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Identités et cultures minoritaires dans l'aire anglophone

De
253 pages
La notion de "visibilité" est très usitée dans certains pays de l'aire anglophone contrairement à la France où le discours est majoritairement celui de l'"invisibilisation" ethnique. Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, la notion de "visibilité" connaît des fortunes diverses en raison des luttes antiracistes et du combat pour l'égalité des droits. Partant d'exemples historiques ou contemporains, ce livre met en évidence les processus d'occultation ou de dévoilement des identités ethniques, instrumentalisées par le groupe majoritaire ou les groupes minoritaires.
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Contra vim mortis non est medicamen in hortis.

Cet ouvrage est dédié à notre collègue et amie Lucienne Germain, qui vient dřentreprendre, après une lutte vaillante, le long voyage solitaire dont on ne revient jamais.

7

Introduction « Minorité visible »: un concept ambigu
Didier Lassalle Université Paris Est-Créteil (UPEC)
En occident, la question des minorités remonte à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, lorsque certains groupes nationaux ou ethniques se sont retrouvés soumis, par le jeu des conquêtes militaires et des accords politiques, à la domination dřautres groupes ethniques ou nationaux, en particulier dans des entités impériales telles que lřEmpire austro-hongrois. La vision de minorités nationales combattant pour leur indépendance est alors lřune des données centrales de la vie politique européenne 1. Cette conception perdure jusquřen 1945, date à laquelle Louis Wirth, dans un article célèbre, actualise cette définition classique de « minorité » et la remplace par une autre, beaucoup plus sociologisante et parfaitement adaptée au contexte urbain américain moderne :
Nous pouvons définir une minorité comme un groupe dřindividus qui, en raison de leurs caractéristiques physiques ou culturelles, sont distingués des autres au sein de la société dans laquelle ils vivent par un traitement différentiel et inégalitaire et qui, de ce fait, se considèrent comme victimes de discrimination collective. Lřexistence dřune minorité dans une société donnée suppose

1

Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales, Le Seuil : Paris, 1999.

8
lřexistence dřun groupe dominant correspondant qui jouit dřun statut social plus élevé et de plus grands privilèges2.

Le point intéressant pour notre propos est que Wirth introduit conjointement dans cette définition le concept dř « identifiabilité » par lequel des individus, partageant un ensemble de traits saillants les distinguant de leurs concitoyens, sont assignés à un groupe spécifique faisant lřobjet de pratiques discriminatoires. Bien entendu, dans le contexte américain, et en raison des origines familiales du grand sociologue, ce sont surtout aux modalités de lřintégration sociale des Noirs et des Juifs quřil songe lorsquřil le propose. Plus généralement, la position des minorités ethno-raciales est à cette époque très délicate. Paul Schor montre que si la démographie américaine fait de la race une catégorie fondamentale, celle-ci est pourtant absente des enquêtes anthropométriques de grande ampleur réalisées par le Bureau of Home Economics entre 1920-1940. Cette Řtransparenceř des minorités reflète leur exclusion du groupe des consommateurs potentiels, et plus généralement, leur marginalité dans la sphère économique. Dans son article de 1959, Hannah Arendt développe le concept dř « identifiabilité » en opposant la notion de « visibilité », dont elle décrit le caractère intrinsèque comme Řinaltérable et permanentř, avec celle dř « audibilité », un phénomène temporaire persistant rarement au-delà dřune générationř3. Cette extrême dichotomie est discutable puisque dans de nombreux cas, lř « audibilité », par le truchement dřun langage ethnique ou dřune manière de sřexprimer spécifique (les argots noirs ou latino aux USA Ŕ gangster rap ; la langue des jeunes du 9-3 en France, etc.), est également un marqueur de lřethnicité ainsi que de la classe
2

Louis Wirth, "The Problem of Minority Groups", in Ralph Linton (ed.), The Science of Man in the World Crisis, New York: Columbia University Press, 1945, p.347. 3 Hannah Arendt, ŖReflections on Little Rockŗ, Dissent, 6, 1959, pp.45-56.

