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Informatique, décision et marché de l'information en agriculture

De
368 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 436
EAN13 : 9782296290624
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INFORMA TIQUE, ET MARCHÉ

DECISION

DE L'INFORMATION

EN AGRICULTURE

Dans la collection- "Alternatives rurales"
Dernières parutions: F. Beslay, Les Réguibats. De la paix française au front Polisario. A. Adams, Sénégal. La terre et les gens du fleuve. Jalons, balises. A.-M. Hochet, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces "ignorants efficaces" . J .-P. Darré, La parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Ternois. P. Vallin, Paysans rouges dll LÙnousin. D. Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? J.-C. Guesdon, Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. D. Sheridan, L'irrigation. PrOl11.eSSeS {langers. L'eau contre la faim? et N. Eizner, Les paradoxes de l'agriculture française. L. Timberlake, L'A.frique en crise. La banqueroute de l'environnement. A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnelnent. E. Beaudoux, M. Nieuwerk, GroUpe1l1ents aysans d'Afrique. Dossier p pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le nwnde rural. J. Clément, S. Strasfogel, Disparition de la forêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèlnesfonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Agriculture familiale T.l. Une réalité polYllwrphe. T.2. Entre 111.)'the réalité. et B. Hervieu (Etudes rasselnblées par), Les agriculteurs français aux urnes. B. Hervieu, R.-M. Lagrave (sous la direction de ), Les syndicats agricoles en Europe. B. Sali, Modernité paysanne en A.frique noire. Le Sénégal. R. Carron (G.E.M, présidé par), Pour une politique d'aménagetnent des territoires ruraux. I. Albert, Des fell11neS,une terre. lIne nouvelle dynamique sociale au

Bénin.
D. Bodson, Les villageois. Y. Lambert, O. Galland, Lesjeunes ruraux.

Collection "Alternatives Rurales" dirigée par
Dominique DESJEUX et Babacar SALL

Sophie TAPONIER Dominique DESJEUX

INFORMA TIQUE, ET MARCHÉ

DECISION

DE L'INFORMATION

EN AGRICULTURE Anthropologie de l'innovation: des logiciels d'aide à la décision aux systèmes d'informations géographiques

A vec la collaboration de : Sophie BERNIER Isabelle ORRANT Catharina WIITE Préface de Vincent WAHL

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
t

75005 PARIS

Des mêmes auteurs D. DESJEUX, Le corps des Mines ou un nouveau mode d'intervention de l'Etat. Paris, AUDIR, micro Hachette, 1973. E. FRIEDBERG, D. DESJEUX, Le ministère de l'Industrie et son environnement. Paris, AUDIR, micro Hachette, 1973. D. DES JEUX, La question agraire à Madagascar. Administration et paysannat de 1895 à nos jours. Paris, L'Harmattan, 1979. J.-C. SANCHEZ-ARNAU, D. DESJEUX (éd.), La culture, clé du développement. Paris, UNESCO, 1983. D. DESJEUX (éd.), L'eau, quels enjeux pour les sociétés rurales? Paris, L'Harmattan, 1985. D. DESJEUX, Stratégies paysannes en Afrique noire. Le Congo, essai sur la question de l'incertitude. Paris, L'Harmattan, 1987. D. DESJEUX, avec la participation de S. TAPONIER, Le sens de l'autre. Stratégies, réseaux et cultures en situation interculturelle. Paris, UNESCO, 1991. D. DESJEUX, I. ORHANT, S. TAPONIER, L'édition en sciences humaines. La mise en scène des sciences de l'homme et de la société. Paris, L'Harmattan, 1991. D. DESJEUX, I. FAVRE, J. SIMONGIOV ANI, Anthropologie d'une maladie ordinaire. Etude de la diarrhée de l'enfant en Algérie, Thaïlande, Chine et Egypte. Paris, L'Harmattan, 1993.
Participation à des livres collectifs

G. COGNAC, C. SAVONNET-GUYOT, F. COGNAC (éd.), Les politiques de l'eau en Afrique. Paris, Economica, 1985. E. LEBRIS, F. LEIMDORFER, E. LEROY (éd.), Enjeux fonciers en Afrique noire. Paris, Karthala, 1982. E. NDIONE, Dynamique urbaine d'une société en grappe: un cas à Dakar. Dakar, ENDA, 1987 E. LEBRIS, E. LEROY, P. MATHIEU, L'appropriation de la terre en Afrique noire. Paris, Karthala, 1991. E. NDIONE, Le don et le recours, ressorts de l'économie urbaine. Dakar, ENDA, 1992 @ L'HARMATTAN, 1994 ISBN: 2-7384-2588-7

Ce Iivre a été réalisé à partir de recherches financées par le ministère de l'Agriculture et de la Pêche, Direction des Affaires financières et économiques, Bureau des Systèmes d'Information en Agriculture, et publié avec son concours.

SOMMAIRE

PREFACE.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .11

INTRODUCTION. ....................... ...... ...... ...... ..17 "L'informatique en quête d'utilisateurs ?" . . . . . . . . . . . . . . .. 20 La diffusion de l'informatique comme révélateur de l'émergence des nouveaux enjeux du
développement
innovations.

agricole.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 22

La construction

sociale

de la diffusion

des

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 26

PREMIÈRE PARTIE
ENTRE L'OFFRE ET LA DEMANDE, LA CONSTRUCTION SOCIALE DE L'INNOVATION
INTR 0 DUCT! ON.

43

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45

CHAPITRE I : LES PRATIQUES D'ACHAT D'AGROÉQUIPEMENTS ET DE GESTION DE L'EXPLOIT ATION DES AGRICULTEURS. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 53

Le choix des équipements: l'importance des démonstrations et la place prépondérante du
concessionnaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 54

Le "suréquipement" et ses raisons 61 Les pratiques de gestion de l'exploitation. .. . . .. . . . .. . . .. 67 La place des logiciels dans ces pratiques de gestion 69
CHAPITRE II : LES PRATIQUES DE CONSEIL AUX
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 77 AGRICULTEURS.

Le discours des conseillers sur leur pratique. . . . . . . . . . . .. 77
Les outils du conseil. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 79

La "bataille du conseil global"
7

84

CHAPITRE
SIMULATEURS

III:

LA

VALORISA

TION

DES

. . .. . . . . . . . .. .. . . . . .. .. . 93 Le rôle actuel des simulateurs et des optimisateurs dans l'aide à la décision pour le choix des agroET OPTIMISA TEURS
équipements. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 94

Les stratégies
OTELO et SIMEQ.

de valorisation

de GEDE, LORA,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103

L'utilité des travaux de recherche pour l'agriculteur, fondement de la concurrence entre les organismes. . . . . 116
CHAPITRE IV : LA RECONSTITUTION DES FILIÈRES DES LOGICIELS
La filière La filière La filière La filière du logiciel du logiciel du logiciel du logiciel

.127

GEDE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127 LORA. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141

La filière du logiciel MECAGEST

155

OTELO . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 164 SIMEQ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181

DEUXIÈME PARTIE LES CONTRAINTES DE LA RÉGULATION COLLECTIVE: REPRÉSENTATIONS, RÈGLES ET RÉSEAUX

.195

CHAPITRE V : L'OFFRE
CHERCHEURS. scientifique.

