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Identités en souffrance, identités en devenir

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Description

L'objet de ce colloque a été de réfléchir aux trois scènes - le social, le familial, l'intime - où se jouent les souffrances identitaires aujourd'hui. Il a donné la parole à des penseurs et à des praticiens, de façon à permettre aux professionnels sollicités par les récits de ces souffrances de penser ce qui s'énonce sous leurs yeux, d'élaborer des pratiques socio-cliniques en devenir.

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Date de parution 01 juillet 2005
Nombre de lectures 84
EAN13 9782336265025
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

IDENTITES EN SOUFFRANCE, EN DEVENIRwww.librairieharmattan.com
e-mail: harmattanl@wanadoo.fr
cgL'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-8747-9
EAN : 9782747587471Sous la direction de
Véronique GÉRARDIN-COLLET,
Bernard MARCHAL, Francis SCHERER
IDENTITES EN SOUFFRANCE, EN DEVENIR
L'Harmattan ltaIiaL'Harmattan L'Hannattan Hongrie
Kossuth L. u. 14-16 Via Degli Artisti, 155-7,me de
l'ÉcolePolytechnique 1053 Budapest 10124 Torino
75005 Paris HONGRIE ITALIE
FRANCECollection FORUM-IRTSde Lorraine
Isabelle VILLERMAIN-LÉcOLIER
Catherine SIMON et Estelle GRANDPOIRIER
José ROSE, Bernard FRIOT Stoian STOIANOFF-NENOFF
HLa construction sociale de l'Pour une clinique du réel.
l'emploi des années 60 à Lacan et les didactic(h}iens. ",
aujourd'hui. ", 1996. 1998.
Maurice BLANC, Guy DIDIER, Ariane LANTZ
Anne FLYE-SAINTE-MARIE l'L'Administration face aux
HImmigrés en Europe: étrangers. Les mailles du filet. ",
le défi citoyen. ", 1996. 1998.
Roger BERTAUX Christian MOLARO
HPauvres et marginaux dans la HViolences urbaines et violences
société française. ", 1996. scolaires. ", 1998.
Stoian STOIANOFF-NENOFF Eirick PRAlRAT
HQu'en dira-t-on? Une lecture du l'Penser la sanction.
livre de Jacques Lacan. ", 1996. Les grands textes. ", 1999.
Giuseppina SANTAGOSTINO Valentine GAUCHOTTE
(Sous la direction de) l'Les catholiques en Lorraine et
H
Shoah, mémoire et écriture, la guerre d'Algérie. ", 1999.
Primo Levi et le dialogue des
Marie-Jeanne CHOFFEL-~FERT,savoirs. ", 1997.
Hans-Jürgen LÜSEBRINK
Alain BROSSAT l'Regards croisés vers une
H
Un communisme culture transfontalière. ", 1999.
insupportable. ", 1997.
Marie-Jeanne CHOFFEL-~FERT
Georges NAVET l'Une politique culturelle à la
(Sous la direction de) rencontre d'un territoire. ", 1999.
l'La cité dans le conflit. ", 1997.
Alex FAITELSON
Eirick PRAIRAT l'Courage dans la tourmente en
l'La sanction. Petit manuel à Lituanie 1941-1945. ", 1999.
l'usage des éducateurs. ", 1997.
Georges NAvET
Agnès GUILLOT (Sous la direction de)
HMl'Les jeunes professeurs des odemité de la servitude. ",
écoles: devenir enseignant. ", 1999.
1998.Georges NAVETPierre- André DUPillS
(Sous la direction de)et Eirick PRAIRAT
(Sous la direction de) "L'émancipation. ", 2002.
"Ecole en devenir, école en
débat. ", 2000. Lionel JACQUOT
"L'expérience du travail à
Gilbert MEYNIER l'épreuve de la modernisation.
(Sous la direction de)
Rationalisation du modèle de
"L'Algérie contemporaine. production dans l'industrie textile
Bilan et solutions pour sortir de vosgienne. ", 2003.
la crise. ", 2000.
Benoît SCHNEIDERGeorges NAVET
et Anne Flye SAINTEMARIE"Le philosophe comme fiction. ",
(Sous la direction de)2000.
Penser/agir."
Véronique GERARDIN-COLLET Dynamiques interculturelles au
Christiane RIBONI cœur de la ville. ", 2004.
(Sous la direction de)
"Autisme: perspectives Marie-Christine BASTIEN,
actuelles. ", 2000. Sylvain BERNARDIet
Roger BERTAUX
Olivier LE COURGRANDMAISON (Sous la direction de)
(Sous la direction de) "Education populaire, territoires
"Faut-il avoir la haine ?", 2001. ruraux et développement.", 2004.
