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Imaginaire, science et discipline

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486 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 289
EAN13 : 9782296311671
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IMAGINAIRE, SCIENCE ET DISCIPliNE

GÉOGRAPHIES
sous la direction de

£N L1.B£:R.T$
Georges Benko

GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.
Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économle contemporaine G.B. BENKO ed., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habüat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAUD ed., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état d'alerte? L. CARROUÉ, B. ODENT, 1994 De l'atelier au territoire. Le travail en quDte d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 Dynamique de l'espace Français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIÈRE, 1996 La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL,1996 Du local au global. Les initiatives locales pour le développement économique en E"urope et en AlnéTique C. DEMAZIERE, ed., 1996 Dynamiques territoriales et mutations économiques B. PECQUEUR,ed., 1996 Imaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997

IMAGINAIRE,

SCIENCE ET DISCIPLINE

Olivier

SOUBEYRAN

Université de Pau

Préfaces Bernardo Secchi

de Corboz

et André

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal, Québec, H2Y lK9 Canada

@ Couverture: Hélène Soubeyran, "Ciel Terre de Lune", 1992, (Les livres du ciel, Tome V, vol. 2, 70x15x12 cm, Shibori sur Satin Merveille BUCOL) Photo: Patrice Tourenne

@ L 'Harlt1attan, 1997 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Juillet 1997 ISBN: 2~7384-3821-0 ISSN: 1158-41OX

SOMMAIRE

Préface de Bernardo Secchi Préface d' André Corboz

9 13

Introduction.

...

,.....

...17

PartieI La géograpbie coloniale évincée de la géographie vidalienne
Chapitre I La réduction de l'étonnement I. Par la situation historique brute II. Par les autres revues scientifiques III. Dissoudre un problème rt'est pas le résoudre Chapitre 2 A la découverte du numéro inaugurale. des Annales de Géographie: les articles propagandistes et leur signification fondatrices I. «La France intérieure» II. «La France et les voies de pénétration au Soudan» III. «La géographie de l'Afrique en 1880 et 1890» Chapitre 3 La mise en place des oppositions I. «Géographie de l'Europe dans ces dernières années» II. «Amérique» III. «Océanie et océanographie)) IV. «Etat de nos connaissances sur l'Amérique dU sud)) Chapitre 4 La bataille des Annales (1891-1894) du point de vue galloisien I. «La Dombes)) II. «Le rôle des articulations littorales)) III. «L'hydrographie des eaux douces)) Chapitre 5 La bataille des Annales vue du pôle duboisien I. «Le cours de géographie coloniale)) II «Maconnais, Charolais, Beaujolais, Lyonnais)) III. Le continent austral et les études historiques et géographiques Chapitre 6 L'occcupation du territoi.re desAnnales : la dynamique et la place de Vidal I. Un territoire à prendr~: quelques éléments stratégiques II. La dernière joute Dubois et Gallois dans les Annales III. Mais où donc est passé Vidal ?

39 .4 45 51

53 53 60 69 81 81 86 94 100 109 109 .10 .19 137 137 150 166 169 169 175 181

6

Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

Chapitre 7 Synthèse ...... ... I. Une économie des signes d'une géographie scientifique II. La bataille des Annales (1891-1894)

...

.193
193 205

Partie Il L'imaginaire disciplinaire eUes histoires de la pensée géographique Chapitre 1 Comprendre l'étonnement iniûal sans le détruire: l'hypothèse de l'imaginaire disciplinaire I. L'imaginaire disciplinaire: éléments de définition II. L'imaginaire disciplinaire: fausse ou vraie piste de recherche? Chapitre 2 Historique des histoires de la pensée géographique et son rapport avec l'imaginaire disciplinaire I. La terre et l'évolution humaine II. L'essai sur l'évolution de la géographie humaine III. «La naissance de la géographie humaine» IV. L'histoire de la pensée géographique en France (1872-1969) Chapitre 3 La formation de l'école française de géographie (1874-1914) I. Boucler la boucle sur la situation historique brute II. Comment réussir la greffe du nouveau III. Par des formes passerelles passent de nouveaux contenus IV. De la transformation de l'imaginaire disciplinaire à celle des frontières de l'innovation conceptuelle V. Éléments de conclusions

217 217 220

.227 227 235 241 249 261 261 262 263 268 271

Partie 111 Les fondements naturalistes de la géographie humaine: de Darwin à Lamarck Chapitre 1 L'analyse épistémologique de l'accord tacite I. Éléments de problématique II. Les difficultés méthodologiques III. La production de l'accord tacite et l'imaginaire disciplinaire IV. Un hors-Febvre: le Darwin de Vallaux V. Conclusion: de la compréhension au jugement Chapitre 2 L'analyse épistémocritique de l'accord tacite I. Hypothèse et démarche II. Environnement et progrès III. Le retournement des principes explicatifs de la théorie de l'évolution IV. De l'environnement géographique à l'environnement sans

277 277 285 292 298 303 305 305 .38 316

Sommaire

7

socialité, ou l' évictîon du lieu fondateur de1a géographie humaine... 318 V. Apprentissage et environnement dans l'origine des espèce$ ,322 VI. Remarques en guise de conclusion 328 Chapitre 3 L'analysehistOlique : les Annales revisitées 333 I. Ni vrai, ni faux: pour une preuve p~ l'histoire .33 II. Première constatation: un Darwin bien absent 334 III. Une des rares références structurantes: la questîon des récifs coralliens 339 T IV. Les références darwiniennes dans les textes doctrinaires de Vidal .39 V. La référence darwinienne: une bonne clef de lecture ? 362 Chapitre 4 Les fondements naturalistes de la géographie humaine: reconstruire. la question pertinente 369 I. Jusqu'où remonter l'écheveau? 369 II. Lareconstructîon de l'énigme: Darwin et les bulletins de la société de géographie 372 III. La pénétration du darwinisme en France au XIXe siècle 377 IV. La qllestîon pertinente tîendrait-elle aux rapports entre pensée géographique et néolamarckisme ? 382 Chapitre 5 La marque fondatrice de la géographie botanique des les Annales: l'empreinte néo-Iamarckienne... ... ..393 I. «La géographie botanique» 394

II. Tous des néo-Iamarckiens

;

.41

III. La botanique néo-Iamarkienne et sa place dans la batailles des Annales: la troisième voie de Vidal ..4 Chapitre 6 Lamarck, Darwin et Vidal: les Annales revisitées .41 I. 1896.: «Le principe de géographie générale» ~ .41 II. 1899: «Leçon d'ouverture du cours de géographie» .41 III. 1902: «Les conditîonsgéographiques des faits sociaux» .43 IV. 1903: Une incursion dans. le tableau géographique de la France. Le doute épistémologique de VidaL .48 V. 1903: Une incursion dans «la géographie humaine, ses rapports avec la géographie de la vie». L'épistémologie bicéphale de Vidal... .42 VI. 1913: Des caractères distînctifs de la géographie .46 VII. Les fondements naturalistes de l'épistémologie vidalienne: essai de synthèse et de modélisation .47
;

Conclusion

.49
;

Références bibliographiques.. Index des noms Table des figures ..;

.459 .47 .43

Images d'images
Préface de Bernardo Secchi Chaire d'urbanisme à l'Université de Venise

Il peut paraître étrange qu'un urbaniste, qui plus est italien, présente le livre d'un géographe français. Dans notre tradition, surtout dans notre tradition académique, l'introduction se doit de posséder un poids d'autorité, elle n'est pas seulement un texte qui fasse entrer le lecteur en matière, mais aussi une sorte de carte de.crédit qui l'assure du fait que le lieu mérite le voyage. Néanmoins, j'ai eu plus d'une raison pour m'intéresser à Olivier Soubeyran et en particulier à ses écrits sur l'imaginaire et la science, dans son cas la géographie. Naturellement, mes raisons pourraient être partagées par d'autres chercheurs en sciences. humaines. Je vais tenter de les énumérer en ordre. Certaines sont tout à fait personnelles. Depuis plusieurs années, je m'occupe du même thème dans le cadre de mon champ d'étude. Incitant nombre de jeunes chercheurs à explorer de nouveau les vieilles archives, à en constituer de nouvelles, moi-même les explorant et les construisant,.à la recherche, parmi les mots, les métaphores, les desseins, les théories des urbanistes, des images qui ont guidé et construit leurs idées et projets principaux. Ce que j'ai essayé de scruter et étudier, pendant ces années, ce n'est pas tant le paradigme déjà formé, mais..son émergence, non pas le. processus d' institutionalisa. tion, mais les dynamiques du discours et de sa production, les formes du discours et leur contribution à la construction des systèmes depen~ sée. André Corboz, à qui je parlais il y a quelques temps de mes recherches, m'a signalé certains écrits d'Olivier Soubeyran. Ainsi j'ai commencé à le connaître, comme un chercheur qui s'occupait de thèmes voisins de ceux auxquels moi-même je travaillais et qui, dans son parcours de chercheur, comme on pourra lire dès les premières pages de ce livre, était motivé par le même type de «stupeurs» qui a motivé mes recherches.

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Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

De toute évidence, Soubeyran et moi, de même que nombre d'autres chercheurs plus importants et plus connus, étions plongés dans un champ de réflexions analogues: celles-ci tendent, defaçon plus ou moins explicite et plus ou moins forte, à prendre une certaine distance vis-à-vis de l'histoire plus traditionnelle de ces deux disciplines, et de la science en général. En ce qui concerne l'urbanisme cela signifie ne plus rechercher un temps des «origines», un ensemble d'évènements auquel puisse être rattachée sa naissance mais plutôt en poursuivre les «racines», leurs parcours, leur convergence ou divergence, leur évanouissement ou résurgence éventuelle. Toujours concernant l'urbanisme cela veut dire assumer comme un des terrains de. recherche l'étude des «imaginaires» de différents imaginaires, de leur formation et mutation dans le temps; des lieux de leur formation et des zones de leur diffusion; des moyens concrets qu'ils utilisent pour s'exprimer et se manifester; comment ils se contaminent les uns les autres, se séparent et s'opposent, cela veut dire assumer même les imaginaires comme le terrain sur lequel se construisent les plus fertiles relations entre l'articulation de la société et celle de la science. La société n'exprime pas de demandes de recherche auxquelles les chercheurs donneraient, dans la mesure de leur. capacité, des réponses; elle n'en exprime pas au géographe, comme elle n'en exprime pas à l'urbaniste, au sociologue ou à l'économiste, et peutêtre, s'il faut s'en tenir aux résultats des nombreuses recherches de ces dernières décennies, n'en exprime-t-elle pas plus au physicien et au chimiste. A l'intérieur du flux. des évènements les différents sujets sociaux élaborent et réélaborent sans cesse des images, mélangent entre elles des images neuves et des images du passé, transfèrent des images d'un domaine à un autre, d'un champ de réflexion à un autre, utilisent des images comme des descriptions et des métaphores, comme des modèles qui reproduisent le monde ou comme allusions à une nécessité d'appartenir au même monde.Le caractère fondamental de l'image est «l'indétermination», sa possibilité d'être sans cesse interprétée et réinterprétée, de s'adapter à de nouvelles utilisations, de réussir à s'insérer à l'intérieur de nouvelles formes discursives, d'être exprimée par de nouveaux mots. Les chercheurs, géographes, urbanistes, économistes ou physiciens, spécialistes en sciences humaines ou en sciences naturelles,

