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Inégalités et consommation

De
287 pages
Que révèle notre consommation, en particulier en matières de produits alimentaires, de nos appartenances sociales et de nos modes de vie ? Fondé sur l'enquête sur le budget des ménages en Suisse, cet ouvrage compare l'espace des inégalités sociales avec celui de la consommation. L'analyse sociologique met en évidence les logiques qui régissent l'évolution de modes de consommation dans les cycles de vie des familles, ou encore permet de comprendre les déterminants sociaux de certains styles de consommation.
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Stéphane FLEURY Dominique GROS Olivier TSCHANNEN

INÉGALITÉS ET CONSOMMATION
Analyse sociologique de la consommation des ménages en Suisse

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4083-9

Remerciements
Nos remerciements vont aux personnes et aux institutions qui ont rendu possible ce travail: du côté de l'Office fédéral de la statistique, Messieurs Dieter Koch et Peter Bolliger, qui se sont laissé persuader de l'intérêt de notre démarche et nous ont soutenus tout au long de notre recherche,. du côté de l'Institut de sociologie de l'Université de Neuchâtel, le professeur François Hainard qui nous a accueillis dans ses locaux ainsi que Mme Florence Manzoni qui a accompli des miracles pour la mise en page de nos innombrables graphiques et tableaux,. enfin, le Service de la recherche en éducation du Canton de Genève, pour son soutien à l'investissement de Dominique Gros. Le travail a été financé aux deux tiers par un subside du Fonds national de la recherche scientifique (requête N° 1214-045432.95), et à un tiers par l'Office fédéral de la statistique.

Préambule
Publier une étude se basant sur des données qui ont dix ans, est-ce bien raisonnable?
La recherche présentée dans cet ouvrage a débuté au printemps 1995 par l'élaboration d'un projet - Analyse sociologique de la consommation des ménages en Suisse - en lien avec un nouvel enseignement de sociologie de la consommation dispensé à l'Université de Neuchâtel. Une demande de soutien financier a fait l'objet d'une requête auprès du Fonds national suisse de la recherche scientifique. Des subsides ont été alloués par cette instance et les travaux ont pu démarrer en avril 19961. Trois ans plus tard, un rapport final était remis, dont la présente publication est une version révisée et allégée. Cette recherche s'est faite en relation avec l'Office fédéral de la statistique (OFS), qui a participé à son financement et a mis à disposition les données. La section des prix et de la consommation de la division de l'économie et des prix de cet Office était particulièrement intéressée par ce projet d'analyse sociologique, puisque jusqu'alors les données relatives à la consommation récoltées par l'OFS n'avaient donné lieu qu'à des exploitations économiques et économétriques. Comme l'OFS avait réalisé pour la première fois en 1990 une enquête de grande envergure sur les revenus et la consommation auprès d'un important échantillon de la population résidante en lieu et place de relevés budgétaires annuels auprès d'un nombre limité de ménages2, il était souhaité que l'exploitation de cette première série de données permette d'en inventorier les qualités et les limites afin d'améliorer l'instrument avant la nouvelle récolte d'informations planifiée pour 1998.

Subside 12-45432.95 Section des prix et de la consommation, OFS, Enquêtes sur la consommation 1990/92. Exploitations détaillées et comparaisons rétrospectives, Berne: OFS, 1995.

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Ces éléments, qui paraissent bien anecdotiques, montrent que le travail scientifique est soumis en Suisse à des multiples contraintes et aléas qui peuvent non seulement avoir des incidences profondes sur son déroulement et ses résultats, mais soulèvent le problème, particulièrement aigu en sciences humaines et sociales, du suivi institutionnel de la recherche. En l'occurrence, lorsqu'en 1999 le rapport final de cette analyse a été terminé, sa publication était fortement hypothéquée. Le financement demandé au Fonds national suisse de la recherche scientifique ne l'incluait pas, l'OFS avait pour priorité la réalisation et le traitement des données de sa nouvelle enquête, enfin deux membres de l'équipe de recherche voyaient leurs mandats arriver à terme au sein de l'Université de Neuchâtel et ils ne pouvaient garantir, dans le cadre de leurs nouveaux engagements, la poursuite du travail. L'opportunité de publier cette analyse s'étant finalement présentée, c'est la question de la légitimité à le faire qui s'est posée. Dans les lignes qui suivent, nous présentons les principales raisons qui nous ont incités à publier cette étude basée sur des données de 1990.

L'ordinaire de la société de consommation
Jusqu'en 1991, rien ne semblait devoir infléchir la dynamique consommatoire de la population. Pourtant au cours du dernier trimestre de 1990 un constat général se dégage progressivement: quel que soit l'indice de référence utilisé, il apparaît que la société suisse entre en crise économique. La suite montrera que cette dernière est, à maints égards, la plus profonde que la Suisse a connu depuis la deuxième guerre mondiale, et que c'est aussi la plus longue, puisque ses principaux effets vont se faire sentir jusqu'au milieu de l'année 1998. Les données utilisées ici ont donc été récoltées juste avant que la crise ne se fasse véritablement sentir. Elles rendent compte des comportements de consommation qu'adoptent les différents milieux sociaux lorsque la conjoncture est bonne. Cette situation d'avant-crise a son importance, car elle signifie que l'ampleur des 8

