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Interprétations radicales

De
273 pages
Donald Davidson (1917-2003) est considéré comme l’un des plus grands philosophes américains du XXe siècle. Au cœur de sa doctrine se trouve une conception profondément originale de la nature du langage et de ses relations avec la pensée, qui a eu des répercussions dans tous les domaines de la philosophie et de nombreux secteurs des sciences humaines. Daniel Laurier offre ici une analyse et une évaluation des principales positions du philosophe américain sur la question de l’interprétation du langage et de la pensée, ouvrant celles-ci à une réflexion plus vaste sur des notions centrales en philosophie du langage et de l’esprit : le holisme, la nature des règles, celle de la rationalité, le caractère social du langage, enfin la possibilité d’une conception naturaliste de l’esprit.
Ce livre captivera les philosophes du langage et de l’esprit et ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension de la philo sophie de Davidson. Il nourrira la réflexion de tous ceux qui se questionnent sur les fondements des sciences humaines.
Daniel Laurier est professeur au Département de philosophie de l’Université de Montréal. Il est l’auteur d’Introduction à la philosophie du langage (Mardaga, 1993) et de L’esprit et la nature (PUM, 2002).
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Extrait de la publicationINTERPRÉTATIONS RADICALES
Extrait de la publicationPage laissée blancheDaniel Laurier
INTERPRÉTATIONS
RADICALES
Les Presses de l’Université de Montréal
Extrait de la publicationCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales
du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Laurier, Daniel, 1951-
Interprétations radicales
Comprend des réf. bibliogr. et un index.
isbn 978-2-7606-2089-6
eisbn 978-2-7606-2524-2
1. Davidson, Donald, 1917-2003. 2. Langage et langues - Philosophie.
3. Interprétation (Philosophie). 4. Cognition et langage. I. Titre.
b945.d384l38 2008 191 c2008-940558-7
eDépôt légal : 2 trimestre 2008
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
© Les Presses de l’Université de Montréal, 2008
Les Presses de l’Université de Montréal reconnaissent l’aide fi nancière du
gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de
l’indus trie de l’édition (PADIÉ) pour leurs activités d’édition.
Les Presses de l’Université de Montréal remercient de leur soutien fi nancier le
Conseil des Arts du Canada et la Société de développement des entreprises
culturelles du Québec (SODEC).
imprimé au canada en mai 2008
Extrait de la publicationRemerciements
Paul Bernier et Étienne Daignault ont tous les deux relu une
pénultième version de la quasi-totalité du manuscrit, et suggéré plusieurs
corrections ou améliorations. Martin Montminy et Étienne Daignault ont
respectivement traduit de l’anglais les chapitres 2 et 6. Les recherches qui
ont conduit à la rédaction des essais réunis dans ce livre ont bénéfi cié,
à différentes étapes, du soutien fi nancier du Fonds FCAR du Québec
et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Plusieurs
personnes m’ont fait la faveur de lire, de commenter ou de discuter
différentes portions du manuscrit, à différentes étapes de sa rédaction ; elles
sont identifi ées et remerciées en note, à la fi n de chaque chapitre.
Trois des sept chapitres qui composent ce livre ont été publiés
antérieurement, parfois sous des formes légèrement différentes ; deux autres
sont des traductions françaises d’articles originellement parus en anglais.
Il s’agit de :
Chapitre 1 : « Comprendre ou interpréter ? », in Daniel Laurier (dir.), Essais sur
le sens et la réalité, Montréal/Paris : Bellarmin/Vrin, 1991, 101-131.
Chapitre 2 : « Holismes », in Pascal Engel (dir.), Lire Davidson, Combas : éd. de
l’éclat, 1994, 133-161.
Extrait de la publication8 interprétations radicales
Chapitre 5 : « Pangloss, l’erreur et la divergence », Journal of Philosophical
Research 19, 1994, 345-372.
Chapitre 6 : « Rationality and Intentionality : A Defence of Optimization in
Theories of Interpretation », Grazer Philosophische Studien 43, 1992, 125-141.
Chapitre 7 : « On the Principle of Charity and the Sources of Indeterminacy », in
Denis Fisette (dir.), Consciousness and Intentionality : Models and Modalities of
Attribution, Dordrecht/Boston : Kluwer, 1999, 327-354.
Je dois aussi signaler que le texte du chapitre 4 recoupe en partie celui
des deux articles suivants :
« Le paradoxe de Wittgenstein et le communautarisme », Dialogue 39, 2000,
263-278.
« La publicité et l’interdépendance du langage et de la pensée », Dialogue 43,
2004, 281-315.
