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Intervenir auprès des familles

255 pages
Ce livre est le résultat d'une recherche auprès des familles, principalement dans des Centres jeunesse et des Centres locaux de services communautaires du Québec, comme travailleurs sociaux., psychologue, éducateurs, etc. Une première partie rend compte de la façon dont les intervenants conçoivent leur travail auprès des familles, dans une deuxième partie, les auteurs traitent des principales représentation des familles telles qu'elles sont véhiculées par les intervenants, une troisième est consacrée à l'univers axiologique de ces derniers, et la dernière traite du passage d'une pratique portée par un idéal de départ vers une pratique "réfléchie".
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INTERVENIR AUPRÈS DES FAMILLES Guide pour une réflexion éthique

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6006-6 EAN: 9782747560061

Sous la direction de Pierre-Paul PARENT
Université du Québec à Rimouski

INTERVENIR AUPRÈS DES FAMILLES
Guide pour une réflexion éthique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

INTRODUCTION
Bruno Boulianne Pierre-Paul Parent

Le Québec, à l'instar des sociétés occidentales, traverse une période de crise identitaire et culturelle causée en grande partie par la remise en question des acquis de la modernité. Cette crise a des effets sur l'organisation et le fonctionnement de la société ellemême, effets qui se répercutent sur l'ensemble des institutions sociales qui favorisent la vie en commun. Les personnes qui travaillent dans les organismes sociaux qui ont pour mission de favoriser une certaine forme d'intégration sociale, en plus des difficultés inhérentes à ce type de travail, doivent donc faire face aux soubresauts que vivent ces organismes dans une société où la signification est en crise. Mentionnons, à titre d'exemple, trois phénomènes qui participent de cette mutation des acquis de la modernité. La mondialisation de l'économie est sans doute le plus visible. Elle affecte nos sociétés non seulement en mettant à malles politiques sociales, les gouvernements nationaux ayant de moins de moins de pouvoir et de liberté pour décider des façons de faire sur leur espace géopolitique, mais elle produit de plus en plus de pauvreté et d'exclusion. À ce propos, Philippe Engelhard écrit: Le degré de liberté des États, au Sud comme au Nord, se trouve évidemment considérablement réduit, aussi bien dans la définition de leurs politiques monétaire et budgétaire que dans celle de leurs politiques industrielle et sociale. Personne ne contrôle l'ensemble du systèlne global, mais les parties du système (les États) ont de moins en moins de prise sur leur propre espace économique.! Dans la foulée de cette mondialisation, nous assistons également à une redéfinition de la place que doit occuper l'État au sein de la société. Les crises économiques des années 70 et 80 et l'endettement gouvernemental des dernières années, conjugués à la montée du néolibéralisme, font pression sur les structures étatiques qui se voient ainsi assigner à jouer un rôle différent de celui joué depuis plusieurs décennies par l'État Providence. Certains parlent de désengagement de l'État de la sphère sociale et d'autres d'une

reconfiguration de l'État comme agent régulateur de la société. En lien avec cette reconfiguration de l'État, il faut noter également que les individus et les groupes sociaux sont à la recherche d'une certaine forme d'autonomisation par rapport à celui-là. Sur le plan politique et social nous assistons donc à une dynamique multiple qui tend à reconsidérer le rôle joué par l'État au sein de la société. Enfin, la plupart des cultures nationales subissent une érosion au profit d'une culture unitaire, cela sous l'effet conjugué de la mondialisation des communications et de la culture de consommation. Les repères culturels essentiels à la structuration et à l'intégration des personnes au sein d'une société se voient ainsi bouleversés. C'est sur ce fond de crise, de «malaise de la civilisation»2, et de reconfiguration du rôle de l'État qu'a lieu, au Québec, la réforme des services de santé et des services sociaux. Voulant adapter ces derniers à la transformation de la société québécoise, le gouvernement du Québec a proposé une nouvelle approche des problèmes sociosanitaires, soit l'approche par programme et par objectifs, et entrepris un virage ambulatoire pour offrir des services les plus près possible des «usagers». La crise des finances publiques au milieu des années 90 a eu un impact important sur les objectifs de la réforme, en favorisant une compression des dépenses publiques. Le déficit zéro, nouvel objectif général poursuivi par le gouvernement québécois, fait donc pression sur la réforme et impose aux acteurs du réseau, en plus de l'adaptation que la réforme leur demandait, des contraintes importantes: l'alourdissement de la tâche de travail, des conditions de travail qui ne favorisent pas toujours l'atteinte des objectifs des organismes pour lesquels ils travaillent, des mises à pied, l'offre de primes pour la prise de la retraite, des changements institutionnels, etc. Le contexte dans lequel l'intervention psychosociale se déroule rend cette dernière difficile et complexe. Une intervention qui doit composer avec les contrecoups de la crise, dont nous avons identifié quelques aspects seulement, que traverse notre société: augmentation de la pauvreté, montée de la violence, dé10