Préface de B. Secchi

Il

font partie de ce mouvement social. Eux aussi élaborent, avant les paradigmes et les théories, des images. Des images quicônstruisent, comme. disait Lakatos, des engagements métaphysiques et des tabous, des choses qu'il est absolument juste .affirmer et poursuivre et d'autres qu'Une faut pas dire ou évoquer. Affirmer tout cela ne veut pas dire s'insérer à l'intérieur du grand filon de la «crise de la rationa~ lité», cela veutseulemel1t dire avoir tout au moins une idée plus sophistiquée et réaliste de la rationalité scientifique, et imaginer le.s chercheurs comme des hommes de leur temps qui assu.ment une distance critique par rapport aux évènements, aux passions, à la culture de leur temps, mais qui ne peuvent devant ces mêmes évènements,. passions, et culture,. demeurer étrangers. Naturellement, l'important n'est pas tant d'affirmer le rôle crucial de l'imaginaire dans la construction scientifique et dans chaque discipline en particulier, que de faire, dans chaque discipline et à chaque époque, un examen concret des images significatives et pertinentes' et des façons dont celles-ci interviennent pour en construire les. connotations principales; l'important est de se concentrer sur le statut des systèmes d'images, de métaphores. et de mythes et sur leur «passage» à l'intérieur de la pensée philosophique et scientifique,. un éventail d'études particulièrement cultivé par Hans Zlumenberg, comme chacun sait, et après lui par nombre d'autres chercheurs dans les disciplines les plus variées. Les recherches d'OlivierS6ubeyran sont en ce sens exemplaires. Celles-ci montrent comment en observant des archives relativement minces et découvertes à la lueur d'une nouvelle hypothèse, une hypothèse qui naît d'une interrogation, une interrogation qui naît d'un étonnement, un étonnement qui naît de l'observation aiguë de quelque chose qui apparaît en superficie comme une incohérence, il est possible de reconstruire l'histoire d'une discipline, ses racines et ses développements, les raisons de son débat interne et la place qu'elle occupe dans la société. Au long de ces dernières décades, l'histoire de la science et la réflexion épistémologique ont alimenté un débat d'une importance extraordinaire amenant tous les chercheurs occidentaux, en particulier peut-être ceux qui cultivent les disciplines au statut plus faible, frappées des doutes les plus grands si ce n'est de paralysantes incertitudes, à s'interroger profondément sur la distance qu'il y a entre la place dans la société à laquelle aspirent les chercheurs et celle qui leur est reconnue, sur le rôle .et l'importance des résultats atteints, sur le

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Olivier Soubeyran : Imaginaire. science et discipline

comportement concret et les critiques peu généreuses dont ils furent souvent sujets. L'urbaniste, peut-être plus que tout autre chercheur a souffert de cette situation; sévèrement critiqué d'être responsable d'une situation urbaine qu'il n'a pas souhaité et encore moins produite, il a essayé de se tourner vers des disciplines plus antiques et consolidées, comme d'ailleurs la géographie, tel un naufragé cherchant quelque chose qui soit en mesure au moins de flotter sur les lames. Il a essayé de diminQer ses difficultés en construisant un «espace substrat», la terminologie est de Soubeyran dont les caractères puissent être dits et étudiés en trouvant un consensus suffisant, aussi bien social que parmi l~s chercheurs, et en même temps essayé d'y imprimer l'image d'un «espace projet», (les termes sont encore de Soubeyran), par rapport auquel il serait possible d'accepter un degré minimal de consensus, mais aussi un débat plus clair et plus ordonné. En d'autres termes, il a essayé de rendre évidente une division qui remonte aux origines de nombreuses disciplines humaines. Le long du parcours il a retrouvé la géographie, non pas comme discipline «préliminaire», constitutive d'un savoir qui précède la réflexion de l'urbaniste, mais comme discipline qQi en parcourt les mêmes itinéraires, qui trouve sur son chemin des questions analogues et cherche des réponses accomplissant des pas tout à fait semblables. Des recherches comme celles d'Olivier Soubeyran permettent d'accélérer ce parcours, d'avancer sur une route qui nous est commune.

Reconstruction de «la culture duproblèrne»
Préface d'André Corboz Professeur émérite (çhaire d'histoire de l'urbanisme et de l'architecture) à l'Ecole Polytechnique fédérale deZurich

Ce qui séduit dans ce travail, c'est d'abord la démarche, parce que subtile et peu commune. Partant de son propre étonnement, Olivier Soubeyran élabore un cheminement scientifique exemplaire, tout en le fondant sur sa propre évolution. Ce livre intègre donc une dimension autobiographique - elle rend compte des questions que l'auteur s'est posé. D'où un premier avantage: alors que la plupart des comptes rendus de recherche donnent à lire un itinéraire intellectuel corrigé, c'est à dire débarrassé de ses errances, voici quelqu'un qui a le courage de restituer le pas à pas de son propre mûrissement. Les incompatibilités qu'il constate l'ont obligé à se faire l'historien de sa propre disciplîne, ce à quoi il s'emploie aVeCune rhétorique (au sens technique du terme) très habile. Il s'engage dans une voie périlleuse, puisqu'il ne se contente pas d'enquêter sur les implications de telle ou telle attitude épistémologîque, mais qu'il pousse toujours sa recherche jusqu'aux implications des implications, et ainsi de suite. C'est donc un cheminement extra-lucide: notre chercheur déploie son analyse sans sauter d'étape, sans omettre une seule observation; il progressepoînt par point, avec unextraordinaîre effet de ralenti (s'il est lîcite d'user ici d'une métaphore cinématographique). Cette attention à l'égard de la continuité des diverses étapes de son argumentation le conduit à construire une démonstration générale de nature transformiste: il bâtit un raisonnement, le porte à sesderriières conséquences, puis le révoque et prouve le contraire, ou du moins montre comment la prise en charge d'autres facteurs ou bien telle corrélation nécessaire (mais jusqu'alors inaperçue) oblige à relativiser la c.onclusion à laquelle il venait de parvenir avec force. précautions, pour repartir dans un nouveau cycle. Ou encore (pour le dire avec une image), la démarche consiste en un raisonnement continu qui abandonne en cours de route les peaux de. ses mues successives. C'est ce

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Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

que Soubeyran nomme lui-même la «[re] construction progressive de la culture du problème». Il importe de souligner qu'une telle procédure cognitive est nécessaire et novatrice dans les sciences humaines et à quel point elle répond à cette culture du paradoxe qui seule a permis les progrès foudroyants des sciences dites exactes, en particulier de la physique, au début de ce siècle (radioactivité, quanta, relativité, puis théorie du chaos, «logique floue», etc ...). En outre, l'auteur a le mérite de ne pas déboucher, à la fin de son gros ouvrage, sur des certitudes ou sur ce qui pourrait en tenir lieu. Telles, donc, les éminentes qualités de ce livre sur le plan de la conduite intellectuelle. Sur celui du contenu, on soulignera deux apports. D'abord, celui que constitue la notion d'imaginaire disciplinaire, qui est à proprement parler le nœud même de toute la réflexion; ce concept a le mérite de fournir un lieu où l'objectif et le subjectif, le politique et le social, le technique et le spéculatif se rencontrent. Mieux, ce concept revêt une portée générale, car il s'applique, mutatis mutandis, à toutes les sciences et disciplines. L'autre apport, c'est évidemment celui du constat qui est au centre même de ce travail, soit le refoulement de la géographie coloniale. Devant l'opposition tranchée entre, d'une part, Gallois, descripteur positiviste (voire paléopositiviste) jusqu'à la caricature, certain de la naturalit~ de sa démarche, et pour qui, comme pour tout préfreudien, ce à quoi l'on croit va de soi, et, d'autre part, Dubois, créateur d'une géographie comme science des localisations tournée vers l'action, on en vient à se demander si l'on n'a pas affaire à deux disciplines différentes, groupées par .erreur sous la même dénomination! On se bornera ici à poser la question, mais il faut encore souligner, à ce stade, que l'auteur a tiré de l'analyse de Dubois sa propre formulesynthèse, fort utile, par laquelle il oppose l'espace-substrat à l' espace-projet. Une telle formule a l'avantage de mettre en évidence qu'il y a (au moins) deux partenaires dans tout acte d'aménagement, l'objet et le sujet, certes, avec toutes les nuances qui s'imposent. Cette formule n'a pas seulement pour mérite de fournir un critère essentiel, elle établit la géographie (en tant que science de l'action) COmmeUn carrefour transdisciplinaire;en d'autres termes, elle montre la nécessité d'ouvrir la géographie sur les disciplines partenaires parce qu'elle implique une. approche par problèmes.

Préface d'A. Corboz

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«L'ignorance de la géographie est agréable à Dieu», écrivait Lactanceau Ille siècle. S'il avait su qu'un jour la description de la Terre.déboucherait Sur une problématique fondamentale et même que l'action intéresse la théorie générale de la Connaissance, peut-être aurait-il révisé son jugement ...

INTRODUCTION Cette recherche prend naissance dans la ténuité de latrace, dans la fragilité du fait étonnant. Elle prend donc le risque de ne pas respecter la vulgate scientifique d'aujourd'hui plutôt anti-empiriste, pour qui «l'impuissance dufait tend désormais à prendre valeur de règle»l. Mais exposons très simplement notre problème. Lorsqu'on s'intéresse à la formation de l'Ecole française de Géographie du point de vue de sa pensée, au tournant du siècle, on remarque que très peu d'auteurs ont réellement insisté sur le poids du mouvement colonial et de la géographie coloniale. Dans ce que notre mémoire collective conçoit comme œuvres fondatrices de l'Ecole vidalienne (citons entre autres Le Tableau géographique de la France, publié en 1903, mais aussi les premières thèses régionales dont celle, «exemplaire», de Demangeon sur la plaine picarde, parue en 1905), pratiquement aucune ne renvoie à l'espace colonial. C'est l'espace national qui est ici la référence. Or, (nous renvoyant à une pensée de Vidal de La Blache) les théories ne portentelles pas toujours la trace des contrées où elles se sont formées2 ? Quant aux influences conceptuelles qui jouèrent un rôle dans la fabrication du paradigme de l'Ecole vidalienne., on a plutôt tendance à reprendre celles qui ont précisément été revendiquées par les fondateUrs de l'Ecole française de géographie (Gallois, Vidal) comme l'importance de la science allemande (Ritter, Ratzel), les modèles tirés de..l'histoire naturelle (Darwin et l'évolutionnisme), ou les progrès de la géologie... mais là encore, la géographie coloniale en tant que pensée théorique semble oubliée. Récemment, des contributiqns à l'histoire de la pensée géographique comme celles de V. Berdoulay ont bien mis l'accent sur l'importance du mouvement colonial au moment de la formation de
I Stengers I. et Schlanger J.. Les concepts scientifiques, Paris, la Découverte, 1989, p. 19.
2 Vidal de la Blache P., «Récents travaux sur la géographie 1891, p.32-52 (page 42-43). de la France», Annales de Géographie, nOI,

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Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

l'Ecole française de géographie3 mais je crois qu'elles n'invalident pas l'idée ancrée dans nos mémoires que l'Ecole vidalienne s'est précisément constituée en rupture du mouvement colonial. Pourtant, regardons les Annales de Géographie, du numéro inaugural (octobre 1891) jusqu'à celui marqué par la mort de Vidal (mai 1918). Cette revue, fondée par Vidal et Dubois, tout à la fois organe de propagande et medium de fabrication du paradigme de l'Ecole vidalienne, .nous réserve une surprise de taille: l'omniprésence du phénomène colonial. Le numéro inaugural (stratégiquement important) se positionne à partir d'une problématique coloniale: les deux premiers articles (<<la France extérieure» de Foncin et «les voies de pénétration au Soudan» de Schirmer) sont des plaidoyers puissants en faveur de la colonisation (d'où d'ailleurs le terme même de géographie est quasiment absent). Un numéro inaugural où la refonte du projet géographique se fait par rapport au mouvement colonial avec un espace de référence: l'Afrique (et en particulier la bande intertropicale). Et tout au long des années qui suivirent ce premier numéro d'octobre 1891 jusqu'à la mort de Vidal, on reste surpris de cette présence coloniale. Dernier détail, dernière surprise: si l'on regarde l'ensemble des contributions de Vidal,.on constate que la majorité de ses interventions porte sur les espaces coloniaux. Ainsi, notre mémoire collective serait-elle atteinte d'amnésie, comme si une science nouvelle venue se devait de jeter quelques voiles sur ses origines? Sans doute, mais surtout une telle constatation change l'échiquier des hypothèses reçues. En effet, pourquoi ne pas essayer de comprendre la structuration du paradigme de l'Ecole française de Géographie à partir de son enracinement dans le mouvement colonial? Dans son principe, tout paraît assez simple. Soit un fait étonnant: la présence massive du fait colonial dans les Annales. Soit également un pari de recherche: que ce fait étonnant puisse constituer un point de départ fécond pour saisir l'émergence de l'EcoleJrançaise de Géographie. Fécond, cela veut dire qu'il puisse nous mener à d'autres faits étonnants, d'autres rapports imprévus4. Nous serions
3 Berdoulay v., Laformtltion de l'Ecole française de géographie (1870-1914), Bibliothèque Nationale (C.T.H.S.), Paris, 1981. 4 Suivons ainsi ce que CI. Bernard nous disait à propos du raisonnement expérimental en sciences: «si une idée se présente à nous, nous ne devons pas la repousser par cela seul qu'elle n'est pas d'accord avec les conséquences logiques d'une théorie régnante. Nous pouvons suivre notre sentiment et notre idée,