9 sociale, et peut renforcer la « visibilité ethnique » ou, au contraire, lřatténuer. Dřautre part, la « visibilité » comporte un fort élément culturel qui autorise un éventail très large, et parfois contradictoire, dřinterprétations. Par exemple, le « blanchiment » de la perception des Italo-américains aux États-Unis au XXe siècle lřillustre très clairement. Stefano Luconi, dans son article traitant de lřethnicité et de la race dans leur représentation identitaire, souligne que ce nřest que très récemment que les Italo-américains ont fini par sřassimiler pleinement aux autres groupes dřimmigrants dřorigine européenne. Classiquement, tous les immigrants non-européens aux États-Unis (constituant pour partie les diasporas de masse), les groupes indigènes ainsi que les descendants des esclaves africains (qui commençaient seulement à être acceptés avec réticence comme membres à part entière de la « communauté nationale »), peuvent, à cette époque, être englobés sous lřappellation générique de « minorités visibles ». Il existe dřailleurs quelques exemples précoces de son utilisation dans la littérature sociologique en référence à des groupes minoritaires tels que les JaponaisAméricains ou les Mexicains-Américains4. Cřest ainsi que la politique raciale prend forme en réaction à la revendication originelle de « visibilité » de populations jusque-là largement et paradoxalement « invisibilisées ». Cependant, la notion de différence fondée sur des relations de pouvoir structurées (tel que le racisme) étant quasiment évacuée de cette formulation, elle ne présente pas une alternative crédible à celle de la « race », et perd alors de son intérêt. Dřautre part, la législation sur les Droits Civils, progressivement mise en place dans les années 1960 au moyen de mesures de discrimination positive (affirmative action) et le système des quotas ont conduit à une différentiation raciale et ethnique croissante qui a rendu lřexpression trop imprécise, trop inopérante, pour être utilisée dans la recherche en sciences sociales ou comme une catégorie dans les recensements ultérieurs de la
4

Leonard Bloom & Ruth Riemer, ŖAttitude of College Students Towards Japanese-Americansŗ, Sociometry, 8(2), pp.157-173.

10 population américaine. Ce nřest que très récemment quřelle a réapparu dans les travaux de certains chercheurs américains pour désigner la communauté musulmane victime de la multiplication des persécutions et des attaques racistes suite aux attentats terroristes du 11 septembre 2001 : les membres de cette « communauté » Ŕ en particulier les femmes Ŕ sont facilement identifiables à leurs vêtements traditionnels, symboles extérieurs de leur appartenance religieuse, et constituent donc une « minorité visible »5. Il existe pourtant des différences. La couleur de peau nřest généralement pas négociable alors que le nom, les appartenances religieuses, les caractéristiques vestimentaires peuvent être abandonnés si nécessaire6. Pour certaines minorités, la « visibilité ethnique » nřest donc pas permanente : elle peut être mobilisée et instrumentalisée dans lřexpression de revendications politiques et/ou sociales ou désactivée à volonté. À cet égard, le cas des Italoaméricains est exemplaire comme le montre Nancy C. Carnevale dans son étude dřune communauté intégrée Blancs/Noirs du New Jersey. Celui de la lutte pour la « visibilité » des Juifs sépharades dans les grandes villes américaines, décrit par Nadia Malinovich, en présente une autre approche tout aussi passionnante. En 1984, lřexpression « minorité visible » apparaît dans le titre dřun rapport parlementaire canadien : Equality Now!7 Cependant, cřest la loi canadienne de 1986 sur lřégalité des chances au travail (Employment Equity Act 1986) qui la définit précisément et lřofficialise comme lřun des quatre groupes
5

Selcuk R. Sirin, Nida Bikmen, Madeeha Mir, Michelle Fine, Mayida Zaal and Dalal Katsiaficas ŖExploring dual identification among Muslim-American emerging adults: A mixed methods studyŗ, Journal of Adolescence Volume 31, Issue 2, April 2008, pp. 259-279. 6 Pap Ndiaye, « Question de couleur. Histoire, idéologie et pratiques du colorisme » in Didier Fassin et Eric Fassin, De la Question sociale à la question raciale, Paris : La découverte, 2006, pp. 45-62. 7 Bob Daudlin, Equality Now! report of the Special Committee on Visible Minorities in Canadian Society, House of Commons issue no. 4, Ottawa : Queen's Printer for Canada, 1984.

