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Histoires de Jeunes

De
176 pages
Histoires pour soi. Histoires que l'on se raconte ou que l'on raconte à autrui. Histoires qui constituent le Soi, histoires dans lesquelles émergent une identité. Basé sur l'analyse des projets d'avenir et des récits biographiques de onze jeunes, filles et garçons, cet ouvrage veut apporter un éclairage sociologique sur un processus apparemment marqué du sceau de la subjectivité. Mais l'histoire d'une vie, le sentiment d'identité ne naissent pas de rien. Pour obtenir cohérence et intelligibilité, il faut qu'ils se coulent dans une sorte de moule narratif qui leur préexiste, c'est-à-dire un cadre structuré et structurant que leur fournit la société.
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HISTOIRES DE JEUNES
Des identités en construction

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Marie-Caroline VANBREMEERSCH, Sociologie d'une représentation romanesque. Les paysans dans cinq romans balzaciens, 1997. François CARD1, Métamorphose de la formation. Alternance, partenariat, développement local, 1997. Marco GIUGNI, Florence PASSY, Histoires de mobilisation politique en Suisse. De la contestation à l'intégration, 1997. Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve de la modernisation industrielle. Essai de sociologie d'un groupe professionnel, 1997. Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT (dir.), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. Jean- Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN : 2-7384-6311~8

Jean-François GUILLAUME

HISTOIRES DE JEUNES
Des identités en construction

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

A Charlotte. dont l'histoire vient juste de commencer...

Avant-propos

Ils s'appellent Aurore, Babette, Catherine, Oémence, Eric, Françoise, Geoffroy, Michaël, Pascal, Patrick et Stéphanie. Ils ont dixhuit ans. Onze jeunes unis par le seul lien, tout relatif, de l'âge. Civilement responsables de leurs actes, ils ne sont plus tenus de fréquenter l'école et ils peuvent obtenir leur permis de conduire. Autant de repères qui annoncent leur entrée dans un nouvel âge de la vie. Le monde de l'enfance peut leur paraître à présent bien lointain et les tumultes de l'adolescence, apaisés. Mais ils restent comme jetés entre deux univers distincts, entre ce qui n'est plus et ce qui n'est pas encore, entre un passé d'où leur histoire doit émerger et un avenir où leur destin va s'inscrire. Entre ces jeunes et cet avenir qui devient « leur» avenir, un lien d'intime responsabilité se crée, conforté par un contexte normatif de plus en plus exigeant où coexistent, côte à côte, une injonction à réussir, une injonction au bonheur et, plus fondamentalement encore, une injonction à être soi. Comme le souligne Jean-Oaude Kaufinann (1988, 31) 1, l'individu devient son propre point de référence: « Quel est le vrai, et le faux, le bien et le mal? A chacun de décider, dans le processus même qui est celui de la composition de son identité ». L'avenir en devient probablement de plus en plus difficile à investir, et sa rencontre de plus en plus périlleuse. A la fois poussés de l'avant par certaines évolutions récentes comme celle qui a touché il y a quelques années le droit belge 2 - et
1 Kaufmann ].Cl., 1988, LA chaleurdNfqyer, Méridiens Klincksieck, Sociologies au quotidien. 2 De façon un peu impertinente, le spot télévisé qui était consacré aux implications de la nouvelle majorité civile avancée à 18 ans annonçait que ((Maintenant, on
est adNlte pINs jemle ».

