Incursion en classes lettrées : un parcours en marge des baronnies intellectuelles

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Essayer d’acquérir un statut intellectuel dans la France des années 1990-2000 lorsqu’on vient des classes populaires et qu’on a développé quelques tendances « asociales » relève de la gageure. C’est le défi qu’a tenté de relever Christophe Colera sous son vrai nom et sous le pseudonyme de Frédéric Delorca. Dans ce récit en forme de compte rendu de voyage, il nous fait visiter Sciences Po, la faculté de philo de la Sorbonne, la sociologie parisienne aux mille chapelles, le milieu des activistes « anti-OTAN », et relate un itinéraire de chercheur et d’écrivain en rupture avec divers prêts-à-penser de notre époque.
Christophe Colera est docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, titulaire d’une maîtrise de philosophie et ancien élève de l’École nationale d’administration. Il a publié divers ouvrages et articles en rapport avec la construction sociale de la subjectivité. Sous le pseudonyme Frédéric Delorca, il a coordonné l’« Atlas alternatif » (Le Temps des Cerises), et composé divers essais et récits de voyages ainsi qu’un roman.

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Date de parution 01 janvier 2009
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EAN13 9782849241493
Langue Français

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Incursion en classes lettrées
Un parcours aux marges des baronnies intellectuellesCollection « Traces »
Dans la même collection :
Cadres Academy, Daniel Hammer
La guerre d’Espagne vue de Barcelone, José Colera
Sarajevo aujourd’hui, Aurélie Carbillet
Le monde ignoré des testeurs de médicaments, Michelle Julien
La maison du sérail, Djalila Dechache
Germaine Loisy-Lafaille ou la vie incroyable d’une comédienne, Maggy
De Coster
Confessions d’un pigiste, Julien Jouanneau
Confessions d’un intermittent du spectacle, Henri Cachia
© Éditions du Cygne, Paris, 2009
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-149-3Christophe Colera / Frédéric Delorca
Incursion en classes lettrées
Un parcours aux marges des baronnies intellectuelles
Éditions du CygneDu même auteur :
Les services juridiques des administrations centrales, Paris,
L’Harmattan, 2009.
La nudité, pratiques et significations, Paris, Éditions du Cygne, 2008.
Individualité et subjectivité chez Nietzsche, Paris, L’Harmattan, 2004.
Une communauté dans un contexte de guerre : la « diaspora » serbe en
Occident (dir.), Paris, L’Harmattan, 2003.
Sous le pseudonyme Frédéric Delorca :
Transnistrie, voyage au pays des derniers Soviets, Paris, Éditions du
Cygne, 2009.
La révolution des montagnes (roman), Paris, Éditions du Cygne, 2009.
10 ans sur la planète résistante, Paris, Thélès, 2008.
Programme pour une gauche française décomplexée, Pantin, Le Temps
des Cerises, 2007.
Atlas alternatif (dir.), Pantin, Le Temps des Cerises, 2006.In the outskirts
In the fringes
In the corner
Out of the grip.
Suzanne VegaIntroduction
Je fais partie de ces gens à qui l’on explique parfois : « Si tu
étais né vingt années plus tard, soit en 1990 au lieu de 1970, tes
parents n’auraient sans doute pas pu te payer des études dans
les grandes écoles à Paris, peut-être même n’aurais tu pas eu le
courage de pousser jusqu’au bac ».
Et c’est sans doute vrai. Venant d’où je viens, j’ai encore pu
profiter, il y a 15-20 ans, des derniers soubresauts de l’«
ascenseur social républicain » pour faire Sciences Po, l’ENA,
décrocher des diplômes en philosophie, en sociologie, publier
des livres. Et non seulement de ces soubresauts, mais aussi des
derniers éclats de la culture classique (l’enseignement de la
grammaire et de l’orthographe, le goût de l’histoire, et de la
elittérature) dans la société française du XX siècle finissant.
Si j’ai « profité » de ces derniers atouts donnés « à la France
d’en bas » comme ils disent, j’ai aussi traîné avec moi les
handicaps liés à mes origines : des handicaps subtils, parmi lesquels le
premier et le plus complexe tient au sentiment de ne jamais être
là où je le devrais, un sentiment qui compromet les chances de
créer des réseaux stables et de se ménager des refuges pour les
temps difficiles. « Il était atopos », disait Platon de Socrate. Cela
vous permet d’arracher des blocs de liberté là où le
conformisme prédomine, peut-être des blocs de lucidité aussi. Mais
cela vous laisse bien seul. La grande solitude, qui est peut-être,
elle aussi, un luxe.
