Imaginaire de la maladie au Gabon

Imaginaire de la maladie au Gabon

-

Livres
195 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Dans cette étude qui décrypte les différentes conceptions de la maladie dans l'imaginaire des peuples africains du Gabon, l'auteur met en dialogue les pratiques de la médecine occidentale moderne avec celles de la médecine traditionnelle africaine. L'objectif de l'auteur est d'inciter les différents praticiens de la médecine à aborder l'être humain dans sa totalité, surtout quand il s'agit de le comprendre pour mieux le soigner.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 mars 2007
Nombre de lectures 119
EAN13 9782336256184
Signaler un abus

IMAGINAIRE DE LA MALADIE AU GABON

L.Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02444-1 EAN : 9782296024441

Simon-Pierre E. MVONE NDONG

IMAGINAIRE DE LA MALADIE AU GABON
Approche épistémologique

Préface du Docteur Pierre Marie Gontran Maka

L'Harmattan

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Déjà parus
Claude KOUDOU (sous la direction de), Côte d'Ivoire: Un plaidoyer pour une prise de conscience africaine, 2007. Antoine NGUlDJOL, Les systèmes éducatifs en Afrique noire. Analyses et perspectives, 2007. Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Ecclésiologie africaine de Famille de Dieu, 2007. Pierre FANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social, 2007. Sous la direction de Diouldé Laya, de J.D. Pénel, et de Boubé Namaïwa, Boubou Hama-Un homme de culture nigérien, 2007. Marcel-Duclos EFOUDEBE, L'Afrique survivra aux afropessimistes,2007. Yaléry RIDDE, Equité et mise en œuvre des politiques de santé au Burkina Faso, 2007. Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique noire francophone, 2007. Albert M'P AKA, Démocratie et société civile au CongoBrazzaville, 2007. Anicet OLOA ZAMBO, L'affaire du Cameroun septentrional. Cameroun / Royaume-Uni, 2006. Jean-Pierre MISSIÉ et Joseph TONDA (sous la direction de), Les Églises et la société congolaise aujourd'hui, 2006. Albert Vianney MUKENA KA TA YI, Dialogue avec la religion traditionnelle africaine, 2006. Guy MVELLE, L'Union Africaine: fondements, organes, programmes et actions, 2006. Claude GARRIER, Forêt et institutions ivoiriennes, 2006 Nicolas MONTEILLET, Médecines et sociétés secrètes au Cameroun, 2006. Albert NGOU OYONO, Vague-à-l'âme, 2006. Mouhamadou Mounirou SV, Laprotection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique: l'exemple du Sénégal, 2006. Toumany MENDY, Politique et puissance de l'argent au Sénégal, 2006. Claude GARRIER, L'exploitation coloniale des forêts de Côte d'Ivoire,2006.

A Jérémy et Frantz, afin que la discussion continue

So:m:maire
Sommaire .. Préface. ................... . . In.troduction Chapitre I Médecine: la rencontre entre rationalités Recours aux sources Le soin du corps et de l'âme 7 ........... 9 13 33 47 58 71 83 85 105 108 111 123 130 131 141 142 145 155 159 164 170 175 183 191

....................

Chapitren
L'initiation est une quête de soi Chapitre ill Entre deux rationalités: la cause et le sens Deux systèmes et deux langages pour la médecine Chapitre IV Une approche scientifique de la médecine traditionnelle La science Science et croyance Chapitre V La consultation: un art et une sagesse L'axe des relations familiales L'axe des relations communautaires Chapitre VI Les systèmes de la violence Violence du système familial Le système de la sorcellerie Violence des sociétés secrètes Chapitre vn L 'homme et l'être total L'être total L'éthique à la rencontre des médecines Chapitre Vill Médecine: « Ou bien ou bien » Conclusion Croisement des rationalités Bibliographie

