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Initiation à la sociologie

De
229 pages
Bien que son histoire soit récente, la sociologie occupe une place prééminente au sein des sciences sociales. Son succès dans le milieu intellectuel mais aussi médiatique témoigne de sa capacité à problématiser les questions de notre temps. Cet ouvrage destiné à un large public présente les idées des auteurs classiques puis celles des auteurs plus contemporains regroupées par courant de pensée dans un style clair et accessible.
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Initiation
à la sociologie

Pour Comprendre
Collection dirigée par lean-Paul Chagnollaud L'objectif de cette collection Pour Comprendre est de présenter en un nombre restreint de pages (176 à 192 pages) une question contemporaine qui relève des différents domaines de la vie sociale. L'idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant au lecteur les moyens d'aller plus loin, notamment par une bibliographie sélectionnée. Cette collection est dirigée par un comité éditorial composé de professeurs d'université de différentes disciplines. Ils ont pour tâche de choisir les thèmes qui feront l'objet de ces publications et de solliciter les spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair, de faire des synthèses. Le comité éditorial est composé de: Maguy Albet, Jean-Paul Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquinot, Denis Rolland.

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Aziz Jettab

Initiation
à la sociologie

L'Harmattan

Du même

auteur

Le travail d'insertion en mission locale, Paris, L'Harmattan, 1997. Scolarité et rapport aux savoirs en lycée professionnel, Paris, PUF, 2001. L'école en France. La sociologie de ['éducation entre hier et aujourd'hui, Paris, L'Harmattan, 2004. Débuter dans l'enseignement secondaire. Quel rapport aux savoirs chez les professeurs stagiaires? Paris, L'Harmattan, 2006.

@ L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05543-8 EAN : 9782296055438

Introduction

Il est difficile de faire une synthèse de la théorie sociologique, et plus encore, de définir la sociologie et ses objets tant l'ampleur des domaines couverts et la diversité des « écoles» ou des courants de pensée sont monumentales. On devrait parler de théories sociologiques au pluriel. Pourtant, il s'agit d'une discipline récente ne datant que de la seconde moitié du XIXe siècle. La chronologie du développement et de l'institutionnalisation de la sociologie révèle sa forte inscription dans des débats intellectuels et idéologiques nationaux. Ainsi, on ne peut, par exemple, restituer pleinement la genèse de la sociologie durkheimienne sans penser ses rapports avec les débats entourant la laYcité, la contractualisation des rapports sociaux et la place devant être échue à la morale et à la République dans la formation politique

des citoyens. De même, si l'école française de sociologie- associée à son père fondateur qu'est EmileDurkheim- est bien l'héritière de la
philosophie positive, privilégiant l' explication par l'analyse causale des faits sociaux, l'approche compréhensive de Max Weber, en accordant plus d'importance à l'interprétation des faits et des comportements, exprime le poids de la tradition philosophique allemande, soucieuse de penser les rapports étroits entre l'éthique, la morale et les manières dont l'homme les incarne dans ses conduites.
La sociologie occupe une place centrale dans le champ des sciences sociales. Mais comme toute discipline scientifique, elle est en constants débats, à la fois internes et externes, et ce, parce qu'elle est directement aux prises avec le quotidien (dans son acception empirique) et reste soumise à des controverses intellectuelles car elle ne « parle» pas d'une seule voix. On pourrait reprendre l'idée de Neil Smelser affirmant que «la théorie sociologique est effectivement protéiforme, fragmentée et polémique» 1* Mais il existe aussi une . difficulté et non des moindres, rencontrée par la sociologie, c'est de

définir la notion de

«

société ». Puisqu'il s'agit de son objet premier

- en dépit des courants de pensée et de leurs choix théoriques -, elle se doit donc de définir ce qui est entendu par le terme de société. Or il
*

Afinde ne pas alourdir le texte, les notes sont regroupées à la fin de l'ouvrage. 7

est devenu plus que hasardeux de préciser ce qui est entendu
«

par

société », d'autant plus que le monde actuel, marqué par la rupture

de l'unité du sociaF et par des décalages3 entre les expériences individuelles et les structures ou systèmes sociaux4, confère à l'unité supposée du collectif quelque chose d'improbable. Aussi, et de manière assez conventionnelle, on s'accorde à dire que la sociologie étudie les phénomènes sociaux dans ce qu'ils peuvent avoir de collectif5. La constitution de la sociologie sera fortement marquée par le souci de penser, de construire et de caractériser son objet. La sociologie s'imposera comme discipline scientifique à partir du moment où elle identifiera son domaine et ses options théoriques. Pourtant, l'identification de son objet ne suffira pas pour lui donner une « reconnaissance» ou légitimité indiscutable, dans la mesure où