Introduction

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alors amenés, si possible, à. revisiter. plus ou moins profondément les conceptions jusque là admises, en en proposantd'a.utres,constituant, in fine, notre thèse. sur le sujet. Bien! Mais cela décrit .le rêve du chercheur tout imprégné d'un enthousiasme hernardien où il faut être «hardi .etlibre». Pourle réaliser, il n'y a qu'un moyen: risquer l'aventurede la recherche, toujours très angoissante, parfois gratifiante. Il faudra se frayer un chemin, fonder en raison chaque étape de son tracé à mesure que nous le construisons. Ainsi, dans une première partie, et pUIsque l'étonnement initial constitue le point d'ancrage de notre. recherche, il faudra minimalement yrevenir pour mieux en comprendre la nature et les contours afin de mieux voir pla.usibilité, rationalité et intérêt de notre pari de recherche (chapitre I). Nous pourrons alors véritablement nous lancer dans l'aventure et partir àla découverte des Annales de Géographie.dans leurs quinze premières années d'existence (chapitre II, III, IV). L'enjeu, nous le rappelons, est de saisir, à partir de ce fil d'Ariane que constitue laprésence massive du fait colonial dans les Annales, l'émergence de. la pensée de l'Ecole française. Ce n'est donc pas le paradigme déjà constitué que nous guettons mais, encore une fois, son émergence. Notre perspective d'analyse doit également être précisée: ce n'est pas tant le processus d'institutionnalisatipn qui retiendra notre attention qu'essentiellement les dynamiques de discours perceptibles dans les Annales qui, au-delà de leurs enchevêtrements, produisent des systèmes de pensée. Bien sûr, nous. sommes loin de considérer l'institutionnel et le cognitif comme orthogonal l'un à l'autre. Mais la formulation du problème (et ses conditions de.résolution) qui organisent notre réflexion pouvait se résumer à ces deux énoncés empruntés à. J. Schlanger: - «comment une pensée naissante se gagne-telle ?».- «une pensée naissante se gagne en s' énonçant»5. Il s'agira d'en tirer toutle parti possible. L'étonnement initial réside, pourrait-on. dire, dans une distorsion entre l'observation constatée et l'observation attendue. L'analyse du corpus des Annales nous aUra permis de travailler essentiellement à
donner carrière à notre imagination, pourvu que toutes nos idées ne soient que des prétextes à institner des expériences nouveUes qui puissent nous fournir des faits probants .on inattendus et féconds», in: Introduction à l'étude de /amédecine expérimenta/e, Paris, Champs Flammarion, 1984, p. 69 (éd. orig. 1865). 5 Stengers I. et Schlanger J., Les concepts scientifiques, op. cit., p. 93.

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Olivier Soubeyran : Imaginaire. science et discipline

partir du pôle de l'observation constatée. Mais fort des résultats acquis dans cette première partie, nous pouvons alors revenir sur notre étonnement initial non plus pour le dissoudre mais pour le comprendre. En quoi, cette fois-ci, consiste l'observation attendue, par quoi est-elle informée? Comment expliquer la distorsion? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles la seconde partie de notre recherche tentera de répondre. A cette fin, nous proposerons la notion d'Imaginaire Disciplinaire. Reprenant le concept, A. Corboz en a donné une interprétation très suggestive6. «L'imaginaire ne se réduit pas au corpus des théories et des méthodes qui organisent une science ; il s'étend aussi à son histoire, c'est-à-dire à ses réussites, ses échecs, ses vices, bref son devenir et à toutce qui entre dans ce qu'on pourrait nommer le patriotisme disciplinaire; il forme le patrimoine affectif d'une collectivité scientifique et lui sert de conscience de groupe ou, mieux, de surmoi». Notre tâche sera de montrer en quoi cette notion nous aide à comprendre ce que nous ne comprenions pas. Pour cela, il nous faudra en définir le contenu, ~aisir le moded'émergence et de fonctionnement. Mais surtout, il faudra en montrer la vrai,. semblance. Notre démarche sera alors de mettre en relation l'Imaginaire Di~ciplinaire avec un historique des histoires de la pensée géographique française. On comprend alors que dans cette seconde partie la nature du corpus d'observation change puisque ce n'est plus tant l'émergence «telle qu'elle s'est faite» qui nous intéresse, mais plutôt telle que notre pensée disciplinaire l'a reconstruite. Et conséquemment aussi, les résultats que nous dégagerons seront de nature plus conceptuellequ'informationnelle. Au-delà d'une réponse «ad hoc» aux questions posées, nous tenterons de montrer la fécondité de cette notion pour modéliser l'émergence et plus encore l'évolution de notre pensée disciplinaire. Ceci achèvera, ou plutôt, bouclera au sens propre la réflexion menée à partir de l'étonnement initial. Cependant nous verrons que la façon même dont nous avon~ pu refermer (provisoirement) cette première boîte de Pandore touchant aux rapports entre géographie humaine et aménagement, entre école vidalienne et géographie coloniale, nous en ouvre une autre, objet de notre troisième partie. Elle concerne les fondements naturalistes de l' épistémologie vidalienne.
6 C;orboz A., «Dans l'entre-deux», in : Hommage à Raymond Tschumi. Lausanne, l'Age d'Homme,
1990, p. 95-104 (voir p. 103).

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Le chapitreI partira de la constatation suivante: on s'accorde à reconnaître l'importance fondamentale des modèles n~turalistes dans l'émergence de la géographie humaine. Or il existe une situation paradoxale: d'un côté, nous remarqueronS un aCcord tacite SUl" rôle le positif et fondateur pOsé par là cosmologie darwinienne dans la naissance de la géographie humaine. Mais de l'autre cô~é, le nombre d'études démontrant cette relation es~ extrêmement réduit. Serait-ce un «impensé» qui conditionne néanmoins notre façon de concevoir la naissance de la géographie humaine et l'épistémologie de Vidal?La réponse que nous apporterons,. sans négliger la relation paradoxale elle-même, se portera plus au niveau de l'accord tacite, et cela, selon trois modalités. Nous tenterons tout d'abord de saisir la logique de sa production (étUde épistémologique), pour ensuite, dans le second chapitre, proposer une analyse de l'accord tacite en terme de vérité ou d'erreur (étude épistémocritique), pour enfin soumettre cette dernière à l'analyse historique et empirique: les Annales seront dans cette optique «revisitées» (chapitre III). On s'apercevra alors que prendre au sérieux l'accord tacite n'explique que dans une très faible mesure l'influence naturaliste sur la pensée de l'école vidalienne et en particuliersur celle de Vidal. Il amène au contraire plus de problèmes qu'il n'en résout. Du coup la question devient: comment comprendre? Le chapitre IV sera donc consacré à la reconstruction de la question pertinente et nous conduira à réfléchir, dans le chapitre V, au poids du lamarckisme dans la pensée géographique à la fin du XIxe siècle. Cette nouvelle clef de lecture s'avèrera-t-elle plus féconde pour saisir l'influence naturaliste dans la naissance de la géographie humaine et en particulier dans les textes doctrinaires. de Vidal (pour lesquels la référence darwinienne ne s'était pas avérée très féconde) ? Telle est la préoccupation du chapitre VI. Voici.brièvement résumée une progression de recherche qui ne pouvait échapper au cinghalisme. A. Corboz nous le définit ainsi: «trouver une chose .en cherchant une autre, l'anglais nomme ce phénomène serendipity depuis le XVIIIe siècle. Le tenne n'a pas d'équivalen~ français, bien que la notion paraisse chez L~ Fontaine, chez Diderot, chez Gide. Comme il vient de Serendip, ancien nom de Ceylan, j'ai proposé de le rendre par cinghalisme. L'erreur positive, le hasard, la bifurcation, l'impasse, la dérive, rendentle sujet actif, imposent un tracé non déterminé, ouvrent la démarche à l'imprévu,

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permettent d'éviter la tautologie insidieusement présente dans toute confirmation trop bien bouclée7». Mais ne plus se prévaloir d'une méthodologie stricte (permettant a priori de bien cadrer la recherche), ne nous permet plus de préjuger du cadre conceptuel à l'amont de cette même méthodologie. TI reste alors peu de chemins qui nous permettent d'assurer la rigueur, la cohérence et l'intelligibilité de la démarche... sinon celui de nous interroger de façon quasi obsessionnelle sur les rapports entre ce que l'on observe et ce. par quoi on observe. Cette circularité conjure par là-même le risque d'une progression d'où la raison serait absente. Mais le remède comporte lui-même un risque, celui de s'enliser dans l'auto-réflexif, donc de ne plus progresser. Le chemin est donc très étroit et la probabilité du message scientifique faible. Mais si nous réussissons, les fruits pourraient être beaux, et l'on pourrait les récolter aux deux bouts de la chaîne cognitive: ceux de l'information et du conceptuel. Au reste, pour éviter l'enlisement dans l'auto-réflexif ne convient-il pas de partir d'un fait étonnant qui signifie une cassure dans cette relation circulêlire ? A nous de la faire fructifier. Et cette attitude, ne nous permet-elle pas de rester fidèle à ce que Claude Bernard considérait comme essentiel chez l'expérimentateur: «douter, fuir les idées fixes et garder toujours sa liberté d'esprit»8. Le lecteur aura compris que se placer sous l'aile protectrice bernardienne permet plus d'esquiver la question de la méthode que d'y répondre. Il est vrai que débusquer et faire fructifier l'imprévu, le fait étonnant, convertir le regard latéral (souvent trop facilement étonné, donc naïf) en aiguillon fécond de la recherche, admettre lecinghalisme, tout cela sans pour autant renoncer à l'exigence de rationalité, ne nous place pas dans une situation méthodologique confortable et orthodoxe. Parce qu'elle fait problème, la question de la méthode (ou plus modestement celle de la cohérence d'une démarche de recherche) ,demande .ici quelques précisions liminaires. A ce niveau nous pensons que la question de la méthode trouvera des éléments plausibles de réponse une fois resituée dans une perspective à la fois plus large (le mouvement de l'Histoire des sciences) et plus spécifique (celui de l'Histoire de .la pensée géographique). La seconde et dernière partie de notre introduction y est consacrée.
7 Corboz A., «Mathod-Masef», Das archÎtt!ktonÎsche UrteÎl. Anniiherungen und InterpretatÎonen von ArchÎtektur und Kunst, par un collectif d'auteurs, GTAlBirkhauser, Bâle-Boston, 1989, p. 34-53. 8 Bernard CI., op. cÎt., p. 68.