Alain BROSSAT Alain BROSSAT
"ln paix barbare. Essais sur la (Sous la direction de)
politique contemporaine. ", 2001. "Ernest Cœurderoy (1825-1862).
Révolution, désespoir et
Bernard BALZANI, prophétisme. ", 2004.
Roger BERTAUX,Jean BROT
"Questions urbaines et Tanguy WUILLÈME
politiques de la ville. ", 2002. (Sous la direction de)
"Autour des secrets.", 2005.
Le FORUM-IRTSde Lorraine organise chaque année conférences, colloques
et journées d'études. Cette collection publie des ouvrages liés aux
problématiques plurielles développées dans ces diverses manifestations.
Les thèmes abordés se situent dans le champ des sciences humaines et des
questions sociales: psychanalyse, sociologie, travail social, histoire,
philosophie.AVANT-PROPOS
Colloque: "Identités en souffrance, identités en devenir"
Les 18 et 19 mars 2004 au Forum-IRTS de Lorraine et au CPN
Les psychologues du Centre Psychothérapique de Nancy, rassemblés
en collège, ont voulu susciter un travail de réflexion et d'élaboration à
partir de leur pratique dans le cadre des secteurs infanto-juvéniles et
adultes; travail ressenti comme une nécessité clinique mais également
envisagé comme un moyen de préciser leur existence et leur rôle au sein
de l'institution, auprès des publics et des partenaires de travail.
D'où l'idée d'un colloque qui a été envisagé sous un double aspect:
- un acte de communication des psychologues;
- une journée scientifique avec un thème à traiter.
Un thème a émergé assez rapidement: celui de l'identité.
Travaillés par la question de notre identité professionnelle, nous avons
décidé de nous pencher sur la clinique de l'identité.
Le titre a connu diverses variations avant de se fixer: "les souffrances
de l'identité", "les souffrances de l'image de soi", puis "identités en
souffrance", à quoi nous avons enfin ajouté "identités en devenir".
L'identité apparaît comme un sujet difficile à cerner tant ses
connexions avec d'autres champs ou disciplines (histoire, économie, droit,
politique, culture, philosophie, sociologie...) sont manifestes.
Ce thème méritait ainsi une approche transdisciplinaire. Nous avons
donc voulu donner une orientation sciences humaines à cette manifestation.
Nous nous sommes appuyés sur l'article 3 du code de déontologie des
psychologues: "La mission fondamentale du psychologue est de faire
reconnaître et respecter la personne dans sa dimension psychique. Son
activité porte sur la composante psychique des individus, considérés
isolément ou collectivement".
En effet, la mission du psychologue se décline de différentes manières
selon les champs où il est amené à intervenir. Nous pouvons faire le
constat que notre pratique se développe de plus en plus et que nous
sommes amenés à nous ouvrir vers de nouveaux cadres, de nouveaux8
terrains, avec des demandes nouvelles aussi bien sur le plan individuel que
collectif (prévention, accompagnement, victimologie.. .).
Nos pratiques sont amenées à évoluer et à changer en phase avec
l'évolution de la société tant sur le plan des modes de vie que sur le plan
des références médicales, éthiques, religieuses, philosophiques.
Parmi toutes les sollicitations que nous recevons, celles qui sont en lien
avec la question identitaire sont permanentes.
Le constat d'identité en souffrance provient autant de l'observation de
la vie sociale que de la pratique clinique auprès de nos patients.
De là se développe l'idée que la construction identitaire ne s'effectue pas
de la même manière, que ce soit dans ses composants ou dans ses processus.
Peut-on aller jusqu'à penser que les lois mêmes de l'identité, ses
mécanismes fondamentaux sont alors entamés, voire attaqués?
Assistons-nous à l'émergence de nouvelles façons de fabriquer
l'identité avec d'autres formes d'économie psychique, via des
phénomènes comme le communautarisme, les sectes, le clonage... ?
Il apparaît en tout cas que nous nous dirigeons vers de nouvelles
pratiques sociales.
Charlotte Herfray a ouvert le colloque jeudi 18 mars au Forum-IRTS
de Lorraine autour d'une réflexion sur l'humanité et le lien social. A
travers un cheminement philosophique et historique, elle nous a amenés à
réfléchir sur la Shoah dont elle pense que nous ne mesurons pas encore
tous les effets et sur la haine qui est du registre du diabolique, en
opposition avec l'ordre symbolique dans lequel nous entrons par la parole
pour donner du sens, métaphoriser et nous construire comme individu.
Elle a brossé le portrait de notre société bâtie sur un modèle de valeurs
marchandes qui laisse peut-être moins de place au désir qu'au besoin...