EN INFORMATIQUE AGRICOLE : ANALYSE DES REPRÉSENTATIONS DES
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201

Les chercheurs soumis aux règles de l'institution Les chercheurs soumis à la double contrainte d'une reconnaissance scientifique de leurs travaux et de
l'utilité de ceux -ci pour les agriculteurs.
assez grande marge de liberté.

. . . . . . . . . . . . . . . . .204

Les enseignants-chercheurs, qui estiment avoir une
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .209 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .211

Les ingénieurs-chercheurs, soumis aux contraintes
d'efficacité
de libérée Conclusion.

et de rentabilité.

D'une marginalisation subie à une marginalisation
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .219

8

CHAPITRE VI: LA DÉCISION ET LES RÉSEAUX SOCIAUX EN AGRICULTURE: INFLUENCE DE LA
PERSONNE MOBILISATRICE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .221

L'apparition des premiers réseaux de solidarité entre
agriculteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .227

L'analyse des normes propres à chaque groupe, comme base de constitution des différents réseaux Conclusion - les ingrédients de la décision: normes, effets de situation et personnalité
mob

235

i lis at ri ce. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 240

CHAPITRE VII: EDI-PIGS : UN PROCESSUS COLLECTIF D'INFORMATISATION DE L'ÉLEVAGE
PORCIN EN HOLLANDE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .245

Le projet, sa raison d'être et sa naissance. . . . . . . . . . . . . . .246
Le déroulement La participation
Conclusion.

du projet. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .258 des agriculteurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .277

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .286

TROISIÈME PARTIE L'ACCÈS AUX NOUVEAUX MARCHÉS L'INFORMA TI ON: UN ENJEU POUR DÉVELOPPEMENT AGRICOLE? DE LE 289

CHAPITRE VIII: L'ÉMERGENCE DES SYSTÈMES D'INFORMATIONSGÉOGRAPHIQUES .291 Le choix de s'équiper d'un SIG.. .. .. .. .. .. .. . . . .. .. .. . . . .292 De l'acquisition des données à la construction de
l'information. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 307

La maitrise des SIG :un enjeu pour le contrôle de la
circulation de l'information. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 331

La recherche:

entre l'exploration

des langages

formels et les études thématiques.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .344

CON

CL

US

ION.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .353

BIB

LI

0 G RA

PH

IE

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .357

9

PREFACE

Sans un emprunt au magasin de nos anthropologies du dimanche personnelles, que serait la préface d'un livre écrit par des anthropologues? La mienne prendra donc comme point de départ cette petite fable: on dit qu'en Indonésie, lorsqu'ils veulent attraper un singe, les indigènes (!) disposent une noix de coco percée d'un trou, munie d'un caillou en guise de grelot, et liée solidement à un arbre, par exemple. Le singe arrive, joue avec la noix, la fait tinter et, curieux, plonge la main par le trou pour extraire le caillou de son enveloppe. Las, la dimension (étudiée! ah, les techniques primitives !) du trou ne lui permet pas de retirer son poing refermé sur la pierre. Le singe s'obstine, et se fait prendre, alors qu'il lui suffirait de détendre la main pour s'enfuir. Le lecteur verra immédiatement tous les usages qu'indépendamment de sa véracité, l'on peut faire de cette historiette, notamment pour exhorter les gens à prendre du recul sur les problèmes qu'ils affrontent de manière aussi récurrente qu'obstinée! Je garderai ici l'idée d'une détente nécessaire, et passerai hardiment du malheureux singe d'Indonésie à la communauté de travail qui déploie son activité autour des systèmes d'information en agriculture. En effet, il me semble utile de donner ici quelques mots d'explication sur les raisons qui ont conduit le ministère de l'Agriculture à faire appel à une équipe d'anthropologues, dans le cadre de la mission d'appui au développement des systèmes d'information en agriculture qu'il exerce depuis douze ans en partenariat avec les Organisations Professionnelles Agricoles. Ce type d'intervention a conduit,

Il

selon nous, à un succès; en outre, il a été prolongé suffisamment longtemps pour fournir le matériau de ce livre! Il y a moins d'une dizaine d'années, on annonçait comme un phénomène inéluctable l'informatisation rapide et générale des exploitations agricoles. Cette informatisation directe a été présentée de manière flamboyante comme un facteur d'autonomie, voire de reprise du pouvoir par des agriculteurs présentés comme dominés par les organisations qui parlaient en leur nom. Avant même d'exister dans les faits, de nombreux anticorps avaient été sécrétés contre tous les effets qu'elle était censée entraîner, et le contrôle des outils de calcul et d'aide à la décision était considéré comme stratégique par de nombreuses organisations, ce qui a entraîné un mouvement durable de création de très nombreux logiciels sur un même créneau (1) ! Les ingénieurs et chercheurs eux-mêmes ont parfois tendance à confondre les outils qu'ils mettent au point pour aider à leur propre recherche, avec des produits qui seraient directement diffusables. Enfin, l'informatique est un vecteur privilégié ... pour les rêves de parvenir enfin à "faire passer" les résultats de la science et des méthodes rationnelles de résolution de problèmes! Les organisations de recherche ou de financement de la recherche (en France comme dans d'autres pays ou à la Commission de l'Union Européenne elle-même) ont conservé la promesse d'utilisation directe par l'agriculteur comme critère privilégié de légitimation des programmes de recherche sur la modélisation, la décision, la robotique, les systèmes d'information en agriculture. La réalité est plus prosaïque, et l'informatisation directe des exploitations est restée limitée à peu de produits (avec une forte prédominance de la comptabilité) et a touché moins de dix pour cent de la population. Il ne s'agit pas d'évaluer ici l'impact réel de l'informatique, qu'il ait directement ou
(1) Phénomène analysé notamment par Louis-Noël Netter en 1989 (Netter L.N., 1989, Perspectives offertes à l'exploitation agricole par la microinformatique et la télématique, Economie Rurale, n° 1292-1293, pp 127130). 12

indirectement concerné les agriculteurs, (le mouvement de pénétration de l'informatique dans toutes les activités en relation avec la recherche, l'expérimentation, les services aux agriculteurs a, en effet, plus de vingt ans), mais de remarquer que le "trop d'honneur" accordé à l'informatique à la ferme, et sa transformation récente en "trop d'indignité", structurent encore la réflexion stratégique et pèsent sur la possibilité d'ouvrir un débat réel. Dans ce contexte, nous voudrions que notre petite parabole du poing fermé dans la noix percée, résonne comme une invitation à la décrispation, à lâcher ce caillou du "tout-informatique-à-la-ferme" pour retrouver un regard plus large. Ceci nous paraît être une condition primordiale pour sortir d'une situation d'étouffement, de non communication, pour libérer l'imagination, la créativité, et se remettre au travail en vue d'un objectif général qui est celui d'une contribution optimale de l'informatisation à l'amélioration des services aux agriculteurs. Ceci passera certainement par la mise au point de méthodes plus efficaces tant pour prendre en compte la diversité des besoins, que pour améliorer la coopération entre les acteurs. Mais en amont de ce stade opérationnel, c'est bien une contribution à cette réouverture, une invitation à "lâcher prise" pour regarder, qu'a été pour nous l'intervention de l'équipe du Professeur Desjeux. Si l'on attend par contre des solutions directes à la question" quels outils pour les agriculteurs et les techniciens d'aujourd'hui", on risquera d'être déçu par les pages qui vont suivre. Enfin, il est possible que quelques lecteurs se retrouvent frustrés par une approche qui, ébranlant le "mythe salvateur de l'outil", comme aurait dit notre prédécesseur Louis-Noël Netter, entraîne à leurs yeux un irrémédiable désenchantement du monde. Mais dans les comités de pilotage qui ont encadré les études dont il est ici rendu compte, et qui réunissaient des membres d'organisations professionnelles de développement ainsi que des chercheurs, c'est l'impression d'ouverture qui nous a semblé prévaloir. 13

