Identité en conflit et transaction

Identité en conflit et transaction

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Comment dépasser les conflits d'identité lorsque l'on est forcé à cohabiter ? Comment, dans cet espace de vie en commun, s'inventent et se consolident des valeurs et des modes d'échange ? Ces questions amènent à s'intéresser à la régulation sociale dans la vie quotidienne. L'auteur interroge les théories classiques et néoclassiques de la connaissance et de l'action. Le concept de transaction y apparaît fédérateur lorsque l'on veut comprendre la genèse et la nature du compromis. Le développement de cette compétence collective permet de résoudre pacifiquement les conflits et de créer un espace commun viable.

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Ajouté le 01 janvier 2007
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EAN13 9782296161726
Langue Français
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IDENTITÉ EN CONFLIT ET TRANSACTION

www.librairieharmattan.com diffus ion. harmattan@wanadoo. harmattan 1. wanadoo. fr @ (QL'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01993-5 EAN : 9782296019935

IT

Gabriele Bunzel Khalil

IDENTITÉ EN CONFLIT ET TRANSACTION
Les affrontements libanais comme figure de référence

Préface de Paul-André Turcotte

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Po\. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa ROC

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Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Virginie DIAZ PEDREGAL, Commerce équitable et organisations de producteurs, 2006. Lorena PARINI, Thanh-Huyen BALLMER-CAO et Sylvie DURRER (eds.), Régulation sociale et genre, 2006 Angel E. CARRETERO PASIN, Pouvoir et imaginaires sociaux, 2006. YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHA YS, Un illettrisme républicain, 2006. Alain CHENEVEZ, De ['industrie à ['utopie: la saline d'Arc-etSenans,2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l'ANPE, 2006. Nicole RAOULT, Changements et expériences, expérience des changements,2006. Hélène BAUDEZ, Le goût, ce plaisir qu'on dit charnel dans la publicité alimentaire, 2006. Stéphane JONAS, Francis WEIDMANN, Simmel et l'espace: de la ville d'art à la métropole, 2006. Pauline V. YOUNG, Les pèlerins de Russian-Town, 2006 (édition originale 1932). Evelyne SHEA, Le travail pénitentiaire: un défi européen, 2006. Régine BERCOT, Frédéric DE CONNINCK, Les réseaux de santé, une nouvelle médecine ?, 2006. Gérard REGNAULT, Valeurs et comportements dans les entreprises, 2006. Keltoum TOUBA, Le travail dans les cultures monothéistes, 2006. Maryse BRESSON (dir.), La psychologisation de l'intervention sociale, 2006.

LES TRANSACTIONS -PREFACE-

DU CONFLIT

Paul-André Turcotte

Directeurd'Etudes, FASSE - lCP
Le conflit et ses transactions, le thème de cet ouvrage, évoque l'idée force de Georg Simmel pour qui les relations sociales sont traversées par la tension entre l'altérité (la porte) et l'interaction (le pont). Dans l'œuvre

du sociologue inclassable et en accord avec son esprit,
l'ambivalence des choses de la vie en société est appréhendée dans l'examen de gestes et d'activités de la vie quotidienne. Globalement, si le conflit marque les rapports de société dans ce qu'ils ont d'objet concret, la transaction, elle, n'est rendue possible que grâce à la création d'éléments qui se posent comme tiers dans la relation duale. Bien plus, ces créations n'ont de chance de fonder le lien social qu'à la condition expresse d'exprimer tout à la fois l'ambivalence et son dépassement. La mode, par exemple, affirme la singularité et, tout en même temps, visibilise la conformité à ce qui s'impose subjectivement ou objectivement, en fonction de l'âge, de la classe sociale, de la profession et quoi d'autre. Nous sommes renvoyés au fondement et au fonctionnement de l'interrelation des individus dans la dynamique sociale. Celle-ci se reproduit, au sens d'assurer sa continuité, grâce à la production sociale: les individus sont une production de la société et une production de société. Autrement, nous aurions affaire, soit à une simple mécanique sociale, soit à des relations de dépendance sans réciprocité, soit à une interdépendance dont l'organicité