crochage scolaire, transformation des formes familiales, marginalisation, etc. C'est dans ce contexte que la recherche qui est à l'origine de ce guide s'est effectuée. 1. Problématique de la recherche à l'origine de ce guide3

L'État québécois s'est doté depuis plusieurs années d'un ensemble considérable de moyens à la fois pour aider les familles qui éprouvent certaines difficultés à remplir leur fonction sociale et pour exercer un certain contrôle afin de prévenir les problèmes sociaux tels la délinquance et la déviance sociale. Cependant, nous l'avons vu, le contexte actuel rend de plus en plus difficiles les interventions psychosociales. Nous attirerons l'attention ici sur trois phénomènes qui par leur conjugaison contribuent plus spécifiquement à complexifier les interventions auprès des familles: le pluralisme moral de la société québécoise, le cadre multidisciplinaire des pratiques d'intervention et les transformations de la réalité familiale. Le contexte de pluralisme moral et la transformation de la réalité familiale remettent en question la possibilité de référer à un modèle unique de la famille, qui se présenterait comme un idéal social à atteindre. En effet, les intervenants et les intervenantes ne peuvent plus référer au modèle nucléaire de la famille comme étant la norme sociale acceptable. Dans le document Un parti pris pour la famille de l'Association des Centres de services sociaux du Québec, on peut lire: Les difficultés engendrées par l'éclatement d'un grand nombre de familles nucléaires sont donc très réelles, tTIais notre malaise face à ces difficultés semble naître plutôt du fait que le cadre de référence qui nous permettait de reconstituer le puzzle s'est brouillé. Recoller les tTIorceaux? Soit. C'est notre job. Mais selon quel modèle? Le problème, c'est que le mode d'emploi qu'on nous a donné ne correspond pas au kit en pièces détachées que nous avons devant nous.4

Il

En l'absence d'un cadre de référence clair, les intervenants peuvent difficilement imposer une vision particulière de l'éducation des enfants en se référant à un modèle idéal ou à un certain consensus au sein même de la société québécoise. Ils doivent donc composer avec la multiplicité des modèles de famille et tenir compte de la spécificité des familles qu'ils rencontrent. Quant à la relation professionnelle, dans les interventions auprès des familles, elle ne peut plus être pensée dans les termes du rapport professionnel/client individuel. Le client que les intervenants rencontrent n'est pas un individu, mais un groupe de personnes qui ont des rapports étroits qui ne se réduisent pas nécessairement à quelques fonctions précises. De plus, la nouvelle réalité des interventions psychosociales, qui se font de plus en plus dans un contexte de multidisciplinarité, remet en question le cadre déontologique dans lequel elles ont lieu. La relation élargie du professionnel avec son client et la multidisciplinarité, en effet, rendent désuet le cadre déontologique et moral auquel réfèrent les professionnels. II faut donc repenser et renouveler le modèle déontologique qui s'applique pour ces intervenants. Ce nouveau modèle devra prendre en considération les multiples interactions qui existent entre les professionnels et les membres des familles rencontrées, ainsi que celles qui se nouent entre le plan individuel, professionnel et institutionnel de l'intervention. Présentement, un ensemble disparate d'éléments influencent les intervenants dans leur prise de décision: il y a les lois, les codes de déontologie, les politiques internes des institutions, la formation des personnes, leurs expériences professionnelles et les valeurs personnelles. Tous ces éléments peuvent favoriser des conflits d'interprétation et de valeurs, ce qui n'aide pas nécessairement les personnes à prendre des décisions. Certains auteurs5 ont démontré que dans les situations conflictuelles, les professionnels réfèrent à leurs valeurs personnelles plutôt qu'à celles véhiculées par leur code de déontologie. Cela pose l'épineux problème de la légitÎlnité d'une telle pratique qui ne se fait pas nécessairement sur la base d'une éthique de l'intervention.