Certaines organisations ont même souhaité prolonger ce type d'analyse sur des problématiques internes. A quand un deuxième tome à ce livre? Mais revenons à celui-ci. A l'évidence, les pages qui vont suivre peuvent contribuer à relancer le débat sur les usages de l'informatique dans l'exploitation agricole, et dans les organisations de service à l'agriculture. Mais au-delà, nous espérons que le lecteur sera sensible à un élargissement de ces perspectives: les problèmes d'aujourd'hui tournent autour de l'information, de ses enjeux en tant que ressource, à côté de la trilogie habituelle de l'économie classique - le travail, la terre, et l'argent; autour de la manière dont elle est produite, distribuée ou échangée; autour, enfin, des règles à négocier entre producteurs et utilisateurs et qui définiront les modalités de sa circulation, et, s'il s'avère que cette circulation contribue à produire de la valeur ajoutée, comment celle-ci sera répartie. Le mot" circulation" porte aujourd'hui un enjeu singulier. "Ce qu'on garde pourrit, ce qu'on offre fleurit", disait Julos Beaucame. Il y a peut-être ici encore un caillou à lâcher, celui du rêve qu'entretiennent certains des acteurs de l'échange de "maîtriser" à eux tout seuls l'ensemble du processus, pour retrouver la possibilité d'entrer dans une forme négociée, voire contractuelle de la gestion des échanges d'information. Est-ce ceux qui dormiront sur des bases de données bien remplies, ou bien ceux qui sauront utiliser l'information, ou, mieux encore, organiser la circulation de celle-ci des producteurs vers les utilisateurs qui auront la clé de cette économie de l'information que l'on annonce? Enfin si tout à l'heure nous avons parlé de "lâcher le caillou" de l'informatique à la ferme, c'est paradoxalement pour remettre au centre de cette économie de l'information les agriculteurs, et notamment ceux qui ont opté pour l'informatisation individuelle, et qui pourraient être plus qu'aujourd'hui des acteurs à part entière des échanges d'information. Il faut peut-être enfin aborder un terrain sur 14

lequel, faute d'une réflexion qui ne fait que commencer, nous sommes moins à l'aise: dans l'intégration croissante entre les maillons des "filières" de l'agro-alimentaire, augmenter le volume et la pertinence de la circulation de l'information ne signifie pas nécessairement une perte de pouvoir supplémentaire pour les producteurs. Aux Pays-Bas, au Danemark, les agriculteurs semblent avoir pu s'assurer, à travers leurs organisations, une participation à l'exercice effectif du pouvoir dans les filières, même "pilotées par l'aval", en pesant sur les modalités de définition et de circulation de l'information. Et maintenant, place aux auteurs!

Vincent WAHL

Chef du Bureau des Systèmes d'Information en Agriculture (Direction des Affaires financières et économiques, ministère de l'Agriculture et de la Pêche)

15

INTRODUCTION

En 1987, nous avons mené une enquête, avec une équipe de l'Ecole Supérieure d'Agriculture d'Angers, sur les chances de développement de l'informatique à la ferme (E. Loynes et alii, 1987). Les résultats font apparaître que pour les éleveurs interrogés, l'introduction de l'ordinateur apparaît comme une innovation aussi importante que celle du tracteur dans les années soixante. Si on se rappelle qu'entre 1946 et 1965 "le parc des tracteurs est passé d'une vingtaine de mille à plus d'un million" (H. Mendras, 1992), ce rapprochement paraît particulièrement significatif de l'importance qui est attribuée à l'ordinateur, à cette époque, quant à sa capacité à transformer les conditions mêmes de la production agricole. Pour les éleveurs, même si au milieu des années quatrevingt la distinction entre ordinateur, logiciel ou même minitel n'est pas toujours très claire, l'informatique, que ce soit pour le regretter ou pour le souhaiter, représente un fort potentiel de changement, au même titre que le passage de la traction attelée à la traction motrice, ou que l'arrivée de l'électricité dans les fermes après la guerre (1). Les éleveurs réservent à l'informatique le même avenir que le tracteur. Ils pensent que les ordinateurs vont se diffuser suivant un développement aussi important que celui-ci. Ils imaginent qu'ils rencontreront les mêmes difficultés à maîtriser l'outil informatique que celles qu'ils ont rencontrées aux débuts du tracteur: "on a connu des tracteurs qui passaient sur les talus,. le micro c'est pareil, ce n'est pas au
(1) Il suffit de revoir "Jour de fête" de 1. Tati ou "Farrebique" de G. Rouquier, pour saisir la charge émotive qui s'exprime derrière cette association entre l'informatique, le tracteur et la modernité technologique (cf. le livre de D. Auzel sur G. Rouquier, 1993). 17

point, comme le tracteur au début". Ils estiment cependant que l'informatique leur pose des problèmes qui lui sont propres, comme le fait qu'il faille "beaucoup de temps pour entrer les données" ou que "le problème (ce soit) de taper", problèmes que nous retrouverons dans notre enquête cinq ans plus tard, mais pour des logiciels beaucoup plus puissants. Cependant, le plus important, par rapport à l'enquête de 1991-1994, est de rappeler ce que souhaitaient les éleveurs en 1987. Ils "souhaitaient" un logiciel qui "modéliserait" l'ensemble de l'exploitation agricole, c'est-à-dire un logiciel multifonction : gestion des troupeaux, gestion de la parcelle, alimentation, comptabilité, gestion financière, gestion technico-économique, gestion du temps de travail et gestion comme" aide à la décision". Or c'est bien en partie cette "demande sociale", en termes de modélisation et d'aide à la décision, que nous allons partiellement retrouver dans les programmes de recherche en informatique agricole appliquée à la mécanisation et aux temps de travaux, pendant notre enquête. Nous pouvons donc conclure en première approximation - même s'il ne nous est pas possible de décrire complètement, dans l'état actuel de nos informations, le cheminement concret de cette mise en relation entre une demande sociale et un travail de recherche - que les chercheurs en informatique agricole sont "branchés" sur des réseaux et des circuits d'information qui leur permettent d'intégrer les "demandes sociales". Ce constat paraît tout particulièrement s'appliquer aux chercheurs qui sont soumis à la double contrainte d'une reconnaissance scientifique de leurs travaux et de l'utilité immédiate de ceux-ci pour les agriculteurs, comme nous le montrerons dans notre chapitre V, consacré à l'étude des représentations des chercheurs. Nous pouvons noter ici que la "querelle du terrain" se retrouve dans la plupart des enquêtes que nous avons menées sur les pratiques de la recherche. Ces dernières montrent que le champ des représentations de la recherche scientifique s'organise souvent autour d'une opposition entre "terrain" et 18