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De quelle.façon émerge une.. cole de.pensée? Comment.abor é

der le problème de l'institutionnalisation d'une science? Mais également .comment Se construisent les théories scientifiques? Comment définit-on la démarcation entre science et non science? Telles. sont quelques-unes des questionsquiintéressent l'histoire des science.s. On peut imaginer que les réponses ne font. pas l'unanimité et qu'elles ont elles-'mêmes leur propre dynamique, leur histoire. Onapu constater que la grande majorité des opinions et les controverses qui les ont fait évoluer (pensons aux célèbres débats entre. Popper, Kuhn, Toulmin, Feyerabend ... ) se référaient aux «sciences dures.»9. COrrélativement - et encore une fois malgré .la diversité des points de vue, parfois même malgré leur différence radicale __ le dialogue restait possible parce qu'il s'enracinait dans un même ensemble d'exemples canoniques (Kepler, Galilée, Newton, Einstein... pour ne citer qu'eux). D'un côté, ces références «obligées», à partir desquelles les discussions peuvent avoir lieu, ont l'inconvénient de ne pas pouvoir faire travailler des perspectives qui ne les reconnaissent pas comme essentielles. Mais d'un autre côté, elles forment des nœuds de communication qui donnent mieux à voir les différences d'interprétation. Ces exemples canoniques forment, pourrait-on dire, des «gisements reconnus» à partir desquels se construit une culture de l'histoire des sciences. On connaît la fascination qu'ont exercée les succès des sciences de la nature sur les sciences humaines. Mais le réductionnisme naturaliste qui revient à vassaliser les sciences humaines a\lX sciences dures devait a fortiori s'appliquer à l'histoire des sciences elle-même. Ainsi, depuis une vingtaine d'années, nombre de sciences humaines (et la Géographie n'échappe pas à la règle) se sont agrip'"
9 En ce qui concerne Les courants majeurs de la philosophie des sciençes anglo-saxonne, on ~ut se référer notamment à : Popper K., La connaissance objective, Bruxelles, Complexe, 1978 (00. orig. 1972).Pop~r K., The logic of scientific discovery, New-York,Harper & Row publishers, 1968 (éd. org. 1959). Popper K., La quête inachevée, Paris,Calmann-Lévy, 1981 (00. orig. 1974). Pop~r K., L'univers irréso(u, Paris, Hermann, 1984 (éd. orig. 1982). Feyerabend P., Contre la méthode. esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, 1979 (éd. orig. 1975). Feyerabend P., Adieu la raison, Paris, Seuil, 1989 (éd. orig. 1987). Tou1min S., Human Understanding, vol. 1, Oxford, Clarendon Press, 1972. Bunge M., Philosophie de la physique, Paris, Seuil, 1975 (éd. ong. 1973). Kuhn Th., La structure des révolutions scienti. fiques, Paris, Flammarion, 1970 (éd. orig. 1962). Lakatos I. et Musgrave A. (sous la direction de), Criticism and the growth of knowledge, Cambridge, Cambridge University Press, 1970. Cahiers SIS n05, «Querelle de modèles», Paris, éd. du CNRS, 1984. Cahiers SIS nOB , «Karl p(jp~r», Paris, 00. du CNRS, 1985. Scheurer P., Révolutions delascienceet permanence du réel, Paris, PUP, 1979. Hamburger 1. (sous la direction de), La philosophie des sciences aujourd'hui, Paris, Gauthiers. Villars, 1986. «Travaux d'épistémologie générale», Cahiers du CREA n05, Paris, Ecole Polytechnique, 1985.

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pées aux débats de la philosophie des sciences anglo-saxonne pour penser leur propre évolution disciplinaire. La tentation était grande pour beaucoup de géographes qui s'initiaient à l'épistémologie d'interpréter (et d'agir sur) les soubresauts de notre discipline à la lumière (ou à la sanction) des «falsifications» popperiennes ou des célèbres «paradigmes» kuhniens. Je ne reviendrai pas ici sur les limites de ce désir mimétiquelO réussissant à supposer homogènes des corpus d'observations disciplinaires pourtant radicalement différents de ceux des sciences dures. Aujourd'hui, comme le signalait P. Claval, «personne ne croit plus sérieusement que l'on puisse interpréter l'évolution contemporaine de la discipline à partir du schéma trop simple de Kuhn»ll. Mais le simplisme du schémakuhnien n'est pas seul en cause: c'est notre discipline elle-même qui ne se laisse pas facilement soumettre aux questions que pose l'histoire des sciences. Ainsi, pour réfléchir sur notre émergence disciplinaire, sur l'évolution de notre savoir, les exemples canoniques dont nous avons plus haut souligné les limites, mais aussi leur importance, ne sont pas légion. A vrai dire, il n'y a que très peu de points d'ancrage à partir desquels a pu se construire une culture de l'histoire des sciences... en géographie. Il faut en effet se souvenir que dans notre histoire de la pensée géographique en France, la naissance de la géographie humaine comme pensée scientifique fut très étroitement associée à celle de la pensée vidalienne. Et si l'Histoire officielle structurée par La terre et l'évolution humaine de L. Febvre lui accorde quelques précurseurs, c'est surtout par sa radicale nouveauté qu'on la présentera. En ce sens, il y a l'avant et l'après Vidal de la Blache et jusqu'au début des années 1960 (nous y reviendrons ultérieurement) notre pensée géographique française dominante se tournait vers cet exemple canonique quasi unique. Or cette contrainte fut aggravée par le fait que notre relation au père fondateur, Vidal, fut et reste quasi affective. Une relation qui est en tout cas moins distante que, par exemple, celle des physiciens à l'égard des Ptolémée, Kepler, Galilée... et cela non seulement par rapport à l'époque, mais aussi par rapport à l'incongruité de leur adresser les
10 Molino 1., «Interpréter» in : (sous la direction de) Reichler CI., L'interprétation des textes, Paris, Minuit, 1989, p. 9-52. II Claval P., «Quelques orientations actuelles de la réflexion épistémologique en géographie: systèmes, structures et métaphores», in : ParaUelo, 37°. Revista de Estudios Geographicos, vol. 8/9, 1984, p.173-179.

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questions d'institutionnalisation, et par rapport .également à l'évolution fantastique des connaissances qui s'est produite depuis.. Ces hommes peuvent être..appréhendés comme des objets, c'est-à~dire ce que l'on réussit à mettre devant soi, c'est-à-dire hors de soi. Or je ne crois pas que les géographes, fussent-ils historiens de notre pensée, puissent traiter en objet Vidal, l'école française et ses conditions d'émergence. Nous y sommes reliés par des «cordes sensibles», qu'elles soient d'ordre intellectuel, institutionnel ou ... affectif. Et qu'on ne s'y trompe pas, ces liens ne se sclérosent pas, ils sont réactivés par une partie de ceux qui réfléchissent sur ..lareconstruction de la géographie humaine théorique. Mais c'est aussi l'esprit du temps, c'est-à-dire les enjeux sOGiaux et cognitifs actuels, qui tire la pensée vidalienne et son contexte du passé, du révolll, de l'accompli pour le mettre au devant de. la scène, comme champ des possibles. Je ne pense pas que Kepler, Ptolémée, Galilée, Newton soient,. en ce sens, aussi brûlants.d'actuali-' té. Ainsi l'objet qui nous intéresse est loin d'être soumis aux conditions idéales d'un traitement scientifique qui sont «la froideur et le recul». Mais il y a encore un autre trait particulier à notre discipline qui rend difficile sa soumission aux questions de l'histoire des sciences: cette quasi unicité de notre exemple canonique n'est pas compensée par la quantité des travaux s'y rapportant. C'est qu'en définitive, jusqu'au tournant des années soixante, les réflexions épistémologiques et l'histoire des sciences n'intéressent guère la géographie française. Il ne faut pas. oublier en effet que, durant la première partie du siècle, l'Ecole vidalienne a régné en France sans partage. Confiante dans sa méthodologie, dans la pensée de son père. fondateur et donc dans sa tradition, l'histoire officielle (c'est-à-dire celle qui consacre les préjugés scientifiques de ses fondateurs) n'avait aucune. raison d'être passée au crible de l'attitude çritique. Après tout, La terre et l'évolution humaine ne suffisait-il pas à marquer et justifier, une fois pour toutes, les fondements et la pérennité de cette école? Enfin, n'y avait-il pas chez les géographes vidaliens nourris d.'empirisme, se défiant des théories et des hypothèses, le sentiment. que la discipline se pratiquait d'abord, si l'on peut dire, avec les pieds et que, par conséquent, s'il y avait des problèmes, au lieu de se perdre en réflexions fondamentales, mieux valait «prouver le mouvement en marchant».

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Mais voici qu'à partir des années soixante, ces traits particuliers de notre discipline vont peu à peu se modifier. «Le temps des craquements» (selon l'expression d'A. Meynier) survient pour la géographie française. Et sous l'impulsion séminale de P. Claval, des réflexions sur l'histoire de la pensée géographique renaissent. Elles inaugurent une ère où, lentement, se construit une dynamique de la pensée en ce domaine. Lentement l'histoire officielle se déconstruit, c'est-à-dire qu'elle se <<localise»pour devenir elle-même objet d'histoire. Lentement, nous apprenons à ne plus croire sur parole nos pères fondateurs dans leurs quêtes de fondement. Lentement nous mettons à profit l'idée que «l'image de la science fait partie de ce. qui contraint à chaque époque l'histoire des sciences» comme le soulignait I. Stengersl2. Le paysage épistémologique se transforme. V. Berdoulay, au début des années quatre-vingt, renouvelle considérablement au travers de l'exemple canonique (c'est-à-dire: la formation de l'Ecole française de géographie), la modélisation de l'émergence disciplinaire, basée sur ce qu'il appelle l'approche contextuelle13. Bien évidemment, la reformulation du problème de la naissance de l'Ecole française allait modifier également les frontières de l'innovation conceptuelle pour qui veut ajouter sa pierre à l'histoire de notre pensée disciplinaire. En particulier, V. Berdoulay ouvrait deux boîtes de Pandore: une première touchait aux rapports entre la géographie coloniale (tournée. vers. la pensée aménagiste) et la géographie vidalienne(la géographie humaine), une seconde touchait aux rapports entre l'épistémologie de l'école vidalienne et celle de Vidal proprement dite. Nous verrons comment ces deux boîtes de Pandore ont constitué pour nous deux enjeux centraux de notre recherche. L'ouvrage de V. Berdoulay, accueilli fort discrètement lors de sa parution, est aujourd'hui en passe d'être la référence en la matière. C'est qu'en une. dizaine d'années nos attitudes ont changé. Nous nous sentons moins dépendants, moins colonisés par les modèles épistémologiques tirés des sciences dures. Les études d'histoire de notre pensée commencent à faire masse et proposent des perspectives théoriques et modélisatrices tirées de notre propre corpus disciplinaire. Nous pouvons alors échapper au «désir mimétique» ou au rejet en bloc des modèles épistémologiques phares (Popper, Kuhn) pour, en
12 Stengers 1. et Schlanger J., <<Lepouvoir des concepts» in : Les concepts scientifiques, op. cit., p. 24-56. 13 Berdoulay Y., La Formation de l'Ecole française de géographie (1870-1914), op. cit.