l'objet en question ne fait pas l'unanimité parmi les sociologues. « Dès
sa naissance, la sociologie va s'engager dans un incessant mouvement de construction et de déconstruction de son objet. A l'objectivisme durkheimien et à ses diverses variantes s'opposera un subjectivisme dont l'idée centrale est qu'il n'y a pas d'activité sociale sans intentionnalité; un comportement ne se réfère pas seulement à des normes ou à des modèles culturels, mais renvoie d'abord au sens subjectif que lui donne l'acteur », (Berthelot, 1992. op. eit. p. 13). Penser la société est d'emblée problématique dans la mesure où les faits sociaux ne sont pas indépendants de celui qui les pense. Autrement dit, les conditions d'une objectivation ne sont pas les mêmes entre les sciences de la nature et la sociologie, le sociologue étant un être social porteur de catégories de jugement et d'une vision du monde qui risquent de transfigurer les interprétations qu'il avance. (' est pour éviter cet écueil que Durkheim fera de l' objectivation des phénomènes sociaux une préoccupation majeure et bien des préceptes

qu'il avancera incarneront largement le nouvel

«

esprit scientifique

»6.

Pourtant, la proximité existentielle et sociale entre le sociologue et la société qu'il étudie est aussi posée comme un atout et elle participe du travail de légitimation de la sociologie. ('est en ce sens que la sociologie allemande du XIXesiècle distinguera les sciences de la nature (sciences explicatives ou expérimentales) et les sciences de l'esprit et de la culture (sciences compréhensives ou interprétatives). Mais si la sociologie est compréhensive, ne risque-t-elle pas de devenir plurielle et par conséquent, s'exposer aisément à la critique positiviste qui, elle, considère qu'il ne peut y avoir qu'une seule démarche scientifique ou du moins, une méthodologie objective assurant l'unicité de l'objet et de la méthode?

8

Robert

Nisbet observe à juste titre que «Toute tradition

intellectuelle s'organise autour d'un noyau d'idées centrales grâce auxquelles elle se perpétue de génération en génération tout en se distinguant de toutes les autres disciplines consacrées à l'étude de

l'homme, qu'elles soient humanistes ou scientifiques »7. Les sociologues classiques - entendons par ce terme les fondateurs de la sociologie au XIXesiècle - ont donné de la société moderne une représentation relativement « cohérente» au sens où il s'agissait d'un
corps social constitué, susceptible d'être appréhendé dans sa totalité, les phénomènes sociaux abordés n'étant alors que l'expression particulière des tendances générales affectant les institutions. Par la suite, la sociologie va éclater en une multitude de sociologies spécialisées, et avec elles, c'est le domaine même de la discipline qui s'en trouvera changé. Ainsi, quoi de commun entre l'analyse durkheimienne de la différenciation sociale affectant les sociétés modernes et les études de Goffman traitant des interactions microsociologiques qu'il qualifiera de« secondaires» pour le sociologue mais de néanmoins fondamentales pour la connaissance sociologique -, si ce n'est qu'il s'agit de deux manières de penser le social avec des implications théoriques différentes? Georges Gurvitch observait ainsi que la sociologie en abordant des phénomènes
«

pluridimensionnels

»,

et répartis en «étagements,

en couches, en

paliers en profondeur»,
(<<

se structure désormais en plusieurs méthodes

systématisante et analytique», «individualisante ou plutôt singularisante » et «quantitative et discontinuiste ») et aborde trois types de phénomènes sociaux (<< micro-sociologiques», « groupements
particuliers» et « classes sociales ou sociétés globales»)8. La sociologie va donc connal'tre un essor à la fois scientifique et académique. La généralisation de son enseignement dans les universités s'effectue en même temps qu'émergent de nouveaux questionnements, de nouveaux courants et de théories originales. Cette discipline va se segmenter surtout lors de la seconde moitié du xxe siècle, avec des effets de mode quant aux références théoriques selon les pays et les continents. Ainsi, quand le paradigme marxien - et ses différentes variantes - décline en Europe, il retrouve une certaine vigueur chez des sociologues Américains; tandis que le cantonnement des approches interactionnistes et microsociologiques dans certaines universités américaines contraste avec l'écho que ces approches rencontrent en Europe. Si les théories sociologiques portent la marque des influences nationales sur les options épistémologiques
-

et sans doute sur le choix des objets problématisés
redevables aux débats transnationaux, 9

-,

elles sont

également

bien qu'ils restent

essentiellement limités aux pays développés. Une proximité entre les

objets travaillés - comme par exemple dans le domaine du travail, de la famille, de l'éducation - a favorisé la constitution d'échanges
scientifiques internationaux. De fait, «Les scènes internationales globales - qui se donnent à voir par exemple dans les revues de l'Association internationale de sociologie - interviennent comme des lieux d'échange sélectif et de constitution d'orientations et de thématiques particulières communes. Elles ne se substituent pas aux scènes nationales ou internationales partielles, mais interfèrent avec

elles» 9 .