serait entièrement extérieure à la conscience, avec le risque ici qu'une volonté puisse s'y imposer inconditionnellement et ainsi nier l'existence de la conscience elle-même. La robotisation guette l'être humain quand on l'enferme dans un système dont la coordination se fait impérative, donc sans issue apparente pour les consciences soumises à un rapport de forces unilatéral. Le spectre d'une telle condition hante des esprits aux prises avec une interdépendance jugée inacceptable, peu importe sa réalité objective. Toutefois, des systèmes intentionnellement en-serrés laissent apparaître des interstices ou des failles, soient-ils bien camouflés par la séduction du verbe ou la diversion de la gestion. Dès lors il devient accessible à des personnes ou à des groupes de s'insérer dans des espaces intersticiels, forts d'un imaginaire mettant en cause ce qui existe au nom de ce qui pourrait être (l'utopie). L'état des choses en place, construction bétonnée au point de se présenter comme une donnée indestructible, pourra être ébranlé par l'attestation d'un construit social appelant, soit à réfectionner l'ordre social existant, soit à le refaire sur des bases différentes. La réussite de ce qui s'apparente de quelque façon à un projet altemativiste aura de fortes chances de s'avérer en deçà de l'imaginaire qui a servi de moteur à une action découlant d'une interprétation distanciée du communément reçu. Dans la dynamique oscillant entre la rupture et la reprise à nouveaux frais ou simplement le meilleur fonctionnement, l'écart des positionnements a tiré en avant et l'interprétation et l'interaction. Il arrive également que l'accomplissement du projet est finalement enclavé ou insularisé et, à cette seule condition, reconnu socialement. L'échec, partiel ou total, peut repousser le projet dans le fond des consciences pour y nourrir le ressentiment; cela n'empêche pas qu'il puisse ressurgir au 8

moment jugé opportun. Dans ce cas et parmi les possibles, la révision stratégique va de pair avec la radicalisation. Un autre cas de figure est observable dans le déroulement historique, c'est celui d'un imaginaire qui s'implante socialement sans faire de bruit dans un premier temps. Le changement intentionnellement de longue durée est instauré sous le couvert de transgressions apparemment mineures et collées au quotidien. La visée utopique se dévoile progressivement, souvent à la faveur de revers inattendus. A petits pas, gestes et paroles en viennent à bousculer et à renouveler, de fond en comble, les rapports sociaux d'une société donnée. Le souffle d'acteurs inspirés gagne en nombre les adhérents, ce qui force à réinterpréter la situation et à reformuler les stratégies d'action aux fins de gérer les conséquences des redéfinitions de la réalité. Souvent le mouvement évoqué laisse peu de traces significatives de l'émergence et du déploiement d'un processus à caractère global quoique stratégiquement sectorisé. Son appréhension risque d'être court-circuitée ou mener à la « mécompréhension », surtout si, outre les détournements cognitifs des fixations idéologiques ou méthodiques, les bénéfices ont été appropriés par une classe ou un groupe en faisant son butin pour légitimer la prise de pouvoir au service d'intérêts particuliers. Cette modalité de la transaction conflictuelle ne constitue pas l'objet explicite de cet ouvrage. Les points de théorie qui précèdent forment l'arrière-scène du propos qui se concentre sur les relations conflictuelles et leur assomption par les agents sociaux afin d'en faire le moteur de la dynamique d'une société. Sa conception sous-jacente ne se ramène surtout pas à une harmonie à maintenir ou à recréer moyennant la résolution des points de discorde. Suivant cette conception, il s'agirait de s'en tenir à leur description pour en faire état, les catégoriser au besoin et esquisser des scénarios de solution. La structure sociale ne saurait être questionnée, considérée qu'elle est comme une 9