11 nécessitant des mesures de protection et de promotion appropriées : les femmes, les populations aborigènes, les personnes handicapées, et les « personnes qui font partie, en raison de leur race ou de leur couleur, dřune minorité visible au Canada ». Mais ce nřest quřen 1996, quřelle commence à être utilisée comme catégorie fonctionnelle dans le recensement de la population canadienne. En réponse aux critiques qui lřaccusaient de mettre en place un « dénombrement racial », le responsable de la statistique canadienne (Chief Statistician of Canada) souligna que la question posée dans le recensement ne concernait pas la « race » mais les « minorités visibles », et quřelle permettrait au gouvernement dřappliquer avec plus dřefficacité sa politique dřégalité des chances dans le secteur de lřemploi8. Lřun des principaux problèmes est dřétablir précisément la liste des groupes minoritaires qui doivent être classés dans cette catégorie. Au Canada, une personne est considérée comme appartenant à une « minorité visible » si elle nřest ni de « race caucasienne » ni de couleur blanche (non-Caucasian in race and non-white in colour). Cette rubrique statistique regroupe donc des individus dřorigine ethnique, nationale, géographique et de caractéristiques phénotypiques très diverses, comme lřindique le tableau qui suit. Curieusement, les aborigènes ne font pas partie des « minorités visibles » car, selon la loi canadienne, ils bénéficient de dispositions spécifiques en raison de leur antériorité dřétablissement sur le sol canadien. Le concept de « minorité visible » est désormais largement utilisé dans lřanalyse sociodémographique : il sřagit pour les experts de contrôler lřefficacité des politiques multiculturelles grâce à la création dřindicateurs fiables et ciblés de lřinclusion sociale.

8

David Kertzer and Dominique Arel, Census and Identity, Cambridge : CUP, 2002, p. 15.

12 Classification canadienne des minorités visibles 9 1 1.1 1.2 1.3 1.4 1.5 1.6 1.7 1.8 1.9 Minorités visibles Chinois Sud-Asiatiques (Indiens, Pakistanais, Panjabi, Sri Lankais) Noirs (Africains, Haïtiens, Jamaïcains, Somalis) Arabes/ Moyen-Orientaux (Arméniens, Égyptiens, Iranien, Libanais, Marocains) Philippins Sud-est-Asiatiques (Cambodgiens, Indonésiens, Laotien, Vietnamiens) Latinos Américains Japonais Coréens

1.10 Autres 2 2.1 2.2 Minorités Non-visibles Aborigènes Blancs

Pour leur part, les Australiens et les Néo-Zélandais, confrontés aux problèmes spécifiques de leurs populations aborigènes ainsi que de leurs minorités respectives, ont adapté leur classification en conséquence et nřutilisent pas ce vocable susceptible de générer une certaine confusion. Pour ces deux pays,
9

[http://www.statcan.gc.ca/concepts/definitions/minority01-minorite01a-eng.htm] (18/5/2009).

13 la définition des peuples indigènes est beaucoup plus pertinente car ces derniers font lřobjet de statuts législatifs et constitutionnels spécifiques : en Nouvelle-Zélande, les Maoris ont droit à quatre représentants au Parlement depuis 1867 ; en Australie, les aborigènes et les îliens du détroit de Torres constituent la circonscription électorale pour la Commission régionale afférente. Cependant, Adrien Rodd montre que si, pour les Maoris, le prix à payer pour « lřégalité » fut lřeffacement de leurs particularismes (une forme dřinvisibilité), ceux-ci jouent désormais volontiers de leurs représentations en optant, au gré de leurs intérêts, pour une « identité changeante », « visible » ou « invisible », dans leurs rapports à la société dominante. De même, Sheila CollingwoodWhittick souligne que, historiquement, la question de la « visibilité ethnique » était dřune grande importance au sein de la colonie de peuplement blanche dřAustralie, et quřelle a conditionné les politiques dřassimilation mises en place à la fin du XIXe et au XXe siècle. Enfin, Maryline Brun analyse lřinvisibilité linguistique et politique des Tasmaniens dřorigine mixte ainsi que le rôle clé joué par lřhybridité dans la construction sociale des différences et la catégorisation des populations. Au début des années 1990, lřexpression traverse lřAtlantique et se répand au Royaume-Uni mais également en France où elle est introduite dans le vocabulaire sociologique par le biais de sa traduction québécoise. Au Royaume-Uni, lřexpression englobe au départ lřensemble des groupes ethniques minoritaires Ŕ définis par les recensements de la population de 1991 et de 2001 Ŕ dont les membres partagent une même couleur de peau sombre (Noirs, Indiens, Pakistanais et Bangladais). Elle est involontairement médiatisée lorsque la police londonienne (London Metropolitan Police) décide de lui donner un caractère officiel dans sa tentative de désamorcer les accusations de racisme dont elle fait lřobjet en 2004. Les représentants de la police prétendent alors quřelle permettrait de distinguer les Noirs et les Indo-Pakistanais des autres minorités Ŕ telles que les minorités irlandaise et grecque dont les membres sont « invisibles », selon la nouvelle terminologie, puisquřils ont la peau blanche Ŕ sans craindre de