Je voudrais raconter ici en quelques mots mon itinéraire de
presque quarante ans, en forme d’incursion dans les classes
lettrées. Le moment semble s’y prêter. Souvent le « midi de la
vie » comme disait Nietzsche en est en fait le terme : lui-même
perdit la raison vers ce moment-là, et le dernier empereur de
7Chine, qui avait appelé « histoire de la première moitié de ma
vie » le récit de ses quarante premières années de vie, mourut
moins de quinze ans plus tard de sorte qu’il n’y en eut jamais de
seconde.
Racontons donc cette incursion de presque quarante années,
sans savoir s’il y en aura quarante autres. Certains reconnaîtront,
sur le bord de cette route, que nous suivrons à vive allure, des
problématiques et des références qui furent les miroirs d’une
époque. Beaucoup de ces thèmes ou de ces pensées auront suffi
à occuper à plein temps la vie de nombreux professionnels de
la lecture et de l’enseignement. Pour moi ils n’auront été que des
balises sur le chemin d’une recherche dont le terme m’est
toujours inconnu. Il y aura eu bien des virages, dans cette
histoire là, peut-être trop, au fond, mais le chemin était escarpé,
nous roulions à haute altitude.
Avant que les classes lettrées peut-être ne disparaissent ou se
métamorphosent au point de ne plus du tout ressembler à celles
que j’évoque ici, voici le diaporama de ce que j’ai vu en leur sein,
et de l’image de moi-même, ou de l’humanité, à laquelle elles me
renvoyèrent.
Je ne puis prétendre à rien, au jour où ce livre paraît, qu’à
proposer à son lecteur une gentille collection de photos...
peutêtre en attendant la suite.1. Les origines
Commençons donc les annotations, sans prétendre à aucune
analyse sérieuse de ce que fut mon « cas » sociologique et
psychologique. Le bébé nommé Christophe Colera (moi) est né
le 26 septembre 1970 à Pau, « préfecture des
PyrénéesAtlantique », après neuf mois d’une gestation sur laquelle je
préfère ne rien savoir.
Le lieu importe, je suis demeuré dans ses parages pendant les
dix-huit premières années de ma vie, et j’y suis retourné très
souvent par la suite.
C’était une périphérie, éloignée de l’Histoire et des grands
axes de communication, et cependant suffisamment impliquée
dans le devenir de l’Europe pour avoir donné à l’une de ses
premières puissances, la France, un roi, et divers personnages
de renom (intellectuels, politiciens, affairistes).
Mon père était ouvrier électricien, espagnol, et ma mère du
cru, béarnaise, couturière à domicile. Nous vécûmes à
Jurançon, au pied des collines viticoles, à la limite de
l’agglomération paloise. L’un et l’autre avaient plus de trente ans quand
ils me conçurent et je n’eus ni s œ ur ni frère.
Comme tout le monde, je ne me suis raconté l’histoire de
mes parents que sur le tard, et ce récit, comme celui de ma
propre vie, ne saurait avoir de valeur sinon celle de poser
quelques jalons.
Mon père m’a toujours fait l’effet d’un homme trimballé par
l’histoire, porté par les événements comme une feuille au vent.
Né en Aragon dans les années 1930 il avait suivi sa famille dans
les tempêtes de la guerre civile espagnole, s’était retrouvé en
France avec eux. Il avait quitté l’école à 14 ans pour s’essayer au
métier de tailleur puis à celui d’électricien et il avait rencontré
9ma mère un beau jour, au début des années 1960, par
l’entremise de sa s œ ur.
C’était un homme silencieux, très complexé, malhabile dans
les relations sociales, méfiant à l’égard de l’humanité, qui
s’exilait souvent en quelque recoin solitaire pour s’y adonner au
bricolage. Il était d’un tempérament doux, savait se montrer
affable avec les gens qu’il rencontrait, mais une multiplicité de
censures – celles de sa mère, de son père, de sa fratrie, du pays
d’accueil dont il adopta tardivement la nationalité, et celle de
son épouse enfin – l’avaient presque convaincu de n’exister
qu’en pointillé et renoncer à toute affirmation de soi.
