Jardins au désert
440 pages
Français

Jardins au désert

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Description

La présence d'oasis dans le Sahara peut sembler une aberration écologique. Les palmeraies et les jardins qu'elles abritent sont en fait le fruit d'une conquête millénaire qui se poursuit encore aujourd'hui. Ces paysages artificiels, terroirs soigneusement façonnés et entretenus, sont l'archétype des systèmes naturels anthropisés. Cet ouvrage a été réalisé à partir d'enquêtes de terrain menées dans le Jérid tunisien, mais aussi dans le Tassili n'Ajjer (Djanet, Algérie) et l'oued Draa (Zagora, Maroc). Si cette perspective comparative révèle la diversité des pratiques et savoirs oasiens et des relations à l'environnement, elle met aussi en valeur les dynamiques locales qui se déploient au-delà de l'habituel dualisme entre tradition et modernité. Par ailleurs, plusieurs échelles d'étude, de la planche de cultures au jardin et du parcellaire à la palmeraie, permettent de souligner la variété des articulations entre facteurs écologiques, économiques et sociaux. Le Sahara cultivé n'offre pas une mais des natures oasiennes en constante évolution, construites à partir de cette richesse anthropologique.


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Date de parution 08 juin 2017
Nombre de lectures 5
EAN13 9782709923071
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

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Couverture

Jardins au désert

Évolution des pratiques et savoirs oasiens (Jérid tunisien)

Vincent Battesti
  • DOI : 10.4000/books.irdeditions.10160
  • Éditeur : IRD Éditions
  • Année d'édition : 2005
  • Date de mise en ligne : 8 juin 2017
  • Collection : À travers champs
  • ISBN électronique : 9782709923071

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http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782709915649
  • Nombre de pages : 440
 
Référence électronique

BATTESTI, Vincent. Jardins au désert : Évolution des pratiques et savoirs oasiens (Jérid tunisien). Nouvelle édition [en ligne]. Marseille : IRD Éditions, 2005 (généré le 26 juin 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/irdeditions/10160>. ISBN : 9782709923071. DOI : 10.4000/books.irdeditions.10160.

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© IRD Éditions, 2005

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La présence d'oasis dans le Sahara peut sembler une aberration écologique. Les palmeraies et les jardins qu'elles abritent sont en fait le fruit d'une conquête millénaire qui se poursuit encore aujourd'hui. Ces paysages artificiels, terroirs soigneusement façonnés et entretenus, sont l'archétype des systèmes naturels anthropisés.

Cet ouvrage a été réalisé à partir d'enquêtes de terrain menées dans le Jérid tunisien, mais aussi dans le Tassili n'Ajjer (Djanet, Algérie) et l'oued Draa (Zagora, Maroc). Si cette perspective comparative révèle la diversité des pratiques et savoirs oasiens et des relations à l'environnement, elle met aussi en valeur les dynamiques locales qui se déploient au-delà de l'habituel dualisme entre tradition et modernité. Par ailleurs, plusieurs échelles d'étude, de la planche de cultures au jardin et du parcellaire à la palmeraie, permettent de souligner la variété des articulations entre facteurs écologiques, économiques et sociaux.

Le Sahara cultivé n'offre pas une mais des natures oasiennes en constante évolution, construites à partir de cette richesse anthropologique.

Sommaire
  1. Les transcriptions des termes oasiens

  2. Introduction

    1. Des hommes et des oasis dans le désert
    2. L’innovation oasienne
    3. L’eau, l’oasis
    4. Au sujet des animaux
  3. Partie 1. La description de l'oasis, une norme

    1. Partie 1. La description de l’oasis, une norme

    2. Des espaces des palmeraies

      1. La structure du terroir
      2. Le parcellaire
      3. La structure des jardins
    1. Temps et temporalités au Jérid

      1. Le temps historique
      2. Le temps naturel
      3. Le temps quotidien
      4. Les commentaires du jardin et la fondation des oasis
    2. Hommes et plantes, l’agriculture