14 froisser les susceptibilités ou dřexacerber les tensions. Cette décision est très sévèrement critiquée par lřAssociation Nationale des Policiers Noirs (National Black Police Association) qui dénonce son inutilité et la confusion quřelle est susceptible dřentraîner : pour eux il sřagit essentiellement dřune opération de communication aux relents de Řpolitiquement correctř 10. Cependant, bien quřelle soit encore employée sporadiquement dans les médias ainsi que dans certains travaux scientifiques, elle nřa pas véritablement prospéré dans lřenvironnement britannique. En effet, lřutilisation de lřexpression « minorité visible » nřa jamais été recommandée par les ministères concernés. Par exemple, le DFES (Department for Education and Skills) annonce clairement sur son site internet que : « ce ministère ne promeut pas lřemploi de cette terminologie comme alternative à Řminorité ethniqueř »11. Black and Minority Ethnic (BME) est désormais lřexpression officiellement employée par la presse, les organisations communautaires, les agences chargées de faire respecter lřégalité des chances et de lutter contre le racisme ainsi que par les rapports officiels, pour désigner lřensemble des groupes minoritaires: elle est censée être moins stigmatisante pour la population « non-blanche » puisquřelle inclut également des groupes ethniques composés de Blancs non répertoriés dans la catégorie des « Britanniques blancs ». Pourtant, le document de consultation sur le recensement publié par lřONS en 2007 Ŕ qui examine la pertinence des nouvelles catégories ethniques et/ou des modifications suggérées Ŕ a relancé le concept en lřélargissant pour inclure les « personnes ayant une apparence différente de celle de la majorité »12. Ce
10

The Telegraph, 26 December 2004, ŖBlacks and Asians? No, they're 'visible minority ethnics' say policeŗ, [http://www.telegraph.co.uk/news/uknews /1479775/Blacks-and-Asians-No-theyre-visible-minority-ethnics-say-police.html] (21/05/2009). 11 [http://www.standards.dfes.gov.uk/ethnicminorities/raising_achievement/whats_ new /terminology] (21/05/2009). 12 ONS, 2011 Census : Ethnic group, national identity, religion and language consultation, 2007.

15 nouveau développement a été accueilli avec satisfaction par un certain nombre dřorganisations sikhs qui réclamaient des données sur les « minorités visibles » depuis plusieurs années car selon eux : « Les minorités visibles ont récemment dû faire face à de plus grands défis et ont subi une discrimination plus forte […] Les Sikhs sont probablement la minorité la plus importante et la plus visible localement »13. De la même manière, le Conseil Écossais des Communautés Juives (Scottish Council of Jewish Communities) a déclaré que:
La visibilité nřest pas simplement une question de couleur de peau. Il existe de nombreux facteurs qui rendent une minorité repérable, c'est-à-dire visible. Ces derniers comprennent lřutilisation publique dřune langue autre que lřanglais, un accent et des pratiques culturelles spécifiques telles que manger Kasher ou Halal, lřinterruption dřautres activités pour des prières régulières ainsi que la tenue vestimentaire et la couleur de peau. Il est évident que de nombreux Juifs sont victimes de discrimination et de racisme en raison de leur visibilité, et le rôle du Conseil dans la lutte contre ces comportements est amélioré par lřaccès à une information statistique fiable14.

Pour David Fraser, cřest aussi le cas de la minorité Rom, « doublement visible » en raison de ses caractéristiques « raciales » et « culturelles », et qui fait lřobjet de discriminations et de violences, en particulier de la part du système judiciaire anglais. En fait, selon le document de consultation précité, des informations concernant les populations classées sous le vocable « minorités visibles » sont requises par 54% des personnes et des organismes sondés (gouvernement central et administrations locales, experts, groupes dřintérêts spécifiques, prestataires de services municipaux, etc.), principalement dans le but de contrôler lřincidence de la discrimination fondée sur lřapparence physique.