A travers tout cela, la construction de l'individu, du bébé à la personne
âgée dont elle a su nous parler avec vérité et humour.
Vendredi 19 mars a été une journée très dense inaugurée par
l'intervention d'Armand Abécassis qui, à travers des récits bibliques, nous
a montré l'importance de la distance nécessaire entre 1'homme et Dieu:
"L'aimer sans jamais désirer être lui", mais aussi sur la scène familiale,
l'importance du père entre la mère et l'enfant, présence nécessaire pour
apprendre à résoudre la dialectique entre proximité et éloignement,
absence et présence. Là encore, "aimer l'autre, ce n'est pas vouloir être
lui" mais lui permettre d'être lui-même.
Pour continuer dans le registre de la famille, Gérard Decherf nous a
entretenus de l'importance de la "contenance familiale" sur la
construction du narcissisme de l'enfant et sur les défenses et dérives9
possibles face ou suite à ces défauts de contenance: sentiments négatifs
allant de la culpabilité à la toute puissance; construction de l'identité dans
l'insécurité; tentatives de collage allant de la parentalité confuse jusqu'à
parfois des relations incestuelles; le besoin d'emprise sur l'autre ou sur
l'environnement en attaquant les symboles, les supports de la mémoire, en
s'étayant sur la violence ou en s'appuyant sur la séduction qui, entre
parent et enfant, est une autre forme de violence.
Nous poursuivons sur les violences du corps avec David Le Breton et
son exposé sur "l'existence comme une histoire de peau". De plus en plus
fréquemment en effet, nous rencontrons des jeunes (surtout des filles) qui
se scarifient et pour qui la douleur physique, à travers les entailles
corporelles, est une manière de faire sortir la souffrance morale, de
l'inscrire, voire de la conjurer. Ceci relève de rites intimes, privés,
autoréférenciés, qui sont aux antipodes des rites de passage traditionnels.
C'est retourner une violence contre soi, se punir et quelquefois se
purifier de la souillure (souvent chez les victimes d'abus sexuels).
Mais pourquoi la peau?
Faire peau neuve, perdre la face ou être mal dans sa peau... Métaphore
de l'identité, la peau constitue plus que tout une instance de séparation et
la question de la greffe de visage ne soulève pas seulement des questions
d'ordre médical ou éthique...
L'après-midi du vendredi s'est poursuivie sur trois scènes: le social, le
familial et l'intime avec trois ateliers animés par des intervenants du
terrain qui ont partagé leurs expériences et leurs questions à travers des
exemples concrets.
Ainsi, le premier atelier s'est axé sur le travail en réseau et les
identités en souffrance dans les quartiers. Il a rassemblé quelques-uns de
nos partenaires à travers la Mission Locale, Espoir 54, le Conseil général,
le Foyer des Jeunes Travailleurs de Laxou. Comment accompagner les
individus sur leur chemin de vie dans une société qui change et se
complexifie? Comment les professionnels sont-ils interpellés? Est-ce que
leurs pratiques changent? Le réseau apparaît comme permettant au sujet
de mieux structurer son identité sociale et donc personnelle. Le réseau:
c'est tisser un maillage avec des cercles qui ne font pas que se toucher,
mais qui s'entrecroisent.
L'atelier sur la famille, vecteur identitaire à toute épreuve a réuni la
parole d'un médecin obstétricien confronté au droit "d'avoir un enfant
comme tout le monde" (FIV...), d'un juriste avec la question du nom et
de psychologues et psychanalystes qui ont abordé les conflits
d'appartenance chez les enfants placés en famille d'accueil, la place du
père, la perte des repères transgénérationnels, lès familles recomposées,
I'homoparentalité.10
Sur la scène de l'intime, le troisième atelier, "Relation d'emprise et
identité(s)" a présenté des pratiques professionnelles mises en œuvre dans
le traitement de sujets dont la personnalité et les souffrances s'organisent
autour de liens de dépendances et d'emprise. Pour la psychologue de
l'équipe d'Alcoologie de Liaison du CHU de Nancy amenée à rencontrer à
l'hôpital général, généralement sans demande préalable, les personnes aux
prises avec l'alcool, la construction de l'alliance thérapeutique passe par un
souci informatif, un positionnement modeste, par une écoute vigilante et
respectueuse, où le symptôme est chaque fois référé à une histoire
individuelle à mettre ensemble en mots. Dans un autre contexte, celui de
l'entretien avec des enfants et adolescents sexuellement abusés, c'est, dans
les conditions les plus sécurisantes, l'expression de la relation d'emprise qui
est visée, en évitant sa possible répétition, notent les intervenants de l'Unité
Maltraitances de l'Hôpital d'enfants de Brabois. L'exposé d'un cas permet
de préciser sous quelles fonnes langagières et avec quel impact affectif le
lien d'emprise se dit, dans le contexte d'une expertise. Remettre la valeur
travail à sa place, au cœur des interrelations du sujet dans son
environnement professionnel: ce processus de reconnaissance du tiers, par
l'exercice de la parole individuelle et de groupe, constitue le principe sur
lequel s'appuient les médecins du travail de Thaon-les-Vosges et Nancy
pour remédier aux pathologies des relations humaines dans l'entreprise,
qu'il s'agisse du harcèlement ou du burn out, deux figures maintenant
repérées de la relation captive. Capture que s'interdit le psychanalyste,
explique Claude Melder, en renonçant à la position, si exhaustivement
décrite par Sade, consistant à jouir de l'autre. L'alternative à cette
jouissance de l'emprise est l'activité de maîtrise ainsi que la référence au
désir d'analyse, par lesquelles la place de l'autre est maintenue. La question
des relations d'emprise a donc été abordée dans cet atelier sous l'angle de
l'individuel, du familial, du professionnel et de l'intrapsychique.