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connaissance de cause, les mettre à distance14. Ainsi, on reconnaît à Kuhn l'avancement considérable qu'il a permis en montrant que la science n'~stpas seulement une pratique cognitive mais aussi sociale. Seulement, on se rend compte aussi que sa modélisation passëàcôté (et donc ne la modélise pas) de la complexité et surtout de la nature des dimensions mobilisées dans la transformation de notre pensée géographique. Or, cette critique que P. Claval, V. Berdoulay et d'autres ont formulée, est doublement convaincante. D'une part, elle s'appuie sur l'étude de notre porpus disciplinaire et d'autre part S\lr une critique parallèle qui s'effectuait dans l'histoire des sciences dures elle.même. Je ne m'attarderai pas sur cette critique parallèle. On connaît bien les débats mémorables et les réactions violentes qu'ont provoqués les thèses kuhniennes. Disons schématiquement que les thèses de Kuhn se heurtèrent frontalement à. une conception dominante, purement cognitive et normative de l'activité scientifique. Dans cette conception fondamentale, se rejoignaient à l~ fois les tenants du positivisme logique et celui qui les a toujours critiqués et combattus: Popper. Et l'on peut comprendre ce qu'avait d'insoutenable, pour Popper, les thèses de Kuhn tendant à démystifier l'activité scientifique (en tant qu'elle n'était plus l'incarnation de la raison) et à confiner la démarche du savant dans une attitude frileuse et non critique. Mais, au-delà de l'antagonisme.entre Popper et Kuhn, il y a, me semble-t-il, une ttansformation plus profonde qui s'est effectuée ces dernières années dans notre sensibilité épistémologique. Il s'est opéré une modification dans la formulation des problèmes de la croissance de la connaissance scientifique. Une modification radicale puisqu'elle représente une. inversion des. pôles de l'essentiel et du résiduel. C'est cet aspect fondamental du dépassement des débats «classiques» de la philosophie des sciences. sur lequel il nous paraît important d'insister. En quoi consiste donc..cette inversion. des pôles. de .1'essentiel et du résiduel, cette nouvelle «donne épistém.ologique logique» ? J. Schlanger l'évoque parfaitement: «C'est l'invention qui fait que la connaissance a une histoire. C'est pourquoi l'histoire des sciences rencontre directement la question de l'invention, soit à travers des études parti..
14 On pourra se reporter aux:
0°40-41, 1989.

Cahiers de géographie du Québec 0°32 (87), 1988 et Espaces-Temps

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culières de cas, soit à partir d'une réflexion d'ensemble sur le corpus changeant de la connaissance. L'histoire des sciences comporte à sa façon une représentation de la novation. Plus ou moins explicitement, elle prend aussi position sur le statut du nouveau, et ajoute ainsi toute une dimension de réflexion»15. C'est donc l'émergence du nouveau, le processus de découverte, la formulation de l'hypothèse qui pourraient être désormais au centre de notre sensibilité épistémologique. Ce ne sont plus seulement les produits de la science qui intéressent l'historien des sciences, mais l'activité de production de la science. Du coup, lanature des corpus d'observations s'en trouve elle aussi modifiée. Que cela soit en biologie ou en physique, les documents «officiels» (articles reconnus, livres fondamentaux) ne sont plus aussi pertinents puisqu'ils font la part trop belle à la rationalisation a posteriori du savant. Plaçant les questions de la novation théorique au centre des cas étudiés, l'historien des sciences ne peut guère faire confiance à l'image que les savants donnent d'eux-mêmes dans leur production publique. Par contre, traquer la façon dont travaille réellement le savant dans son laboratoire, avoir accès au bricolage effectué par sa pensée, devient possible si nous pouvons faire de l'ethnoscience dans un laboratoire16 et si nous avons accès à tout un corpus «privé» : brouillons, lettres, carnets de notes, etc. TIfaut noter que ce décentrage des corpus d'observations dans ce qui tient de l'anecdotique ou de l'essentiel débouche également sur une inversion des références qui éclaire le sens d'une découverte scientifique. Ainsi, il était connu que Newton s'intéressait à l'alchimie; «toutefois ce renseignement n'avait pas d'importance pour quelqu'un qui étudiait les Principia: le grand auteur de cette œuvre avait bien le droit de s'amuser comme il l'entendait, c'était son affaire et non celle des historiens»17. Or R. Westfall, s'appuyant sur le corpus «privé» et non seulement sur les œuvres produites de Newton, montre
15 Schlanger J., «Novation et histoire», in : Stengers I. et Schlanger 1.., Les concepts scientifiques op. cit.,p. 89-116 (p. 89). On pourra également consulter du même auteur: J. Schlanger, l'Invention intellectuelle, Paris, Fayard, 1983. 16 Callon M. (sous la direction de), La science et ses réseaux, Paris, La découverte, 1989. Latour B., «L'ethnographie des laboratoires», in : Cahiers STS. n05. op. cit., p. 68-75. Latour B., La vie de laboratoire, Paris, La découverte, 1988. En géographie, voir par exemple: Loi D., Robie M. C., Tissier 1. L., «Les camets de Vidal de la Blache, esquisse du Tableau», Bulletin de l'Association des géographesfrançais, n° 4, 1988, p. 297-311. 17 Pomian K., «La rationalité, l'irrationalité et la science», in : Annales E.S.C., nOS, 1975, p. 11271134 (p. 1127).

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un. contraste frappant entre l'activité scientifique intermittente de Newton et .la continuité. de ses préoccupations alchimiques. Ce sont elles qui apparaissentconune sa passion la. plus soutenue (pendant plus de trente ans).. Pour l'analyste, il n'est plus possible de les considérer comme anecdotiques. Elles sont centrales. En particulier, dans la genèse de ce qui fut l'une des plus grandes découvertes scientifiques de tous les temps, la loi de la gravitation universelle, l'alchimie, selon Westfall, ajoué un rôle de première importance. Mais il n'y a pas que la dimension individuelle à occuper les historiens des .sciences dures, désormais plus accrochés au contexte de découverte. Poursuivant en cela l'hypothèse kuhnienne (la science comme pratique sociale), ils poussent plus loin l'idée des communautés scientifiquesl8. C'est aussi l'arrimage de ces deux dimensions, individuelle et collective, qui leur apparaît essentiel de saisir. Ainsi, Callon,Latour et d'autres encore démystifient la production du fait scientifique en laboratoire. Ils en révèlent toute la complexité et en déconstruisent la solidité. Le Fait scientifique n'a plus rien à voir avec l'idée d'un simple constat. La construction est subordonnée à tout un réseau. d'intermédiaires rassemblés dans le laboratoire «qui médiati-

sent le dialogue du chercheur avec la nature et avec la société»19.
Quant à sa robustesse, «elle n'est pas le résultat d'une décision rationnelle prise par un esprit libre qui s'obligerait à entendre et à suivre la leçon des expériences qu'il concocte. C'est une solidité composée (comme on parle de composés chimiques) qui est celle des réseaux qu'il indivise et des éléments que ceux-ci associent».20 Ce rappel, certes très schématique, de l'évolution de la pensée en histoire des sciences devraitnéanID;oins être suffisant pour nous donner une idée du chemin parcouru en ce domaine depuis.les tenta~ tives du cercle deVienne de réduire l'aCtivité scientifique à des opératiolls de pure logique! Il est vrai d'ailleurs que très vite (depuis l' entre-deux-guerres) on s'était rendu compte que l'exigence du posi~ tivisme logique devenait intenable. Ainsi. Popper, par ses constantes critiques et propositions, a réussi à fortement assouplir les conditions de la rationalité scientifique. Mais il reste unépistémologue de la norme et surtout, reprenant Reichenbach, il pense que la philosophie
18 Une des notions clef$ de La structure de révolutions scientifiques dont pourtant Kuhn re\:onnaissait qu'elle restait très largement à explorer. 19 Callon M., «Introduction»,in : La science et ses réseaux, op. cit., p. 7-33 (p. 10). 20 Callon M., op. cit., p. 30.

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des sciences doit S'occuper d' abord et avant tout de la validité des preuves que les savants présentent. à l'appui de leur constatation, laissant à l'histoire et à la psychologie l'étude des chemins de la découverte. Dans cette mouvance, Holton nous le rappelle, «il était clair que les raisons qui poussent les scientifiques à embrasser leurs idées maîtresses dans tel cas particulier, se situent entièrement en dehors de la sphère manifeste de la science. On concevait à l'extrême limite, qu'ils pussent constituer «des problèmes de méta-science, cachés à la base de cette dernière mais n'en faisant pas .partie. Ils constituent des lieux de refuge d'éléments non logiques, non linéaires qu'il faut par définition purger de la démarche scientifique»21. On voit donc en quoi l'évolution de notre sensibilité épistémolo,. gique vers le contexte de découverte inverse les pôles de ce que nous considérons comme essentiel d'une part et résiduel d'autre part. Et tout comme la référence alchimique qui devient essentielle pour saisir la genèse des plus grandes découvertes scientifiques chez Newton, il convient désormais, pour répondre à la question «comment le chercheur trouve-t-il ?» de mettre au centre des procédures logiques et linéaires, «la méta-science» si longtemps méprisée. Michel Callon montre ainsi que «les faits scientifiques ne se limitent pas à de simples énoncés ou théories; cela est la partie visible de l'iceberg. L'essentiel est ailleurs, dans les connaissances tacites, les savoirs informels. Retirez à un fait scientifique ce terreau dans lequel il plonge ses racines, et il perd bien vite toute signification et toute solidité... »22. Nous changeons d'univers épistémologique: alors que «le positivisme a fait considérer les croyances humaines comme des manifestations personnelles arbitraires qu'il faut abandonner si l'on veut aboutir au détachement requis parla science», M. Polanyi nous disait déjà, il Y a une cinquantaine d'années que «la croyance. doit être réhabilitée, .elle doit dorénavant être une composante à part entière de nos convictions scientifiques»23.Fusion donc, mais égalemellt inversion car l'historien des sciences en vient à considérer que c'est désormais le langagé ordinaire, donc non neutre et ambigu, qui constitue l'univers à partir duquel nOMS ouvons mieux comprendre l'innovation, l'émergence du nouveau p dans les sciences. A la question «comment le chercheur trouve-t-il ?»,
21 Holton G., L'invention scientifique, Paris, P.U.F. 1982, p. 13. 22 Callon M., in : La science et ses réseaux, op. cit., p. 30. 23 Polanyi M., La logique de la liberté, Paris, P.U.F., 1989, p. 51-52.

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les dimensions rhétoriques, métaphoriques, thématiques et les formes discursives propres au champ disciplinaire étudié deviennent essentielles àla réponse. Mais cela veut dire que les corpus d'observati09s en jeu peuvent être soumis à une théorie du texte ... conuned'autrescor... pus dedisciplin~s littéraires. Hérésie? Certains crieront à la confusion des genres, à l'abandon.de ce qui fait justement toute la noblesse.et toute la difficulté de la démarche scientifique. Mais, précisément, il faut se rendre compt~ que ce renversement épistémologique ne se fixe pas sur l'enjeu d'une démystification de la démarche scientifique; il part de celle-ci {admettant qu'il n'est pas honteux de trouver le langage ordinaire au centre de l'innovation scientifiqu~) pour trait~r de son enjeu propre qui est bien celui de la redéfinition de la spécificité de la démarche scientifique. Et l'urgence de s'y attaquer est d'autant plus forte que les corpus scientifiques sont plongés dans un référentiel d'analyse (par exemple la critique littéraire) qui nie, au départ, leur spécificité. Mais précisément,. il reste tout de même à expliquer, ainsi que l'a bien remarqué Pomian,comment tous ces «bricolages» de la pensée qui mènent à la découverte scientifique et qui se déploient selon des termes très similaires à ceux que l'on trouve dans des domaines plus littéraires, prennent néanmoins comme résultat final la forme de la science. C'est-à-dire «de théories qui sont plus ou moins rigoureuses, qui ont un pouvoir explicatif ou prédictif plus grand ou plus petit, et qui, à un degré variable, peuvent être vérifiées»24. Tel est le contexte de l'histoire des sciences dans lequel il convient de resituer l'évolution profonde de l'épistémologie géographique, donnant à cette dernière toute sa plausibilité et sa légitimation. Cette évolution, P. Claval dès le début des années 1980 l'avait parfaitem~nt pressentie. Ce que les géographes attendent désormais de l'épistémologie, disait-il, «ce ne sont plus des recettes infaillibles pour arriver à la vérité, ce sont des lumières sur la façon dont les démarches originales. et les idées stimulantes naissent»25. Mais réciproquement, cette attente épistémologique des géographes n'est pas sans influencer la nature des questions que l'on juge recevables pour l'histoire de ..la pensée26. Ainsi Y..Berdoulay peut-il légitimement poser la question: «comment alors aborder la pensée
24 Pomian K., op. cit., p. 1134,. 25 Claval P., «Quelques réflexions actuelles ...», op. cÎt., p. 177. 26 On touche là au délicat problème de la «porosité» du cloisonnement l'épistémologie.