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1.1

Méthodologie

Afin de rendre compte de la diversité des clientèles rencontrées dans le cadre des interventions auprès des familles, des différents types de milieux (urbain, semi-urbain et rural) et des niveaux socio-économiques différents, nous avons identifié 6 régions du Québec où seraient réalisées des entrevues: Montréal, Québec, l'Estrie, le Saguenay-Lac-Saint-Jean, le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie6. Nous avons rencontré 37 personnes de différentes professions: Il agents de relations humaines; 10 intervenants en service social (travailleurs sociaux et techniciens en service social); 4 psychologues; 3 psychoéducateurs; 3 infirmières; 2 éducateurs spécialisés; quatre autres intervenants dans les domaines de la sexologie et de la criminologie. Sur ce nombre, 26 personnes étaient des femmes et Il des hommes. La majorité avait entre 10 et 25 ans d'expérience dans le réseau des services sociaux. Trois types d'organismes ont été visités: les Centres locaux de services communautaires (CLSC), les Centres jeunesse (CPEJ) et les Centres de réadaptation pour jeunes (reliés à ces CPEJ)7. Certaines personnes que nous avons interviewées interviennent par ailleurs dans des écoles ou en service de pédopsychiatrie. Pour la collecte des données nous avons procédé par entrevues. Notre choix s'est fixé sur une méthode qualitative, l'entretien semi-structuré mené de façon non-directive. Cette méthode permet aux acteurs sociaux d'exposer le sens qu'ils donnent à leur pratique et de rendre compte de leurs représentations et de leurs systèmes de valeurs en assurant un minimum d'interférence de la part de l'interviewer. Celui-là peut relancer la personne interviewée à partir de son propre discours plutôt que d'introduire d'autres cadres conceptuels. En moyenne, les entrevues ont duré environ 1 heure et delnie et elles ont été réalisées dans le milieu de travail des personnes et dans un cadre confidentiel. Le protocole d'entrevue a été élaboré en tenant compte des principaux thèmes identifiés dans la littérature et des objectifs de la recherche. Nous avions cinq questions principales et plusieurs questions secondaires qui nous permettaient d'approfondir chaque 13

réponse donnée. Ces cinq questions visaient trois objectifs précis: identifier les différentes représentations ou conceptions que ces intervenants ont de la famille, de leurs pratiques d'intervention et des rapports entre la dimension personnelle, professionnelle et institutionnelle de leur travail; éclairer ce qui leur permet de prendre des décisions; et cerner les conflits de valeurs vécus dans leurs interventions. L'ensemble du matériel recueilli, après son entrée sur informatique, a été soumis à un premier type d'analyse de discours à partir du modèle de la «théorie ancrée »8 de Glaser & Strauss. Cette première analyse nous a permis d'organiser les unités de sens compris dans les discours des intervenants et de comparer, entre autres, les catégories établies dans la dynamique de chacun des discours. Cela nous a aidés à cerner les convergences et les divergences pour chacune des catégories établies de façon inductive et à établir les liens entre les discours. Nous avons pu ainsi reconstruire un discours général de l'ensemble de ces intervenants. Par la suite, à l'aide de l'analyse éthicologique9 nous avons dégagé la dynamique morale inscrite dans ces discours. Grâce à ce type d'analyse nous avons été en mesure de comprendre l'articulation entre les pratiques des intervenants, les règles qui les encadrent ou celles qu'ils se donnent individuellement, les valeurs auxquelles ces règles réfèrent et les justifications qui les inspirent. C'est dans le jeu des relations entre ces quatre instances et à l'intérieur de chacune d'elle - la pratique, la régulation, l'axiologie et la légitimation - que l'on peut dégager les enjeux éthiques. Nous reviendrons sur la question des enjeux éthiques dans un point subséquent. 2. Pourquoi un guide de réflexion éthique?