Le travail des ateliers a été très dense et nous pouvons déplorer de ne
pas avoir eu assez de temps pour permettre d'avantage d'échanges avec
les participants. Nous ferons mieux la prochaine fois où nous serons
peutêtre un peu moins gourmands pour donner plus de temps à chacun.
Ceci nous a en tous les cas donné faim et envie de continuer avec
d'autres actions sous forme de séminaires ou conférences. ..
Il est maintenant temps de remercier ceux qui nous ont largement aidés
dans l'organisation de ces deux journées: le Forum-IRTS de Lorraine
(Institut Régional du Travail Social), l' AMC (Association des Médecins
du CPN) avec qui nous espérons continuer de collaborer et le Conseil
général de Meurthe-et-Moselle.
Louise DACQUI, Linda FORTELLE, Véronique GÉRARDIN-COLLET,
Bernard MARCHAL, Céline PAPAZZONI, Francis SCHERER,
Pascale STERDYNIAK, Jacques WENDEL.IDENTITES EN SOUFFRANCE OU EN
DEVENIR?
yCharlotte HERFRA
Ce que je suis n'est-il pas toujours un peu en souffrance? Et ce que je
suis n'est-il pas toujours un peu en devenir? Goethe proclamait: "Deviens
ce que tu es". Sa vision des choses était filtrée par les lunettes de la
dialectique qui articule les contraires selon un modèle qui ne fait pas fi du
temps. C'est le modèle dialectique qui a conduit Hegel à constater que "la
vie des enfants c'est la mort des parents" et à énoncer sa phrase fameuse:
"Frère il faut mourir!". N'oublions pas que dans la langue allemande être
et devenir sont deux formes du même verbe, le verbe être. Sein (être) et
werden (devenir) ne sont que deux temps différents de ce verbe.
"Je est un autre", écrivait Rimbaud! La question est énigmatique, sauf
pour qui se réfère à Freud et à Lacan qui ont parfaitement mis en lumière
la division du sujet, le clivage entre le moi et le ça. Qui suis-je donc? Notre
narcissisme, toujours en recherche d'une image satisfaisante, se repaît de
chaque miroir pour saisir un reflet qui apporterait une réponse à la question.
Les yeux de l'autre peuvent aussi être un miroir qui nous permet d'induire
l'effet que nous faisons sur lui grâce aux réactions que nous lisons dans ses
yeux. Chacun cherche une image aussi satisfaisante que possible car
comment pourrait-on aimer une image qui ne soit pas aimable?
En fait l'image ajoué un rôle des plus importants dans notre vie:
n'estce pas la rencontre avec notre image qui a permis ce moment de
reconnaissance où l'enfant que nous étions s'est vu en pied pour la
première fois? Ne restons-nous pas habités du souvenir inconscient où, par
la vertu d'un miroir, nous nous sommes découverts dans notre singularité
à l'image d'un autre qui nous tenait dans ses bras? Et cette image nous
l'avons aimée... ou détestée. Mais dans un cas comme dans l'autre, la
scène ne nous a pas laissés indifférents. Dans un cas comme dans l'autre,
elle reste enrobée d'affects où se mêlent une nostalgie baignée de regrets et
une subtile réjouissance qui humecte l'œil de ceux qui évoquent ce temps
du début des temps, ce moment unique, où la jubilation a saisi l'enfant qui
se reconnaît et se donne à voir comme un être humain.12
Or nous ne sommes pas cette image que nous avons découverte, que
nous continuons à rechercher, que nous reconnaissons ou que nous
méconnaissons parce que nous ne l'aimons pas. Nous lui prêtons attention,
nous la soignons, nous l'entretenons pour la rendre aimable, sinon
enviable... et le miroir "mon beau miroir" est là pour répondre à la question.
