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Imperator Hispaniae

De

L'histoire impériale de l'Espagne a commencé bien avant le règne de Charles Quint. Elle trouve ses origines dans le petit royaume astur-léonais du xe au xie siècle, dont quelques rois furent désignés imperatores. Elle connaît son développement le plus étonnant au cours de la période qui va du règne d'Alphonse VI de Castille-León (1065-1109) à celui de son petit-fils Alphonse VII (1126-1157). Ces deux souverains n'hésitèrent pas à s'autoproclamer « empereurs des Espagnes » et à revendiquer une souveraineté qui, dans cette période de Reconquête, s'étendait idéalement sur toute la péninsule Ibérique. Ce livre retrace l'histoire de ce phénomène singulier que l'historiographie espagnole du milieu du xxe siècle avait érigé en mythe identitaire hispanique. Par un regard dépassionné sur les sources, il s'attache à dégager les procédés de légitimation monarchique dont témoigne l'usage du concept d'empire dans le León médiéval.


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Couverture

Imperator Hispaniae

Les idéologies impériales dans le royaume de León (ixe-xiie siècles)

Hélène Sirantoine
  • Éditeur : Casa de Velázquez
  • Année d'édition : 2013
  • Date de mise en ligne : 7 mars 2017
  • Collection : Bibliothèque de la Casa de Velázquez
  • ISBN électronique : 9788490961414

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9788496820852
  • Nombre de pages : XII-494
 
Référence électronique

SIRANTOINE, Hélène. Imperator Hispaniae : Les idéologies impériales dans le royaume de León (ixe-xiie siècles). Nouvelle édition [en ligne]. Madrid : Casa de Velázquez, 2013 (généré le 14 mars 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/cvz/769>. ISBN : 9788490961414.

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© Casa de Velázquez, 2013

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L'histoire impériale de l'Espagne a commencé bien avant le règne de Charles Quint. Elle trouve ses origines dans le petit royaume astur-léonais du xe au xie siècle, dont quelques rois furent désignés imperatores. Elle connaît son développement le plus étonnant au cours de la période qui va du règne d'Alphonse VI de Castille-León (1065-1109) à celui de son petit-fils Alphonse VII (1126-1157). Ces deux souverains n'hésitèrent pas à s'autoproclamer « empereurs des Espagnes » et à revendiquer une souveraineté qui, dans cette période de Reconquête, s'étendait idéalement sur toute la péninsule Ibérique.

Ce livre retrace l'histoire de ce phénomène singulier que l'historiographie espagnole du milieu du xxe siècle avait érigé en mythe identitaire hispanique. Par un regard dépassionné sur les sources, il s'attache à dégager les procédés de légitimation monarchique dont témoigne l'usage du concept d'empire dans le León médiéval.

Hélène Sirantoine

Ancienne membre de l’École des hautes études hispaniques et ibériques de la Casa de Velázquez, Hélène Sirantoine est docteur en histoire médiévale et membre du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (UMR 7302, Poitiers).

Sommaire
  1. Remerciements

  2. Abréviations

  3. Introduction

  4. L’empire hispanique médiéval, un mythe historiographique à revisiter

    1. I. — GENÈSE D’UN MYTHE : « L’IDÉE IMPÉRIALE LÉONAISE » ET LA THÈSE DE MENÉNDEZ PIDAL
    2. II. — DÉMYTHIFIER
    3. III. — BRÈVE INTRODUCTION AUX SOURCES DU PHÉNOMÈNE IMPÉRIAL HISPANIQUE MÉDIÉVAL
  5. Première partie. En quête de l'imperator léonais (ixe siècle - 1065)

    1. Avant-propos

    1. Chapitre premier. Aux origines de l’empire hispanique médiéval

      1. I. — LA (FAUSSE) QUESTION DES MODÈLES
      2. II. — LA NOTION D’IMPERIUM DANS LES DOCUMENTS DE LA PÉRIODE ASTURO-LÉONAISE
    2. Chapitre II. De l’imperium au regnum-imperium asturo-léonais

      1. I. — LA MONARCHIE ASTURO-LÉONAISE : CARACTÈRES ET FONDEMENTS DE LÉGITIMITÉ
      2. II. — L’IMPERIUM DES SOUVERAINS ASTURO-LÉONAIS : UN PROCÉDÉ D’AFFIRMATION MONARCHIQUE
    3. Chapitre III. Changement dynastique et fusion des héritages asturien et navarrais