Un guide, nous dit le dictionnaire Le Petit Robert, est un «ouvrage contenant des renseignements utiles», alors que guider c'est «entraîner dans une certaine direction morale, intellectuelle; aider à choisir une direction».lO Ces définitions indiquent bien

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l'esprit dans lequel nous avons entrepris la rédaction du guide de réflexion éthique que nous proposons. Il ne s'agit pas de donner des recettes du savoir-faire et du bien-faire, ni des règles de conduite à suivre pour être moral. Nous proposons plutôt aux intervenantes et aux intervenants psychosociaux auprès des familles une voie, un chemin qui pourra les aider à mieux comprendre les enjeux éthiques auxquels ils sont confrontés. Notre visée est d'éclairer ces enjeux et de proposer une réflexion qui pourra être reprise et prolongée par les personnes concernées. On n'y trouvera donc pas de réponses toutes faites, mais des pistes de réflexion qui apporteront un éclairage différent sur des situations vécues quotidiennement par les intervenantes et les intervenants et qui permettront à chacun et à chacune de se situer face aux enjeux soulevés. Nous avons écrit que les codes de déontologie ne permettent pas de solutionner les problèmes éthiques vécus par les intervenantes et les intervenants, au mieux ils balisent certains comportements que devraient avoir les professionnels envers leurs clients ou usagers - en l'occurrence ici un ou des membres d'une famille ou celle-ci tout entière - et déterminent certaines responsabilités qui leur incombent. Dans la pratique concrète, ils sont peu utiles car ils ne permettent pas aux personnes de prendre en considération l'ensemble des éléments constitutifs du problème rencontré. Dans la solution d'un problème éthique spécifique, on ne peut pas appliquer des règles déontologiques de façon mécanique. Chaque personne est donc renvoyée à elle-même, à sa propre conscience qui doit analyser la situation et lui trouver une solution satisfaisante du point de vue de l'éthique. Le guide que nous proposons présente une façon particulière d'aborder les enjeux éthiques. Ce faisant, il permettra aux intervenantes et aux intervenants de s'approprier une démarche réflexive qui pourra leur être utile dans la résolution des problèmes rencontrés par la suite dans leur travail. Pour marquer la spécificité de ce guide, nous présenterons quelques définitions qui permettront de mieux comprendre quelques termes appartenant à l'«univers» de la morale et de l'éthique.

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3.

Quelques définitions:

déontologie, morale, éthique

Notre intention n'est pas de proposer une discussion savante sur les termes déontologie, morale et éthique, ni d'entrer dans une polémique concernant l'utilisation que des auteurs font de ceux-là, mais de présenter succinctement comment nous les définissons et les utilisons. Ainsi, le lecteur et la lectrice seront en mesure de mieux comprendre la perspective conceptuelle que nous adoptons dans ce guide. 3.1 Déontologie

Les mots grecs «deon»-«deontos», d'où origine le terme déontologie, signifiant «ce qu'il faut faire» nous indiquent déjà la fonction impérative que joue cette dernière. Historiquement, la déontologie a été associée aux pratiques professionnelles. Nous pouvons considérer qu'elle est le principal mode de régulation de l'agir professionnel, en ce sens qu'elle veut moraliser les pratiques professionnelles. Le plus souvent, elle s'exprime dans des codes où l'on retrouve l'ensemble des devoirs auxquels un professionnel doit se soumettre. Ces règles constituent les repères de base qui structurent le rapport du professionnel avec sa profession, la société, son employeur, ses collègues de travail et son client. Avec ces codes, on vise un double objectif: assurer la qualité de l'exercice d'une profession, par une certaine standardisation des comportements considérés comme appropriés, et la protection de ceux et celles qui utilisent les services d'un professionnel. Au Québec, les codes de déontologie se situent quelque part entre la morale et le droit. De la morale, ils retiennent l'appel à certaines valeurs que l'on promeut et que les règles veulent rendre effectives. Par contre, le manquement à ces règles est sanctionné par le comité de discipline de l'ordre professionnel concerné, ce qui leur confère une dimension légale. Un problème est d'ordre déontologique lorsque ce sont les règles du code qui ont été enfreintes, soit par le comportement d'un professionnel ou par ses attitudes.