Narcissisme pas mort, soit! Mais il faut bien un minimum d'amour
envers soi pour vivre sans avoir envie de casser son image. Narcissisme
vital donc! Mais seul avec lui-même, Narcisse ne survit pas longtemps.
Nul ne peut exister dans un total désert d'amour, enfermé dans un éternel
face à face avec lui-même, les autres n'étant que des "faire-valoir".
Cette suffisance met le sujet dans un désert. Pour vivre, l'être est
obligé de sortir des limites que lui impose son narcissisme, il est contraint
de déplacer sa libido sur les objets, sinon il s'étiole et meurt. Freud l'avait
déjà noté en 1914, dans un texte sur le narcissisme quand il écrit: "Un
solide égoïsme préserve de la maladie, mais à la fm l'on doit se mettre à
aimer pour ne pas tomber malade"I. Nous compléterons volontiers cette
observation en constatant que pour certains il suffit de pouvoir détester:
ce premier temps du lien social est un lien très fort dont peut se soutenir
le désir du sujet. Mais si le sujet ne peut que rester prisonnier de son
enfermement, il ne peut que mourir en proie à un excès d'attachement et
de dégoût pour cette image qui le clôt sur lui-même.
Exit de l'image et de ses leurres! Elle n'est que le reflet trompeur de
la chose. A quoi donc pouvons-nous nous fier pour défmir ce que nous
sommes? Si l'image évanescente apparaît dans le miroir où chacun la voit
à sa manière, il y a des signifiants et des mots qui nous représentent et qui
ne s'effacent pas. Ils sont inscrits dans notre esprit et depuis notre
naissance leur trace subsiste sur des registres. Ils nous ont été transmis ou
donnés. Ils témoignent d'une origine et d'une appartenance et portent la
trace du désir de nos géniteurs.
Lacan soulignait à juste titre que c'est un signifiant qui représente le
sujet pour un autre signifiant: prénoms et noms nous représentent donc et
révèlent que nous sommes partie prenante d'un ordre symbolique comme
tous les humains. Le symbolique arrime notre entendement au réel et
inscrit les bases de notre identité dans la réalité sociale. Cela peut nous
plaire ou nous déplaire. Il y a, en effet, des appartenances et des origines
qui sont plus lourdes à porter que d'autres. Quoi qu'il en soit, ce qui est
inscrit fait effet et ordonne nos rapports de filiation et d'alliance. Les
histoires de famille peuvent être racontées ou tues... Si les mots
permettent de mettre de l'ordre dans le chaos, ce sont aussi des mots qui
peuvent répandre la tromperie. Une des vertus du symbolique, c'est de
confronter à des discours, à des signifiants et de ne pas nous laisser la
proie des fantasmes qui obscurcissent notre entendement. Les mots
permettent de métaphoriser ce qui est en souffrance au plus profond de13
notre inconscient. Ils peuvent nous libérer d'un refoulé qui embolise notre
esprit. Le symbolique nous offre "des mots pour dire". Et Freud écrivait
que "dire la vérité guérit".
S'il nous faut des mots pour nous dire, il en faut aussi pour entendre
ce que nos interlocuteurs essaient de nous faire savoir. C'est par la porte
étroite du sens que les idées s'échangent et que s'établissent les liens avec
ceux qui sont différents de nous. L'échange d'idées est une spécificité de
l'espèce humaine. Ce sont aussi des signifiants et des mots qui sont à
l'origine de notre fonctionnement psychique et du refoulement.
L'enrichissement symbolique nous permet de différencier les fantasmes,
les délires et les connaissances exactes. Les images ne sont pas
échangeables, le sens peut l'être. L'ordre symbolique implique le recours
à l'usage de symboles et tout symbole est un dispositif lié: il lie le mot et
la chose. Le non respect du pacte symbolique qui signe la rupture entre le
mot et la chose produit du mensonge, de la tromperie, du diabolique. La
lecture des symboles et l'enrichissement symbolique qui en résulte ne
peuvent se faire seuls: il y faut de l'Autre. Il y faut des interlocuteurs et
des répondants qui entendent et ne nous trompent pas. Pénétrer les arcanes
du sens nécessite des maîtres et implique un travail d'étude. On n'entre
pas dans le symbolique comme on veut; il est d'un autre ordre que celui
des images et des fantasmes. Il est référé à autre chose que lui-même, il
nous rappelle qu'il y a autre chose: une "autre scène" à laquelle nous
sommes fatalement renvoyés. Le symbole ne fait que représenter ce qui
n'est pas là. Il peut s'agir de ce qui insiste à l'intérieur de nous-même ou
ce qui existe dans l'univers qui nous entoure.