disparités constatées est sans doute plus modeste que lorsque les licenciements, le chômage, les baisses de salaire, l'insécurité économique menacent d'exclusion les fractions de la population les plus fragiles à l'égard de l'emploi et du revenu (personnes faiblement qualifiées, travailleurs âgés, jeunes sans expérience professionnelle, femmes, etc.). Nous pouvons aussi supposer qu'en situation de crise, les mécanismes de distinction sociale révélés par les analyses se renforcent, que leur visibilité devient plus manifeste avec l'aggravation des disparités entre les milieux les plus et les moins favorisés. Enfin, pour les postes de consommation où prédomine une logique de massification, la crise accentue les effets de la loi d'Engel, qui dit que plus les ménages disposent de revenus élevés, plus la proportion de leurs dépenses y est faible. Les relations dynamiques entre la structure sociale et les comportements de consommation que nous présentons dans cet ouvrage ne correspondent donc pas à des situations extrêmes, ne débouchent pas sur des constats spectaculaires, elles donnent plutôt à voir ce qui constitue l'ordinaire de la société de consommation, une société où «Quand les clivages ne se font plus entre ceux qui accèdent à certains biens et ceux qui en sont privés, quand tous ou presque tous accèdent aux mêmes types de biens, ce sont les différences les plus fines qui font la différence: cylindrée
de la voiture, goûts musicaux, marque de la chemisette. . .» .
1

L'approche sociologique de la consommation
Ni les anthologies, ni les dictionnaires, ni les manuels de sociologie les plus courants ne mentionnent la consommation parmi les champs d'investigation importants de cette discipline à l'instar de la famille, de la religion, du travail, de l'éducation ou des relations entre sexes.

F. Dubet, Les inégalités multipliées, La Tour d'Aigues: Editions de L'Aube, 2000, p. 19.

9

En Suisse, comme dans la plupart des pays européens, la très nette majorité des travaux consacrés à la consommation sont le fait d'instituts spécialisés dans la recherche pour le marketing, généralement privés, qui travaillent sous contrats pour le compte d'entreprises de biens ou de services, ou encore pour celui de leurs mandataires publicitaires, et dont les résultats sont forcément sectoriels et restent évidemment confidentiels. Historiquement pourtant, l'intérêt pour la consommation des ménages a occupé une place importante dans la sociologie en cours d'institutionnalisation au XIXème siècle. Elle a aussi constitué un objet d'étude et de réflexion pour quelques brillantes figures qui ont marqué la sociologie francophone, notamment Frédéric Le Play, Maurice Halbwachs, Paul-Henri Chombart-deLauwe, Jean Baudrillard, Pierre Bourdieu. L'approche sociologique se différencie d'autres approches de la consommation par l'attention qu'elle accorde à l'influence d'une multitude de facteurs sur les comportements (facteurs éducatifs, culturels, familiaux, économiques, professionnels, régionaux, etc.). Dans cette étude, notre cadre théorique s'inspire de La Distinction de Pierre Bourdieu. en faisant l'hypothèse que les goûts, générateurs de profils de consommation spécifiques, s'organisent selon une structure d'oppositions corrélatives aux oppositions dans l'espace des positions sociales.

Constructivisme et stratégie d'analyse
Notre schéma d'analyse est composé de trois éléments: la stratification sociale, la consommation, les relations entre ces deux facteurs, c'est-à-dire les liens entre le positionnement social des ménages et leurs comportements de consommation.

P. Bourdieu, La distinction,

Paris: Editions de Minuit, 1979.

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Il s'agit d'un schéma constructiviste qui repose sur un principe dynamique; ni la stratification sociale, ni les comportements de consommation ne constituent des ensembles figés. En conséquence, ils changent, ainsi que leurs interrelations. L'objectif de l'analyse est essentiellement exploratoire et descriptif. Pour pouvoir étudier simultanément les variables sociales et les données relatives à la consommation, ainsi que pour saisir leurs liens dynamiques, il importait d'adopter une méthodologie adéquate. C'est pourquoi nous avons recouru à diverses formes d'analyses statistiques. L'analyse des correspondances multiples a été utilisée pour rendre compte de la structuration de l'espace social considérée comme la configuration résultant de la prise en compte simultanée de plusieurs variables explicatives (niveau de formation, situation professionnelle, activité, sexe, âge) des comportements de consommation. Les analyses en composantes principales ont été utilisées avec les variables de consommation, afin de dégager les logiques de différenciation, d'opposition, de distinction les plus significatives dans chacune des catégories de dépenses. Et c'est l'étude croisée des résultats de ces deux méthodes d'analyses multivariées qui permet de tester les relations entre les logiques de distinction en matière de consommation et les diverses configurations de l'espace social. Enfin, afin d'assurer la pertinence des relations ainsi mises à jour, nous recourons à titre de vérification et de validation, à des outils statistiques simples (tableaux croisés, indicateurs de distribution, p. ex.).

