pour maintenir l’union des deux couronnes. Vous rendrez, ainsi, les deux nations heureuses et vous conserverez la paix de l’Europe. »

Au moment de se séparer, Louis présente les princes de la famille royale à Philippe, en lui adressant ces paroles mémorables : « Voici les princes de mon sang et du vôtre. Les deux nations doivent être considérées, désormais, comme n’en faisant plus qu’une. Elles doivent avoir les mêmes intérêts. J’espère que ces princes vous seront aussi attachés qu’à moi-même. Dès ce moment, il n’y a plus de Pyrénées. »

La position difficile où allait se trouver le nouveau roi, dans un pays agité sourdement par les partis, avait éveillé la plus vive sollicitude de Louis XIV. Les instructions qu’il donna à son petit-fils, sont fort étendues. Celles-ci méritent d’être citées : « Ne vous laissez pas gouverner ; soyez le maître. N’ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu qui vous a fait roi, vous donnera les lumières nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions. »

Le 4 janvier, le nouveau souverain quitta la cour de France qu’il ne devait plus revoir.

Mais, avant d’accompagner Philippe V jusqu’à Madrid, jetons un coup d’œil rétrospectif sur cette funeste période, duoséculaire, de la domination autrichienne en Espagne ; nous apprendrons, ainsi, par quel pénible acheminement, qui n’eut ni repos ni trève, ce malheureux pays, réduit à un état d’épuisement, qui annonçait une imminente dissolution, arriva au terme de ses longues misères, en se plaçant sous le sceptre tutélaire des Bourbons.

Quand, après le règne mémorable de Ferdinand d’Aragon (en 1165), Charles d’Autriche, (Charles-Quint), fut appelé à la couronne d’Espagne, il trouva le pays dans une situation prospère. Il commença par mécontenter la nation, en prenant le titre de roi sans consulter les Cortès ; des troubles éclatèrent, mais ils furent promptement réprimés. Frappé du rêve de la monarchie universelle, il décima les Espagnols sur les champs de bataille, sans résultats avantageux pour le pays. Les lois faussées, la constitution violée, le commerce paralysé, l’industrie anéantie, tels furent les titres de Charles-Quint à la reconnaissance des Espagnols.

Charles-Quint laissa à son fils, Philippe II, l’Espagne, les Pays-Bas, les royaumes de Naples, de Sicile, de Sardaigne, le duché de Milan, et les possessions espagnoles de l’Amérique. Ce roi s’empara du Portugal et des possessions portugaises en Afrique, en Asie, et en Amérique (1580) ; mais il n’éprouva plus ensuite que des revers. Son despotisme souleva les Belges, et donna naissance à la république des Provinces-Unies. C’est sous son règne que fut détruite l’invincible Armada, composée de cent-trente vaisseaux, et dont les équipages s’élevaient à vingt mille hommes. Cette perte immense ne fut jamais réparée sous les rois de cette dynastie.

En 1598, Philippe III succéda à Philippe II. La situation du pays était déplorable ; son règne ne fut qu’une longue série de désastres.

Sous Philippe IV, son successeur, l’Espagne essuya de nouveaux revers : la Catalogne se révolta et se mit sous la protection de la France, avec laquelle Philippe était en guerre ; le Portugal suivit l’exemple des Catalans, secoua le joug de l’Espagne, et choisit pour roi, un prince de la maison de Bragance, qui prit le nom de Jean IV ; les Napolitains, de leur côté, fatigués de la tyrannie du premier ministre, le comte-duc d’Olivares, se soulevèrent, et essayèrent d’établir une république, en 1647.

Philippe IV mourut, en 1665, après avoir perdu le Portugal, le Roussillon, l’Artois, les Pays-Bas, la plupart de ses possessions dans les Indes et en Afrique, et la Jamaïque.

Son successeur, Charles II, n’était alors âgé que de quatre ans. Sa mère et six conseillers, présidés par le père jésuite Mithard, gouvernèrent le royaume, pendant sa minorité.

