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Inclusion et exclusion dans les petites villes

De
200 pages
Les petites villes : des espaces urbains occultés ? Ces petites entités semblent vouloir résister. Elles tentent de maintenir une culture locale particulière, en mettant en exergue leur territoire et leur histoire, en construisant une mémoire sélective et une école qui n'est pas accessible à tous. Elles filtrent et sélectionnent ceux qui font partie des lieux et ceux qui en restent étrangers. L'inclusion ou l'exclusion n'y désigne pas un état de fait ou une catégorie d'individus mais un processus dans lequel la localité joue une partition importante.
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INCLUSION ET EXCLUSION DANS LES PETITES VILLES
Le rôle de la culture locale, de la mémoire et de l'école

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Déjà parus

Jacques PEZEU-MASSABUAU, Construire l'espace habité L'architecture en mouvement, 2007. Nora SEMMOUD, La réception sociale de l'urbanisme, 2007. Alain-Claude VIV ARA T , Les origines symboliques de notre habitat, 2007. Augusto CUSINATO, La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie, 2007. Sylvette PUISSANT, Les ségrégations de la ville-métropole américaine, 2006. François HULBERT (sous la direction de), Villes du Nord, villes du Sud, 2006. Jean-Pierre FREY, Henri Raymond, paroles d'un sociologue, 2006. Jean-Louis MAU PU, La ville creuse pour un urbanisme
durable, 2006.

Catherine CHARLOT-V ALDIEU et Philippe OUTREQUIN, Développement durable et renouvellement urbain, 2006.

Jean-Luc ROQUES

INCLUSION ET EXCLUSION DANS LES PETITES VILLES
Le rôle de la culture locale, de la mémoire et de l'école

Préface de Patrick Tacussel

L'Harmattan

Du même auteur:

La petite ville et ses jeunes, Paris, L'Harmattan, collection Villes et Entreprises, 2004 (Préface F. Dubet). L'eau comme fait social: Transparence et opacité dans la gestion locale de l'eau, Paris, L'Harmattan, collection Sociologies et Environnement, 2005 (avec Corinne Berger).

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2007 polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03339-9 EAN : 9782296033399

SOMMAIRE
Remerciements Préface de Patrick Tacussel Introdnction Chapitre I : Le contexte Il Les problématiques concernant les petites villes Les petites villes: un oubli La dissolution des petites villes Les spécificités et les résistances des petites villes Les petites villes et les problèmes qui émergent III Situation, dynamique et acteurs de la petite ville Une densité de population sur un territoire communal Maintien et construction d'une culture locale Les gardiens du temple Les chemins d'accès à la culture locale 1111Le cas d'une petite ville ordinaire Territoire et population Un patrimoine culturel Les défenseurs du patrimoine La place privilégiée du lycée classique Chapitre II : Les parcours Il Méthodologie d'approche La population étudiée Les histoires résidentielles Les images de la ville Projets scolaires et attitudes juvéniles

... 7
...9 ...15 ...29 .. .30 .. .30 ...33 ...37 ...40 ...42

.. .43 ...46 ...50 ... 55
...60 ...61 ...64 ...67 ...70 ...75 ...76 ...76 ...78 ...81 ...84

III Les diverses manières de vivre sa ville... et l'école Des jeunes dithyrambiques en projet Des jeunes critiques en projet Des jeunes brisés en projet médian Des jeunes exclus en antiprojet nIl Parcours et problèmes émergents Quelques axes qui spécifient les conduites juvéniles Un premier problème: orientation et désorientation Un second problème qui découle du premier Un troisième problème: des formes de rétraction identitaire Chapitre nI : Appropriation et filtrage

...90 ...91 ...95 ...99 .. . 103 .. . 107 .. . 108 ...112 ...116 ...119 .. . 123 .. . 124 .. . 124 .. .128 .. .132 ...135 ...139 .. .139 .. .143 .. . 146 .. .150