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freinés par les incertitudes ou les incohérences qu'ils observent dans la société, les jeunes sont ainsi comme ballottés entre les aspirations d'aventure ou de conquête de terres inconnues et la crainte de quitter la douceur ou la quiétude du foyer familial. Des changements de tous ordres, sociaux, géopolitiques ou technologiques, affectent leur quotidien dans ses formes et ses rythmes, et lui donnent des tonalités plus fluides et plus incertaines. La jeunesse contemporaine est généralement comprise comme une période où se proftlent et se préparent les engagements de la vie adulte. Age où les rêves peuvent s'exprimer et les projets prendre forme. Age aussi où il faut faire des choix. Celui d'une formation ouverte sur l'insertion professionnelle n'est pas le moindre, car d'elle dépendent souvent encore l'indépendance résidentielle et l'engagement dans une relation conjugale. A travers les différents projets que ces jeunes ont accepté de présenter et qui, étroitement connectés, déftnissent une sorte de «plan de vie », les contours d'une identité sociale ou d'une position dans la société adulte apparaissent sous une forme encore inachevée. Accepter de décrire son avenir, c'est donc souscrire à une puissante injonction sociale. C'est aussi éprouver un sentiment nourri tout à la fois de plaisir et de crainte. Plaisir de la création car en se projetant, la vie se révèle dans toute la virtualité de ses formes. Mais crainte devant l'imprévisibilité et l'incertitude radicales des lendemains. La jeunesse est probablement le temps privilégié où tout semble possible même si en défmîtive un seul avenir adviendra et correspondra, vaille que vaille, à ce que l'on aurait voulu qu'il soit... Car il n'y a pas d'action humaine sans intention ou motivation qui l'inspire. On peut alors s'interroger sur ce qui a poussé ou pousse ces jeunes à privilégier un avenir parmi l'ensemble des avenirs possibles. A côté de motifs profondément subjectifs qui ne peuvent être exprimés que par l'acteur lui-même, on peut suggérer que jouent un ensemble de déterminations qui ne se livrent pas d'emblée, surtout si elles s'enracinent dans un passé lointain. Mais il est rare que l'observateur puissè embrasser d'un seul regard tout le parcours biographique des individus qu'il rencontre. Seul le témoignage de l'acteur lui-même, qui devient narrateur de sa propre histoire, peut être recueilli.

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Cette perspective soulève un enjeu théorique important pour le sociologue. En dépit des apparences de partialité et de subjectivité qui l'entachent, peut-on, comme le propose Christian Lalive d'Epinay (1985, 248) 3, retrouver dans un récit sur soi la trace d'une réalité sociale et collective qui aurait été incorporée par le sujet? Plus précisément, la description, par ces onze jeunes, de leurs projets d'avenir et de leur histoire familiale reste-t-elle une production individuelle dont l'organisation est purement aléatoire? Ou, au contraire, est-elle traversée par une logique immanente, par une structure de référence qui l'organise, à la lumière de laquelle elle prend un sens et peut alors être communiquée ou présentée à autrui? L'intérêt doit donc se porter sur le processus par lequel le jeune en vient « à se penser comme sujet et par lequel il accède à l'identité singulière », c'est-à-dire sur le « travail de genèse sociale des structures mentales» (Godard Fr., 1992,8) 4. Un premier élément de réflexion est inspiré par la théorie de l'habitus. Pour Pierre Bourdieu, le poids des structures objectives inculquées et intériorisées au cours d'une socialisation est tel que la marge de liberté individuelle est très étroite. Si le jeune construit « sa » réalité et « son» monde, il le fait avec un point de vue et des principes de vision déterminés à la fois par la position qu'il occupe ou que sa famille occupe - dans l'espace social et par la trajectoire qu'ils ont suivie. L'orientation des projets d'avenir ne pourrait être alors comprise sans la nécessaire référence à l'histoire qui a précédé et à la somme des péripéties ou des expériences qui ont constitué le parcours biographique de l'acteur ou de sa famille. L'histoire est faite des rencontres d'autres acteurs sociaux, rencontres au cours desquelles des connaissances ont été acquises ou se sont forgées. Les traces qu'elles ont laissées dans la mémoire ont peu à peu donné son contenu à la double compétence pratique et discursive propre, selon Anthony Giddens (1987) 5, à tout acteur social.