Enfi n, les deux premières sections du chapitre 3 ont été publiées sous
le titre « Interprétation et intentionnalité », in Denis Fisette et Vincent
Rialle (dir.), Penser l’esprit, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble,
1996, 215-229.
Je remercie vivement les responsables de ces publications de m’avoir
autorisé à réutiliser ces matériaux.Introduction
j’ai regroupé dans ce livre une série de sept études critiques dans
lesquelles j’explore diverses facettes de la philosophie du langage de Donald
Davidson. Ces études n’ont pas pour but d’exposer la doctrine
sémantique de Davidson, et passent un grand nombre de questions sous silence,
1en particulier les questions d’analyse strictement logico-linguistique ;
elles visent plutôt à éprouver la cohérence, la validité ou la solidité de
certaines des thèses centrales qu’il défend (ou a défendues) concernant
la nature du langage et ses liens avec les phénomènes mentaux. Parmi
les questions abordées, celles du holisme, du réalisme et du naturalisme
intentionnels, du principe de charité, et du caractère public du langage
et de la pensée occupent la plus grande place. Comme chaque chapitre
est précédé d’un court résumé qui en décrit les grandes lignes, je me
contenterai, dans cette introduction, de dégager la trame générale qui
sous-tend l’ensemble. Car bien que chacun puisse être lu
indépendamment des autres et forme ainsi un texte autonome, il y a entre les
différents chapitres des liens thématiques relativement étroits.
1. Pour une présentation de la philosophie du langage de Davidson, on peut
consulter Engel (1994a) ou Laurier (1983 ; 1985 ; 1993b).
Extrait de la publication10 interprétations radicales
Ainsi, après avoir soutenu, dans le chapitre 1, que la validité de
l’argumentation de Dummett en faveur de l’antiréalisme sémantique dépend
de son rejet du holisme, de sorte que la résolution de son différend
avec Davidson exige une évaluation de ses objections contre le holisme,
j’entrepr ends, dans le chapitre suivant, de préciser la nature du holisme,
d’en distinguer plusieurs variétés et de déterminer si on peut trouver de
bons arguments en sa faveur. Ces deux chapitres, ensemble, se terminent
par une sorte de match nul : ni les objections de Dummett ou de Fodor
et Lepore, ni les arguments de Davidson ne me satisfont, et j’en conclus
qu’il reste beaucoup de travail à faire pour vider la querelle. Depuis que
ces deux chapitres ont été rédigés, je me suis convaincu qu’il y avait des
raisons internes à la doctrine de Davidson, qui sont liées à son rejet de
toute forme de relativisme conceptuel, pour conclure qu’il doit y avoir
une limite à l’étendue du holisme sémantique qu’il peut admettre sans
risque d’incohérence. Mais l’exposé de ces raisons reste encore à rédiger
et on ne le trouvera pas dans les pages qui suivent.
La question du réalisme et du naturalisme intentionnels n’est abordée
qu’au chapitre 3, et uniquement sous l’angle de la question de savoir
s’ils sont compatibles avec une approche interprétationniste des
phénomènes sémantiques ou intentionnels, du type de celles défendues,
entre autres, par Dennett et Davidson. J’y suggère qu’au moins certaines
formes d’interprétationnisme satisfont c ertains des critères qui
pourraient permettre de les compter comme des formes de réalisme, mais
pas celui auquel Dummett semble attacher le plus d’importance, ce qui
répond en partie à certaines préoccupations exprimées au chapitre 1. En
ce qui concerne le naturalisme, je parviens, par d’autres voies, à la même
conclusion que Davidson, à savoir qu’on ne pourra prétendre
naturaliser l’intentionnalité qu’en naturalisant simultanément les normes de la
rationalité.
Il se trouve que c’est précisément sur la thèse du caractère normatif de
la signifi cation et du contenu intentionnel que repose l’argument
sceptique développé par Kripke dans sa discussion du problème des règles et
du langage privé chez Wittgenstein. Dans le chapitre 4, je discute assez
longuement de la solution sceptique avancée par Kripke, pour fi
nalement la rejeter et soutenir que même si elle était acceptable, elle ne
permettrait pas d’établir l’impossibilité d’un langage privé. J’explore ensuite
différentes stratégies devant permettre d’établir le caractère
essentiellement public du langage ou de la pensée. Cela m’amène à soutenir qu’on
ne peut s’appuyer sur le caractère public du langage pour établir celui
Extrait de la publication introduction 11
de la pensée, ou sur le caractère public de la pensée pour établir celui du
langage, qu’à condition de pouvoir montrer que le langage et la pensée
sont interdépendants, et cela sans présupposer le caractère public du
langage ou de la pensée (selon le cas). J’explique ensuite comment
l’argumentation avancée par Davidson pour établir que la pensée dépend du
langage ne semble faire exception à cette contrainte qu’en commettant
une pétition de principe.