PRÉFACE Étonnante et admirable est la kaléidoscopique biodiversité de la nature: diversité des planètes, des étoiles et des galaxies; diversité des espèces; diversité des cultures et des civilisations. Magnifique, en effet, est cette biodiversité qui permet d'affirmer qu'à chaque peuple, une culture. Et, étant donné que c'est à travers sa culture que chaque peuple élabore son ou ses systèmes de soins, n'est-il pas normal d'affirmer qu'à chaque peuple correspondent ses pratiques de soins, ses "médecines" : la médecine technologique et conventionnelle (O.M.S.), que l'Occident expansionniste a réussi à imposer au monde entier, à la faveur de ses conquêtes et les médecines traditionnelles correspondant au génie culturel des peuples qui les produisent? À l'orée de la Mondialisation, chaque peuple se doit d'apporter la quintessence de ses cultures comme contribution à l'élaboration d'une culture humaniste mondiale, voire interplanétaire. Pour ce faire, chaque peuple a le devoir d'explorer, de passer au crible toutes ses médecines afin de retenir les pratiques médico-socio-sanitaires qui, en toute objectivité, rendent un service certain. La fusion de toutes ces médecines (conventionnelle et traditionnelle) en un Système de Santé de Synthèse qui sache utiliser à bon escient chaque compétence, tel est l'idéal que l'O.M.S. propose à l'ensemble des nations en son sein réunies. Et, lorsque chaque peuple sera arrivé à mettre au point son Système de Santé de Synthèse (la Chine semble très avancée

dans ce domaine), le dialogue inter et transculturel qui, présentement, en est encore à ses balbutiements, prendra toute sa signification, toute son ampleur et toute son efficacité, notamment pour prévenir les dérives d'une mondialisation aveugle, en sauvegardant les diversités spécifiques à chaque peuple, source d'enrichissement pour toute l'humanité. C'est pour prendre une part active à ce «dialogue des voix multiples» entre les peuples, en matière de Santé, que l'auteur invite le lecteur à une réflexion épistémologique bien nourrie sur « imaginaire de la maladie au Gabon ». Ce discours dialectique très soutenu, dont l'auteur nous suggère, d'entrée de jeu, le ton, la teneur et le sens, nous rappelle les idées fortes suivantes: De Socrate: «L'âme est la source de tous les maux et de tous les biens qui échoient au corps et à I'homme tout entier... C'est donc l'âme qu'il faut soigner d'abord et avant tout, si l'on veut que les parties de la tête et du reste du corps se portent bien» (Platon: Charmide). Du Docteur E. V. Gbodossou, président de l'O.N.G. internationale PROMETRA, qui travaille à la promotion des médecines traditionnelles de par le monde: « Le tradithérapeute indigène croit à l'existence d'une force externe qui, par des évènements logiques à leur rationalité, peut engendrer ou occasionner des maladies. Cette croyance aux forces extérieures, maîtrisée par la connaissance des thérapeutes, leur permet de délivrer la personne du mal. Et, partant, l'art de guérir s'appuie sur le même cheminement qui va du diagnostic étiologique au traitement ». De Kant: «La raison n'est pas suffisamment capable de gouverner sûrement la volonté à l'égard de ses objets et de la satisfaction de tous les besoins qu'elle-même multiplie pour une part. .. ».

10

De Tobie Nathan: Pour être efficient (donc utile à ses patients), tout thérapeute (qu'il soit conventionnel ou traditionnel) doit « aller à la rencontre de l'Autre» découvrir sa culture, en utilisant le même langage que lui (ce que facilite l'usage de sa langue spécifique), car «nous ne sommes pas seuls au monde ». C'est au prix de cette descente au fond des racines culturelles du patient (les Peuhls diraient: «djokkerendam », c'est-à-dire: «remonter la sève ») que le thérapeute pourra « comprendre les intentions profondes du patient ». Laissons-nous donc guider par l'auteur dans les dédales captivants de son discours dialectique: nous apprendrons, chemin faisant, comment mener à bien ce « dialogue inter et transculturel à voix multiples », afin, comme le dirait Byron Good, d'« humaniser l'enseignement de la biomédecine, changer l'attitude des médecins, faire progresser les préoccupations sociales dans la pratique médicale, afin que la médecine devienne un domaine théorique et conceptuel autant qu'une pratique humaine ». Chemin faisant, nous apprendrons, avec l'auteur, à "étudier la maladie dans le contexte des mondes moraux propres" à la société gabonaise et à repenser les revendications épistémologiques du bon sens de la médecine gabonaise, réalisant ainsi un véritable travail d'anthropologie médicale", seule capable de "résister à l'emprise de la rationalité instrumentale dans l'univers de vie". Bonne lecture! Dr. Gontran Maka Libreville, le 01/12/05