"théorie". Ces deux pôles sont utilisés pour stigmatiser "les autres", qui sont ou trop proches ou trop loin du "terrain" ou de la "théorie". Un chercheur est toujours à la fois le "théoricien" de l'un et "le terrain" de l'autre (2). Cette catégorisation, qui dénonce "la coupure d'avec le terrain", est le symétrique de la croyance en une" science" qui serait pure de toute construction sociale, qui serait au~dessus de la mêlée, c'est-à-dire non soumise aux contraintes de la recherche en action. "La science est le passé de la recherche" pour reprendre le titre suggestif de B. Latour (1989). Pour B. Latour, la recherche, c'est l'agitation, le questionnement, l'incertain, l'impur, alors que la science c'est l'aspect figé, réifié et purifié de la recherche. Faire l'histoire sociale des sciences et des techniques, c'est faire l'histoire de la recherche comme expérience, en considérant l'ensemble des liaisons entre science et société, sans faire de tri. Pour B. Latour, il ne faut donc pas s'intéresser aux résultats mais à la démarche de recherche. Nous partirons donc du postulat qu'il n'existe pas, en réalité, de "coupure d'avec le terrain", ou qu'en tout cas cette coupure n'est pas aussi forte que le sens commun et les scientifiques le croient. En ce sens, il y a une continuité entre la recherche et la société dans laquelle elle s'exerce. Ce qui diffère cependant, ce sont les contraintes, les objectifs, les intérêts et le sens que chaque groupe d'acteurs donne à la production de la recherche, à sa diffusion et à son appropriation par des usagers. De ce point de vue il y a donc aussi discontinuité. Aussi, une fois levée l'hypothèque d'un stéréotype qui laisserait croire en une recherche qui serait "coupée du terrain", nous verrons que le problème de la relation entre la recherche et les "transformateurs", c'est-à-dire les diffuseurs au sens large, puis avec les" décideurs" conseillers ou agriculteurs, se situe ailleurs. Elle se situe dans la faible capacité des acteurs à négocier des compromis tout au long de l'itinéraire de diffusion de la technologie informatique,
(2) Cf. D. Desjeux et alii (1991, 1992, 1993).

19

cette faiblesse s'expliquant pèsent sur chacun.

par le jeu des contraintes

qui

"L'INFORMATIQUE

EN QUÊTE D'UTILISATEURS

?"

En 1992, cinq ans après l'enquête de l'ESA, le ministère de l'Agriculture organise, avec l'ANDA, l'INRA et la SAF, le quatrième congrès international d'informatique agricole, avec pour titre L'informatique agricole en quête d'utilisateurs ?, en ajoutant donc un point d'interrogation (3). Est-il possible d'expliquer les raisons de ce décalage entre des perspectives fortes de diffusion et une réalité plus problématique, alors que la recherche avait tenu compte de la "demande sociale" ? Il est possible d'affirmer que ce point d'interrogation signifie que l'informatique n'apparaît plus, dix ans après son lancement en agriculture, comme la solution "miracle" aux problèmes du développement. Elle a nourri un fort imaginaire du progrès (4), qui depuis les années cinquante constitue le fond culturel d'une partie des acteurs concernés par l'agriculture. Cet imaginaire du "progrès", le plus souvent associé à une vision stigmatisée comme "productiviste", au nom d'un contre-imaginaire plus sensible au "local" et au "petit", a commencé à être remis en question en 1983, avec les Etats généraux du développement agricole (cf. N. Eizner, 1985), au moment où la "micro", la petite informatique prend son essor. Aujourd'hui, l'informatique apparaît comme une solution parmi d'autres, sur un marché étroit (estimé entre 70 à 100
(3) Les résumés des communications sélectionnées ont été publiés par les soins de la SAF en mai 1992 (collectif, 1992b). Le comité scientifique était présidé par D. Desjeux. (4) L'imaginaire, rappelons-le, ne signifie pas pour la sociologie un comportement irrationnel opposé au réalisme. Tout comportement comprend une part d'imaginaire, de sublimation de la réalité, sans laquelle le passage à l'action n'est pas possible. Une vision "purement" réaliste de l'action peut amener à survaloriser les contraintes et donc conduire à l'inhibition. 20

millions de francs hors matériel), et principalement organisé autour de l'achat, ou de l'utilisation de logiciels de comptabilité. A l'opposé de ces logiciels, dont certains peuvent atteindre plusieurs milliers d'exemplaires vendus, les logiciels "d'aide à la décision" ou "à la réflexion" n'en sont qu'au stade de l'expérimentation en vraie grandeur. Certains sont même sur le point d'être abandonnés pour être réservés à des activités de conseil ou de recherche. Ils sont loin d'une éventuelle phase de commercialisation, et ne sont vendus pour le moment qu'à l'unité ou qu'à quelques unités. Ils apparaissent donc aujourd'hui de moins en moins comme des produits destinés à la diffusion commerciale, même si certains chercheurs en ont caressé le projet à un moment donné. Ceci ne signifie pas pour autant qu'ils sont inutiles, puisque l'enquête fait justement ressortir le fondement de cet écart en terme de discontinuité. Aussi le constat le plus problématique, voire le plus déroutant, parce qu'il remet en question l'importance accordée à la connaissance de la "demande sociale", est celui de cet écart entre la demande de logiciels" globaux", telle qu'elle pouvait s'exprimer il y a cinq ans, et un passage à l'achat relativement modeste. C'est l'existence même de cet écart qui nous fait nous demander s'il faut tenir compte de la "demande sociale déclarée" pour développer des programmes de recherche (5). Notre hypothèse est qu'il ne peut exister un circuit direct simple du "producteur au consommateur de logiciel", sous peine de sous-estimer le poids des intermédiaires dans la construction du processus de diffusion lui-même. Il paraît donc difficile de faire coïncider a priori une "demande de recherche", qui dans la réalité n'existe pas, et une "offre de
(5) Nous nous posons la même question dans d'autres recherches en cours sur l'émergence d'une demande en nouveaux services urbains à partir d'enquêtes sur la domotique ou sur les jeux électroniques (contrats avec le Plan Construction et EOF-GRETS).Techniquement, une demande "déclarée" signifie qu'elle a été obtenue par interview, c'est-à-dire à partir de ce que déclarent les personnes, par opposition à une information obtenue par observation. 21

recherche" qui possède ses propres contraintes. La "coïncidence" ne peut être que le résultat d'un jeu social très complexe, qui ne peut pas s'appuyer sur un choix a priori en faveur de l'offre ou de la demande. Mais comme le montre A. Hatchuel.( 1992), c'est cette incertitude qui est créative car elle oblige "à un partage des savoirs permettant à chaque acteur, non seulement de faire ce qu'on lui demande, mais aussi de se tenir prêt à réagir à ce que l'on n'a pas prévu, et mieux encore, de comprendre les conséquences de cet inattendu pour ses partenaires". L'incertitude, si elle est source de pouvoir, est aussi source d'innovation. Les acteurs sont de plus en plus confrontés, ou sensibles, à ce que R. Laufer (1993), dans un livre important sur les risques majeurs, appelle "les savoirs improbables".