Dans les trois chapitres qui suivent, c’est la question de la nature et
de la légitimité du principe de charité ou de rationalité qui occupe le
devant de la scène. Au chapitre 5, je développe l’idée que l’approche
générale de Davidson au problème de l’interprétation présente
plusieurs analogies intéressantes avec au moins certaines formes de
téléosémantique celle proposée par David Papineau en particulier ; ce qui
en soi n’est guère étonnant, compte tenu des homologies structurales
troublantes, et souvent exploitées, entre certains modèles de la sélection
naturelle et certains modèles de la rationalité. Cela me permet de
suggérer que les théories téléosémantiques en question ne proposent pas
réellement une alternative au type d’approche préconisé par Davidson.
Dans le court chapitre qui suit, je propose une manière de rendre plus
acceptables certaines conséquences du principe de rationalité qui sont
souvent retenues contre lui, en insistant sur le fait qu’un tel principe
n’opère pas dans un vacuum, mais seulement dans le contexte d’autres
contraintes et à plusieurs niveaux. J’examine, dans le dernier chapitre,
différentes formulations ou interprétations du principe de charité, qui
sont toutes suggérées par Davidson lui-même (dans différents
contextes). Cet examen m’amène à soutenir qu’on a eu tort de négliger les
remarques de Davidson concernant les liens étroits qui unissent, et
doivent unir, la théorie de la signifi cation et la théorie de l’action, et que le
principe de charité prend, dans un tel contexte plus large, une tout autre
allure, et soulève quelques questions diffi ciles concernant les relations
entre la rationalité pratique et la rationalité théorique. Mon enquête
débouche donc sur le constat qu’en dépit du rôle absolument central
que les normes de rationalité sont appelées à jouer dans la doctrine de
Da vidson, celui-ci a fi nalement fort peu fait (peut-être par la force des
choses) pour en élucider la nature et en expliciter le contenu.
Je demeure malgré tout convaincu que les détracteurs du principe
de charité (et ils sont nombreux) n’apprécient tout simplement pas
à sa juste mesure la radicalité, et le caractère non empirique, du
problème de l’interprétation radicale. Nous n’avons naturellement aucune
Extrait de la publication12 interprétations radicales
garantie que l’interprétation radicale soit possible, même en principe.
Mais en réfl échissant aux conditions dans lesquelles elle serait possible,
on peut espérer dégager non seulement certains des éléments qui nous
distinguent d’autres amas de matière, mais aussi certains des
présupposés métaphysiques sur lesquels repose notre spécifi cité. Se
demander si l’interprétation r adicale est possible, c’est alors se demander si
ces présupposés sont acceptables ; et il se pourrait qu’en cette matière,
comme en quelques autres, l’acceptabilité rationnelle de ces présupposés
dépende en bonne partie de la valeur que nous attachons à leurs
conséquences. J’espère que les essais proposés ici contribueront à stimuler la
réfl exion dans ce domaine. Mais je n’ai guère de raison d’être optimiste,
étant donné que la principale chose qu’ils auront réussi à mettre en
lumière, c’est peut-être seulement la diffi culté, l’opacité et la multiplicité
des problèmes. Ils sont, en ce sens, autant d’interprétations radicales du
problème de l’interprétation radicale.Chapitre I
Comprendre ou interpréter ?
Résumé
L’objectif de ce chapitre est de dégager et de clarifi er les principaux
enjeux de la controverse qui oppose Dummett et Davidson sur la
question de savoir quelle forme devrait prendre une théorie de la
signifi cation pour une langue naturelle et à quelles contraintes elle
devrait être soumise. Après avoir brièvement présenté les
conceptions de Dummett (1975a ; 1976), je donne des raisons de penser que,
contrairement à ce qu’on pourrait croire, le véritable objet de sa
querelle avec Davidson n’est pas tant la question du réalisme, mais
bien celle du holisme. Je m’efforce ensuite d’expliquer en quoi la
théorie de Davidson, bien que vériconditionnelle, s’avère
compatible avec le principe de l’immanence de la signifi cation sur lequel
Dummett fait r eposer (en partie) l’antiréalisme. J’explore ensuite
différentes manières de comprendre et de répondre à l’objection
de Dummett selon laquelle le point de vue de Davidson obligerait
à attribuer à chaque locuteur une connaissance des jugements de
vérité de l’ensemble des locuteurs de sa communauté, pour conclure
que si elle met bien le doigt sur certaines diffi cultés, il ne s’agit pas
de diffi cultés que Dummett lui-même (ou qui que ce soit) serait en
mesure de surmonter.