Il

INTRODUCTION
Étudier les éléments interdépendants grâce auxquels s'organisent les rites et les pratiques de soin au Gabon, faire œuvre d'épistémologue et surtout s'engager dans une expérience intellectuelle qui puisse être utile aux institutions universitaires et sanitaires d'Afrique et du Gabon, tel est l'enjeu de ce livre. Cet ouvrage répond à une question philosophique essentielle; il s'agit de la problématique de la souffrance humaine. Comment mieux prendre en charge la santé de l'homme vivant conformément aux représentations de sa tradition africaine? Cette question permet de découvrir la véritable nature de celui à qui le médecin propose des soins; c'est lorsque le donneur de médicaments peut bien juger l'état présent du patient qu'il apporte meilleur remède. Le travail du diagnostic implique une connaissance anthropologique dont le médecin ne saurait se passer s'il ne veut pas considérer son patient tel un simple réceptacle de ses théories ou une masse d'organes. Jean-Jacques Wunenburger note dans cette perspective que: «La médicalisation des signes et des maux par le patient engage donc une aventure intellectuelle dont on ne mesure pas toujours les obstacles et l'impact sur l'issue de la médicalisation. Le travail d'un médecin commence donc par la recherche de l'information, manifeste, déclarée, aussi bien que celle qui est muette ou dissimulée. À certains égards le travail cognitif du médecin relève d'abord d'une enquête, qui n'a d'égale que la recherche de traces, d'indices, de signes qui ne peuvent conduire à ce qu'on cherche qu'au prix de mille précautions, ruses, détours, tests et contre-épreuves »1.
1 WUNENBURGER (J.-J), Imaginaires et rationalité des médecines alternatives, Paris, Les Belles Lettres, 2006, pp. 44-45.

Ce propos nous conforte dans l'idée que l'on ne peut pas exercer la médecine de la même manière en France qu'au Gabon sous le prétexte que la science est universelle. En s'articulant au tour de la médecine afticaine, notre réflexion se présente comme une philosophie de la compréhension des maux et inscrit les acteurs de la santé dans une dynamique proactive. Cela nous permet d'envisager des programmes d'actions concrètes afin de faire avancer la santé en Afrique par la médecine traditionnelle. Une telle orientation de la pensée invite le gouvernement à prendre des précautions pour ce qui est de sa volonté de valorisation des médecines traditionnelles; car il faut nécessairement se mettre à l'abri des délires. Les déclarations de certains supposés tradithérapeutes venant des pays amis, laissent supposer que le domaine de la médecine traditionnelle est un champ encore trop fragile. Ils ont une propension à aboutir à des positions extrêmes et cela peut faire du tort à ce qu'il y a de meilleur dans la médecine traditionnelle. La vigilance du philosophe dans ce domaine a pour intention constituante d'éviter que le système de santé ne se laisse pénétrer par des dérives qui sont incompatibles avec I'histoire de la rationalité médicale. Depuis 2005, je suis la petite voix du désert, elle signale (en prenant certains risques) que les frontières entre la rationalité et l'irrationalité deviennent étroites; l'irrationalité est en train d'entrer dans l'académie et cela est une autre explication de la crise de l'université gabonaise. C'est particulièrement en ce qui concerne la dimension religieuse de la médecine traditionnelle que j'ai souvent exprimé, très honnêtement, un certain nombre de difficultés; je redoute le syncrétisme. En fait, beaucoup de médecins modernistes qui pratiquent aussi la médecine traditionnelle ont des pratiques qui ne relèvent plus véritablement de la science, mais de la gnose (du terme grec gnosis). Au-delà des connaissances universitaires, ces médecins initiés prétendent être porteurs 14