donnée et non comme un construit à décortiquer pour en saisir les effets. L'attention se porte sur les aspects techniques d'un ensemble pris comme une totalité réunissant des segments en interdépendance fonctionnelle. La connaissance de la réalité est fermée sur elle-même, faute de s'interroger et d'interroger son objet hors du cadre de l'acquis cognitif posé comme la référence obligée, voire exclusive, dans la mise en œuvre du processus analytique. Ce dernier est grandement réduit à l'exposition du factuel ou du directement observable et vérifiable. L'analyse de l'ensemble, dans ce qu'elle a de non-dit, est articulée par le souhaitable mû par la conviction ou l'arbitraire des intérêts personnalisés, alors que la relation adopte la forme de la rationalité instrumentale exprimée dans des termes techniques ou fonctionnels. Le propos des pages qui suivent se situe à un tout autre niveau, soit celui de la critique du construit social autour des rapports sociaux dans ce qu'ils ont de conflictuel, justement pour dégager les avenues possibles du compromis. Entendons par ce mot la relation sociale qui tienne compte de l'altérité en vue d'une interrelation sans fusion ni confusion, ce qui commande la reconnaissance de la singularité manifestée publiquement dans l'affirmation de la distinction, de la différence. Les variations à ce sujet ne manquent pas selon les cultures, les organisations politiques ou économiques, selon aussi les sous-ensembles et le degré de différenciation sociale. Ce sont autant de facteurs conditionnant la régulation des échanges sociaux, avec ce que cela comporte de modes spécifiques de communication et de structuration. Les théorisations développées dans ce sens ont comme référence historique, pour ce qui est des classiques et des néo-classiques de la sociologie moderne, le monde germano-américain de l'Atlantique-Nord, aux prises qu'est ce monde avec la modernité de l'urbanisation, la 10

production sociale issue de la révolution industrielle, les voies de communication favorisant l'échange de proximité, la réflexivité institutionnalisée et interactive, le lien étroit de l'individualisation avec la socialisation. La palette des points de vue est large et diversifiée, mais non sans recoupement des questionnements et des conceptualisations. Celles-ci constituent autant d'apports, dont le fil conducteur de la transaction sociale se décline dans des modalités historiques et sociales plurivoques. La diversité et la comparaison des angles d'approche contribuent à valider l'argument et à déployer sa portée par-delà les sociétés de référence des auteurs, au moins comme autant de vis-à-vis stimulant la pensée. On pourra s'étonner de l'importance de la production américaine dans l'enchaînement de l'argumentation. Les questions, dont le traitement remonte aux origines de la sociologie moderne, ont profité des échanges germano-américains, avant tout entre Max Weber, Georg Simmel et les théoriciens sociaux de l'Ecole de Chicago dans sa première version. George Mead en représente une figure de proue. Si les Européens ont été préoccupés d'affiner la compréhension de leur société et d'en retracer le processus historique à cette fin, les Américains, eux, se sont vite orientés vers l'analyse du fonctionnement social dans le but d'apporter des solutions à des problèmes de l'heure tout en réfléchissant sur la complexité des rapports sociaux saisis génétiquement. L'émigration de Germaniques vers les Etats-Unis d'Amérique à partir des années 1930 aura été un facteur déterminant de l'éclosion de la sociologie phénoménologique, en liaison avec la sociologie du quotidien et celle de la connaissance. D'autres courants de pensée vont émerger tout en se réclamant des fondateurs, ces derniers revisités et prolongés dans des élaborations théoricoempIrIques.

Il

L'examen théorique représente la plus grande part de la matière des chapitres qui suivent. La lecture des classiques et des néo-classiques inclut la contribution d'auteurs actuels. Le lecteur pourra prendre connaissance de points mal connus, notamment dans la production francophone. Cela n'est pas le moindre mérite de cet ouvrage, qui, par ailleurs, ne s'en tient pas exclusivement aux aspects théoriques d'une question fondamentale dans la pensée sociologique. Les traitements de cet ordre entrent en dialogue avec un objet bien circonscrit, la situation libanaise. Appréhendée dans sa complexité, elle donne lieu à des hypothèses formulées au sein d'une problématique qui tire en avant les théorisations ellesmêmes. L'introduction circonscrit la portée cognitive de ce qui fait l'originalité et la substance des développements tant thématiques que conceptuels.