Cet ouvrage traite des précurseurs et des fondateurs classiques de la sociologie ainsi que des auteurs contemporains. Il vise à introduire à une discipline en en montrant la genèse des idées et leur articulation avec des faits sociaux. Ce faisant, le pari de cet écrit est de faire en sorte que les idées sociologiques soient accessibles, tout en invitant le lecteur à approfondir les différentes thèses via des renvois bibliographiques. L'ouvrage fait le point, dans une première partie, sur les raisons historiques ayant contribué à la naissance de la sociologie, telles le déclin des institutions traditionnelles, et le souci qui s'en est suivi à savoir penser la «totalité» de la société et mettre en œuvre une démarche scientifique. Ces changements ne datent pas seulement du XIXesiècle mais puisent largement dans les débats engagés au siècle des Lumières et de la Révolution. Aussi, nous traiterons des précurseurs de la sociologie, c'est-à-dire des auteurs qui

ont pensé le social en délimitant sa « nature»

et en formulant des

hypothèses, sans pour autant faire œuvre d'enquête sociologique à proprement parler. Il s'agit davantage de thèses philosophiques sur la société mais qui, par l'originalité des questionnements, ont ouvert la voie à la constitution de la sociologiecomme discipline. Par définition sélective, cette partie se focalise sur trois auteurs que sont Montesquieu, Auguste Comte et Alexis de Tocqueville. Il va de soi que c'est là une démarche restrictive puisqu'une pensée n'est jamais indépendante ni de son contexte social et politique, ni de l'histoire
épistémologique
10.

Dans une seconde partie, nous nous attacherons à présenter les fondateurs de la démarche sociologique - et pas seulement de la sociologie - c'est-à-dire les auteurs classiques qui ont entrepris ce qui distinguera cette discipline de la philosophie à savoir des enquêtes empiriques, ou s'appuyant sur un corpus issu d'investigations de terrain. Emile Durkheim, MaxWeber et Karl Marx incarnent sans doute la constitution de la sociologie comme science du social. La présentation de leur contribution à la naissance de cette discipline 10

permettra

de situer la spécificité de leurs analyses « totalisantes»

sur

le social, de voir ce qui les distingue et de saisir, par la suite, les prolongements qu'ont connus ces thèses, notamment au xxe siècle. Le tournant qui va du XIXeau XIXesiècle sera celui du foisonnement de la sociologie en tant que science plurielle du social. Cette pluralité doit à des auteurs qui ont prolongé le projet des fondateurs ou institué de nouvelles manières de penser la société et la façon dont elle se constitue ou se construit au quotidien. Quatre auteurs paraissent incarner ce moment de transition d'une sociologie classique vers une sociologie nouvelle, plus ouverte sur le terrain et davantage engagée dans un travail de réflexion, sur fond de recueil de nouvelles données empiriques. Il s'agit de Georg Simmel, de Marcel Mauss, de Maurice Halbwachs et de George Herbert Mead. L'apport de ces auteurs, que nous développerons dans une troisième partie, servira

de jonction pour présenter

les écoles de pensées contemporaines,

notamment au sein de la sociologie américaine et française. Une conclusion proposera une réflexion sur la sociologie aujourd'hui, et plus particulièrement sur le retour en force de l'individu comme objet permettant de penser « autrement» le processus de socialisation au sein de différents contextes sociaux.

Il

Partie I

Des réflexions philosophiques d'une sociologie

au projet

Chapitre 1 La constitution de la sociologie comme science de la société
On peut suivre Robert Nisbet lorsqu'il
«

précise

qu'il

existe

deux

manières

d'établir

l'histoire

de la pensée:

La première,

et la plus

ancienne aussi, consiste à commencer par la présentation des penseurs dont les écrits alimentent l'histoire de la pensée [n.] Une seconde approche consiste à s'intéresser non aux hommes, mais aux systèmes, aux écoles, aux doctrines. Non aux Bentham et aux Mills, mais à l'utilitarisme; non aux Hegel et aux Bradley mais à l'idéalisme; non aux Marx et aux Proudhon mais au socialisme» (Nisbet, op . cit. 2000, p. 15). Pour Nisbet, cinq idées élémentaires spécifient les domaines (ou objets) de la sociologie (par rapport aux autres sciences sociales) : il s'agit de la communauté, de l'autorité, du statut, du sacré et de l'aliénation. On peut dire que la sociologie est l'héritière d'une histoire sociale dans laquelle une forte tension entre le collectif et l'individuel a généré des débats et des controverses, notamment autour d'une possible émancipation de l'individu par rapport au poids de la tradition mais aussi de son inscription dans un nouvel ordre socioéconomique marqué par l'essor du libéralisme. Les Révolutions industrielle et démocratique ont précipité le discours et la réflexion sur le devenir des sociétés modernes. Mais la sociologie naissante, bien que largement inspirée par les théories du contrat social et par la philosophie des Lumières, sera marquée, notamment en France, par le souci de penser le « changement» ou le « progrès» dans son rapport avec le maintien d'un «ordre social ». Nisbet y voit la manifestation d'un conservatisme, à l'image de l'admiration que Comte et Le Play vouaient à la structure de la société médiévale. Quant à Durkheim, «c'est sur le modèle des corporations médiévales qu' [il] propose d'instituer ses fameuses associations intermédiaires de métiers, tout en ayant soin, bien entendu, de préciser ce qui différencierait les deux types d'institutions cela pour répondre aux critiques fréquemment exprimées à son encontre, et selon lesquelles sa science des sociétés 15

