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JACQUES HASSOUN

270 pages
Ce numéro rend hommage à celui qui fut l'un des cinq membres fondateurs du Cercle freudien, et participa activement au premier comité de rédaction de la revue. Jacques Hassoun se déclarait psychanalyste et écrivain. La transmission, selon lui, ne pouvait être séparée de la transcription. Son parcours d'écriture est indissociable de ses trajets dans le politique et dans le psychanalytique.
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Jacques Hassoun

Che vuoi ? Nouvelle série n° 12, 1999
Revue du Cercle Freudien

Comité de Rédaction: Michèle Abbaye, Patrick Belamich, Alain Deniau, Olivier Douville, Jean-Pierre Lehmann, Carine Tiberghien Directeur de Publication: Alain Deniau Couverture: Charlotte Vimont Secrétaire de rédaction: Brigitte Prout Editeur: L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris Alain Deniau, 91, rue du Cherche Midi - 75006 Paris pour 1 an (2 numéros) 230 FF 270 FF pour 2 ans (4 numéros) 450 FF 490 FF
Les textes proposés à la revue sont à envoyer à

L'abonnement: France Etranger, Dom Tom

A paraître: Che vuoi ? n° 13 Printemps 2000 : Le mouvement Quelle liberté? Publié avec le concours du Centre National du Livre Dépôt légal 1999 L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-8731-9

ISSN 0994-2424

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 12, 1999

Jacques Hassoun

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

SOMMAIRE
Editorial
Pour Jacques Hassoun

9 Il

I - Le psychanalyste engagé dans le politique
Une amitié ordinaire
Francis Hofstein Correspondance avec Maurice Godelier Un juif laïque Claude Sahel Fin-de-siècle, Paris: Actualités d'un malaise Georg Garner

17 23 37 49

II - Mémoire et exil
L'Histoire à la lettre
Cécile Wajsbrot La cassure d'Auschwitz Monique Novodorsqui Evocation d'Alexandries Claude Spielmann Alexandries : Fiction d'une ville natale Corinne Alexandre-Garner Juifs du Nil, Images de l'invisible Carole Naggar Un avènement Miren Arambourou Un truchement nous manque Alice Cherki Ou du sujet aux prises avec l'Histoire Olivier Douville Entre langue, exil et perte
Okba Natahi

67 73 83 93 109 123 129 137 149

III - Le clinicien de la psychanalyse
L'au-delà des Indes Alain Deniau Passions mystiques et passion christique Jean-Pierre Lehmann L'objet obscur du mélancolique Michèle Abbaye Point ultime de déliaison, le suspens de l'amour Jean-Pierre Lehmann Haïr la chose Jean-Mathias Pré- Laverrière

157 167 181 189 195

IV - Avec Jacques Hassoun
L'éveil du printemps
Jacques Félician Mehr Licht! Anne Longuet Marx Le précoce qui dure longtemps Fadel M'rad

203 215 217 222

V - Bibliographie de Jacques Hassoun VI - Cabinet de lecture
Ecole Freudienne, Savoir de la Psychose de A. Biton et autres. Lecture par Olivier Douville
La Science au risque de la Psychanalyse de R. Gori et Ch. Hoffmann Lecture par Olivier Douville Anatomie de la troisième personne de G. Le Gaufey Lecture par Chantal Maillet Vestiges du Dieu par J. M. Hirt Lecture par Okba Natahi