Rompre avec ['économisme
Une conjonction de facteurs, rappelés au début de ce préambule, a rendu possible l'analyse sociologique de la consommation des ménages en Suisse que cet ouvrage relate. Avec cette publication Il

nous espérons poser quelques jalons en faveur de la poursuite de tels travaux, qui souscrivent à l'idée que la progression dans la compréhension des mécanismes et des comportements économiques passe par leur inscription dans un contexte fait de relations sociales. L'action économique est une forme d'action sociale dont les motivations ne peuvent être réduites à l'intérêt. La rationalité n'est pas l'unique moteur de l'action des individus; ceux-ci se comportent souvent en référence ou en interaction avec autrui, ils
inscri vent leur action dans des relations sociales
1.

La consommation ne peut être ramenée à la rencontre entre une offre et une demande due à la seule rationalité instrumentale d'agents anonymes. Rompre avec l'économisme qui croit expliquer les faits économiques en dehors de leur contexte et indépendamment des caractéristiques socioculturelles de leurs acteurs, c'est à la fois s'inscrire dans les courants contemporains de la recherche2 et renouer avec la tradition sociologique3.

B. Bürgenmeier, La Socio-Économie, Paris: Economica, 1994. M. Granovetter, Le marché autrement: les réseaux dans l'économie, Paris: Desclée De Brouwer, 2000; B. Lévesque, G. L. Bourque, E. Forgues, La nouvelle sociologie économique, Paris: Desclée De Brouwer, 2001; P. Steiner, La sociologie économique, Paris: La Découverte, 1999. 1.-1. Gislain, P. Steiner, La sociologie économique (1890-1920): Durkheim, Pareto, Schumpeter, Simiand, Veblen et Weber, Paris: P.U.F., 1995.

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Introduction
Facteurs influençant lesprofils de consommation On sait que les comportements de consommation des ménages sont influencés de manière assez notable par les facteurs économiques et sociaux, comme le revenu et la position sociale, et par les facteurs culturels, comme le niveau scolaire, le type de formation ou le style de vie. C'est ce que montrent systématiquement toutes les recherches, notamment celles faites dans le domaine de la culture, des loisirs, de l'alimentation, de l'habillement, de la santé, de l'éducation et des transports. Les enquêtes de l'OFS sur la consommation Les enquêtes périodiques de l'Office fédéral de la statistique (OFS) fournissent, pour la Suisse, une base de données d'une très grande richesse pour l'étude de ces relations. Malheureusement, jusqu'à notre recherche, leur exploitation se faisait essentiellement sur la base d'approches économétriques. Insuffisance des analyses en termes de rationalitééconomique Pourtant, depuis le début du xxe siècle, grâce notamment aux travaux iconoclastes d'un Thorstein Veblen ou aux études pionnières d'un Maurice Halbwachs, la certitude de pouvoir analyser et expliquer par la seule rationalité économique les comportements de consommation des ménages a été sérieusement ébranlée. On admet aujourd'hui que la compréhension des inégalités face à la consommation et des différences d'attitudes implique au minimum la prise en considération de facteurs sociaux et culturels.
Catégories socio-professionnelles et consommation

Trop longtemps cependant, la prise en compte de ces facteurs est restée limitée. En effet, les facteurs sociaux et culturels se traduisaient en un recours systématique, et souvent exclusif, à la hiérarchie plus ou moins raisonnée des catégories socioprofessionnelles. Un tel raisonnement partait du constat réitéré d'une forte correspondance entre les types et niveaux de formation d'une part, la profession exercée et la position occupée d'autre

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part; cette corrélation était en outre confirmée par le niveau de rémunération.
Vers une nouvelle appréhension de la complexité sociale

A la fin des années 1960, l'essoufflement des formes traditionnelles de luttes sociales, c'est -à-dire liées à la société industrielle, et l'émergence simultanée de conflits ou de mouvements sociaux mettant en scène des acteurs ne pouvant plus être caractérisés essentiellement par une position socioprofessionnelle, voire une appartenance de classe, mirent en crise les modèles sociologiques classiques. Ils amenèrent à réactualiser les réflexions et les débats sur les différences, les inégalités et les stratifications sociales. Al' évidence, il n'était plus possible de considérer les acteurs comme des individus qui agissaient en conformité avec ce qu'ils avaient intériorisé du système social et de ses normes. D'autant plus que certains phénomènes contemporains, par exemple la consommation de masse et les loisirs, s'avéraient difficiles à appréhender à cause de leur profonde ambivalence sociale: tendance à l'uniformisation et persistance de discriminations, phénomènes collectifs et formes d'expressions individuelles. Les travaux sur les clivages sociaux devaient assimiler la complexité croissante en récoltant et intégrant dans les analyses un plus grand nombre de données correspondant à une diversité étendue de variables.
Fécondité des analyses statistiques multivariées