serait fondée sur des valeurs comme le corporatisme, l'organicisme et le réalisme métaphysique» (Nisbet, op.cit. 2000, p. 30). L'ambiguYté de la sociologie provient du fait que ses objets étudiés mais aussi ses concepts entretiennent une relation directe avec des faits moraux. Parler de «solidarité », d'« inégalités» ou d'« anomie» évoque immédiatement des valeurs sociales qui peuvent laisser sous-entendre qu'il s'agit de jugement de valeurs. Le travail des sociologues relève d'un art, d'une « imagination sociologique» (Mills, 1967). La démarche scientifique n'empêche pas le travail intuitif, et les postulats les plus scientifiques n'échappent pas, pour paraphraser Weber, à un travail compréhensif. 1. Une science née des révolutions politique et industrielle et du

souci de « quantifier» le social
La sociologie est née du déclin des institutions traditionnelles au premier rang desquelles on trouve le système politique, les liens de parenté, la religion et la communauté locale. Suite à la Révolution française, une nouvelle classe politique va remplacer les trois ordres de l'Ancien Régime qu'étaient la Noblesse, le Clergé et le Tiers Etat, ce qui affecte du même coup les liens historiques entre le pouvoir, la richesse et le statut, trois éléments que Max Weber posera au fondement des classes sociales. C'est ainsi que de nouvelles conceptions de la société voient le jour, sur fond de tensions entre

pouvoir politique - lors des révolutions de 1830 et de 1848 - et
mouvements contestataires. Ces changements politiques rapides et contradictoires1 n'ont pas manqué de générer des idéologies, étirées entre esprit révolutionnaire, volonté de réforme et conservatisme, ce qui explique la sensibilité au socialisme chez les précurseurs et fondateurs de la sociologie. Entre l'appel nostalgique à un retour à l'Ancien Régime2 et la défense d'une société plus égalitaire et plus juste, les sociologues classiques tenteront de trouver des explications à la crise que traversait l'Europe. Mais à côté de la Révolution politique, la révolution industrielle - en France mais aussi, et bien avant, en Angleterre - va également engendrer de nouvelles interrogations, avec notamment l'essor du prolétariat dans les villes et avec lui, les questions relatives à l'ordre

et au contrôle de ses débordements. Car l'industrialisation ne conduit pas seulement à la création de nouvelles configurations démographiques et techniques. Elle a également des conséquences sur le rapport des hommes au travail: la déqualification du savoir professionnel de l'artisan, la parcellisation des activités sous l'effet de
16

la division du travail, la forte dépendance des ouvriers à l'égard des employeurs, notamment au niveau du salaire, précipitent la misère économique et sociale de nombreuses familles ouvrières. Les mouvements socialistes et philanthropiques ne pouvaient qu'être frappés par les conséquences désastreuses et cruelles d'une industrialisation ne profitant pas au plus grand nombre. ('est ainsi que les pouvoirs politiques mais aussi des libéraux, soucieux de maintenir sociale» devenait aussi bien politique qu'économique. L'idée de société n'est pas propre au discours sociologique puisqu'elle est aussi ancienne que les débats philosophiques autour de la nature, de l'homme, de l'histoire, etc. Maisc'est néanmoins après la Révolution française de 1789, elle-même héritière de l'esprit des Lumières, que les conditions sociales et institutionnelles d'une réflexion sociologique allaient être réunies. Mais il faut souligner que cette réflexion est doublement liée aux transformations