Il La préservation de la culture locale comme enjeu central Forces et résistances Les forces exogènes et les résistances locales Il n y a pas de place pour tous Il n y a de place que pour certains III La mémoire comme premier filtre défensif Un retour sur la mémoire La mémoire sélective La construction de cadres étanches L'autre exclu de la mémoire collective nIl L'école comme second filtre défensif Retour sur l'école L'école sélective Ségrégation et cadre spatial L'autre exclu de l'école Conclusion

.. . 154 .. . 154 .. . 159 .. . 163 .. . 166
...17] .. . 183 .. . 185

Annexe
Bibliographie

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Remerciements

Je tiens à remercier Jean Rémy pour son soutien apporté à la publication de ce texte, ainsi que Patrick Tacussel qui a si aimablement accepté d'en rédiger la préface et à qui je dois beaucoup.
Toute ma gratitude va à Philippe Berger, Anne Dellenbach Véronique Prangère pour avoir lu et corrigé ce texte. et

Mais ce manuscrit n'aurait sans doute pu être rédigé sans la complicité de Corinne Berger. C'est en grande partie grâce aux diverses recherches menées ensemble et à ces multiples discussions que nous avons eues depuis de nombreuses années que j'ai pu construire l'armature de ce travail.

PRÉFACE

Les petites villes ne bénéficient pas encore d'une considération sociologique digne de la place qu'elles occupent dans l'Hexagone national, cette abstraction géométrique usuelle pour délimiter tant de variables sensibles, de milieux qui se juxtaposent, s'associent ou se différencient non sans violence quelquefois. En général, elles ne disposent pas de budgets assez souples pour solliciter des enquêtes et des études approfondies sur leur situation et leur devenir. Leurs atouts et leurs difficultés restent habituellement l'enjeu des débats passionnés de leurs édiles; l'expert n'est jamais ici qu'un recours dicté par une contrainte imprévue, un problème complexe que le conseil municipal entend résoudre sans polémique à une séance ultérieure. Comment le sociologue pourrait-il confirmer la spécialisation particulière d'un tel domaine? Le lecteur constatera que Jean-Luc Roques répond avec un incontestable talent à cette interrogation. La petite ville ne prétend pas, contrairement à une idée reçue, se mesurer à ses voisines qui la dominent; c'est à sa propre taille qu'elle calcule en définitive ses intérêts fondamentaux, ceux de ses habitants et de ses épisodiques usagers. À cet égard, Jean-Luc Roques nous livre ici une lecture stimulante sur les échelles d'appréciation de la vie collective; certes, elles ne sont pas davantage figées que ne l'est l'existence individuelle, mais elles obéissent aussi à des lois sociométriques implicites. Rarement, les acteurs sociaux en méconnaissent l'importance: la petite ville est d'abord un regard constituant sur les relations qui se tissent, à travers toutes les activités et les statuts, à ce niveau spécifique dans lequel une unité urbaine acquiert une forme définie et reconnaissable par chacun d'entre eux.