Sous ce règne, l’Espagne était réduite à un état désespéré : un grand nombre de ses habitants avaient émigré au Mexique et au Pérou ; ne trouvant aucun moyen d’existence dans la mère-patrie, la terre n’était point cultivée, l’industrie était éteinte, la mendicité avait fait des progrès effrayants.

Le gouvernement intérieur de l’Espagne paraissait abandonné à la discrétion du peuple ; à Madrid même, les excès de la licence étaient parvenus à leur comble, et les criminels bravaient les lois, réfugiés dans les églises ou dans les maisons des grands ; la plus légère augmentation du prix des denrées servait de prétexte pour des rassemblements tumultueux ou des émeutes sanglantes.

Croirait-on que cette monarchie qui comprenait les Pays-Bas, la Sardaigne, la Sicile, le Milanais, une partie de la Lombardie, n’entretenait pas plus de 20,000 hommes, et que sa marine se composait de treize vaisseaux seulement ? Pour citer un exemple frappant de l’avilissement dans lequel était tombée la Majesté royale, Charles II n’avait dans son palais pour gardes que des savetiers et autres bas artisans de Madrid que l’on rendait à leurs professions toutes les fois que leur service n’était pas nécessaire.

Les finances étaient réduites à l’état le plus déplorable ; les revenus de la couronne étaient à peu près absorbés par les employés du gouvernement ou par les fermiers et leurs agents. Les revenus du Nouveau-Monde étaient encore plus mal administrés ; aussi, la solde des troupes était constamment arriérée, et les gages ou honoraires de la maison du roi n’étaient pas payés. Sur la foi de deux traités conclus avec le Portugal et la Savoie, le gouvernement s’endormait dans une imprudente sécurité : de tous côtés, les fortifications tombaient en ruines ; les magasins étaient vides ; les arsenaux et les effets de construction et d’équipement épuisés ; l’art de construire des vaisseaux s’était perdu ; la marine royale ne se composait que de bâtiments armés, destinés au commerce de l’Amérique du sud, et de quelques galions.

L’Espagne s’en allait à ce dépérissement quand Philippe V monta sur le trône. Le premier acte de son autorité fut de faire valider son élection par les Cortès ; mais, comme les provinces étaient fort pauvres, il ne voulut pas les entraîner dans de nouvelles dépenses en les convoquant. Il ordonna donc que les villes ayant voix aux Cortès, dans les royaumes de Léon et de Castille, donnassent leur procuration pour cet acte aux députés qui se trouvaient déjà à Madrid.

Le roi jura entre autres choses de conserver aux villes, bourgs et villages, en général, et à chacun d’eux, en particulier, leurs libertés, affranchissements, priviléges, etc.

Les députés des Cortès, de leur côté, s’engagèrent par serment, en leur nom et en celui de leurs commettants, à obéir à Philippe en le reconnaissant comme monarque légitime des Espagnes.

Naturellement faible et timide, il devait tout d’un coup montrer de la décision et de l’assurance ; enclin à l’indolence, il lui fallait par une vigilance infatigable et par une pénétration incessamment exercée, rompre les menées, prévenir ou déconcerter les complots des ennemis de son autorité naissante ; attaqué d’une affection mélancolique qui, plus tard, dégénéra en profonde aversion pour la vie, il devait, par des efforts extraordinaires, cacher cette infirmité sous une apparence de calme et de contentement ; peu préparé au rôle difficile qui venait de lui échoir si brusquement, toute son intelligence était réclamée pour des études capables de l’y rendre propre.

Les Espagnols qui avaient souffert si cruellement, pendant près de deux siècles, de la domination autrichienne, ne devaient-ils pas voir avec défiance un nouveau prince étranger s’asseoir sur le trône de leur patrie ? Ne pouvaient-ils, à la faveur des embarras que rencontre toujours une dynastie nouvelle, tenter de ressaisir des priviléges dont on les avait dépouillés ? Il était donc fort important qu le petit-fils de Louis XIV donnât tout d’abord une haute idée de son caractère et de ses talents.