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3.2

Morale

Étymologiquement, le mot morale vient du latin «moralis» et désigne ce «qui a trait aux mœurs, au caractère, aux attitudes humaines en général et, en particulier, aux règles de conduite et à leur justification.»ll La morale ainsi comprise réfère aux règles et aux normes qui précisent quels sont les comportements et les attitudes acceptables et inacceptables pour l'être humain. Le plus souvent, la morale met en scène un Bien à réaliser et un Mal à proscrire : Bien et Mal étant considérés comme des absolus. Elle promeut également certaines valeurs que les règles et les normes ont pour objectif de rendre opérationnelles dans la vie concrète des personnes vivant en société: règles et normes étant des intermédiaires entre la réalité des actions concrètes et les valeurs qui sont des références plutôt idéales. Au contraire de la déontologie, qui concerne seulement les comportements et les attitudes des professionnels dans le cadre de leur travail, la morale s'adresse à l'ensemble des comportements des personnes appartenant à un groupe social. C'est en fait le code social auquel un groupe particulier adhère dans la vie de tous les jours, code qui régule la vie individuelle et collective des membres de ce groupe. Ce code moral est intégré d'une façon différentielle par les personnes auxquelles il s'adresse. Nous pouvons dire que chaque personne peut vivre la morale véhiculée dans sa société d'une façon plus ou moins personnelle, pouvant prendre une distance d'avec certaines règles ou vivant certaines valeurs différemment de ce que la règle prescrit. Cela nous amène à distinguer la morale comme ensemble constitué de règles et de normes en référence à des valeurs, le code moral, de la vie morale, les manières particulières dont les acteurs sociaux vivent leur rapport à la morale. En terminant ce point, soulignons le fait qu'au Québec, comme dans plusieurs autres sociétés modernes, il existe plusieurs morales qui cohabitent - la plupart du temps - harmonieusement, mais qui peuvent parfois se confronter. Ce pluralisme moral peut 17

expliquer le désarroi que vivent certaines personnes qui y sont confrontées, désarroi qui tient souvent d'une difficulté à choisir parmi les morales qui circulent au sein de la société et de la culture. 3.3 L'éthique

Au plan étymologique, l'éthique ne se distingue pas de la morale puisque «moralis» est une traduction latine du mot grec «ta èthica» 12. C'est historiquement, dans l'utilisation que les auteurs ont fait de ces mots, qu'ils en sont venus à référer à des significations différentes. Pour le propos de notre guide, nous donnerons à l'éthique une double signification. L'éthique sera entendue d'abord comme une réflexion critique sur le contenu de la morale et de la déontologie. Une réflexion qui consiste à évaluer ce que propose une morale particulière: les valeurs, les règles et ce qui les fonde. L'éthique peut également évaluer la vie morale des personnes au sein d'une société. Elle peut, par exemple, essayer de comprendre comment les acteurs d'une société vivent leur rapport à la morale et en faire une évaluation critique. Elle peut alors proposer une nouvelle organisation de la morale sociale. L'éthique concerne également une autre dimension. Elle peut s'appliquer au vécu existentiel de la personne, à son cheminement individuel. L'éthique désignera alors le processus par lequel une personne devient un sujet moral. Au lieu de se soumettre aux règles morales, une personne peut remettre celles-ci en question et acquérir une autonomie à leur égard. Devenir sujet éthique consiste à prendre une distance critique par rapport à la morale sociale et à s'inscrire dans une recherche de ses valeurs personnelles et des raisons qui fondent ces valeurs. L'éthique consiste alors à vivre son rapport à la morale sur un mode d'authenticité.

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4.