      1. I. — LE « NÉOASTURIANISME » NAVARRAIS ET LA MISE EN ŒUVRE D’UNE POLITIQUE PAN-HISPANIQUE (FIN Xe SIÈCLE - 1035)
      2. II. — LA TRANSITION : FERDINAND Ier ET SANCHA, ROIS DE CASTILLE ET LEÓN
    4. Conclusion. Idéologie et pragmatisme

  1. Deuxième partie. Premiers essais Alphonse VI, Urraca et Alphonse Ier le batailleur, imperatores Hispaniae (1065-1126)

    1. Avant-propos

    2. Chapitre IV. Prémices de la prétention impériale

      1. I. — DE LA PARTITION DU ROYAUME AU REGNUM HISPANIAE : LE CONTEXTE IDÉOLOGIQUE
      2. II. — L’EXPANSION DU ROYAUME DE CASTILLE-LEÓN (1065-1077)
    3. Chapitre V. Alphonse VI et la tentation d’un empire néogothique

      1. I. — POURQUOI ALPHONSE VI ADOPTE-T-IL LE TITRE D’IMPERATOR ?
      2. II. — L’OFFENSIVE IDÉOLOGIQUE IMPÉRIALE
      3. III. — UNE TENTATIVE AVORTÉE
    1. Chapitre VI. L’époque d’Urraca et d’Alphonse Ier d’Aragon : un interrègne impérial ?

      1. I. — URRACA, L’ÉPHÉMÈRE IMPÉRATRICE
      2. II. — ALPHONSE Ier, ROI D’ARAGON ET DE PAMPELUNE : L’ANTI-EMPEREUR
    2. Conclusion. Idéologie et versatilité

  1. Troisième partie. Vie et mort de l'empire d'Alphonse VII (1126-1230)

    1. Avant-propos

    2. Chapitre VII. Vers la (re)constitution d’un empire hispanique (1126-1135)

      1. I. — ALPHONSE VII ET LA RÉCUPÉRATION D’UNE HÉGÉMONIE SUR L’HISPANIA
      2. II. — DES ENTRAVES À PRENDRE EN COMPTE
    3. Chapitre VIII. Le système impérial alphonsin (1135-1157)

      1. I. — UN EMPIRE MANIFESTE
      2. II. — UN EMPIRE PRAGMATIQUE
      3. III. — UNE DIGNITÉ IMPÉRIALE LARGEMENT RECONNUE
    4. Chapitre IX. Souvenir et mémoire de l’empire hispanique dans l’« Espagne des cinq royaumes » (1157-1230)

      1. I. — QUELLE PLACE POUR LE PHÉNOMÈNE IMPÉRIAL APRÈS 1157 ?
      2. II. — L’INSTRUMENTALISATION DE LA MÉMOIRE IMPÉRIALE
    5. Conclusion. Idéologie et mémoire

  1. Conclusion générale

  2. Bibliographie

  3. Résumés

    1. RÉSUMÉ
    2. RESUMEN
    3. SUMMARY
  4. Table des figures

  5. Index

Remerciements

Je voudrais d’abord exprimer ma reconnaissance envers M. le professeur Patrick Henriet. Au-delà de la direction attentive qu’il a exercée sur mes recherches, il m’a fait le don d’une écoute bienveillante dans les instants de doute, de sa sympathie dans tous les autres moments. La même reconnaissance m’anime à l’égard de Mme le professeur Élisabeth Crouzet-Pavan, qui m’a accordé sa confiance depuis ma première rencontre avec la péninsule Ibérique médiévale. À ces deux personnes, je dois beaucoup, et je veux leur témoigner ma profonde gratitude.

Dans la réalisation de mes travaux, mes séjours à la Casa de Velázquez ont également été déterminants. Je remercie MM. Gérard Chastagnaret et Jean-Pierre Étienvre de m’en avoir ouvert les portes. J’y ai par ailleurs connu deux directeurs des études anciennes et médiévales dont l’appui a été précieux : Pierre Moret et Daniel Baloup. Enfin, Marie-Pierre Salès, Catherine Aubert et Blanca Naranjo ont rendu possible la publication du présent livre. Je tiens également à remercier l’ensemble du personnel de la Casa de Velázquez qui, par son efficacité, œuvre à faire de cet établissement un havre du chercheur.