L'entrée progressive des petits humains dans le monde des
représentations, des signes et du sens est un chemin long et difficile. Si le
désir de savoir ne les conduit pas à poser des questions, ils n'auront guère
de réponses. C'est aussi le désir de savoir qui éveille l'intérêt pour ceux
qui sont supposés avoir le savoir. Ce que la psychanalyse nous a appris,
c'est que le désir de savoir est désir de savoir quelque chose sur le sexe.
Or notre société ne lésine pas à étaler une publicité frôlant souvent la
pornographie. Si la chose se donne à voir, banale et sans discrétion, que
reste-t-il donc à découvrir, à dévoiler, à dérober, alors qu'il n'y a plus de
secret, apparemment?
Pour acquérir le savoir il faut du travail. C'est le travail qui va
transformer le savoir en connaissances qui vont nous appartenir. Celles-ci
ne peuvent être données. On ne peut pas non plus les voler. Mais il faut
payer le prix de leur acquisition et pour que ce travail soit possible il faut
des répondants qui ont le désir d'initier. Les connaissances que nous
pourrons acquérir permettent de rendre accessible à notre entendement les
richesses et les beautés de l'univers. Rien que le questionnement sur notre
nom et notre prénom peut être une entrée dans ce processus. Les questions14
sur le nom nous apprennent quelque chose sur nos origines, sur les
systèmes d'alliance et de reconnaissance des enfants. Les questions sur le
prénom nous apprennent quelque chose sur le désir de nos parents. Toutes
les réponses aux questions qui nous concernent viennent éclairer des
particularités de notre histoire et de notre identité. Les habitudes
familiales, les manières de table, les manières d'établir des rapports avec
autrui, l'ensemble des mœurs de notre milieu d'appartenance véhiculent
des marqueurs de notre identité. Ils signent à la fois une différence et une
spécificité qui ne relèvent pas de notre choix. Ils témoignent d'une
appartenance à un ensemble en même temps que de notre singularité au
cœur de cet ensemble. Chacun porte le poids d'une transmission et d'une
élection qui inscrit en nous les effets du désir d'un Autre et même de
plusieurs autres, sans lesquels nous ne serions pas ce que nous sommes. Et
notre chemin n'est pas achevé. ..
Dans la rencontre entre les mots qui nous avouent et les mots d'autrui,
nous découvrons les malentendus que génèrent les différences de
conceptions, d'us et de coutumes différents. Si de telles rencontres nous
font peur, nous refermerons bien vite nos lucarnes, préférant nos solides
assises et nos habitudes familières plutôt que le commerce avec le pays
déconcertant de l'autre. Son inquiétante étrangeté risque de mettre à mal
nos certitudes et nos préjugés. La crainte peut nous faire hésiter ainsi que
le doute... Mais si nous n'hésitons pas, nous serons confrontés à
l'impitoyable différence qui nous fait découvrir notre "amie solitude",
celle qui nous sépare les uns des autres, celle qui nous fait découvrir le
doute et l'erreur, mais qui peut aussi nous conduire vers le risque et la
grâce des échanges qui vont nous transformer. Ainsi nous
découvronsnous quelquefois autres que ce que nous croyons être.
Chacun est unique parmi ses pairs et chacun se construit sur la base de
son héritage symbolique, lequel étrangement se transforme en se
transmettant, s'appauvrit ou s'enrichit en fonction du désir dont chacun est
habité. Même si on peut constater que tous sont différents, n'empêche,
l'important c'est que chacun se reconnaît comme un maillon de la chaîne
qui relie les membres de l'espèce humaine bien au-delà et bien en deçà de
sa volonté propre. Dire cela signifie que chacun d'entre nous se doit de
répondre de l'humanité dont il est le dépositaire. Elle transite à travers
nous et nous le signifions à notre manière à nos descendants: quand on est
un être humain on ne fait pas n'importe quoi! Nous sommes des témoins
d'humanité; c'est d'ailleurs là un des enjeux cruciaux de notre temps...