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AVANT-PROPOS

Au moment où j'écris ces lignes, mon mari accompagne, dans sa fonction de médecin, un des convois de réfugiés organisé par l'ambassade allemande qui a quitté Beyrouth hier midi. Un de mes enfants attend de pouvoir monter sur un bateau vers Chypre. D'autres personnes de ma famille sont restées avec des sentiments de peur, de tristesse, de désespoir et la conviction qu'une vie humaine compte moins ici qu'ailleurs. J'ai consacré mes recherches de sociologue à la régulation sociale dans le contexte de la vie quotidienne au Liban, en souhaitant pouvoir contribuer à l'analyse des problèmes du confessionnalisme. Pour moi, comme pour beaucoup d'autres chercheurs il s'agissait surtout d'aider à éviter les risques d'éclatement de la violence entre les différentes communautés confessionnelles. Aujourd'hui, devant les images des derniers jours, j'éprouve une sensation de profonde frustration et de désespérance. Je suis déconcertée devant l'impuissance et l'ignorance de la communauté internationale et je suis répugnée devant son indécision de mettre fin au carnage des milliers de civils. En témoignant que le peuple libanais est immolé dans un combat qui ignore et dédaigne le droit international et qui va sans entraves vers sa dévastation, le but de mon travail me semble dérisoire. Je remercie ma famille et mes amis qui sont restés près de moi pendant ces jours d'incertitude et de peur. Ma plus profonde gratitude s'adresse à un ami qui a aidé ma fille à

entreprendre son voyage vers Chypre. Je dédie ce livre à mon mari, Dr Amin Khalil, à son frère, Dr Ismaël Khalil, et à tous ceux qui se sont voués à sauver des vies humaines.

Berlin, 20. Juillet 2006 Gabriele Bunzel Khalil

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« Votre vie quotidienne est votre temple et votre religion » Khalil Gibran

« Nous devons sacraliser dans la démocratie son absence de vérité, c'est-à-dire la règle qui permet aux différentes vérités de s'affronter» Edgar Morin

Introduction

Le titre de ce livre renvoie à un problème qui concerne les sociétés, et spécialement les sociétés hétérogènes: Comment consolider et intégrer les valeurs et modes de vie dans un espace de vie commun? La question relève notamment de la régulation sociale dans le contexte de la vie quotidienne. Un apport décisif dans ce sens se trouve dans les théories sociologiques, classiques et néoclassiques, de la connaissance et de l'action. Ces théories cement le fondement du concept de la transaction sociale et explicitent la nature du compromis. Les esquisses théoriques dont il s'agit seront illustrées par le cas exemplaire d'une société hétérogène, le Liban. La situation de ce pays n'a pas encore fait objet d'une analyse de la transaction sociale. La transaction sociale se présente d'emblée comme le concept clé pour déterminer la compétence sociale d'une société. Telle est l'idée centrale du propos, ce qui mérite explication. La compétence sociale désigne la capacité, premièrement, d'accepter différentes valeurs et idées, et ainsi d'intégrer la pluralité de « formes de vie» dans un espace sociopolitique donné; deuxièmement, d'aborder et de résoudre les conflits qui en résultent sans tomber dans la violence; troisièmement, d'élaborer un compromis vivable et acceptable; et quatrièmement, de garantir, de ce fait, la cohésion entre les membres des différents segments
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Se référer à Francis Fukuyama, The Great Disruption, Human

Nature And The Reconstitution of Social Order, Free Press, New York, 1999, et Robert D. Putnam, Gesellschaft und Gemeinsinn, Sozialkapital im internationalen Vergleich, Verlag Bertelsmann Stiftung, Gütersloh, 2001.

de la société. En d'autres termes, la compétence sociale définit l'aptitude à communiquer à travers l'interaction sociale, laquelle repose sur la rationalité communicationnelle, sur une orientation de sens de la vie quotidienne. Bien entendu, le sens dans cette optique ne signifie pas exclusivement le sens individuel et utilitariste (bonheur individuel, c'est-à-dire le choix du partenaire de vie, de la carrière professionnelle, de l'organisation du temps libre, du standard de vie, etc.), mais le sens partagé et transmis par les membres d'une «communauté d'interprétation »2. C'est bien dans ce cas que l'interaction sociale devient une transaction sociale en produisant un modus vivendi! Liés par des rapports qui peuvent différer en nature et en intensité, les membres d'une société partagent des valeurs et des normes tout en se référant à un passé encore vivant, à des images symboliques, et à un mythe fondateur. «Dans le registre de la sociologie de la connaissance », avance Paul-André Turcotte «la dialectique entre la symbolique et les conditions des échanges sociaux est centrale pour l'intelligence de la dynamique identitaire », et il spécifie: « nous entendons par symbolique les représentations et modèles, socialement construits, par lesquels une formation sociale institue les conditions et les finalités des échanges concrets qui la constituent »3. Grâce à un projet commun, ces images tissent des liens de solidarité et orientent le sens de la vie en communauté. Le
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Pour le terme « communautéd'interprétation» se référer à Wolfgang.