Il était en cela très différent de son propre père, un soldat
républicain de la garde civile espagnole, Don Quichotte bavard
qui racontait sans cesse « sa » guerre contre le franquisme,
laquelle avait fait de lui un lieutenant et un meneur d’hommes,
et les quarante ans qu’il avait passés en vain à rêver de retour
dans la gloire en Espagne.
La famille Colera – celle de mon père – je ne l’ai longtemps
envisagée qu’à travers le regard souvent péjoratif de ma mère.
Elle m’apparaissait alors comme une sorte de tribu compacte
évoluant en vase clos, installée sur les bords de la rivière « le
Neez » à Jurançon depuis le début des années 1960. Je côtoyais
souvent mes cousins, oncles, tantes et grands parents étant
enfant, puisque nous habitions à moins de trois kilomètres les
uns des autres, et pourtant il me semble qu’une distance infinie
me séparait d’eux. Mes aïeux n’avaient jamais appris le Français.
Ils se débrouillaient dans un mélange de catalan, et de castillan,
qui leur avait toujours permis de se faire comprendre dans un
sud-ouest de la France rural où le gascon était encore largement
pratiqué et compris. Ils veillaient particulièrement à ce que leur
progéniture ne les quitte guère – attitude que j’ai retrouvée chez
les immigrés yougoslaves par la suite – spécialement parce qu’ils
gardaient l’espoir d’un retour en Espagne à la chute de Franco.
Je suppose qu’ils ont reproché à ma mère de s’être soustraite, et
de m’avoir de fait soustrait, à cette loi, en entraînant mon père
10au lieu de résidence où vivaient ses propres parents, qui était un
monde culturel très distinct malgré la relative proximité
géographique. Du coup pendant longtemps je ne pus guère
m’entendre avec cette famille paternelle, et ne pus m’y voir
reconnaître une place. Mes jeunes cousins ne juraient que par la
fête et les courses de voitures. Nous ne nous comprenions pas,
et ce rapport d’extranéité s’accentuait encore lorsque je me
rendais l’été (cela arriva deux ou trois fois) au village natal de
mon père, dans le Bas-Aragon, terre de sécheresse et d’oliviers,
où les gamins des voisins, dont je ne parlais pas la langue, se
chargeaient de me faire comprendre que je n’étais pas des leurs
(mes liens avec mes cousins et leur univers aragonais n’ont pu
se nouer sur de bonnes bases que l’âge venant, dans les années
2000 – mieux vaut tard que jamais).
Une certaine compréhension de ce qu’était cette famille
paternelle, la famille Colera, a tout de même pu naître en moi à
l’adolescence, vers 1985, quand mon grand-père a commencé à
écrire ses mémoires, tandis que moi-même je composais mon
arbre généalogique et apprenais l’espagnol au collège. Ç’avait
été une famille riche, d’après ce qu’on en disait (mais les
archives sur ce point sont pour le moins contradictoires), qui
avait possédé beaucoup de terres en Aragon, mais qui avait
dilapidé une large part de sa fortune en œ uvres de bienfaisance
chrétienne, et peut-être aussi au jeu. Elle avait été très marquée
epar le déclin de l’Espagne, et les guerres du XIX siècle. En 1898,
mon arrière grand-père, Nicolas Colera, se serait enfui de son
orphelinat pour s’engager dans la guerre de Cuba et aurait été
prisonnier de l’armée américaine pendant plusieurs années. Il
devint garde civil et son fils (mon aïeul) aussi.