L'éthique et l'intervention

psychosociale

Dans leur travail, les intervenantes et les intervenants psychosociaux sont régis par des règlements internes aux organismes qui les emploient, par des codes d'éthique institutionnelle!3, par des codes de déontologie pour celles et ceux qui font partie d'un ordre professionnel et par les différentes morales auxquelles adhèrent ces personnes. Dans la pratique de l'intervention, dans l'expérience, les personnes construisent un savoir nouveau qu'elles ne théorisent pas nécessairement, mais qui peut être le lieu de l'élaboration d'une éthique qui leur servira de repère pour accomplir leur travail. Une éthique qu'elles développeront et qui servira d'assise dans leur rapport à autrui et dans leur conduite professionnelle. Pour élaborer cette éthique de l'intervention, les codes ne sont d'aucune utilité, même s'ils doivent continuer à baliser la pratique professionnelle. Elle se construit dans l'interrogation qui surgit de la rencontre avec des personnes en souffrance, dans des situations souvent inédites: que dois-je faire? comment me comporter avec autrui? quel est le meilleur moyen pour aider cette personne? Ces questions renvoient les intervenantes et les intervenants à eux-mêmes, à la mise en jeu de leur propre morale qui doit être questionnée à la lumière de la réalité qui s'impose à eux. C'est donc dans l'action elle-même que va s'élaborer cette éthique. L'éthique de l'intervention est donc à inventer, d'abord par soi-même, dans la recherche de ce qui fait sens pour soi dans la pratique d'intervention, puis avec les autres qui partagent nos expériences de travail, dans une recherche commune d'un sens qui pourra être partagé. Mais, elle devra se négocier à l'intérieur des paramètres de l'institution dans laquelle ont lieu les interventions. Se négocier ne veut pas dire faire des compromis, mais intégrer la dimension institutionnelle dans la réflexion sur cette éthique. Ce qui peut également dire un questionnement de l'institution, de sa mission et de ses règles. Cette éthique de l'intervention suppose le courage de la liberté, courage dont sont capables les personnes qui 19

font ce difficile travail d'aider autrui. Une éthique de l'intervention qui nous introduit à l'espace clinique, espace d'aide et d'accompagnement, qui est celui revendiqué par la majorité des personnes que nous avons rencontrées. Le guide de réflexion éthique que nous proposons pourra, nous l'espérons, aider à élaborer cette éthique en favorisant le questionnement et le dialogue sur les principes qui devraient guider les actions des intervenantes et des intervenants. 5. Un enjeu éthique

Dans les chapitres de ce guide, nous présenterons certains enjeux éthiques qui ont été mis au jour lors de notre travail d'analyse des discours des personnes que nous avons rencontrées. Il nous faut maintenant préciser ce que nous entendons par enjeu éthique afin que la lectrice et le lecteur connaissent ce que signifie cette expression. Nous en avons esquissé une première définition au mOInent de présenter le cadre de la recherche, nous l'élaborerons davantage. Un enjeu, nous dit le dictionnaire, c'est ce que l'on peut gagner ou perdre. Dans l'enjeu éthique il y a donc quelque chose qui peut se perdre ou se gagner, quelque chose qui est mis en péril. Par exemple si dans une situation particulière on précise que la dignité humaine est en jeu, c'est qu'elle peut se perdre, c'est qu'elle est en danger. Comment faire maintenant pour déterminer ce qui peut se perdre, pour déterminer ce qui est mis en péril? Dans notre perspective, un enjeu éthique peut se situer sur plusieurs plans.14 Comme nous l'écrivions précédemment, la morale est constituée de règles et de normes qui réfèrent à un Bien et à un Mal, règles et normes tentant d'actualiser des valeurs dans des actions particulières. Quand il s'agit de choisir quel comportement adopter, quelle action à faire, quelle attitude à avoir envers autrui, il peut y avoir un enjeu éthique dans le choix: a) de cette action, de ce comportement ou de cette attitude; b) des règles qui vont les baliser; c) des valeurs à promouvoir; d) des différentes représenta20

tions qui donnent sens à ces valeurs, à ces règles et à cette action, comportement ou attitude. Si l'enjeu éthique réside dans l'ensemble des choix à effectuer selon ces quatre plans, il existe également dans l'articulation de ces plans entre eux. L'action à faire reflète-telle les règles qui la balisent et les valeurs promues? Est-elle en lien avec ma façon de «voir» l'intervention, de considérer les personnes? Ma façon de «voir» les personnes est-elle acceptable? Ces questions montrent comment un enjeu éthique peut référer à un ensemble d'éléments qui sont liés entre eux. Tout au long de notre guide, quand nous référerons à un enjeu éthique, c'est de cette quadruple perspective que nous l'entendrons. Dans certains cas l'enjeu éthique se situera au niveau des valeurs, dans d'autres à celui des représentations qui justifient les actions à faire, ou encore au plan de la règle ou de l'action. 6. Un guide de réflexion éthique