247

251

257

263

EDITORIAL

Pour rendre hommage à celui qui fut l'un des cinq membres fondateurs du Cercle freudien et participa activement au premier comité de rédaction de la revue, nous avons choisi de consacrer ce numéro à ses écrits. Jacques Hassoun se déclarait psychanalyste et écrivain. Il n'était pas moins important à ses yeux d'être membre de la Société des gens de lettres que d'une association d'analystes. La transmission, selon lui, ne pouvait être séparée de la transcription. Son parcours d'écriture est indissociable de ses trajets dans le politique et dans le psychanalytique. Pour lui, il était évident qu'inerte, la transmission ne transmet rien. Pour s'effectuer, elle requiert appropriation et réécriture. Plus d'une fois la métaphore du palimpseste revient sous sa plume, laissant transparaître son souci de laisser toujours en travail les réinscriptions nécessaires au maintien de la vie. Kulturarbeit pas moins indispensable pour le sujet que pour le collectif dont il est partie prenante et sans lequel il ne pourrait exister. La multiplicité des rencontres et des genres littéraires était pour lui un moyen fécond de poursuivre ce travail. Notre projet dans la construction de ce numéro de Che Vuoi ? est de transmettre aux lecteurs le désir de lire ou de relire les écrits de celui qui fut aussi un lecteur impénitent et dont une des grandes souffrances au cours de cette dernière année fut de ne plus avoir la capacité de lire. La rédaction 9

Pour Jacques Hassoun,

L'ancienne équipe rédactionnelle de Che Vuoi ? a souhaité se joindre à l'hommage rendu à Jacques dans ce numéro. Certains membres de ce comité de rédaction participent à titre personnel à l'écriture de ce numéro, mais il nous a paru nécessaire de donner un témoignage collectif. Jacques ne s'était pas présenté sur la liste de ceux que le Cercle freudien devait élire pour assurer la transformation du journal Che Vuoi ? (demande du Cercle, rappelons-le). Il fut coopté par une équipe qui ne se voyait guère fonctionner sans lui. Son engagement dans l'écriture, sa connaissance des milieux éditoriaux, étaient précieux alors que la transformation du journal en revue s'avérait délicate. Jacques et Pascale ont su nous trouver un éditeur, chose peu aisée de nos jours et Jacques accepta de surcroît le poste ingrat mais ô combien nécessaire de trésorier de la revue; poste qu'il assuma sans plaisir mais avec une rigueur exemplaire. Bien entendu sa participation à la revue n'aurait su s'arrêter là, nous ne l'avions pas choisi pour ces seules tâches matérielles. Le temps de la revue a coïncidé avec un temps où Jacques était extrêmement sollicité en province et à l'étranger. Il arrivait, il débarquait et déversait dans des discussions parfois bien matérielles, (combien de pages? quel article en premier ?) une foule d'idées fraîches, dérangeantes, surprenantes, agaçantes, qui nous laissaient perplexes, ahuris, (n'étions-nous pas en train de boucler le numéro ?) mais indifférents, jamais. Nous ne remercierons jamais assez Jacques de nous avoir aidés par son indiscipline même à ne pas céder aux seules exigences matérielles de la revue; à ne pas perdre de vue, grâce aux discussions que ses propositions qui nous semblaient parfois intempestives, exigeaient, la ligne éditoriale que nous essayions de soutenir.

Il

Che Vuoi ? n° 12

Les contributions de Jacques aux thèmes de la revue sont nombreuses, foisonnantes, nous connaissons tous son désir d'écrire, de transmettre mais il semble nécessaire de souligner ici un de ses engagements bien particuliers dans la fabrication des numéros. Jacques était un grand lecteur en même temps qu'un écrivain, un lecteur attentif et généreux, le cabinet de lectures de Che Vuoi ? en témoigne largement; il savait trouver le livre délaissé, oublié, il savait faire apparaître des associations insoupçonnées à première lecture, (ou à lecture moins engagée) entre des ouvrages contemporains, débusquer des relations inattendues, faire vibrer les textes. Jacques aimait et savait être un passeur Nous aimerions attirer l'attention des lecteurs de Che Vuoi ? sur ces morceaux choisis dans la littérature d'aujourd'hui, analytique ou non, par Jacques lui-même; il nous semble qu'il parlait qu'il voulait transmettre aussi, de cette manière. Jacques écrivait, Jacques lisait, merci, au revoir Jacques.