LA DIFFUSION DE L'INFORMA TIQUE COMME RÉVÉLATEUR DE L'ÉMERGENCE DES NOUVEAUX ENJEUX DU DÉVELOPPEMENT AGRICOLE

Une recherche sur des outils informatiques d'aide à la décision ne pose pas uniquement des problèmes de diffusion technologique, elle est aussi un moyen de révéler d'autres enjeux du développement agricole, notamment par rapport au conseil ou par rapport à l'émergence des nouveaux marchés de l'information. En effet, le début des années quatre-vingt-dix sera peutêtre perçu dans quelques années comme une période charnière en agriculture, au même titre que la fin des années cinquante, dans différents domaines de recherche ou de réflexion comme ceux de l'informatique, de la gestion, de l'aide à la décision mais aussi dans celui du conseil auprès des exploitations agricoles. Au sein des organisations agricoles, il semble accepté aujourd'hui que le nombre d'agriculteurs ne peut aller qu'en diminuant. Ce qui reste conflictuel, même si ce n'est pas nouveau, ce sont les stratégies de développement à mettre en place en priorité au sein de la profession agricole. La
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stratégie des producteurs céréaliers, betteraviers ou viticulteurs, est plutôt de s'organiser sous forme de filières industrielles et commerciales. Une autre stratégie peut être d'agir au niveau du développement local, de l'aménagement du territoire. ou de la pluri-activité (cf. sur les entrepreneurs ruraux, P. Muller et alii, 1989). Tout se passe comme si la confrontation de plus en plus forte de l'agriculture à la concurrence internationale (6) et la diminution importante du nombre d'agriculteurs provoquaient une transformation fondamentale des modes de fonctionnement du conseil et des structures de "développement", avec l'apparition de ce que nous avons appelé "la bataille du conseil". C'est pourquoi, de façon affichée ou officieuse, la plupart des organisations de développement mènent des réflexions stratégiques sur les meilleurs moyens d'assurer leur survie (7). Un des enjeux qui semble devenir de plus en plus important dans cette concurrence pour la survie ou pour un nouveau positionnement semble être l'accès aux banques de données, la "course" à la construction de références et à la recherche des informations pertinentes au-delà de l'exploitation agricole. C'est en tout cas ce qui semble organiser l'émergence d'un nouvel imaginaire, aussi bien le nôtre comme sociologues, que celui de chercheurs, de conseillers ou de décideurs, autour des nouvelles stratégies à mettre en place pour se positionner sur le "marché de l'information". Notre chapitre VIII, sur les SIG (Systèmes d'Informations Géographiques) fera apparaître les conditions sociales de leur émergence et les enjeux qui leur sont liés, notamment en terme de contrôle des sources d'information, avec la question de l'accès libre ou payant aux données.
(6) Cf. la quatrième partie du livre de D. Wolton (1993) et le document sur le coût de la PACpour les agriculteurs. (7) Cf. notre enquête de 1987, sur le contrôle laitier de Loire-Atlantique, qui faisait déjà apparaître ce problème de concurrence entre organisations agricoles et la réflexion en cours pour élaborer des stratégies de survie, à une époque où il n'était pas évident de toucher à "l'unité" du monde agricole (E. de Loynes et alii 1987).

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Cette évolution nous a amenés à faire trois constats, au moins sous forme d'hypothèses, au cours de nos recherches sur les liens entre l'évolution de l'agriculture, celle du conseil et les conditions nouvelles de diffusion des innovations techniques. La première hypothèse touche aux conditions de l'appropriation d'une innovation en terme d'enjeu social. C'est le changement même de la situation du conseil, et notamment la situation de concurrence de fait entre services, commerciaux et non commerciaux, qui change les conditions de diffusion des recherches. L'innovation, qu'elle soit technologique sous forme de logiciel, ou sociale sous forme d'agriculture de groupe ou en réseaux de voisinage, comme ceux préconisés par le GERDAL (8), aura d'autant plus de chance d'être "adoptée" qu'elle permettra aux conseillers de mieux se positionner dans la "bataille du conseil". Les conseillers ne sont plus en position de force aujourd'hui face aux agriculteurs, comme cela pouvait encore être le cas au milieu des années quatre-vingt. Ils doivent tenir compte des contraintes et des demandes de leur "clientèle". L'approche sociologique de type stratégique nous rappelle que le processus d'adoption d'une innovation est d'abord de l'ordre de la contrainte. Il est lié à un effet de situation, ici de concurrence entre organismes de conseil. L'hypothèse est
(8) GERDAL,Groupe d'Etude et de Recherche sur le Développement Agricole Local. Sur les réseaux en agriculture, voir l'article de lP. Darré (1991), qui critique à la fois l'approche "diffusioniste" et linéaire de la "vulgarisation", et sa dimension "psychologisante". Il montre comment les normes du groupe sont des effets de construction sociale liés au "dialogue" entre agriculteurs. Il montre la nécessité de développer les liens de voisinage entre agriculteurs pour améliorer leur capacité d'action collective. Ce que nous suggérons dans ce paragraphe, c'est que la mise en place de cette nouvelle stratégie de conseil est elle-même dépendante des contraintes qui pèsent sur les conseillers et leurs institutions. La constitution de groupes d'agriculteurs est elle-même dépendante d'un effet de situation, comme par exemple la contrainte économique qui pousse les agriculteurs à se mettre en CUMA et à acheter collectivement du matériel pour économiser sur les charges. La construction sociale est aussi la résultante d'un effet de production sociale. 24

donc que la diffusion d'une nouvelle technologie entre comme un élément du jeu stratégique et sous contraintes des conseillers, sauf à supposer qu'ils sont sans calculs et sans stratégies ou de simples" machines" à rationaliser les agriculteurs: et qu'il suffirait de les former pour leur faire adopter un comportement "plus proche" de celui des agriculteurs. La première grande mutation constatée est donc celle qui touche à la position même des conseillers et de leurs organisations. Ils sont en train de passer d'une position "dominante" et "rationalisatrice" (9), telle qu'elle était perçue par les quelques recherches sociologiques sur les pratiques et les contraintes des conseillers (10), à une position qui les situe en concurrence de plus en plus forte les uns par rapport aux autres, et entre organisations. Aujourd'hui leur survie et leurs salaires dépendent de la "qualité" du service qu'ils ont à proposer aux agriculteurs. Or tous les organismes de services n'ont pas les mêmes atouts en terme d'expertise, en terme d'économie régionale, ni le même accès à l'information et donc au marché des données.

(9) La vision en terme de "rationalisation", comme celle de la pureté ou du rapport au terrain pour la science, se nourrit de son contraire. H. Jamous et P. Grémion montraient déjà en 1978 les doutes à opposer aux croyances des informaticiens sur la capacité des ordinateurs à normaliser les rapports sociaux. C'est en partie la croyance de certains "scientifiques" dans leur pouvoir qui nourrit les fantasmes de domination par la technologie des "usagers". Tout se passe comme si penser en terme de "domination" et de "rationalisation" à un niveau micro-social était en partie lié à un effet d'observation, celui de ne prendre que le point de vue des intentions, et donc en partie de l'imaginaire, du "groupe dominant". On arrive donc a une confusion entre un effet de réalité qui est plus complexe, notamment en terme de réinterprétation des objectifs par les groupes "dominés", et un fantasme de toute puissance pris comme une réalité. Pour notre part nous réservons le concept de domination au seul ni veau de l'analyse macrosociale. Si tous les acteurs jouent et ont une marge de manoeuvre au niveau micro-social, au niveau macro-social il est possible de repérer que certains acteurs gagnent plus ou plus souvent que d'autres. C'est donc aussi la seule échelle possible d'appréhension des classes sociales. (10) Cf. les rares travaux sur les conseillers: B. Lemery (1991), ANDA (1989). 25