Etait-il possible d’admettre qu’une tâche si rude et si compliquée, un enfant de dix-sept ans pût la remplir ? Au reste, ce n’étaient point là les seules difficultés de sa situation : parmi les Espagnols qui avaient contribué le plus à l’élection du prince français, il faut placer eu première ligne le cardinal Portocarrero, nommé président du conseil des ministres. Fier des éminent services qu’il venait de rendre à la maison de Bourbon, il était persuadé que tout devait fléchir sous la double autorité de son influence et de son âge. Il demanda le renvoi du grand Inquisiteur, priva l’amirante de Castille de la place de Majordome major, qu’il donna au duc de Medina Sidonia. Il fit exiler plusieurs grands d’Espagne, ses ennemis personnels, et comprit dans cette liste de proscription les confesseurs du dernier roi et de la reine douairière. Il ne manquait ni de cette adresse ni de cet esprit d’intrigue que donne l’usage des cours, mais il travaillait avec lenteur, et ses talents étaient bien au dessous du haut poste qu’il occupait. Il était, d’ailleurs, vain, opiniâtre et profondément artificieux.

Le collégue le plus influent de Portocarrero était don Manuel Arias, président du conseil de Castille. D’abord, chevalier de Malte, il était entré dans les ordres, à l’âge de cinquante ans. Avec une capacité bien supérieure à celle de Portocarrero, il n’avait pas moins d’ambition ; il convoitait à la fois le chapeau de cardinal, la dignité de primat d’Espagne, et l’emploi de grand Inquisiteur.

Placé entre ces deux principaux ministres, constamment opposés l’un à l’autre, plus par une rivalité étroite que par une divergence de vues politiques, le jeune prince, égaré dans un labyrinthe de contradictions choquantes, dont la conciliation était impossible, se prit à douter de sa capacité. Trop faible pour lutter long-temps contre cette idée écrasante, il se vit tout d’un coup privé de ses facultés aimables qu’on avait remarquées en lui, dès son arrivée ; son intelligence, sa vivacité, ses saillies heureuses, son esprit d’à-propos avaient disparu pour faire place à une espèce d’engourdissement. Sa manière de vivre n’était plus aussi réglée qu’auparavant : il se plaisait à des soupers qui avaient lieu, à minuit. Il résultait de ce mauvais régime que les ministres passaient la journée entière à attendre le moment de l’entretenir.

Sans doute, ni Portocarrero, ni Arias n’avaient, dès l’origine, calculé celte conséquence de leur rivalité ; mais, en voyant cette subite métamorphose du prince, le souvenir de nos rois fainéans dut faire battre plusieurs fois leur cœur ambitieux.

Cependant Philippe se reprochait tout bas son indolence, et formait le vœu d’en sortir, à la première occasion.

Bientôt, son mariage avec Louise-Marie de Savoie, âgée seulement de quatorze ans, mais déjà distingué par une réunion de qualités bien au dessus de son âge, et l’influence que prit sur son esprit la princesse des Ursins, femme de talents supérieurs, que Louis XIV envoyait à la jeune princesse en qualité de camerera mayor, contribuèrent principalement à le réveiller de sa léthargie.

Des troubles venaient d’agiter Naples, et bien qu’ils eussent été promptement réprimés, Philippe voulut juger par lui-même de la disposition des esprits ; il prit, aussitôt, la résolution de visiter ses états Italiens, et de rejoindre l’armée en Lombardie. Si la guerre venait à éclater, il pouvait, du moins, montrer son courage, et se consoler de n’être pas un grand politique à dix-sept ans.

Mais, pour l’exécution de ce voyage, il lui fallait obtenir l’agrément de Louis XIV, qui régnait, alors, en Espagne, sous le nom de son petit-fils. Il lui écrivit en ces termes : « Je sens de plus en plus la nécessité de passer en Italie, et de me mettre à la tête de l’armée : Philippe II ne perdit les Pays-Bas que parce qu’il ne voulut pas y aller, au moment où il le fallait. Pour moi, je vous réponds bien que, si je perds quelques uns de mes états, ce ne sera jamais par la même raison. »

Cette dernière phrase est un trait de caractère : nous verrons, en effet, ce prince opposer à la fortune la plus désespérée une inébranlable fermeté.