De nombreux médiévistes ont eu l’amabilité de répondre à mes sollicitations de conseils, m’ont facilité l’accès à leurs travaux, ou spontanément orientée vers des pistes de recherche qui se sont révélées fécondes. Je tiens tout spécialement à souligner l’aide cruciale que m’ont apportée Jean-Pierre Molénat et Yann Dejugnat dans l’approche des sources arabes que j’ai été en mesure de manipuler grâce à leurs éclaircissements.

Amis et collègues ont aussi contribué, chacun à leur manière, au bon déroulement de cette thèse. Charo Moreno et Axelle Gagnard ont mis leur professionnalisme et les ressources de la bibliothèque de la Casa de Velázquez à ma disposition, en toute amitié et sans compter leur temps. Vient ensuite la liste des précieux relecteurs, qui ont mis leur patience à l’épreuve pour débarrasser la version originelle de ce texte de ses scories : Anne-Laure Augros, Marie François, Florian Gallon, Héloïse Hermant, Marie Mounier, Michèle Poeury, mes parents Arlette et Jean-Claude Sirantoine, Aline Vazeux. À tous, un grand merci.

Merci enfin à Thiébaut Devergranne, partenaire indéfectible de mes années de thèse, partie prenante et enthousiaste des joies de la recherche et de ses déboires, à mes côtés depuis plus longtemps encore que les empereurs hispaniques.

Abréviations

Archives

 

AHN

Archivo Histórico Nacional, Madrid

BNP

Bibliothèque nationale de Paris

BNM

Biblioteca Nacional de Madrid

RAH

Real Academia de la Historia, Madrid

Chroniques

 

Alb.

Chronica Albeldense, éd. J. Gil Fernandez

Alph.

Chronique d’Alphonse III, éd. J. Gil Fernandez

Alph. Seb.

Chronique d’Alphonse III, version ad Sebastianum, éd. J. Gil Fernandez

Alph. Rot.

Chronique d’Alphonse III, version rotensis, éd. J. Gil Fernandez

CAI

Chronica Adefonsi Imperatoris, éd. A. Maya Sánchez

CN

Chronica Naierensis, éd. J. A Estevez Sola

HC

Historia Compostellana, éd. E. Falque

PA

Praefatio de Almaria, éd. J. Gil fernández

Pel.

Chronique de Pélage, éd. B. Sánchez alonso

Samp.

Chronique de Sampiro, éd. J. Pérez de Urbel

Sil.

Historia Silense, éd. J. Pérez de Urbel et A. González Ruiz-Zorrilla

Introduction

Les sources — diplomatiques et narratives pour l’essentiel — témoignent de l’attribution du titre d’imperator à un certain nombre de souverains des dynasties asturo-léonaise puis castellano-léonaise1. Parfois, c’est leur pouvoir qui est désigné par des termes relevant du champ lexical de l’imperium et par l’expression regnum-imperium2. D’une manière d’abord diffuse, entre le IXe siècle et la première moitié du XIe siècle, puis fréquente jusqu’au milieu du XIIe siècle, dix-sept de ces souverains ont vu habiller leur autorité royale d’une teinte impériale. Ce phénomène fut indirect durant ses deux premiers siècles de manifestation. Les rois étaient ainsi qualifiés soit de leur vivant, dans des chartes privées principalement, soit après leur mort, dans les diplômes de leurs successeurs et dans des textes narratifs. Il déboucha par la suite sur une expérience originale, du règne d’Alphonse VI (1065-1109) à celui d’Alphonse VII (1126-1157). Les souverains léonais assumèrent alors le titre à la première personne pour l’insérer dans leur titulature officielle. Mais ils lui adjoignirent également une projection péninsulaire en se déclarant imperatores totius Hispaniae. Alphonse VII, enfin, fut solennellement couronné empereur en la cathédrale de León le 26 mai 1135.

L’étude de ce particularisme de l’Histoire espagnole que constitue l’imperium hispanique médiéval n’est en soi pas un dessein original. Ce singulier phénomène retint en effet l’attention des historiens dès les années 1920, et à la qualification de l’autorité de ces quelques rois par le vocabulaire de l’imperium, on donna alors le nom d’« idée impériale léonaise »3. Certains de ces premiers travaux n’y consacraient que quelques pages, insérées parfois dans des ouvrages généraux sur les institutions ou le concept d’empire4. D’autres, plus détaillés, ne se focalisaient que sur un règne5. Aussi, en 1942, un auteur constatait qu’« il est certain que nous ne manquons pas d’indications lumineuses au sujet de l’idée impériale léonaise […]. Il manque cependant une construction systématique de ces idées plus ou moins dispersées »6. Face à ces attentes, en 1950, le philologue espagnol Ramón Menéndez Pidal répondit en publiant un ouvrage fondateur, El imperio hispánico y los cinco reinos, dont l’objectif affiché était de combler les lacunes et erreurs qui avaient jusqu’alors, selon lui, biaisé l’étude du thème.