entre l'histoire

des sciences

et

32

Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

géographique en tenant compte qu'à bien des égards elle n'existe que par le discours qui l'exprime? Comment, en somme, se situer à ce niveau discursif, et quels enseignements en tirer ?»27. Il est clair que la réponse (nos modèles d'interprétation) sera à chercher désormais dans les travaux issus. des disciplines essentiellement conjecturales telles que l'histoire ou l'interprétation des arts et de la littérature. Mais attention, ce glissement d'univers de référence est pour nous à la fois sécurisant et insécurisant. D'un côté en effet, certaines des intuitions géographiques se trouvent pleinement confirmées. Ainsi, pour être cohérent, il ne faut plus séparer le modèle d'interpré,. tation et la nature du matériau dont il est issu. Par conséquent il faut admettre que notre discipline géographique travaille aussi sur «du matériau non homogène, fragmentaire, hétéroclite, ambigu»28. A. Corboz, historien de l'architecture et de l'urbanisme, remarque alors que le chercheur est amené à interroger «chaque élément selon sa nature pour en intégrer l'apport dans une argumentation cumulative, qui tend à engendrer une figure d'ensemble dite synthèse»29. Le géographe, on le conçoit, peut se sentir en pays de connaissance. Mais de l'autre côté, il est aussi insécurisé. Car «saisir le mouvement de la pensée au moment où celle-ci fait un saut dans l'inconnu et bâtit du neuf»30 entraîne une interrogation à double détente sur la rationalité de la démarche (méthodologie) et sur la démarcation entre science et non-science. Double détente cela veut dire que l'interrogation se porte évidemment au niveau de l'objet étudié (la façon dont les démarches originales et les idées stimulantes naissent) mais également au niveau de la cohérence de la démarche opérée par l'historien des idées. Car si, désormais, on admet que les conduites codifiées ne sont plus considérées comme les seuls modèles nous permettant de saisir comment le chercheur trouve ni comment son invention sera acceptée, on ne voit pas pourquoi l'historien des idées pourrait s'abstraire de cette situation. Lui aussi se positionne dans un contexte de découverte et, à ce titre, doit affronter et contrôler «son saut dans l'inconnu en même temps qu'il bâtit du neuf».
27 Berdoulay v., Des mots et des lieux, Paris, éd. du CNRS, 1988, p. 9. 28 Le corollaire est que nous définissons un ordre du connaissable (c'est-à-dire ce que nous décidons d'attribuer comme qualité essentielle à l'objet étudié pour qu'il puisse être aussi objet de connaissance) où l'univers déterministe ne peut plus servir de modèle... 29 Corboz A., «Dans l'entre-deux» in : Hommage à Raymond Tschumi, op. cit., p. 101. 30 Claval P., «Quelques réflexions actuelles...» op. cit., p. 177.

Introduction

33

Or voici. le problème:. si le thème de l'invention, de la découverte et si le renoncement à. une vision méthodologique normative constituent des éléments clefs de cette évolution, alors une distinction classique et fondamentale entre l'activité scientifique et non..scientifique vacille:il s'agit ducaractèredélégable ou non-délégable de la démarcbede. recherche où la notion de méthode agit comme modus operandides caractères délégables. Ce qui vacille, c'est un des piliers de notre épistémologie scientifique «populaire». N'avons-nous pas été profondément habitués à penser en ces termes :la personnalité de l'art, .1'impersonnalité de la science; «l'art c'est moi, la science c'est nous», rappelait Claude Bernard31. Mais si, dans le contexte de découverte, cette évidence se lézarde, n'en demeure. pas moins le besoin de s'interroger sur les conditions de la rationalité d'une démarche de recherche. Et la question, on l'aura compris, est pour nous des plus concrètes puisqu'elle concerne aussi et très directement l'orientation méthodologique de notre recherche que nous tenons ici à contextualiser. Lorsque, peut-être maladroitement, nous avons tendance à restituer les chemins de la découverte en terme de «bricolage», lorsque, peut-être par provocation, Feyerabend parle de l'opportunisme sans scrupule qui doit guider le scientifique, cela n'est pas égal, comme le soulignaitA. Corboz, à une abdication intellectuelle: cela signifie que nous transférons la responsabilité de la sacro-sainte méthode sur le sujet manipulateur. L'idée de Corboz est essentielle même si elle est hérétique pour la science positiviste. L' objectif. de la rationalité de la démarche reste intacte. C'est le présupposé qui change (transfèrt de responsabilité au.sujet manipulateur). Par conséquent, ce qu'il faut travailler, explorer, c'est la possibilité de cette combinaison entre le changement de présupposé et l'objectif de rationalité. Or, cette possibilité est constamment minée par nos réflexes qui a priori nous font concevoir que l'irrationalité d'un processus de recherche est due à l'incapacité de celui-ci à être codifiable, donc délégable. Cependant, être attentif à ce que cette exploration puisse exister ne veut pas dire qu'elle soit facile. Au contraire, il est clair que cette combinaison, cette nouvelle donne épistémologique pose un véritable défit à l'exigence de rationalité et d'explicitation de la démarche. Car
31 Bernard CI., Introduction à l'étude de la métiecine expérimentale, op. cit., p. 77.

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Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

enfin, l'intériorisation de la procédure cognitive passe volontiers pour dangereuse dans la mesure où tout en produisant des résultats, souligne Corboz, elle cesse d'.être explicitée et se dérobe à la saisie. Et il est tout aussi vrai que dans la recherche non délégable, qui comporte un rapport personnalisé à l'objet, un autre chercheur «devant le.même champ n'empruntera pas nécessairement les mêmes voies, ni aboutira aux mêmes conclusions qu'il ne .formulera certainement pas de la même manière».32 Mais les procédures de recherche peuvent être néanmoins paifaitement cohérentes et logiques, à condition de ne plus seulement les «encarcanner» dans les seules induction ou déduction, mais d'y admettre aussi le raisonnement abductif. L'abduction selon Pierce, est définie comme l'inférence par laquelle on passe d'un fait surprenant et inexplicable, par les connaissances actuelles et les théories admises, à une hypothèse nouvelle capable d'en rendre compte33. Nous ne sommes plus seulement dans le domaine du certain ou du probable mais aussi dans celui du plausible. Le grand.historien C. Ginzburg au travers de son paradigme. indiciaire nous révèle ainsi tout un univers de problèmes et de connaissances aux .logiques plus élastiques, car enracinées dans l'indice, la trace, la conjecture et donc dans la part irréductible d'aléatoire. Dans ce type de connaissance, rappelle Ginzburg, entrent en jeu (dit-on couramment) des éléments improbables: le flair, le coup d'œil, l'intuition. C'est.à-dire qu'il s'agit de formes de savoir tendanciellement muettes dans le sens où nous l'avons déjà dit,précise Ginzburg, leurs règles .ne se prêtent pas à
être formalisées, ni même à être dites34 ...

En fait, ce bref rappel du «paradigme indiciaire»35 n'avait d'autre objectif que de montrer que cette combinaison, cette nouvelle donne épistémologique dont nous parlons plus haut n'était pas, en soi, irréalisable. Surtout, il n'y a nul espoir déçu, nul abandon d'une recherche cohérente donc de préoccupations méthodologiques. Au contraire, par ce transfert de responsabilité au sujet manipulateur, les questions de méthodes deviennent récurrentes (bien qu'imprévisibles) dans la procédure de découverte. Par contre, s'il y a d'une cçrtaine façon espoir déçu, comme l'indiquait J. Schlanger, c'est dans l'idée
32 Corboz A., Dans l'entre-deux. op. cit., p. 101. 33 Pierce Ch. S., Textes anti-cartésiens, Paris, Aubier, 1984, p. 25. 34 Ginzburg C., Mythes, emblèmes, traces, Paris, Flammarion, 1989, p. 179. 35 Ginzburg C., «Traces, racines du paradigme indiciaire», in : Mythe. Emblèmes. Traces. op. cit.. p. 139-140.

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de la méthode qui précisément devait conjurerle bricolage du processus de découverte en répondant à la question :.est-il possible de savoir en pleine construction si l'.entrepriseest fécoQde ou délirante? Mais alors quelle direction prendre dans une recherche non délégable, si la méthodologie n'est plus là pour nous la donner ? Audelà. du «bricolage» des procédures de découverte où les questîons méthodolqgiques né manqueront certes pas de se poser (mais au cquP par coup), ne peut-on pas plus globalement saisir ce vers quoi .l'on doit tendre pour asseoir la rationalité de notre démarche? Je crois qu'asseoir la rationalité d'une démarche, c'est réussir l'interface entre un rapport personnalisé à l'objetetla culture disciplinaire.. Pour cela,. il faut fonder en raison la dynamique de nos choix d'observations, d'hypothèses, d'interprétations, c'est-à-dire être capable de construire progressivement la. culture. du problème. Cela veut dire conduire l'avènement d'un ensemble d'observations, d'hypothèses, d'interprétations dont nous pouvons tisser progressive,. ment des relations d'incompatibilité, de preuve, d'inter-légitimation. C'est pourquoi, nous nous sommes limité à ne citer que les textes que nous avons le plus directement exploités. Mais en même temps, pour que cette culture du .problème ait des chances d'être admise comme rationnelle, il faut que la découverte qu'elle signifie soit également reliée dans son façonnement à la culture disciplinaire. Il ne peut pas y avoir de rationalité .reconnue si la culture du problème est radicalement nouvelle, «inouïe» pour ainsi dire, par rapport aux tenants de ce qui est déjà là. Et cela, pour la raison suffisante que l'attitude critique deviendrait impossible alors même que cette dernière est une.dimension essentielle de ce qu'autorisé la rationalité d'une démarche.. Dans ces conditions, faire état d'une recherche dans laquelle nous nous sommes profondément engagés pendant des années, c'est relater l'histoire même de sa formation et faire advenir le plus plausiblement du monde cette culture du problème, dans le but de valider nos découvertes d'une façon convaincante. Il ne faut pas être naïf, si la plausibilité ci-dessus mentionnée renvoie à l'objectif de Jorcer l'adhésion du lecteur et par conséquent renvoie à la forme de conviction qui se dégage du texte, c'est que, malgré tout, nous n'échappons pas. à une certaine réécriture de l'histoire, fût-elle de la découverte. . .