3 Lalive d'Epinay c., 1985, « Récit de vie et plojet de connaissance scientifique. Ou que faire de la subjectivité? », RecherchesSociologiques,« Les méthodes en sociologie », voL XVI, n02. 4 Godard FI., 1992, La famiDe affaire degénérations, PUP, Economie, En liberté. Giddens A, 1987, La constitution de la société,Paris, PUP, Collection Sociolo-

gies. 9

C'est donc à la lumière du stock de connaissances disponible - stock of knowledgeat hand, selon l'expression d'Alfred Schutz (1962) 6 - que les jeunes élaborent des projets professionnels et familiaux. Un deuxième élément de réponse nous est proposé par le philosophe Paul Ricoeur (1983) 7. L'un des traits propres à l'action humaine est, écrit-il, de n'être jamais éthiquement neutre. Aux yeux d'un acteur et en fonction de ses convictions ou de ses intérêts les plus profonds, certaines choses apparaissent plus désirables ou plus acceptables que d'autres. C'est ce qu'exprime la sociologie phénoménologique de Schutz (1962) 8 dans les termes d'un ici et maintenant de la structure pertinente de la vie, sorte de point zéro au centre précis de l'existence axiologique en regard duquel toute prédication évaluative acquiert une signification et une direction. TI se peut donc que des événements analogues n'aient pas le même sens ou ne pèsent pas du même poids pour les différents protagonistes qui les ont vécus. Il se peut que certaines péripéties de l'existence aient été oubliées alors que d'autres continuent de résonner en eux. Or à un moment de l'existence qui s'ouvre par une rupture radicale sur le plan biologique - l'adolescence physiologique -, il faut à chacun relever le périlleux exercice de conserver intacte l'intégrité du soi afm de ne pas compromettre ce « sentiment intérieur de continuité temporelle et de cohérence» (Guérin c., 1986, 177) 9. Ce travail de reconstruction, qui implique d'opérer une synthèse originale entre des événements passés et des projets à venir, est étroitement lié à l'avancée en âge. Il n'est pas imposé de l'extérieur comme ce serait le cas par exemple si un événement brutal venait remettre en cause les certitudes passées et bousculer l'image de soi. La jeunesse est
donc peut-être bien ce moment privilégié pour percevoir, presque

à

&hutz A, 1962, CollectedPapers, Tome 1, The Hague, Marrinus Nijhoff. Ricoeur P., 1983, Temps et récit. Tome 1. L'intri!!,e et le récithistorique, Editions du Seuil. 8 &hutz A, 1962, op.cit. Guérin c., 1986, « Insertion professionnelle difficile et identité des jeunes», Problèmes dejeunesse et régulations sociales,Actes des Sèmes Journées Internationales, Vaucresson, mai 1985, vol. 1, CRIV, CNRS.

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chaud, le processus de composition d'une identité et la dimension sociale de ce processus. Ce livre est nourri de ces réflexions. Il retrace la rencontre de jeunes confrontés à la définition de leur avenir et à l'exploration de l'histoire familiale. Il s'appuie sur les interrogations de jeunes acteurs à la recherche d'une place dans le monde social. Dans le récit qu'ils livrent sur eux-mêmes, passé, présent et avenir s'entrecroisent pour composer une totalité cohérente, ne fût-ce que parce qu'en tant que narrateurs, ils sont au centre même de l'action. Ils se décrivent non pas tels qu'ils sont mais tels qu'il se perçoivent: se présenter, dire qui l'on est semble relèverait a priori de la subjectivité la plus profonde. Cependant, parce que toute histoire est faite pour être racontée et parce qu'elle est destinée à un public qui doit éprouver à son écoute un plaisir réel, la construction narrative de l'identité ne peut se réaliser de façon aléatoire. Au contraire. Toute histoire est structurée par des schèmes narratifs transmis au fll d'une tradition culturelle. Il en irait bel et bien de même dans la construction d'un récit sur soi qui non seulement se compose au départ d'un ensemble d'expériences affectivement marquantes, s'articule sur des connaissances progressivement acquises mais doit en outre se soumettre aux règles de la composition narrative. L'histoire d'une vie, la construction d'une identité ne naissent donc pas de rien. Elles ne peuvent obtenir une forme sans le cadre structuré et structurant que leur fournit la société. La communication est alors possible, ce qui se dit est compréhensible et le monde des uns devient accessible aux autres. Et l'on peut éprouver le sentiment serein que les choses sont bien telles qu'elles apparaissent et telles qu'elles sont racontées... et conforter ainsi le sentiment de son identité, celui de sa permanence et de sa singularité. Cet ouvrage reprend l'essentiel des travaux réalisés dans le cadre d'une thèse de doctorat en sociologie consacrée aux processus narratifs de construction identitaire chez des jeunes parvenus en fm de scolarité obligatoire 10. Une thèse qui a, elle aussi, son histoire: une
10 Guillaume J.Fr., 1993, L'âge de tous les possibles? Mémoire Université Approche sociologique des modes de du d'Economie, de Ges-