un ordre social, ont entrepris d'instituer des loissociales. La « question

industrielles, économiqueset politiquesque connalt le XIXe siècle, ainsi
qu'aux débats et controverses idéologiques, entre grosso modo, les défenseurs des idées issues de la Révolution, et les réactionnaires tels J. de Maistre ou Louis de Bonald, qui n'y voient que nihilisme et décadence. La rupture annoncée avec l'Ancien Régime, avec les privilèges et les ordres, n'est pas reçue avec un optimisme inconditionnel, car elle suscite de nouvelles questions, à commencer par les modalités rendant possible la vie en société ou en communauté. Ainsi, un penseur aussi attaché à la démocratie et à la liberté tel que Alexis de Tocqueville, émet des réserves sur les conséquences sociopolitiques de la Révolution, notamment sur le plan du centralisme et d'un nouveau pouvoir tutélaire (cf. L'Ancien Régime et la Révolution, 1856). Les mutations sociopolitiques et économiques seront traitées en termes de transformation des conditions de vie humaines, mais aussi d'évolution dans les rapports entre l'homme et la nature. Si les théories du contrat social et du droit naturel supplanteront les tenants d'un doit divin, elles contribueront à une prise de conscience du caractère non déterminé ou préétabli de la vie en société. Produits d'une dynamique historique, les phénomènes sociaux prolongent à leur manière les phénomènes naturels. ('est en ce sens que l'on saisit la place que des auteurs tels que Marx et Engels, et surtout Spencer et Durkheim accordent aux sciences de la nature pour expliquer, par analogie, l'évolution des sociétés modernes. A l'origine, ce sont des philosophes et des juristes qui assureront un enseignement de sciences sociales. (' est au tournant du
17

XIXe

siècle que s'institutionnalisa

l'enseignement

de la sociologie. Ce

fut le cas avec Durkheim qui assura le premier enseignement de sciences sociales à l'université de Bordeaux en 1887, tandis qu'aux Etats-Unis, Albion Small crée en 1892 la première section de sociologie à l'université de Chicago. Cette institutionnalisation allait de pair avec l'expansion de l'audience de la sociologie via la création de revues spécialisées et l'essor de débats dans des associations ou sociétés de sociologie (Berthelot, 1992). Mais la visibilité et l'autorité scientifique de la sociologie ne seront effectives qu'à partir du moment où elle proposera une méthodologie spécifique. Comment dire le social et le rendre visible si l'on ne met pas en place des outils de mesure ou de quantification valides? Le souci de penser et de décrire empiriquement la société va s'appuyer sur les acquis des enquêtes de « statistique morale» que les administrations et les sociétés savantes ont engagées, vers le milieu du XIXesiècle, pour mieux cerner les effets liés à l'industrialisation (émergence de la classe ouvrière, de la « question sociale» liée aux conditions de travail et de vie, délinquance, alcoolisme, urbanisme...) mais aussi, dans le souci d'assurer un contrôle social. Quételet, passionné par les statistiques, entreprit à partir de 1827, de mesurer des faits sociaux, tels que le niveau d'instruction, la population carcérale, les prix sur le marché ou encore sur la statistique criminelle. «La naissance de la statistique et de la sociologie criminelle est riche d'enseignements. Elle se situe au carrefour d'une conjoncture économique et sociale et d'une conjoncture scientifique. Que "la science de l'homme" ait commencé par être une "science du crime" est exemplaire à la fois des mutations urbaines et des psychologies sociales qui valorisent la propriété, l'ordre et la continence sexuelle. Elle est née d'une fascination du crime, désordre dans une société rationnelle de production »3. L'enquête menée par Villermé (Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, 1840) fut un exemple du genre, puisqu'il y dresse un tableau assez précis des conditions de travail et de vie des ouvriers. De même, l'enquête menée en 1855 par Frédéric Le Play (1806-1882) (cf. Les ouvriers européens) ouvrait la sociologie sur l'enquête de terrain, où les interlocuteurs étaient aussi considérés à partir de leur histoire familiale et de leur environnement. Ces enquêtes ne sont donc pas indépendantes d'un projet de réforme sociale, comme l'énonce Le Play en écrivant: « J'ai
vu naltre en 1827, à l'époque où je quittais l'Ecole polytechnique, les souffrances sociales qui ont pris aujourd'hui un caractère si dangereux; et comme mes condisciples les plus éminents, j'ai tout d'abord songé au moyen d'y porter remède» 4.