d'un savoir absolu qui fait d'eux des sages; ils oublient que la science, notamment la médecine reste tributaire d'une histoire qui transfonne ses énoncés. Toutefois, on peut aussi s'inquiéter de la diabolisation toujours possible de la religion traditionnelle par les chrétiens ou les musulmans. De toutes les façons, il y a crise des rationalités parce qu'il y a eu une séparation entre la rationalité et la tradition par le philosophe Socrate qui a consacré une rupture irréversible avec la Tradition en introduisant la rationalité. Pourtant, on ne devrait pas opposer rationalité et tradition surtout dans ce domaine précis (la médecine), car Socrate lui-même est revenu vers la tradition moyennant un détour par la raison critique qui vient ensuite légitimer ce qu'il y a de meilleur dans la tradition. On note qu'avant de mourir Socrate demande à ses amis, d'une manière pressante, de sacrifier pour lui le coq qu'il doit à Esculape. Ce geste du père de la philosophie nous amène à rapprocher les imaginaires dans le champ de la médecine afin de nous inscrire dans la dynamique d'une véritable science en action, selon l'expression de Bruno Latour. On peut renoncer à définir la science de façon nonnative à partir des modalités qui ne tiennent pas compte des contextes culturels que l'exercice de la médecine implique; c'est en tant que norme culturelle qu'il convient d'approcher toute chose pour qu'elle puisse prendre la valeur de scientificité. La consolidation des liens entre la modernité et la tradition passe par une collaboration entre les praticiens de la médecine scientiste et ceux de la médecine traditionnelle: les praticiens de la santé devraient considérer l'imaginaire de la maladie dans les cultures gabonaises et africaines. Cela devrait permettre aux institutions d'envisager la fonnation des personnels médicaux pour une meilleure prise en charge de la maladie dans le contexte actuel du sous-développement chronique des sociétés africaines.

15

Dans le cas du Gabon, la définition de la maladie et son traitement intègre la conception traditionnelle du monde; la représentation de la maladie se conforme à un univers peuplé d'êtres visibles et invisibles, c'est-à-dire un monde régi par des forces occultes bonnes et mauvaises. D'ailleurs, cette représentation du monde est partagée par d'autres peuples d'Afrique, notamment le peuple Rwandais. Pierre Claver Rwangabo affirme que: « Une autre cause de maladie et de désordres aussi bien physiques que psychiques à laquelle les Rwandais accordent encore actuellement, une grande importance est le mécontentement ou simplement le caprice des esprits des ancêtres que l'on appelle abazimu en kinyarwanda. Généralement, le terme abazimu est utilisé lorsque les ancêtres sont considérés comme porte-malheur ou à l'origine d'une maladie quelconque,. dans ce cas, on dit que le malade est atteint d' abazimu, surtout quand il s'agit de troubles . 2 psyc h zques».

La croyance populaire veut que le Gabon, pays dont la forêt s'étend sur plus de 23 millions d'hectares (85 % de la surface totale du pays), soit peuplé d'imbwiri ou ombwiri qui sont des esprits. Selon Raponda Walker, «les Mpongwè décrivent les imbwiri comme des êtres à forme humaine et longue chevelure tombant jusqu'aux épaules; seuls ceux qui sont en relation avec eux, peuvent les voir (Père Lossedat).. .Ils sont répandus dans les airs ou localisés dans les bois, les collines, les cavernes, les promontoires escarpés, les récifs, les bancs de roches ou les grandes termitières en forme de pyramide »3. Signalons que la récolte des plantes en vue des remèdes tient compte de cette géographie du
2

RWANGABO (P. C1.), La médecine traditionnelle au Rwanda. Préface de Robert Anton, Paris, ACCT - Karthala, 1993, p. 44. 3 RAPONDA WALKER (A.), Rites et Croyances des peuples du Gabon, Libreville, 2005, p. 22. 16

peuplement des génies. En fait, les médecins, contrairement aux tradithérapeutes, en fonction de leur formation universitaire, ne peuvent pas entrer en contact avec ces êtres et ces forces afin de les utiliser en bien ou en mal. Les tradithérapeutes utilisent des moyens subtils permettant d'entrer en contact avec les divers mondes auxquels l'homme se rapporte; il s'ensuit donc que dans la mentalité gabonaise les maladies n'ont pas que des causes physiques. Pour l'homme ordinaire, elles sont la conséquence de l'utilisation malveillante des forces invisibles contre un innocent; la rationalité seule s'avère alors infructueuse dans la recherche des solutions relatives aux problèmes de santé: on affirme l'incompétence des médecins modernistes dans certaines pathologies. La prise en compte de l'imaginaire dans la mise en évidence des causes des maladies implique nécessairement une approche du malade et non celle du médecin ou de la maladie. La particularité de cette approche est qu'elle comporte un principe déterminant, celui-ci autorise que l'on place le porteur de la maladie, lui-même, au centre de ce colloque singulier dont les participants sont: les soignants et le soigné. Désormais, le malade n'est plus à appréhender comme ce «sujet interchangeable d'une maladie ni a fortiori de le réduire à celle-ci, ni d'en faire un objet de la médecine »4; il s'agit plutôt d'envisager le principe selon lequel tout malade est pris dans «son absolue singularité, autrement dit, de le considérer comme une personne unique et irremplaçable »5. Il est par conséquent nécessaire de placer le malade au centre de tous les enjeux thérapeutiques puisque nos analyses et nos compréhensions des phénomènes relèvent du rapport nature/culture.
4