À la différence des grandes métropoles ou des capitales de région, de leurs banlieues, objets d'un traitement médiatique continu et de savantes analyses, les petites villes ne sortent guère du périmètre de la presse régionale. Elles ne le franchissent qu'à la faveur d'un fait divers retentissant, d'une catastrophe naturelle, d'un événement électoral singulier. Pendant quelques jours, les journaux parisiens, les équipes de radio et celles des chaînes de télévision les hissent à une notoriété imprévue. Nîmes, Vaison-la-Romaine, Dreux, Orange deviennent alors des «laboratoires événementiels» : celui du drame confronté aux risques naturels (les inondations) ou de la percée prémonitoire de l'extrême droite dans le pays. Les petites villes semblent alors coïncider avec leur présence réelle dans le paysage social et géographique lorsque l'ordinaire fait le lit d'une exception. En effet, pour l'immense majorité de nos concitoyens, la petite ville demeure synonyme de monotonie, d'activités circonscrites dans le commerce ou l'artisanat; les administrations qu'elles accueillent sont inévitablement restreintes et animées par des visages rapidement connus. Elles n'ont d'histoires que des «histoires» et des «affaires» qui n'atteignent jamais les sommets de l'État. On objectera que certaines d'entre elles possèdent un patrimoine légendaire ou touristique, ou qu'elles bénéficient de la chance d'avoir abrité une personnalité d'envergure; elles accèdent par ce biais à une visibilité durable qui peut donner lieu à une exploitation internationale de ce « miracle local ». Dans ce registre, Lourdes ne souffre pas d'une concurrence déloyale en Europe, Carcassonne ou Avignon tiennent également bien leur rang, et depuis peu, Millau est associé au génie bâtisseur avec la récente construction de son impressionnant viaduc. En résumé, les petites villes n'échappent-elles point, pour ainsi dire, à leur « petitesse» grâce à l'accentuation d'une singularité qui permette d'oublier cette sorte d'équivalence dans laquelle une reconnaissance hautaine les confine. Georges Palante parle fort à propos de la «gravitation particulière» qui les caractérise, citant un roman dans lequel est révélé la « peinture tragique de

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1 l'âme de la petite ville ». C'est d'ailleurs une qualité rare, parmi les nombreuses du livre de Jean-Luc Roques, de revisiter les auteurs classiques de la sociologie en réinterrogeant quelques textes et articles souvent négligés. En abordant la problématique de la petite ville à partir des jeunes et de l'école, de la culture locale et de la mémoire, JeanLuc Roques fait preuve d'une heureuse perspicacité. Habituellement, la conjugaison de la mémoire partagée et de son inscription dans un espace focalise les recherches sur les personnes âgées, les folklores et les traditions entretenus par les « gardiens» du passé, en général adultes. L'idée selon laquelle le cadre scolaire peut jouer un rôle essentiel dans ce domaine n'est pas souvent retenue dans ce type d'enquête. Les établissements d'enseignement sont néanmoins, dans ces agglomérations, les pièces maîtresses de la vie sociale; et c'est le plus souvent à partir de leur implantation que la petite ville devient un lieu inévitable de référence, le carrefour de toutes les proximités entre des tranches d'âge et des milieux sociaux différents. Cet ouvrage s'inscrit dans la lignée de travaux qui tentent d'élucider le « sens de l'existence », dans la mesure où celui-ci constitue la trame de l'expérience sociale du sujet: ce qui fait de lui un acteur conscient dans le jeu des contraintes sociétales. Jean-Luc Roques entend ainsi décrire d'une façon dynamique les processus de socialisation et les stratégies identitaires. En insistant sur l'idée selon laquelle l'entrée dans la vie est d'abord un problème existentiel, l'auteur met en relief l'ensemble des interactions qui unissent les individus à des situations qui vont former leur caractère et leur conscience. Sous cet angle, en choisissant d'analyser l'être en projet, évoluant au gré des variations de son rapport au réel et de la difficulté à se situer dans la complexité des dispositions sociétaires, Jean-Luc Roques montre que l'intentionnalité

1 Palante G. « L'esprit de la petite ville». ln Combat pour l'individu, Romillé, Éd. Folle Avoine, 1989, chap.III, p. 54. II

rencontre un implicite social dont la sociologie nécessairement mettre en lumière les ressorts.