      1. Les plantes des jardins : le palmier dominant
      2. Le choix et l’usage des autres plantes
      3. Remarques sur les animaux
      4. La problématique unité classificatoire
    3. Les pratiques agraires des jardins

      1. Les outils
      2. Les matériels et outils mécanisés
      3. Le travail dans les jardins
      4. Un jardin d’agriculture ou une exploitation horticole ?
    4. Les jardiniers des oasis et l’organisation du travail

      1. Les travailleurs de la palmeraie
      2. Ce que l’on ne dit pas
      3. Et les femmes ?
      4. Les stratégies oasiennes
  1. Partie 2. Les révolutions permanentes des jardins

    1. Partie 2. Les révolutions permanentes des jardins

    2. Les états des jardins

      1. Développement de l’agriculture des oasis du Jérid : les outils de diagnostic
      2. Les références et la typologie des exploitations
      3. Les systèmes de cultures – états et trajectoires des jardins
    3. L’ordre des palmeraies

      1. Le zonage ou l’échec partiel du jardin
      2. La hiérarchie oasienne
  1. Partie 3. Les natures de l'oasis se croisent

    1. Partie 3. Les natures de l’oasis se croisent

    2. Les pratiques de l’espace, les espaces pratiqués

      1. Solitude et sociabilité : le jardinier dans le ghâba
      2. Parcours, représentations dans la palmeraie
      3. Esthétique, travail et farniente
    3. Les acteurs des natures oasiennes et leurs ressources

      1. Les acteurs évidents et les autres
      2. Les registres de relations au milieu oasien
      3. Du moderne et du traditionnel au Jérid
      4. L’intervention de l’État
      5. Crises et temporalités de l’oasis
    4. Conflits de représentations ou dynamiques locales ?

      1. Résistance et séduction : les jeux sur l’ethos oasien
      2. Le rendement et le jardin : une incompatibilité localisée ?
      3. Les mondes oasiens invisibles : esprits, êtes-vous encore là ?
      4. Discours et registres des dynamiques locales
  2. Conclusion. La construction des natures oasiennes

    1. L’indétermination
    2. Ressources socioécologiques
  3. Bibliographie

  4. Annexes

  5. Sigles et acronymes employés

  1. Lexique des termes oasiens employés

  2. Tables des illustrations et des tableaux

Les transcriptions des termes oasiens

Tous les mots étrangers au français sont en caractères italiques. J’ai opté ici pour un système relativement simple de transcription des mots arabes, berbères et des dialectes locaux. Restent en écriture régulière les termes couramment employés en français (comme « souk » ou « oued » et non « suq » ou « wêd ») et ceux de certains lieux (comme « Tozeur » ou « Nefta »). Signalons pour note que dans la région, Jérid se prononce jrîd ou djrîd, Tozeur tuzor, Degache dgesh, Dghoumes dghums, etc. La transcription des mots donne l’avantage à leur prononciation locale plutôt qu’à leur écriture classique (quand cette écriture existe : le tifinagh, l’écriture lybico-berbère des Touareg, n’est pas usuel).

En particulier pour le vocabulaire propre au Jérid, il ne s’agit pas de fautes, mais de prononciations particulières à la région. L’arabe dialectal comporte une nuance vocalique supplémentaire par rapport aux voyelles de l’arabe classique (a, i, u), qui est transcrite ici « e ». Les valeurs des lettres correspondent à peu près à celles du français. Les parenthèses utilisées parfois dans un mot désignent une voyelle peu prononcée et que l’on peut omettre. Ci-contre sont indiquées quelques lettres qui pourraient poser problème, ou entre crochets les correspondances avec le système phonétique international.

Voir dans les annexes en fin d’ouvrage le lexique des termes oasiens employés.