construction de /'identitl des jeunes, 4 tomes, grade de Docteur en Sociologie, tion et de Sciences Sociales.

présenté

en vue de l'obtention

de Liège, Faculté

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histoire faite, comme toutes les histoires, de péripéties et de renversements de fortune... Qu'il me soit alors permis de remercier ici le directeur de cette thèse, Bernadette Bawin- Legros, qui, par sa lecture attentive et ses conseils précieux, a su guider le doctorant dans un parcours intellectuel fait de rigueur et de créativité.

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CHAPITRE PREMIER

Le temps des projets

Onze récits ont été recueillis auprès de jeunes gens. filles et garçons, originaires de tous milieux sociaux et locaux. parvenus au terme de l'obligation scolaire et confrontés à un choix: la poursuite d'une formation ou l'insertion dans la vie professionnelle. Chacun de ces jeunes avait été invité à mettre en scène ce qu'il voulait être et à décrire ses projets d'avenir sous les trois modes du réalisme. du rêve et de l'échec. ils étaient ainsi amenés à se projeter « dans vingt ans ». une échéance qui supposait a priori l'établissement professionnel. l'engagement conjugal et familial. il leur a fallu décrire « une journée de tous les jours» avec. comme consignes. de le faire de la manière la plus réaliste qui soit et d'imaginer avec précision toutes les activités qui composeront cette journée, les endroits où elles se dérouleront, les autres personnes qu'elles concerneront. Une fois le fdm des pratiques quotidiennes retracé, l'entretien se poursuivait par l'exploration de thématiques plus générales. En confrontant l'avenir dont il pouvait rêver sans aucune retenue et la réalité qui serait probablement la sienne, le jeune était amené à évaluer la faisabilité des projets exprimés et l'efficacité des stratégies retenues. Enfm, la description d'un scénario « catastrophe» - l'avenir qui décevrait le plus ses prédécesseurs - visait à placer le passé familial et le devenir individuel sous l'angle de la rupture: dans quelle mesure le jeune pouvait-il ne pas répondre aux attentes de ceux qui comptaient

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pour lui, refuser l'avenir qu'ils imaginaient pour lui? Cette question clôturait notre rencontre. La démarche proposée exigeait une collaboration soutenue, les témoignages étant recueillis au cours de deux entretiens, voire trois, soit de trois à six heures d'échanges. Le premier entretien était consacré à la description de l'avenir, et le deuxième, à l'exploration du passé, personnel et familial. Quelques techniques ont set;VÎde support à l'expression discursive: l'esquisse du plan du logement souhaité, la représentation de l'avenir sous la forme d'une « tarte» où le jeune plaçait les « ingrédients» qui lui semblaient indispensables, la reconstitution de l'arbre généalogique avec le récit des anecdotes ou des histoires connues à propos des personnes qui le composaient. En définitive, chacun des jeunes sollicités s'est prêté à un exercice dont il ne soupçonnait peut-être pas l'envergure. Acteur principal et scénariste du récit, il lui fallait en effet répondre aux exigences d'un double rôle, ce qui pouvait parfois se révéler surprenant...
« Ben, je me lève... (rires)... Enfin, si je fais dans vingt ans ce que je veux faire maintenant» (Babette) « J'aurai quel âge, à ce moment-là? Oh... Je serai vieille... )} (Catherine)