1. Prémisses dummettiennes
Dummett part de l’idée naturelle (mais peut-être pas tout à fait
innocente) que tout locuteur capable de parler et de comprendre une langue 14 interprétations radicales
manifeste de ce fait la connaissance pratique (et généralement implicite)
qu’il a de cette langue. Par conséquent, une théorie de la signifi cation, si
elle prétend rendre compte de la maîtrise que les locuteurs d’une langue
ont de celle-ci, doit rendre compte de la connaissance que tout
locuteur de cette langue doit posséder, et constituer en ce sens une théorie
de la compréhension (puisque comprendre une expression c’est savoir
ce qu’elle signifi e). Une théorie de la signifi cation vise ainsi, au
minimum, à fournir une représentation explicite de la connaissance implicite
1qu’ont les locuteurs d’une langue , ce qui ne veut cependant pas dire
( Dummett, 1975a : 100) qu’elle doit nécessairement utiliser le concept de
connaissance, mais qu’elle doit représenter sous forme propositionnelle
ce que savent les locuteurs de la langue donnée (c’est-à-dire le contenu
de leur connaissance implicite).
D’autre part, toute théorie systématique de la signifi cation doit
montrer comment le contenu de chaque phrase de la langue donnée dépend
de celui de ses constituants, c’est-à-dire montrer comment la
connaissance que chaque locuteur a du contenu de chaque phrase dérive de la
connaissance qu’il a du sens des mots dont elle est composée. Elle ne
peut apparemment s’acquitter de cette tâche qu’en spécifi ant
récursivement les conditions d’application d’un certain concept, désigné comme
central, à chacune des phrases de la langue. Mais il semble bien que quel
que soit le concept choisi comme central, la compréhension que tout
locuteur a d’une certaine phrase ne peut pas consister seulement dans
le fait qu’il sache à quelles conditions ce concept est applicable à cette
phrase, car tout locuteur compétent sait un nombre indéterminé de
choses concernant les usages possibles de chaque phrase de la langue.
Il s’ensuit que toute théorie systématique de la signifi cation doit se
1. Dummett (1978b ; 1979) distingue cependant le type de connaissance qu’un
locu teur a de sa langue maternelle de la connaissance pratique que possède, par
exemple, quelqu’un qui sait nager. Les deux types de connaissance sont
implicites, et peuvent être représentés sous forme théorique (c’est-à-dire sous la forme
d’un ensemble de propositions) mais seule la connaissance pratique au sens
strict est telle qu’il est possible de savoir en quoi elle consiste sans pour autant
être en mesure de l’exercer. Autrement dit, alors qu’il est possible de savoir ce que
c’est que nager (c’est-à-dire de savoir ce qu’il faut pouvoir faire pour pouvoir
nager) sans savoir nager, il n’est pas possible de savoir ce que c’est que parler une
langue donnée, sans être capable de la parler (ou du moins de la comprendre)
soi-même. La maîtrise d’une langue serait ainsi à mi-chemin entre la
connaissance purement pratique et la connaissance théorique.
comprendre ou interpréter ? 15
prévaloir d’une distinction du type de la distinction frégéenne entre le
sens et la force d’un énoncé, et avoir par conséquent au moins deux
composantes que Dummett appelle la théorie de la référence et la théorie de
la force. La première spécifi e récursivement les conditions d’application
du concept désigné comme central à chacune des phrases de la langue,
tandis que la seconde spécifi e ce qu’un locuteur doit connaître, en plus
de la théorie de la référence, pour pouvoir déterminer tous les aspects
pertinents de l’usage de chaque phrase. En d’autres termes, la théorie de
la force doit rendre compte des différents types d’actes de discours que
l’énonciation de chaque phrase de la langue permet
(conventionnellement) d’accomplir.
Une théorie de la signifi cation répondant au signalement que je viens
de donner devrait dans la terminologie de Dummett (1975a : 101-102)
être qualifi ée de modeste, dans la mesure où elle viserait seulement à
expliquer le contenu de la connaissance implicite des locuteurs, tandis
qu’une théorie robuste (full-blooded) devrait de plus préciser en quoi
consiste ou comment se manifeste cette connaissance. Cette
distinction entre une théorie modeste et une théorie robuste correspond
donc à deux façons de comprendre ce que c’est que rendre compte de
la connaissance qu’un locuteur a d’une langue. Une théorie robuste de
la signifi cation doit inclure, outre une théorie de la référence et une
théorie de la force, ce que Dummett appelle une théorie du sens, dont
la tâche est d’expliquer en quoi consiste la connaissance que les
locuteurs ont de la théorie de la référence (ou d’une partie quelconque de
celle-ci). Il semble donc que la distinction entre une théorie modeste
et une théorie robuste ne concerne en rien la théorie de la force.