Cependant Louis ne consentait à ce voyage que sous la condition que Philippe ne serait pas accompagné de la reine.

Aussitôt le jeune prince écrivit à son grand-père, la lettre suivante :

LETTRE DE PHILLIPE V A LOUIS XIV.

« J’ai été mortifié de ce que votre Majesté paraissait croire que j’hésiterais à- me séparer de la reine lorsqu’il s’agissait de passer en Italie. Louville pourra vous dire que m’ayant représenté, deux jours après qu’il fut arrivé ici, tout ce qu’on dirait sur le départ de la reine, et m’ayant demandé si, au cas que votre Majesté crût qu’il convînt au bien des mes affaires de la laisser en Espagne, je pourrais m’en séparer, je lui répondis que, quoi qu’il pût m’en coûter par rapport à la tendresse que j’ai pour elle, qui est extrême et qu’elle mérite, je m’en séparerais pour dix ans, s’il le fallait ; qu’il n’y avait aucune satisfaction ni aucun plaisir que je ne sacrifiasse pour celui de chasser les Allemands hors de l’Italie, la seule chose qui m’occupe et que je désire. Il est vrai que j’étais un peu embarrassé de savoir comment la reine prendrait une résolution qui, certainement, lui déplairait, mais j’ai trouvé, malgré toute l’amitié qu’elle a pour moi, qu’elle n’avait d’autre volonté que la mienne. Ainsi, elle s’est déterminée à suivre les conseils de votre Majesté sans aucune répugnance, et elle cherche, au contraire,à me consoler. Son parti est pris, comme j’ai pris le mien, et j’ai déclaré sur-le-champ que je me séparerais de la reine pour faire plaisir aux Espagnols puisqu’ils le désirent ainsi avec tant d’ardeur. Mais, en même temps, je ferai savoir à mes ministres que, après leur avoir accordé tout ce ce qu’ils pouvaient raisonnablement espérer, ils ne s’avisent plus de ne rien représenter contre mon voyage. J’attends avec la dernière impatience l’arrivée des vaisseaux, etc., etc. »

Malgré l’expression si claire et si ferme de cette volonté du jeune prince, Portocarrero se flattait toujours qu’il parviendrait à empêcher son voyage. Dans cette vue, il multiplia les obstacles, espérant que l’ennui et l’impatience seraient à la fin les plus forts. Entre autres petits moyens auxquels il eut recours, il suscita des difficultés à l’égard des sommes qu’exigeaient les dépenses de ce voyage.

Si le cardinal avait pu soupçonner de quelle immense faculté de vouloir était doué le jeune prince, il se fût bien gardé de tous ces manéges. C’est cette volonté prodigieuse qui le retira de dessous deux coalitions formidables, et le maintint irrévocablement roi d’Espagne.

Voici en quels termes le jeune prince lui répondit :

« Je ne puis donner une meilleure preuve de mon désir de satisfaire les Espagnols que de laisser la reine avec eux : c’est le plus grand sacrifice que je puisse faire. Je compte sur le zèle de mes ministres ; quant à moi, je suis prêt à répandre tout mon sang afin d’empêcher le démembrement de la monarchie. Vous pouvez vous épargner de nouvelles remontrances contre un dessein si glorieux et si nécessaire, duquel je ne me départirai jamais. J’ai trop bonne opinion de vous pour croire que, parce que vous avez désapprouvé mon voyage, vous tâchiez de le faire échouer, faute de moyens. Mais si les gens dont ces secours dépendent avaient de pareilles vues contre votre intention, vous pourriez leur faire savoir, de ma part, qu’ils n’y réussiraient pas, et que je saurais également me passer d’argent et de gens-pour me suivre. Je m’embarque deux jours après que les vaisseaux seront arrivés. »

Avant de partir pour l’Italie, Philippe investit la reine de la lieutenance générale du royaume. Ce fut en cette qualité que, en l’absence de son mari, elle alla présider les cortès d’Aragon, qui lui accordèrent 100,000 écus qu’elle lui envoya sur-le-champ. Déjà, lui-même avait convoqué auparavant les cortès de Catalogne, qui, depuis long-temps, n’avaient pas été tenues. Cette cérémonie de l’ouverture des cortès est désignée dans le Diario d’Ubilla par ces mots : Abrir el solio, ouvrir le règne.