Huber, « Die Sinnfrage in der sakularisierten Gesellschaft: Transzendenz, Religion und Identitat», dans Orientierungsverlust, zur Bindungskrise der modernen Gesellschaft, Verlag Bertelsmann Stiftung, Gütersloh, 1994, pp.45-59. 3 Paul-André Turcotte, « Identité culturelle, socialisation religieuse et enseignement de sociologie », Religioni e Società, 37, 2000, pp. 1124. 18

Weltbild (l'image du monde) des sociétés pluralistes et sécularisées est constitué d'un patchwork de représentations dont les sources se trouvent dans des institutions différenciées et concurrentielles. La régression progressive de l'emprise des institutions primaires (par exemple, la famille et l'Eglise) sur l'ensemble des sphères de la vie a encouragé la prolifération d'institutions secondaires, qui sont porteuses du sens spécialisé reflétant le caractère et la philosophie de l'institution. La possibilité de choix entre une multitude d'institutions a favorisé l'émancipation et l'individuation des personnes, mais a également provoqué une crise d'orientation de sens. De nombreux travaux sur ce sujet ont montré que la société moderne, dans sa globalité, se caractérise par son dynamisme et sa grande capacité d'innovation, mais aussi par sa vulnérabilité face à des crises d'orientation. L'autonomie de l'individu et l'anomie4 de la société se côtoient non sans risques divers. La multiplication de représentants et de fournisseurs de sens confronte les individus à un choix entre plusieurs critères de légitimation, ce qui augmente la complexité de la vie quotidienne. L'embarras du choix qui peut provoquer des conflits de valeurs devient alors un défi pour la société. Par ailleurs, l'orientation intellectuelle et
4 Le terme apparaît en Angleterre (1591) et signifie mépris de la loi divine, il est repris par Durkheim qui l'utilise dans le sens objectif où il signifie l'absence de règles sociales communes (cf. division du travail). Dans le sens subjectif: le terme explique une situation de désorientation de la conduite, reflet du manque d'organisation de la société (cf. le suicide). Le terme est également utilisé par les sociologues américains. Chez Merton, il est synonyme de déviance ou de déséquilibre entre les besoins suscités chez les individus par la société et les moyens qu'elle offre pour les satisfaire. Toutes les utilisations de la notion d'anomie font état de dysfonctions, de nonintégration.

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morale de l'homme moderne se fonde de plus en plus sur des connaissances techniques et informatiques, à la défaveur de la connaissance déontologique. Une des questions fondamentales des sociologues est de savoir par quel mécanisme structurel ou interactionnel les membres d'une société moderne peuvent réussir à réconcilier les modèles de vie concurrents pour assurer la cohésion sociale. La réalité sociale se construit au sein des jeux interactionnels des acteurs sociaux qui façonnent, à travers leurs multiples réalités, l'objectivité du monde et confèrent ainsi un sens commun à la vie en société. L'individu, en rencontrant l'Autre, produit un environnement plus ou moins cohérent et cherche à acquérir simultanément une orientation, une identification et, en définitive, une identité propre. La sociologie de la connaissance se voue notamment à étudier les jeux interrelationnels entre les membres d'une société donnée et essaie d'analyser la régulation sociale qui en résulte. Qu'il en soit ainsi, la compétence sociale d'une société est déterminée par sa disposition à faire face à la confrontation des différentes réalités sociales ainsi qu'à leur intégration dans un modèle de vie commun afin d'atténuer les conflits et d'éviter une éventuelle désintégration des relations sociale. Paul-André Turcotte, directeur d'études à la Faculté des Sciences Sociales et Economiques de l'Institut Catholique de Paris, se concentre, dans le cadre des séminaires de sociologie de la religion, sur le sujet en question en prêtant une attention particulière aux problèmes des sociétés pluralistes et sécularisées à l'égard de la symbolique religieuse, de la régulation du croire, du compromis et,