Cela suggère que l’idée d’une théorie de la force doit être comprise de
telle façon qu’il soit exclu qu’une telle théorie se contente de préciser ce
qu’un locuteur doit savoir d’une phrase (outre le fait qu’elle ait tel ou
tel contenu) pour pouvoir l’utiliser correctement, sans cependant dire
en quoi cette connaissance consiste. Cette impression me semble être
confi rmée par le fait que la distinction entre théorie de la référence et
théorie du sens semble s’évanouir lorsque la notion centrale de la théorie
de la référence renvoie à un aspect de l’usage des énoncés (comme c’est
le cas par exemple lorsqu’il s’agit des notions de vérifi cation ou de
falsifi cation). Dans ce cas, en effet, la théorie de la référence cumule (comme
apparemment la théorie de la force) deux fonctions : celle de dire ce que
savent les locuteurs et celle de dire en quoi consiste cette connaissance.
Ainsi, si une théorie de la référence implique qu’une certaine phrase
Extrait de la publication16 interprétations radicales
est vérifi ée si et seulement si une certaine condition p est satisfaite, la
connaissance que les locuteurs ont de ce fait consiste simplement dans
leur capacité à reconnaître que cette phrase est vérifi ée si et seulement si
p. Mais si une théorie de la référence implique qu’une certaine phrase est
vraie si et seulement si p, la connaissance que les locuteurs ont de ce fait
peut ne pas consister dans une capacité à reconnaître que cette phrase
est vr, de sorte que la question de savoir en quoi
consiste cette connaissance reste posée, et qu’il y a place alors pour une
théorie du sens distincte de la théorie de la référence.
Dummett (1975a : 101-102) qualifi e de modeste une théorie de la
signifi cation qui vise seulement à dire quelles expressions de la langue
donnée correspondent à quels concepts, sans chercher à expliquer en
quoi consiste la possession de ces concepts. Compte tenu des remarques
qui précèdent, il semble plus juste de dire qu’une théorie modeste en
est une qui ne contient pas de théorie du sens, ou dont la théorie de la
référence se contente d’associer les expressions à leur signifi cation sans
dire en quoi consiste la connaissance que les locuteurs ont de la signifi -
cation de ces expressions. Mais qu’est-ce qu’expliquer en quoi consiste la
connaissance d’une certaine proposition ? Dummett semble avoir deux
réponses à cette question.
Selon la première, cela consiste à identifi er une capacité pratique dont
l’exercice constitue une manifestation de cette connaissance. Dummett
s’exprime parfois comme si la possession d’une certaine capacité
pratique comptait elle-même comme une manifestation d’une certaine
connais sance mais il s’agit de toute évidence d’un abus de langage. Ainsi
on peut dire que la connaissance explicite d’une proposition consiste en
une capacité pratique à énoncer (dans des circonstances appropriées)
cette proposition et qu’elle se manifeste par l’énonciation de cette
proposition. Mais une connaissance implicite d’une proposition ne peut
consister en une telle capacité à l’énoncer, elle doit se manifester par
l’exercice d’un autre type de capacité pratique. Comme un locuteur n’a
généralement qu’une connaissance implicite de la théorie de la référence
pour sa langue, il s’ensuit apparemment que celle-ci ne peut consister
en une capacité à énoncer les propositions de cette théorie (en d’autres
termes, à dire quelles sont les conditions d’application du concept
central de la théorie aux phrases de sa langue).
La seconde réponse de Dummett conduit immédiatement à la même
conclusion. Selon cette conception, une théorie robuste de la signifi cation
se propose d’expliquer ce que quelqu’un qui n’a encore la connaissance
Extrait de la publication comprendre ou interpréter ? 17
d’aucune langue doit acquérir pour en venir à connaître la langue donnée
(1976 : 70). En d’autres termes, une théorie robuste devrait permettre à
quelqu’un non seulement d’apprendre quels concepts sont exprimés par
quelles expressions de la langue donnée, mais aussi d’acquérir la
maîtrise de ces concepts. Il serait manifestement circulaire de prétendre que
ce que quelqu’un qui voudrait avoir la maîtrise d’une langue doit
acquérir c’est une capacité pratique à formuler les propositions de la théorie
de la référence pour cette langue. Dummett (1975a : 103-104) exprime
apparemment la même idée lorsqu’il dit qu’une théorie modeste
présuppose la connaissance d’au moins une langue, tandis qu’une
théorie robuste ne présupposerait la connaissance d’aucune langue.