13 14

Ibid., p.12. Ibid., p.13.

16 En France, lřexpression apparaît dans les médias en référence aux populations non-blanches à la fin des années 1990, quand il devient évident que ces minorités Ŕ jamais officiellement mentionnées dans le discours politique Ŕ ont envahi la sphère publique et doivent être considérées avec attention : lřexemple classique de cette nouvelle sensibilité à la couleur de peau étant lřéquipe française de football (Black, Blanc, Beur) qui gagne le championnat du monde en 1998. Le concept de « minorités visibles » est alors intégré dans le discours public, mais souvent à titre dřeuphémisme maladroit, pour désigner les citoyens français résidant dans les banlieues des grandes villes ou dans des zones de relégation, et occupant des emplois socialement dévalorisés (agents de sécurité, manœuvres), des niches ethniques dans le domaine du sport et du spectacle ou se livrant à la délinquance et aux activités économiques parallèles 15. La signification de lřexpression sřest ensuite étendue de façon à y inclure les minorités culturelles et/ou religieuses dont le comportement et les pratiques sociales se détachent nettement de la façon de vivre dominante : le cas des musulmans est particulièrement instructif à cet égard car leur « visibilité » de plus en plus grande dans lřespace public (mosquées, voile islamique, tenues « traditionnelles », boutiques spécialisées, rayons de nourriture Halal dans les supermarchés, fêtes religieuses, etc.) fait lřobjet dřattaques continuelles de la part des médias, des hommes politiques, et de simples citoyens. Cependant, pour le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), cřest une vision plus classique qui prévaut : les « minorités visibles » françaises nřincluent que les Noirs, les Arabes et les Berbères, les Asiatiques, les Indo-pakistanais et les personnes dřorigine métisse16. Cette définition souligne le fait que ce qui importe nřest pas lřorigine
15

Éric Fassin, The Black Minority in France – Visible and Invisible, Revised version of the paper presented at the panel : ŖRace After the Riots in Franceŗ AAA Meetings, San José, CA, November 17, 2006. 16 CRAN, Baromètre des discriminations à l‟encontre des populations noires de France, [http://www.islamlaicite.org/IMG/pdf/310107_cran.pdf] (7/7/2009).

17 des personnes, ou leur appartenance religieuse et culturelle, mais bien leur couleur de peau ou leur phénotype : une version « raciale » plutôt quřethnique ou ethnoculturelle du concept. Plus récemment, le concept de « minorités visibles » a fait lřobjet dřune attaque en règle de la part du Comité des Nations Unies pour lřélimination de la discrimination raciale (CEDR). Ce dernier a argumenté, en référence à lřutilisation de cette expression dans de nombreux documents officiels canadiens, quřelle nřétait peut-être pas conforme avec les buts et les objectifs de lřarticle 1 de la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale17. Le Comité recommandait donc à lřÉtat partie (le Canada) de : « poursuivre sa réflexion, eu égard au paragraphe 1 de lřarticle premier de la Convention, sur les incidences de lřemploi de lřexpression Ŗminorités visiblesŗ pour désigner des « personnes, autres que les autochtones, qui ne sont pas de race blanche ou qui nřont pas la peau blanche » (loi sur lřéquité en matière dřemploi de 1995) 18 ». De la même manière, lřUNESCO semble préférer la notion de « groupe racisé » à celle de « minorité visible » qui est reléguée dans la même souscatégorie obsolète que celles, encore plus infamantes, de « groupe racial » et de « race »19. En outre, des universitaires ainsi que
17