Le précédent Comité de Rédaction

12

I - Le psychanalyste engagé dans le politique

L'ORDINAIRE du psychanalyste
De Mai 1973 n° 1 à Avril 1978 n° 12

« Qu'est-ce que l'écriture sinon l'enveloppe d'un dit qui essaye de se frayer un chemin et qui tâtonne, bref une production et un produit tout à la fois. Il faudrait quand même comprendre que ce mouvement sans cesse renouvelé n'existe que pour permettre à une idée de se préciser. C'est à reprendre tous les thèmes qui me ramènent à ce que je pense être essentiel pour ma propre compréhension de tel phénomène (de tel processus) que je pourrais peut-être arriver à désigner ce qui me fait fonctionner comme analyste... et contribuer à une théorisation de l'inconscient (et non pas mise en fiches ou dogmatisation du discours: théorisation). » p. 98 « Lettre anonyme », n° 2 de l'Ordinaire du psychanalyste

«Eh bien, mes chers Sigismond, à votre corps défendant, vous avez été ma secte ». (00')p. 70 «Votre milieu, l'accueil que vous avez pu me faire, m'a permis... comment dirais-je ?.. de patienter, c'est-à-dire de pouvoir stationner dans (l'infinitif de) la position d'analyste. Milieu de vie, de sur-vie, et d'amour, ou d'amitié, je vous ai aussi longtemps cru dans l'opposition. De cette opposition qui désignerait Lacan comme Majesté. A quel crypto vous ai-je apparenté? Marrane? Sabbatéen? Ou partagiez-vous le destin de l'infortuné pragois ? Que vous soyez lacanien, et de bon teint, personne n'en doutait. Mais comment n'avez-vous pas perçu qu'ici ou là, chez beaucoup, vous avez éveillé la crainte, l'espoir et le désespoir que L'Ordinaire ne représente une anti-institution fidèlement institutionnelle. Une contre-institution. Tout contre, comme dirait Sacha Guitry. Pas Nacht. Espoir et désespoir, milieu de vie et de survie, poubelle et cassette, lieu d'amour et de possibles transgressions des lois de la convivialité, c'est ainsi que, pour ma part, lecteur et auteur fidèle, j'ai longtemps perçu L'Ordinaire. y a-t-il eu une horde Ordinaire? Peut-être, mais dans ces conditions il faudrait considérer que nous étions tous comme frères d'une horde à potentialité suicidaire-meurtrière. Comme n'importe quelle autre institution»

p. 70-71 «Marranes - Sabbatéens - Frankistesu.» n° 12
L'Ordinaire du psychanalyste 16

Une amitié ordinaire
Francis Hofstein

Nul coup de tonnerre, de foudre ou d'éclat ne marque dans ma mémoire les circonstances de ma rencontre avec Jacques Hassoun. Elle eut certainement lieu, comme une enquête ou une recherche de témoins le prouverait, mais sans rien changer à son intemporalité de fait, car son récit ne saurait rendre compte de ce qu'elle fut en réalité: la poursuite d'un compagnonnage dont l'origine était bien plus ancienne que la nôtre. Une amitié se renouait, dans l'évidence d'une identité commune et d'une connivence forgées au cours des siècles par une langue où nous avions le même nom. Formé des mêmes consonnes, à charge pour nous d'y ajouter ou non des voyelles. A ce degré de certitude de la connaissance de l'autre, où les points communs (consonnes) ne dissimulent ni les différences ni les différends (voyelles), le respect de l'autre s'impose, et se refuse toute utilisation destructrice de ce savoir contre lui, quitte à vérifier par une plaisanterie, un bon mot ou une élaboration théorique l'existence d'une rivalité que, par prévenance de l'autre, le sourire ou le rire annonce et dénonce du même pas. Ainsi allions-nous, de réunions de travail en réunions amicales, sérieux, sincères et joyeux, abordant de préférence les sujets qui reliaient la psychanalyse au champ politique, au champ social et à nos sociétés d'analystes, mais soucieux de clinique et plus attirés par la justice et les humbles que par le carriérisme et les puissants. Trop papillons peut-être, mais le plaisir de réfléchir et d'être ensemble sans exclusive s'accompagnait d'un réel travail, et la forge aux idées rougeoyait sous le feu des débats et la passion du 17