Il serait surprenant que Dummett entende ici contester qu’une théorie
ne peut être d’aucune utilité à quiconque ne comprend pas la langue
dans laquelle elle est formulée, de sorte que cette seconde explication de
la distinction entre une théorie robuste et une théorie modeste ne doit
vraisemblablement pas être prise au pied de la lettre. L’opposition ne
peut donc pas être comprise comme une opposition entre une théorie
qui ne pourrait être comprise que par quelqu’un qui aurait déjà la
maîtrise d’une langue et une théorie qui pourrait être comprise par
quelqu’un qui n’a aucune compétence linguistique.
Une théorie n’est intelligible qu’à qui en comprend la langue, qu’il
s’agisse d’une théorie qui dit simplement, par exemple, que telle
expression signifi e telle chose, ou d’une théorie qui dit, de plus, que la
connaissance que les locuteurs ont de la signifi cation de cette expression consiste
en leur capacité à faire telle ou telle chose. Il n’en reste pas moins qu’il y
a une différence signifi cative entre les deux types de théorie, qu’on
pourrait peut-être caractériser en disant que seule une théorie du premier
type (c’est-à-dire une théorie modeste) doit être supposée implicitement
connue des locuteurs de la langue-objet. Il serait en effet peu naturel, ou
pour le moins superfl u, de dire qu’un locuteur qui sait implicitement
que telle expression signifi e telle chose sait aussi implicitement que cette
connaissance implicite consiste en sa capacité pratique à faire telle ou telle
chose. On ne voit pas pourquoi, dans le cas contraire, on ne devrait pas
aussi préciser en quoi consiste cette seconde connaissance implicite, et
on risquerait ainsi de s’engager dans une régression à l’infi ni. Je conclus,
provisoirement, que seule la première réponse de Dummett, en vertu
de laquelle une théorie robuste est une théorie qui identifi e les
capacités pratiques par lesquelles les locuteurs manifestent leurs connaissances
implicites de la théorie de la référence, est acceptable, et que la théorie
Extrait de la publication18 interprétations radicales
du sens, qui est la composante propre d’une théorie robuste, ne doit pas
elle-même être supposée implicitement connue des locuteurs.
Dummett (1975a : 115-116 ; 1976 : 71-72, 79) appelle « holiste » une théorie
2robuste de la signifi cation qui ne permet pas de décomposer la capacité
pratique générale qu’a un locuteur de parler une langue en constituants
spécifi ques correspondant à sa compréhension de parties spécifi ques
de cette langue. En d’autres termes, une théorie holiste implique que la
compréhension qu’un locuteur a d’une phrase ou d’une expression de sa
langue ne consiste pas dans le fait qu’il ait une certaine capacité pratique
spécifi que, mais seulement dans le fait qu’il maîtrise la langue dans sa
totalité. Un locuteur ne peut, selon cette conception, manifester sa
compréhension de telle ou telle expression sans manifester du même coup sa
compréhension de la langue dans son ensemble. Une théorie holiste rend
compte de la maîtrise que le locuteur a de la langue, au sens où elle dit
en quoi consiste sa connaissance de la langue, mais aucune partie de la
théorie (de la référence) ne correspond à la connaissance que le locuteur
aurait d’une partie de la langue. Dans cet ordre d’idées, une théorie non
holiste est atomiste lorsqu’elle associe à chaque expression de la langue
la capacité pratique spécifi que en quoi consiste la compréhension de
cette expression. Elle est moléculaire au sens fort lorsqu’elle associe une
telle capacité pr que à chaque phrase de la langue donnée,
et moléculaire au sens faible lorsqu’il y a au moins deux phrases de la
langue donnée qu’elle n’associe pas à la même capacité pratique.
Dummett qualifi e de « réaliste » toute thèse impliquant que tous les
énoncés d’une certaine classe ont une valeur de vérité déterminée,
indépendamment de la capacité qu’ont les locuteurs de la reconnaître. Dans
le cas d’une théorie de la signifi cation, il semblerait ainsi qu’on puisse
dire qu’elle est réaliste soit 1) si elle implique que toute phrase de la
langue-objet tombe ou ne tombe pas sous son concept central,
indépendamment de la capacité qu’ont les locuteurs de reconnaître les
conditions dans lesquelles elle tombe ou ne tombe pas sous ce concept, soit
2) si elle est telle que chacun de ses propres énoncés a (ou est supposé
avoir) une valeur de vérité déterminée. Si on peut admettre qu’une
théorie réaliste (en l’un ou l’autre sens) de la signifi cation doit être
formulée en termes de conditions de vérité, il ne semble pas cependant que
toute théorie de la signifi cation formulée en termes de conditions de
2. Dummett utilise aussi le terme « holiste » dans d’autres sens, qui sont applicables
à des théories modestes mais qui ne sont pas pertinents ici. comprendre ou interpréter ? 19
vérité compte de ce fait comme réaliste (en l’un ou l’autre sens)
puisqu’une théorie tarskienne de la vérité, par exemple, est compatible avec
le rejet de la loi du tiers exclu (et donc du principe de bivalence) pour la
langue-objet comme pour la métalangue (comme Dummett, 1976 :
107108 l’admet d’ailleurs lui-même). Or cette situation complique
considérablement l’interprétation et l’évaluation de l’argumentation développée
par Dummett (1975a ; 1976) pour défendre la conception selon laquelle
une théorie de la signifi cation doit être robuste, moléculaire, antiréaliste
et non-vériconditionnelle.