° : lettre arabe (°ayn), une pharyngale sonore

e : toujours comme « é » ou « è » [e] [ɛ]

e : comme dans le mot « jeu » [ǝ]

h : un « h » expiré légèrement (laryngal)

h : un « h » très expiré (pharyngal sourd)

kh : entre la jota espagnole ou le « ch » allemand [x]

gh : un « r » grasseyé

r : un « r » roulé

g : toujours comme « g » du mot « gare »

q : lettre arabe (qâf), une occlusive vélaire, emphatique

s : comme « s » du mot « si »

s : un « s » mais emphatique

sh : comme « ch » en français (« chanter »)

t : un « t », mais emphatique

th : équivalent du « th » anglais dans « thin » [θ]

dh : comme « th », mais plus doux et proche du « z » [ð]

dh : comme « dh », mais emphatique

d : comme un « d », mais emphatique

n : précédé d’une voyelle (an, in, etc.), se prononce comme en français « manger », « mince », etc., nasale [~]

u : comme « ou » en français (« oublier ») [u]

y : comme « y » du mot yoga [j]

w : comme du mot « water » en anglais [w]

^ : au-dessus d’une voyelle quand celle-ci est longue [:]

Introduction

Je me penche et je coupe quelques plantes. Je me déplace encore un peu et je répète l’opération. Je donnerai celles-ci à mes animaux, là-bas. L’eau est à mes pieds, qui circule, cherche son chemin. Il fera bientôt nuit, les ombres ont disparu. Les étoiles, là-haut, vont scintiller.

« Comme on dit en arabe, les aveugles ne peuvent pas vous montrer le bon chemin, et les illettrés sont des aveugles, non ? [...] Le gouvernement, s’il veut savoir ce qui se passe, doit manger dans toutes les soupes. » — Un sherîf lettré à Nefta, le 6 mars 1996.

Rachid ben [fils de] Bechir ben Rouissi : à énumérer les parties de son nom, il retrace aussi les générations qui l’ont précédé et comment ce jardin à Degache (ou du moins sa part) lui est échu.

Depuis six heures ce matin, il est seul au jardin, comme à son habitude. Il n’a pas vraiment quelque chose à y faire, rien de pressant en tout cas. Il pourrait à la rigueur rester à la maison comme le font les plus jeunes aujourd’hui, mais pour quoi faire ? Autrement que pour le dîner et la nuit, il n’y est pas vraiment chez lui, il risquerait de gêner sa femme et les allées et venues des voisines. Et que diraient les voisins à le voir traîner dans le quartier ? Qu’il est un paresseux ? Qu’il a perdu son jardin ?

Aujourd’hui, il désherbe les tomates qui manqueront bientôt d’être étouffées sous les mauvaises herbes. Il en fait des tas sur les bords des planches. Il va ensuite couper d’autres mauvaises herbes dans les allées, dans les jachères, jusqu’à récolter la bonne quantité, pour qu’il n’ait pas ce soir à rajouter du concentré aux chèvres et à la brebis de la maison. C’est sa femme qui s’occupe des animaux. Avec le retour de la chaleur, l’herbe recommence à bien pousser et est envahissante dès que l’eau est là, dès que les nûbât (tours d’eau) sont assez rapprochées, longues et de débit suffisant. Il arrive qu’un des forages tombe en panne et que l’eau des circuits d’irrigation suffise à peine à inonder les carrés de cultures. D’après son voisin, son tour d’eau devrait commencer après-demain à onze heures dans la nuit.

Après le repas, des fèves qu’il a réchauffées sur le feu (il en mange tous les jours), l’après-midi est vite passée : il y a toujours quelque chose à faire dans le jardin. Il a rassemblé en l’occurrence toutes les palmes sèches qui traînaient au pied des palmiers depuis qu’il les a nettoyés durant l’hiver. Il les a rassemblées en paquets de vingt et il enverra dire à son cousin de passer les prendre avec sa charrette pour les vendre au hammâm (bain turc). Ça ne vaut pas grand-chose, mais ça paiera des bonbons pour les enfants.