De l’avis de Menéndez Pidal, l’historiographie espagnole n’avait, jusqu’au XIXe siècle, prêté que peu d’attention à l’entreprise de reconquête commune aux royaumes hispaniques durant la période médiévale. Elle n’envisageait par conséquent pas l’idée d’une Espagne unie par cette lutte, au-delà de sa fragmentation en différentes entités territoriales. Il expliquait ce désintérêt en partie par la disparition, dans les textes du bas Moyen Âge, des principes politiques qui avaient régi les siècles précédents, et parmi eux l’idée d’empire. Présente dès les premières années de construction de la monarchie asturienne au milieu du IXe siècle, et inhérente à la fonction royale léonaise jusque dans la seconde moitié du XIIe siècle, l’idée impériale était pourtant, selon l’érudit, un facteur essentiel de compréhension de la période. « Sans la connaissance de ce que fut l’idée impériale léonaise », avait-il déjà écrit en 1933, « l’histoire de l’Espagne du Xe au XIIe siècle devient chose vide, sans âme »7. En s’exprimant ainsi, il s’érigeait contre ceux qui, tout en s’étant intéressés à la notion d’imperium hispanique, n’avaient pas reconnu sa transcendance8. Pour le philologue, l’empire représentait en effet la manifestation continue d’un sentiment léonais de suprématie chrétienne sur l’Hispania, hérité de la monarchie wisigothique et renouvelé par les apports idéologiques vascons et castillans qui avaient préludé à l’essor de la dynastie castellano-léonaise à partir du second tiers du XIe siècle. Par la suite, après le règne de celui qui est resté dans la mémoire collective espagnole « l’empereur » Alphonse VII (1126-1157), la perversion entraînée par la pénétration de concepts politiques « européens » avait cependant scellé la fin de l’empire.

L’unité hispanique tant désirée s’était effacée, laissant progressivement la place aux « cinq royaumes » d’Espagne : Portugal, León, Castille, Navarre et Aragon.

L’ouvrage de Menéndez Pidal suscita à l’époque de sa publication un intense débat. Aux tenants de la « thèse impérialiste » s’opposèrent les partisans de la « thèse négativiste » qui refusaient d’adhérer à l’affirmation d’une idée impériale univoque durant toute la période considérée9. La discussion s’épuisa néanmoins au bout de quelques années à l’avantage des premiers. Il a donc été pendant longtemps accepté que l’idée impériale hispanique était l’expression d’une volonté d’hégémonie léonaise sur l’Hispania et visait à la réunification chrétienne de la péninsule Ibérique sur le modèle wisigothique ; selon les propres mots de Menéndez Pidal, une « idée nationale hispanique », qui « liait, soit idéalement, soit matériellement, les différents royaumes conquérants »10.

Une telle interprétation n’est aujourd’hui plus totalement recevable. La première raison tient simplement à la disponibilité de la documentation. Depuis les années 1970, la connaissance et l’édition des sources ont pris une ampleur nouvelle en Espagne, occasionnant en retour une approche renouvelée des problématiques historiques11. Or, l’analyse des études traditionnelles concernant l’imperium hispanique montre qu’elles ont envisagé un nombre de sources limité et centré leurs recherches essentiellement sur les chartes et diplômes, alors que le phénomène dans son ensemble connaît des prolongements narratifs et iconographiques dont l’appréhension est essentielle pour sa compréhension. En outre, une attention variable a été portée sur les différentes périodes d’exaltation de l’idée impériale léonaise, le haut Moyen Âge étant visiblement privilégié. Il est donc souhaitable de réexaminer les conclusions formulées à partir d’un corpus élargi envisageant l’ensemble de la documentation sur toute la période.