Article premier - 1. Dans la présente Convention, l'expression «discrimination raciale» vise toute distinction, exclusion, restriction ou préférence fondée sur la race, la couleur, l'ascendance ou l'origine nationale ou ethnique, qui a pour but ou pour effet de détruire ou de compromettre la reconnaissance, la jouissance ou l'exercice, dans des conditions d'égalité, des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans les domaines politique, économique, social et culturel ou dans tout autre domaine de la vie publique. [http://www2.ohchr.org/french/law /cerd.htm] (27/12/2009). 18 Nations Unies, Rapport du Comité pour l‟élimination de la discrimination raciale, Soixante-dixième session (19 février-9 mars 2007) ; Soixante et onzième session (30 juillet-17 août 2007), Assemblée générale, documents officiels, Soixante-deuxième session, supplément no 18 (A/62/18), p.17. [http://daccessdds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/G07/442/01/PDF/G0744201.pdf?OpenElement] (27/12/2009). 19 Micheline Labelle, Un Lexique du racisme : Étude sur les définitions opérationnelles relatives au racisme et aux phénomènes connexes, Coalition

18 certains des membres de ces « minorités visibles » ont également critiqué le concept pour six raisons principales. Premièrement, il tend à rassembler une grande variété de personnes sans tenir compte de leurs besoins spécifiques. Deuxièmement, il exclut dřautres groupes qui sont également victimes de discrimination raciale. Troisièmement, il contribue à entretenir une catégorie dépassée fondée sur des hypothèses « raciales » éculées et totalement discréditée au plan scientifique. Quatrièmement, il peut être utilisé comme euphémisme à la notion de « race », permettant ainsi de contourner le problème du racisme20. Cinquièmement, le terme est trop vague et bien trop lié au contexte pour être véritablement opérationnel : dans certaines zones urbaines des très grandes villes occidentales, les Blancs eux-mêmes constituent une « minorité visible ». Finalement, lřexpression homogénéise et classe les individus exclusivement en fonction de leur apparence physique sans faire grand cas de ce quřils peuvent partager, au-delà de leurs différences immédiatement perceptibles, avec les autres groupes quřils côtoient. Le concept est également problématique puisque la frontière entre « visibilité » et « invisibilité » se trouve parfois considérablement brouillée et perméable. Les différences « visibles » sont en réalité celles considérées comme socialement significatives dans un contexte particulier. Ainsi une personne dřorigine nord-africaine qui sera remarquée et très « visible » en France le sera probablement bien moins au Canada ou au Royaume-Uni : ces deux pays nřayant ni le contentieux colonial de la France avec les pays du Maghreb ni sa position dans le processus migratoire qui en est issu. Dřautre part, se rendre
internationale des villes contre le racisme, documents de discussion, Numéro 1 UNESCO et CRIEC, 2006. 20 Glossaire de termes reliés au multiculturalisme. [http://www3.onf.ca/ duneculturealautre/text.php?txt=glo] (21/5/2009). Karim H. Karim. La définition de minorité visible : une analyse historique et culturelle, Recherche et analyse stratégiques (RAS), Planification stratégique et coordination des politiques, Ministère du Patrimoine canadien.

19 « identifiable » comme membre dřun groupe minoritaire peut constituer un moyen pour développer et renforcer le sentiment dřappartenance (port de vêtements ou dřattributs spécifiques à une religion ou à une culture). En outre, le processus de « racisation », qui consiste à distinguer un groupe de personnes Ŕ jusquřalors fondues dans la masse des citoyens ordinaires Ŕ pour le soumettre à des lois ou des pratiques discriminatoires particulières, cherche fréquemment à rendre lřinvisibilité ethnique ou culturelle « visible » afin de faciliter le repérage de ceux que lřon veut cibler (cas des Juifs à qui lřon impose le port de lřétoile jaune lors du dernier conflit mondial). Pour conclure dans ce registre, si lřon admet lřexistence dřune ou de plusieurs minorités « visibles » sur un territoire donné, il faut alors accepter lřexistence dřune majorité « invisible » : le groupe majoritaire ayant lřinsigne privilège dřêtre aveugle à sa propre couleur considérée comme universelle21. Si lřexpression « minorité visible » nřenglobe pas seulement les individus partageant un ensemble de phénotypes déterminés mais sřétend à tous ceux qui affichent des marqueurs de confession religieuse ou dřappartenance culturelle spécifiques, alors elle peut être utile pour rendre compte de leur expérience sociale partagée de la discrimination et du racisme ainsi que de leurs difficultés dřintégration. Sřen remettre à cette expression peut aussi constituer un moyen dřéviter les ambiguïtés véhiculées par une terminologie « raciale » datée sřappuyant souvent sur les stéréotypes et les préjugés. Cřest ainsi que Vincent Latour examine les destins croisés des musulmans en France et en Grande-Bretagne en suivant leur trajectoire vers la « visibilité » : des groupes pourtant très hétérogènes en termes dřorigine, de nationalités, dřobédience religieuse, mais soumis à des rigidités sociales similaires. Pour sa part, Karin Fischer sřinterroge sur ce qui constitue la « visibilité » et « lřinvisibilité » dans le cadre irlandais en étudiant un sousgroupe méconnu, celui des « sans religion » (une catégorie du recensement). Longtemps restés « invisibles », ils commencent
21

Pap Ndiaye, « Question de couleur. Histoire, idéologie et pratiques du colorisme », op.cit., p.61.