18

La fondation de la sociologie comme science ne peut être réduite aux seules révolutions politique et industrielle. Elle est aussi redevable à un mouvement général de pensée qui consacre la science comme seul moyen permettant de comprendre rationnellement la réalité. Les progrès de la chimie, de la biologie, de la médecine (notamment la médecine expérimentale avec Claude Bernard) et de manière plus générale, des sciences de la nature (avec Darwin dont les idées évolutionnistes influenceront les thèses du sociologue Spencer et de Durkheim) ont servi de modèle et de paradigme pour la légitimation d'une science du social qui revendique à son tour une rigueur théorique et méthodologique. C'est donc bien parce que la sociologie est susceptible d'éclairer sur des problèmes contemporains qu'elle a bénéficié d'une reconnaissance lente mais effective, tant au plan intellectuel qu'institutionnel puisque son enseignement s'est généralisé au sein des universités. 2. La volonté de penser l'unité du social
La naissance de la sociologie en tant que discipline autonome impliquait de spécifier son domaine et son objet, mais aussi d'en souligner d'une certaine manière « l'unité ». La société, posée comme un tout, devait être considérée comme une entité que l'on pouvait aborder dans son ensemble, «classes», «institutions», «groupes sociaux », autant d'éléments susceptibles de renseigner sur la « nature» du social et de sa dynamique. C'est en ce sens que l'on comprend l'attachement d'Emile Durkheim à fonder une sociologie qui traite des faits sociaux comme réalité indépendante des individus, le souci de Max Weber de penser la spécificité du capitalisme en Occident, eu égard à l'éthique protestante ou encore la préoccupation de Karl Marx d'étudier le changement social à partir des rapports sociaux de production posés comme déterminant l'idéologie et la conscience. Cependant, la pensée sociologique est marquée, dès l'origine, par le poids de la tradition intellectuelle dont procèdent les options théoriques choisies. En France, Emile Durkheim, sensible aux thèses de Saint-Simon sur le socialisme, et au positivisme d'Auguste Comte, entreprend de fonder une science du social qui soit à la fois objective et « utile» moralement. La sociologie durkheimienne porte l'influence des sciences expérimentales, de la biologie notamment qui lui fournit une assise épistémologique pour penser le lien entre la différenciation sociale et l'unité « organique» qui s'institue entre les individus. En ce sens, en tant que science du collectif, la sociologie

19

peut prétendre à déterminer les lois explicatives de la société comme un tout, puisque celle-ci est une synthèse originale irréductible à ses parties. Mais c'est aussi en rompant avec la prédominance d'une philosophie sociale et métaphysique que le durkheimisme s'est affirmé. La scientificité de la sociologie doit être première, et l'expérimentation sur fond de comparatisme doit garantir son objectivité. Face au courant positiviste influent en France, on trouve le courant interprétatif en Allemagne, incarné notamment par la sociologie compréhensive de MaxWeber. Si les deux courants partagent le souci bien qu'à un degré variable - de penser la totalité de la société et son changement, le second cherche surtout à établir « l'individu historique» qualifiant des relations religieuses, morales,
politiques et économiques. Ce n'est pas la recherche de lois qui préoccupe la sociologie wébérienne mais plutôt l'élaboration d'une synthèse provisoire relative à un phénomène, en attendant que le progrès de la recherche permette de proposer de nouveaux postulats. La société n'est pas seulement affaire de contraintes extérieures s'imposant aux individus. Elle est aussi « intériorité» en ce qu'elle existe à partir des activités individuelles et du type de rationalité qui les anime. A l'origine donc, la sociologie présentait une vision cohérente

du

«

tout social» - qu'il soit pensé en terme de «fait social» ou

d'activité sociale -, sans doute parce que le projet de fonder une discipline nouvelle rencontrait, en dépit des mutations sociales, une certaine stabilité autorisant à isoler un phénomène pour en faire un élément déterminant ou influençant le changement. La donne deviendra tout autre avec le déclin plus prononcé des modes de régulation traditionnels et l'avènement d'une société de plus en plus urbaine, de plus en plus rationnelle comme en témoignera le développement du taylorisme, de la bureaucratie et de la «forme scolaire »5. Au XIXe siècle, c'est la notion même de «société» qui

deviendra problématique à définir et ce ne sont pas les catégories conceptuelles comme les «classes », le «mouvement ouvrier» ou encore « le genre» qui parviendront à en donner une image unifiée. La sociologie, enrichie par de nombreuses recherches de terrain et de nouveaux paradigmes6, va devenir une sorte de mosaYque dont la diversité des orientations théoriques traduit tout autant la multiplicité des champs étudiés que l'éclatement de la société en une myriades de contextes, d'institutions et d'expériences. La volonté de penser l'unité

du social n'est peut-être que la variante « scientifique»

du souci de

régénérer du lien social que la société «traditionnelle» semblait assurer de manière communautaire. «Toute sociologie peut donc 20

s'analyser à la fois comme l'effort intellectuel visant à unir ce qui se sépare, à doter d'une unité ce qui se fragmente, et comme la conscience malheureuse de l'impossibilité pratique d'y parvenir [...] La sociologie conçoit toute la modernité comme une phase interminable de transition et permet de rendre compte du présent contre le passé, du changement contre la tradition, et, comme l'a si bien perçu Harold

Rosenberg,d'établir une forme de "transition du nouveau" »7.
3. Le statut de l'individu dans la société moderne