Mais je crois que ces choses sont une des caractéristiques de 1'histoire des
humains qui est quand même une suite terrifiante de crimes, de guerres, de
tueries et d'exterminations. Déjà Hérodote le constatait. Et dans cette
histoire certains sont dans le lot des victimes impuissantes et innocentes,
d'autres du côté des puissants et des bourreaux. Certains jouissent sur le
dos d'autrui, d'autres payent pour eux. Et ce qui rend la jouissance15
redoutable c'est qu'elle est inconsciente, hors langage, ce qui veut dire
qu'aucun signifiant ne peut mettre une butée à cette force qui déferle
comme un ouragan de la mort2.
Alors l'identité dans tout cela? Sommes-nous ce que nous faisons? Ce
que nous disons? Ce que nous désirons? Ce que nous combattons? Ce que
nous subissons? Quelquefois les événements nous conduisent à découvrir
d'étranges tendances, des impulsions inattendues, ce qui nous fait dire:
"Je n'aurais jamais cru que j'aurais fait telle ou telle chose...". Ni ange ni
bête, mais quelquefois en proie au retour du refoulé où se pointe le
"pervers polymorphe" (c'est ainsi que Freud défmissait l'enfant), qu'en
est-il donc de l'être singulier que chacun de nous est? Gardes-chiourmes
le jour, pleurant en écoutant Brahms le soir, en famille: dans quelle
jouissance se complaisaient les bourreaux des camps de concentration qui
étaient des gens ordinaires, comme vous et moi? Qu'en est-il donc de la
liberté de nos choix? Qu'en est-il des injonctions éducatives qui visent à
faire grandir les petits humains? La vertu s'enseigne-t-elle, comme le
demandait Protagoras dans un célèbre dialogue socratique? Et surtout:
qu'est -ce donc que l'être humain?
Différents discours apportent des réponses à cette question: les
idéologies sont légion et les théories sont plurielles. Pour ma part, c'est
dans la maison de Freud que je trouve de quoi nourrir ma réflexion. C'est
lui qui a élaboré une théorie du désir, reconnaissant l'importance du rôle
de l'inconscient où nos affects et notre jouissance prennent leur source.
C'est lui qui a mis en lumière le fait que la construction de l'identité
consiste en une suite d'actes psychiques inconscients au travers desquels
un sujet devient lui-même3. Il souligne que "l'identification est connue de
la psychanalyse comme expression première d'un lien affectif à une autre
personne" et qu'elle "joue un rôle dans la préhistoire du complexe
d'Œdipe". Ce lien archaïque très fort implique un désir d'incorporation de
l'objet investi, mais dans ce cas l'objet va disparaître. Le cannibalisme
sous ses différentes formes fonctionne selon ce modèle d'ailleurs. Mais
chez "l'infans" non membre d'une société cannibale, dès lors que les mots
auront pris le relais de la chose du fait de la substitution des objets
symboliques au plaisir d'organe, dès lors que l' infans substituera au lait
maternel des paroles qu'il va boire avec le même plaisir et qui vont le
vivifier, cette incorporation sur le mode cannibale fera place à des
phénomènes d'introjection. L'introjection permet au sujet de retrouver
l'objet en lui et donc de pouvoir se séparer de l'objet de la réalité. L'acte
psychique de l'introjection nous enrichit des qualités de l'objet. Le
bénéfice que le sujet en tire est un plaisir subtil de constater que, quoique
différent, il est "comme" l'autre! Car nos acquis identitaires renvoient aux
qualités aimées, admirées chez l'autre. Précisons que l'introjection peut16
concerner un ensemble de caractéristiques comme elle peut concerner un
"trait unique" de l' objet.
Ceux qui jouent un rôle dans nos identifications représentent des
idéaux et fonctionnent comme des modèles. Ils éveillent le désir d'être
comme eux. Nous introjectons leurs qualités qui vont constituer en nous
cette instance que Freud a appelée l'Idéal du moi. Cet Idéal du moi
représente en quelque sorte un idéal pour le moi: héritier du complexe
d'Œdipe il nous soutient dans nos efforts pour croître. En fait nous
pouvons être fascinés par la richesse de leur esprit comme nous pouvons
être fascinés par leur perversion. Nous reconnaissons à ceux qui sont nos
modèles d'identification une autorité, c'est-à-dire un pouvoir d'influence
qui va infléchir notre identité et la faire croître. Je rappellerais que
l'étymologie d'autorité procède d'auctor, ce qui veut dire auteur. Auctor
a donné le verbe "augere" qui signifie ce qui fait croître. C'est sur fond
d'identifications à des "héros" de notre enfance, vivants ou morts, que
nous avons fait les efforts qui nous ont permis d'être dignes d'eux. Ils ont
été les représentants d'idéaux qui nous tenaient à cœur. Introjecter leurs
qualités nous a permis d'advenir ès humanité et a déterminé nos choix de
valeur. Ils parlent toujours à bas bruit au fond de notre conscience et
meublent nos rêves. Mais les héros sont fatigués... sinon morts et les
hommes d'affaire qui les ont remplacés ne mobilisent guère les idéaux de
nos descendants. Les grandes batailles qu'ils proposent sont celles de la
conquête des marchés... franchement il n'y a pas de quoi rêver!