20 seulement à être pris en compte dans le paysage socioculturel irlandais, dans les débats politiques, au sein des médias, et dans le monde éducatif en particulier. Enfin, dans son analyse comparative de la « visibilité ethnique » des Irlandais en Angleterre et des Polonais en Irlande, Gràinne OřKeeffe-Vigneron montre comment deux sociétés, lřune déjà pleinement multiculturelle, lřautre confrontée au pluralisme depuis seulement une décennie, intègrent et/ou acceptent la manifestation des différences culturelles au sein des populations blanches allochtones. Il nřest pas inutile de rappeler que cette question de « visibilité » / « invisibilité » ethnique était abordée dřune manière bien différente dans les sociétés antiques. La contribution dřAnne Vial-Logeay qui suit cette introduction nous transporte dans lřEmpire romain dont lřindifférence en matière ethnique est bien documentée, et où la distinction était originellement dřordre linguistique (Grec/barbare), avant dřévoluer sur un terrain culturel, ethnique et moral. Pour Cicéron, il existait différents niveaux de la société humaine : le lien naturel du genre humain, la race, la nation, la langue ; un lien plus intime qui rassemble les membres dřune même cité. Ainsi, le caractère ethnique était à la fois reconnu et dépassé, la ciuitas romana subsumant les différentes patries.

Phénotypes et construction sociale

23

Rome ou l’indifférence ? De l’invisibilité ethnique à l’universel
Anne Vial-Logeay Université de Haute-Normandie
En traitant du « modèle romain, de lřinvisibilité ethnique à lřuniversel », je mřapprête à vous faire changer dřaire : Rome, dřépoque : lřantiquité, et sur ma lancée, de notions conceptuelles : en effet, comme je le soutiendrai, il nřy a pas de visibilité ethnique à Rome. Le terme dřethnie, on le sait, dérive du grec ethnos au pluriel ethnè, et désignait à lřorigine les peuples nřayant pas adopté le modèle politique et social de la cité-État, polis. Non seulement sřagit-il ici dřune définition au départ négative de lřaltérité (mais sans aucune connotation raciale ou racisante, rajoutée tardivement), mais surtout cette notion nřentre pas en ligne de compte à Rome, qui parle volontiers de gens, terme applicable aussi bien à la famille au sens large quřà ce que nous traduisons généralement par peuple, voire nation, et nřaccepte pas et ne pense pas en terme dřethnie. Corollaire de cette absence, et cřest ce que je voudrais esquisser dans un deuxième temps, il nřy a pas pour autant dř« universalisme abstrait », tel quřon le réfère, parfois un peu hâtivement, au modèle français. Il nřy a pas de visibilité ethnique dans le monde romain, où lřon observe une invisibilité tout aussi surprenante quřattendue. Surprenante, car la présence dřétrangers à Rome se fait sentir, et très tôt, constituant une singularité remarquée. Rome, à la différence des Grecs et de leur droit de cité octroyé au comptegouttes, se distingue en effet par une extraordinaire capacité dřassimilation, si bien que le nombre dřétrangers acquérant le statut de citoyen romain et la culture gréco-romaine (en vigueur à Rome) ne cesse dřaugmenter au long de son histoire, jusquřà culminer en