Ce guide est divisé en quatre chapitres qui proposent un cheminement identique: une première partie rend compte de ce que les intervenantes et les intervenants nous ont dit lors des entrevues que nous avions réalisées auprès d'eux; une seconde partie propose, en prenant appui sur la première, une réflexion où nous présentons les enjeux éthiques soulevés dans le discours des intervenantes et des intervenants; enfin, dans une troisième partie, nous proposons un ensemble d'ateliers qui permettent à ceux et celles qui le désirent de prolonger leur réflexion. Dans un premier chapitre, nous présentons comment les intervenantes et les intervenants perçoivent le contexte des interventions auprès des familles. Une première partie de ce chapitre est consacrée à la présentation de l'intervention psychosociale en général et plus spécifiquement auprès des familles. Les représentations de l'agir professionnel, dans un cadre institutionnel et dans un cadre socio-Iégal seront discutées, à la lumière de la construction des intervenantes et des intervenants sur ce qui fait sens dans leur pratique. Dans l'intervention, une dimension spécifique, la prise de décision, entre particulièrement en ligne de compte. Une première question se pose alors: prend-on des décisions, et, si oui, 21

qu'est-ce qui les légitime? Au nom de quoi prend-on telle décision plutôt que telle autre? Et plus encore, quels enjeux d'ordre éthique les prises de décision, point nodal des pratiques d'intervention en général, soulèvent-elles? Dans un second chapitre, nous abordons les représentations des familles. Nous observons qu'un fossé apparaît progressivement entre une représentation idéalisée de « la famille» et celles, multiples, des familles rencontrées tout au long de sa pratique. Ce fossé est décrit en terme de « défaut» ou de « manque» que semblent incarner les familles réelles face à une telle image. Dans une telle perspective, l'intervention pourrait consister à vouloir adapter ces dernières au modèle. Or, comme les intervenants le précisent, le réel remet l'idéal en question, au point où l'enjeu devient celui de la prise en compte du réel vécu par les familles rencontrées au quotidien plutôt que celui d'une visée de «normativité » sociale des familles. Le troisième chapitre s'intéresse aux valeurs promues par les intervenantes et intervenants psychosociaux. Chez les mêmes personnes ou entre elles, des valeurs personnelles peuvent entrer en conflit avec des valeurs professionnelles ou même organisationnelles. Il en va de même des valeurs des intervenants, dans leurs rapports avec les familles rencontrées. Les conflits de valeurs peuvent ici introduire l'enjeu éthique du choix des valeurs à prioriser de même que de ce qui les fonde ou les légitime. Des questions restent ouvertes: doit-on respecter les valeurs des personnes ou le respect des personnes elles-mêmes peut-il aller jusqu'à la remise en question de leurs valeurs, si ces dernières vont à l'encontre de ce que la société attend des familles? De même, les valeurs des personnes ne risquent-elles pas d'être en opposition avec d'autres plus primordiales telles que celles du sens de l'être humain, de la dignité humaine, etc.? Le dernier chapitre traite du savoir qui se développe dans la pratique et de la subjectivité en jeu dans la construction même de ce savoir. Ce savoir construit en lien direct avec l'expérience réelle de l'intervenante ou de l'intervenant n'est pas sans poser à ces 22

derniers la question même de leur rapport avec l'idéal social de départ. Cet idéal est progressivement abandonné au profit d'un idéal «d'aide et d'accompagnement». Mais, même cet idéal d'aide peut être battu en brèche. En effet, le contexte actuel de travail est davantage susceptible de susciter des motifs d'insatisfaction à ce niveau, annulant tout projet d'aide, cette dernière étant soumise aux fonctions sociales de contrôle et de surveillance avec lesquelles elle entre en opposition. Des enjeux éthiques spécifiques sont ici en cause, dont rend compte ce chapitre, et à propos desquels il propose une réflexion éthique, tout comme l'ont fait les chapitres précédents. Par exemple, un tel contexte ne pourrait-il pas être malgré tout propice au développement d'une position éthique, où, soucieux des enjeux de la loi symbolique, on s'interroge sur la position des sujets dans leur rapport à cette loi? Nous espérons que ce guide répondra aux attentes des intervenantes et des intervenants préoccupés par des questions d'ordre éthique qu'introduit leur pratique. Nous souhaitons qu'une telle réflexion les aide dans leurs interventions dont les dimensions éthiques, particulièrement dans le cadre de la prise de décision, mettent en lumière le fait que la relativité des choix à effectuer peut avoir pour guide l'éthique de la personne impliquée, au delà des garanties apportées par les codes de déontologie professionnelle ou institutionnelle.
Philippe Engelhard. L 'homme mondial, Les sociétés humaines peuvent-elles survivre?, Paris, Arléa, 1996, page 90. En référence à l'ouvrage de Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation », Paris, PUF, 1967, et à l'ouvrage de Charles Taylor, Le malaise de la modernité, Paris: Éditions du Cerf, 1994. Nous reprenons ici la présentation de la problématique telle qu'elle apparaît dans un article publié dans les Actes du 4 e Symposium québécois de recherche sur la famille. ACSSQ, Un parti pris pour la famille, Document d'orientation de l'Association des Centres de services sociaux du Québec, juin 1992, p. 4. Voir, entre autres, N. S. Hinkeldey et A. R. Spokane. «Effects for pressure and legal guideline clarity on counsolor decision making in legal and ethical conflict situations», Journal of counseling and development, 64, 1985, p. 240245.