La deuxième hypothèse découle de cette première mutation et de l'enjeu que représente l'accès à l'information. Elle touche à l'axe même de la recherche en informatique agricole. D'une recherche sur les mécanismes de la décision, les questions seraient en train de se déplacer sur le contenu, la pertinence et la modélisation des informations elles-mêmes. C'est non seulement le problème de l'accès aux données qui est posé, mais aussi celui de leur coût, de leur propriété et de leur échelle. La troisième hypothèse touche à la place de l'exploitation agricole et de l'agriculteur, qui d'un centre dans la recherche sur la décision seraient en train de devenir un élément dépendant d'un système d'information plus large, régional, national ou international. De façon homologique, l'agriculteur se retrouve dans la même situation que les économies nationales qui ont cru jusqu'au début des années quatre-vingt, avec l'arrivée de la gauche pour la France, qu'il était possible d'échapper à la concurrence ou aux contraintes de l'économie internationale (cf. sur l'intégration mondiale J.Y. Carfantan, 1993a). Aujourd'hui, c'est le marché international qui commande, et les économies nationales qui deviennent comme des périphéries, au même titre que les agriculteurs par rapport à la "société globale". Ceci ne signifie pas pour autant qu'il fonctionne de façon "libérale". Le marché a toujours été un construit social, comme le rappelle "l'école des conventions", autour de R. Salais ou de L. Boltanski (1991).

LA CONSTRUCTION DES INNOVATIONS

SOCIALE

DE

LA

DIFFUSION

Notre point de départ concret est une demande du ministère de l'Agriculture portant sur la description des circuits de diffusion et d'application de plusieurs logiciels d'aide à la décision, construits pour aider les agriculteurs à mieux arbitrer dans leur choix de gros équipements. L'objectif méthodologique est de partir des pratiques et de leur description, pour éviter de se limiter aux seules opinions 26

et représentations qui s'expriment en général en dehors de toute contrainte sociale. L'hypothèse théorique est qu'un processus de diffusion technologique est d'abord inscrit dans un jeu social et que sa progression est la résultante d'une suite d'interactions sociales depuis ses lieux de production jusque vers ses lieux d'utilisation, à travers des transformations successives qui le rendent appropriable par des usagers non-scientifiques. Le constat est qu'une innovation ne se diffuse pas de façon fluide et continue, du "savoir" vers "l'action" ou "l'application". C'est cette non-fluidité qui explique que la formation, pour de nombreux acteurs chercheurs ou diffuseurs, est censée jouer le rôle de "lubrifiant social" dans le transfert de l'innovation. La formation, c'est-à-dire la dimension cognitive (les raisonnements à acquérir) ou les apprentissages de tour de main, joue bien un rôle. Ce qui est interrogé ici, c'est la place qu'il faut lui accorder dans le processus de diffusion. A quoi cela sert-il de mettre sur pied un programme de formation si la technologie est trop complexe ou pas assez conviviale pour un logiciel, si les intérêts en jeu vont dans le sens opposé de l'adoption de la nouvelle technologie, si elle entre en contradiction avec le temps disponible des acteurs ou si elle augmente la charge mentale des usagers? Au contraire la diffusion est un construit social, d'un point de vue micro-social. Elle nécessite de nombreuses formes de mobilisation sociale, économique et logistique. C'est l'observation de la succession de ces différentes mobilisations qui révèle l'existence d'un décalage entre recherche, innovation et adoption. C'est la rencontre même entre une innovation et son "public" qui est problématique, et non la recherche parce qu'elle serait déconnectée de la réalité, ou les utilisateurs parce qu'ils seraient mal formés.

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Postulats épistémologiques:
l'impossibilité humains

échelle et découpage ou

de saisir globalement les comportements

La méthode d'exposition de notre livre va consister à reconstituer un "itinéraire" qui part de la recherche, comme lieu de production des faits scientifiques et de leur transformation en technologie, ici des logiciels d'aide à la décision, jusque vers l'exploitation agricole, en passant par les diffuseurs au sens large. Ceux-ci peuvent être des écoles d'ingénieurs, des organismes agricoles ou des entreprises privées. L'objectif est de reconstituer une partie de la chaîne des régulations, au niveau micro-social, des interactions entre acteurs concrets. Mais l'expérience quotidienne de l'enquête nous montre qu'il n'est pas possible de tout observer en même temps, ni avec la même précision, et que des dimensions des comportements, comme l'émotion ou l'affectivité, disparaissent du champ de l'observation du fait de l'échelle d'observation choisie. Leur non prise en compte ne signifie pas qu'elles ne sont pas importantes, mais qu'elles ne sont pas observables avec l'outil choisi. Ceci implique que le "microscope" n'est pas plus vrai que le "macroscope". La réduction ou l'agrandissement à une échelle donnée font partie intégrante de l'observation. Ce sont les difficultés de l'observation concrète et empirique, plus que des questions d'école - même si celles-ci jouent au moment du découpage de la réalité à une échelle donnée puis au moment de l'interprétation - qui nous poussent à accepter en sciences humaines le principe des échelles d'analyse et du découpage. Ceci peut être rapproché d'un vieux principe de la logique aristotélicienne qui rappelle que ce que l'on gagne en intention on le perd en extension et vice versa (11).

(11) Les géographes ont déjà réfléchi à la question des échelles, du fait même de leur pratique. Voir le livre de Y. Lacoste (1980), et son chapitre sur les différents niveaux d'analyse de la réalité. 28

Ce constat implique trois choix méthodologiques. Le premier choix est donc, pour l'ensemble de nos enquêtes, de raisonner en échelle, et de distinguer trois échelles de découpage de la réalité sociale. Le premier découpage est macro-social, c'est le niveau des grandes régularités chiffrées d'où les acteurs concrets sont exclus par définition. L'objectif est de "réduire" la diversité des comportements individuels. C'est aussi. le niveau de la culture et des habitus, c'est-à-dire de ce qui informe les comportements des individus dans une société donnée. Il peut être rapproché du niveau utilisé par L. Boltanski (1991), quand il recherche les "conventions" qui régissent les rapports humains et en quoi chaque compartiment du jeu social est régi par une légitimité spécifique. C'est ce que nous exposons dans le chapitre VII sur la Hollande. L'enquête montre que les éleveurs de porc hollandais ont une capacité forte à prendre en compte les contraintes du jeu social et à faire des concessions, mais surtout que leur capacité à négocier est liée à l'existence d'un modèle culturel de résolution des problèmes, celui des "piliers", qui leur permet à la fois d'arriver à des compromis et de négocier les règles mêmes de la régulation (cf. P. d'Iribarne, 1989). Le deuxième découpage est celui de l'échelle micro-sociologique, celui des acteurs concrets en interaction. Le troisième est celui de l'échelle microindi viduelle, celui des raisonnements cognitifs, sans prise en compte, dans ce travail, du psychisme, la sociologie paraissant moins bien outillée pour appréhender cette dimension que la psychanalyse par exemple. Le deuxième choix consiste à se placer ici à l'échelle micro-sociologique, c'est-à-dire au niveau des interactions entre des acteurs concrets. Cela ne signifie pas qu'il soit possible de prendre en compte toutes les dimensions des comportements humains, au moins en même temps. Dans les enquêtes qui suivent, c'est plutôt la dimension stratégique qui sera privilégiée. Mais privilégier la dimension stratégique, qui est plutôt de l'ordre de l'intérêt et d'une approche positive de la sociologie (par opposition à une approche normative qui voudrait donner le sens de la vie en société), ne signifie pas 29