Techniquement, la prise en compte simultanée de nombreuses variables (traditionnelles ou nouvelles) était stimulée par la possibilité de recourir à des analyses statistiques multivariées, elles-mêmes facilitées par l'informatisation du traitement des données. L'analyse des styles de vie La conjugaison de ces trois facteurs (faits sociaux nouveaux, crise des modèles sociologiques classiques, développements techniques et méthodologiques) a stimulé la réflexion pour qualifier les nouvelles configurations des inégalités sociales. Elle a notamment favorisé la réalisation de recherches sur les goûts et les genres de vie, d'analyses consacrées à l'étude des conditions de vie ou 14

encore de travaux dans le domaine du marketing qui, en retour, ont contribué à alimenter le débat sur la manière de conceptualiser la stratification sociale. Par exemple, on a vu se développer et se multiplier des études dans lesquelles les différences et les inégalités sociales n'étaient pas préalablement caractérisées par un modèle de la stratification sociale combinant des variables sociodémographiques - âge, sexe, niveau de formation, profession, revenu, origine, etc. -, mais construit empiriquement à partir des différences observées sur le plan des attitudes des acteurs (goûts musicaux, littéraires, cinématographiques, alimentaires, valeurs, opinions, etc.). La plupart de ces études aboutissent à des interprétations en termes de styles de vie et à des représentations évolutives de la stratification en termes de socio-styles ou de flux socio-culturels, où d'une certaine manière on ne considère plus que l'appartenance sociale prédétermine fortement les comportements et leur donne une certaine cohérence, mais plutôt que des attitudes similaires témoignent de l'existence de profils qui peuvent renvoyer à certaines caractéristiques sociales, culturelles, économiques ou psychologiques de ceux qui les adoptent. Dans le domaine commercial, ces analyses sont très utilisées, notamment pour étudier le positionnement mutuel de produits en concurrence et saisir la différenciation symbolique des marques, qu'il est possible d'associer à diverses caractéristiques des consommateurs.
Contenu du rapport

Ce rapport présente la première étude globale jamais réalisée sur la consommation des ménages en Suisse dans une telle perspective. Il se compose de deux parties. Dans la première, nous proposons une rapide présentation de l'état actuel de la recherche dans ce domaine, de notre approche théorique, ainsi que des outils statistiques utilisés. Dans la deuxième partie, nous analysons la structure des inégalités sociales, qui constitue l'indispensable arrière-plan à une compréhension des choix des consommateurs, puis nous analysons les comportements des ménages en matière de consommation, en nous concentrant plus particulièrement sur l' alimentation.

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PREMIERE

PARTIE

LE SOCIOLOGUE ET LE CONSOMMA TEUR

Insertion de notre analyse dans la tradition sociologique de recherche sur la consommation
Historique des études sur la consommation des ménages
Origine des enquêtes sur les conditions de vie

L'observation et l'étude de la consommation des ménages ont pour origine les enquêtes sur les conditions de vie des familles. Les toutes premières enquêtes connues ont été réalisées en Angleterre à la fin du XVIIIèmeiècle. s
Les études sur les conditions de vie des indigents et des indigènes

Les développements des enquêtes sociales ont été intimement liés à la colonisation d'une part et à l'industrialisation d'autre part. Les approches ethnologique et anthropologique ont été largement tributaires de la première, alors que les méthodes de la sociologie et de l'économie doivent beaucoup à la seconde. Dans un premier temps, l'ethnologie et l'anthropologie observent les peuples indigènes, la sociologie et l'économie s'occupent quant à elles du peuple indigent.
Le regard des dominants sur les dominés

En effet, l' histoire des sciences sociales, c'est l' histoire du regard de dominants sur des dominés. C'est la transformation de certains groupes humains en objets d'études par la volonté d'autres groupes humains. Dans les termes de Lévi-Strauss, " toute société différente de la nôtre est objet, tout groupe de notre propre société, autre que celui dont nous relevons, est objet, tout usage de ce groupe même, auquel nous n'adhérons pas, est objet "1.

C. Lévi-Strauss, "Introduction à l'oeuvre de Marcel Mauss" in : Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris: PUF,1966, p. XXIX. 19

Philanthropie

et morale chrétienne

Une double motivation est à l'origine de cet engouement pour l'observation des conditions de vie des indigènes et des indigents. La première est philanthropique. La morale chrétienne prédominante affirme que, malgré leurs différences, les " sauvages" et les" miséreux" sont les prochains (au sens religieux du terme) des colons et des entrepreneurs: "La philanthropie suppose la reconnaissance et l'affirmation pratique d'une solidarité humaine, l'appartenance de l'observateur et de l'observé à une commune humanité, à un même monde, le royaume de l'Homme. [...] Le philanthrope est un homme qui aime les hommes, qui s'intéresse aux autres hommes. Le vocabulaire chrétien sert à interpréter tous les hommes comme des prochains, qu'il s'agisse des esclaves noirs ou des ouvriers blancs "1. Et parce que ce sont des prochains, il faut en être solidaire, leur venir en aide, apaiser un peu leur désarroi.
Philanthropie et politique

La deuxième raison de s'intéresser aux peuples d'ici ou d'ailleurs est politique. Pour la majorité de la classe dominante, la philanthropie n'est destinée qu'à ceux qui la méritent vraiment. Les indigènes des contrées lointaines sont surtout perçus comme des" sauvages" aux mœurs" barbares". Quant aux classes laborieuses pauvres des campagnes et des villes d'Europe, elles sont ressenties comme des" classes dangereuses", "malades de l'ordre social". La pauvreté des uns et des autres paraît d'abord être le symptôme de mentalités et de mœurs dépravées (insouciance, alcoolisme, paresse, ignorance, instabilité familiale, manque de civilité, ...). Il convient donc de trier le bon grain de l'ivraie. Seuls les bons pauvres (ou les bons sauvages) dignes de compassion - la veuve et l'orphelin - ont droit aux bienfaits des philanthropes. Quant aux autres, ils constituent des menaces pour l'ordre public qui doivent être désamorcées par la persuasion ou par la répression.