Le soleil décline, l’appel à la prière se fera bientôt entendre, il est temps de rentrer. « Tiens, Mohamed et Tarek ne sont pas passés aujourd’hui. » Il coupe une grosse botte de salade pour la maison. Il devra passer par le souk (marché ou centre-ville) pour prendre du persil. Le peu qu’il a planté cette année n’a pas poussé. Peut-être de mauvaises graines. Ou plutôt il prendra du persil chez Brahim à qui il a prêté une mes-ha (une sape). Il boit son dernier verre de thé au jardin, de la théière qui est restée toute la journée sur la braise près de la cabane. Ce n’est plus une infusion, c’est une décoction. Il ne pourrait plus s’en passer.

En levant son verre, son regard se pose sur les premières spathes des palmiers qui s’ouvrent bientôt. « Le temps sera venu, la semaine prochaine, de polliniser », pense-t-il en attachant la charrette à son mulet et en y posant les bottes d’herbe et la salade. L’animal connaît le chemin du retour, Rachid peut s’allumer une cigarette Cristal.

Des hommes et des oasis dans le désert

Le Sahara est le plus vaste désert au monde. Il n’y a que des vues de satellites qui permettent d’en embrasser toute l’étendue. Du haut de l’espace, on pourrait voir que ces grandes surfaces, toutes de roches et de sables, sont constellées de points ou de traînées vertes : les oasis. Leur présence n’est pas, sur la Terre, une spécificité du Sahara : des oasis existent ailleurs, en fait sur les cinq continents. Restons un moment dans cette position géostationnaire, surplombant l’Afrique du Nord. Sûrement des gens vivent là-dessous, dans le désert. Si on a la chance d’avoir sur soi le Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, on apprendra à l’article « Sahara » (Bonte, 1991) que, « au-delà des diversités, ethniques et linguistiques, les sociétés sahariennes présentent des traits communs : mode de vie pastoral et nomade, organisation tribale, influence de l’islam, importance des échanges à longues distances [...] ». Et les oasis ? on n’en parle pas. Les oasis ne sont peut-être plus le désert. Le Sahara, c’est le déplacement et non pas l’établissement. Mais où situer, alors, l’oasis si bien isolée au milieu du vide, du rien désertique ?

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Vue aérienne de la palmeraie de Tozeur, Tunisie (février 2003). Les formes complexes du terroir millénaire, visibles au niveau des jardins, sont tout aussi évidentes à petite échelle. Au fond, le chott el-Jérid, au premier plan, le bâti (le plus ancien est proche de ou dans la palmeraie) et, sur la droite, le bras de l’oued part du site dit du Belvédère (râs el-°ayûn) pour se diviser dans la palmeraie

L’innovation oasienne

...des taches de verdures entretenues par le labour opiniâtre des hommes malgré les dunes, le vent et le soleil ; des troupeaux que conduisent comme au temps biblique, les nomades à la recherche de maigres pâturages [...]. (Jacques Soustelle, ancien ministre français du Sahara, cité par Gaudio, 1960 : 104) C’est en ces termes que pouvait s’évoquer, dans les années 1950, le Sahara français. « Comme au temps biblique ». Pour l’imaginaire européen, le désert et les oasis « parlent » beaucoup. La référence historique religieuse est inévitable, mais ce décor où nous croyons avoir nos « racines de civilisation », c’est un ailleurs dont nous nous serions écartés. Nous aurions changé et nous aurions laissé un monde à son immobilité et son indigence. Le désert ne bougerait pas, les oasis non plus, tout serait immuable sous la torpeur d’un soleil implacable.

Si les hommes sont là, il faut bien pourtant que le désert et les oasis aient une histoire. Quelles sont les origines de ces singulières oasis ? Comme le rappelle Lacoste (1990 a), dans les régions arides du globe où coulent des cours d’eau allogènes, il est un fait que cette eau n’a pas toujours suscité l’intérêt des populations à son exploitation au profit de cultures (Australie, Moyen-Orient, Amérique, Afrique, Asie). Donc, cette disponibilité hydrologique serait une condition nécessaire mais non suffisante pour expliquer la création d’oasis. Nous sommes alors tenus de prendre en compte d’autres paramètres, notamment historiques et techniques qui ne semblent pas les moindres.