PARTIE

I

LA GÉOGRAPHIE COLONIALE ÉVINCÉE DE LA GÉOGRAPHIE VIDALIENNE

CHAPITRE1

LA RÉDUCTION DE L'ÉTONNEMENT Soit le Fait Brut: la présence massive du fait colonial dans les Annales. Un Fait Brut qui est aussi un fait étonnant car il romptavec la connaissance tacite que nous avons de la naissance de l'école vidalienne. Ou pour dire autrement les choses, le Fait Brut est étonnant parce qu'il y a un écart entre observationattendue( déduite à partir de notre connaissance tacite) et observation constatée (le Fait Brut). Et puisque l'inférence déductive (fût-elle implicite, car en ouvrant les Annales, l'objet n'était pas de vérifier l'absence du fait colonial) ne rend pas compte du fait brut c'est qu'il s'est créée une incertitude dont la première explication est la méconnaissance de la Situation Historique Brute dans laquelle. il convient de resituer le fait brut. Ainsi réduire l'incertitude, c'est produire une information supplémentaire qui puisse nous permettre de retrouver une inférence déductive où l'écart entre observation attendue et créée sera réduit. Bref, cela peut paraître trivial, mais on peut dire que prendre à charge un fait surprenant c'est réussir à lui ôter précisément sa charge d'élément «surprise» pour le retrouver «normal». Or pour accomplir cette opération, le chemin le plus économique et incontournable consiste d'abord à supposer que l'inform'!.tion supplémentaire nous est fournie parce que les historiens de la pensée géographique française nous disent de cette Situation Historique Brute. Le cheminement est économique dans la mesure où cette information supplémentaire vient. combler une méconnaissance du chercheur et non remettre en cause ce que nous disent les historiens. Nous pourrions dire que le fait étonnant représente une anomalie et que réduire cette anomalie passe d'abord par la volonté de la dissoudre par la connaissance déjà là. Ell poursuivant cette analogie kuhnienne, prendre au sérieux cette anomalie c'est d'abord faire preuve de modes~ tie .et supposer qu'elle tire son origine plus d'une méconnaissance du chercheur exploitant le paradigme en place, plutôt que du paradigme lui~même. C'est seulement passée cette étape que nous pourrons reve... nir àla signification peut-être plus profonde du fait étonnant.

40

Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

L'information supplémentaire? Nous irons la chercher dans La formation de l'Ecole française de géographie (1870-1914)36.Par définition, mon but ne sera pas ici de faire œuvre originale mais de rappeler par l'intermédiaire du livre de Vincent Berdoulay ce que nous dit l'histoire de notre pensée disciplinaire sur cette Situation Historique Brute entourant la création des Annales. Intéressons-nous au chapitre II de l'ouvrage. Son titre: «le mouvement colonial». Une quarantaine de pages des plus passionnantes où l'auteur nous démontre l'intime liaison qui unit géographie, géographie universitaire naissante (y compris l'Ecole vidalienne) et mouvement colonial. Je connaissais bien sûr déjà le livre de Berdoulay, mais cette lecture avait précédé l'irruption du Fait étonnant. Or, l'information supplémentaire que nous apporte la lecture du chapitre II est des plus efficaces. Car on comprend tout de suite en quoi notre étonnement initial, ou l'incertitude créée par ce décalage entre observation attendue et observation constatée, se trouve réduit à zéro. La présence massive du fait colonial dans les Annales n'aurait donc rien d'étonnant. L'anomalie vient d'être dissoute par la connaissance déjà là. Et l'étonnant initial ne peut donc plus constituer un point de départ fécond pour notre recherche. Le cercle herméneutique semble se refermer. Pour avancer, il faudra le briser ailleurs. Mais n'est-ce pas céder un peu trop vite? P. Feyerabend n'a-t-il pas mis en évidence des mécanismes de contre-inductions où.il fallait tenir bon malgré les tentations d'admettre un premier niveau d'évidence ? Soyons têtus, ne jetons pas l'éponge et revenons sur le contenu du chapitre II de Berdoulay. En particulier sur ce qui nous amène dans sa démonstration à admettre qu~ la prégnance du mouvement colonial dans les Annales n'avait alors rien d'étonnant. Résumons les principaux éléments du chapitre II.

I.

PAR LA SITUATION HISTORIQUE BRUTE

/-1.

Le rôle des Sociétés de géographie

"Berdoulay a bien mis en évidence le rôle primordial qu'ont joué
36 Berdoulay v., La formation de l'Ecole française de géographie (1870-1914), Paris, Bibliothèque nationale (C.T.H.S.), 1981. Peu de géographes contesteront que .cet ouvrage constitue la référence dans le domaine. Il nous a donc semblé logique de choisir ce livre comme information supplémentaire et pouvoir resituer le fait étonnant dans l'état des connaissances que nous livre Berdoulay.

La réduction de ['étonnement

41

les Sociétés de géographie dans «les progrès des sciences géographiques» et ce bien avant la défaite de. 187L En particulier, la plus vieille et la plus renommée d'entre elles (la Société géographique de Paris, créée en 1821, reconnue d'utilité publique en 1827) eut un impact considérable sur la promotion de notre discipline, son institutionnalisation .et sur la croissance descol;maissances. Il apparaît tout aussi évident que les sociétés de géographie furent. intimement liées dans leur. projet même, au mouvement colonial. En fait, elles constituèrent d'importants groupes de pression en faveur de la colonisation.. A la jonction du social et du. scientifique, leur rôle de propagandiste est indissociable de l'esprit géographique qu'elles façonnèrent. Un rôle. précisément qui s'est confirmé au rythme de la croissance des sociétés de géographie au cours du XIXe.

30
~ 20

-

.~ !Ê 10-

-

o 1870

1875

1880

1885

1890

1895

1900

1905

~

1910
Années

Figure nO] : Nombre total des Sociétés de Géographie (France et Algérie) 1870-1909
(D'apl"ès :V. Berdoulay, La fonnation de l'Ecole française de géographie)

Le graphique fait immédiatement surgir une question: pourquoi cette explosion après la défaite de 1871 ?Poury répondre, il nous faut rappeler certes trop. rapidement l'esprit du temps et la place tout à fait nouvelle qu'y occupe la géographie. Après 1871, se produit une prise de conscience à la fois populaire, politique et savante. Un phénomène où la géographie se trouve occuper une position clef dans de nombreux discours portant sur les causes de la défaite ou les conditions du redressement de la France. Ainsi, .on comprend le danger que représentait la supériorité de l'Allemagne sur la France en matière de géographie. C'êst «l'instituteur allemand qui a gagné la guerre» disait-on.
37 Cité dans: «La République Française», 27 novembre 1871, Ozouf J. etM., «Le Tour de France par deux enfants» in : Nora P. (sous la direction de), Les lieux de mémoire, Tl, la République, Paris, Galli-

42

Olivier Soubeyran : Imaginaire,. science et discipline

Les généraux français eux-mêmes ne savaient pas «si le Rhin coule du sud au nord ou du nord au sud»37. «L'indifférence pour les études géographiques peut être placée parmi les causes de nos désastres» affirmait Levasseur en 1872. Vidal, dans la nécrologie de son ami et collègue Pierre Foncin, avait d'ailleurs rappelé cette situation. «Une des préoccupations de l'opinion publique, au lendemain de 1870, avait été de rendre à l'enseignement de la géographie, tombé alors très bas, la place qui lui revenait dans nos écoles: on avait senti une infériorité nuisible aux intérêts de la patrie» ... il fallait «releverla tête et entreprendre vigoureusement une œuvre de longue haleine: reconstituer la grandeur de la patrie, lui rendre courage et tierté»38. D'où l'importance du traitement scientifique de ce projet dans la pensée vidalienne : l'individualisation du territoire français. Toujours est-il que face à ce constat des conséquences désastreuses de l'absence de culture géographique, le gouvernement va alors multiplier les mesures officielles qui s'imposent et l'on connaît la place qu'occupera Levasseur dans la refonte des programmes de géographie du secondaire. Cependant «éclairer les jeunes Français sur la valeur de leur patrie», n'est pas incompatible avec la volonté d'une expansion coloniale. Bien au contraire, la phrase citée, d'ailleurs, est de Foncin, ardent partisan du mouvement colonial, fondateur de l'Alliance Française (1883), co-fondateur de la société de géographie de Bordeaux (1874), celui-là même qui inaugura les Annales de géographie par un article enflammé sur «La France extérieure». De fait, il faut comprendre que l'amour du pays mêlé à l'esprit de revanche avait produit une forte poussée nationaliste, elle-même de plus en plus étroitement associée au mouvement colonial. V. Berdoulay a parfaitement analysé la genèse et la logique de cette association que nous résumons ici en un passage: «Après l'humiliation de 1871, plusieurs patriotes réenvisagèrent la possibilité de restaurer le prestige
mard, 1986, p. 291-321 (p. 318). A «Géographie». Le Grand Larousse Universel de 1876 ne manquait pas de signalerle mot de Goethe suivant lequel ce qui distingue avant.tout le Français «eh bien, c'est leur ignorance de la géographie», in : Le Grand Larousse Universel, 1° supplément, 1876, p. 884. 38 Vidal de la Blache P., «Pierre FonCÎm>, Les Annales de Géographie. n0139, 1917, p. 67-70. Voir égaIement : Levasseur E., «Les méthodes d'enseignement géographique», Revue polîtique et lîttéraire, 2°série, 1874,p. 768-774. Pour l'analyse de cet élément contextuel, voir par exemple : Zeldin TH., «Education et espoÎr», in : Hîstoire des passions françaises, T.2. Orgueîl et intelUgence, Paris, Seuil, 1980, p. 159-231. Rhein C., «La géographie, discipline scolaire et/ou science sociale? 1860-1920», Revuefrançaise de sociologie, XXIII, 1982, p. 223-251.Broc N., «L'établissement de la géographie en France: diffusion, institutions, projets (1870-1890)>>, Annales de Géographie, 83, 1974, p. 545-568.

La réduction de t'étonnement

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et le pouvoir de la France grâce aux colonies. Ils tentèrent de démontrer qu'il p.'existait pas de contradiction entre le désir de revanche et le fait d'envoyer des expéditions outre-mer, et même que le succès de celles-ci fournirait la possibilité de réviser dans le futur l'humiliant traité de franc fort. Cette opinion, qui n'était partagée au départ que par une minorité,. fut de plus en plus acceptée dans les sphères gou~ vernementales puis par la plus grande partie de l'opinion»39. Une étroite .liaison entre mouvement colonial et poussée nationaliste permettait donc de compenser notre France «Intérieure» amputée de l'Alsace-Lorraine par la conquête d'une.plus grande.«France.Extérieure». Et il est bien évident queTaccroissement du rôle et de l'impor-. tance numérique des sociétés de géographie est directement lié à l'ampleur de. la conquête coloniale française après la défaite de 1971. L'établissement des protectorats de Tunisie (1881), du Maroc (1912), la conquête de Madagascar (1895), du Tchad (1900), la conférence de Berlin (1884-1985), les accords Franco~anglais de 1890, les guerres du Tonkip. (1883..1985) font passer de 1871 à 19141'empite colonial français de 5 à 54 millions d'habitants, précise V. Berdoulay ! Mais la progression exponentielle des sociétés de géographie culmine et se stabilise dans les années 1890,au moment précisément où même si la conquête coloniale progresse, le colonialisme, lui, ne paraît plus être un enjeu. Il est bel et bien admis dans .les sphères gouvernementales et dans l'opinion publique. Dès lors, on peut concevoir que les sociétés de géographie dont l'existence. et la dynamique sont liées à leur rôle de propagandiste perdent quelque Peu leur utilité sociale,. voir leur raison d'être..Tel est du.moinsl'un des arguments avancés par Berdoulay pour expliquer la stabilisation du nombre et la diminution d'influence des sociétés de géographie au tournant des années 1890. La composition de personnalités qui étaient à la tête des sociétés et de leur périodiques reflètent bien entendu cette imbrication entre géographie et mouvement coloniaL En consultant les bulletins de la Société de Géographie de Paris, on retrouve à leur direction despersonnalités diplomatiques, de la marine, de l'administration coloniale. Ainsi Chasseloup-Laubat qui fut ministre de.la Marine de 1859 à 1867, donc également chargé des affaires coloniales (ce n'est qu'en 1881 que
39 Berdoul~y v., W!QrmatiQn ..'. op. cit., p. 97. Quant ~ux positions pro-coloniales du Vidal des années 1890. notre histoire disciplinaire s'est montrée discrète là-dessus. La biographie de Bourgeois sur Vidal en est un bon exemple. Bourgeois E., «Notice sur la vie et les travaux de M. Paul Vidal de la . Blache», in : MémQires de l'Institut. Académie des sciences morales et politiques, 1920,p. 3-48.