G. Leclerc, L'observation de ['homme, Paris: Seuil, 1979, p. 61. 20

L'explication des choix des dépenses Dans cette optique, les enquêtes budgétaires auprès des familles ont constitué un important instrument d'investigation permettant non seulement d'observer les choix de dépenses des ménages, mais aussi ce qui les influence (composition du ménage, milieu social de la famille, importance des revenus, contexte écologique, traditions culturelles, moralité, etc.).
L'enquête philanthropique de Davies

La première enquête sur des budgets de familles qui soit connue a été réalisée en Angleterre par le pasteur David Davies. Entre 1787 et 1793, avec l'aide de quelques collaborateurs, ce pasteur a recueilli 127 budgets de familles d'ouvriers agricoles. Son but est philanthropique. Les ouvriers agricoles constituent les couches les plus pauvres de la société anglaise. Davies désire leur venir en aide. Il pense qu'en faisant connaître cette pauvreté à ses paroissiens les plus aisés, il suscitera leur compassion et leur générosité. En 1795, il publie les résultats de son enquête sous le titre The Case of Labourers in Husbandryl. Ils attestent que les revenus de toutes les familles visitées sont extrêmement bas et qu'ils ne suffisent pas à couvrir leurs dépenses. Ces familles d'ouvriers agricoles sont donc contraintes de demander la charité. En outre, la faiblesse des revenus a une conséquence sur la structure des dépenses des ménages. La nourriture absorbe à elle seule les trois quarts des dépenses, ce qui pénalise évidemment grandement les autres postes budgétaires (logement, chauffage, habillement, soins médicaux, etc.).
L'enquête ouvrière d'Eden

En 1794, une autre enquête de ce genre est effectuée par Sir Frederic Morton Eden. Mû lui aussi par un sentiment de compassion, il publie trois ans plus tard un ouvrage historique relatif à la pauvreté en Angleterre dans lequel il présente notamment 86 budgets de familles d'ouvriers agricoles et non

c. Presvelou, Sociologie de la consommation familiale, Bruxelles: Editions Vie Ouvrière, 1968. 21

Les

agricolesl. Eden obtient des résultats similaires à ceux de Davies. Les dépenses annuelles moyennes des ménages ouvriers ne sont pas intégralement couvertes par leurs revenus. Mais elles pourraient l'être grâce à des augmentations de revenus, puisqu'il apparaît que parmi ces familles ouvrières, celles qui disposent des revenus les plus élevés sont celles qui arrivent à couvrir la plus grosse part de leur budget. Cette relation n'est pas tautologique: on pourrait aussi formuler que l'" insouciance" des familles ouvrières ou le poids de la nécessité les pousse à dépenser plus que ce qu'ils ont. La transformation des enquêtes budgétairesen méthode d'observation rigoureuse En raison de leurs fondements humanitaires et de leurs objectifs philanthropiques, les enquêtes réalisées par Davies et par Eden manquaient de précision, les données recueillies ne se prêtaient qu'à des exploitations simples et sommaires. Au cours du XIXème siècle, l'étude des budgets des ménages va acquérir un caractère scientifique, principalement en relation avec les développements de la statistique, de l'économie et de la sociologie.
La volonté de maîtriser les troubles sociaux

Les troubles sociaux qui éclatent périodiquement dans les pays en pleine industrialisation poussent les milieux dirigeants à essayer d'en saisir les causes. Des études sur les conditions de vie de la classe ouvrière et des familles à revenus modestes sont initiées avec le double objectif d'accéder à une connaissance objective de la situation de ces milieux et d'en acquérir une compréhension suffisante pour pouvoir prévenir l'agitation sociale.
Ernst Engel

En 1853, la Commission centrale de statistique de Belgique charge Emile Ducpétiaux de réaliser un travail d'enquête" Conçu de manière à embrasser tous les faits économiques qui ont trait à l'existence de l'ouvrier, à ses besoins, à ses habitudes, il doit servir à faire apprécier sa situation, à l'aide de formules aussi précises
F. M. Eden, The State of the Poor, or a History of the Labouring Classes in England, London, 1797. 22

que possible "'. Ducpétiaux conçoit cette étude avec rigueur. Ainsi élabore-t-il une typologie préalable des familles ouvrières (familles indigentes sans aucune fortune devant être partiellement entretenues par la charité publique, familles à faibles revenus ne recevant aucune assistance publique, familles complètement indépendantes financièrement et pouvant même épargner). A des fins comparatives, il fixe la composition des ménages à prendre en considération dans l'échantillon (père et mère avec trois ou quatre enfants dont deux doivent être salariés). Il établit aussi une grille de ventilation des dépenses des ménages en trois catégories censées correspondre à des besoins distincts: dépenses d'ordre physique et matériel (nourriture, habitation, habillement); dépenses d'ordre religieux, moral et intellectuel (dons, frais d'enseignement) ; dépenses de luxe ou résultant d'un manque de prévoyance (cabarets, jeux, cosmétiques, tabac, etc.). En 1855, l'enquête et ses résultats bruts, non analysés, sont publiés. C'est l'ingénieur statisticien allemand Ernst Engel qui en proposera deux ans plus tard une analyse dans un article consacré aux conditions de la production et de la consommation dans le Royaume de Saxe2. La loi d'Engel Ernst Engel est principalement connu pour la " loi d'Engel ", loi relative aux dépenses de consommation. Dégagée à partir de l'analyse statistique de données récoltées par Ducpétiaux, elle établit que plus une famille est pauvre, plus grande est la part de ses dépenses totales qu'elle utilise pour se procurer sa nourriture. Mais les travaux du statisticien allemand sont aussi à l'origine d'autres avancées importantes pour rendre les enquêtes sur les