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finalement, de la transaction sociale5. A travers l'analyse des relations entre la modernité et l'institution de l'Eglise, d'un côté, et la communauté chrétienne, de l'autre, les séminaires explicitent l'influence de la religion sur les mentalités et les différents modes de rapports des individus à la collectivité et à l'histoire. En référence à une configuration précise, l'examen porte plus particulièrement sur l'Eglise, soit la société des croyants, le pluralisme, et les mécanismes de la régulation sociale en général. Les acquis théoriques des séminaires suivis à l'Institut Catholique ont inspiré pour une bonne part mes travaux sur la transaction sociale d'un point de vue analytique. Mon propos va analyser les origines conceptuelles de la transaction sociale dans la sociologie classique ou néoclassique et utiliser ces recherches pour mettre au point
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Pour plus d'information voir: « Retour sur image.« Monicagate» .

De l'insupportable faille du chef », dans revue d'éthique et de théologie morale, «Le Supplément », 221 Guin 2002) p. 5-38; « Médiation et figures du croirelMediations and Features of Belief », Social Compass 48-4 (2001) p. 483-611; Sociologia e storia della vita consecrata, Rome, Claretianum, 2000, 258p.; « Sociologie et Bible: théories et méthodes/Sociology and Bible: Theories and Methods », Social Compass, 46-4 (1999), «Compromis religieux et mutation du croire. Aspects théoriques et points historiques », Faculté de Sciences Sociales et Economiques (FASSE), Paris, 1998, 206p., Les programmes d'études catholiques francophones du Québec. Des origines à aujourd'hui, Montréal, les Editions Logiques, 1998, 708p., «La religion dans la modernité: sécularisation, différenciation religieuse et régulation catholiques. Perspectives sociologiques et historiques », Faculté de Sciences Sociales et Economiques (FASSE), Institut Catholique de Paris, 1997, 223p., « Les compromis catholiques/Catholic Compromises », Social Compass, 44-4 décembre 1997, « Sociologie du christianisme. Aperçus théoriques et historiques des origines à l'époque actuelle ». Paris, Faculté de Sciences Sociales et Economiques (FASSE), 1996, 159p., Paul-André Turcotte et Jean Remy (eds), Médiation et compromis. Institutions religieuses et symboliques sociales, Paris, L'Harmattan, 2005. 21

une problématique de la société libanaise qui vise à dépasser le cadre des sociétés occidentales, pluralistes et sécularisées. L'expérience quotidienne ne montre-t-elle pas que les cultures admettent des liens avec la religion et que son étude, en tant que phénomène sociohistorique, diffère selon les pays et les institutions d'enseignement? Ma propre expérience m'a amenée à porter un intérêt soutenu aux sociétés du Proche-Orient, spécialement à la société libanaise. La partie empirique s'appuiera sur une longue observation participante pétrie de réflexions et d'expériences variées. En dépit du fait qu'au Liban la religion est reconnue comme un élément fondamental et fondateur de la société, l'espace accordé à la religion dans les sciences sociales s'avère peu important6. Bien plus, les études universitaires concernant la religion se limitent le plus souvent à des questions pastorales, théologiques et confessionnelles. Ainsi, l'étude de la religion se décompose en une sphère pluridisciplinaire et peu concrète sous forme de dialogue religieux et se limite très souvent aux témoignages et expériences personnelles. L'intransigeance des responsables universitaires et religieux et les institutions théologiques, qui détiennent un quasi-monopole, ont tendance à ignorer ou à méconnaître l'importance de la sociologie de la religion dans le processus de la construction sociale. Pourtant, la sociologie de la religion est en mesure de constituer une référence dans la formation identitaire de la jeunesse universitaire, comme la recherche empirique, la réflexion articulée et la
6 Se référer notamment aux cursus des universités suivantes: Beirut Arab University, Haigazian University, Lebanese Americain University, Notre Dame University-Louaize, Americain University of Beirut, Université Islamique du Liban, Université Libanaise, Université Saint-Joseph, Université Saint-Esprit Kaslik, Université de Balamand.

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