A son arrivée à Naples, Philippe fit publier une amnistie générale en faveur de ceux qui se trouvaient compromis dans la dernière insurrection. Il diminua les impôts, réforma divers abus dans l’administration de la justice, et obtint un décret du pape pour partager entre Saint-Janvier et Saint-Jacques le patronage de l’Espagne. Il combla de ses faveurs les nobles les plus influents, et, sortant de sa réserve habituelle, il s’efforça de gagner l’affection du peuple en se montrant très souvent en public, et en se livrant fréquemment à l’exercice de la chasse, son divertissement favori. Mais il ne tarda pas à s’apercevoir que toutes ces tentatives étaient inutiles ; la froideur avec laquelle il était accueilli partout où il se montrait lui annonçait les dispositions hostiles des esprits contre son autorité.

A l’approche de la saison favorable pour les opérations militaires, Philippe s’empressa de quitter cette ville, et, le 2 juin 1702, il s’emsur une galère.

Après avoir visité les places et les garnisons espagnoles sur la côte et dans les îles de la Toscane, il se rendit à Gênes. Il fut reçu par cette république avec des démonstrations de joie et de respect. Au moment où il recevait l’hommage du prince de Vaudemont et de la noblesse du Milanais, il trouva l’occasion de donner une preuve de sa générosité : quelques officiers allemands, qui avaient été fait prisonniers tout récemment, lui ayant été présentés, il leur dit : « Je veux que ma présence vous soit de quelque utilité ; je vous rends la liberté ; retournez à l’armée impériale ; dites à mon cousin, le prince Eugène, qu’il me verra bientôt à la tête de mes troupes. »

En effet, dès le commencement de 1701, le prince Eugène avait surpris Crémone, et fait prisonnier le maréchal de Villeroi. Il redoublait d’efforts pour s’emparer de Mantoue. Vendôme fut envoyé en Italie pour remplacer Villeroi, pendant qu’une armée de cinquante mille hommes y pénétrait en même temps. Philippe arrive aussitôt à l’armée, passe le Pô, le 18 juillet, et force un corps d’impériaux près de Bercello. C’était la première affaire où il se trouvait.

Une épreuve plus grave était réservée à son courage : Vendôme, plus fort de dix mille hommes que son adversaire, avait résolu de l’attaquer, mais il ne put choisir ni son jour ni son champ de bataille, car Eugène précipita cet événement en tentant de le surprendre lui-même. Par bonheur, la surprise n’eut pas lieu, mais la bataille fut livrée inopinément à Luzara.

Dans cette sanglante journée, Philippe s’exposa avec une telle ardeur que ceux qui l’accompagnaient lui ayant inutilement représenté les dangers qu’il courait, furent forcés de l’entrainer malgré lui jusqu’à un poste moins dangereux, d’où il revenait toujours prendre place dans les rangs des troupes engagées. Pour donner une idée de la constance de ses efforts et de sa bravoure, nous dirons qu’il passa quarante heures sans dormir et presque sans prendre de nourriture. Enfin, comme il se relirait, harassé de fatigue, pour se jeter sur un lit de camp, un officier fut tué à côté de lui par un boulet.

Les deux partis s’attribuèrent la victoire, mais l’armée française retira, du moins, cet avantage de la bataille de Luzara, qu’elle se trouva assez libre dans ses mouvements pour réduire quelques places fortes. Les hostilités cessèrent, ensuite, avec la mauvaise saison.

Pendant ce temps-là, une coalition redoutable se formait contre le jeune prince et contre Louis XIV : l’Angleterre, l’Autriche et la Hollande avaient contracté une alliance offensive et défensive qui avait pour double but de mettre un frein à l’humeur conquérante de Louis XIV, et de replacer sur le trône d’Espagne un prince de la maison d’Autriche.