E. Ducpétiaux, Budgets économiques des classes ouvrières en Belgique: subsistances, salaires, population, Bruxelles: Rayez, 1855, cité par C. Presvelou, Sociologie de la consommation familiale, Bruxelles: Les Editions Vie Ouvrière, 1968, pp. 81-82. E. Engel, "Die Produktions- und Konsumtionsverhaltnisse des Konigreichs Sachsen ", Zeitschrift des Statistischen Bureaus des Koniglichen Slichsischen Ministerium des Innem 8-9, 1857, pp. 27-29. 23

budgets

des

familles
fiables
1.

méthodologiquement
Améliorer

rigoureuses

et

scientifiquement

la fzabilité des données

Engel a remarqué que dans les relevés d'enquêtes budgétaires, les dépenses déclarées sont assez systématiquement supérieures aux revenus annoncés. Selon lui, il y a plusieurs raisons à ce phénomène. La première, mise en avant par les philanthropes, réside réellement dans les conditions de vie des familles étudiées. La plupart sont modestes, voire indigentes et leurs revenus s'avèrent insuffisants pour couvrir leurs besoins. Mais Engel estime aussi que ce décalage entre dépenses et revenus révèle un biais méthodologique lié à la situation d'enquête. Consciemment ou non, les enquêtés ont à la fois tendance à minorer leurs revenus et à majorer leurs dépenses. Cela s'explique par l'effet d'influences contradictoires. D'une part, face à une personne inconnue chacun cherche à donner une image positive de soi et donc à accentuer ce qui paraît valorisant. Mais d'autre part, la situation d'enquête, surtout lorsqu'elle concerne des questions budgétaires, est ressentie de manière un peu inquisitrice, la confiance en la confidentialité n'est pas totale et cela incite à une certaine réserve. Pour pallier à ces problèmes, Engel conseille de recourir à un livre de comptes dans lequel les ménages relèveraient systématiquement l'ensemble de leurs dépenses et de leurs revenus pendant une année. De cette manière, non seulement les inconvénients associés à la présence d'un enquêteur sont éliminés, mais la récolte des données sur une longue période en améliore la fiabilité.
Permettre la comparabilité par les échelles d'équivalence

Sur le plan de l'analyse des données budgétaires, Engel conçoit une classification pour ventiler les dépenses des ménages dans 17 catégories de manière à distinguer précisément celles qui correspondent à des besoins vitaux des autres. Il propose aussi une
c. Berthomieu, " La loi et les travaux d'Engel ", Consommation XIII/4, 1966, pp. 59-89; E. Engel, "Die Lebenskosten Belgischer Arbeiterfamilien, Früher und Jetzt-Ermittelt aus Familien-Haushaltrechnungen ", Bulletin International de Statistique 9, 1895, pp. 1-124. 24

méthode pour résoudre le problème de la comparabilité non plus en uniformisant la taille et la composition des familles à étudier, mais en créant une unité de consommation, le Quet. Cette unité permet de traduire la composition et la taille des ménages en attribuant une valeur à chaque individu en fonction de son genre et de son âge. Ainsi il devient possible de comparer les budgets de familles les plus diverses. L'analyse des ressources et des dépenses par unité de consommation permet de saisir des différences socio-économiques moins biaisées par des facteurs démographiques. Cette idée est d'ailleurs à l'origine des travaux sur les échelles d'équivalence. Observerl'évolution des comportementsdans le temps Enfin, il faut encore mentionner la mise en évidence par Engel, grâce à des analyses diachroniques, de l'évolution au cours du temps des comportements de consommation. Evolution quantitative en premier lieu: l'augmentation des revenus amène un accroissement des dépenses de consommation. Evolution qualitative aussi: l'augmentation des ressources favorise des changements dans le choix de produits de consommation de meilleure qualité. FrédéricLe Play "Une espèce minérale est connue quand l'analyse a isolé chacun des éléments qui entrent dans sa composition et quand on a vérifié que le poids de tous ces éléments équivaut exactement à celui du minéral analysé. Une vérification numérique du même genre est toujours à la disposition du savant qui analyse méthodiquement l'existence de l'unité sociale constituée par la famille [...] tous les actes qui constituent l'existence d'une famille d'ouvriers aboutissent, plus ou moins immédiatement, à une recette ou à une

dépense "1.
La Méthode sociale

Pour l'ingénieur Le Play, l'étude des sociétés humaines doit être menée avec la même rigueur scientifique que celle qui prévaut
F. Le Play, Les ouvriers européens, vol. 1, 1979, cité in P. Lazarsfeld, Philosophie des sciences sociales, Paris: Gallimard, 1970, pp. 151-152. 25

dans les sciences de la nature. Sa Méthode sociale1 repose sur la réalisation de monographies très détaillées de familles ouvrières. Elles articulent en effet une multitude d'informations et d'observations directes sur le contexte de vie de la famille étudiée, sa composition, sa religiosité et sa moralité, la santé de ses membres, sa situation sociale, ses moyens de subsistance et ses activités productrices, son mode de vie et son niveau de vie, l'histoire de la famille, ses revenus et ses dépenses.
Une pièce maîtresse: le budget