LARCHET (J. -C1.), Le chrétien devant la maladie, la souffrance et la
Ibidem

mort, Paris, Cerf, 2002, 75.
5

17

C'est pour cette raison que toute approche de la médecine ou de son développement restera marquée, dans ses pratiques, par la culture du peuple pour lequel celle-ci n'est qu'une forme de manifestation culturelle. Cela justifie la dénomination de médecine traditionnelle, c'est-à-dire une médecine qui dépend des représentations mentales, religieuses et sociales, en un mot, des manifestations culturelles des personnes qui la pratiquent en dehors du monde occidental. Elle est une médecine qui traite surtout des problèmes de santé en référence à l'environnement, à l'écologie et, en cela, se rapproche de ses sources égyptiennes et de l'Afiique profonde. Dans cette médecine, la guérison implique une action combinée des hommes et des dieux: «les Égyptiens, et en particulier le célèbre grand prêtre et architecte Imhotep, considéraient que le traitement des maladies ne pouvait résulter que d'une alliance entre les dieux et les hommes, en utilisant des recettes relevant du sacré» (Pr. Dominique Belpomme)6. Imhotep était, dans l'Égypte antique, le premier des grands médecins, en son temps, il était qualifié de « Supérieur des scribes du roi» et de « Chef des dentistes et des médecins ». Ces attributs collent bien au nganga hautement initié. Les nganga de la forêt gabonaise sont des prêtres, ils s'illustrent quoique oralement, dans les œuvres de l'esprit. Cette culture religieuse détermine les questions de la vie et de l'existence dans toute l'Afrique. Cela dit, la saisie, mais aussi la détermination du normal et du pathologique devrait toujours prendre en compte les couples antagonistes: tradition et modernité, raison et imaginaire. Tout praticien doit savoir que la maladie en tant que question déterminante de l'existence ne peut se poser
6

BELPOMME (D), Ces maladies créées par l'homme. Comment la

dégradation de l'environnement met en péril notre santé. Paris, Albin Michel, 2004, p.ll. 18

d'une façon neutre, c'est-à-dire indépendamment de la culture du patient. Il est, par conséquent, nécessaire d'avoir en conscience que le rapport entre science et société dépend à la fois de particularités individuelles et des représentations culturelles. La prise en charge de la santé semble exiger de la médecine qu'elle ne procède pas exclusivement comme une science cartésienne; le praticien devrait prendre en considération la manière de vivre et de concevoir le monde. Autrement dit, l'examen de la maladie devient une question complexe dans la mesure où elle fait appel à des pratiques socioculturelles auxquelles tout Gabonais peut recourir à l'insu du grand public. Examiner un patient revient donc à le situer dans son univers habituel en utilisant ses représentations propres; un langage qui parle à sa conscience, d'où l'utilisation de la poésie, de la chanson, des relations sociales, des plantes, de la lumière, des animaux et tout ce qui participe de son environnement. C'est dans l'utilisation de toutes ces catégories de la vie et de la pensée que le diagnostic étiologique, le pronostic et la prévention ont toute leur importance en thérapeutique traditionnelle gabonaise. Pour sortir de cet afro-pessimisme, en ce qui concerne la médecine, il faut commencer à la penser au-delà de sa réalisation technique afin de penser le remède comme le rapport du réel à un idéal qui s'applique à l'humanité et à l'immortalité. La philosophie de la médecine sera, à cet effet, une philosophie de l'unité et de l'identité à conquérir; la médecine demeure justement le domaine de la conquête de soi en ce sens que le corps communie à l'âme afin que I'homme puisse coïncider avec son modèle idéal, l'Immortel; cette projection de lui-même qui selon

19