doit

Comme dans son livre précédent La petite ville et ses jeunesl, Jean-Luc Roques reprend le thème de l'oscillation, jadis cher à Vilfredo Pareto et réutilisé par François Dubet dans La galère2. Étymologiquement, on rappellera que les oscilles désignent des petites figures humaines dont seule la tête est bien formée. Elles servaient autrefois à mettre en scène l'homme, le temps et son espace. Pour Jean-Luc Roques, cette transposition métaphorique est le fil conducteur d'une réflexion qui conduit à considérer le jeune comme un acteur socialisé et spatialisé. À la différence de l'adulte, on peut même ajouter que le lieu (la ville, le quartier, la cité, le collège, le lycée, etc.) reste le terrain privilégié fondamental de son apprentissage individuel et collectif puisque c'est à travers lui qu'il emploie son temps au sein des diverses institutions au sein desquelles il se définit (la famille, l'école, les associations, le sport...). C'est aussi à partir d'un espace qu'il va dessiner le contour des relations humaines où il évolue: les parents, les amis, les enseignants et les éducateurs. La notion de projet révèle un triptyque qui rend bien compte de ces niveaux de socialisation et d'identification: le monde scolaire, professionnel et enfin la vision de l'existence; autant de niveaux qui associent l'expérience et les représentations. Le thème de l'oscillation, comme l'indique son étymologie, invite donc à appréhender tous ces aspects à travers le prisme d'une chorégraphie sociale dont le décor est bomé par la participation ou le retrait, le conformisme ou le conflit. Dans ce contexte, les racines locales sont toujours des éléments qui influencent les comportements, et particulièrement ceux des jeunes et des adolescents. Bien qu'il ne faille pas négliger les motifs psychologiques, on admettra que pour un sujet, dans une phase transitoire aussi marquée que celle de la jeunesse, l'espace tient lieu de repère face à une projection encore imprécise dans le devenir.
1 Roques J.-L. La petite ville et ses jeunes (Préface de Dubet F.). Paris, L'Hannattan,2004. 2 Dubet F. La galère: jeunes en survie. Paris, Fayard, 1987. 12

En conclusion, Jean-Luc Roques, en prenant ses distances avec une perspective structuralo-fonctionnaliste, souligne que le sujet n'est pas une illusion et que la jeunesse n'est pas qu'un mot. En effet, le moi n'est pas totalement soumis à des modes contraignants de socialisation. Ainsi, les jeunes ne subissent pas de manière passive les injonctions sociales qui leur sont imposées, et on est donc assez loin de l'image d'une génération futile et désinvolte largement véhiculée par un grand nombre de médias. Ce livre confirme la liaison intrinsèque, et sociologiquement établie, entre la dimension locale et le projet conçu comme une orientation oscillatoire devant les vicissitudes et les attentes de la vie commune. À cet égard, la relation avec les lieux passe donc toujours par des médiations sensibles ou intimes, celle de la mémoire étant la plus notable. L'identification territoriale des jeunes, que ce livre explore avec beaucoup de minutie, démontre que la notion de projet est indissociable de l'expression politique entendue au sens large, de l'activation mémorielle et du jeu scénique. La vie locale est, à ce titre, l'enjeu d'une réappropriation permanente; en cela, elle est bien un « filtre» social, une variable intermédiaire entre les diverses sphères mentales de la représentation du vécu. Enquêteur scrupuleux, Jean-Luc Roques sait appréhender les nuances sans céder à leurs indéterminations. Cet ouvrage est une invitation à mieux comprendre les réalités de la France contemporaine, et ce n'est pas la modestie apparente ou supposée de son objet qui doit détourner notre regard des enjeux qu'il soulève.

Patrick TACUSSEL Professeur de sociologie à l'université Montpellier III Février 2007

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INTRODUCTION

«L'analyse des effets du milieu pennet d'intégrer l'espace à l'explication sociologique, comme on a essayé par ailleurs d'y intégrer le temps. Il ne faudrait pas confondre cette intégration de l'espace avec le rejet des grands systèmes explicatifs. Au contraire, on ne peut valoriser ces apports qu'en les traversant par des questions relatives à la transaction sociale et au rapport social. » Jean Rémy. Sociologie urbaine et rurale.