Dummett procède en apparence de la façon suivante. Il cherche dans
un premier temps (1975a) à établir, par le biais d’une critique de la
conception davidsonienne, qu’une théorie de la signifi cation doit être
robuste et moléculaire. Il soutient ensuite, dans un deuxième temps
(1976), qu’une théorie robuste et moléculaire de la signifi cation ne peut
être formulée en termes de conditions de vérité et doit par conséquent
être antiréaliste. Si mon interprétation est correcte, cette deuxième étape
de son argumentation consiste essentiellement à montrer qu’il serait
impossible, dans le cadre d’une telle théorie, de dire en quoi consiste
la connaissance implicite que les locuteurs devraient avoir des
conditions de vérité de certaines phrases (qu’il appelle « indécidables »), ce qui
revient à dire qu’une telle théorie ne pourrait pas contenir une théorie
du sens satisfaisante. Il apparaît donc que le vériconditionnalisme, et
avec lui le réalisme, est rejeté au nom du principe selon lequel la
signifi cation ne peut transcender l’usage (c’est-à-dire les capacités pratiques
des utilisateurs de la langue à reconnaître les conditions dans lesquelles
le concept central de la théorie de la référence s’applique aux phrases de
la langue) mais seulement sous la présupposition qu’une théorie de la
signifi cation ne peut être ni modeste ni holiste. Or, il est intéressant de
noter que les raisons invoquées pour écarter la possibilité d’une théorie
modeste ou holiste de la signifi cation ne concernent directement ni le
réalisme ni le principe de l’immanence de la signifi cation. Il semble clair,
d’autre part, que l’argument anti-vériconditionnaliste de Dummett ne
serait applicable ni à une théorie modeste ni à une théorie holiste (et par
conséquent robuste), à supposer que l’une ou l’autre forme de théorie de
la signifi cation s’avère fi nalement possible (puisqu’une théorie modeste
ne se propose pas de dire en quoi consiste la connaissance implicite des
locuteurs et qu’une théorie holiste ne s’engage pas à associer à chaque
phrase de la langue une capacité pratique spécifi que).
Extrait de la publication20 interprétations radicales
Comme je tiens pour acquis qu’une théorie modeste serait
relativement inintéressante et qu’il faut développer une théorie aussi robuste
que possible, de sorte qu’il n’y aurait qu’un intérêt polémique à montrer
que (comme je le crois en effet) Dummett n’a donné aucune raison
convaincante de penser qu’une théorie modeste soit impossible, la
première question que je souhaite soulever se réduit à celle de savoir
si une théorie robuste, holiste et vériconditionnelle de la signifi cation
est possible. Cette question peut être comprise comme étant exactement
la question de savoir s’il y a des objections de principe qui pourraient
être soulevées contre la conception davidsonienne de la signifi cation
et qui ne s’appliqueraient pas de la même façon à une théorie
moléculaire et antiréaliste du type de celles préconisées par Dummett (1976).
Cette dernière précision est importante car il n’est pas dit qu’une
théorie moléculaire et antiréaliste soit elle-même possible. Toute réponse à
la question posée serait donc incomplète sans un examen critique des
doctrines positives de Dummett, que je dois malheureusement remettre
à une autre occasion. La discussion qui suit de cette question sera donc
toute provisoire.
Il est bon d’insister sur le fait qu’une réponse positive à cette question
ne conduirait nullement, par elle-même, à un argument en faveur du
réalisme. Mon propos ici n’est pas de défendre le réalisme, mais
seulement d’indiquer qu’il y a selon moi une faille dans l’argument
antiréaliste de Dummett, qui vient de ce qu’une théorie vériconditionnelle
n’est pas nécessairement réaliste, alors que l’argument de Dummett
ne vise le réalisme qu’indirectement, par le biais du
vériconditionnalisme. Il resterait donc éventuellement à vérifi er si une théorie holiste
et vériconditionnelle pourrait être réaliste sans violer le principe de
l’immanence de la signifi cation ; c’est-à-dire il resterait à se demander
si l’argument anti-vériconditionnaliste pourrait être transformé en un
argument spécifi quement antiréaliste dans le cas d’une théorie holiste et
vériconditionnelle.