Une seconde raison tient à la critique dont a fait l’objet dans le même temps l’historiographie espagnole du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, entraînant la remise en cause de certaines de ses conclusions12. Nationalisante, volontiers xénophobe et friande de mythes, cette historiographie a longtemps adopté pour critère absolu la mise en évidence du particularisme espagnol — « génie espagnol » selon les uns (Menéndez Pelayo), « hispanité » pour les autres (López Ortiz) —, ce qui a contribué à privilégier une histoire globalisante où l’originalité primait sur la science, l’essentiel étant de faire preuve d’« espagnolisme »13. L’historiographie traditionnelle de l’imperium hispanique est particulièrement exemplaire de ce lieu d’écriture de l’Histoire. L’idée impériale y fut étroitement liée à l’idée de Reconquête, concept-clé de l’histoire hispanique médiévale aujourd’hui remis en question14. Elle était abordée le plus souvent sous l’angle de son rôle dans la définition de l’identité espagnole, cette mythification du phénomène conduisant à l’envisager d’une manière univoque selon des démonstrations parfois peu scientifiques et des méthodes comparatives qui laissent l’historien du XXIe siècle quelque peu perplexe. Elle a empêché pendant longtemps la dissociation des différents moments et modes d’expression de l’imperium hispanique, devenu la manifestation d’une idéologie uniforme et continue. L’idée même d’un empire hispanique constituait une aubaine pour la mise en exergue du particularisme espagnol, et on n’est pas étonné de constater qu’elle amenait à juger toute influence étrangère pénétrant la péninsule Ibérique comme une source de perversion.

Il serait cependant malvenu de prétendre que rien ne doit être sauvegardé des hypothèses de Menéndez Pidal et de ses contemporains. Bien au contraire, un des préalables essentiels de l’enquête menée a consisté à distinguer très précisément les affirmations relevant de présupposés historiographiques obsolètes et celles qui témoignaient d’une méthode historique irréfragable. Et de tenir compte du fait que nous n’échappons pas non plus à la constatation que le chercheur est toujours prisonnier de son propre lieu d’écriture.

Il serait également faux d’affirmer que les méthodes et orientations des travaux évoqués ont été depuis 1950 les seules perspectives d’étude de la question. De nombreux auteurs ont entrepris de reconsidérer certains aspects de l’idée d’empire dans des études où ils ont cherché à comprendre quelle a pu être sa signification, à quoi étaient associées les figures et les représentations impériales dans les royaumes hispaniques médiévaux, aussi bien chrétiens que musulmans. L’intérêt plus récent pour l’histoire des représentations et idéologies monarchiques s’est ainsi approprié le sujet, afin de comprendre les enjeux de cette construction idéologique15. Dans ces travaux, les hypothèses de Menéndez Pidal et des partisans de la thèse impérialiste ont été largement reprises, commentées et complétées, par leurs détracteurs ou leurs continuateurs. En parallèle à l’intérêt critique porté sur les méthodes historiques traditionnelles, de nouveaux points de vue ont également vu le jour, dans lesquels les thèses « négativistes » de Mayer, García-Gallo ou Gibert ont été revalorisées. Cependant, aucun historien jusqu’ici ne s’est attaché à reprendre les avancées historiographiques du second XXe siècle en une synthèse traitant de l’idée impériale hispanique sur toute sa durée et dans tous ses aspects, fondée sur une étude des sources la plus exhaustive qui soit16. À la lecture des différents travaux réalisés depuis 1950, on croit d’ailleurs déceler une réticence à traiter de ce sujet dans une perspective générale. Les raisons de ce malaise historiographique se trouvent peut-être dans les polémiques que le sujet a suscitées. Claudio Sánchez-Albornoz, dans son España, un enigma histórico, affirmait ainsi

[qu’] on a beaucoup discuté [de l’idée impériale léonaise], elle a été très étudiée et débattue, très exagérée et très minimisée. Trop. La série des érudits qui lui ont consacré leur attention est longue. Je ne sais si un tel zèle, enthousiasme, une telle analyse, recherche critique, un tel lancer de flèches idéologiques […] ont contribué en vérité à éclairer ou obscurcir le problème. La très noble passion des chercheurs s’affrontant les a amenés à défendre des thèses erronées. Entre les enthousiasmes « impérialistes » de Menéndez Pidal, de Hüffer et de beaucoup d’autres, et les négations furieuses de García-Gallo, Gibert et autres, se trouve la vérité17.