Il faudrait un livre pour essayer de démêler l’histoire de ce
Bas-Aragon des années 1920 dans lequel avait grandi mon
grand-père. Ce microcosme de l’après-première guerre
mondiale, et surtout, pour l’Espagne de l’après-guerre du Rif,
rempli d’anciens combattants du conflit perdu de Cuba, et dans
lequel émergeait, comme partout ailleurs en Europe, la lutte des
11classes entre paysans sans terre et ouvriers des petites fabriques
d’une part, et grands propriétaires terriens adossés à la
monarchie et à la religion catholique d’autre part. La culture politique
de mon grand-père est née là, et donc d’une certaine façon la
mienne et celle de mon père aussi. J’ai dit un mot de tout cela
dans mes annotations des mémoires de mon grand père parues
aux Éditions du Cygne en 2008 sous le titre La guerre d’Espagne
vue de Barcelone. L’itinéraire de mon aïeul fut marqué par un
certain chaos. Formé dans une école religieuse, il s’est retrouvé
à 14 ans pris dans une grève anarchiste très dure dans une usine
près de Barcelone. Cette expérience et l’émergence des
mouvements républicains dans la vallée de l’Èbre, ainsi que l’épreuve
de la lutte des classes qu’il aura vécue dans le cadre de son
premier poste comme gendarme en Andalousie, l’auront
poussé, au début des années 1930, à adhérer au parti radical
socialiste et au syndicat UGT, ce qui suffisait à l’époque à le
marquer comme un « garde civil rouge ». Son frère de 15 ans
son cadet en 1936, lui, allait carrément être enrôlé comme
anarchiste dans les troupes de la CNT.
Sans doute mon grand-père présentait-il au fond les
caractéristiques d’un petit-bourgeois, pas très lettré (son espagnol écrit
était bourré de fautes), arrivé au bout d’une lignée qui avait
perdu le gros de sa fortune et marquée par le déclin. La guerre
civile de 1936 – au moment où il était en poste à Barcelone –
aura fait de lui un Républicain convaincu et militant jusqu’à sa
mort, en même temps qu’un exilé forcé de vivre dans l’espoir
d’un impossible retour au pays. Devenu ouvrier en France dans
les chantiers de montagne avec ses fils, et compagnon de route
des communistes qui dominaient tout ce qui n’était pas
anarchiste dans la gauche catalane de l’après-guerre, il se sera
accroché à son idéal républicain comme aux planches d’un
navire détruit par la tempête. Résistant dans les maquis landais
comme tous les Républicains espagnols au sortir des camps
d’internement, il n’aura cessé, avec ses amis, puis avec son fils
cadet, de créer des groupes d’ex-guérilleros, censés se tenir
12prêts pour la reconquête du pouvoir outre-Pyrénées. Des
groupes que De Gaulle dans les années 1960 finira par
neutraliser et dont l’avenir politique fut définitivement enterré par la
restauration de la monarchie parlementaire en 1975.
Mon père, sous l’influence de son épouse, tout comme
d’ailleurs son frère aîné, avait décroché du combat politique de
son propre père au début des années 1960. Il y voyait une sorte
d’obstination chimérique qui n’aura fait que nuire à sa propre
éducation et à l’avenir de leur famille.
Je crois que mon père était plus « ouvrier » et même plus
« paysan » que mon grand-père (en ce sens il était sans doute
plus proche de la culture de sa mère qui était restée très attachée
au travail de la terre). Les écoles primaires françaises du
Lot-etGaronne et des Landes lui ont appris à lire et à écrire tandis
qu’il gardait les vaches le jeudi. Son intérêt pour les sciences et
les maths aura été entravé par l’obligation de trouver un travail
comme apprenti chez un tailleur, puis comme électricien dans
les chantiers de montagne des Hautes-Pyrénées. La vie difficile
des ouvriers immigrés dans le bâtiment, où le syndicalisme
n’était que l’apanage d’une élite souvent méprisante à l’égard
des autres travailleurs, n’aura fait que renforcer en lui, avec le
temps, un très fort scepticisme politique, qui le rendit presque
centriste à la sauce Bayrou sur ses dernières années.
Alors que le destin de la famille Colera est très lié aux guerres
et aux combats politiques des deux derniers siècles, et, au moins
depuis les années 1930, soumis aux pérégrinations à travers
l’Aragon, la Catalogne, et le sud-ouest de la France, l’univers de
la famille ma mère, les Commenges, lui, s’est révélé
considérablement plus figé, plus enraciné, et même comme enfermé dans
un huis-clos, en Béarn. Et c’est sous cette catégorie, celle de
l’immobilité, qu’il me fut transmis pendant mon enfance.
J’ai été imprégné du monde de ma mère, beaucoup plus que
par celui de mon père. Non seulement en raison du naturel
effacé de ce dernier, et du fait qu’il était souvent en
déplacement sur des chantiers, mais surtout pour des raisons
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