Le budget constitue la pièce maîtresse des monographies. Toutes les propriétés, toutes les recettes et toutes les dépenses sont comptabilisées. Si elles ne se présentent pas sous une forme monétaire - par exemple l'autoproduction du jardin potager l'observateur doit les convertir afin de les faire figurer au budget. Les consommations, indicateursde bien-être Pour Le Play, les dépenses permettent de saisir le "mode d'existence" des familles en évaluant leurs consommations. Celles-ci traduisent, pour chaque ménage étudié, les besoins ressentis et le degré de satisfaction qui leur est donné. Elles apparaissent donc comme des indicateurs du bien-être matériel. Il ne se borne pas à une conception restrictive de ce bien-être. Les consommations des ménages ne reflètent pas des nécessités purement fonctionnelles. Par exemple, Le Play propose assez subtilement de considérer les dépenses d'éclairage non seulement comme des consommations professionnelles, mais aussi comme d'excellentes mesures" de la culture intellectuelle et de la sociabilité de chaque famille" puisque l'éclairage artificiel pennet d'agrémenter les soirées d'hiver par des lectures, des conversations ou encore des réunions de voisinage. Le bilan, témoin de la moralité Le bilan entre les recettes et les dépenses permet de classer les ménages étudiés sur la base de leur résultat financier: épargne, équilibre ou déficit. Finalement, pour Le Play la gestion
Du titre de l'ouvrage dans lequel il décrit de manière détaillée sa méthode d'observation, publié initialement en 1879 et réédité en 1989. 26

budgétaire des familles témoigne de l'état des relations sociales dans lesquelles elles s' inscri vent. L'épargne et l'équilibre concrétisent des rapports sociaux plutôt harmonieux, alors que le déficit est signe de conflits et de dysfonctionnements sociauxI.
Maurice Halbwachs

C'est grâce à Halbwachs que l'analyse des comportements de consommation des ménages acquiert une orientation véritablement sociologique. Bon connaisseur des recherches et des analyses consacrées à l'étude des budgets des ménages, notamment en Allemagne, en Belgique, aux Etats-Unis ou en France depuis la seconde moitié du XIXèmesiècle, Halbwachs formule dès ses premiers travaux sur le sujet son intention de les inscrire dans une perspective typiquement sociologique: "A côté de ce que les enquêtes sur les budgets nous ont enseigné, on prévoit toute une série de problèmes où ils projetteraient une vive lumière, problèmes de science, de sociologie. [...] on comprend de mieux en mieux que les budgets de famille ne nous renseignent pas seulement sur les défauts, les insuffisances de l'alimentation ou du logement: ils expriment aussi l'intensité, l'espèce, la hiérarchie des besoins, l'idée que se fait l'ouvrier de ce qu'il se doit à luimême parce qu'il appartient à une certaine classe. [...] C'est l'étude des classes sociales, de leurs réactions, de leurs limites, qui devient ainsi possible, et c'est le sociologue qui entre en scène, non seulement pour tirer des budgets et utiliser ce qui n'a pas intéressé l'hygiéniste ou le philanthrope, mais pour indiquer aussi aux enquêteurs comment ils doivent choisir le cas à observer, et quels détails, précisément, on leur demande de recueillir "2.

Cette interprétation morale est évidemment à mettre en relation avec les convictions religieuses et politiques profondément conservatrices de Frédéric Le Play . Voir à ce sujet: M. Dion, " Science sociale et religion chez Frédéric Le Play", Archives de sociologie des religions 24, 1967, pp. 83-104. M. Halbwachs, "Budgets de familles ", Revue de Paris, août 1908, pp. 560561 cité in A. Savoye, Les débuts de la sociologie empirique, Paris: Méridiens Klincksieck, 1994, pp. 59-60. 27

Consommation

et classes sociales

La contribution déterminante de Halbwachs à la sociologie concerne l'étude des classes sociales, de leurs caractéristiques matérielles et psychologiques, ainsi que de leurs interrelations. S'il élabore une théorie de la consommation, c'est en tant que contribution à une réflexion sur la participation des divers milieux sociaux à la vie sociale et aux valeurs de la société: "Ce qui intéresse, au contraire, ceux qui dressent actuellement des budgets de familles, c'est non pas la nature morale et le rôle social de la famille, mais la variété des conditions de vie selon les professions et les revenus [...]. Qu'atteignons-nous au terme de ces recherches? Les besoins des ouvriers et leur degré de satisfaction, sans doute. Mais ces besoins ne sont pas purement physiques. Ils se trouvent déterminés dans une large mesure par les conditions sociales, en particulier par la division de la société en groupes hiérarchisés. De tout ce que nous apprennent de telles enquêtes,

cela surtout mérite de nous retenir "1. Il s'affirme donc comme un
sociologue en se distanciant aussi bien des travaux trop imprégnés de moralisme de Le Play, que d'une approche essentiellement statistique et économique comme celle de Engel.
Goûts et conditions de vie