Che Vuoi ? n° 12

dire, du vrai, de la vie. Nous campions à la fois au coeur et sur les frontières de l'Ecole Freudienne de Paris, et là s'est lentement élaboré L'Ordinaire du psychanalyste, à partir d'une idée qui m'était venue vers la fin de l'année 1969, dans un contexte que j'ai longuement commenté dans la dernière livraison de notre revue. Il n'y eut ni grands débats ni constitution d'une équipe ou d'un bureau. Seulement Les Mains Libres et une réunion informelle et ouverte où se dessinèrent son nom et ses premiers auteurs. L'engagement de Jacques dans l'aventure faisait si peu de doute que Lacan s'en servit comme messager. Ce fut donc par son
truchement

- un

mot qu'il

affectionnait

qu'un psychanalyste du directoire

déférence envers ses analysants - lui avait demandé d'excommunier
L'Ordinaire et que lui Lacan avait bien sûr refusé et m'assurait de son soutien. La revue, qui n'avait de réellement singulier que la non-signature de ses articles et son fonctionnement strictement bipolaire, ne modifia en rien notre compagnonnage, nos liens, nos échanges. Et si nos routes divergèrent à la fondation du Cercle Freudien, où je ne fus jamais convié, la relation ne cessa pas pour autant. Il m'adressa des patients, me sollicita pour Patio et surtout, seul de tous mes amis psychanalystes, il lut tout ce que j'écrivais. Un temps, je fis de même, mais fus moins fidèle. Nous n'en parlions jamais, autant pour éviter l'échange factice et le compliment inutile que pour ne pas raviver une blessure qui tenait à l'écriture. Il y revint lors de notre dernière rencontre studieuse, à Nancy, nous rendions hommage à Lucien Israël. Il avait oublié que je devais ma présence à ce colloque et, me repérant dans la salle, lieu de suivre ses notes, attaquait sur le « style infect» dont qualifié dans L'Ordinaire 2 son texte de L'Ordinaire 1. où lui au fut

-

-

que Lacan m'informa

dont je tairai le nom par

Rappelons ici que, par principe, L'Ordinaire n'utilisait ni « nègre» ni réécriture. Je limitais mon travail d'édition aux fautes d'orthographe, de grammaire et de ponctuation et ne faisais appel aux auteurs qu'en cas d'incompréhension de tout ou partie de leur texte. Certains le reprenaient et corrigeaient, d'autres m'expliquaient et me laissaient le soin des modifications et quelques-uns prirent I'habitude de me confier la rédaction ultime

18

Une amitié ordinaire de leur travail. A cause de l'absence de signature, tous les textes étaient conservés, dûment signés par des auteurs intégralement responsables d'un écrit qu'ils étaient libres de revendiquer nommément et, après le délai de rigueur, de republier à leur guise, en conservant ou non les traces de mon passage sur des écritures dont j'ai toujours scrupuleusement respecté le style, même quand elles en étaient totalement dépourvues. Beaucoup firent là leurs premières armes et s'il s'en trouva quand même un ou deux pour me reprocher d'avoir dénaturé leur pensée, la plupart se trouvèrent satisfait de l'expérience. Notamment ceux qui ne se contentèrent pas d'un article en passant, mais s'investirent dans un travail dont L'Ordinaire leur fournissait le prétexte, le soutien et le support. Jacques, ce n'est pas un secret, fut de ceux-là, mais je ne lui ai jamais révélé le nom de l'auteur du jugement qui l'avait blessé, et il ne me l'a jamais demandé. Je lui ai toujours su gré de cette marque d'estime, mais je sais qu'il m'en voulait de ma discrétion. Parmi les gageures que soutenait L'Ordinaire, l'une consistait à favoriser de page en page et de textes à textes un débat dont le développement tisserait à travers la revue une trame théorique plurivoque, dans laquelle auteurs et lecteurs avaient toute latitude d'insertion. Mais il n'était pas question de livrer un nom, a fortiori à un ami, un membre de la toute petite confrérie des analystes que je respecte. L'Ordinaire devait faire miroir, renvoyer à l'écrit le règlement du conflit, déplacer la réaction de l'affect" vers la réflexion. Même si Jacques pouvait considérer à bon droit que cette qualification de son écriture relevait plus de l'attaque ad hominem que du commentaire, et valait duel. Mon silence aurait renforcé ce moment de vacillation narcissique où quelque chose de l'être, touché dans ses investissements, hésite et souffre, s'il ne s'était accompagné d'une demande de textes et de sa signification implicite: plutôt que de céder à la haine, où nous nous serions perdus, il lui fallait travailler son style, et donc écrire contre lui, et non contre son censeur. La suite m'a donné raison, même si elle ne l'a pas délivré de son imperfection, un autre de ces signifiants qui, au sein du judaïsme, nous liait. Et si ce fut une trahison, eh bien j'en endosserais la faute, en souvenir de sa candeur rouée, de sa culture métèque, de son 19