Ceci me permet d’évoquer rapidement une question un peu délicate.
Il peut paraître curieux, en effet, que dans le cas d’une théorie
moléculaire, Dummett ne rejette le réalisme qu’en vertu d’une objection
dirigée contre le vériconditionnalisme alors que celui-ci n’est pas
foncièrement réaliste. Peut-être l’argument de Dummett doit-il fi nalement
être interprété comme un argument qui ne vise que les théories
moléculaires, vériconditionnelles et réalistes de la signifi cation. Mais dans ce
cas il manquerait une prémisse pour pouvoir conclure que le concept
Extrait de la publication comprendre ou interpréter ? 21
de vérité ne peut être le concept central d’une théorie de la signifi
cation, et il resterait à considérer la possibilité d’une théorie moléculaire,
vériconditionnelle et antiréaliste. Il faudrait éventuellement revenir sur
cette question s’il s’avérait que Dummett a raison d’exclure les théories
holistes et vériconditionnelles, mais je laisserai jusque-là la question en
suspens. Je n’exclus pas cependant que ma première impression soit
correcte, et qu’il y ait une explication simple du fait que Dummett (1976)
n’ait pas considéré explicitement la possibilité d’une théorie moléculaire,
vériconditionnelle et antiréaliste.
2. Holisme et conditions de vérité
I l n’est pas évident à première vue qu’une théorie davidsonienne de la
signifi cation puisse être considérée comme une théorie robuste au sens
de Dummett, dans la mesure où le nom de Davidson est immédiatement
associé à la thèse (ou plutôt le slogan) selon laquelle (lequel) une théorie
de la signifi cation doit prendre la forme d’une théorie tarskienne de la
vérité ; or une telle théorie ne dit manifestement pas en quoi consiste
la connaissance implicite que les locuteurs de la langue-objet en ont (à
supposer qu’on doive admettre qu’ils en ont une). Dummett (1975a)
lui-même s’y méprend et critique longuement l’approche de Davidson
en présupposant qu’elle ne vise qu’une théorie modeste, avant de
s’aviser qu’une théorie davidsonienne pouvait à la réfl exion être considérée
comme robuste. Cette méprise s’explique assez facilement par le fait
que ce que Davidson appelle en effet (parfois) la théorie de la signifi -
cation correspond (approximativement) à ce que Dummett appelle la
théorie de la référence, et ce que Dummett appelle la théorie du sens
correspond (approximativement) à ce que Davidson appelle la théorie
de l’interprétation radicale, et non à une composante de la théorie de la
signifi cation.
Sans vouloir soulever une querelle terminologique, il me semble
que Davidson s’exprime de façon plus heureuse que Dummett, dans la
mesure où, comme je l’ai déjà souligné, la théorie du sens se distingue
de la théorie de la référence au moins en ceci qu’elle ne fait pas partie
de la connaissance implicite attribuée aux locuteurs, mais qu’elle a au
contraire (en un certain sens) cette connaissance pour objet. Les deux
théories ne sont donc manifestement pas de même niveau.
Extrait de la publicationTable des matières
Remerciements 7
Introduction 9
I. Comprendre ou interpréter ? 13
1. Prémisses dummettiennes 13
2. Holisme et conditions de vérité 21
3. Holisme et robustesse 28
II. Holismes 47
1. Un peu d’ordre dans notre topographie 47
2. Une excursion sur le terrain de Davidson 59
III. Misères de l’interprétationnisme 71
1. Introduction 71
2. Les paramètres de l’interprétation 74
3. L’interprétationnisme, le réalisme et le naturalisme 86
IV. La publicité du langage et de la pensée 95
1. Le paradoxe sceptique 96
2. La conclusion sceptique 99
3. Une version de la solution sceptique 109
4. La solution sceptique et le langage privé 115
5. La solution sceptique et la communauté 125
6. Anatomicité et publicités 141
7. Le langage d’abord ou la pensée d’abord ? 146
8. L’interdépendance du langage et de la pensée 163
Extrait de la publicationV. Pangloss, l’erreur et la divergence 175
1. Une demi-douzaine de formes d’interprétation 175
2. Charité et humanité 183
3. L’échec et l’erreur 188
4. Le désir et la convergence 198
VI. Optimisation et interprétation 209
1. Rationalité optimale et simulation 209
2. L’étrangeté de la rationalité optimale 219
VII. Du principe de charité 225
et des sources de l’indétermination
1. Tenir-vrai et préférer-vrai 225
2. Rationalité épistémique et rationalité prudentielle 241
Bibliographie 251
Index 271
Extrait de la publication