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6

10 Il 12 13

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Ces régions sont de type urbain (les villes de Montréal et de Québec), semiurbain (l'Estrie ainsi que le Saguenay et le Lac-St-Jean), et enfin rural (BasSt-Laurent et Gaspésie). Les Centres locaux de services communautaires (CLSC) ont pour mission, « d'offrir, en première ligne, à la population du territoire qu'ils desservent, des services de santé et des services sociaux courants, de nature préventive ou curative, de réadaptation ou de réinsertion ». Quant aux Centres de protection de la jeunesse, leur mission, qui se rapproche par certains aspects de celle des AEMO, est « d'offrir, dans la région, des services de nature psychosociale, y compris des services d'urgence sociale requis par la situation d'un jeune en vertu de la loi, ainsi qu'en matière de placement d'enfants, de médiation familiale, d'expertise à la Cour supérieure sur la garde d'enfants, d'adoption et de recherche des antécédents biologiques ». Quant aux Centres de réadaptation, qui travaillent étroitement avec les Centres de protection de la jeunesse, leur mission est «d'offrir des services d'adaptation, ainsi que de réadaptation et d'intégration sociale, à des personnes qui, en raison de leurs déficiences physiques ou intellectuelles, de leur difficultés d'ordre comportemental, psychosocial ou familial, ou à cause de leur alcoolisme ou autre toxicomanie, requièrent de tels services, de même que des services d'accompagnement et de support à leur entourage ». Voir à ce sujet le lexique du Ministère s de la Santé et des Services sociaux du Québec, tel que présenté à son site internet, http://206.167 .52.1/fr/organisa/RepEtab.nsf/etabregion?Open View « Grounded Theory ». Voir à ce propos l'ouvrage suivant: Glaser, Barney G. et Strauss, Anselm L. The discovery of Grounded Theory strategies for qualitative research, Chicago: Aldine Publishing, 1977, 271 p. L'analyse éthicologique est une méthode d'analyse de contenu de textes à teneur morale ou éthique développée par le professeur Pierre Fortin de l'UQAR. Elle permet d'analyser un discours moral ou éthique et de rendre compte des enjeux qu'on y retrouve. Pour en savoir plus sur cette méthode, on peut consulter son livre La morale L'éthique L'éthicologie, Sainte-Foy, PUQ, ColI. Éthique, 1995, 124 pages. Paul Robert. Le Petit Robert, dictionnaire, Paris, Les Dictionnaires Le Robert, 1986, page 900. Éric Weil. art. «morale», Encyclopœdia Universalis, tome 15, Paris, 1995, page 743. En grec: 'ta 1l8tKa Nous n'entrerons pas ici dans la discussion sur cette appellation «code d'éthique». Nous tenons cependant à préciser que ces codes sont plutôt des codes de droits des «usagers». Dans la perspective que nous adoptons, l'éthique ne peut s'inscrire dans des codes. Dans cette partie, nous nous inspirons de la définition d'un enjeu éthique, celle de Pierre Fortin, formulée différemment dans plusieurs de ses ouvrages. Voir à ce sujet, Fortin, Pierre, La morale, L'éthique, L'éthicologie, Québec, Presses de l'Université du Québec, 1995, 124 p.

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CHAPITRE I

INTERVENIR AUPRÈS DES FAMILLES: LES REPRÉSENTATIONS D'UNE PRATIQUE
Marie Beaulieu