Che Vuoi ? n° 12

indécrottable foi en l'humain, ou de mon élection au titre de témoin de ses passions adolescentes. Opérée par Jacques avec la gravité de l'enfant et le regret de l'adulte, cette élection eut d'abord le don de m'agacer. Elle m'assignait à résidence chargé de mission, mais quand je compris comment je lui étais énigme, et comment, comme moi et pas comme moi, sa psychanalyse l'avait à la fois fortifié et fragilisé, je cessais de me formaliser. Il avait besoin de savoir où me trouver et besoin de me savoir en liberté, et, de Strasbourg à Carpentras, en passant par Cerisy, Mirabel, le moulin d' Andé et Paris, j'ai gardé, à distance, ma place et la sienne, dans cette amitié qui n'a pas plus de fin qu'elle n'a eu de commencement.

20

Meurtre du père Sacrifice de la sexualité
Approches anthropologiques et psychanalytiques

Sous la direction de Maurice Godelier Jacques Hassoun éd. ARCANES, Les cahiers d'Arcanes, Paris, Strasbourg 1996, ,

Les lettres échangées entre Jacques Hassoun et Mawice Godelier ont été publiées dans le livre issu du Séminaire Meurtre du Père Sacrifice de la sexualité où anthropologues et psychanalystes se sont rencontrés. La lettre de Jacques Hassoun est sous une forme inédite, ayant été ensuite partiellement réécrite. Elle est donnée dans sa version originelle spontanée. Nous remercions Maurice Godelier et les Editions Arcanes d'avoir autorisé leur reproduction.

Maurice Godelier à Alain Deniau

Paris, le 10 Septembre 1999

Cher Monsieur, En juin j'étais débordé de travail et j'ai eu un petit incident de santé et en juillet je suis parti à l'étranger. Je viens de rentrer et je reprends contact avec vous en espérant qu'il n'est pas trop tard. Bien entendu je serai heureux de participer à l'hommage que votre revue veut rendre à Jacques Hassoun. Sa maladie et sa disparition m'ont beaucoup affecté. Pendant des mois j'étais paralysé en moimême face à cette maladie qui l'emportait. Quelques jours avant son décès je lui ai téléphoné et il a eu à peine la force de dire « Maurice je survis seulement ». Je vous ai joint les deux lettres qui avaient matérialisé notre désir de créer un séminaire où on confronterait des matériaux et des analyses venant des pratiques des anthropologues et des psychanalystes. L'affaire a duré deux ans et a réuni deux fois par mois de 20 à 60 personnes. Finalement le résultat ne fut pas ce que nous attendions et, d'un commun accord, Jacques et moi, on a décidé d'arrêter l'expérience. Pour plusieurs raisons que j'essaie de résumer brièvement. D'une part les anthropologues apportaient toujours des matériaux concrets, puisés dans leurs connaissances d'une société. Les thèmes étaient le corps, l'imaginaire, le symbolique, etc... Les psychanalystes apportaient rarement des faits concrets, ils faisaient plutôt des allusions à des patients que des analyses. Le problème pour eux était de garder la confidentialité et ils craignaient que quelqu'un dans la salle reconnaisse de qui ils parlaient. Jacques était l'un des seuls à nous présenter des « vignettes» concrètes et à appuyer ses analyses sur du détail. Des psychanalystes par contre, après avoir fait rapidement allusion à des réalités concrètes, se 23