Pour que surgissent des oasis du désert, il faut aussi que des hommes aient eu les connaissances et les moyens de construire des équipements hydrauliques (puits, canaux, petits barrages...). Aussi, n’y a-t-il pas de grandes oasis au milieu du désert du Kalahari, bien que dans cette vaste cuvette arrivent de nombreux cours d’eau descendant des pays voisins. Dans cette partie de l’Afrique, les Khoisans (Bochimans) vivent surtout de la chasse et de la cueillette. Ils ne font guère de cultures et ne savent pas irriguer la terre. Quant aux Européens, venus dans le pays au XIXe siècle, ils s’intéressèrent surtout au grand élevage spéculatif dans les régions steppiques voisines et ils n’eurent pas besoin de créer d’oasis (des zones à meilleure pluviométrie supportaient les cultures). Il en est à peu près de même pour les déserts australiens (Lacoste, 1990 b : 260).

Quelles sont ces conditions historiques qui ont permis la mise en œuvre de ces techniques culturales relativement intensives et perfectionnées ? En dépit de l’abondance des sites et de la longue occupation du Sahara au néolithique (12 000-4 000 ans av. J.-C.), dans une phase beaucoup plus humide que l’actuelle, il n’existe pas d’évidence directe que l’agriculture y était alors vraiment pratiquée (Bounaga et Brac de la Perrière, 1988). L’idée de l’oasis à palmiers dattiers viendrait du lieu de domestication de cette plante, une relique de l’ère tertiaire.

On suppose aujourd’hui que ce lieu est le golfe Persique. On pense qu’auraient existé des palmeraies dans cette région dès 5000 av. J.-C. Des fouilles archéologiques menées sur le site d’Hili, en bordure de l’oasis d’al-Aïn (émirat d’Abu-Dhabi), tendent à indiquer que les régions périphériques du grand désert d’Arabie connaissaient déjà une agriculture avancée en 3000 av. J.-C., le mode d’utilisation du sol étant celui des oasis (Cleuziou et Costantini, 1982). Ces oasis ont pu grouper depuis des siècles des populations, fondement démographique des États des vieilles civilisations mésopotamiennes et nilotiques.

L’hypothèse classique expliquant la présence dans la zone saharienne de cette structure oasienne, mais aussi des plantes qui l’accompagnent, est une thèse diffusionniste. Ces civilisations orientales, fondées en bonne partie sur la maîtrise de l’eau d’irrigation, auraient diffusé leurs techniques notamment vers l’Afrique du Nord. Au premier millénaire av. J.-C., les techniques agricoles suivent les bords de la Méditerranée et les franges présahariennes le long des grandes routes commerciales des « chars » qui menaient déjà aux rives sahéliennes. Auguste Chevalier (1932 : 690), frappé par l’identité des inventaires des espèces végétales cultivées dans les deux régions, défendait avec André Berthelot l’hypothèse d’une diffusion depuis l’Égypte des premières dynasties également par des routes intérieures pénétrant jusqu’au cœur du Sahara (et sans doute jusqu’au Niger). Ces voies sahéliennes sont bientôt relayées par les pistes caravanières vers 500 av. J.-C. grâce à l’introduction du dromadaire domestiqué au Proche-Orient depuis le troisième millénaire avant Jésus-Christ. Les techniques d’exhaure et d’irrigation, ainsi que les pratiques agricoles, se seraient ainsi diffusées progressivement dans les étapes caravanières, et les chaînes d’oasis auraient alors commencé à se constituer (Toutain, Dollé et Ferry, 1990 : 8). Cette hypothèse classique a ses détracteurs qui lui reprochent de penser les oasis comme de simples greniers pour nomades ou caravanes (Marouf, 1980).

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Fig. 1 – Les routes transsahariennes au Moyen Âge

Les oasis ne sont pas des isolats niais, tout au long de leur histoire, les carrefours d’incessants trajets à travers le Sahara.