L'être que nous sommes, le sujet singulier et divisé que chacun de nous
est, se construit ainsi à partir de terreaux différents selon le temps et
l'espace mais chacun porte dans les replis de son psychisme des
aspirations, des rêves et cet indestructible désir qui nous maintient dans la
vie. Ce désir se révèle souvent plus fort que notre capital biologique. Car
chez les humains le symbolique prime: il échappe aux discours
fonctionnels des programmes génétiques et chante une chanson que le
sujet entend fort bien au fil de ses errances initiatiques. L'important n'est
pas seulement le pain mais cette "vertu" qui exige "un minimum de
confort"4 et qui permet de découvrir que l'important ce sont les valeurs
symboliques qui fondent notre humanité. La justice, la solidarité, la
compassion, la création, la beauté réjouissent le cœur des "êtres pour la
mort" que nous sommes. Sans investissement dans des valeurs, la vie
vautelle la peine? L'extraordinaire crue du "malaise dans la culture"5 dont
témoigne notre société est une réponse. Comment I'humain peut-il vivre et
survivre dans une société aussi inhumaine que la nôtre? Comment
pouvons-nous résister à la houle et rester des témoins d'humanité? Dante
était sans doute en proie au même désarroi quand il écrivait la Divine
Comédie pendant une des guerres les plus ravageuses que l'Italie a connue.17
Confronté à I'horreur des tueries et des trahisons, il écrit:
HConsidérez ce qu'est votre semence
VDUSn'avez pas étéfaits pour vivre comme des bêtes
Mais pour suivre la vertu et la connaissance "6.
Nos privilèges d'Européens sont grands mais le monde devient de plus
en plus petit et l'incommensurable malheur des humiliés et des offensés
ne cesse de croître. Ne sommes-nous pas solidaires de tous les humains?
Ce n'est qu'en parlant que nous découvrons notre ignorance et le poids de
nos stéréotypes. Mais qu'est ce que parler?
En dépit de ce que les discours dominants de notre monde moderne
nous invitent à croire, parler c'est bien autre chose que communiquer.
Calqué sur le modèle de la cybernétique, le schéma des processus de la
communication entre un émetteur et un récepteur met subtilement en place
un sujet qui ne serait qu'un élément d'une machine. Norbert Wiener, à qui
nous devons cette théorie, est ainsi à l'origine, sans l'avoir voulu, d'un
mode de pensée, lequel, comme le "Cheval de Troie", pénètre les esprits
et les institutions, invitant à croire que pour que "le message passe" il
suffit de bien s'y prendre et surtout manipuler la langue et les esprits afin
d'éviter ces "vagues" qui empêchent de travailler tranquillement, en ordre.
Sommes-nous toujours bien conscients des présupposés fascistes qui
soustendent une telle théorie? Car parler c'est bien autre chose que
communiquer. .. parler c'est avant tout s'adresser à quelqu'un. Or la
cybernétique, qui est un des modèles de fonctionnement des systèmes
biologiques entre autres, n'a rien à voir avec le symbolique, élément
spécifique et fondateur de l'identité humaine.
Rappelons que chaque être se représente le monde qui l'entoure et qui
I'habite au moyen de signifiants qui permettent de séparer et de distinguer
les choses et les objets les uns des autres. Freud avait fait dès 18957
I'hypothèse que les premières perceptions de l'infans concernaient des
"masses mouvantes" relativement indifférenciées. C'est ce que la langue
allemande appelle ein HDing" (il n'y a que "chose" ou "machin" qui
convienne pour traduire Ding). Petit à petit cette devient un objet
identifiable, eine HSache". Les signifiants qui deviendront peu à peu des
mots sont en fait des symboles qui permettent de représenter les objets en
les faisant entrer dans le langage où ils pourront devenir des de
connaissance. Ainsi les humains font-ils partie d'une espèce vivante qui
peut se représenter ce qui n'est pas là, se représenter ce qui est absent,
parler du passé, imaginer l'avenir, entrer dans l'histoire à travers les
discours des uns et des autres.. .
Le symbolique pur, sans lien concret avec aucun objet observable,
comme par exemple certaines formules mathématiques, physiques,
chimiques, biologiques, etc. permet des recherches et des découvertes
grâce à des algorithmes qui ne peuvent que s'écrire. Ils désignent la