Le présent travail se propose d'étudier les rapports qui existent entre le « local» et une partie de ses membres, plus particulièrement les «jeunes ». Admettons pour simplifier, et avant d'aller plus loin, que le local est un lieu, plus ou moins étendu, composé d'individus, d'où émane une dynamique culturelle, économique et politique typique. Admettons que les jeunes sont une des catégories, relatives à leur âge ou à leur statut, qui composent les individus vivant dans ce local. La première question que nous poserons dès lors sera de savoir quels sont les éléments et les mécanismes de cette dynamique locale qui permettent soit d'accepter et d'accueillir, soit de mettre à distance et de rejeter les jeunes présents dans ce local. La seconde question sera de connaître la manière dont ces individus vivent ces mécanismes contextuels et cette situation inclusive ou exclusive. Ces deux interrogations permettront de compléter certaines conclusions que nous avions émises concernant ce rapport entre les jeunes

et le 10calI. Lorsqu'on aborde la problématique locale et la place qui est faite aux jeunes, il faut rester vigilant et garder à l'esprit que l'on fait référence à une échelle qui va du très petit au très vaste. Tout dépend alors de la norme, et du niveau d'analyse, que l'on prend au départ. À un premier niveau, le plus élémentaire, on pense immédiatement à un milieu relativement fermé et replié sur lui qui se construit et se reconstruit à partir d'éléments endogènes. Le rapport est étroit entre le climat, la terre et la culture, ses coutumes, ses mœurs, ainsi que les modes de vie des femmes et des hommes qui y vivent. La densité de population y est faible. On porte ici son attention sur des clans, des tribus, sur des petites entités comme les villages ou les bourgs. L'autonomie de la communauté villageoise, souvent rurale, non seulement affecte les modes de production autarciques, mais aussi favorise cette vie sociale fortement englobante, sans pour cela éviter les conflits et les oppositions. Nous sommes dans le monde de la tradition où le sentiment d'appartenance au lieu et à la culture locale est ténu et primordial. L'appropriation de l'espace est importante. Pensons simplement au sud-est de la France où la chasse au sanglier n'est pas simplement une manière de faire vivre la communauté (des hommes), mais aussi une façon de défendre son territoire. Cette activité permet de rester vigilant à toute intrusion étrangère. Dans ce contexte, chaque dynamique locale dispose d'un noyau dur et central, auquel les membres se réfèrent, affectent leurs personnalités, leurs identités, leurs comportements. Chaque société locale vit une sociabilité particulière qui produit et reproduit ses modes de pensée, et se différencie des autres sociétés locales. L'individu n'existe pas en soi, il est avant tout un être collectif, lié à la communauté. Cette dernière impose certaines règles afin d'étouffer l'individualité des membres, de limiter l'angoisse d'une certaine liberté dévolue aux individus2, et les met sous sa dépendance.

1 Roques J.-L. La petite ville et ses jeunes. Paris, L'Harmattan, 2004. 2 Cazeneuve 1. Sociologie du rite. Paris, PUF, 1971, p. 12 et 13. 16