Pourtant, l'une des questions centrales auxquelles la sociologie s'est affrontée dès sa naissance et jusqu'à aujourd'hui est celle de la relation - arbitrairement séparée mais tenant largement à une conception philosophique dont sont nées la psychologie et la sociologie, deux disciplines revendiquant respectivement l'étude de l'individu et

l'étude de la société - entre l'individuet la société. Laquestiondu lien
entre l'individu et la société est immanente au projet de fonder une science du collectif qui s'interroge sur la manière dont s'organise la cohésion sociale. A l'heure de la différenciation sociale, de l'autonomie des sphères de socialisation - et donc des domaines d'existence -, la question des modalités dont s'effectue ce qui « lie »
l'individu au collectif s'est posée avec force. Mais l'on peut relever que ce qui rapproche les sociologues classiques, malgré leurs

différences - on opposera les approches holistes aux approches

dites de « l'individualisme méthodologique », sur fond d'orientations
épistémologiques divergentes8 - c'est le primat accordé au collectif sur l'individuel. Weber, qui paralt le plus enclin à accorder une place importante à l'individu, ne s'intéresse en réalité qu'à ce que nous pourrions appeler sa subjectivité sociale. Plus tard, et prolongeant à sa manière l'interrogation de Max Weber sur les liens entre sociologie et histoire9, l'œuvre de Norbert Elias (1897-1990) s'attachera à bien mettre en évidence ce qui est social dans le comportement individuel, notamment à travers la socialisation de sa vie psychique, où l'autocontrôle des pulsions va de pair avec l'institutionnalisation d'un Etat moderne qui monopolise le recours à la violence légitime. N. Elias a pu montrer que les comportements les plus ordinaires et quotidiens puisent leur genèse dans une histoire dont il convient de faire apparaltre l'interdépendance fonctionnelle. Son analyse de la psychologie et de la sociologie des mœurs dans la civilisation Occidentale l'amène à distinguer trois phases: celle du Moyen Âge, celle de la Renaissance qui va jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle où se met en place une civilité, et enfin la phase de civilisation. Ce que Elias montre avec habileté, c'est la correspondance entre la structure 21

mentale

des individus et la structure sociale. Le lien

entre ces

différentes périodes historiques réfère au processus d'intériorisation par les individus du contrôle social. L'élite dominant la société, soucieuse de se distinguer, impose et diffuse des normes de comportement (ce fut le cas avec la noblesse chevaleresque, puis
avec la noblesse de cour, et enfin avec la bourgeoisie) 10. La distinction individu/société a perdu de sa pertinence dans la sociologie contemporaine, mais elle reste à l'arrière-plan des nombreux débats

qui traversent cette discipline. En prolongeant, in fine, d'anciens

débats philosophiques,commela question de la « nature» humaine, de
la souveraineté de l'individu ou encore du «contrat social », la question relative à ce qui unit (et sépare) l'individu à la société (ou au collectif) travaille de manière plus ou moins explicite les concepts

mobilisés, tels les « agents»,
confrontés au « système»,

les « acteurs» aux « structures»

ou encore les « sujets» ou aux « institutions».

4. La nécessité d'une démarche d'objectivation scientifique

Bien que les sociologues - classiques et contemporains - ne
s'accordent pas sur la démarche sociologique susceptible d'éclairer un phénomène social, ils partagent le souci de soumettre leur discipline à l'examen critique à partir de données empiriques. La pluralité des paradigmes sociologiques n'empêche pas une attention particulière à la recherche de la «preuve », qu'elle repose sur des indicateurs statistiques ou sur des données qualitatives dont l'interprétation doit être convaincante. Ce faisant, la sociologie tente non seulement de problématiser des questions sociales, mais aussi de mettre en relation des phénomènes afin d'en expliquer ou interpréter les enjeux. Ainsi, l'étude classique sur le suicide a permis à E. Durkheim de faire une démonstration sur le lien qui existe entre les caractéristiques familiales des individus, les événements politiques ou économiques et les variations affectant le nombre de morts volontaires. De même, le questionnement de départ ayant amené Max Weber à postuler une relation entre l'éthique religieuse et l'entreprise capitaliste moderne, doit au constat selon lequel les entreprises les plus dominantes en Allemagne étaient majoritairement dirigées par des protestants. Ce faisant, le raisonnement sociologique s'éloigne des préjugés et des présupposés du sens commun qui ont tendance à expliquer les comportements par la « nature» humaine. Pourtant, face aux risques induits par la familiarité du sociologue avec son objet, les réponses des sociologues classiques vont diverger: l'option objectiviste, incarnée par Durkheim, se focalisera sur la nécessité de mettre à distance le monde social pour mieux le saisir scientifiquement, ce qui passe par 22