Affirmant le primat du social sur l'économique, Halbwachs montre que le revenu n'a pas un effet direct et simple sur le budget, car son action s'exerce à travers un système de goûts, de préférences des individus. Et ce système s'est modelé au sein d'un milieu social fait de conditions objectives d'existence, de traditions familiales, d'enracinement géographique, de culture locale, etc. La logique collective des comportements sociaux déborde donc la pure rationalité économique individuelle immédiate. Elle la réinterprète et l'adapte à la position occupée au sein de la société tout comme elle façonne les mentalités: "Les besoins sont satisfaits très inégalement dans les divers groupes sociaux, mais plus l'homme obéit à la société, plus il calcule ses dépenses d'après un plan déterminé, hors de lui et pour lui, par le
M. Halbwachs, "Budgets de familles ", Revue de Paris, août 1908, p. 548, cité in Les débuts de la sociologie empirique, p. 59. 28

groupe dont il fait partie. En d'autres termes, il y a des niveaux de vie partout où l'influence de la société s'exerce avec force: ces niveaux sont plus ou moins élevés, mais chacun d'eux représente un état d'équilibre, un système de besoins définis, et une prévision du degré jusqu'où ils pourront être satisfaits. Cela suppose que chaque besoin exprime à sa manière tous les autres, qu'une dépense définie d'une espèce correspond à des dépenses définies d'autres espèces, que la vie est organisée et liée, que les divers actes de consommation se tiennent "1. L'appartenance à une catégorie sociale détermine les conduites en matière de consommation. L'analyse de la consommation en termes de classes sociales révèle des besoins différenciés, qui doivent être considérés comme des représentations, comme des manifestations de la conscience collective des groupes sociaux2. Comportementsde consommation et significationssociales Avec cette mise en relation entre des conditions de vie objectives et des représentations, Halbwachs aboutit à des conclusions proches des analyses marxistes. Il contribue aussi, avec Veblen3, à ouvrir la voie aux réflexions sur l'importance de la valeur symbolique des comportements de consommation, qu'entre autres Baudrillard4 et Bourdieu5 exploreront avec le succès que l'on sait.

M. Halbwachs, La classe ouvrière et les niveaux de vie, recherches sur la hiérarchie des besoins dans les sociétés industrielles, Paris: Alcan, 1913, pp. 132-133. M. Halbwachs, L'évolution des besoins dans les classes ouvrières, Paris: Alcan, 1933; M. Halbwachs, Esquisse d'une psychologie des classes sociales, Paris: M. Rivière & Cie, 1955. T. Veblen, Théorie de la classe de loisir, Paris: Gallimard, 1978. Notamment les trois livres majeurs que Jean Baudrillard a consacrés à la consommation: Pour une critique de l'économie politique du signe, Paris: Gallimard, 1976; Le système des objets, Paris: Gallimard, 1978; La société de consommation, Paris: Gallimard, 1979. P. Bourdieu, La distinction: critique sociale du jugement, Paris: Minuit, 1979; P. Bourdieu, "La métamorphose des goûts" in : Questions de sociologie, Paris: Minuit, 1980, pp. 161-172. 29

Thorstein Veblen La théorie de Thorstein Veblen sur la fonction ostentatoire de la consommation tranche avec certaines conceptions étroitement économiques du début du XXème siècle, notamment parce qu'elle adopte un point de vue de sociologie économique1 et qu'elle inscrit les notions et les faits de consommation dans les comportements SOCIaux.
Economie productrice et économie prédatrice

Veblen postule la coexistence de deux champs économiques, l'un " productif" et l'autre" prédateur". Au premier correspondent les activités humaines industrieuses qui s'efforcent de répondre aux besoins en biens et services utiles, c'est-à-dire indispensables à la survie. Dans le domaine du second prennent place les activités pécuniaires qui poursuivent essentiellement des objectifs de standing. Les acteurs de l'économie prédatrice dominent ceux de l'économie productive. Ils affirment cette domination par une consommation ostentatoire.
La consommation ostentatoire

Les consommations délibérées de temps (montrer que l'on n'a nul besoin de travailler), d'argent (dépenser sans compter) ou de ressources (de préférence rares) constituent des manières d'afficher sa position sociale, car les individus jugent leurs pairs sur la base de signes apparents de richesse. Dans l'optique de Veblen, ce n'est pas la richesse qui fait le gros consommateur, mais c'est la relation inverse qui compte: ce sont la quantité et la qualité des consommations qui signifient aux yeux d'autrui la richesse de celui qui consomme. Pour le statut social, le regard des autres est déterminant.
Pierre Bourdieu

Les analyses de Pierre Bourdieu sur les formes et logiques de distinction sociale réactualisent les réflexions initiées par Maurice Halbwachs au sujet de la différenciation des goûts selon les milieux sociaux, ainsi que celles de Veblen sur la consommation
1.-1. Gislain et P. Steiner, La sociologie économique 1890-1920, Paris: PUF, 1995.

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