Dans ce type de sociétés locales, les jeunes sont perçus comme des individus qu'il faut inclure. En effet, ce sont des êtres qui posent problème dès lors que la relation incestueuse avec la mère apparaît. Ils sont considérés comme n'ayant pas besoin des autres car ils sont insensibles à tout ce qui se passe à l'extérieur d'eux-mêmes. Les jeunes sont fermés, clos, impénétrables!. En cela, la communauté des adultes va rompre cette plénitude et imposer un certain nombre de règles qui lui permettent aussi de se régénérer2. D'une part, les rites de passage s'organisent souvent selon une structure tripartite du temps: phase de séparation par rapport au groupe, phase de mise en marge, phase de réintégration dans le groupe3. La rupture est immédiate, nette, sans retour, l'individu devient un autre\ et il acquiert alors une nouvelle place dans l'ordre social. D'individu profane, il pénètre dans le domaine du sacré, et c'est un geste d'accueil que le groupe fait pour intégrer ce nouveau venu. D'autre part, lorsque l'école est présente, celleci permet de contrôler les jeunes, de maintenir l'harmonie et les valeurs du groupe local, tant elle étend son emprise au-delà des heures de cours5. Toutefois, si la communauté locale fait ce geste d'accueil, elle ne peut pas inclure tout le monde, ni tous les jeunes. Si la jeune génération est potentiellement une force de travail, elle est aussi un ensemble de bouches à nourrir. Nous ne parlerons pas ici de l'infanticide qui est une des manières de limiter le nombre des individus, ou de ne choisir que certains, qui peuvent avoir une valeur symbolique ou d'échange. Platon ne disait-il pas que la Cité n'a aucun intérêt à garder les enfants de sujets sans valeur et que seuls, de ce fait, importaient ceux de l'élite? Nous pouvons simplement évoquer le départ, l'exode vers un autre « local », qui pendant longtemps était l'apanage des jeunes, quand l'espace local ne peut plus pourvoir à la vie
1 Erny P. L'enfant et son milieu en Afrique noire. Paris, Payot, 1972. 2 Eliade M. Initiations, rites, sociétés secrètes. Paris, Gallimard, 1959. 3 Van Gennep A. Les rites de passage. Paris, Mouton, 1969. 4 Eliade M. Initiations, rites, sociétés secrètes. Op. cit. 5 Henriot-Van Zanten A. L'école et l'espace local. Lyon, PUL, 1990. 17

de tous. Ainsi, dans le monde des campagnes, quelques jeunes restent sur place, les autres sont condamnés à la migration, à la mobilité, à l'exil\ à la pauvreté, ou plus simplement aujourd'hui à partir faire des études ou aller travailler dans d'autres lieux. Seuls certains restent enracinés dans la localité et constituent dès lors une minorité. À un second niveau, le local devient plus étendu. Il se dilate. La densité de population devient plus élevée. On pense alors à la communauté urbaine, et plus particulièrement, même si la ville n'est pas un phénomène récent, à la modernité. Le local est ici une entité ouverte sur l'extérieur et se construit sur des vagues successives de migrations. Il est sous la coupe de la mobilité et est influencé par des facteurs exogènes. Il renvoie à un monde complexe, soumis à des forces urbaines qui favorisent l'individualisation. Les individus y sont en interaction mais aussi en concurrence. Pourtant, dans ce type d'espace se construit avant toute chose un état d'esprit particulier2. En tant que local particulier, la ville est ce lieu qui développe un tissu de coutumes, et rassemble les individus parce qu'ils sont différents. Mais la ville n'est pas que cela, car elle va distribuer dans l'agglomération ses habitants. Elle reconstruit à l'interne des formes communautaires, centrées sur l'attache locale et sur le sentiment d'appartenance au voisinage. Chaque aire naturelle, voire chaque quartier, et pour ainsi dire chaque localité, filtre les habitants, les regroupe par catégorie économique ou ethnique. Le processus est sélectif, ségrégatif et chaque entité va rassembler les individus car ils sont semblables. Chaque territoire définit ses frontières et construit ou constitue ses propres jeunes. Ici les jeunes des quartiers riches, là les jeunes des quartiers pauvres. Toutefois, qu'ils soient issus de n'importe quel milieu, l'inclusion des jeunes dans la collectivité urbaine s'est entre
1 SegaJen M. Sociologie de lafamille. Paris, Annand Colin, 1996. 2 Park R.-E. (1925). « La ville ». ln Grafineyer Y. & Joseph 1. (dir.). L'École de Chicago. Paris, Flammarion, 2005, pp. 83-130. 18