la neutralisation de tout regard subjectif ou intuitif; l'option compréhensive de Max Weber arguera, à l'inverse, de l'importance de cette subjectivité pour saisir « de l'intérieur» le sens de la réalité ou du phénomène social étudié. La recherche de l'objectivité hante la sociologie dès l'origine. Cela tient bien sûr à la quête d'une autonomie et d'une reconnaissance scientifique. Maiscela procède également du contexte historique, celui du tournant du XIXe siècle marqué par des révolutions industrielles et politiques, par la place progressive qu'y occupe la science dont la légitimité fut largement adossée à l'idée de «progrès» et de citoyenneté. La compétition entre la sociologie et d'autres disciplines telles que la littérature ou l'histoire va également précipiter la recherche d'une méthodologie originale allant de pair avec la délimitation d'un champ d'investigation propre 11. Ainsi,les efforts des sociologues se sont concentrés sur l'identification des phénomènes sociaux, en en précisant notamment la nature par rapport aux autres phénomènes (psychologiques, historiques...) et en proposant une méthodologie singulière, qu'elle soit expérimentale ou comparative. L'unité de l'objet de la sociologie n'empêchera pas l'essor d'une pluralité d'orientations méthodologiques (holisme, individualisme méthodologique, interactionnisme...) et d'une diversité de paradigmes

que l'on schématise souvent à travers des courants
« fonctionnalisme», «structuralisme génétique»,

(<<

culturalisme »,

«interactionnisme

symbolique »...). Malgré le souci d'objectivité animant les sociologues classiques, ils étaient persuadés que la sociologie pouvait apporter des réponses « pratiques» ou en tout cas intellectuelles à des problèmes de société. A cet égard, et bien que Max Weber ait appelé à distinguer les « jugements de valeurs» (qui ont un caractère normatif et moral) du « rapport aux valeurs» (les valeurs d'une culture ou d'une société sont
dignes d'être étudiés comme des faits en eux-mêmes, et le sociologue est aussi animé par des valeurs, comme celle de la science en quête de vérité), la limite entre les jugements scientifiques et les points de vue normatifs (ou axiologiques) guette la sociologie. Madeleine Grawitz observe que cette discipline se développe «comme une lutte, une juxtaposition ou une conciliation entre deux tendances préexistantes et opposées: une pensée théorique et une recherche pratique, souvent

inspirée par une volonté réformatrice

[...]

Les premiers sociologues:
des buts ou des

Saint-Simon, Comte, Marx, Durkheim, tout en poursuivant scientifiques demeurent des utopistes, des prophètes réformateurs» 12.

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Réformer la société, c'est fondamentalement œuvrer pour que les transformations qu'elle connalt soient le mieux appropriées collectivement et individuellement. Au fond, la nécessité de soumettre la démarche sociologique à l'exigence scientifique est une manière de penser d'abord le changement social pour ensuite mieux aider à en maltriser les conséquences. Bien que tous les sociologues classiques sont loin de partager le postulat évolutionniste et intégrateur faisant de la société un processus changeant, évolutif et cohérent, ils partagent une idée commune: celle d'un changement social dont les conséquences sur les institutions et sur la vie en société sont plus ou moins maltrisées. On peut dire, en suivant François Dubet, que « la sociologie classique a toujours intellectuellement partie liée avec un certain évolutionnisme décrivant l'émergence des sociétés, donc des sociétés modernes, comme un processus naturel, constitué d'étapes dont le sociologue doit retracer la généalogie afin de hiérarchiser ces sociétés selon leur degré de modernité. La démocratie, l'égalité des conditions, est un mouvement fatal de l'histoire chez Tocqueville, comme la rationalisation du monde chez Weber, comme le développement des forces productives chez Marx et la division du travail chez Durkheim... »13. La sociologie européenne du XIXesiècle jusqu'au début du Xxe se caractérise par son souci d'être en phase avec les réalités contemporaines, ce qui signifie l'abandon des abstractions philosophiques et avec la « naturalisation» de l'homme. C'est en ce sens que l'on comprend la mise en exergue de l'histoire économique et du droit, avec une place de prédilection accordée au travail et à sa place des les rapports sociaux. Cette sociologie naissante s'inspire des autres sciences et de leurs paradigmes, tels le modèle historique (Weber, Marx), le modèle des sciences exactes (Spencer) et le modèle évolutionniste non linéaire (Saint-Simon, Durkheim) ou mutationnel (Marx).

A côté de la sociologie en Europe se développe une sociologie américaine qui sera partiellement influencée par certains auteurs originaires du Vieux Continent - c'est le cas par exemple de Georg Simmel (1858-1918) qui influencera Robert Ezra Park (1864-1944), l'un des fondateurs de l'Ecole de Chicago - mais qui reste très marquée par une orientation empirique, avec une multiplication des enquêtes de terrain, sur fond de nouveaux problèmes sociaux, urbains en l'occurrence. C'est aussi en Amérique que la sociologie va s'institutionnaliser et se professionnaliser assez rapidement, alors qu'en Europe, sa reconnaissance sera plus tardive. A côté d'un auteur tel que G-H. Mead (1863-1931) qui influencera les recherches
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