On ne connaît toujours pas l’origine exacte des oasis sahariennes. Ce qui est certain, c’est que la transformation de certaines terres arides en zones de cultures ou leur maintien a demandé l’investissement de réelles organisations, parfois appelées « sociétés hydrauliques ». On sait que, principalement au Moyen Âge, le florissant commerce caravanier à travers le Sahara — qui pour certains auteurs n’existait pas avant l’apparition de l’islam (Vermel, 1973 : 15), on pourrait plutôt dire qu’il a alors pris son essor — joignait les Empires noirs et leurs gisements aurifères du « Soudan » (dont le Ghana) aux cités marchandes maghrébines à travers un dense réseau de pistes (fig. 1). Sinon la création, du moins le maintien de certaines oasis dans le Sahara occidental et central ne peut se comprendre qu’en rapport à l’importance du trafic du VIIIe au XIVe siècle à l’époque où la voie du Nil, beaucoup plus commode, était barrée en Nubie par de puissants royaumes chrétiens. Ces oasis procédaient donc, pour certaines, de raisons commerciales et politiques (Lacoste, 1990 a) et leur main-d’œuvre proviendrait en partie des populations noires déportées en esclavage.

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Fig. 2 – Coupe d’une galerie filtrante (foggara)

L’histoire des oasis est difficile à reconstruire. Ainsi, les foggaras sont-elles une invention indigène ou importée ? Les foggaras font partie de ces grands aménagements hydrauliques constitués d’importants réseaux (en longueur) de galeries souterraines filtrantes pour capter le peu d’eau de pluie retenue dans les piémonts (fig. 2). Il est très classique de comparer ces travaux monumentaux à la technique des qanât pratiquée depuis des millénaires en Iran. Marouf relève que cette « technique aurait été introduite par les [familles] Barmaka [se déclarant d’origine iranienne — durant la dynastie des Almoravides 1169-1260] détenteurs du secret des qanât iraniens ». Toutefois, « cette technique pourrait aussi bien avoir une origine locale [touatienne ou judéo-zénète — en Afrique du Nord, les Zénètes sont des Berbères préislamiques, nommés ainsi depuis le IVe siècle, après avoir été appelés « Gétules »] et avoir été conçue de façon évolutive et en rapport à la désaffection des réseaux hydrauliques de surface, et ce, bien avant le Xe siècle » (Marouf, 1980 : 265). Le débat est loin d’être clos. Un récent séminaire au Collège de France (Briant, 2001) mettait encore en évidence les similarités techniques entre qanât et foggara et en même temps qu’on déterre des réseaux complets datant du Ve s. av. J.-C. dans une oasis égyptienne (Wuttmann, Gonon et Thiers, 2000), aucune preuve archéologique assez ancienne en Iran n’a encore pu prouver son antériorité (avant l’Islam). A-t-on eu alors convergence de forme, de structure même, dans l’élaboration d’un équipement hydraulique ou n’a-t-on finalement que transposé un modèle technique exogène ?

Il n’y a ici aucune volonté d’historien dans cette brève présentation de l’origine des oasis. Ce qui compte est avant tout de comprendre ce qui a présidé à leur création. Les données historiques (si faibles sont-elles) l’affirment : artificielles, les oasis le sont incontestablement. D’un milieu écologiquement conditionné par l’aridité, l’apport d’eau en surface ou au moins son épandage lorsque l’eau est déjà présente à l’air libre (cours d’eau allogène ou guelta), est la condition indispensable afin d’obtenir, en zone chaude comme le Sahara, l’existence d’une telle concentration de biomasse. Dans ce type de structure écologique où les êtres vivants (à l’exception de quelques plantes adventices et insectes) sont implantés car utiles à l’homme, ce dernier apparaît comme l’acteur indispensable de ce jeu d’équilibre.

« La plupart des hommes produisent des ressources domestiquées et, de ce fait, ont profondément modifié et modifient les systèmes et objets naturels » (Barrau, 1981 : 385).