autres réalisée paradoxalement par le biais de l'enfermement de ceux-ci dans l'institution qu'est l'école. En effet, quelles que soient leurs origines, les jeunes des villes ont été considérés comme potentiellement rebelles, méchants ou déviants. Qu'ils proviennent de milieux aisés, ou de secteurs populaires, qu'ils aient comme formes d'expression pour simplifier le romantisme, ou le rap, ils font peur et insécurisentI. L'école devient un substitut à l'apprentissage local. L'enfermement des jeunes s'inscrit dans un processus qui se généralisez. Par le biais de rituels profanes, comme le brevet ou le baccalauréat qui instaurent des étapes dans le passage vers le lycée ou l'enseignement supérieur, les jeunes sont invités à poursuivre dans un labyrinthe de filières, d'options, d'établissements. Dans ce mirage urbain et consumériste, il est d'ailleurs dit qu'une année de plus est un investissement et une garantie afin d'obtenir un statut futur. L'école a donc pour but de socialiser la jeune génération, pour que chacun ait une place dans cet espace urbain et soit un bon consommateur. Mais seuls certains restent debout et constituent encore une minorité d'élus. En effet, et comme précédemment, si la communauté urbaine fait ce geste d'accueil, il n'en demeure pas moins qu'elle exclut de son giron certains jeunes qui n'étaient avant ni boursiers ni héritiers et qui sont aujourd'hui ceux qui vivent plus particulièrement dans ces quartiers d'exil, ou dans ces zones que l'on nomme prioritaires. Ainsi, il n'y a pas de place pour tous, ni dans l'école, ni dans le travail, ni non plus dans l'espace public urbain. En France, dès les années 1960, s'est posé le problème de l'intégration urbaine, traduit à l'époque en termes d'équipement et d'animation. Les jeunes sont alors apparus étrangers à ceux-là mêmes qui entendaient parler en leur nom3. Une partie des jeunes est alors marginalisée et
1 Cohen A.-K. Delinquent Boys. The Culture of the Gang. New York, Free Press, 1955. 2 Ariès P. L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime. Paris, Seuil, 1973, p. 8. 3 Augustin J.-P. & Ion J. Des loisirs et des jeunes. Paris, Éd. ouvrières, 1993, p.l07. 19

exclue du monde dans lequel elle vit. Alors que la modernité impose la mobilité, le changement perpétuel, ceux-là restent bloqués, comme figés. Certains reconstituent des espaces de sociabilité dans des groupes de pairs, d'autres intègrent des formes communautaires, d'autres encore choisissent de se replier sur eux-mêmes, d'autres enfin, les plus hardis, escomptent de partir vers d'autres lieux sans qu'ils en aient véritablement les moyens. À un troisième niveau, le local est encore plus étendu. Dans ce contexte, on change d'échelle en se situant dans la globalité. Le local ici s'hypertrophie et renvoie à un pays, ou à une configuration de pays. Certes un pays n'est pas totalement autarcique et de moins en moins isolé. Il est sous l'influence de forces extérieures que l'on nomme depuis quelques années globalisation, mondialisation, logique de marché, mais que Marx avait déjà relevées, dès 1847, lorsqu'il écrivait qu'à la place de l'ancien isolement et de l'autarcie locale et nationale, se développe une interdépendance généralisée des nations1. Or, ne va-t-on pas parler de délocalisation en parlant du départ d'une entreprise vers un autre pays? D'ailleurs, la communauté nationale met toujours en exergue le sentiment national et le sentiment d'appartenance à une nation. Elle met toujours en valeur sa culture, sa langue et ses frontières. Sentiment qui est exacerbé lors de guerres, quand il faut payer l'impôt du sang. Sentiment qui est exacerbé, lorsqu'il faut déterminer celui qui est d'ici et celui qui est étranger. Toutefois, une nation n'est rien en soi. Elle n'est que le composé d'une mosaïque de territoires dont par exemple les États-Unis sont bien représentatifs de ce fait puisque sans véritable nom en propre. Une communauté nationale n'est en fait qu'un aggloméré de territoires, de communautés locales, de coutumes2, de langues et de rites, qui eux-mêmes se construisent et se reconstruisent au rythme du temps, et tentent de résister aux forces qui veulent
1 Marx K. (1847). Le manifèste du Parti communiste. Paris, Union générale d'éditions, 1962. 2 Pensons ici aux lois spécifiques en Alsace et Lorraine, ou aux arrangements locaux comme dans le cas de la Corse. 20