« Oh, fa,j'ai dijà beaucoup rivé... (rires)... )} (Françoise) « Dans vingt ans... (rires)... Oui, oui, fa...
})

(Michaël)
Qui se

« J'aurai trente-huit ans. Ca fait... Mais j'en vois deux, dejournées. rapportent à ce que je voudrais être» (Stéphanie) « (Siflkment, suivi d'un soupir)... Dans vingt ans, ouh là, là... Dans

vingt

ans... C'est tong... Enfin, j'en ai dijà passé vingt, tu vas me dire... Dixhuit» (Clémence)
« Oh! C'est dijftdle, parce que... dijà pour mettre les conditions, dijà je ne sais pas ce queje feraiplus tard. Donc, ity a dijà un emptoi du temps différent seton le métier queje ferais... PjJf... Avec tout ce queje veux faire... (..J

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Je ne sais pas, mOt~ à trente-huit (rires)... » (Aurore)

ans,je

ne seraipas

encore si vieille que ça...

« Or(! Dans vingt ans... » (Geoffroy)
« Dans vingt ans! C'est... Enfin,je ny pense pas trop. Je dis ça comme ça. Si. Jy pense. Je voudrais bien que ça se réalise. On ne sait jamais. Il y a toujours des contraintes dans la vie» (patrick)
« Mais c'est... c'est la question la plus dure, parce que je n'ai pas envie de décider maintenant ce que je ferai plus tard» (pascal)

« Ouais, c'est... (rires) Dans vingt ans... pfiou... » (Eric)

Le poids du passé
Très vite, on constate que les projets familiaux et professionnels ne sont coupés ni de l'histoire qui a précédé ni de l'observation attentive, presque analytique, des acteurs de la scène familiale. Les emprunts sont tantôt explicites, tantôt plus discrets. Ainsi, Michaël décrit une maison entourée d'une pelouse, avec une haie et une barrière, «pour être chez soi, enfamille ». Il place également, détail surprenant, un panneau de basket-ball au-dessus de la porte du garage. «J'aime bieny jouer. Ce seraitpour moi et monfils. On y jouerait tous les deux, unefois queje seraisde retourdu travail Ily a des annéesqueje demandais un panneau de basket à mon père. Je n'en ai toujours pas. Pourtant, on en

a reparléet il est d'accord. Mais ça ne s'estjamais fait. Ille reportaitpeut-être trop souvent... Ouje ne l'ai peut-êtrepas rappeléassez souvent». L'histoire et le quotidien d'une famille semblent donc bien présents, ils nourrissent ou inspirent les projets d'avenir.
« Si je me marie, je ferai un contrat de mariage. Mon père n'a jamais voulu
le faire, parce que ça ne se faisait pas quand ils se sont mariés » (Babette)

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«Quand j'ai dit que Laurent travaillerait à la maison,j'ai pensé à papa ici. It est toujours sous la main. Le matin, c'est lui qui venait me rechercher» (Catherine)

« Si j'ai une place fzxe, ça ne me dérangerapas d'arrêter de travailler. Quand je vois maman, elle, elle a travaillé et elle a arrêtépour nous» (Françoise)
« Les enfants auraient leur chambre à eux. C'est primordiaL souvent disputé avec ma mère: ''Ma chambre, c'est ma chambre. queje veux dedans. Et n) vapas autour" » (Michaël)