l'inexistence des autres dimensions, comme celles du sens ou du don, au niveau de chaque acteur. Notre expérience d'enquête sur le terrain nous montre cependant qu'il est impossible de travailler simultanément sur toutes ces dimensions. Une enquête à paraître sur la gestion de l'énergie domestique au quotidien montre en effet que ces dimensions coexistent mais qu'elles ne sont analysables que comme une succession de mobilisations sociales (12). Le troisième choix est ici celui d'une approche par "l'itinéraire". Celle-ci consiste à suivre une "trace matérielle", un logiciel, un EDI (Echange de Données Informatisées), le choix d'un agro-équipement, de remonter les" étapes" du processus de décision tout en reconstituant les interactions entre les acteurs suivant les étapes. Dans notre enquête les objets sont utilisés comme des traces, (cf. C. Ginzburg, 1989), comme des révélateurs des rapports sociaux, et non comme des" acteurs" ou des" objets intentionnels", pour reprendre l'expression de Husserl, au contraire de la théorie de B. Latour et de M. Callon pour qui les objets sont des acteurs (cf. aussi la critique de l'approche de Ginzburg par B. Latour, 1989). Nous partons d'un même postulat constructiviste, au moins par opposition à un postulat "essentialiste" ou "idéaliste", que celui de B. Latour et M. Callon, sur la construction des faits scientifiques. C'est celui que l'on trouve déjà implicitement dans l'approche stratégique (cf. sur l'approche stratégique les études de E. Friedberg, 1993, ou E. Friedberg et D. Desjeux, 1972, sur le corps des mines, qui montrent la similitude de méthode d'analyse entre la construction des décisions et celle des faits scientifiques). Mais B. Latour et S. Woolgar (1988) ont été dans les tout premiers chercheurs à montrer concrètement la construction sociale d'une recherche en action, non seulement à partir de l'analyse des stratégies et des conflits au sein d'un laboratoire, mais aussi en montrant la
(12) Nous étions arrivés aux mêmes conclusions grâce à une enquête sur la diarrhée de l'enfant dans le tiers-monde, qui déjà montrait que le sens ou l'imaginaire mobilisé en cas de maladie dépendait d'abord d'un effet de situation (D. Desjeux et alii, 1993). 30

place du matériel et des discussions concrètes dans l'élaboration des résultats. Cependant notre perception du réel, son interprétation et donc la façon dont nous l'avons découpé au point de départ de nos enquêtes, divergent sur le statut à donner à trois découpages de la réalité: les objets, les réseaux et la continuité. En effet, nous ne nous sommes pas situés au "moment" des interactions verbales entre les chercheurs, ce qui est le propre du découpage de l'ethno-méthodologie. Pour nous les "objets" ne sont que des révélateurs, même s'ils jouent un rôle clé de "médiation" dans la construction des faits scientifiques (13). Le fait qu'humains et objets soient "brassés" dans la réalité ne suffit pas à ce que nous acceptions de faire des objets des acteurs, au moins au sens de doués d'intentionalité. En ce sens, nous restons traditionnellement modernes, tout en acceptant une symétrie relative! De même les réseaux sont d'abord des réseaux sociaux constitués par des acteurs qui ont des intentions, qui sont soumis à des contraintes de situation et dont les stratégies sont en partie organisées par des structures sociales ou des schémas de perception qui leur préexistent. Enfin, pour nous, la "continuité" est associée à de la discontinuité, du point de vue de la transformation des connaissances en technologie (14). Nous pensons donc que les notions de transfert ou de diffusion sont équivoques et qu'elles peuvent faire illusion en terme de fluidité ou de
(13) Cf. la thèse très stimulante et originale de B. Latour (1991) dans Nous n'avons jamais été modernes, qui montre que nous sommes la seule culture "qui fassions une différence absolue entre la nature et la culture". La question que l'on pourrait se poser porte sur le fait même de pouvoir échapper à la pratique qui consiste à catégoriser et donc à se représenter la réalité. Toute société catégorise entre le pur et l'impur, le haut et le bas ou le vil et le noble par exemple. Ce qui varie ce sont les combinatoires et donc les cultures. Il paraît clair que la nature et la culture ne font qu'un dans la réalité, mais qu'en même temps il soit impossible d'échapper au mécanisme de catégorisation sous une forme ou sous une autre. En ce sens toutes les catégorisations peuvent être dites symétriques les unes par rapport aux autres. (14) La discontinuité traite du problème des frontières entre réseaux (cf. M. Callon, 1992). 31

séparation d'avec la "création". Cependant nous les garderons par commodité d'usage~ Nous retrouvons cette coexistence de
la continuité et de la discontinuité entre la connaissance

ordinaire et la connaissance scientifique. Nous constatons que le chercheur participe de la connaissance ordinaire à travers l'utilisation des schémas cognitifs de tous les jours, comme

l'évaluation. (les opinions sur les autres), le classement (séparer les bons des méchants) ou l'explication (interpréter le quotidien plutôt que de le décrire, poser la question "pourquoi" et expliquer en terme de conspiration). Mais il acquiert aussi un habitus professionnel qui par apprentissage transforme sa façon d'aborder concrètement la réalité, même si cette approche a tendance à survaloriser son autonomie et à faire de la science une activité coupée du quotidien, de la cognition, de l'émotion et des rapports sociaux dans lesquels sont inserés les chercheurs. Quel que soit le statut à donner à cette forme d'appréhension de la réalité qu'est la connaissance scientifique, il est possible de constater, à travers les pratiques d'apprentissage de la recherche et de l'observation sur le terrain, comme enseignant-chercheur en sociologie par exemple, qu'elle est différente du sens commun ou de la connaissance esthétique. Elle produit une autre information qui minimise, au prix d'une "ascèse longue", l'évaluation ou l'émotionnel. De même que nous pensons que le sens, l'imaginaire et l'utilité coexistent, nous avons tendance à penser que ces trois formes de connaissance, ordinaire, scientifique et esthétique, coexistent également, mais qu'elles sont mobilisées en fonction de situations sociales différentes. De façon nominaliste, nous appellerons connaissance scientifique celle qui privilégie la raison sur la passion, la perception sur l'évaluation. Ces découpages en échelles et à l'intérieur de chaque échelle dépendent eux-mêmes soit des schémas mentaux qui organisent notre perception, c'est le niveau des hypothèses implicites ou non, et donc de "l'école", soit de l'échelle d'observation, soit des "boîtes noires" ouvertes ou laissées 32