44

Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

fut créé un sous-secrétariat d'Etat aux colonies, puis un ministère en 1894) fut également président de la Société de Géographie de Paris. D'autres comme le Prince Bonaparte, le Baron Hulot figuraient aussi à la direction de la revue. Les mêmes personnalités furent également parmi les fondateurs du Comité de l'Asie française. Les géographes connus de l'époque, Dubois, Levasseur, les frères Reclus furent également des partisans du mouvement colonial. Quant à Vidal, chaud partisan du mouvement colonial, il s'engage par exemple dans le Comité d'Action Française pour la révision de l'accord FrancoAnglais d'août 1890.Des réactions à cet accord qui coloreront, nous le . verrons, l'esprit même du numéro inaugural des Annales. Berdoulay mentionne qu'entre 1893 et 1903 (c'est-à-dire, il faut le noter dans une période cruciale de l'histoire des Annales, et de l'émergence de l'école vidalienne), l'Union Coloniale Française organise plus de 400 conférences, et notamment, de façon régulière à la Société de Géographie. Dubois, bien sûr (qui obtint en 1893 la chaire de Géographie coloniale à la Sorbonne) mais également Vidal figuraient parmi les conférenciers souvent appelés. Voici donc, très brièvement rappelée cette «information supplémentaire». Il paraît alors plausible de trouver dans les Annales, la présence massive du fait colonial. Il y a donc bel et bien, réduction d'incertitude, d'étonnement, parce que l'information supplémentaire que nous venons de décrire à grands traits rend tout à fait attendue l'observation initiale: après tout, les deux co-fondateurs des Annales étaient des pro-coloniaux; l'accord Français-Anglais les avait mobilisés politiquement. Et même si l'événement était conjoncturel, ils'insérait dans un continuum: la participation des géographes au mouvement colonial.

1-2.

Une réduction d'incertitude nécessaire, mais non suffisante

La démonstration sur la «réduction de l'étonnement» apparaîtra au lecteur, j'espère, assez plausible. Cependant, en-dehors de son schématisme inévitable, elle comporte une faiblesse plus structurelle qui la rend incomplète. Tout se passe en effet comme s'il était évident que l'esprit du temps devait avoir une influence directe sur celui des Annales.

La.réduction de l'étonnement

45

C011lIIlesi .le social devait de façon. limpide et.primaire se traduire sur le terrain scientifique. Inutile de dire que cette position épistémolo~ gique nous semble un peu courte. et intenable. Et ce d'autant plus que l'objet même de notre investigation (Les Annales) ne nous y invite pas. Car le sens même de lactéation des Annales est d'être {contrairement aux autres périodiques géographiques trop englués dans la mode et les enjeux politiques) véritablement scientifique. L'examen du contexte sociaL général n'a donc réduit que momentanément notre incertitude. Et, de nouveau, la présence massive du fait colonial et plus précisément d'articles furieusement propagandistes dans le numéro inaugural nous étonne. En. fait, le contexte comparatif se déplace. Pour saisir le degré d'originalité que constitue cette présence massive dans les Annales il faut donc s'interroger rapidement sur le contenu des autres périodiques de géographie à la même époque.
Il. PAR LES AUTRES REVUES SCIENTIFIQUES

La question est donc de savoir si dans les périodiques géographiques français les plus représentatifs et les plus prestigieux, antérieurs ou contemporains de la création des Annales (1891), on peut également constater cette prégnance du Mouvement colonial. Il nous faut bien sûr éliminer les périodiques dont la raison d'être explicite était liée .à.l'existenceet la promotion du mouvement colonial. Deux périodiques ont été retenus: les B.S.G. de Paris et la Revue de géographie née, elle, en 1877.

Il-1. Lës Bulletins de la Société de Géographie de Pari$ La Société de Géographie de Paris fut probablement jusqu'à la fin du XIXe siècle l'unique .institution où l'informé:ltionétait centralisée et traitée de façon critique .et où .les chercheurs avaient la possibilité de présenter et d'affiner leurs idées40. Une Société qui publiait des Bulletins par conséquent reconnus et. dont la référence était incontournable. Incide11lIIlent,c'est le seul périodique. français de géographie que Vidal et Dubois mentionneront
40 Berdoulay V., ibid., p.l54.

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Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

dans leur préface du numéro inaugural des Annales. Mais arrêtonsnous un instant sur le contenu des Bulletins. A partir de 1867, y figurent de très longs rapports annuels sur «les progrès des sciences géographiques». Ce titre alléchant recouvre en fait un bilan et des comptes rendus des explorations et des découvertes de l'année. Des comptes rendus qui nous aident petit à petit à ériger la carte topographique d'une contrée. Et c'est dans l'achèvement de cette carte que réside «l'expression de l'entière connaissance géographique». Un «programme de recherche» très clairement explicité par A. Malte-brun au moment de l'ouverture du congrès international à Paris en 1874.
Nous nous sommes proposé de présenter, sur une planisphère, ce que l'on pourrait appeler le bilan général de nos connai~sances géographiques; et cela, à l'aide de teintes roses dégradées, allant du foncé au blanc, c'est-à-dire du connu à l'inconnu. Nous avons pris l'Europe pour type des pays connus; chacun des Etats qui la composent, à une seule exception près, la Turquie, possède en effet, aujourd'hui, sa carte topographique, exécutée ou en cours d'exécution, ce qui pour nous est la dernière expression de l'entière connaissance géographique d'une contrée41.

n s'agit d'un projet géographique (qui va être requestionné dans les Annales) dont les conquêtes scientifiques restent très étroitement associées à celles militaires et commerciales. Cependant, il serait injuste de réduire la contribution des Bulletins aux récits d'explorations et de découvertes. Injuste et facile, puisqu'en somme la réduction de cette contribution à un niveau superficiel trancherait alors d'autant plus avec la profondeur de l'esprit scientifique des Annales. En fait la contribution des B.S.G. s'enrichit au moins de deux autres strates. La première est composée d'articles inspirés par une pensée planificatrice mais bien sûr associée aux espaces colonisés ou en voie de l'être. L'article que Vidal y publie en 1877 «Remarques sur la population de l'Inde anglaise», s'inscrit, je crois, dans cette mouvance. On sait cependant que. Gallois, dans sa nécrologie sur Vidal42, avait au contraire insisté sur la continuité de la pensée scientifique de son maître en faisant précisément le rapprochement entre l'article précité et ceux de 1917 portant également sur: «L'Inde anglaise». S'il est parfaitement exact que dans l'article de 1877, Vidal se. proposait «de
41 Malte-Brun VA. «Aperçu de l'état de nos connaissances géographiques», Bulletin de la Société de Géographie, Paris, 6, 1875,p. 561-565 (p. 561). 42 Gallois L., «Paul Vidal de la Blache», Annales de Géographie, n0147, 1918, p. 161-173.

La réduction de ['étonnement

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mettre en lumière quelques,.uns des rapports entre la population et son milieu. géographique»43, Gallois, en fait, se sert plus pour justifier sa position, de l'expression (et de ce qu'elle signifiait pour le)ecteur de 1918) que du contenu. effectif de l'article. Les. circonstances l'amenèrent sans doute à ce genre de ré-interprétation. Mais, grandpourfendeur d'une pensée géogri;\phique liée à la planification, Gallois. n'est pas ici au-dessus de tout soupçon. Nous y reviendrons. Ceci étant dit, la majorité des contributions de cette strate renvoie à ce que l'on appellerait aujourd'hui l'examen des conditions de faisabilité technique (topographie, ressources, points de relais, itinéraire de liaison, possibilité de détourner les itinéraires traditionnels, drainage des richesses, conditions d'implantation et d'adaptation des cultures, transferts adaptés de technologies...) et. sociale (capacité de la main d'œuvre européenne ou indigène à travailler, identification des ethnies hostiles, amies, utilisation des conflits inter-ethniques,. .). Faisabilité technique et sociale, donc de grands projets d'aménagement chargés de proposer la transformation, l'explqitation et la gestion des espaces colonisés. Il faut noter qu'en général, ce type de contributions dans les B.S.G. à l'avancement. des connaissances n'a pas échappé aux historiens de la pensée géographique. Seulement de quel statut jouit-il? Il semble exister à ce niveau une règle implicite (à laquelle d'ailleurs Berdoulay ne déroge pas entièrement) : on lui attribue un statut mineur, caractérisé par la production des cqnnaissances pratiques,. utilitaires, mais incapable de produire ou d'être l'expression d'une pensée théorique, d'une pensée planificatrice, digne d'intérêt. Plus encore, on dénie à ce courant la possibilité de s'enraciner dans des conceptions philosophiques des relations homme-nnlieu. En somme, on nous présente une géographie associée aux colonie~, qui ne peut ê.tre que purement utilitaire, car deux fois coupée de ce qui pourrait lui donner une. certaine profondeur. Pourtant (et c'est là notre seconde strate) l'esprit des B.S.G. de Paris fut souvent émaillé de références à des conceptions philosophiques dys.rapports hommemilieu. Plus haut. nous avions relevé la composition des membres. qui étaient à la tête de la revue. Elle était le signe évident de l'importance du fait colonial pour la revue. Mais tout aussi révélateur de l'esprit
43 Vidal de la BlaChe P.. «RelllàIques sur la population Géographie. Paris. 6ème série, 13, 1877, p.5-34 (p. 8). de l'Inde anglaise», Bulletin de. la Société de

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Olivier Soubeyran : Imaginaire, science et discipline

B.S.G. de Paris est la direction qu'y assura Armand de Quatrefages, naturaliste et anthropologue, professeur au Muséum. On connaît l'importance scientifique du personnage, la profondeur de sa réflexion sur l'évolutionnisme. La part des écrits qu'il réserva aux Bulletins, comparée à sa production totale, est sans doute modeste. Mais elle est suffisante pour nous faire comprendre les enjeux conceptuels .liés à la pensée planificatrice et au mouvement colonial. Il y a là une épaisseur théorique et philosophique constituant un relais entre connaissance géographique et mouvement colonial sur lequel l'histoire de notre pensée géographique n'a pas beaucoup insisté. Dans une très large mesure les historiens. de la pensée géographique ont évité de sonder cette profondeur et cette consistance philosophique. Comme s'il y avait le risque de réhabiliter la géographie coloniale donc pré-vidalienne. Comme s'il y avait le risque de brouiller la représentation collective que nous avons des fondements de notre discipline. Une représentation qui a totalement assimilé l'idée que la vraie géographie, scientifique et universitaire est née avec la rupture vidalienne. Refermons cette boîte de Pandore pour l'ouvrir au chapitre suivant. En revanche, ce que l'on invoque est plus une excuse qu'une réhabilitation. Si d'illustres géographes commeE. Reclus, Foncin, Duval furent des colonialistes, s'ils ont donc participé à un mouvement qui depuis 20 ans «reste partout fustigé~ parfois condamné pour crime contre l'humanité>>44, c'est qu'ils croyaient sincèrement au bienfait fondamental du fait colonial. Telle est la position que l'on rencontre par exemple chez V. Berdoulay ou P. Claval. Et il est vrai qu'il y avait cette conviction (que l'on retrouve d'ailleurs dans le mouvement hygiéniste) que la colonisation, dans sa capacité à provoquer et orienter une modification du milieu matériel, pouvait produire un progrès dans le bien-être des colonies. Cette conviction est diffuse dans les B.S.G., mais parfois elle s'exprime on ne peut plus clairement. Souvenons-nous par exemple de là conclusion de l'article que Duval consacrait aux «Puits artésiens au Sahara» :
D'inappréciables récoltes naîtraient d'un sol fertile, abondamment irrigué sous un soleil ardent, l'Europe entière serait alimentée, à titre de primeurs, des fruits et des légumes de l'Algérie, une vrai.e serre tempérée. Cette espé44 Ageron (p. 561). Ch. R., «l'exposition co1oniàle de 193i», in : Les lieux de mémoire, op. cit., p. 561-591