24 212 avec lřoctroi de la citoyenneté romaine (avec ses privilèges, mais aussi ses devoirs fiscaux) par le biais de lřÉdit de Caracalla à tous les hommes libres de lřEmpire romain qui ne lřavaient pas encore1. Ce phénomène suscitait dřailleurs lřétonnement, voire les critiques, des Grecs, qui étaient pourtant les principaux bénéficiaires de ce processus. Avant quřAelius Aristide, dans son fameux Éloge de Rome (144 ap. J.-C.), ne fasse de cette facilité à sřy intégrer lřun des principaux titres de gloire de lřordre romain, Denys dřHalicarnasse se demande comment, à force dřadmettre des apports étrangers (et il sřagit encore surtout, à la fin du Ier siècle av. J.-C., de peuples italiens), Rome ne sřest pas « entièrement barbarisée »2. Mithridate, roi gréco-oriental soulevé contre les Romains, condamne à son tour le caractère composite et pluriethnique de ses adversaires : Rome est un « dépotoir dřimmigrants » (conluuies conuenarum)3. En dépit de toute lřadmiration que le national-socialisme porte au modèle romain, ce trait lui fait, à lui aussi, problème : les théoriciens et historiens vont donc porter un regard sévère sur la bigarrure originelle, insistant sur le caractère rédempteur de lřélément nordique, seul garant et caution de la grandeur de Rome4. Il faut noter en effet que les Romains ont choisi pour récit des origines le degré le plus bas dans les récits de fondation puisque Rome sřest constituée par mélange : Tite-Live, dans son Histoire romaine, oppose explicitement le geste de Romulus et Rémus ouvrant leur cité comme asile aux esclaves, fugitifs, étrangers de tous poils à la prétendue autochtonie des Athéniens5. Concrètement, la vision de lřautre nřétant pas, comme celle des Grecs, dominée au départ par un principe binaire de
1

Cf. Ph. Gauthier « Générosité romaine et avarice grecque : sur lřoctroi du droit de cité », Mélanges Seston, 1974, pp. 207-215. 2 Denys dřHalicarnasse, Antiquités romaines, I, 90. 3 Cité par Justin, XXXVIII, 7, 1. 4 Cf. J. Chapoutot, Le National-socialisme et l‟Antiquité, Paris : PUF, 2008, p.74 sqq. 5 Cf. Tite-Live, Histoire romaine, I, 8, 4-6. Pour autant, la présence des étrangers sur le sol de Rome reste difficile à quantifier : cf. D. Noy, Foreigners at Rome, London: Duckworth, 2000.

25 catégorisation grec/barbare, il nřy a pas, à Rome, dřimage globale de « lřétranger » en tant que tel. Une telle attitude pourrait en revanche faire attendre une sensibilité accrue aux différences ethniques : il nřen est rien. Nous savons, et y portons manifestement plus attention que les Romains, que saint Augustin était berbère, Septime-Sévère, empereur de Rome, Africain, Apulée le rhéteur néo-platonicien du IIe s. ap. J.-C., auteur de lřÂne dřOr, venait de Numidie, et cřest tout juste si nous apprenons que ce même Apulée était originaire de Madaure, qui nřétait pourtant pas tout près de Rome Ŕ jřy reviendrai. Cette invisibilité ethnique, même si elle est moralement satisfaisante et politiquement correcte, est surtout, de façon moins anachronique, validée par de bonnes raisons : si nous nous fions aux critères romains, elle sřavère parfaitement logique. Au sens plein du terme, parce que la couleur nřest pas un critère dans lřAntiquité. Comme lřont montré plusieurs critiques, le traitement réservé aux Noirs, hommes a priori les plus éloignés de Rome, confirme6 que lřimage du Noir ne saurait constituer un repoussoir absolu, et cette observation ne leur est pas seulement réservée : Lloyd A. Thompson note que, si les représentations mentales des Romains admettent différents degrés de développement, cette distinction repose sur des critères civilisationnels, en fonction du plus ou moins grand degré de développement atteint, et associent alors, à lřoccasion, « pale-white northern and central Europeans and blacks »7. Quant aux objets portant des représentations de Noirs à Rome, en dépit de certains gauchissements de traits (lèvres épaisses, nez plat, pygmées du Nil) on ne saurait en conclure à un racisme primaire, tout au plus une familiarité des Romains avec les Noirs, la croyance populaire à leur puissance apotropaïque : « What is indicated, then, is not the „status‟ of blacks, but the fact that blacks possessed a variety of

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Cf. J. Vercoutter, J. Leclant, F. M. Snowden, J. Desanges, L‟Image du Noir dans l‟art occidental, Paris, 1976. 7 Lloyd A. Thompson, Romans and Blacks, University of Oklahoma Press, 1989, p.18.