fermées. Nous pensons donc finalement qu'une partie des débats d'école sont "ramenables" à des différences de découpage ou de point de vue d'observation et que l'élucidation de la vérité passe par l'élucidation des conditions concrètes de production des faits scientifiques. Ce postulat méthodologique n'est pas accepté par tous les sociologues.. Il est refusé par ceux qui ont une perspective "holiste" et qui postulent donc qu'on peut tout observer en même temps, sans problème d'échelle, de découpage ou de précision. Ce sont en général des sociologues qui ne font pas d'enquête et qui se sentent plutôt proches de la philosophie. Leur objectif est de penser la société et d'en élucider le sens (15). Notre désaccord avec ces approches porte non sur le contenu des résultats ou les problèmes posés, mais sur la question de la légitimité du sociologue à penser "le" sens d'une société, alors que son rôle consiste d'abord, de notre point de vue, à élucider "les" sens que les différents acteurs donnent à leurs actions (16). Ceci implique que le sociologue ne cherche pas d'abord à réenchanter le monde en lui trouvant un sens qui lui permette de supporter le quotidien. Notre deuxième désaccord porte sur la confusion entre le découpage réalisé dans le réel et le fait que ce découpage soit transformé en théorie globale. Ainsi il paraît pertinent de découper la dimension "imaginaire" à une échelle microsociale, qui est celle de M. Maffesoli, autour du thème du quotidien. Il paraît également possible de faire une théorie générale de l'imaginaire et de saisir les lieux, les occasions et le sens de sa mobilisation sociale. En revanche, il paraît indu d'en faire un système explicatif global, au détriment de tout autre dimension explicative, en terme d'utilité ou de rapport de pouvoir par exemple. Toutes ces dimensions deviennent
(15) Ils se regroupent soit autour de la revue du MAUSS avec A. Caillé, soit autour de la revue Société avec M. Maffesoli (cf. par exemple le na 40, "Sociologies", de la revue Société, 1993, ou le dernier livre d'A. Caillé sur La démission des clercs, à la Découverte, en 1993). (16) Cf. sur "le sens de l'autre", D. Desjeux, en collaboration avec S. Taponier (1991).

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acceptables, au même titre que l'imaginaire, si elles sont reconnues comme des découpages relatifs à une échelle et à
un point de vue d'-observation. Se situer hors échelle et au

seul niveau du sens, c'est faire le travail de la philosophie (17), c'est refuser les contraintes liées à la connaissance empirique. C'est abandonner ce qui fait l'originalité de la sociologie par rapport au sens commun et aux philosophes, c'est-à-dire une connaissance à la fois "objectivée" du social mais aussi produite sous contrainte de la réalité et des rapports sociaux. L'intérêt de l'approche par itinéraire est de permettre la reconstruction, à une échelle donnée, des interactions et du jeu des contraintes qui leur sont liées. Mais une fois opéré le choix d'une échelle, nous avons choisi d'ouvrir des boîtes noires "en-dessous", en cherchant à affiner la connaissance de certains mécanismes plus "micro" à l'intérieur de l'itinéraire. Avec la boîte noire "chercheurs" (chapitre V), nous avons creusé leur système de représentation et analysé le système de contraintes auxquelles ils se sentent soumis par rapport aux institutions de recherche et par rapport à la profession agricole, ce qui permet de montrer la logique de la coupure entre recherche et demande sociale. En creusant le processus de décision de l'organisation d'un groupe tracteur (chapitre VI), nous faisons apparaître l'importance des effets de réseau dans l'adoption d'une innovation. Avec le cas hollandais (chapitre VII), nous montrons à la fois les conditions culturelles de la régulation sociale mais aussi les difficultés à jouer un jeu collectif, ce qui confirme que l'action collective n'est pas tant de l'ordre de la bonne volonté que du sentiment partagé d'une menace qui joue contre le groupe au-delà des intérêts particuliers. Dans le cas des SIG (chapitre VIII), nous ouvrons une boîte noire "audessus" de l'itinéraire qui permet de saisir l'importance de l'information comme enjeu dans l'ensemble du jeu institutionnel agricole et hors agriculture.

(17) Sur ce débat épistémologique ( 1990).

lire B. Péquignot (1990) et C. Ruby

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Aussi, une fois posés nos postulats épistémologiques pratiques, il nous est possible de situer les choix théoriques qui organisent notre interprétation du processus social qui conduit un "modèle de calcul" à se transformer en un logiciel appropriable par un usager. La diffusion des innovations: la place des réseaux et de l'interaction dans la construction du transfert La question de la "diffusion" des innovations peut être abordée du point de vue de son" adoption", les mots diffusion et adoption sont mis entre guillemets pour indiquer notre distance par rapport à une de leurs acceptions courantes qui postule une certaine passivité des acteurs qui ne sont vus que comme des receveurs. Elle peut l'être aussi du point de vue de sa production, en terme de construction des faits scientifiques. Mais quel que soit le point de départ choisi, celui des processus de décision des agriculteurs, ou celui du jeu des chercheurs dans leurs institutions, la diffusion n'apparaît pas comme "un long fleuve tranquille". La formation: une fuite dans l'imaginaire pour compenser les tensions liées à la discontinuité de la diffusion de la recherche vers les utilisateurs Le modèle implicite d'explication de la diffusion que nous avons retrouvé tout au long de l'itinéraire de l'informatique agricole sous-entend que si les logiciels sont au point techniquement et s'ils fonctionnent en vraie grandeur dans un cadre expérimental, la question de la valorisation est d'abord une question de formation et d'éducation des utilisateurs, conseillers et agriculteurs (18). Ici, le postulat est que la diffusion est un processus fluide, séparé de la "création" scientifique. Si la diffusion ne marche pas, c'est que "les
(18) C'est le même postulat qui est fait par les médecins de l'OMS vis-à- vis du SRO, Sel de Réhydratation par voie Orale, dont les qualités sont connues et reconnues pour soigner les diarrhées et qui pourtant n'a qu'une diffusion limitée, et ceci pour les mêmes raisons que ci-dessus (cf. D. Desjeux et alii, 1993) .

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autres" n'ont pas compris, qu'ils "résistent à l'innovation". Or l'enquête fait plutôt apparaître que cette diffusion est conflictuelle et problématique. Chaque acteur a de "bonnes raisons" d'agir comme il le fait, pour reprendre une expression de R. Boudon dans La place du désordre (1984). L'argument de la formation, et notamment de la formation de groupe, est d'autant plus utilisé qu'il représente bien souvent la principale application du logiciel. Tout se passe comme si la pédagogie servait à résoudre dans l'imaginaire la question de la discontinuité et celle des contraintes qui apparaissent tout au long du processus de diffusion, ce moment" gazeux" dont parle M. Callon (CSI 1992), où tout paraît possible avant la stabilisation. Ce comportement va dans le sens d'un imaginaire "positif" en agriculture, celui de la valeur accordée au groupe contre l'individuel. Se mettre d'accord sur la fonction pédagogique et collective des logiciels peut en outre permettre d'échapper à une éventuelle évaluation en terme économique ou technique. Cette stratégie de fuite dans l'imaginaire apparaît surtout comme un indicateur de la discontinuité entre le monde des chercheurs ou de la formation et celui des acteurs soumis au marché, comme c'est le cas des sociétés de diffusion de logiciels qui sont soumises à d'autres contraintes de temps et de coût. Tout se passe donc comme si, une fois le prototype créé, tous les coûts de transformation, les temps d'apprentissage, l'organisation de la distribution, qui supposent une discontinuité et un changement d'échelle au cours du processus d'innovation, étaient remplacés par l'éducation, la formation, la pédagogie. Le marché crée une discontinuité dans la diffusion parce qu'il introduit de nouvelles contraintes, en terme de risques liés aux investissements pour adapter les produits au marché notamment, .auxquelles une partie des acteurs de la filière ne sont pas soumis. Finalement, le concept de discontinuité signifie que les acteurs sont confrontés dans leurs interactions à des régulations pour faire passer l'innovation technologique d'un système de contraintes à un autre. Ces régulations touchent à 36