Che Vuoi n° 12

lançaient très vite dans des discours théoriques très codés qui étaient compréhensibles par des initiés, en ce sens que certains mots suggéraient telle Ecole, d'autres mots telle autre approche, mais sans aller trop loin parce que ce n'était pas non plus un débat entre psychanalystes. Donc pour ma part je ne pouvais plus continuer cette expérience et Jacques Hassoun l'a très bien compris. Il m'est apparu alors que on devrait travailler en tout petit groupe fenné sur lui-même dans lequel les gens, vraiment, disent ce qu'ils font et ce qu'ils savent et ensuite produisent un texte qui anonymise les sources et les cas. Cela ne s'est pas fait. Je ne désespère pas que d'autres occasions se présenteront pour le dialogue. Peut-être les anthropologues devraient-ils se faire passer pour des psychologues et aller travailler avec des psychanalystes psychiatres dans des institutions hospitalières et des institutions d'accueil et d'écoute. Ils seraient confrontés en même temps que le psychanalyste au discours et à la conduite des personnes qui viennent chercher secours. Ça pennettrait au dialogue d'être celui d'une équipe, s'occupant ensemble des mêmes personnes et mélangeant les points de vue pour les comprendre. Si vous voulez publier notre correspondance initiale, j'en serais tout à fait heureux. Elle avait servi à introduire le recueil sur le meurtre du père. Mais peut-être serait-ce bien de les reprendre avec les mots que je viens de vous écrire. Je suis à votre disposition, n'hésitez pas à m'appeler à nouveau. Bien cordialement,

Maurice Godelier

24

Correspondance

Maurice Gode/ier

à Jacques Hassoun

Samedi 23 mai 1992

Cher Jacques,

Le petit miracle de communication qui s'est réalisé entre nous à Moscou et ce «nous» ne désigne pas que nous deux - devrait pouvoir se reproduire. Nous sommes sortis de ces échanges avec la certitude intérieure, mais une vision encore confuse qu'il y avait absolument quelque chose à faire de notre part pour que ça se répète. C'est comme si une terre nouvelle se découvrait, à notre surprise, puisque personne ne l'attendait, mais que chacun en espérait l'existence. Dès lors, il faut prendre son courage à deux mains et s'organiser un peu mais sans trop se faire violence. On a le temps. On peut être serein, rien ne va changer tout de suite, mais tout n'est déjà plus tout à fait le même. On va chercher, toi et moi, à créer, avec des amis dont on sait qu'ils vont accueillir le projet en eux-même parce qu'il est déjà dans leur désir, un lieu de rencontre où nous allons travailler sur nos idées.

-

Je pense qu'il y a un point fondamental qui nous a unis spontanément. Nous avions probablement l'un et l'autre formulé en nous depuis longtemps l'idée que le sujet social et le sujet inconscient ne peuvent qu'émerger en même temps. C'est cela que nous devons explorer, expliciter pour en tirer toutes les conséquences. C'est cela qui doit nous servir de point d'entrée. Mais à partir de ce point d'entrée, toutes les divergences sont possibles et acceptables. Le sujet inconscient - maintenant je commence le travail sur moi-même et j'explicite mes intuitions - n'a pas de raison de précéder ontologiquement et historiquement le sujet social. Le lien social n'est pas seulement construit à partir de 25