Je me suis Jy metsce

« Si, par exemple, je rentre à cinq ou six heures du soir et que mes enfants rentrent à quatre heures, je ne pourrai pas être là. Et c'est des moments per, je trouve! du pudding..» Moi, j'adorais (Stéphanie) suquand je rentrais et que ma mère m'avait fait

« Je ne savais pas tm bien où placer le papa, parce qu'ici, on ne le voit qu'à partir de sept heures et demie au soir» (Oémence)

« C'est peut-être à cause de ma mère qui m'a répété, depuis toute petite, d'avoir un métier pour nepas être dépendante de quelqu'un. Et puis, la 1/Oiture, c'est la même chose aussi» (Aurore) « Et moi, /es devoirs de mes enfants... je ferais un peu comme... Si. Je /es aiderais, mais mot~ mes devoirs,je me suis toujours débrouillé tout seul (...) Et puis bon, si j'avais des fautes, mon frire regardait (...) Et puis, la fois d'apm, je ne /esfaisais plus au même endroit (..J Je ferais un peu pareil avec mes gosses » (Geoffroy)

Au fil de la description d'un avenir encore lointain, apparaissent
progressivement un ensemble de personnages, ces « autres significatifs »

selon l'expression de Peter Berger et Thomas Luckmann (1986) 1 -, prédécesseurs et contemporains, qui s'offrent comme des références aux yeux des jeunes. Leur récit est parsemé ou hanté de figures, de

-

1 Berger P., Luckmann diens Klincksieck.

T., 1986, Lz ronslr1lCtifJ1l ociale de la réalitl. Paris, s

Méri-

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destinées ou de trajectoires qui deviennent pour eux des exemples ou des contre-exemples.
« Il nous faut un exemple pour se lancer. A mon avis, sur beaucoup de points,je reviendrai sur ce que mesparents ontfait» (Françoise) « Je ne vais pas continuer comme mon père. Qu'est-ce que tu veux que je continue /à-dedans? Ce n'est pas comme chez certains, ce n'est pas la vocation de père en fils
)}

(lvfichaël)

Peut-on supposer, comme le suggérait Daniel Bertaux (1977) 2, que le destin personnel de l'individu qui se dessine à travers les projets révèle une trajectoire typique, propre à un groupe ou éventuellement à une classe sociale? La trajectoire projetée par le jeune sur un plan professionnel, par exemple, révélerait alors une stratégie de reproduction d'un capital familial ou de maintien d'une position sociale. Mais les questions ne manquent pas. Faut-il limiter la perspective aux seuls parents et exclure les autres ascendants? Au sein du couple parental, ne faut-il retenir qu'une seule trajectoire et si oui, laquelle? Et quand on considère les récits des onze jeunes interrogés, il faut bien constater l'extrême diversité des trajectoires qui offrent des références dans la construction de l'avenir ou qui s'y dévoilent.
Babette a beaucoup sotdfert de l'attitude de son père durant son etifance. Depuis le divorce de ses parents, elle n'a plus de contacts avec lui. L'activité professionnelle qu'elle imagine (devenir assistante sodale)- lui permettra, pense-t-elle, de s'évader des contraintes ou des dijficu/tés du quotidien. Comme sa mère, Chanta4 elle acquerra son indépendancefinancière.
Catherine perçoit professionnelle l'insatiifaction de Marc, son père. Peut-être son activité S'il est proba-

ne luiprocure-t-elle

pas assez de contentement...

ble quejamais elle ne partira en Afn'que - c'est un rêve pour elle, mais un
rêve qu'elle juge irréaliste -, elle entend bien malgré travailler dans un cadre qu'elle aura choisi et s'épanouir dans l'exercice de sa profession.
et stmctNre de classe. POlir une mtiqlle de

2 Bertaux D., 1977, Destins personnels i'anthroponomie po/itiqlle, Paris, PUP.

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