Andrés Gambra, dans son étude de la dignité impériale léonaise à l’époque d’Alphonse VI publiée en 1988, parlait pour sa part d’« un débat classique et irrésolu »18. Paradoxalement, le sujet est devenu à la fois un topique, mentionné dans chaque ouvrage général sur l’histoire médiévale espagnole, et un casse-tête que chaque historien approche précautionneusement.

Trois préalables constituent pour autant un passage obligé pour toute réflexion sur l’imperium hispanique médiéval : étude des apports et limites de l’historiographie traditionnelle ; prise en considération des révisions déjà apportées ; recherche systématique des traces de l’imperium hispanique à partir des outils à disposition du chercheur. À partir de là, notre étude a eu pour objectif de proposer la « construction systématique » d’une synthèse sur la question, d’écarter l’idée que l’Espagne connut un Moyen Âge différent du reste de la Chrétienté occidentale, et finalement de démythifier l’approche de l’idée impériale hispanique.

Une telle ligne directrice demande en premier lieu un revirement lexical, car l’expression même d’« idée impériale » est inadéquate pour désigner l’objet d’ensemble de notre propos. Elle présente, il est vrai, l’avantage de réunir dans une même suite de vocables l’ensemble des manifestations de l’imperium hispanique de la période médiévale. Mais elle est également marquée par tout un courant historiographique dont il est souhaitable de se distancier. En outre, le terme d’« idée » suggère une construction intellectuelle unique et recouvre d’une même gaine des manifestations fort différentes. Car en dépit des affirmations passées, il semble difficile d’appréhender de manière identique l’attribution, indirecte et relevée dans un nombre limité de sources, du qualificatif d’imperator aux rois de la dynastie asturo-léonaise et l’adoption, à la première personne, abondamment documentée, du titre imperator totius Hispaniae par Alphonse VI et ses successeurs jusqu’à Alphonse VII. Une expression plus neutre semblait préférable, et nous parlerons de « phénomène impérial » pour évoquer les expérimentations mises en œuvre autour de la notion d’imperium dans le royaume de Castille-León entre le IXe et le XIIe siècle.

Un premier niveau d’appréhension de cet objet d’étude est lié à une série d’interrogations simples. Quelles sont les manifestations de l’imperium ? Comment évoluent-elles ? Que signifient-elles ? Cela suppose d’abord de réexaminer chacune des périodes durant lesquelles le phénomène impérial s’est manifesté. Les travaux traditionnels se sont en effet surtout focalisés sur la période asturoléonaise, cette prédilection s’expliquant par l’importance du débat portant sur la valeur institutionnelle de l’empire avant le règne d’Alphonse VI, point-clé de l’opposition entre les thèses impérialiste et négativiste. Ce faisant, les périodes postérieures ont été délaissées, ou leur analyse peu approfondie. Ce fut le cas pendant longtemps des expérimentations impériales d’Alphonse VI, qui bénéficient aujourd’hui d’études assez nombreuses. Le phénomène impérial propre au règne d’Alphonse VII n’a en revanche pas été l’objet d’une grande attention, alors même que les sources témoignent de l’ampleur qu’il prit alors19. Surtout, peu d’analyses ont porté sur des moments intermédiaires, tel que le règne d’Urraca, durant lequel la première reine montée sur le trône léonais a pourtant perpétué l’usage inauguré par son père Alphonse VI. Cela conduisait du même fait à une innovation, puisque le titre d’imperatrix, utilisé de manière il est vrai assez rare, désignait alors pour la première fois la détentrice du pouvoir. De même, l’éphémère époux de la reine, le roi d’Aragon Alphonse Ier le Batailleur, marié à Urraca entre 1109 et 1114, sanctionna leur union en adoptant à son tour le titre impérial. Il le retint d’ailleurs dans ses documents jusqu’en 1127, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’Alphonse VII, s’estimant le seul prétendant légitime au titre, lui en interdise l’usage par la force. La féminisation du phénomène impérial et son détour aragonais ne suscitèrent pourtant que peu d’intérêt. À l’inverse, à la faveur de sources postérieures, interpolées ou falsifiées, on a prêté un rôle erroné dans le phénomène à certains souverains, tels Sanche III de Navarre et Ferdinand Ier, premier roi de la dynastie castellano-léonaise. Il importe donc de reconstruire, à la lumière des sources de l’imperium hispanique, le rôle tenu par chaque souverain, de façon à redonner à chaque moment impérial la place qui lui revient dans l’ensemble.