Che Vuoi ? n° 12

l'inconscient. D'ailleurs interrogeons cette opposition. Le sujet social ne se réduit pas au sujet conscient et le sujet inconscient ne peut exister sans que quelque chose de fondamentalement social, le langage, une langue quelconque, donc partagée avec autrui, n'existe. Mais l'autre est déjà en moi avant même que je parle. Bien qu'il commence à exister autrement et à prendre mille figures à partir du moment où je parle. Je ne vais pas plus loin sur ce thème sauf à dire: le sujet inconscient et le sujet social me semblent émerger ensemble parce qu'ils n'existent que comme les deux parts mêlées, interpénétrées, d'un être social tout à fait unique parmi les autres espèces sociales. Et sa spécificité tient en ceci: que l'homme n'est pas seulement comme les autres animaux sociaux, un être qui vit en société et survit grâce à elle, forçant l'individu à constamment s'adapter à un être collectif qui le précède, l'absorbe et l'intègre. Car l'homme ne vit pas seulement en société, il produit de la société pour vivre. Et c'est là sa différence spécifique à partir de laquelle il faut penser l'émergence de l'individu et la nature profonde, double peut-être, de sa socialisation. Mais « double» en ce sens que I'homme comme les animaux sociaux doit vivre avec les autres, par les autres, pour les autres, mais qu'à la différence des animaux, il peut et doit produire la société dans laquelle il va vivre. L'individu humain n'émerge comme sujet social que lorsqu'il est armé de la double capacité de vivre en société et de produire de la société pour vivre. Mais qu'y-a-t-il à l'origine qui pousse l'homme, être naturellement social, à refaire le mode d'existence sociale que la nature lui avait donné? A mes yeux, à l'origine de ce que nous sommes devenus (Homo Sapiens Sapiens), l'homme a dû se trouver confronté à une situation biologico-sociale contradictoire. La perte de l'oestrus chez la femme, perte qui a donné aux humains la possibilité d'entrer dans un commerce sexuel « généralisé». Cette sexualité libérée ne pouvait que se heurter à des contraintes qui n'avaient rien à avoir avec elle et étaient liées aux coopérations matérielles et sociales de la vie en petite communauté. Mon hypothèse est que quelque chose de la sexualité généralisée de I'homme doit depuis lors être constamment sacrifiée.

26

Correspondance

Ce n'est donc pas le meurtre du père qui me sert de métaphore, c'est la notion d'un sacrifice de quelque chose dans la sexualité à l'état «sauvage », sacrifice qui permet précisément à l'homme d'être co-responsable avec la nature de son existence sociale, ce qu'aucune espèce animale ne fait, parce que co-producteur avec la nature de ses conditions d'existence. C'est là le fait fondamental métaculturel et métahistorique en ce sens qu'il est présent dans toutes les cultures et à toutes les époques de l'histoire et qu'il est la source commune et enfouie du sujet inconscient et du sujet social. Or un sacrifice libère des possibles. Il implique violence sur soi et sur autrui. Une violence simultanée et qui peut être suivie de vastes travaux de refoulements individuels et collectifs Mais un sacrifice qui intervient simultanément en soi et dans les autres n'est pas le meurtre d'un père dont les fils deviennent ensuite éternellement solidaires, complices et coupables. Je pense que la métaphore du meurtre du père n'est pas suffisamment métathéorique. Elle théorise quelques chose d'essentiel, mais dans le cadre de la configuration culturelle de l'univers occidental judéo-chrétien. Meurtre, refoulement, complicité et culpabilité partagées. Cette séquence nous rappelle autre chose: I'humanité toute entière coupable de ce que quelques juifs aient crucifié un prophète. Aujourd'hui il est possible qu'une nouvelle rencontre menée en toute rigueur de l'anthropologie et de la psychanalyse puisse purifier l'une et l'autre des effets non scientifiques, idéologiques, induits par les particularités de leur naissance et leur inscription dès l'origine à l'intérieur de la configuration culturelle occidentale. Peut-être les temps sont venus d'une théorie plus forte, au sens de Bourbaki, qui intègre et relativise les théories déjà là mais d'efficacité moindre. Cela m'oblige à mettre en doute qu'on puisse identifier la loi au Père. La société ne peut exister sans que tous adhèrent en quelque sorte à la croyance qu'il existe quelque part un bien commun, et que la société dans laquelle chacun vit pourrait et devrait être bonne à vivre. C'est à partir de là que je présenterai des analyses du noyau imaginaire du pouvoir, ainsi que des objets et sujets fétiches qui peuvent l'incarner. Je suis en train de mettre en évidence la double métamorphose qui permet l'inscription de l'ordre social dans le corps et se réalise par et dans l'articulation des rapports de parenté 27